Notes de début de chapitre.
Bande-son (tout le chapitre) :
ShingekiNoKyojin (The Owl Theme - Attack on Titan OST)
CHAPITRE LXXXI
"All around me are familiar faces
Worn out places, worn out faces
Bright and early for the daily races
Going nowhere, going nowhere
Their tears are filling up their glasses
No expression, no expression
Hide my head, I wanna drown my sorrow
No tomorrow, no tomorrow"
(Gary Jules, "Mad World")
a. La lance d'Arès
La compagnie se montra peu avant le coucher du soleil, comme le ciel se métamorphosait et devenait l'atelier d'un forgeron, des flammes d'été aux nuances de paysages d'automne, de rouges et de cuivrés remplaçant le bleu. Les huit hommes entrèrent le campement du bataillon d'un pas sûr et reconnaissant, mais visiblement fatigué par une longue route et des nuits guère reposantes.
Seung-Min les vit presque en dernier, alors qu'il revenait du poste d'observation installé cahin-caha un peu plus haut, escaladant légèrement le flanc de la montagne. C'était une construction tremblotante, mal à l'aise, sur laquelle était juché deux gars qui, au bout de quelques jours passés dans cet environnement restreint et instable, finissaient immuablement par prendre l'air malade, avant d'être sauvés par le roulement des soldats entre les différentes sections du campement. Ils en avaient trois autres, le premier posté en direction des falaises et de la mer de l'ouest, le second faisant face au sud, et le dernier jetant une œillade maladroite vers l'embouchure de la Taedong. Tous avaient été bâtis, avec des matériaux locaux.
Des fortifications, bien que chétives, avaient été également été érigées tout autour des tentes suite à une décision du général Lee. Celui-ci semblait rapetisser de jour en jour. Seung-Min lui trouvait la mine de plus en plus basse, et son regard paraissait s'éteindre. Son bataillon était, pour ainsi dire, le dernier encore en lisse sur la section ouest du nord de Joseon. Les gwishins et leur armée des morts monopolisaient désormais le reste, et avaient étoffé leurs forces des soldats tombés au combat.
Lorsqu'ils attaquaient, ils étaient tel une colonie de fourmis se décidant à quitter les profondeurs du sol pour défaire un ennemi commun. Enfant, accompagné de camarades, et dans un élan de cruauté qu'il n'avait jamais su expliquer, si ce n'était par son jeune âge et un obscur effet de groupe, Seung-Min s'était un jour amusé à remplir le trou d'une de ces demeures souterraines avec de l'eau, et les avait observé avec une fascination dépravée s'extirper les unes après les autres, se marchant dessus pour se sauver de la noyade. Elles étaient alors minuscules, mais il avait été pris de court par leur nombre, qui paraissait invraisemblable, et la vitesse avec laquelle elles se sauvaient alors.
Il s'était longuement interrogé par la suite sur son geste, et il arrivait qu'il se demandât si l'invasion des morts n'étaient pas une manière cynique pour le karma de reprendre ses droits. Du temps où il était encore vivant, le capitaine Baek avait ce sujet de conversation visiblement en adoration, en particulier lorsqu'il buvait. Viendra un jour où nous paierons tous, avait-il scandé une fois, durant une session d'entraînement où il avait été particulièrement morbide, effrayant les futurs soldats et les exaspérant par la même occasion, car la plupart étaient venu à son appel, et n'appréciaient guère recevoir ce genre de condamnations de la part de l'homme les ayant recruté.
Il avait nettement cessé d'évoquer l'idée d'une quelconque sanction divine à compter du moment où il avait décroché le poste de capitaine de brigade et avait réduit sa consommation d'alcool, mais Seung-Min avait vu plusieurs fois la même expression s'inscrire sur son visage, lorsqu'il procédait notamment à une exécution ou devait se rendre à une séance de torture. Il songeait qu'il devait probablement l'aborder lui aussi, à présent. Il fallait du temps, mais les doutes remontaient toujours à la surface, chez presque tous les soldats, et si certains réagissaient par encore davantage de violence et de haine envers les morts, d'autres en venaient au contraire à adopter une figure résignée, et à accomplir ce qu'ils estimaient être leur devoir en évitant de le questionner davantage.
Depuis le début de la guerre contre l'armée des morts, Seung-Min lisait l'éventualité du karma sur presque tous les visages. Plus les hommes étaient crispés, et plus l'idée s'était ancrée. À la nouvelle de la capture de la forteresse de Jongbang, le général Lee avait paru se noyer, comme une fourmi prise au piège dans une galerie, dans la perspective du prix à payer.
Seung-Min avait noté que les hommes buvaient davantage, et rechignaient à faire leurs corvées. La mention même d'un combat à venir les laissait tous blancs de frayeur, et alors leurs yeux révélaient leurs désirs de fuite, de désertion, déjà par ailleurs entrepris chez certains, puisque c'était ainsi qu'ils avaient pu éviter la tuerie et le réveil parmi les morts, sous la force de leur murmure.
- Je l'ai entendu, avait témoigné un soldat, un soir, comme ils mangeaient et qu'il avait jugé le moment idéal pour leur couper tout appétit. Ça vient vers vous, un peu comme un nuage d'oiseaux, vous savez, ceux qui volent en une seule masse, qu'on voit parfois bouger dans le ciel. Et quand ça vous touche, quand vous sentez que ça commence à vous toucher, vous avez l'irrésistible besoin d'y obéir. Ce n'est ni une envie, ni une possibilité. Un besoin, je vous dit. Vous l'entendez dans votre ventre davantage que par vos oreilles. Je me tenais éloigné lorsqu'ils ont décidé de faire se lever les morts, et au moment où ils ont parlé, je ne sais pas, j'ai voulu venir à eux, j'ai senti que...
Il n'avait pas terminé son explication, mais la façon dont il avait secoué la tête puis s'était recroquevillé sur lui-même avait assez bien fait le travail pour que ses camarades se passent de détails supplémentaires. D'autres avaient ajouté leur version. Parfois, ils disaient le "Murmure", conformément au vocabulaire le plus souvent mobilisé pour désigner le pouvoir dont disposaient les gwishins pour réveiller ceux de leur peuple et s'en faire obéir. Certains le nommaient aussi "l'Appel".
Seung-Min ne savait lequel était le plus judicieux, mais lui revenait dans ces instants de récits la vision de Yeo Woon et de Mago se dirigeant docilement vers le centre de la clairière d'Hanyang, des mois plus tôt, semblant être devenus sourds et aveugles à toute autre sollicitation (c'est gentil de venir avec nous). Il pensait, espérait quelques fois, que Mago se trouvât parmi les troupes marchant dans leur direction. Il y avait là un instinct de survie, un espoir de pitié, mais également une réminiscence de la gamine le plaquant au sol avec la force d'un ours et la férocité d'un tigre, de sa tête morte sur ses genoux, et de l'aisance avec laquelle elle s'était adressée à lui.
Il doutait, en revanche, que Min-Su fût partie des légions des gwishins présentes sur le continent. On disait que sur l'île des Morts était demeurée une large portion d'entre eux, se tenant informée des combats à distance, comme le faisait le roi et le gouvernement depuis le palais de Changdeok.
(et Yeo Woon)
Il ne revit pas la compagnie avant le dîner. Les rations s'étaient considérablement amenuisées, et la chasse était devenue une activité rendue dangereuse par la proximité de l'armée des morts. À mesure que la nourriture solide se faisait rare, la cuisine du campement se tournait vers des plats constitués essentiellement d'eau. Les soupes étaient en passe de se transformer en régime quotidien. Seung-Min avait l'impression que la dernière fois qu'il avait mâché quelque chose remontait à des décennies.
Les repas de la caserne d'Hanyang étaient une fantaisie lointaine, les buffets avec les gisaengs de la maison du Printemps davantage encore. Jamais ne s'était-il autant langui des bras d'une femme, de la douceur et de la tendresse des soins d'une amante, de l'écoute apaisante d'une confidente de lit. Il rêvait des courtisanes, de la soie de leur hanbok, de la transparence délicate de leur jeogori, des hauteurs de leurs gaches et du scintillement des ornements élégants glissés dans ces dernières.
Plus jeune, il avait voulu être un héros, un combattant, un soldat de l'armée de Joseon, pour les séduire et provoquer leur admiration ainsi que leur émoi. Voilà qu'il l'était, affrontant le grand ennemi du pays depuis près de quinze ans, et la profession avait nettement perdu de son éclat entre temps.
- Je serais le meilleur, se souvenait-il avoir affirmé à Min-Su, au cours d'une promenade d'été dans les jardins, alors qu'il faisait chaud et doux, un temps d'amoureux. Je m'entraînerais dur, et je serais le meilleur.
- Il faut bien de la bravoure pour atteindre pareilles ambitions, lui avait-elle fait remarquer.
À l'époque, il en avait tiré un compliment, comprenant qu'elle le voyait comme un homme courageux de se lancer de la sorte dans une entreprise si risquée. Min-Su savait manier les mots, construire des phrases subtiles aux milles significations, dont chacun pouvait extraire ce qu'il en voulait. Ce n'était que plus tard, durant une patrouille, que Seung-Min avait pleinement décrypté le message caché, sous-tendu dans l'observation de la gisaeng.
Elle avait dit qu'il fallait de la bravoure, mais non pas qu'il était pourvu de telles qualités. Il en avait déduit seul la flatterie, de part le besoin compulsif qu'il ressentait alors, en marge des autres garçons venus également se former dans le même but, et loin d'être aussi doué qu'eux. Il avait pensé un instant que la découverte le peinerait et le vexerait assez pour lui rendre Min-Su moins agréable, mais l'effet avait été tout le contraire, puisque son amour-propre avait subi quelques déboires après cette entrevue, et l'avait par conséquent amené à plus de raison.
Les nouveaux venus avaient apporté avec eux un peu de viande et accepté de partager leur butin culinaire, qui vint rehausser le menu de la soirée et engendra la sympathie de tous les soldats pour eux. Sous les dents de Seung-Min fondit un morceau, et il y mordit de plus belle, savourant le moelleux du muscle et la graisse. Les huit hommes s'étaient entretenu avec le général Lee, et la plupart d'entre eux souhaitaient demeurer avec le bataillon.
Quant à ceux dont les projets avaient été de repartir, la présence de l'armée des morts encerclant leurs troupes avait mis à mal leur volonté de s'éloigner de l'épicentre des combats.
- Mais les combats sont partout, avait répliqué l'un de leurs confrères. Vous n'y échapperez plus, pas davantage que nous.
Malgré la viande, l'humeur du repas était très vite retombée, changeant le rassemblement des hommes en une rencontre morne, tendue par l'impatience. Il y eu de brèves discussions à propos des rumeurs sur la grotte découverte non loin d'Hanyang, mais aucune d'elle n'apporta la moindre gaieté au dîner.
- C'est ce qu'on dit partout, racontait l'un des membres de la compagnie d'un ton solennel. Les récoltes pourrissent autour, et le bétail et les hommes meurent de maladies.
Il avait une carrure trapue, un ventre un peu rebondi, sans aucun doute par le soju et le magkeolli. Ce n'était pas un combattant. Seung-Min apprendrait plus tard qu'il venait d'un village affecté par la guerre, et qu'il avait fui à l'approche des gwishins en espérant pouvoir rallier le sud (il faut bien de la bravoure). Le reste de ses compagnons étaient en revanche des soldats, pour certains remarquablement aguerris. Ils avaient des cernes sous les yeux, et des cauchemars à l'intérieur.
Ils semblaient au demeurant amicaux, et visiblement heureux d'avoir trouvé des alliés après une errance difficile.
- Ce ne sont que des racontars, prétendit un autre avec dédain. Mon frère travaille au ministère des revenus, et il ne mentionne aucune grotte dans ses lettres.
- Peut-être est-ce parce qu'on lui en a donné l'ordre, objecta un troisième. Ce ne serait pas la première fois qu'on nous cache des mauvaises nouvelles.
- Tu insinues que mon frère est un menteur ?
- Non. J'insinue que ton frère est un vendu, répondit son interlocuteur, avec un sourire énorme pour mieux étaler son sarcasme.
S'en suivit une hausse inévitable des tons et une flopée d'insultes richement poétiques. Seung-Min, tout en regardant de loin la dispute se développer et plusieurs de ses confrères prendre le parti de l'un ou de l'autre des opposants, s'efforça d'en retenir quelques unes pour sa propre éducation. Les hommes se disputaient ainsi un nombre trop important de fois par jour pour qu'il juge encore pertinent de s'en montrer stupéfait.
Ils étaient coupés de tout, et ne pouvaient compter que sur des aides externes pour leur donner une idée de la situation en ville et du gouvernement. La mère de Seung-Min avait évoqué la grotte, mais de ses conséquences pour les plantations ou élevages, elle n'avait donné somme toute que peu de détails. Sa soeur était plus volubile, mais essentiellement à propos de la politique, et non de ce qui se passait autour de la capitale.
Deux des hommes de la compagnie se trouvaient près de Seung-Min, mangeant en silence et échangeant quelques remarques à voix basse. L'un d'eux, aux joues enveloppées de barbe, le questionna :
- Et toi ? Qu'en penses-tu ?
Au départ étonné de cet intérêt soudain, il se vit incapable de répondre autrement que de façon confuse.
- À quel propos ?
L'autre sourit. Il était un peu plus grand que Seung-Min, de carrure aussi large, et des traces de gris dans ses cheveux indiquaient qu'il était sans nul doute plus âgé. Sa voix était rauque, comme celle d'un mort ayant émergé de sa tombe depuis peu, mais son sourire bienveillant.
- Ce pourquoi tes deux camarades sont en désaccord, précisa t-il, en les montrant brièvement d'un geste distrait de la main. Quelle est ton opinion ?
- Pourquoi ? Quelle importance mon opinion peut-elle bien avoir ?
L'homme haussa les épaules, toujours souriant. Il y avait quelque chose dans ce sourire, Seung-Min ne savait quoi, qui éveillait son attention.
- Tu es un soldat, lui répondit-il. Et un sujet du royaume de Joseon. Ton opinion a tout autant de valeur que celles de tes frères de combat.
- Je ne pense pas.
- Vraiment ?
- Laisse-le donc tranquille, Yun Jae-U, l'invita son compagnon avec un soupir où Seung-Min détecta de l'affection. Tu vas lui faire peur.
- Je n'ai pas peur, lui opposa aussitôt Seung-Min.
(il faut de la bravoure)
- Tu vois, Han-Jae ? Il n'a pas peur, reprit le dénommé Yun Jae-U d'un ton malicieux, puis, avec patience, en baissant de nouveau les yeux vers Seung-Min : Tu es libre de t'exprimer comme tu le souhaites. Aucun de nous deux ne te jugera. Moi, je pense que tout est vrai, et que le roi ainsi que ses conseillers nous mentent.
Il hésita, regardant le visage de l'homme, son sourire, ses yeux, les rides au coin de ces derniers, les joues sous la barbe. Oh, il y avait quelque chose là, quelque part, une familiarité, un agencement de traits qui trouvait un écho dans la mémoire de Seung-Min, une onde causée par les ricochets d'une pierre sur la surface d'une étendue d'eau.
(ce n'est rien c'est juste Seung-Min)
- Oui, avoua t-il, fixant l'homme avec trop d'application pour que celui-ci n'en prenne pas conscience. Moi aussi.
Le sourire s'agrandit.
b. La cloche du roi Seongdeok (mais celle-ci sonne la mort)
On leur offrit généreusement une tente pour la nuit, ou plus exactement des couchettes réparties dans les logis de tissus des soldats déjà présents alors. Le campement n'avait guère été conçu pour accueillir des invités, ce pour lequel il était impossible de faire le moindre reproche, et les tentes avaient par conséquent été dressées en adéquation avec le nombre d'hommes recrutés au sein d'une bataillon. Leur blancheur de l'étoffe constituant leurs murs se dilatait avec les mouvements du vent, et avait des airs de menace, portant à leurs souvenirs d'autres nuances livides. Han-Jae nota les mouchetures de boue, des noircissements provoqués par les pluies.
Entre les tentes, des charrettes d'armements, des flambeaux de fer sombre où vivait la seule chose capable de défaire les morts. Il vit des hwacha placés-là, immobiles, terriblement frivoles dès qu'ils n'étaient plus tournés en direction d'un adversaire, mais aussi, rassemblés dans de larges coffres de bois, des canons à mains dont la forme en entonnoir était aussi lourde à l'œil qu'entre les doigts des artilleurs.
Les hommes portaient leurs uniformes, plaques de cuir bouilli et brigandines, casques ronds et haut, en acier pour les plus hauts nés, mais paraissaient désireux de vouloir s'en débarrasser à tout moment. Ils brassaient du bois et de la paille avec un manque d'énergie désespérant. Han-Jae suspectait qu'aucun ne savait véritablement pourquoi ils se voyaient investis d'une tâche de la sorte, alors que les gwishins n'avaient pas encore été signalés et que le combat demeurait un concept suffisamment éloigné, bien que plus pour longtemps. C'est qu'il faut bien occuper les hommes lorsqu'ils sont sur le point de périr, lui rappela la part de ses réflexions la plus désabusée, mais également la plus terre-à-terre.
Quel que fût l'endroit où il regardait, là s'élevaient de futures tombes, des cadavres en devenir, des morts à la solde des morts. Le campement, sous ses airs d'agitation, avait l'allure d'un cimetière de montagne déjà creusé dans la roche. Ses compagnons l'eussent-ils traité de pessimiste, il aurait simplement affirmé favoriser le pragmatisme à la désillusion.
Le bataillon était gros d'un peu moins de cent cinquante soldats, sans compter les additions post-affrontements avec les gwishins, qui devaient faire monter le nombre total à quelque cent soixante cinq ou soixante dix individus. Le campement s'étendait sur le flanc des monts Kuwol, contraste singulier avec la verdure alentours et les pentes raides où poussaient des pins et des fougères. Sa localisation était ingénieuse, dans le sens où elle avait été pensé pour permettre un accès à la forêt et à ses ressources, mais sans se trouver trop loin de la mer et d'une grande ville.
De Nampo cependant, les militaires n'attendaient plus grand chose. Les gwishins en étaient trop proches, et en posséderaient très probablement le contrôle d'ici deux ou trois jours à peine, avant ou après avoir fondu sur eux comme l'oiseau de proie sur un mulot égaré. Quant à Hanyang, les ordres royaux avaient été clairs : tenir la défense aussi longtemps que possible, et remplir son devoir envers le pays en protégeant les vivants des morts.
Avec une justesse caustique, Yun Jae-U avait fait remarquer que la charge principale de l'armée de Joseon consistait désormais moins à protéger qu'à essayer de survivre et de réduire, sans grand succès cependant, les forces déployées par les gwishins.
- C'est une bataille qui perd de son intérêt de jour en jour, avait-il signalé tandis qu'ils marchaient vers le campement, suivant une sentier tracé bien avant eux au coeur de la vallée. Au stade où nous en sommes, des négociations vaudraient sans doute mieux qu'une opposition militaire.
- Les gwishins nous feraient aussi bien esclaves de cette manière, avait riposté Han-Jae. Peut-être même plus vite encore. Le combat est notre dernière chance.
- Et nous le perdons, avait ensuite asséné froidement son compagnon.
Il avait l'humeur plus sombre depuis qu'ils avaient commencé à se rapprocher plus nettement du campement. Han-Jae l'avait vu plusieurs fois rester assis près du feu, et y passer la nuit entière, sans bouger.
- N'as-tu pas pris de repos ? Lui demandait-il alors, inquiet devant sa mine pâle et la rougeur de ses yeux.
- J'ai pris ce qu'il faut, répondait-il.
Han-Jae croyait deviner dans son attitude une crainte véritable pour l'état de sommeil, et en particulier pour les rêves qu'il faisait. Il fallait reconnaître à l'homme qu'il avait le repos visiblement tumultueux, débordant de songes épouvantables qui lui causait de gémir en pleine nuit et de se tourner dans un sens, puis dans l'autre. Ses cauchemars étaient très certainement issus de sa propre rencontre avec les gwishins, lorsque sa troupe avait été anéantie tantôt. Il n'était guère le seul à en faire.
Il n'en parlait toutefois jamais, évitant la conversation dès qu'elle penchait vers le sujet en question. Il se refermait alors sur lui-même, regardant devant lui, les flammes ou quoi qu'il y eût sous ses yeux, et demeurait prudemment silencieux. Bien qu'il se montrât plus à l'aise avec Han-Jae qu'avec le reste de leurs compagnons, les interrogations discrètes de ce dernier n'avaient en rien suscité chez lui le désir de se confier.
- À quels terribles rêves vous devez être soumis, pour refuser ainsi d'aller dormir, avait-il observé après avoir découvert l'homme de bon matin, n'ayant pas bougé de sa place autour du feu, les bras croisés autour de sa silhouette, et tenant dans son poing fermé son épée.
- Ce ne sont pas les rêves qui me causent le plus d'inquiétudes.
Il n'avait pas compris sa réponse, ni l'inflexion prise par sa voix, à mi-chemin entre la crainte et la suspicion.
Ils ne savaient finalement que très peu de choses de lui. Après une courte entrevue avec le général Lee, dirigeant du bataillon, qui les avait reçu immédiatement à leur arrivée au campement, Han-Jae supputait néanmoins qu'il avait davantage appris à propos de ce dernier que sur son compagnon en l'espace de quelques instants à peine. Le militaire ne se cachait pas, sans doute parce que rien dans son existence ne commandait un tel besoin.
À l'inverse, Yun Jae-U était une énigme dont le sens leur échappait à tous, et qui se gardait bien de leur dévoiler trop d'informations. En dépit de questions sans arrière-pensées posées durant les repas communs, ou tandis qu'ils se déplaçaient d'un endroit à l'autre, l'homme avait toujours été vague.
- As-tu une famille ? Lui avait notamment demandé l'un d'eux.
- Comme tout le monde, avait-il déclaré simplement, sans donner davantage de détails.
Il était aimable, mais distant. Bienveillant, mais secret. Après une série de courtes discussions, Han-Jae pensait avoir entendu qu'il était marié, et qu'il était père. Le reste était un brouillard opaque, des requêtes déviées.
- Et toi ? Aimait-il user en guise de bouclier.
S'il était peu prolixe à son sujet, il semblait en revanche apprécier glaner des renseignements sur ses camarades, et se plaisait à les écouter répondre, mais aussi à les interroger lui-même. C'était le plus souvent par son intervention qu'avaient débuté les confessions d'un de leur compagnon. Han-Jae n'avait pas échappé à la règle. Il était certain qu'en cas d'examen inopiné, Yun Jae-U eût été capable de raconter le parcours de chacun des sept hommes constituant leur petit groupe, de détailler leur existence et leurs plaisirs, alors qu'à l'opposé, aucun d'eux ne disposât d'assez d'éléments pour brosser un portrait de sa vie jusqu'à leur rassemblement.
Il était passé sulsi, et le ventre de Han-Jae ne gargouillait pas, allégrement rempli qu'il avait été par le dîner avec les soldats du bataillon. C'était un des plus petits stationné sur le territoire du nord, mais les circonstances avaient voulu qu'il fût aussi l'un des derniers debout après les attaques successives des gwishins. À ce jour, ces derniers les avaient laissé tranquilles, se concentrant sur les troupes plus massives et les points stratégiques, comme la forteresse de Jongbang ou l'embouchure du fleuve Yalou, près duquel s'étendait la frontière avec l'empire Qing.
Malgré des supplications adressées au roi par messager, on avait cessé d'attendre des renforts.
- Le dernier gars qui a été envoyé n'est jamais revenu, leur avait précisé le jeune soldat que Yun Jae-U avait questionné durant le repas. Avec de la chance, il a été capturé et tué par les gwishins avant de rejoindre Hanyang.
- Et avec de la malchance ? S'était enquit Han-Jae.
- Il est arrivé là-bas, et a décidé d'y rester en pensant qu'il serait bien plus en sécurité en ville. Ou bien ils l'ont gardé. Ce ne sont pas les possibilités qui manquent.
- S'il a fait le premier de ces deux choix, il ne restera pas à l'abri des gwishins pendant bien longtemps, avait noté Yun Jae-U. Une fois le nord totalement conquis, ils se dirigeront vers le sud, et la capitale par la même occasion.
L'autre soldat n'avait rien ajouté à sa remarque. Son silence avait compté comme une confirmation, et un accord implicite. Même le général Lee paraissait avoir perdu espoir. Sympathique dans ses propos, il avait néanmoins été brutalement honnête, étalant sous leurs yeux une carte de la région pour mieux décrire la gravité de leur situation.
- Nous nous préparons à la venue des morts d'un moment à l'autre. Notre campement est présentement encerclé, ou le sera d'ici très peu de temps. Notre localisation nous a été favorable jusqu'ici, mais maintenant que les autres bataillons ont été rasés par les forces de l'armée des gwishins, nous sommes plus exposés que jamais.
Puis, comme les compagnons sortaient les uns après les autres de sa tente, avec l'air crispé des hommes apprenant une mauvaise nouvelle, il avait pris Han-Jae en aparté, et lui avait dit ces mots glaçants :
- Nous ne nous attendons pas à la moindre victoire, mais à notre mort. Cet endroit et tous ses soldats sont condamnés.
Han-Jae n'avait pas osé rapporter l'information à ses camarades. En outre, il lui semblait que tous s'en doutaient déjà, et se préparaient à leur sort avec une résignation méritoire (et si nous n'étions pas destinés à gagner).
La montagne, baignée par les lueurs du soleil couchant, avait l'air paisible et inatteignable. Yun Jae-U avait suivi le jeune soldat, prénommé Seung-Min, en direction d'une des balises où le second devait prendre sa garde pour la nuit. Il était probable que le repos des hommes serait léger, sinon inexistant. Les autres de leurs compagnons se rendaient utiles au mieux, et s'étaient associés aux différents corps du bataillon pour leur procurer le réconfort d'une aide supplémentaire.
Han-Jae irait avec les artilleurs. Il vit passer un homme aux bras chargés de boulets de canon, dont le visage rougissait sous l'effort et la chaleur. Ses pensées lui apportèrent l'image de son père, le souvenir de sa voix contant la légende du bongwhang. Il se demanda si celui-ci accepterait de leur apporter sa puissance de feu durant le combat, s'il se placerait du côté des vivants.
Fabulations que tout cela, lui avait-on répété à l'armée. Mais on lui avait aussi affirmé que jamais les morts ne pourraient se relever, et pourtant ils avançaient désormais vers eux, blafards et implacables.
Le son de la cloche qui retentit alors, annonçant l'ennemi, noua son estomac et ses nerfs.
