Notes de début de chapitre.
Un chapitre que je redoutais et qui au final se sera écrit presque tout seul, à mon grand étonnement (et plaisir). La seconde partie, et plus précisément la fameuse "descente", a été inspirée par la scène des Huns dans la montagne enneigée de "Mulan". Oui, de temps à autres, j'aime revenir à mes classiques. Accessoirement, c'est aussi l'une de mes scènes d'attaque favorite.
Bande-son :
Reiner and Bertholt Transformation Theme - YouSeeBIGGIRL T:T, de 1:04 à 2:16 (Attack on Titan Season 2 OST, je vous jure que c'est le titre du morceau, et c'est absolument épique)
Pour l'anecdote, la scène de la descente n'était pas supposée se faire à la base avec Woon, mais c'est la chanson ci-dessus qui m'a inspirée.
CHAPITRE LXXXII
"Si vous ne savez pas mourir, ne vous chaille : Nature vous en informera sur le champ, pleinement et suffisamment; elle fera exactement cette besogne pour vous. N'en empêchez votre soin."
(Michel de Montaigne)
a. Arachnophobie
Gyo Hui-Seon lui avait présenté la chose ainsi au cours de leur dernier entretien dans ses appartements :
- Ce n'est pas à proprement parler de la surveillance, avait-elle assuré en croisant paisiblement ses longues mains d'araignée devant elle, avec le sourire douceâtre d'un ministre sur le point de dévoiler son plan de conquête du trône, mais davantage une manière de protéger nos intérêts communs.
Pour un peu, Mago aurait presque pu s'imaginer la toile sortant de son élégant arrière-train, à la manière des insectes dont toute la gestuelle de la Voix semblait s'inspirer. La vieille Jae-Ji, quant à elle, aurait tout aussi bien pu se changer en énorme mouche, que personne n'en aurait été davantage surpris, tant ses yeux paraissaient grossir à mesure des jours, dans un écarquillement permanent et sépulcral. Elle tournait avec acharnement autour des mets qui l'intéressaient, espérant tout haut (dites-moi quelque chose montrez-moi quelque chose dîtes-moi diîtes-moi).
Les deux gwishins-reines étaient des prédatrices confirmées, des chasseurs aguerris sous leurs peaux respectives de folie mystique et de charisme glacé. Mago ne se sentait pas de taille à jouer dans une telle cour. Elle devait très certainement avoir leur âge en esprit, sinon en corps, mais alors qu'elles lui avaient permis des mois plus tôt de se sentir véritablement comme une adulte, elle était alarmée de constater à présent que leurs rencontres les plus récentes l'avait amené à redevenir l'enfant dans l'enveloppe de laquelle elle était pour toujours prisonnière. Là où elle visait simplement un accroissement de son apprentissage, sa propre survie et, peut-être, un moyen d'accéder à plus de reconnaissance, Gyo Hui-Seon et Jae-Ji maniaient d'autres pions, sur un autre genre de plateau.
Tu iras avec Yeo Woon, avait dit la shaman, et tu suivras son évolution sur le terrain. Quoi qu'elles puissent en dire, il était ni plus ni moins question d'espionnage. Comme tout bon dirigeant ayant sa réputation à coeur, les deux femmes s'appliquaient à déployer un autre vocabulaire pour ne pas faire se cabrer leurs chevaux. Mago n'était pas certaine de vouloir suivre docilement la direction qu'indiquaient les rênes, et doutait en outre qu'il eût été question de la bonne méthodologie. Elles ne le connaissent pas, songea t-elle, tout en traversant rapidement le campement des gwishins, établi en bordure d'une des pentes du Kuwolsan, laquelle se laissait tomber allégrement vers l'un des derniers bataillons vivants présent sur le territoire du Nord.
Elles pensent qu'elles peuvent tout avoir tout de suite, mais ce n'est pas ainsi qu'il fonctionne, oh non, ce n'est pas de cette façon.
Mago avait l'expérience des chemins de la Chine, du temple et du moine ouvert en deux, de l'absinthe dans l'eau chaude et des nuits passées au cœur de la conscience collective avec Yeo Woon, des sessions d'entraînements à toute heure et de son enseignement flegmatique. Elle avait été admise chez les Baek, et il l'avait reconnue comme son étudiante. Elle n'aurait jamais été jusqu'à prétendre qu'elle savait tout de lui, car elle supposait qu'une telle ambition fût strictement impossible à atteindre, pour la simple et bonne raison qu'elle était de ceux estimant qu'on ne pouvait réellement connaître les gens dans leur intégralité, mais seulement dans des contextes et des circonstances données.
Il eût fallu être Yeo Woon pour véritablement discerner ses projets et ses pensées, tout comme il fallait être Mago pour la voir dans tout ce qu'elle était. Elle était persuadée en cela que même Baek Dong Soo n'avait pas été complétement en mesure de concevoir tout ce qui faisait son ami d'enfance, dans le sens où ce dernier semblait lui en avoir dissimulé volontairement des éléments. Il importait peu finalement la nature de l'intimité partagée avec un autre, l'affection et l'antipathie, tout aussi prompte à nourrir la curiosité et à vous pousser à rechercher tout ce que vous pouviez sur un tel ou un autre que vous aviez en horreur, pour mieux savoir frapper le moment venu. Il existait trop de façades, trop de reflets, trop de (miroirs).
La connaissance de son propre tempérament relevait de difficultés similaires : il y avait eu des situations où Mago s'était indubitablement surprise à agir d'une certaine façon plutôt qu'une autre. Et les gwishins, mus par les cordes de la mort et très certainement les humeurs de quelque entité supérieure (le Paon), étaient un repère de comportements à première vue incohérents.
- Il veut le corps de son amant, avait dit le général à la barbe sombre et aux yeux de faucon, Chun, l'ancien maître de Yeo Woon.
Ils avaient une ressemblance tous les deux, un éclat dans le regard, une attitude distante. Il s'était montré au sein des appartements de Gyo Hui Seon alors que celle-ci s'entretenait avec Mago à propos du départ vers le continent et de Yeo Woon. Elle semblait l'attendre, et n'avait montré aucun étonnement lorsqu'il avait franchi les portes et pénétré dans la salle principale de ses quartiers. Ils étaient meublés avec plus d'opulence que celle de Yeo Woon, mais aussi davantage de personnalité.
Jae-Ji se trouvait là également, ainsi que l'Historien. Tous exhibaient des airs de complotistes, des airs vivants. Et le peuple de gronder toujours plus, lassé des mystères et du manque de contrôle sur leur propre situation. Pourquoi eux ? entendait Mago dans les semblant de taverne aménagés dans la Cité. Que font-ils que nous ne pouvons pas faire, qui sont-ils que d'autres parmi nous ne pourraient être ? Envolée, la loyauté du siège d'Hanyang, alors que tous étaient chassés comme des bêtes sauvages, acculés par les vivants, et se réfugiaient entre eux pour glaner du soutien et de la considération.
Depuis lors, la marche vers Incheon avait ravivé les vieilles envies du passé, l'amour des gwishins pour l'ancien temps et les proches qui leur restaient, et nombreux étaient ceux qui, à demi-mots, considéraient la guerre comme la faute des rois et reines. À présent qu'elles étaient loin, la torture et la répression étaient presque devenues inexistantes dans la mémoire de certains, notamment ceux ayant eu la chance de ne pas s'y retrouvés confrontés.
Elle pressa le pas, zigzaguant entre les morts qui allaient d'une tente à l'autre pour tromper le temps dans l'attente de la charge nocturne. L'heure approchait doucement, insidieusement, une anguille sous l'eau en apparence tranquille, prête à ouvrir la gueule et à mordre. On avait monté un semblant de campement, mais les morts ne nécessitant aucune forme de repos, ces derniers usait des tentes dans l'unique but de décrocher un peu de confort quant à d'éventuelles intempéries. Les troupes se répartissaient en trois bataillons d'une centaine d'hommes chacun, soit le triple du nombre de vivants postés au pied de la montagne.
Ils ne s'étaient pas installés à proprement parler au bord de la pente de celle-ci, mais à quelques mètres, là où deux blocs de roche s'embrassaient et s'entrelaçaient pour former un petit plateau somme tout accueillant. Les gwishins avaient en outre l'avantage de ne pas constituer une population trop pointilleuse en matière de localisation, et tous se préparaient à la descente. Le bateau de guerre du Requin les avaient débarqué dans la baie de Haeju, où se trouvaient déjà des forces antérieures menées par trois généraux que Yeo Woon avait appointé lui-même.
Deux d'entre eux étaient issus des vagues de résurrections précédentes, et le plus jeune avait été envoyé au camp de l'armée des morts érigé par les vivants. Quant au troisième, il avait été moissonné après un affrontement un peu plus au nord, du côté du lac Kumsong. Yeo Woon l'avait achevé, alors que l'homme, les entrailles béantes, affirmait qu'il ne lui obéirait jamais. Le Murmure avait résolu la chose instantanément. Un mot de Yeo Woon, et son nouveau général s'était lancé contre les vivants comme si ces derniers avaient été toute sa vie ses ennemis jurés.
Du reste, un nombre conséquent de soldats était un héritage des précédents combats. Mago ne l'avait pas encore vu faire, mais Gyo Hui-Seon, se basant sur des témoignages de l'Épée, lui avait signalé que son maître avait pris l'habitude de se rendre sur les champs de bataille à la toute fin de ceux-ci et de provoquer des levées générales. Il n'était guère le seul, car ainsi procédaient également les autres rois et reines prenant part à la guerre sur le terrain, mais il était sans conteste le plus prolifique jusqu'à lors. Son armée complète et personnelle ne comptait pas moins de huit cent militaires. Même la flotte navale du Requin, pourtant fournie, était moins abondante.
Tournant la tête comme elle marchait, elle aperçut dans une tente des hommes se partageant des morceaux de cerveau, et riant à gorge déployée. C'était la première fois, à l'exception de l'exil des gwishins près de Nampo, que Mago mettait les pieds dans un campement militaire près à l'assaut, et elle était presque certaine que l'atmosphère était grandement différente comparativement à celle des vivants.
Le problème de la faim était aisément maîtrisé par les résultats des combats, desquels provenaient par ailleurs les friandises sanguinolentes que grignotaient avidement les soldats, et leur nombre de perte était d'un ridicule aberrant, presque inquiétant lorsque Mago y réfléchissait à deux fois. De part leur statut, les craintes majeures associées à toute confrontation militaire n'avaient plus lieu d'être.
Les armes à feu des vivants ne faisaient que des dégâts minimes, dérisoires. Les flèches enflammées et la poix brûlante demeuraient des obstacles encore agaçants, mais ne possédaient plus rien de terrifiant depuis que la capture d'Hanyang avait souligné leur supériorité numérique et technique liée à leur condition.
- À ce stade, ce n'est plus une guerre, s'était moqué le Requin à bord de son vaisseau en chef, le Shinshi. C'est tout au plus un divertissement.
Il avait un humour sec, pince-sans-rire, et son œil valide avait une lueur perfide, celle d'un boulet de canon propulsé à toute vitesse contre le bois d'un navire. Il connaissait la géographie des mers adjacentes au royaume de Joseon sur le bout des doigts, et pouvait mener son bateau même dans les brouillards les plus obscurs, sans aucune lumière pour le guider.
Il prétendait de pas avoir été toujours ainsi, et que ses capacités de navigation avaient été nettement fortifiées par sa résurrection, de même que Jae-Ji s'était soudainement mise à voir des choses indépendantes de sa volonté, que Gyo Hui-Seon avait été écoutée, ou encore que l'Herboriste avait commencé à mélanger les bonnes herbes pour donner aux gwishins les cauchemars empêchés par l'absence de sommeil.
(que font-ils que nous ne pouvons pas faire)
Ils murmurent, songea Mago. Le campement regorgeait de chevaux. Suivant les ordres de Yeo Woon, l'attaque serait portée en priorité par la cavalerie, et contempler les bêtes lui rappelait la jument Danggeum, ce qui la rendait un peu triste. Plus à l'est, les troupes du Bouclier et de l'Épée fondaient sur le Kumgangsan. Bientôt, tout leur nord appartiendrait aux gwishins, et alors ils se mettraient en route vers Hanyang, vers le roi, et prendraient tout le reste. L'offensive des vivants étaient de pacotille.
Sur l'île des Morts, les rois et reines demeurés au palais avaient repris contact avec le gouvernement cloîtré entre les murs de la capitale, et tentaient de négocier un laisser-passer pour une grotte située non loin d'Hanyang, à laquelle la vieille Jae-Ji ne cessait vraisemblablement de faire référence. Elle s'y accrochait comme une noyée en devenir à un mince bout de corde, persuadée qu'y accorder toute son attention et énergie lui rapporterait son pouvoir et sa suprématie.
- Elle n'a rien perdu, lui avait objecté Chun au moment où tous deux étaient sorti de chez Gyo Hui-Seon et que Mago avait formulé son observation tout haut. Tu ne le sens pas ?
- Sentir quoi ?
- L'arnaque, avait répondu l'homme avec un sourire en coin. Tout cela empeste la mascarade.
- Qu'est-ce qui empeste la mascarade ?
Il avait rit, simplement avec ses épaules, et lui avait tapoté l'épaule avec une fausse compassion. Sur son cou, les doigts de Yeo Woon avaient laissé des marques sombres. Son prédécesseur avait tout raconté à Gyo Hui-Seon en arrivant chez elle. C'était un assassin de renom, lui avait appris cette dernière, alors que Mago, ignorante encore du parcours exact de Yeo Woon, lui avait posé la question, et un de ces hommes qui se targuent d'avoir le cœur en acier lorsqu'en réalité, celui-ci est plein de nouilles.
L'expression avait arraché à Mago un haussement de sourcil dubitatif, alors que la Voix lui avait renvoyé un sourire de brigand. Elle ne savait exactement quoi penser de Chun. La violence que Yeo Woon avait déployée à son égard tendait plutôt à suggérer une inimitié féroce, une rancœur bien développée. Jamais Mago n'avait vu l'homme dans les appartements de celui-ci, et il n'avait guère mentionné son existence durant les années qu'ils avaient passé ensembles. Elle ne se souvenait que du nom qu'il avait donné au capitaine Seo (l'épée sacrée).
Mago atteignit la tente de Yeo Woon, gardée par deux soldats, et très certainement la mieux aménagée du campement. Une arche de tissu menait vers l'intérieur. Elle jugea bon d'appeler avant de s'y engager, incertaine malgré elle, mais surtout ayant gardé des réflexes de soumission étudiante et de respect qu'il s'était appliqué à lui inculquer.
- Maître, c'est Mago, lança t-elle. Puis-je venir ?
- Tu peux, lui répondit-il, la rassurant en partie.
Sa voix semblait présente, ancrée dans le combat à venir. Elle poussa le tissu, fit quelques pas à l'intérieur. La tente était assez large pour comporter des sortes de pièces séparées par des tentures, et Yeo Woon y avait fait installer une couchette, une table, des chaises, ainsi que deux coffres comprenant des cartes du pays et de la région, des missives reçues depuis les troupes de l'est ou encore de l'île, des vêtements, des armes.
Mago le trouva de dos, penché au dessus de quelque chose qui ressemblait à un grand bol de jade. Elle approcha avec lenteur. Yeo Woon portait déjà une tenue de combat, avec les signes distinctifs de son rang. Il avait noué une partie de ses cheveux en arrière à l'aide d'un ruban blanc, et la couleur semblait une lune pleine dans le ciel nocturne. Il ne dit rien de plus à Mago, et lorsque celle-ci parvint finalement à sa hauteur, elle se rendit compte que le bol était rempli d'eau, et que Yeo Woon observait son reflet avec une attention trop appuyée pour ne pas la faire penser aux miroirs du palais royal, et à cette nuit durant laquelle elle l'avait vu marchant dehors pendant l'heure interdite.
Ses yeux dérivèrent un instant vers la surface de l'eau : elle crut y voir quelque chose d'absolument horrible et monstrueux, une forme penchée derrière son maître, sombre et énorme. Son cœur eût-il battu qu'il se serait instantanément arrêté alors.
- Il n'est pas complétement lui-même, avait fait remarquer Chun à Gyo Hui Seon et la shaman. J'ai vu quelque chose.
Mago détourna le regard, car c'était ce qu'il fallait faire, ne surtout pas se montrer trop curieuse, ne pas ouvrir la porte ou la fenêtre une fois passé le carillon, et faire abstraction des bruits de pieds nus frottant contre le sol des rues de la Cité. Tous les entendaient. Tous s'en tenaient prudemment éloignés.
Ceux qui avaient essayé de regarder étaient à présent figés dans une posture d'horreur, et perdus à jamais.
- Maître ? L'appela t-elle à nouveau d'une voix douce. Êtes-vous prêt ?
- Oui.
Il ne baissa pas les yeux vers elle. Il est triste, pensa tout à coup Mago, il est si triste. Elle eut envie de l'enlacer, comme la fois où il lui avait acheté cette épée à Sokcho. Elle l'utilisait toujours, et l'avait emmenée avec elle pour le combat. Elle se dit qu'elle aurait aimé également pouvoir trouver la tombe de Baek Dong Soo du jour au lendemain, tomber dessus de manière inopinée, et s'exclamer "maître, maître, venez, je l'ai trouvé, vous pouvez le réveiller maintenant, et tout ira bien, tout ira bien".
Elle n'aimait pas la mission que lui avaient confié les deux gwishins-reines, bien qu'elle en comprît la nécessité, et s'en voulut de ne pas pouvoir apporter davantage de réconfort et de soutien à son ancien compagnon de route. Je ne peux que le laisser tranquille, réalisa t-elle.
- Je vais dire aux hommes de se rassembler, décréta t-elle.
C'était le rôle des généraux, mais Mago savait qu'en procédant ainsi, elle pourrait libérer quelques instants supplémentaires de répit à Yeo Woon, qui n'aurait pas à s'en charger lui-même.
- Merci, Mago, articula t-il, toujours concentré sur son reflet dans l'eau.
Cette fois, sa voix était partie. Mago revit le visage meurtri d'un des hommes sortis de sa chambre tantôt, les regards fuyants des deux autres. Que s'est-il passé ? Avait-elle demandé une fois dans le couloir, impatiente et appréhendant leurs réponses. Ils avaient secoués la tête, lèvres scellées.
Aucun n'avait parlé, à la grande frustration de Gyo Hui Seon, tandis que Mago se souvenait de ses précédentes visites à son maître, et ce qu'il lui avait dit d'un ton froid et impérieux (tu ne dis rien).
b. Heure Bleue
La charge débuta au crépuscule, avec la disparition du disque incandescent du soleil à l'arrière des montagnes. À l'instant où sonna la cloche annonciatrice de la venue des gwishins, tout le campement fut saisi d'une frénésie violente, au cours de laquelle des hommes jaillirent de l'intérieur des tentes en courant, alors que d'autres se ruaient vers les charrettes de munitions et d'armes à feu, en agrippaient plusieurs et se précipitaient ensuite dans la direction opposée, vers le flanc des mont Kuwol, là où le signal avait été donné.
Seung-Min n'avait jamais vu se produire un tel glissement, une transition aussi instantanée que cinglante d'un climat vers un autre. Elle le terrifia, depuis les extrémités de ses nerfs jusqu'aux racines de son cœur. Initialement surface d'un lac placide, le bataillon était devenu un détroit houleux, aux vagues traitresses. Seung-Min entendit les sons de leur peur, le bruit terrible de leur épouvante à rencontrer les morts en combat singulier.
Durant le trajet qu'il effectua au pas de course pour aller chercher un ravitaillement de flèches et de quoi alimenter le feu de leur pointes, une simple précaution de part le fait que la tour de guet était déjà pourvue en la matière, mais qu'il ne comptait pas négliger pour autant, encouragé en cela par Yun Jae-U et l'autre soldat en charge alors de la surveillance de l'ouest, il aperçut sur les visages de ses compagnons combien ils étaient nerveux. La terreur cabossait leurs traits, y ajoutaient des creux sinistres, agrandissaient leurs yeux. Elle les rendait déments.
Déjà, la panique avait gagné certains, que Seung-Min vit prostrés sur le sol, enlacés par leurs propres bras.
- Je ne veux pas y aller, disaient-ils, la voix entrecoupée de sanglots furieux, ils étaient atrocement pitoyables et dignes de compassion, alors que l'ennemi était là, tout en haut, visible depuis le rebord de la montagne, et prêt à ne faire qu'une bouchée vorace de leur maigre résistance. Je ne veux pas y aller, je ne veux pas y aller, pitié, je ne veux pas mourir.
Plusieurs furent soulevés par d'autres soldats, malmenés, giflés, tancés vertement. Le grondement de la voix du général Lee parvint aux oreilles de Seung-Min, son timbre dominateur fragilisé par un tremblement, une hésitation, un désir de survie entrant en contradiction avec l'ordre qu'il avait reçu de mourir pour son pays, la situation l'eut-elle exigée.
- Debout, soldat ! Ordonnait-il, tyrannique et superbe d'autorité, en tirant vers le haut un gars qui pleurait et suppliait qu'on le laisse là. Au combat ! Ce soir, nous donnons notre vie pour Joseon !
Il hurlait, et tous l'entendait. C'était à nouveau le siège d'Hanyang, mais cette fois Seung-Min n'était pas en sureté dans les méandres de l'inconscience, abrité par les murs de la caserne et l'intervention sanglante d'un Croque-Mitaine en liberté. De la créature, on avait plus entendu parler depuis ce jour. Elle semblait s'être volatilisée, peut-être avec le reste des gwishins sur leur île entourée de brumes.
En outre, les champs de bataille regorgeaient désormais d'hommes mutilés, de soldats ouverts en deux, d'entrailles éparpillées sur un sol dont la terre avait goulument aspiré une marée de sang. Si la bête était demeurée sur place, elle avait très certainement due être attirée par l'odeur des cadavres et des blessés engendrés par chaque affrontement avec les gwishins, et Seung-Min l'imaginait aisément se nourrissant de leurs carcasses, ne prenant même plus la peine de chasser et de s'aventurer près d'Hanyang, où les proies étaient plus ardues à obtenir.
Seung-Min, son chargement entre les mains, fit demi-tour prestement, se faufilant entre ses confrères qui rajustaient leurs équipements en hâte, s'emparaient d'épées, d'arcs, de boulets de canon et de mousquets. Il croisa l'un des hommes de la compagnie arrivée un peu plus tôt au campement, et lui adressa un sourire qui n'en était pas un, une forme de rictus forcé dont la laideur trahissait son degrés d'angoisse.
Les chevaux hennissaient dès que les soldats les montaient. Comme beaucoup d'animaux, ils n'aimaient pas les gwishins, et se montraient particulièrement craintifs en leur présence, cherchant désespérément à les fuir ou demeurant statufiés par la peur, compliquant ainsi les interventions de la cavalerie sur le terrain.
Lorsqu'il parvint à la tour de guet, ses pieds lui faisaient mal, son cœur battait un rythme de tambour sur lequel aurait tapé un illuminé, et il avait l'impression que tout son sang s'accumulait à l'intérieur de sa tête.
- Merci, fils, lui dit Yun Jae-U, en lui prenant les flèches et les jarres de combustible des mains. Tu as fait vite.
Je vais mourir ici, fut la première pensée qui le traversa quand la main de l'homme pressa gentiment son épaule. Je vais mourir, tous ceux qui sont ici vont mourir, il n'y aura pas de victoire, aucune victoire pour les vivants, rien que les morts, oh s'il y a des dieux sortez-moi de là par pitié.
- Seung-Min ! L'appela tout à coup la voix du deuxième soldat affecté à la tour, soufflant au loin le silence et la tournure macabre que prenaient ses réflexions.
Il s'activa, alors qu'en contrebas se plaçait en formation le reste du bataillon, les piquiers et boucliers au premier rang, en un ensemble harmonieux et brave, aux mains tremblantes et aux visages crispés sous leurs casques, pour la grande majorité des roturiers, tandis qu'ensuite venaient les artilleurs et dans un troisième temps les archers, dont l'accès à l'ennemi était facilité par des brèches intentionnelles instaurés dans les lignes de départ.
Non sans admiration, Seung-Min les observa se positionner les uns après les autres, dans un ordre parfait, élégant, faisant fi de la peur rien qu'un instant afin de suivre les consignes auxquelles on les avait habitués depuis leur entrée dans l'armée. Certains avaient déjà l'expérience du terrain, et la rapidité de leur positionnement face à celles de leurs confrères trahissaient ces coutumes depuis longtemps acquises et mises en pratique. Le bruit des cordes des arcs se bandant résonna dans toute la vallée, de même que celui des mousquets qu'on chargeait hâtivement. Yun Jae-U avait dans les mains un arc, et son épée ceignait son flanc dans un fourreau de cuir, prête à être dégainée une fois les flèches épuisées.
Le camarade de surveillance de Seung-Min, que celui n'avait jusqu'à lors presque pas côtoyé et dont il ne se souvenait plus du nom, lui tendit une arquebuse dans un geste féroce.
- Charge-moi ça, lâcha t-il, avant d'ajouter sombrement : et arrête de penser.
Tout en introduisant docilement de la poudre dans le bassinet, Seung-Min continua d'observer la manière dont se déployait la garnison. Elle avait alors été dispersée dans le campement de manière totalement hétéroclite, ses hommes n'obéissant à aucune logique stricte de déplacement, et il était étrangement lénifiant de contempler à présent ces mêmes soldats ployer sous la force de la discipline militaire et se placer de manière à ce que leur petit nombre paraisse tout à coup plus impressionnant et compact, telle une nuée d'oiseaux sauvages s'élevant depuis la cimes des arbres pour s'amasser dans le bleu du ciel. Les fondations de la tour de guet tressaillaient dangereusement.
Yun Jae-U jeta un regard critique par dessus les rebords.
- Elle risque de s'écrouler avant l'attaque, nota celui-ci avec une indifférence grossière. Il y a trop de mouvements, et le bois a été malmené par les pluies.
- Vraiment ? Se railla leur troisième compagnon. Vous m'en direz tant !
- Nous devrions descendre.
- Non ! Répliqua fermement l'autre, allumant une flèche, son front plissé sous la concentration. Nous avons le point de vue le plus haut. Nous nous devons de demeurer ici, et d'être les yeux de nos camarades jusqu'à ce que les gwishins entreprennent de descendre le flanc de la montagne.
- Une vision bancale, remarqua Yun Jae-U. Et vouée à disparaître sous peu.
- Si ça ne vous convient pas, grogna le camarade de Seung-Min, libre à vous d'aller rejoindre les hommes en première ligne. Seung-Min, viens ici. Ton oeil est meilleur que le mien. Tu tireras depuis le nord.
Il se leva, arc en main, flèche logée dans son poing.
- Je me charge de l'est.
À l'arrière des troupes, les chevaux de la cavalerie martelaient le sol de leur sabots, piaffaient d'impatience. Ils étaient trop nerveux. Seung-Min craignit que quelques-uns, sous l'impulsion de la frayeur, ne fassent tomber leurs cavaliers pour mieux fuir. Il s'installa conformément aux instructions du troisième soldat. Celui-ci était fils d'un yangban ruiné. De cela, Seung-Min s'en souvenait, pour l'avoir entendu le mentionner dans une discussion avec d'autres de leurs confrères.
L'odeur de la poudre et des flammes avait déjà envahi le terrain. On amena plus lentement les hwacha, ouvrant de nouvelles fractures dans les premières lignes. Des tranchées attendaient plus avant, remplies de pics affutés. Des hommes se tenaient là en embuscade, prêt à les incendier au moment où les gwishins s'en approcheraient. Les sungbyeong venus en renfort s'étaient mêlés aux soldats des rangs extérieurs, et leurs crânes rasés détonnaient au milieu des casques de métal et de cuir.
À l'exception de la cavalerie, aucun homme ne disposait d'une armure particulièrement renforcée. Tous en avaient conscience.
(ils vont tous mourir par les dieux ils auront tous péri d'ici le lever du jour)
Il y avait un poids dans sa poitrine, une boule de nerfs à vif lui enjoignant avec détresse de partir, d'abandonner arme et camarades et serment pour sauver son existence, quitte à être le dernier vivant sur le territoire de Joseon. Près de lui, il sentit la présence de Yun Jae-U.
- Reste près de moi, Seung-Min-ah, lui conseilla t-il, et la façon dont il prononça son nom n'était pas nouvelle. Tout ira bien. Ne pense qu'à tirer, et garde ton épée à portée de main.
Celle-ci battait contre sa cuisse, comme une douleur fantôme. Le jour du siège d'Hanyang, lors de l'attaque de la caserne, il avait été blessé à la jambe, mais l'entaille avait été superficielle compte tenu des blessures infligés aux soldats restés à l'extérieur. C'était atroce, avait raconté l'un d'eux, la façon dont cette chose bougeait, les os sous sa peau et sa gueule, toutes ces dents. Ils avaient essayé de lui tirer dessus, mais rien n'y avait fait. La créature avait accompli son carnage face à une résistance minime, et ce n'était que lorsqu'un des bâtiments avait pris feu qu'elle avait consenti à reculer.
Il se fit un silence, un moment où le temps se dilata prodigieusement. Personne ne faisait le moindre mouvement, tous se tenaient prêt.
- Moment de glace, murmura Yun Jae-U à côté de lui, avant de le gratifier d'un coup de coude. Voici que vient la flamme destinée à le fondre.
Il désigna les hauteurs du mon Kuwol, la bordure de la montagne qui rattachait deux de ses tronçons. Là, tout en haut, était apparu un cheval dont le pelage était entièrement blanc. Il était seul.
- Parés à tirez ! S'exclama le général Lee.
Dans la lame de son épée ruisselaient les vagues mordorés des feux allumés pour le combat. Son armure était splendide, riche, et sur son destrier tout revêtu de plaques de cuir et des couleurs propres à son rang, il était magnifique, immortalisé par la mémoire de Seung-Min dans une posture de gloire et de bravoure. Son cri et sa vue parurent inspirer aux hommes un sentiment équivalent.
En un soupir, tout le bataillon visa le cheval blanc. Il était encore trop loin pour leur portée, mais ce qui comptait était la préparation, davantage que le résultat final.
- Que fait-il ? S'enquit le troisième soldat. Pourquoi ne descend t-il pas ?
L'animal se tourna finalement de trois quart, révélant son cavalier, une figure pâle, émettant une nimbe laiteuse. Seung-Min entendit la respiration de Yun Jae-U s'interrompre net, comme se rompt un fil du jour au lendemain.
- C'est impossible, articula celui-ci, la voix chevrotante soudainement d'une émotion dense et vivace. Ça ne peut pas être...
Il ne termina pas sa phrase.
- Être quoi ? L'encouragea Seung-Min.
Mais son attention fut attirée une fois encore vers le rebord de la montagne. Le cheval blanc avait henni, et son cavalier semblait les observer de haut, avec une condescendance souveraine.
- Il se fout de nous, gronda le camarade de Seung-Min. Il nous nargue.
Une clameur s'éleva, afflua depuis la montagne, se propagea dans ses moindres recoins et vers chaque homme à son pied. Ils s'entre-regardèrent un instant, confondus, inquiets. Puis, levant les yeux, ils découvrirent que le cheval blanc n'était plus seul, et était rejoint par une dizaine, deux, davantage encore, de cavaliers qui s'amassaient tout autour de lui dans un silence de mort, de menace.
C'était la chose la plus terrifiante que Seung-Min aît jamais pu voir. Il sut, alors, qu'ils étaient tous perdus, que les vivants ne perduraient pas, qu'ils seraient balayés les uns après les autres comme s'apprêtaient à l'être leur minuscule et insignifiant bataillon. La mort n'avait pas d'égal, pas de concurrent, pas d'ennemi. Sa victoire était absolue. Les gwishins étaient ses agents, et leur règne inévitable.
Seung-Min jeta un œil vers les troupes au sol, découvrit l'horreur sur les traits de ses frères d'armes, la stupéfaction hagarde du général Lee. La panique se propagea dans les rangs telle la peste, ravageant tout sur son passage, l'ordre, le courage, le sens du devoir. Les hommes se mirent à trépigner, à échanger des regards affolés, à se questionner mutuellement.
- C'est un gwishin-roi, disaient-ils, apeurés. Ils ont un gwishin-roi avec eux.
Les rapports des précédents combats avaient stipulé que les dirigeants des gwishins ne prenaient que très rarement part aux affrontements, si ce n'était jamais. Ils se tenaient la plupart du temps en retrait, et n'intervenaient qu'à la fin, pour réveiller les soldats tombés parmi les vivants. En conséquence, la présence d'un gwishin-roi en première ligne des morts était aussi inattendue que décourageante. Ils avaient le Murmure, et on les prétendaient sans pitié.
Seung-Min pensa à Mago, à Min-Su, et à Yeo Woon, à la clairière et à ses murs de flammes. Finie la répression, scandait l'armée des morts, et le monarque sur le cheval blanc, finie finie finie.
- Tenez les positions ! Rugit le général. Tenez-les, par les dieux, ou je jure que je vous raccourcis moi-même !
Sa commande fit effet, bien que modestement. Dans les mains de Seung-Min, son arquebuse tremblait (je ne veux pas mourir je ne veux pas). Yun Jae-U était pétrifié, et fixait toujours les hauteurs de la montagne comme s'il ne pouvait y croire. Le général Lee beugla une seconde fois son avertissement, tout en levant son épée vers le ciel.
- Pour le roi et Joseon !
Il dut être entendu par l'armée des morts, car à l'instant où il prononça ces mots, le cheval blanc bondit en avant, et entama la descente fatidique. Aussitôt chargèrent le reste des troupes, et ils jaillirent de l'intérieur de la montagne avec fracas, suivant aveuglément leur chef et s'élançant vers les vivants sans le moindre cri ni le moindre signe d'enthousiasme guerrier. Il n'y avait pas besoin pour eux d'y chercher du courage. Leur triomphe était déjà assuré.
Seung-Min, fasciné et terrorisé, regarda le cheval blanc se rapprocher, encore, encore, toujours plus. Il allait au galop, mené par une rage calme, maîtrisée, et les cheveux de son cavalier flottaient dans le vent, beaux et terribles, ainsi que le tissu de son habit de combat. Seung-Min le vit dégainer son épée, accélérer. Les morts semblaient le poursuivre, mais être incapables de fendre l'air aussi vite que sa monture.
Un tremblement parcourut la terre, quelque chose se brisa au sein du bataillon des vivants, un espoir peut-être. La mort, pensa Seung-Min, la mort la mort la mort la mort. La rencontre les faucha tous. Le cheval avait les yeux blancs, et ceux de son cavalier étaient aussi noirs que de l'encre.
C'était Yeo Woon. Seung-Min, instinctivement, se tourna vers Yun Jae-U, cherchant un dernier réconfort, un regard amical.
Il se rendit compte, au dernier moment, peu avant l'impact, que l'homme souriait comme un damné.
