Notes de début de chapitre.
Pas de notes.
CHAPITRE LXXXIV
"Et quand je mourrai que tu le prennes et l'éclates en petites étoiles,
dès lors, il embellira tant le visage du ciel que tout l'univers sera amoureux de la nuit,
et que nul ne pourra plus adorer l'aveuglant soleil."
(William Shakespeare, "Roméo et Juliette")
a. Symposium
Ce fut Mago qui l'aperçut en premier, tassé avec les autres vivants capturés durant la bataille, mains attachés par des cordes grossières dont les fils commençaient à irriter méchamment la peau délicate de ses poignets. Sa mâchoire était encore en feu du coup de poing qu'il avait reçu de la part d'un gwishin particulièrement véhément, et qui l'avait assommé sous la brutalité de l'impact. Il avait l'impression d'avoir perdu une dent, si ce n'était plus. Dans sa bouche subsistait la sensation d'un vide, là où passait sa langue tout à l'arrière, dans les coins les plus éloignés.
Seung-Min s'attelait à la tâche depuis un moment déjà, et avait acquis assez de familiarité avec les rangées inférieures et supérieures de sa dentition pour désormais être en mesure de constater une rupture dans leur harmonie. Il en manquait une. Le poing du gwishin avait frappé contre l'os de sa mâchoire, et il considérait miraculeux que celui-ci ne se fût pas brisé en conséquence. La douleur persistait malgré tout, vive et langoureuse. Conjuguée à celle de ses poignets, elle rembrunissait son humeur déjà amochée par la défaite et le sort que lui réservait les morts.
Rien ne leur avait été caché : dès l'instant où on les avait ressemblé sous cette tente, une petite dizaine de survivants tombés des nues et ayant perdu toute combativité après la brève rébellion de l'un d'eux, s'étant soldée par une exécution rudimentaire et cependant assez impitoyable pour leur passer l'envie de s'y mettre à leur tour, ils avaient été prévenu par un gwishin vêtu plus pompeusement que les autres de ce qui les attendait à terme.
- Nous viendrons vous chercher un par un pour l'interrogatoire, leur avait-il annoncé, sur le même ton que les capitaines de brigades utilisaient jadis pour avertir les morts de la sentence à venir. Vous y connaîtrez le Murmure, puis vous mourrez. Vous renaîtrez ensuite parmi les nôtres, à jamais affilié à nos rangs.
- Et si nous refusons de nous soumettre ? Avait craché en guise de réponse un soldat auquel Seung-Min ne devait guère avoir adressé la parole plus de deux fois. Si le Murmure ne fonctionne pas ?
Le visage du gwishin, un général comme l'apprendrait Seung-Min plus tard de la bouche même de Mago, avait accueilli un sourire teinté d'une compassion railleuse.
- Vous ne résisterez pas. Ainsi est le Murmure. Le roi ayant chevauché avec nous est l'un des plus habile en la matière.
(Yeo Woon)
Seung-Min l'avait vu montant le cheval pâle, se précipitant au galop dans leur direction, levant sa lame vers le ciel et menant avec lui son armée. Y repenser, revoir sa descente infernale, la violence avec laquelle les morts s'étaient heurtés aux vivants, les avaient submergés dans un fracas de lances et d'épées, lui avait arraché un frisson de terreur.
La tour de guet s'était effondrée sans prévenir, tremblant sur ses fondations puis s'écroulant avec davantage de rapidité qu'elle n'avait été bâtie, ainsi que le faisaient toutes les constructions humaines. Lui et Yun Jae-U avaient à peine eu le temps d'emprunter l'échelle de bois pour retrouver la terre ferme. La destruction les avait entraîné dans sa ruine.
Le troisième soldat n'avait pas eu le temps de s'en plaindre. Il était déjà mort, le crâne transpercé d'une flèche provenant du mouvement frénétique d'un hwacha ayant été tourné dans le mauvais sens. Les gwishins n'avaient même pas eu besoin de lui accorder la moindre attention : les vivants s'étaient chargé de sa propre déchéance, répétant le schéma de leurs erreurs à une échelle micro, tandis que quelque part, sans nul doute, éclataient les rires de quiconque possédait les rênes du monde.
Que tourne la roue, disait cette hilarité, et que tout se répète à chaque niveau, même les plus infimes, que le karma vienne et que les prix soient annoncés. Dans sa tête, le rire était celui du capitaine Baek.
Il levait le menton pour jeter un coup d'œil lorsque Mago avait pénétré dans la tente, visiblement heureuse et désirant contempler les prisonniers avant que ceux-ci d'abordent le même teint livide que le reste de ses congénères. Seung-Min pouvait alors entendre les clameurs de la victoire au dehors, les coupes de boisson se cognant les unes contre les autres avec une joie évidente, les rires et les plaisanteries auxquelles se mêlaient des interjections faussement choquées, des exclamations à peine scandalisées.
À ses camarades et lui, on leur avait apporté un peu d'eau, mais rien à manger, et son estomac grondait d'une soirée maigre en rations doublée d'une bataille enragée. Les combats ouvraient toujours l'appétit, quelles que fussent les circonstances. Il avait été témoin des passages de cadavres de soldats portés par des gwishins, et des marques de satisfaction gourmandes qui venaient dans leur sillon. Bien qu'il eût perdu la notion du temps, il faisait encore noir, et il songeait que l'affrontement avait du se terminer moins de trois heures auparavant, si ce n'était un peu plus.
Assis jambes croisées par terre, à l'image des autres prisonniers, son arrière-train le lancinait péniblement, ainsi que le bas de son dos, trop sollicité au cours de la bataille et avant cela frappé par une poutre de bois durant l'affaissement de la tour de la guet. Il s'était réveillé parmi les décombres, seul. Yun Jae-U avait disparu. Non, se corrigea t-il aussitôt, pas ce nom-là. Baek Dong Soo. Il y avait eu ce même éclat dans ses yeux à l'apparition de Yeo Woon que lorsque Seung-Min suivait son regard à Hanyang, lors des leçons qu'il prenait avec lui et sa femme. Il lui avait suffit de l'imaginer sans sa barbe pour reconnaître les traits harmonieux, la bouche plissée en une moue un peu sévère, le nez larges et les hautes pommettes aux allures aristocratiques.
Il éprouvait encore des difficultés à digérer l'information, et même plus simplement à la considérer comme légitime. Il se demandait depuis sans interruption s'il avait rêvé, transformé dans un instant d'effroi l'expression d'horreur de Yun Jae-U en celle d'un espoir et d'un bonheur frénétiques.
- Il a été décapité, avait-il entendu à plusieurs reprises, dans les discussions informelles des soldats entre eux, échangeant les renseignements envoyés par leurs familles depuis la capitale.
Même le général Lee était venu l'informer discrètement et lui présenter maladroitement ses condoléances.
- Un capitaine reste un capitaine, qu'il soit traitre ou non à son pays, avait-il observé amèrement.
Il avait péri. Seung-Min avait vu son corps sur le champ de bataille, égorgé, les yeux encore ouverts sur rien. Il aurait tout donné pour un lit et le silence absolu, l'oubli total.
Les yeux de Mago croisèrent les siens, et soudainement il sentit tout son corps se tendre, en proie à des espérances violentes et inattendues. La pensée de la gamine l'avait traversé durant le combat, mais il ne l'avait pas distinguée parmi les morts, et avait été trop occupé à riposter les assauts de soldats gwishins pour la chercher.
Le visage de l'étudiante de Yeo Woon passa de l'indifférence à la joie, ses traits s'agençant et perdant leur froideur pour recouvrer l'expression chaleureuse et jeune qu'il l'avait presque toujours vue aborder chez les Baek.
- Seung-Min-ah ! S'écria t-elle, se fendant d'un sourire large.
Aux coins de ses lèvres, il discerna une trace de rouge, sans doute du sang. Elle avait les yeux très noirs, plus qu'auparavant, signalant un repas très certainement récent. Il fut trop hébété pour lui faire une quelconque remarque ou savoir quoi répondre à son appel. Le cri de la gamine alerta ses semblables, ainsi que ceux de Seung-Min, qui la contemplèrent tous courir vers lui et passer ses bras grêles autour de son cou, puis le tenir serrée contre elle, à la manière d'une mère qui retrouve son enfant dans la foule après l'avoir perdu.
Elle était glacée, ainsi que tous les gwishins. Seung-Min n'en ressentit pas moins une chaleur douce se répandre dans sa poitrine, faible lueur d'optimisme et de soulagement. Les doigts de Mago saisirent ses joues, gelèrent contre sa peau, et le gardèrent en face d'elle. Ses yeux étaient encore plus sombres vus de près, et son teint comportait les meurtrissures emblématiques de sa condition, voiles de bleu et de jaune noircis. Dans l'ensemble, il lui trouva bonne mine, si tant était que le terme pût s'appliquer aux morts.
- Je suis si heureuse que tu sois sain et sauf, lui dit-elle, le regard luisant d'une affection sincère. Je n'ai pas osé y croire quand je t'ai vu, mais j'avais espéré, tu sais.
Elle se glissa dans son dos, souple comme les chats que Seung-Min voyait parfois longer les rebords des murets et les bordures des toits dans Hanyang. Il la sentit s'agenouiller, ainsi que les regards des autres, médusés, et probablement jaloux, à juste titre.
- Je vais défaire tes liens, et puis tu vas venir avec moi, énonça t-elle, entreprenant de tirer sur la corde qui lie ses poignets. Tu étais au combat, c'est ça ? Non, pardonne-moi, ma question est rhétorique. Bien sûr que tu y étais. Autrement, jamais tu n'aurais atterris ici.
Le diminution de la pression de la corde fut un répit. Un des gwishins qui gardait les prisonniers se tourna, et exprima ouvertement sa désapprobation envers le geste de Mago.
- Le roi t'a t-il ordonné de libérer ce prisonnier ? Demanda t-il impérieusement.
- Non, répondit simplement Mago en haussant les épaules. Je le libère car c'est un ami. Il s'est battu pour nous. La moindre des choses serait de lui rendre la pareille et de l'épargner.
- Si le roi ne t'a pas donné la permission, nous ne pouvons te l'accorder nous-même, répliqua son congénère.
Il avait d'épais sourcils, les traits durs, de petits yeux et un nez bien droit. Il portait une armure bien ajustée, dont la provenance faisait partie de ces multiples questions habitant les vivants. D'où vient leur flotte ? se demandaient-ils dans les rues, les villages, les campagnes. D'où viennent leurs armes, leur poudre, leurs armures, d'où viennent leur île et leurs pouvoirs, le Murmure, d'où viennent-ils ?
Les interrogations étaient toujours les mêmes. Quoi qu'en dise le gouvernement, les choses n'avaient guère véritablement changées depuis quinze ans et la première vague des résurrections.
Les cordes s'en allèrent, Seung-Min en poussa un soupir d'euphorie et amena ses mains devant lui. Ses poignets étaient à vif. Le ton de Mago se durcit, tout comme celui du garde.
- Le roi était mon maître, rappela t-elle impérieusement. Vous l'avez entendu tantôt, il m'a donné la liberté d'agir comme bon me semble.
- En effet. Il n'en est pas pour autant que cette liberté n'est pas restreinte par les lois de notre armée.
- Seung-Min est mon ami. Il m'a défendue, et j'étais déjà morte alors. Il est de notre côté.
Seung-Min ne confirma rien, n'ajouta rien. Il ne savait, en vérité, s'il était davantage pour un camp que pour l'autre. Il avait toujours apprécié ses camarades vivants, s'était longuement questionné sur la validité des jugements et traitements à l'encontre des gwishins. La main de Mago pressa son épaule, froide et fine, pattes d'araignée. Pour l'instant, je suis avec les morts, comprit-il, et il s'efforça de prendre l'air vulnérable et sympathique, ce qui ne lui coûta pas trop d'efforts, aidé en cela par sa fatigue et sa volonté de survie.
Les autres survivants perdirent de leur signification, de leur importance. Il se doutait que Mago ne leur réserverait pas le même privilège. Elle n'en connaissait aucun, et en conséquence ne lèverait probablement pas le petit doigt pour leur venir en aide. Elle semblait en outre déjà suffisamment en difficulté pour légitimer sa position vis-à-vis de Seung-Min.
- Nous n'avons reçu aucune consigne de sa Majesté, continuait l'autre gwishin. N'insiste pas. Remets-lui ses liens, et va t'en.
Même sans la voir, il devinait la colère de Mago allant crescendo, son expression crispée, le rapace sous ses airs d'oisillon. Il se souvint de la façon dont elle l'avait battu, de la gorge du soldat aux portes d'Hanyang qu'elle avait tranché d'un mouvement de son épée.
- Laisse-moi aller trouver le roi avec lui, reprit-elle, faisant visiblement un effort pour se maîtriser, et la stratégie était nouvelle, moins impulsive que ce que les souvenirs de Seung-Min lui rapportaient. Accompagne-nous si tu le souhaites. Je jure devant les Yeux qu'il soutiendra mon choix.
De l'extérieur débarqua un autre petit groupe de soldats, aux visages plus jeunes que le garde, et nettement plus bruyants.
- Alors, Mago ? S'exclama l'un d'eux, le menton barbouillé de carmin. Tu viens faire ami-ami avec le bétail ?
Seung-Min les avait vu se nourrir durant le combat, enfoncer leurs dents dans la chair de ses camarades et déchirer leur peau. L'un d'eux vomissait tout en se faisant dévorer. Il fut pris d'un relent de nausée tout à coup, et se força à respirer lentement pour apaiser les protestations de ses entrailles.
Le ton de Mago prit une inflexion méprisante.
- Ce n'est pas du bétail, répondit-elle. C'est Seung-Min. Il m'a aidé avant le siège d'Hanyang, et il mérite notre respect. À nous tous.
Les soldats s'esclaffèrent aussitôt.
- Quel respect ? Répliqua l'un d'eux, un autre, plus petit que le premier. Aurais-tu oublié la prison et la torture ? Ce qu'ils ont fait à ton maître, sans doute, les brûlures sur son corps et sur ceux de nombre des nôtres ? Un seul ne vaut pas le reste des vivants, Mago. Tous nous ont traité comme des bêtes. Tous doivent payer, à présent. C'est la volonté des Yeux.
Sa voix partit dans la vénération en prononçant ses mots.
- Balivernes, affirma Mago. Tu interprètes tout comme tu le veux. Je te l'ai déjà tout pendant le dîner. Les Yeux n'ont jamais rien dit à propos des vivants. Même Jae-Ji le reconnaît.
- Et je t'ai répondu que Jae-Ji est une vieille vache prête à calancher, déclara sèchement le premier soldat. Les Yeux lui refusent les visions. Ce qu'elle dit n'a plus aucune importance. Elle a perdu la faveur.
- Doucement avec tes paroles, Park Hyung-Won, l'avertit alors le garde, posant sa main sur le pommeau de son épée. La shaman est notre gwishin-reine. Tu dois l'évoquer avec les égards qui s'imposent.
- Oh, mais je le fais, protesta le gwishin, ponctuant son observation d'une révérence impertinente. Elle a le droit à tous mes égards. En voici la preuve.
Il se retourna, se baissa, et montra ouvertement son arrière-train à ses compagnons. Ceux qui étaient venus avec lui éclatèrent d'un rire gras et satisfait. Mago et le garde demeurèrent froids.
- Suffit, exigea le second. Tu te donnes en spectacle, et tu es ridicule. Si tu n'as rien d'autre à dire, sors d'ici.
- Je ne comprends pas bien ton attitude, Mago, observa cependant le soldat, s'adressant de nouveau à la gamine. Voilà quelques instants, tu t'empiffrais avec nous de la viande des vivants, et à présent, tu refuses le festin ? Les moutons sont élevés pour être mangés, peu importe qu'on les aime ou non. Celui-là fera une pièce de choix. Quel âge peut-il avoir ? Vingt-cinq ? Plus ? Je crois me souvenir que le vivant ayant assassiné ma petite sœur avait autant d'années à son actif.
Le petit corps maigrichon de Mago se plaça devant Seung-Min.
- Si tu essaies de lui faire du mal, dit-elle, je te brûlerais les yeux au fer rouge. Tous les deux.
- J'aimerais te voir essayer, ronronna le soldat. Tu as eu de la chance pendant le combat, tes adversaires étant mortels. Viens donc te mesurer à quelqu'un de ton acabit, gamine.
Il ouvrit les bras, comme pour l'inviter à se jeter sur lui. Le garde posa une main ferme sur son poignet, le forçant vers le bas.
- Je t'ai dit de t'en aller. Sa Majesté ne tolérera pas de violence inutile.
- J'emmerde sa Majesté, cracha l'autre. Il perd l'esprit, tout le monde le sait. C'est comme la vieille Jae-Ji, ou les autres, terrés dans leur château. Tu ne pourras toujours invoquer leur protection, tu sais. Aucun d'entre vous, précisa t-il en désignant du doigt le garde et Mago. À la fin, les Yeux seront les plus forts.
- Peut-être, admit le garde. En attendant, les gwishins-rois et reines conservent l'autorité. Si tu ne veux pas finir au bûcher, je te conseille de retourner à ton dîner.
L'autre gwishin parut vouloir protester de nouveau, renvoyer une réplique cinglante à la figure de son congénère, mais rien ne semblant lui venir à l'esprit, il se renfrogna, puis quitta finalement la tente en compagnie de ses camarades après un dernier regard noir dirigé vers Mago. Seung-Min nota les épaules de celle-ci se détendre immédiatement après sa disparition.
- Emmène-le chez le roi, déclara le garde. Si j'apprends qu'il s'est opposé à ta décision et que tu as trouvé un moyen de faire s'échapper ce vivant, je m'arrangerais pour que tu sois punie.
- Je comprends, dit Mago, la voix pleine de respect.
Se tournant vers Seung-Min, elle eut une inclination de la tête.
- Suis-moi, Seung-Min-ah. Je pense que mon maître aura beaucoup de plaisir à te revoir. As-tu mangé ?
Il hésita à lui parler de Baek Dong Soo, parti quelques instants plus tôt avec leur deuxième garde vers la tente de Yeo Woon. Il faut que je parle à votre roi, les avait-il supplié, c'est urgent, je dois absolument lui parler. Ils avaient accédé à sa requête lorsqu'il avait prétendu détenir des informations sur le gouvernement et être prêt à les partager sans autre garantie que celle de voir Yeo Woon. Seung-Min avait gardé le silence durant tout la négociation.
- Et les autres ? Fut tout ce qu'il put dire à Mago, alors qu'un regain de culpabilité venait empoisonner ses pensées.
- Je suis désolée, répondit-elle, secouant la tête, l'air véritablement navrée, avec un regard de compassion gênée pour le reste des vivants prisonniers. Je ne peux rien faire de plus.
b. Dor
Il fallut trois inclinaisons successives de la carafe de magkeolli entre les mains de Woon et autant de versements jusqu'à ras-bord de la coupe de Dong Soo avant que le visage de celui-ci ne daigne reprendre quelques couleurs. Jamais ce dernier ne lui était apparu aussi effroyablement blême et malade, même durant leur jeunesse, lorsqu'il avait été blessé par Chun après l'attaque de leur premier camp d'entraînement et que sa cicatrice peinait alors à se refermer, lui causant des douleurs terribles accompagné d'une fièvre persistante.
Woon avait gardé un vif souvenir de la teinte cireuse de sa peau, combien ses lèvres étaient exsangues et ses yeux dénués du moindre éclat de vitalité, un portrait déconcertant compte tenu du fait que le visage de Dong Soo avait toujours plus moins porté sa détermination, et exprimé l'amplitude de sa ténacité par des ondulations et des tressaillements vigoureux de ses muscles et de ses os, des plis autour de ses paupières et de sa bouche, des tensions dans sa mâchoire.
Par précaution, Woon fit mander un repas, et renvoya le soldat qui l'apporter sans porter davantage d'attention à son expression confuse face à son roi dînant en compagnie du prisonnier lui ayant été amené tantôt. Dong Soo mangea à peine, mais but avec rythme. Woon le vit grimacer en goûtant la viande, pourtant animale, qui composait sa pitance.
Son armée voyageait avec tout un ensemble de rations équivalentes : elles constituaient une garantie dans le cas où leur accès à de la chair vivante se voyait réduit, une situation dont la plausibilité s'accroissait de jour en jour, à mesure que les gwishins s'emparaient de Joseon et amassaient les cadavres, dont les résurrections consécutives coupaient court à toute éventualité d'en user comme festin.
- Veux tu que je te fasse servir autre chose ? S'enquit-il, conscient de l'inquiétude perçant dans sa voix, et de la facilité avec laquelle Dong Soo devait la percevoir tandis que celui-ci repoussait le plat contenant son dîner et plaçait une main devant sa bouche, comme pour retenir une nausée. Est-ce trop froid ?
- Non. Quel type de viande est-ce ?
- Animale, répondit Woon. Je te l'ai dit.
- Pardonne-moi, ma question était mal formulée, se reprit alors Dong Soo. Je voulais dire, quel animal ?
- Du mouton, je crois.
Sur les épaules de Dong Soo était dépliée une couverture de laine. Il avait été pris d'un frisson violent un instant plus tôt, qui avait parcouru son corps tout entier et avait provoqué des spasmes le long de sa nuque. Woon avait immédiatement été lui chercher de quoi le couvrir dans la petite pièce lui servant de chambre, rendue indiscernable par un pan de tissu épais.
La couverture était un leurre grossier, une pure excentricité de confort. Elle s'intégrait à ces nombreuses manies de l'existence vivante auxquelles les gwishins restaient attachés par sentimentalisme et accoutumance, plutôt que par nécessité. Woon l'utilisait ainsi qu'il l'avait fait quand il s'allongeait sur son yo de transport, aussi bien après son départ d'Hanyang qu'au Qing. L'habitude était ancrée chez le plus grand nombre d'entre eux.
Parfois, au cours de leur voyage en Chine, il avait noté que Mago aimait enrouler ses jambes maigres autour de la sienne, et la serrer dans ses bras comme une compagne pensante et aimante. Elle gardait les yeux ouverts, et si elle n'était pas plongée dans la conscience collective à la recherche de leurs pairs, il arrivait qu'ils croisent les siens. Woon y déchiffrait toujours la même chose (sentir c'est juste pour voir si nous pouvons si nous parvenons si nous sommes encore capables de sentir).
En déposant la couverture sur les épaules de Dong Soo, celui-ci avait pressé sa main pour lui exprimer sa gratitude. Woon s'était retenu de se pencher pour lécher sa joue, puis y planter ses dents. L'envie ne l'avait jamais complétement quitté, mais c'était en revanche la première fois qu'elle s'incarnait de façon aussi impérative, suggérant avec la douceur morbide d'un animal tapi dans les ténèbres nocturne de mordre un peu plus fort, de soutirer un morceau de peau, et de le mâcher longuement.
Si tu le manges, murmurait-elle, si tu le manges si tu le dévores si tu le consumes tu ne le perdras plus jamais non plus jamais il sera à toi en toi pour toujours pour l'éternité. Une part de lui insistait sur le fait que Dong Soo le laisserait très certainement mener à bien son projet sans aucune protestation quelle qu'elle fût, car il y avait des choses et des idées envers lesquelles il se montrerait perpétuellement en accord avec Woon, en particulier les ambitions les concernant tous les deux, et qui visaient à les garder ensembles (aime-moi garde-moi tue-moi).
- Tu as froid ? Lui avait demandé Woon plus tôt, en remarquant son tremblement convulsif, repoussant l'image de la joue ensanglantée de Dong Soo, du goût de la chair et du sang dans sa gorge.
- Un peu.
Ses épaules s'étaient soulevées dans un mouvement alangui, que Woon avait su interpréter pour l'avoir vu en bien d'autres occasions, et qui essayait tant bien que mal d'atténuer l'ampleur véritable de son malaise. Le mois de Yu-Wol était déjà bien entamé, et plus d'une fois il avait noté durant les combats la sueur sur les visages des soldats, les plaques rouges trahissant la chaleur, leurs souffles laborieux, mis à mal par l'écrasant soleil d'été.
La vision de Dong Soo dans l'eau des bassins de montagnes se subtilisait aux heurts des épées, aux armures de cuir. Woon ne cessait de l'observer depuis le moment où il l'avait vu, agenouillé sur le sol de sa tente, tangible pour tous et non pas de dos, non pas déformé par la cité du Lac Solitaire et ce qui parcourait ses rues montantes, pavées, tout à la fois archaïques et abominablement modernes.
- D'autres que nous ont déjà séjourné dans cette cité, avait affirmé la shaman, durant une de ces entrevues pendant lesquelles elle s'employait à fourrager à l'intérieur de sa tête, sans pour autant rien y trouver de comestible à se mettre sous la dent (jeûne prolongé pour les charognards). Si l'empreinte de leur passage a été conservée, j'ai toutes les raisons de penser que celle-ci existe désormais dans ta mémoire.
- Et cela, uniquement parce que vous m'avez nommé le "pourquoi" ? Avait répliqué Woon, en la regardant par dessus le bois reluisant de la grande table de ses appartements.
Il y distinguait les contours de son reflets, mais également ceux de la vieille femme. Le sourire de celle-ci avait été déplaisant comme elle avait entrepris de lui répondre sur un ton grave et lent, un ton de rappel, d'avertissement.
- Je ne t'ai pas nommé. J'ai transmis. Rien de plus, rien de moins.
Dis-moi, grand-mère, pensait-il alors, moqueur et acerbe, Dong-Soo-de-dos occupant le siège en face de Jae-Ji tandis que le chaton miaulait quelque part, dans un miroir, le pourquoi est-il une question, ou une affirmation ? Est-ce le pourquoi de la réponse, ou le pourquoi de l'incompréhension ? Les rituels de sang qu'elle avait instauré dans les montagnes de Nampo n'avaient plus désormais qu'une fonction décorative, à l'instar de ces animaux dont elle étudiait les entrailles, ou de son titre. L'Œil s'était fermé.
On avait replié sur lui la paupière, et bien que Jae-Ji mît toute sa volonté dans une tentative d'ouverture, les fils qu'on avait cousu pour maintenir son regard clos étaient de fer, aussi rigides et profondément ancrés que les pierres de la muraille d'Hanyang dans le sol, que la résolution de Jeongjo d'anéantir les gwishins et de guérir son royaume de la peste qu'ils représentaient. Viendrait un temps où ils seraient ôtés, et où l'Oeil recouvrerait son discernement, lorsqu'il serait déjà trop tard et que la roue aurait encore davantage de tours d'avance à son compte.
Les morceaux de viande qui confectionnaient le plat de Dong Soo étaient presque intacts, à peine entamés par celui-ci. La couverture, ainsi que ses traits tirés conjugués à la manière dont il se tenait penché au dessus de la table lui donnaient l'air d'un vieillard, et auraient été en mesure de faire paraître n'importe quel gwishin considérablement plus jeune à condition de le placer à son côté pour une comparaison rudimentaire.
Woon avait avisé les cheveux gris (pas blancs) sur ses tempes, plus nombreux que lorsque lui et Mago avaient été logés dans la demeure des Baek.
- Tu aimes le mouton, observa t-il doucement.
Dong Soo ne lui tenait sans doute pas rigueur de ne pas l'avoir lâché des yeux depuis qu'ils pris place l'un en face de l'autre, et que Woon avait appelé l'un des soldats gardant sa tente pour exiger un dîner. Le makgeolli était un butin de guerre : ils en avaient récupéré une cargaison parmi les effets des vivants, une fois leurs forces tombées. Woon avait laissé ses généraux se charger de la distribution, et s'était vu offrir une carafe, très certainement davantage pour le principe et en raison de son statut de dirigeant que par affection sincère.
Il avait hésité à l'ouvrir en constatant la morosité dans laquelle l'humeur de Dong Soo avait basculé après leur étreinte, puis s'était finalement décidé en notant que ce dernier ne mangeait pas. Le risque lui avait paru égal : Dong Soo était sobre depuis quatre ans, n'avait pas réclamé la moindre boisson, et Woon était suffisamment familier avec les occurrences de sa mélancolie pour choisir le moindre mal, soit un qu'il était en mesure de contrôler plus aisément que la courbe irrégulière d'un chagrin ou d'un regret.
Il conservait la carafe près de lui, et veillait à ce que Dong Soo n'y touche pas de lui-même. La soirée qu'ils avaient passé ensembles à la maison du Printemps après dix ans de trépas, l'identité de Woon maintenue secrète par son voile noire et sa chima, la consommation de soju de Dong Soo préservée dans sa cadence par sa culpabilité et son ignorance du retour de Woon, n'était pas encore si lointaine que ce dernier éprouvât une absence d'incertitude à la possibilité de Dong Soo remplissant sa propre coupe.
- Et le bœuf, reprit celui-ci d'un ton morne. Et le porc. Peut-être suis-je mort, finalement, pour que mes goûts aient changé à ce point.
Woon tendit la main pour atteindre le col de son uniforme, le fit glisser vers le bas, découvrant sa nuque. Là, sur la peau, n'était aucune trace de décapitation, aucune marque d'épée. Woon n'osait l'abandonner du regard trop longtemps, par crainte de le voir se dissiper brusquement telles les silhouettes des quatre individus encapuchonnés sur le champ de bataille.
Il persistait en lui un chuchotement indocile (ce n'est pas possible ce n'est pas possible je rêve ce n'est pas possible). Dong Soo le laissa l'examiner de nouveau, tordit même le cou pour lui permettre de mieux l'étudier.
- Je ne comprends pas, dit finalement Woon, et il savait que les mots devenaient trop répétitifs, perdaient de leur originalité et leur impact à mesure qu'il les rabâchait, sans trouver d'autres manières plus adéquates d'exprimer son trouble.
Son corps a été brûlé, avait déclaré le roi dans sa chambre d'or et de bois sculpté, dans son lit aux tissus délicats, alors que Woon se tenait courbé vers lui, ses cheveux blancs effleurant l'espace sous ses yeux. Woon avait usé du Murmure, et ne se faisait aucune illusion sur la véracité des paroles du monarque, car il était inconcevable que celui-ci eût trouvé un moyen de contrer son invasion à l'intérieur de sa volonté et de lui mentir.
Mais Dong Soo se trouvait là néanmoins, livide et l'air épuisé, ayant vécu sous un faux nom pendant six mois jusqu'à ce que le campement où il avait fait halte soit pris d'assaut par la légion de Woon. Dans une certaine mesure, l'avoir devant lui était tout aussi invraisemblable que Jeongjo échappant au pouvoir du Murmure Mort. Il aurait aimé lui demander d'enlever ses vêtements, inspecter sa peau à la recherche d'une possible brûlure, d'une preuve que tout ce que Woon avait perçu à compter du moment où il avait appris son exécution n'avait pas été en vain.
Dong Soo tenait sa tête entre ses mains, paraissait souffrir tout à coup. Woon se laissa tomber à genoux entre ses jambes, vint plus près de lui, chercha son contact comme Dong Soo l'avait fait plus tôt. Il enveloppa ses joues de ses mains, vit la fatigue écrasante dans le regard qu'il lui adressa, et l'amour qui se dessinait là, tout au fond, à l'endroit qu'il avait appris à observer durant les années du camp d'entraînement.
C'était exactement le même que le soir où Woon avait posé ses mains à plat contre son ventre chaud en rentrant de chez les gisaengs, et avait murmure (il pourrait causer un scandale). C'était aussi le regard des feuilles d'automne, de la nuit où Dong Soo s'était réveillé dans son lit de la maison du Printemps, du jour où ils s'étaient affronté dans l'arrière cour de sa maison après quinze ans de distance prudente.
Dong Soo se laissa caresser, entremêla ses doigts aux siens, soupira contre sa joue.
- Tu es épuisé, Dong Soo-yah, nota Woon, avec la voix du bon sens et du raisonnable, celle à laquelle Dong Soo s'était toujours plié. Il faut que tu dormes.
- Je n'y arrive pas, avoua t-il alors, se reculant légèrement. Je fais trop de cauchemars.
Ses boucles étaient souples sous les doigts de Woon, familières et rassurantes. Woon ne l'avait pas vu durant le combat. Il ne se rappelait que du Croque-Mitaine, et ce dernier semblait s'être définitivement volatilisé dans la nature.
- Viens, l'enjoignit-il. J'ai un lit. Je resterais avec toi.
(ça te fait dormir, Woon-ah)
- As-tu besoin de...de ce que tu fumais à Hanyang ? Je peux ordonner à mes hommes de t'en trouver, s'il le faut.
Mais Dong Soo secoua la tête. Ses épaules furent secouées d'un rire léger, sombre.
- Tu n'en trouveras pas aux alentours. Ce n'est pas le genre de denrée à pousser communément dans le sol de Joseon comme le ginseng, mon amour.
Il pensait que Dong Soo l'appelait déjà ainsi au camp d'entraînement, mais ne se souvenait plus de l'instant précis où il l'avait entendu pour la première fois. Peut-être la nuit près du mur de vigne, la nuit du retour de chez les courtisanes, songea t-il tandis qu'une de ses mains glissait le long de la cuisse de Dong Soo, non pour provoquer son ardeur, mais par simple désir de le toucher et de lui signifier qu'il était en sécurité.
- C'est ce dont je me doutais, répliqua Woon, sentant le coin de ses lèvres s'élever en un sourire. J'en ferais chercher pour plus tard, si tu le souhaites. En attendant, tu dois prendre du repos.
Il l'aida à se lever, passa un bras précautionneux autour de sa taille, et le mena à sa couchette sur laquelle il l'invita à s'étendre, malgré des protestations insignifiantes de la part de Dong Soo. Il n'avait pas d'oreiller, mais il envisageait de laisser Dong Soo poser sa tête sur ses genoux, et dormir ainsi quelques heures avant que son bataillon ne commence à déplier le campement et à se mettre en route pour la prochaine conquête.
Le début des préparatifs était prévu à l'aube. Ils devaient rebrousser chemin vers le sud, et rejoindre les troupes de l'Épée dans les environs de la rivière Ryesong, à une vingtaine de miles de la ville de Kaesong.
Comme Dong Soo exhalait un soupir et fermait les yeux de soulagement, Woon entendit la voix de Mago s'élever depuis l'extérieur de sa tente, couverte par celle de ses gardes qui lui opposaient très probablement une résistance zélée.
- Maître ! L'appelait-elle avec une impatience non contenue. Maître, il vaut absolument que je vous vois ! Puis-je entrer ? Je suis avec Seung-Min !
Dong Soo se tourna sur le lit, s'allongeant sur le flanc, joue contre la cuisse de Woon. Le contact de sa barbe produisit une très faible sensation de piqûre contre sa peau morte. Le mouvement des doigts de Woon dans ses cheveux s'interrompit à l'annonce de son ancienne étudiante, et il baissa les yeux vers lui pour mieux jauger de sa réaction.
- Étais-tu au courant ?
- Il a été fait prisonnier avec moi, répondit Dong Soo, plaçant une main devant sa bouche pour étouffer un bâillement. Il faisait partie du détachement stationné au pied du Kuwolsan. Je me suis présenté comme Yun Jae-U, mais je crois qu'il m'a reconnu peu avant le début de la bataille. Je voulais t'en parler, et te demander de l'épargner, ainsi que mes compagnons de voyage.
Il l'avait averti pendant son court dîner de son errance avec un petit groupe de soldats issus de garnisons assiégées par les gwishins. Un nom en particulier était revenu, l'un de ceux avec lequel il s'était plus ou moins lié d'amitié, et qu'il avait mentionné être un des survivants de l'attaque.
- Reste ici, dit Woon, pressant son épaule et prenant soin de se lever doucement pour ne pas l'obliger à déplacer sa tête avec trop de brusquerie. Je vais voir.
Il quitta la pièce de fortune, et convia Mago à l'intérieur de ses quartiers. Celle-ci se précipita vers lui, la mine radieuse, suivie par Seung-Min. Woon constata que celui-ci paraissait nettement plus âgé que lorsqu'il l'avait revu à Hanyang, et que son visage arborait des traits plus sévères, assurément marqués par la guerre et potentiellement les conséquences de la mort de son capitaine de brigade.
Seung-Min s'immobilisa en l'aperçevant.
- Maître, regardez ! S'exclama Mago, visiblement euphorique. J'ai retrouvé Seung-Min !
Elle se posta devant lui, parut hésiter, puis ajouta à voix plus basse, plus timide :
- Il m'a dit que Baek Dong Soo était vivant, et qu'il avait demandé à s'entretenir à vous.
Woon ne vit aucun intérêt immédiat à lui dissimuler la vérité, d'autant que la présence de Seung-Min et les propos précédents de Dong Soo mettaient à mal toute tentative de tromperie.
- En effet.
Comme Mago ouvrait la bouche pour pousser une nouvelle exclamation joyeuse, il lui intima le silence d'un geste de la main. Elle obéit aussitôt, mais abordait un sourire plus immense encore, à la manière d'un dragon peint. La comparaison conjura l'image du brûleur doré dans l'esprit de Woon, et l'appréhension de l'avoir perdu à tout jamais à la suite de la condamnation de Dong Soo.
Yun-Seo et Yoo-Jin se sont enfuis, avait-il précisé à Woon tantôt, Sa-Mo les a aidé à s'échapper. Il faut que je les retrouve. Woon avait senti quelque chose se tendre dans sa nuque comme Dong Soo avait évoqué son désir de revoir sa femme et son fils, une sorte de fil très mince et fragile, douloureusement sensible.
- Il dort, annonça t-il en guise de justification, croisant le regard confus de Seung-Min avant de s'adresser directement à ce dernier : Il m'a prévenu que mes hommes t'avaient fait fait prisonnier ainsi que plusieurs de ses camarades. Je vais faire donner l'ordre de vous relâcher. Vous viendrez avec nous à la Cité du Lac Solitaire.
La perspective sembla engendrer le contentement de Mago qui, remarquant la viande laissée par Dong Soo, s'enquit auprès de Woon s'il acceptait de la léguer à Seung-Min. Vous comprenez, il n'a pas pu manger depuis que nous avons gagné, l'informa t-elle, prenant un air presque suppliant, et cela nous éviterait de gâcher de la nourriture.
- Fais comme tu le souhaites, déclara Woon.
Il lui donna également son accord pour demeurer dans sa tente jusqu'au réveil de Dong Soo, afin de le saluer mais aussi de pouvoir préserver Seung-Min de la rancœur potentielle des autres gwishins. Lorsqu'il revint dans sa chambre improvisée, il trouva Dong Soo somnolent, mais pas encore tout à fait endormi, et il s'assit de nouveau au bout de sa couchette afin de lui permettre de poser sa tête sur ses cuisses.
Le cœur de Dong Soo battait : il en perçu la palpitation contre sa paume, alors que celui-ci l'avait laissé appuyer une main sur sa veste, à même la peau.
