Note de l'autrice : Comme l'une d'entre vous l'avait très justement remarqué, les chapitres semblent se rallonger. Celui est, comme le 10 et le 13, un peu plus long que les autres. Mais il était grand temps de faire le point avec Draco :)
Bonne lecture ! Exceptionnellement, je posterai la suite dimanche cette semaine.
In Pursuit Of
TIME
(Draco)
Draco ne savait pas comment elle savait. Il ne savait pas à quel point elle en savait. Mais il savait qu'elle savait quelque chose.
Il fallait avouer que Granger n'avait pas lésiné sur les insinuations énigmatiques, les allusions cryptiques et les gestes symboliques pour le lui faire comprendre. Elle avait même eu la délicatesse de le comparer à une nèfle qui révélerait, derrière sa coquille, un fruit pourri.
Bien sûr qu'elle emploierait ce genre de recours ridicules pour détruire son monde. Bien sûr qu'elle lui déclarerait la guerre en sous-texte.
D'ailleurs, s'il fallait que quelqu'un s'acharne à compliquer la vie de Draco durant l'année la plus difficile de son existence, bien sûr qu'il s'agirait d'Hermione Granger.
Elle était toujours sur son chemin, avec ses cheveux qui bloquaient la vue, ses notes qui le reléguaient à la seconde place, sa magie qui défiait ce qu'on lui avait inculqué. Toujours à lui tenir le bras, littéralement ; à lui tenir la jambe, figurativement. Toujours à s'imposer et à s'interposer, entre ses croyances et lui, son orgueil et lui, sa mission et lui.
Têtue.
Sa présence se faisait désormais plus invasive que jamais. Elle le suivait du regard, elle le suivait dans les couloirs. Un vautour lui tournant autour sans pour autant fondre sur lui. Plus d'une semaine après l'incident, aucun chargé de l'école n'était venu soulever la manche de Draco : il en déduisait donc qu'elle savait quelque chose, mais pas tout, pas assez, et qu'elle cherchait encore quelque information supplémentaire, traquant le premier pas qu'il ferait de travers. Sans doute Granger avait-elle été absconse pour qu'il la confronte lui-même, misant sur le fait qu'il divulguerait plus qu'elle n'en savait réellement.
Draco n'était cependant pas si sot.
Non seulement il continuerait à assurer que l'incident ne s'expliquait que par une bête envie, mais il ne se risquerait pas à approcher Granger plus que nécessaire.
Ces deux principes constituaient les piliers de sa stratégie de diversion. Il devait gagner du temps pour qu'elle ne le dénonce pas - pas avant qu'il ait trouvé un moyen de dissimuler sa marque ou bien d'accomplir sa mission. Comme ni l'une ni l'autre de ces options n'était une mince à faire, il était primordial de garder Granger à distance le plus longtemps possible.
Draco avait ainsi engagé Crabbe et Goyle pour la surveiller, mais aussi, et à ses dépens, McLaggen.
Il avait été remarquablement aisé de mener ce dernier à la baguette. Rien de plus prédictible qu'un Gryffondor. Ça aboie plus fort que ça ne mord. Le lion attrape au vol le premier os lancé, en secouant la queue de joie.
C'est ce qui expliquait que la ruse déployée lors de la dernière retenue avait si bien fonctionné. Draco avait joué sur deux tableaux. D'une part, instiller dans la tête de Granger de quoi nourrir le prétexte qu'il avait eu envie d'elle. D'autre part, titiller McLaggen aux bons endroits – son béguin pour l'étudiante, son esprit de compétition, son penchant pour l'héroïsme – afin qu'il s'élance au secours de sa douce. La première action permettait à Draco de prétendre à l'innocence de son bai… de sa morsure ; la seconde, de dresser un mur entre Granger et lui, sous la forme d'un gardien de buts.
De ce point de vue, McLaggen remplissait son rôle à merveille. Le brave chevalier ne pouvait décemment laisser sa dulcinée seule, à la merci des griffes ou des charmes du dragon. C'est pourquoi, investi de la mission de délivrer la princesse, il intervenait vaillamment... chaque fois que Granger tentait de suivre ou de confronter Draco. Se croyant garde du corps de sa dame, l'imbécile ne faisait en réalité que protéger son adversaire.
En définitive, Draco lançait le toutou dans les pattes de Granger, pour qu'elle ne traîne pas dans ses pattes à lui.
C'était si facile.
Il aurait aimé que Granger soit si aisément manipulable. Néanmoins, lorsqu'elle posait ses yeux concentrés sur lui, tentant de résoudre l'énigme qu'il représentait, il se sentait menacé de mort. Il craignait de voir un jour poindre au coin de ses lèvres ce fameux sourire de compréhension. Un jeu du chat et de la souris s'établissait entre eux, sans que Draco ne soit jamais certain du rôle qu'il endossait dans l'histoire. Maintenant qu'elle mettait en péril sa mission, il aurait été bête de la sous-estimer. À chaque instant et en tout lieu, il restait donc sur ses gardes.
Ce soir-là, pendant le dîner, Draco lança des œillades calculées en direction de Granger, sous le regard méfiant de McLaggen. Ce dernier ne perdit pas un instant pour se rapprocher d'elle, avec l'air victorieux d'un pion qui ne se sait pas manipulé. Une fois l'attention de Granger accaparée par son prétendant trop collant, Draco en profita pour s'éclipser.
« Je n'ai plus faim », annonça-t-il à ses camarades.
Pansy jeta un regard inquiet sur son assiette à peine touchée. Avant même qu'elle puisse formuler une remarque, il la rembarra.
« J'ai déjà une mère, Pansy, pas besoin d'une autre. »
Draco regretterait plus tard de s'être montré injuste envers une amie qui ne faisait que se soucier de lui, mais pour l'instant, il n'avait pas le temps pour la délicatesse.
« Crabbe, Goyle », les salua Draco d'un coup de tête, pour leur signaler d'assurer ses arrières.
Puis il quitta la Grande Salle, une pomme à la main, pour rejoindre la Salle sur Demande.
Depuis trois semaines, entre le temps perdu à récolter les nèfles et à semer Granger, Draco n'avait pas beaucoup avancé dans la réparation de l'Armoire à disparaître. Il comptait bien s'y atteler ce soir.
« À nous deux », murmura-t-il, affrontant l'imposant meuble d'ébène.
Draco déposa la pomme à l'intérieur de l'armoire avant de refermer la porte grinçante.
Suivant les recommandations de M. Borgin, il s'appliqua à pointer sa baguette en direction des extrémités du meuble puis à dessiner une combinaison complexe d'arcs de cercles devant les trois surfaces qui le composaient. Son geste se voulait aussi précis que ses mots.
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Il lui fallait répéter cette incantation autant de fois que nécessaire, jusqu'à ce que tous les pans de l'armoire signalent d'eux-mêmes leur coopération.
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
La majestueuse vieille dame qui lui faisait face ne lui avait toujours répondu que par un sinistre craquement, et ce, après un nombre d'incantations chaque fois différent, comme si elle avait le tempérament capricieux ou bien l'oreille un peu sourde.
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
En attendant que se manifeste l'autorisation, Draco poursuivait donc, essayant de maintenir la concentration nécessaire à l'invocation de sa magie et à sa focalisation, à travers une gestuelle et une prononciation soignées, sur l'objectif souhaité.
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Le bois de la première façade émit un crépitement ; plus que deux autres à amadouer.
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectare...
Merlin.
Draco s'était trompé d'une lettre. Il suffisait que la langue fourche ou que la main se trompe, que l'esprit s'évade ou que l'énergie vacille, pour qu'il faille tout recommencer.
Prenant une grande inspiration, Draco ne se laissa pas abattre et reprit depuis le début.
Deux heures et trois essais plus tard, les façades de l'armoire avaient toutes donné leur accord. La gorge de Draco était sèche d'avoir prononcé tant d'incantations et ses bras peinaient à force de se mouvoir dans les airs. Mais il touchait au but. Une dernière étape l'attendait.
Fermant les yeux, il pointa sa baguette sur la poignée et murmura de nouveau l'incantation, afin que l'armoire alors verrouillée transporte son contenu vers sa jumelle, située dans la boutique de Barjow & Beurk.
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
Harmonia Nectere Passus
La grande dame trembla devant lui.
Draco ouvrit la porte de l'armoire et sourit de ne plus rien trouver dedans.
Après quelques minutes, il répéta le même sortilège, pour que le fruit réapparaisse. Aucun tremblement ne suivit. Il réessaya et réessaya, jusqu'à ce que le meuble finisse par frémir.
Draco ouvrit la porte de l'armoire et se désespéra de ne rien trouver dedans.
La pomme aurait dû être là. Peut-être pas en bon état, mais elle aurait dû revenir. La dernière fois qu'il avait essayé, Draco avait découvert le fruit éclaté en mille morceaux sur les parois internes de l'armoire. C'est à ce stade-là qu'il en était : parvenir à faire transiter des objets que le voyage brisait. Donc la pomme aurait dû être là. La seule question qui aurait dû le préoccuper était celle de l'état dans lequel elle reviendrait.
Alors pourquoi n'était-elle pas là ?
Fallait-il patienter davantage ? La matérialisation d'un objet intact prenait-elle plus de temps ? S'accrochant à cette idée, Draco se mit à attendre. De longues minutes s'écoulèrent alors qu'il tournait en rond devant l'armoire. Il attendit, encore et encore, mais rien n'apparut. Sans doute était-ce une cruelle métaphore de sa vie actuelle, passée à espérer – en vain – que ses plans fonctionnent de la manière dont il l'entendait.
Où était cette fichue pomme ? Était-elle perdue dans les limbes ? Dans l'espace nébuleux entre deux Armoires à Disparaître qui ne parvenaient à communiquer ? Si c'était le cas, il venait de faire trois pas en arrière par rapport à la dernière fois. Une pomme pulvérisée valait mieux que le néant.
Où s'était-il trompé ? Son bras avait-il faibli ? Sa bouche avait-elle bafouillé ? Son énergie avait-elle fléchi ?
Son attention s'était-elle dispersée, sans qu'il ne s'en rende compte, pour songer qu'il n'aimait pas son comportement envers Pansy, ou qu'il aurait préféré boire un coup avec le reste de ses camarades, ou que cette année ne ressemblait en rien à ce qu'il avait imaginé étant plus jeune ? Son esprit s'était-il égaré en se demandant si Crabbe et Goyle remplissaient toujours leur rôle, ou bien si McLaggen tenait encore la jambe de Granger ? Le cauchemar qui avait écourté sa dernière nuit lui était-il revenu en mémoire ? Celui où son père agonisant lui murmurait à l'oreille, dans un dernier souffle, que son traître-à-son sang de fils l'avait tué ? Celui où l'échec prenait le visage d'une jeune femme à la lèvre sanglante ? Avait-elle finalement fait son chemin, la réalisation qu'il n'avait pas pris le temps de réagir comme un Sang-pur aurait dû le faire, au contact de la bouche d'une Sang-de-Bourbe ? Qu'il n'avait même pas songé à en être dégoûté ? Ses pensées perfides s'étaient-elles dévoyées en tirant la conclusion que l'acte en lui-même, contrairement à ses motivations et ses conséquences, avait eu une tout autre saveur que celle de l'échec ?
Draco s'empressa de quitter la Salle-sur-Demande.
Il devenait fou. Fou de fatigue. Fou de frustration. Fou de fureur. Fou de frayeur. La pression de sa mission lui faisait perdre la tête. Ce devait être ça. Et en retour, sa démence compromettait sa mission, le déconcentrant dans sa réparation de l'armoire magique.
Encore et toujours, ses pas l'amenèrent aux toilettes des filles du deuxième étage.
Draco mourrait avant d'avouer qu'il s'y isolait chaque fois qu'il n'en pouvait plus. Il n'y trouvait jamais âme-qui-vive. Seulement le spectre d'une fille piégée à l'âge de quatorze ans depuis un demi-siècle. Témoin de ses sanglots, Mimie Geinarde tentait toujours maladroitement de le réconforter. Et lui, vulnérable, il s'ouvrait à elle.
À qui d'autre, si ce n'était aux morts, aurait-il pu se confesser ?
Le jour où Draco avait compris qu'il pleurait devant la victime du basilic de Salazar Serpentard, l'ironie n'avait pas manqué pas de l'assommer. Il savait qui avait lâché la créature à l'époque, tout comme il savait qui l'avait fait à son époque. Son père le lui avait appris. De tels secrets se transmettent aisément entre ceux dont on attend de funestes services. Lucius Malfoy avait toujours endossé son rôle, même quand il s'agissait de mettre le journal de Tom Jedusor entre les mains d'une élève. C'était désormais au tour de Draco Malfoy de jouer le sien dans cette longue histoire.
Sans doute était-ce donc comique de trouver refuge ici. Là où tout avait commencé il y a cinquante ans, en présence du dommage collatéral de la montée en puissance du Seigneur des Ténèbres. Désormais, ce lieu accueillait ses peurs et ses pleurs, lorsqu'il ne supportait plus la lourde tâche que ce même Seigneur des Ténèbres lui avait ordonné d'accomplir en vue de son grand retour.
La boucle était bouclée.
Comique.
Tragique.
Quelque chose de ce genre.
Passant la porte des toilettes, Draco sentit tambouriner contre ses tempes le mal de tête qui suivait une concentration trop intense; il sentit affaisser ses paupières la fatigue d'avoir mené un effort important de manière prolongée. Sa simple présence dans ce lieu signalait à son corps qu'il pouvait se relâcher, à son esprit qu'il pouvait cesser de mentir. Quand on a les pieds qui pataugent dans les fuites d'eau de toilettes abandonnées, la priorité n'est plus de prétendre se tenir droit sous un ciel qui s'effondre. C'est au plus bas qu'on est le plus honnête.
Sa gorge sèche lui faisant mal, il fut pris d'une envie urgente de se désaltérer. Alors qu'il buvait au robinet pendant de longues, trop longues minutes, il sentit le fantôme de l'éternelle étudiante se mouvoir avec hésitation derrière lui.
« Que se passe-t-il ? », demanda-t-elle avec prudence.
Essuyant l'eau de sa bouche avec le revers de sa manche, Draco ne sut pas ce qu'il s'apprêtait à dire avant que les mots jaillissent de ses lèvres.
« J'ai mordu… j'ai… j'ai embrassé une fille », avoua-t-il.
Elle flotta de son épaule gauche à son épaule droite, tandis qu'il ne se retournait pas.
« Et quel est le problème avec ça ?
- Je n'aurais pas dû.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est la mauvaise fille. »
Le ton du spectre se fit un peu moqueur.
« Comment se trompe-t-on de fille à embrasser ?
- Je ne me suis pas trompé de fille à embrasser », rétorqua-t-il agacé, se tournant vers elle, dos au lavabo.
Une main sur la hanche, Mimie Geignarde fronça les sourcils derrière ses lunettes.
« Donc c'était bien celle que tu voulais embrasser ?
- Non... enfin oui... mais…
- Mais ?
- Je n'aurais pas dû.
- Pourquoi ? »
Draco leva le menton au plafond.
« Parce que je ne suis pas supposé embrasser une fille comme elle.
- Une fille comme quoi ? »
Il hésita.
« Une fille comme toi. »
Mimie Geignarde porta une main translucide à sa bouche, pressée d'en savoir davantage.
« C'est un fantôme ?
- Elle est vivante. »
Le spectre se renfrogna, marmonnant quelque chose sur l'injustice cruelle qui frappait les morts sur le marché de l'amour.
« Une Serdaigle alors ?
- Une Gryffondor. »
Mimie Geignarde se mit à faire des va-et-vient devant lui, visiblement en train de cogiter, jusqu'à ce qu'une idée traverse son esprit et la fasse partir au quart de tour. L'air furieuse, elle prit un ton accusateur.
« Tu veux donc dire qu'il s'agit d'une mocheté, d'une boutonneuse, d'une bigleuse ? C'est comme ça qu'ils se moquaient de moi, tu sais, les garçons de ma classe ! Ce n'est pas très gentil de ta part de...
- Non, non, elle n'est pas… tu n'es pas... tout ça », dit-il pour tenter de calmer sa colère.
Rassurée, elle sourit timidement. Le fantôme se décala un peu en biais, comme pour cacher des joues rougissantes qu'elles n'avaient plus.
« Alors quoi ? »
Draco soupira.
« Elle est née moldue. »
Et avec une franchise et une innocence qui crevaient le cœur, elle lui fit face en lui demandant :
« Quel est le problème avec les nés moldus ? »
Draco ne sut quoi lui répondre.
Il y a des limites à ce que l'on peut confesser aux défunts. Surtout à une fille assassinée par le regard d'un basilic lancé aux trousses d'enfants nés moldus.
Note de l'autrice : Je crois que le dialogue avec Mimie Geignarde - pourtant si simple et direct, parce qu'enfin honnête - a été l'un de mes préférés à écrire jusqu'ici.
Par contre, je me rends compte que les deux interactions les plus intimes et signifiantes que notre Serpentard a eues durant ce chapitre ont eu lieu avec… une armoire… et… un fantôme. Draco devrait clairement accepter les petites attentions de Pansy de temps à autre, parce que là... XD
Sinon, pour ceux que ça aurait fait tiquer : oui, oui, Draco a si peu de respect pour les Gryffondor, qu'il ne transforme pas juste le lion de leur emblème en chat, mais en… toutou qui secoue la queue. C'est fait exprès, ce n'est pas que je confonds félins et canins hahaha
Réponse aux guests (update 13/06/21) :
Drou : Merci à toi :)
