Chapitre 6

Ernestus Pepplewood se pencha sur le chaudron et renifla le reste de potion qu'il contenait. Du polynectar, il en était certain. Voilà qui allait dans le sens des suppositions de l'inspecteur McPherson. Celui-ci serait sans doute satisfait. Il enfila une paire de gant, prit une fiole dans son sac de cuir et préleva un échantillon de potion. Julius confirmerait sans doute qu'il s'agissait bien de polynectar.

Severus Rogue était dans de sales draps, si cette potion permettait effectivement de prendre l'apparence de Bertha Jorkins. Parce que les Aurors détiendraient maintenant une preuve indiscutable que l'homme avait secondé le loup-garou Lupin dans ses manœuvres pour approcher des frères Black.

Les Aurors avaient investi la maison délabrée, Impasse du Tisseur, peu de temps avant la tombée de la nuit. Tandis qu'une équipe fouillait soigneusement la pièce principale, Pepplewood avait préféré commencer l'inspection de ce qui, apparemment, était un laboratoire de potions.

Pepplewood avait toujours aimé l'étude des potions. Il avait été plutôt doué, dans le domaine, à Poudlard, et il se souvenait encore de l'exaltation qu'il ressentait à chaque fois que Slughorn leur donnait la liste des ingrédients et la marche à suivre pour une nouvelle préparation. Maintenant encore, il était capable rien qu'à l'odeur, de déterminer les principaux ingrédients de n'importe quelle mixture, et d'en extrapoler les effets, ce qui se révélait fort utile, dans son métier d'Auror.

Il parcourut les étagères du regard. Tout y était soigneusement rangé et étiqueté. Il y avait là nombre d'ingrédients plutôt rares. A ce qu'il semblait, Rogue partageait le même goût que lui pour les potions. Pepplewood se souvint que Rogue avait remplacé Slughorn comme Maître des potions, à Poudlard. Dumbledore ne s'était pas fourvoyé sur sa compétence, apparemment. Même s'il avait, en définitive, mal jaugé l'homme. Comment avait-il pu ne pas le reconnaître pour ce qu'il était : un Mangemort capable des pires bassesses ?

Harold Teekney, son co-équipier, le rejoignit alors qu'il ouvrait une édition rare des Potions Obscures du XVIème siècle. « Des choses intéressantes ? lui demanda-t-il.
- Ce livre contient la formule d'une potion qui permet de ralentir les effets du vieillissement… murmura-t-il.
- Je parlais d'indices ! corrigea Teekney.
- Mmmmhhh, ah oui, fit Pepplewood, refermant le livre d'un claquement sec. Il y a un fond de polynectar, dans le chaudron là-bas.
- McPherson avait raison, alors.
- Oui, je le pense. Et vous, vous avez trouvé quelque chose ?
- Une masse de papier que nous allons devoir éplucher… Nous rentrons au Ministère. Claudius reste sur place avec Henry, au cas où Rogue repointerait le bout de son nez… Et toi, tu restes ?
- Non. Je vais donner la potion à analyser à Julius, même si je suis sûr que c'est bien du polynectar. »

Teekney hocha la tête et retourna dans la salle principale. Resté seul, Pepplewood hésita un bref instant, avant de fourrer le livre dans sa robe.

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Harry avait peur. Remus, le gentil Remus qui le serrait si gentiment contre lui et lui parlait d'une voix si douce, était parti, le laissant seul avec ces inconnus.

Remus lui avait dit d'être sage, que l'homme qui le tenait maintenant par la main était son parrain et qu'il ne craignait rien.

Sauf que l'homme serrait un peu trop fort ses doigts entre les siens. Qu'il lui paraissait démesurément grand, et maigre. Que ses vêtements étaient loqueteux et sales, qu'il sentait mauvais et que ses yeux, lorsqu'il le regardait, étaient trop brillants.

Harry avait peur de Sirius.

Il devait être sage, Remus le voulait. Alors, il suivit docilement l'homme dans la maisonnette. Mais il se sentait affreusement perdu. Et malgré tout son courage, ses yeux s'emplirent de larmes.

Il ne voulait pas rester là, dans cette pièce mal éclairée, avec ces hommes qu'il ne connaissait pas. Il voulait Remus, qui s'était si bien occupé de lui, qui l'avait sauvé de la chose monstrueuse qui était entrée chez son oncle et sa tante. Bien sûr, Harry ne savait pas ce que c'était que cette chose, il ne l'avait pas vue, mais il avait senti son odeur de terre et de saleté, lorsqu'elle avait monté l'escalier pour rejoindre Tante Pétunia, dans la chambre de Dudley.

Son parrain sentait aussi mauvais.

Remus avait confiance dans cet homme, mais est-ce qu'il ne pouvait pas se tromper ?

Il échoua à ravaler ses larmes. Il était trop mal, il avait trop peur pour pouvoir se dominer.

L'homme se pencha brusquement sur lui et Harry éclata en sanglots, son angoisse montant encore d'un cran.

« Harry… murmura son parrain, d'une voix hésitante. Ne t'inquiète pas pour Remus, il sera là dès demain ! »

Bien sûr, que Remus serait là le lendemain, il lui avait promis ! Ce n'était pas cela, qui inquiétait Harry, pas du tout ! Ce qui l'inquiétait, c'était les deux orbites sombres posées sur lui, les lèvres craquelées, les dents jaunies par des mois d'absence d'hygiène, par les doigts osseux crispés sur son épaule.

« Je crois que tu lui fais peur », déclara posément l'autre homme, derrière son parrain.

Ils se ressemblaient terriblement, tous les deux, même si ce dernier était loin d'être aussi repoussant de saleté que Sirius. Mais étrangement, cet homme-là l'effrayait plus encore que son parrain. D'abord, il ne savait pas qui il était, Remus ne l'avait pas mentionné. Mais ce n'était pas seulement cela.

Cet homme-là n'était pas normal. Harry le sentait, comme il avait senti que le rat qui l'espionnait chez les Dursley était mauvais.

Ce n'était pas une menace concrète, l'homme n'avait absolument rien fait dans ce sens, il ne l'avait même pas touché.

Mais Harry était bien décidé à ne pas le laisser l'approcher. Et même Remus ne parviendrait pas à l'y forcer.

« Je lui fait peur… ? répéta Sirius, visiblement surpris. Il n'y a pas de quoi avoir peur ! Je suis son parrain !
- Cela fait neuf mois qu'il ne t'a pas vu, il ne se souvient probablement même plus de toi ! »

Non, Harry ne se souvenait pas de lui. Absolument pas. Il n'avait que peu de souvenirs de sa vie d'avant, lorsque Papa et Maman étaient encore là pour s'occuper de lui. Il ne se souvenait pas non plus vraiment de Remus, mais avec Remus, il s'était tout de suite senti en confiance…

Sirius fronça les sourcils, comme s'il réfléchissait sérieusement à ce que l'autre homme lui avait dit. « C'est vrai, Harry ? demanda-t-il doucement. Tu ne sais plus qui je suis ? »

Harry fit non de la tête et laissa échapper un nouveau sanglot.

Et brusquement, le regard de l'homme se voila, comme profondément troublé par son geste de dénégation. Et les pleurs d'Harry redoublèrent malgré lui. Seulement, il pleurait autant de tristesse que de frayeur, maintenant. Parce que la pensée que cet homme- puisse avoir du chagrin à cause de lui le remuait profondément, sans qu'il comprenne vraiment pourquoi.

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Severus jeta un rapide coup d'œil alentours, s'assurant que personne, encore, n'était venu les débusquer dans leur refuge de fortune.

Les ténèbres s'épaississaient rapidement, maintenant, malgré la lune pleine. Le ciel était très couvert, lourd de menaces. Sans doute l'orage éclaterait-il avant la fin de la nuit.

Alors qu'il approchait de la porte d'entrée de la petite maison, un sanglot étouffé lui parvint, à travers le panneau de bois. Il soupira. Il aurait pu parier que Black serait d'une complète incompétence, pour s'occuper de l'enfant. Et s'il y avait une chose que Rogue détestait, c'était bien cette indécence avec laquelle les gamins exprimaient la moindre de leur contrariété !

Comme si pleurer avait jamais été une bonne solution…

Severus écarta de ses pensées ses propres souvenirs d'enfance, encore si douloureux malgré le passage des ans, et les relégua à leur place, au plus profond de lui-même. Revenir ici, dans cette maison, était déjà bien assez pénible comme cela…

Il entra. Black était à genoux devant son filleul, dont le petit visage si étrangement semblable à celui de James Potter, malgré son caractère juvénile, était barbouillé de larmes. Black semblait franchement dépassé, et Rogue eut un reniflement de mépris.

« Qu'est-ce que tu attends pour le faire taire, ce mioche, Black ? lança-t-il à Sirius. Tu es son parrain, non ? Tu devrais pouvoir le tenir mieux que ça ! »

Black tourna vers lui un regard venimeux qui ne dissimulait pas vraiment un profond désarroi. Rogue s'en serait volontiers délecté, si les pleurs du gamin ne lui tapaient pas autant sur le système. « Alors ? insista-t-il. Pourquoi pleure-t-il ? »

Ce fut Regulus, qui répondit. Sirius, lui, semblait incapable d'aligner deux mots, tant sa mâchoire s'était crispée. « Il est terrorisé, Severus… Comment ne le serait-il pas, après ce qu'il a vécu ces derniers jours ? Et maintenant, il se retrouve ici, avec des hommes qu'il ne connaît pas, et la seule personne en qui il a confiance est partie… Il n'a que deux ans !
- Il ne se souvient plus de son parrain ? Tu dois l'avoir mauvaise, Black !
- Ta g…
- Sirius ! coupa Regulus. Pas devant Harry. Ne vous disputez pas devant lui. »

Regulus fit quelques pas vers l'enfant, qui recula aussitôt. « Je suis Regulus, le frère de Sirius, expliqua-t-il. Et lui, c'est Severus. Ne t'inquiète pas, il est toujours de mauvaise humeur, ce n'est pas à cause de toi ! »

Severus sursauta malgré lui. Il n'avait pas l'habitude de se voir railler par Regulus !

Harry tourna la tête vers lui et le fixa de ses grands yeux verts. Si intensément que Severus trouva cela particulièrement désagréable.

Harry avait les yeux de Lily…

« Où as-tu laissé Remus ? demanda Sirius, lui apportant ainsi une bonne excuse pour détourner son regard de celui de l'enfant.
- Dans une forêt, loin au nord. Là où nous avons trouvé ta fleur de sommeil, Regulus.
- Tu sauras retrouver le chemin ?
- Evidemment ! »

Black reporta son attention sur l'enfant.

« Tu vois, Remus va très bien, nous le retrouverons demain. Je t'en prie, Harry, je sais que c'est difficile… Est-ce que tu ne pourrais pas juste essayer de me faire un peu confiance ?
- Peut-être que ce serait plus facile si tu ne ressemblais pas autant à un Croque-Mitaine », ricana Rogue.

C'était plus fort que lui. Une part de lui trouvait purement jubilatoire que Sirius Black, toujours si parfaitement élégant à Poudlard, si séduisant, soit à ce point devenu repoussant qu'il en venait même à effrayer le fils de son meilleur ami.

« Arrête, Severus ! » coupa Regulus, prenant encore une fois le parti de son frère.

Rogue trouvait cela particulièrement désagréable. Il ne voulait pas de connivence entre les frères Black. Regulus et Sirius ne s'entendaient pas, ils avaient rompu tout lien depuis le collège. Il ne voulait pas que cela change.

« Va te laver, Black, tu es répugnant de saleté », conclut-il avant de s'asseoir dans son fauteuil, loin d'eux.

Il allait les ignorer tous les trois, son ennemi de toujours, ce gamin pleurnichard qui ressemblait tant à son père, et Regulus. Regulus qui avait choisi l'autre camp.

Il se sentait curieusement amer, subitement.

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Pepplewood tendit la fiole de potion à Julius, qui la prit avec précaution et en examina le contenu à la lueur de la lampe, au-dessus de sa tête.

Julius Powell était le meilleur, dans sa partie. Bien avant de s'engager chez les Aurors, dans une autre vie, il avait été l'un des plus brillants guérisseurs de toute l'Angleterre, et des sorciers du monde entier venaient régulièrement le consulter. La mort tragique de sa femme, enlevée et assassinée, l'avait laissé rongé par le chagrin, mais surtout, avide de vengeance. C'était cet état d'esprit qui l'avait conduit à rejoindre l'équipe de Scrimgeour. Ses propres constatations à l'examen du corps de sa femme avaient finalement permis l'arrestation du coupable et son incarcération dans le quartier de Haute Sécurité d'Azkaban.

De guérisseur, il était devenu examinateur de cadavres, et il se faisait fort de pouvoir déterminer précisément de quelle manière les victimes étaient passées de vie à trépas, quelle que soit la méthode utilisée : sort, potion, ou même par des moyens ne faisant pas intervenir la magie.

C'était également à lui qu'on confiait tous les indices trouvés sur les lieux des crimes. Il se chargeait de les examiner, ou de faire intervenir des spécialistes, le cas échéant.

Ce qui ne serait certainement pas le cas cette fois-ci. Pepplewood était bien certain que Julius identifierait la potion aussi rapidement que lui-même.

« Polynectar, à ce qu'il semble… murmura Julius.
- C'est ce que je pense aussi, répondit l'Auror.
- Trouvé chez Severus Rogue ?
- Exactement.
- Très bien. Scrimgeour a prévu une réunion dans dix minutes, pour faire le point sur toutes les pistes que nous avons suivi jusqu'à présent. Il sera ravi de cet indice-là. Il semblerait que McPherson ait vu juste. »

La salle de réunion des Aurors était pleine de monde, et Pepplewood eut beaucoup de mal à se frayer un chemin jusqu'à une chaise restée libre, contre le mur du fond. Scrimgeour compulsait un épais dossier, en attendant que tout le monde soit installé, les traits tirés par la fatigue. Comme nombre de ses équipiers, remarqua l'Auror. La brigade était sur le pied de guerre, depuis l'annonce de l'enlèvement du petit Potter, mais c'était pire, depuis l'évasion des frères Black.

La réunion commença.

Scrimgeour commença par rappeler brièvement les faits, puis transmit les conclusions préliminaires transmises par le Département des Mystères : l'évasion des Black avait été permise par l'usage de la Magie Noire. Le fait était maintenant indiscutable. La présence de sel suggérait également que les Black avaient joui d'une certaine liberté de mouvements, et qu'ils avaient vraisemblablement des complicités, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la prison.

Ensuite, Smithers, le co-équipier de McPherson, exposa le compte-rendu de l'interrogatoire de la guérisseuse de la prison, Miss Fudge.

Pepplewood regarda autour de lui, sans apercevoir McPherson. Il était surprenant que l'Auror qui avait donné l'alerte quelques minutes à peine après l'évasion, ne participe pas à la réunion.

L'Auror écouta ensuite d'une oreille plus ou moins distraite les conclusions des équipes chargées d'interroger les gardiens d'Azkaban, et celles qui avaient enquêté sur Remus Lupin. Les Aurors envoyés au domicile des Black, place Grimmaurd, affirmèrent que Mrs Walburga Black ignorait tout de l'endroit où était son fils. Son, et pas ses, dirent les Aurors, car elle restait persuadée que Regulus avait trouvé la mort et qu'il ne pouvait en aucun cas s'être enfui d'Azkaban. Comme elle n'avait pas toute sa tête, semblait-il, il n'était pas venu à l'esprit des Aurors de mettre son témoignage en doute.

Lorsqu'on en vint à parler de Severus Rogue, il confirma avoir trouvé des restes de potion que Julius Powell confirma solennellement comme étant du polynectar.

Teekney racontait sa fouille du domicile de Rogue, lorsque la porte de la salle de réunion s'ouvrit brusquement, livrant le passage à un McPherson passablement excité.

« Ça y est ! lança-t-il à la cantonade. Je sais où ils sont ! »

Les Aurors échangèrent regards et murmures, tantôt épatés, tantôt sceptiques.

« McPherson ? demanda Scrimgeour.
- Je sais où ils sont, répéta l'inspecteur, un peu plus calmement. J'ai compulsé les archives, et j'ai trouvé la mention d'un autre domicile, appartenant à la famille de Severus Rogue.
- Et vous êtes sûrs qu'ils sont là-bas ? demanda Scrimgeour, prudent.
- J'en mettrais ma main à couper. Quoi qu'il en soit, j'ai fait une recherche préliminaire d'usage de la magie sur le secteur – un secteur exclusivement moldu. Positif ! Quelqu'un a utilisé la magie là-bas ! »

Il y eut un flottement. Tous les regards, celui de Pepplewood compris, étaient tournés vers Scrimgeour en attente de sa réponse.

« On y va, décida Scrimgeour. Mais avec la plus grande des prudences ! Si ces hommes détiennent effectivement le petit Potter, il est hors de question que sa vie soit menacée ! »

Pepplewood sortit à la suite des autres, avec la même fébrilité que ses compagnons. Enfin, ils tenaient une piste ! Enfin, ils seraient en mesure de retrouver le Survivant !

Alors qu'il allait rejoindre son unité d'intervention, il se souvint brusquement du livre qu'il avait subtilisé chez Rogue et qu'il portait toujours sur lui. Il était hors de question qu'il parte en mission avec une chose pareille dans sa poche. Il n'était même pas censé avoir pris cet ouvrage… Il fit un rapide détour par les vestiaires pour le déposer dans son casier, avec ses affaires.

Il se hâtait vers ses compagnons, lorsqu'un homme lui barra le chemin. Surpris, il leva la tête. L'homme tenait sa baguette braquée sur lui. Laissant échapper un cri de surprise, il enfonça sa main dans sa robe, à la recherche de sa propre baguette, mais trop tard…

« Imperio ! »

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Harry s'était finalement calmé.

Exaspéré par Rogue, Sirius avait finalement décidé d'entraîner son filleul dans la chambre, loin des sarcasmes de son ennemi. Et là, à force de patience et de paroles chaleureuses, il avait fini par apaiser l'enfant. La soudaine présence de Pattenrond avait achevé de calmer le flot de larmes.

Maintenant, Harry dormait sur le lit qu'avait occupé Regulus, pelotonné sous les couvertures, son petit corps tressaillant sous les restes de sanglots, Pattenrond couché contre lui.

Sirius avait affreusement mal au cœur. Il était tellement loin des retrouvailles qu'il avait pu souhaiter ! Remus n'était pas là, il était seul, loin, au milieu d'une forêt que lui-même ne serait pas en mesure de trouver, et Harry, son petit Harry, ne le reconnaissait même plus. Pire, il avait peur de lui.

Il caressa doucement la joue de l'enfant encore humide du dos de la main. Il regagnerait sa confiance, même si cela devait lui prendre beaucoup de temps. Mais du temps, il espérait bien en avoir, maintenant. Il ne laisserait plus personne éloigner Harry de lui. Il s'occuperait de lui, comme James et Lily l'avaient souhaité.

Lorsqu'il fut sûr que Harry dormait profondément, il entra dans la salle de bain minuscule qui jouxtait la chambre. Rogue avait raison, après tout. Un brin de lavage ne lui ferait pas de mal. Et il détestait l'idée que ses propres cheveux puissent être aussi graisseux que les siens !

Il remplit le lavabo en faïence ébréchée et commença sa toilette. Il aurait vraiment aimé prendre un bain, il était dommage que Rogue ne les ait pas emmenés dans une maison munie d'une baignoire. Il devrait se contenter d'une toilette sommaire, pour le moment.

Lorsqu'il revint dans la chambre, Regulus était sur le pas de la porte, les yeux posés sur Harry.

« Il dort… murmura Sirius.
- Sirius… Il finira par s'attacher à toi, comme il s'est attaché à Remus… lui dit Regulus. C'est juste que tout cela l'effraye… »

Sirius hocha rapidement la tête. Ce n'était pas le genre de sujets qu'il avait envie d'aborder pour le moment.

« Qu'est-ce qu'on fait, maintenant, Reg' ? demanda-t-il plutôt.
- Justement, je venais te chercher pour en parler.
- On ne peut pas faire ça loin de Rogue ?
- Non. Que ça te plaise ou non, nous avons besoin de son aide.
- Je n'ai pas confiance en lui.
- Moi, si.
- Il m'aurait volontiers laissé en arrière !
- Je sais. Je sais qu'il ne manquera pas une occasion de te pourrir la vie ou de te faire du tort… Mais pas à moi.
- Je vois… »

Son ton était un peu plus sec qu'il ne l'aurait voulu, mais le sujet « Rogue » le hérissait particulièrement.

« Et puis, reprit Regulus, tu as besoin de lui pour retrouver Remus, demain. Alors, sois gentil, hein ? »

Sirius ne répondit pas et passa dans l'autre pièce.

Rogue était assis à la table, devant une tasse de thé brûlant. Il ne leva même pas les yeux sur lui lorsqu'il prit une chaise pour s'asseoir à son tour.

Il y eut un silence. Sirius était sur les nerfs.

« Alors ? demanda-t-il, se décidant à prendre la parole le premier. Où va nous conduire ton fabuleux plan, maintenant, Regulus ? »

Severus, lui, se contenta d'avaler une gorgée de thé avec un horrible bruit de succion parfaitement dégoûtant.

« Maintenant, Sirius, nous retournons à la maison. »

Sirius regarda son frère, surpris. Severus lui-même, apparemment, ne s'était pas attendu à cela.

« A la maison… Tu veux dire Place Grimmaurd ? demanda Sirius.
- Oui.
- Tu sais que c'est le premier endroit où les Aurors vont vous chercher, Regulus ?! coupa Severus, visiblement agacé.
- Peut-être, oui, admit Regulus. Mais c'est là qu'il faut que j'aille. Absolument.
- Pourquoi ? »

La question avait fusé à la fois de la bouche de Rogue et de celle de Sirius.

« Parce que maintenant que les Mangemorts savent que je suis vivant, ils vont eux-aussi se mettre à ma recherche… J'ai quelque chose de capital à faire. Je n'aurai l'esprit tranquille que lorsque cela sera fait.
- De quoi parles-tu ?
- J'ai volé un objet à Voldemort. »

Sirius vit Rogue tressaillir très nettement. Mais il aurait été bien en peine de savoir si c'était d'effroi ou d'excitation.

« Et cet objet est Place Grimmaurd ? demanda Rogue.
- Il y était jusqu'à mon départ. Il faut que je le retrouve. »

Sirius n'avait jamais vu son frère aussi déterminé.

Qu'avait donc pu voler Regulus, qui occupe à ce point ses pensées ? Etait-ce pour cela que les Mangemorts voulaient le tuer ? Pour cet objet ? Il glissa un regard vers Rogue, comme si celui-ci pouvait répondre à sa question. Et sans doute le pouvait-il vraiment, en réalité. N'était-il pas un Mangemort, lui-aussi ?

« Comment peux-tu être sûr qu'il s'y trouve encore ? Et qu'est-ce que c'est ? » demanda Rogue, avec une horrible avidité sur le visage.

Regulus le regarda, mais ne lui répondit pas. Pour la première fois, il semblait défiant. Sirius en ressentit un extrême soulagement.

« Il faut que j'aille là-bas, c'est tout, répondit-il simplement.
- C'est trop dangereux, Regulus, contra Sirius. Si cet objet est là-bas depuis ta disparition, il ne risque sans doute rien, tu peux l'y laisser un peu plus longtemps, le temps que les choses se tassent.
- Ce n'est pas pour l'objet, que je m'inquiète, corrigea Regulus doucement. Je sais qu'il est à l'abri, j'ai pris des dispositions dans ce sens. C'est juste que… Il s'agit de moi. Il faut que j'agisse tant que je le peux. »

Sirius sentit une colonne froide lui parcourir le dos. Son inquiétude pour Remus et Harry lui avait fait oublier un moment que son propre frère n'allait pas exactement bien.

Il allait lui demander de préciser ce qu'il venait de dire lorsqu'une lumière se mit à clignoter, au-dessus de la porte. Rogue se leva précipitamment, renversant sa chaise dans son mouvement.

« C'est l'alarme. Quelqu'un s'approche de la maison. »

Sirius blêmit. Il échangea un regard avec Regulus, mais celui-ci avait déjà tiré sa baguette, plein de détermination.

Sirius ne savait pas dans quelle mesure Regulus avait – ou non – retrouvé ses forces. Mais il risquait d'être vite fixé sur la question.

Il espérait ne pas avoir de mauvaise surprise.