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- C'est lui qu'a commencé ! se justifia Laura.
- Salope ! grogna l'homme dont le canon de l'arme lui rentrait maintenant presque dans la narine droite.
- Il m'a traité de pisseuse !
- Il est à moi ce flingue, répliqua simplement Derek sans faire un geste.
- Ben ouais mais tu ne l'utilises jamais, bouda sa sœur en réponse.
Stiles, qui avait de plus en plus de mal à respirer à mesure que la poigne de celui qui le tenait se faisait plus forte, coupa court à la discussion en éternuant bruyamment, ce qui fit sursauter tout le monde. Evidemment, son adversaire, dont le visage était très proche du sien, reçut en pleine face une bonne dose de postillons caféinés agrémentés d'un peu de morve. Il le relâcha sous la surprise, lui permettant de respirer à nouveau, et fit un pas en arrière, les yeux révulsés de colère. Laura éclata de rire tandis que son frère souriait discrètement sans que personne ne le remarque.
Encore une fois, l'homme agressif réagit au quart de tour et se jeta sur Stiles en poussant un grognement d'animal enragé. Derrière lui, ses amis, tout aussi imbibés d'alcool qu'il l'était, s'étaient levés de leur chaise mais n'osaient plus approcher depuis que Derek avait fait son apparition. Sans que Stiles comprenne comment, tout ça dégénéra en bagarre : un corps atterrit sur le sien alors qu'il fermait les yeux en attente du choc, le projetant douloureusement contre le comptoir derrière lui, puis un autre corps s'y ajouta en poussant un cri – il reconnut tout de même la voix de Laura – et il bascula au sol, entrainant avec lui un second tabouret.
Ecrasé par le poids, il avait relevé les bras devant son visage pour se protéger, alors que ceux qui lui étaient tombés dessus luttaient l'un contre l'autre en un enchevêtrement de bras et de jambes. Parmi les grognements, les insultes et les cris épars qui se mirent à résonner dans le bar, Stiles reconnut, malgré lui, le bruit caractéristique d'une arme lourde tombant au sol et devina que Laura avait lâché son flingue pour se battre à mains nues.
Tout ceci ne dura que quelques secondes et bientôt le poids disparut et il put rouvrir les yeux, essoufflé et un peu meurtri – il avait reçu un coup de poing égaré dans le ventre et un coup de coude sur la tête, sans oublier le bord du comptoir dans les reins. Au-dessus de lui se dressait Derek qui avait relevé sa sœur en la tenant par le col comme il l'aurait fait d'un chiot, et deux autres hommes qui, eux, tenaient leur copain rouge de colère qui tentait encore de se jetée sur la jeune femme hilare. Un troisième homme s'avança, l'air fort mécontent, et s'écria :
- Ras-le-bol de tes conneries Murphy !
- C'est elle qui m'a collé son arme sous le nez bordel ! rugit l'agresseur de Stiles qui nota son nom dans un coin de sa mémoire.
- Et je suis certain que tu l'avais bien cherché ! Allez dégage, et fais gaffe à ce que tu fais où la prochaine fois je te fous une nuit en cellule, ça t'aidera à réfléchir.
Laura gloussa, récoltant un regard noir de la part de Derek, pendant que les hommes imbibés d'alcool sortaient du bar en promettant de se venger. Le nouveau venu, vêtu d'un large blouson noir arborant l'étoile du Shérif, se pencha en soupirant pour ramasser l'arme et la remit immédiatement à Derek sans poser aucune question.
Relâchant sa sœur, Derek attrapa le flingue et le fourra sous son manteau de loup, avant de baisser le regard sur Stiles, toujours au sol. Il le fixa quelques secondes avant de lui tendre la main.
- Ça va ? lui demanda-t-il en l'aidant à se relever.
- Une journée bizarre, je trouve, répondit Stiles en déroulant entièrement son écharpe.
Il avait chaud, tout à coup. Laura gloussa encore et déclara :
- Il lui a balancé son café à la gueule !
Derek la regarda, puis regarda Stiles à nouveau, les sourcils froncés.
- T'es con ou quoi ? lui demanda-t-il d'une voix grondante.
- J'ai pas réfléchi, rétorqua Stiles.
- Tu réfléchis pas beaucoup, je me trompe ?
Ils se regardèrent, puis Stiles sourit. Derek détourna les yeux.
- Ils peuvent être dangereux, ces imbéciles, déclara le nouveau venu avec un sourire rassurant. Mais ils aboient plus qu'ils ne mordent. Tout va bien, c'est sûr ?
- Ouais, répondit Stiles alors que Derek se détournait de la conversation, prenant déjà la direction de la sortie. Vous êtes Shérif ?
- Techniquement oui, mais ça ne veut pas dire grand-chose par ici. Je m'appelle Jolan.
Stiles se présenta à son tour et ils se serrèrent la main. L'homme était inuit, à n'en pas douter ; ces cheveux d'un noir profond ne grisonnaient pas et jetaient des lueurs bleues mais Stiles, en voyant son visage rond et ridé, lui donna entre quarante-cinq et cinquante-cinq ans. Il avait un sourire engageant et doux, et ses yeux noirs pétillaient de malice et d'autorité tout à la fois. Il sut immédiatement qu'ils s'entendraient très bien tous les deux.
- C'est la première fois que je vous vois dans le coin, déclara Jolan, l'air de rien.
- C'est le nouveau locataire d'Ahtna, répliqua joyeusement Laura.
- Ah ! Je savais qu'il louait toujours, mais pas qu'il avait trouvé quelqu'un. Vous resterez longtemps avec nous jeune homme ?
Souriant, Stiles l'informa qu'il avait loué jusqu'au mois d'avril. Il se sentit immédiatement en confiance auprès de cet homme qui, l'air de rien, le cuisinait avec tact, comme tout bon Shérif savait le faire. Noatak était une petite ville, il était donc compréhensible qu'il se renseigne sur tout nouveau venu. Le fait qu'un homme se balade ici avec l'étoile épinglée à la poitrine l'étonna quelque peu, mais cela répondait à une certaine logique : l'Alaska était certes une région reculée mais faisait tout de même partie des Etats-Unis, et il était normal de trouver un Shérif, même ici. Après tout, cette appellation, ce rôle, était une sorte d'institution en Amérique, ancrée dans les mœurs depuis le Far West.
- Ça va Odi ? demanda Jolan à la femme derrière le comptoir.
- Ils m'emmerdent ces cons ! répliqua la tenancière avec colère. Ils s'en sont pris à la petite à cause de la course encore !
- Ah, oui.
Voyant la question muette de Stiles lorsqu'il croisa à nouveau son regard, Jolan précisa :
- Laura a été la première femme à participer à l'Iditarod il y a … sept ans ? C'était quand la première fois ?
- Ça fera huit ans cette année, répondit Laura en finissant tranquillement son café, comme si rien ne s'était produit.
- Depuis, on voit de plus en plus de femmes courir, reprit le Shérif avec un sourire bienveillant. Et comme elles sont plus légères, les chiens tractent le traineau plus facilement alors elles sont nombreuses à passer la ligne d'arrivée parmi les premiers, même si Laura a été la seule à remporter la première place il y a deux ans. Les hommes du coin, ça les rend enragés, d'autant que l'égalité des sexes est une notion compliquée à leur faire comprendre.
- Je vois, déclara Stiles.
- Evitez quand même de trainer en ville aujourd'hui, et durant quelques jours. Ils peuvent être vicieux.
- Pas de problème, je vais rester chez moi.
- Vous avez une arme ?
Surpris par la question, Stiles cligna des yeux avant de répondre :
- Non.
- Vous devriez, reprit Jolan avec sérieux. S'ils apprennent que vous vivez chez Ahtna, ils pourraient venir vous chercher des puces, et ils n'hésiteront pas. Votre cabane est relativement isolée. Demandez à Amarok qu'il vous en prête une. Derek, je veux dire.
- Vous ne me demandez pas si j'ai le permis de port d'armes ?
Le Shérif sourit à sa question et le fixa plus intensément.
- Personne ne l'a ici, déclara-t-il.
- Pas même moi, lança Laura d'un air content. Mais Derek il l'a ! Bien obligé avec son boulot.
- Mais si vous y tenez, je peux vous le demander : avez-vous le permis, jeune homme ?
Stiles sourit, comprenant qu'il avait été percé à jour. Les années s'écoulant, il s'était rendu compte, durant ses études, qu'il était facile de reconnaître un autre flic quand on en croisait un, même sans l'uniforme ou l'arme à la ceinture. Une sorte d'aura qu'on reconnaissait facilement, et Jolan avait compris à qui il avait à faire.
- Oui, répondit-il alors.
- Sans déconner ? répliqua Laura, étonnée.
- Alors il n'y a aucun problème, sourit Jolan avant de les saluer et de s'en aller à son tour.
En le regardant partir, Stiles s'aperçut que Derek n'était plus là, et sans doute depuis un bon moment.
- T'as le permis toi ? lui demanda Laura.
- Pourquoi ça t'étonne autant ? sourit Stiles. Je t'ai dit que mon père était Shérif. Ça lui faisait plaisir que je le passe.
Gros mensonge. Mais il ne tenait pas à ce que son amie sache pour lui, sans trop savoir pourquoi il tenait tant à garder le secret.
...
Ils reprirent le cours normal de leur expédition en ville, comme si l'altercation n'avait pas eu lieu. Laura le mena à l'agence des Forêts où il put passer commande pour un chargement de bois qui lui coûta relativement peu cher, puis ils firent quelques courses en discutant de tout et de rien. Il était facile de parler avec Laura, très ouverte, qui ne manquait jamais de sujet de conversation, et comme Stiles avait lui aussi toujours quelque chose à dire, ils ne s'ennuyaient pas.
Ils déposaient leurs achats dans la benne de la camionnette lorsque Stiles se rappela soudain de quelque chose.
- Faudrait que j'aille à la poste ! Mon père a promis de m'envoyer des trucs. Tout ce que j'ai pas pu prendre avec moi dans l'avion à cause du poids.
- Pas de problème, allons-y ! répliqua Laura. Il t'a envoyé quoi ?
- Des livres, principalement, histoire que j'ai quelque chose à faire. Le connaissant il a rajouté deux ou trois trucs auxquels j'ai pas pensé.
- Derek adore lire !
Souriant, Stiles rajusta son écharpe qui avait glissé, ainsi que son bonnet, secoué d'un long frisson. Sa tête commençait à bourdonner. Il connaissait cette sensation, celle qui annonçait le début d'un rhume. Silencieux, il laissa la jeune femme ramener la conversation sur son frère, bien décidé à supporter toutes ses tentatives sans s'offusquer. Il ne servait à rien de s'énerver, et cela semblait faire plaisir à son amie.
- Il a pas mal de bouquins chez nous, déclara cette dernière avec entrain. Il acceptera de t'en prêter, j'en suis sûre ! Vous pourrez peut-être en échanger.
- Pourquoi pas, répondit simplement Stiles, évasif.
Ils parvinrent au bureau de poste. L'adrénaline refluant, Stiles commençait à avoir mal aux côtes, là où il avait reçu un coup de poing, mais rien d'insupportable – il avait suivi quelques cours de self-défense à l'université, indispensables pour passer les premiers concours, et avait déjà reçu son lot de coups, accidentels ou pas.
La pièce où ils entrèrent était petite, plus encore que le comptoir où Ahtna l'avait conduit pour la location des vêtements de fourrure, dans laquelle se trouvait, derrière une simple table encastrée entre deux murs, une jeune femme. D'après la forme de son visage et la couleur de ses cheveux, elle avait des origines inuites elle aussi, mais ses grands yeux étaient d'un bleu limpide et clair, assez détonnant.
- Salut Chenoa ! lança Laura avec un grand sourire.
- Ah ! Justement t'as reçu quelque chose, répliqua la jeune femme avec un grand sourire. Ça vient des organisateurs de l'Iditarod je crois, t'as pas encore confirmé ta participation.
- Justement j'allais le faire. Je te présente Stiles !
La dénommée Chenoa se tourna vers le garçon pour lui sourire à son tour. Elle était belle et délicate, bien coiffée, maquillée et habillée d'une jolie veste en daim. Pourtant, elle semblait parfaitement à l'aise et à sa place dans ce décor rustique. Stiles ne put s'empêcher de la trouver belle.
- Enchantée, lui dit la jeune femme. Locataire ?
- Chez Ahtna, répondit Laura. Il est mignon hein ?
- Effectivement ! J'en croquerais bien un bout.
Les deux femmes se sourirent, partageant apparemment une anecdote commune. Malgré lui, Stiles se sentit rougir, et elles s'esclaffèrent, moqueuses.
- Stiles, reprit Chenoa d'un air pensif, Stiles … je ne me souviens pas avoir réceptionné quelque chose à ce nom-là.
- En fait ce serait un colis pour Stilinski, répliqua le jeune homme.
- Stili quoi ? s'esclaffa Laura, surprise. Bah je comprends pourquoi tu préfères Stiles.
- Ah oui, Stilinski j'ai ! reprit Chenoa en se levant.
Le reste de sa personne n'était pas mal non plus et Stiles se surprit à la regarder s'éloigner en appréciant son déhanché. Fort heureusement pour lui, Laura ne s'en rendit pas compte, trop occupée à décacheter l'envelopper qu'elle avait reçu.
Un peu difficilement, Chenoa lui apporta ce que son père lui avait envoyé. A voir la taille du colis, il n'y avait certainement pas que des livres dedans, et Stiles ne put s'empêcher de soupirer avec un sourire en coin.
- Tous les frais de ports n'ont pas été réglés, lui annonça la jeune femme. Quelques dollars de plus, rien d'excessif.
- Pas de problème.
- Putain t'as vu les frais de participations à la course ! s'exclama Laura en présentant son courrier à Chenoa. Même en gagnant le premier prix tu récupères à peine ta mise !
- Ouais mais après tu revends la coupe non ? sourit son amie. Tu peux te faire de l'argent avec ça. Cet abruti de Murphy serait prêt à te l'acheter, rien que pour faire croire à ses potes qu'il a encore des couilles.
- Tiens c'est pas con, j'aurai dû y penser il y a deux ans.
- Murphy ? demanda Stiles en fronçant les sourcils. C'est pas ce type à qui t'a enfoncé ton flingue dans le nez il n'y a pas une demi-heure ?
La réaction ne se fit pas attendre : Laura éclata de rire, la tête basculée en arrière. Chenoa pouffa un peu grâce au rire communicatif de son amie et glissa un regard à Stiles qui lui adressa un clin d'œil.
- Elle m'intéresse cette histoire, déclara la jeune femme. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Laura se fit évidemment un plaisir de tout raconter, sans laisser à Stiles le loisir de placer un mot. Mais tout ce que Chenoa retint de cela fut la présence d'une tierce personne lors de cette altercation.
- Derek ?! lança-t-elle, stupéfaite. Tu veux dire qu'il est en ville ?
- En tout cas il y a une demi-heure il était encore là, s'amusa Laura. Il devait se rendre au comptoir de l'agence pour faire une demande de stock de munition, il en a presque plus, mais on en vient et on ne l'a pas croisé.
- Et il n'est même pas passé me voir, le chameau !
- Ça t'étonne ?
- Nan pas tant que ça, mais quand même ! On a partagé de bons moments lui et moi, c'est pas sympa de m'ignorer.
Sitôt la question eut-elle franchi ses lèvres que Stiles s'en voulut de l'avoir posée, mais il ne put s'empêcher de demander :
- De bons moments ?
Au regard amusé, appuyé d'un sourire en coin, que lui adressa Laura, il sut qu'elle n'oublierait pas facilement ces malheureux trois mots.
- A son arrivée ici il y a dix ans c'est moi qui me suis occupée de lui souhaiter la bienvenue, sourit Chenoa en lui adressant un clin d'œil à son tour. Il avait l'air tellement déboussolé ! Un vrai petit chiot perdu et tout mouillé.
- Sympa l'image, s'amusa Stiles.
- Dix ans déjà quand même !
- Ben ouais, lança Laura en repliant sa feuille.
- Mais ça te fait quel âge à toi ? lui demanda Stiles, ce qui provoqua un rire vite étouffé de la part de Chenoa.
Laura lui adressa un regard mauvais et gêné à la fois avant de grogner une réponse :
- C'est pas poli de demander son âge à une dame.
- Une dame ?! répliqua Stiles en regardant à droite, puis à gauche, l'air surpris. Où ça ?
- Petit con ! éructa son amie en lui frappant l'épaule.
Finalement, ils quittèrent Chenoa en lui promettant de revenir un soir afin de boire un verre avec elle et s'en retournèrent vers la voiture. Stiles peinait un peu avec son carton de livres dans les bras ; chacune de ses respirations provoquait une douleur dans tout son flanc gauche mais il se garda bien de dire quoi que ce soit de peur que Laura ne lui arrache son colis des mains, ce qui aurait été l'humiliation ultime. Non pas que Stiles soit macho, ou quoi que ce soit de ce genre, mais tout de même, il avait sa fierté.
Arrivé au véhicule, il y déposa son fardeau et poussa un gros soupir.
- Tu paris combien qu'il s'est barré ? lui demanda Laura d'un air agacé.
- Qui ? répliqua Stiles, perdu.
- Bah Derek ! Il devait retourner à la maison après être venu ici, je voulais lui demander de te raccompagner chez toi parce que je dois m'inscrire pour la course, ça peut prendre du temps, mais à tous les coups il est parti cet ingrat égoïste !
- C'est pas grave, j'attendrais que t'ais terminé.
- Tu rigoles ? T'as l'air crevé et t'es blanc comme un mort.
- Ah bon ?
- Ouais … je ne voudrais pas t'inquiéter mais t'as dû prendre froid.
- J'ai la tête un peu lourde, rien de grave.
- Oula ! Avec ce genre de climat, un simple rhume peut te mettre totalement par terre. Le soleil et la chaleur c'est important quand on est malade, et y'en a pas des masses ici.
- Ça va aller t'en fais pas.
- Quand même, j'aurais préféré qu'il nous attende !
- Tiens, c'est pas lui là-bas ?
Laura se retourna pour suivre la direction que Stiles pointait du doigt. Derek, qui sortait de l'épicerie, venait vers eux avec un sac à la main et son fusil toujours à l'épaule.
- Il n'est pas parti ce con ! lança Laura, stupéfaite et heureuse tout à la fois. Des fois je suis quand même vachement fière de mon petit frère.
Une fois celui-ci parvenu à leur hauteur, elle lui demanda :
- Hein c'est vrai ?
Evidemment, puisque Derek ne savait pas de quoi elle parlait, il ne prit même pas la peine de lui répondre, se contentant de lui balancer un regard agacé. Mais la jeune femme insista.
- Hein c'est vrai que je suis fière de toi ? lui demanda-t-elle à nouveau.
- Si tu veux, grommela son cadet.
Stiles sourit franchement mais l'homme l'ignora tout en déposant son sac à l'arrière de la camionnette.
- Tu retournes à la maison ? lui demanda Laura.
- Oui, répondit simplement son frère.
- Raccompagne Stiles chez lui, il est crevé. Tu passeras me reprendre ce soir !
Derek ne répondit que d'un grognement et prit soin, cette fois, de déposer son fusil avec les sacs. Devinant qu'elle n'obtiendrait pas de réponse, Laura fut rapidement sur lui et déposa un bisou bien sonore sur sa joue recouverte de poils sombres. Contre toute attente, Derek accepta ce traitement sans broncher ni même faire un mouvement, apparemment tout à fait conscient de la futilité d'une quelconque résistance face à l'amour débordant que lui témoignait sa sœur.
- Je passerai te voir demain pour vérifier si ça va, déclara ensuite la jeune femme à Stiles.
- Ça va, répliqua ce dernier, gêné. T'en fais pas.
- Si si, je passerai demain ! Tchao !
Et elle partit sur ces mots en leur adressant un simple signe de la main. Sans s'en rendre compte, Stiles poussa un bref soupir. Ses oreilles bourdonnaient désagréablement.
- Elle est gentille mais on a du mal à se concentrer quand elle est dans le secteur, déclara-t-il naturellement.
Derek ouvrit la portière en lui jetant un simple coup d'œil puis monta dans la voiture sans rien dire. Stiles fit de même tout en précisant :
- Déjà qu'à la base j'ai des problèmes de concentration.
Un son grave et profond lui fit tourner la tête. Derek le regardait et il devinait, malgré l'épaisseur de sa barbe en broussaille, un sourire sur son visage. Il avait ri.
- T'es toujours comme ça ? lui demanda-t-il brusquement.
- Euh … comment ? hésita Stiles.
- Aussi con.
Stiles n'hésita qu'un instant avant de répondre en refermant sa portière :
- Je t'emmerde.
Certes, il avait vite compris que Derek n'était pas quelqu'un qu'il fallait déranger, il aimait sa tranquillité, mais il ne lui avait pas semblé être du genre à s'énerver face à trop d'espièglerie et de répartie – sinon il ne vivrait pas avec sa sœur, logique imparable.
- C'est réciproque, répliqua alors Derek en mettant le contact.
- Je suis content de le savoir ! déclara Stiles avec un sourire.
La camionnette s'élança sur le chemin de boue gelée et glissante. Ils furent très vite hors de Noatak et le paysage stupéfiant, dont Stiles ne se lassait toujours pas, les entoura brutalement. Il était en train d'admirer la toundra lointaine, striée de cours d'eau gelés, lorsqu'il se souvint de ce que lui avait recommandé Jolan.
- Ça te dérangerait de me prêter le flingue que …
Il préféra ne pas continuer sa phrase en voyant le regard mauvais que lui balança Derek et tenta une autre approche en lui racontant la discussion qu'il avait eu avec le Shérif, en concluant :
- D'après lui celui qui s'appelle Murphy pourrait venir m'emmerder.
Tout en soupirant, les yeux rivés sur la route chaotique, Derek plongea sa main droite sous son manteau de loup et en extirpa l'arme brillante. Stiles s'en saisit aussitôt.
- J'en étais sûr ! s'exclama-t-il avec un grand sourire. C'est un putain de Colt Python ! Il est superbe ! La crosse est un peu usée mais … c'est un canon de six pouces ?
Sans attendre de réponse, il ouvrit le barillet pour regarder dedans et déclara :
- Mais il n'est pas chargé !
- Je planque les munitions, déclara simplement Derek. Aucune des armes que je laisse à la maison ne sont chargées.
Surpris, Stiles le regarda. Jusqu'à cet instant, il avait pensé que c'était Laura qui s'occupait de son frère, faisant en sorte qu'il garde un pied dans le monde des humains et ne devienne pas totalement un homme des bois survivant loin de la civilisation ; ou bien canalisait-elle ce qu'il avait pris pour de l'agressivité, alors que Derek était simplement quelqu'un d'entier. En réalité, et il le réalisa à ce moment-là, c'était le frère qui prenait soin de sa grande sœur. Discrètement et à sa façon, comme avec ce genre de petits gestes invisibles, mais il était évident que l'insouciance dont faisait preuve Laura inquiétait Derek, le forçant à rester vigilent.
- Je comprends, sourit-il en soupesant l'arme d'un air satisfait. Heureusement que cet abruti de Murphy n'a pas remarqué que le barillet était vide.
- Il était trop bourré pour ça, répliqua spontanément Derek.
Stiles pouffa de rire. Une fois la première impression passée, force était pour lui de constater que cet homme, renfermé au premier abord, s'avérait être amusant à côtoyer – à taquiner surtout – à défaut d'être d'une compagnie vraiment agréable.
Plongeant de nouveau la main sous son épais manteau de fourrure noire, Derek en sortit cette fois une boîte de munition – à croire qu'il pouvait mettre là-dessous une réserve de tout et n'importe quoi ! – qu'il lui tendit. Stiles le remercia, chargea l'arme avec dextérité, puis la soupesa encore et visa un instant, le canon pointé sur le pare-brise.
- Le truc qui fout le plus la trouille avec les révolvers, c'est qu'il n'y a pas de sécurité, déclara-t-il avec sérieux.
- Suffit de ne pas mettre le doigt sur la détente, gronda Derek en réponse.
Stiles retira immédiatement son doigt du pontet avec un sourire d'excuse, et précisa :
- Je suis habitué aux automatiques.
Derek ne répondit pas et le reste du trajet se fit dans le silence. Non pas que Stiles soit mal à l'aise, mais il commençait vraiment à ressentir le contre-coup de la fatigue et du froid. Très vite, il se mit à frissonner, la tête lourde, malgré le chauffage que Derek avait tout de suite allumé. Heureusement, il avait pensé à prendre quelques médicaments parmi ses achats à l'épicerie, car il avait le sentiment que du paracétamol ne serait pas de trop durant les prochains jours.
Ils parvinrent à destination après un trajet de plusieurs minutes silencieuses, puis Derek l'aida à sortir ses sacs et le carton de la benne, déposant tout ça au sol sans rien dire ni même demander. Autant de discrétion et de retenu était reposant après tant de temps passé avec une Laura sans arrêt excitée.
Se souvenant justement de ce que la jeune femme lui avait dit, Stiles profita que Derek n'était pas encore reparti pour lui demander en pointant le colis du doigt :
- C'est plein de livres que mon père m'a envoyé. Tu peux en prendre un peu si tu veux.
- Non, répondit simplement Derek en faisant volte-face.
- Ok. Ravi d'avoir échangé avec toi !
Derek remonta en voiture sans rien répondre. Amusé, la tête bourdonnante et la poitrine douloureuse, Stiles le regarda s'éloigner. Un type étrange, à n'en pas douter, et pourtant, sans en comprendre la raison exacte, il l'appréciait. Avoir quelqu'un de calme dans son entourage n'était pas désagréable.
Il se coucha tôt ce soir-là après s'être forcé à manger. Manquer d'appétit était le signe de la maladie, au même titre que le nez bouché et le mal de tête.
...
La nuit même, il se réveilla en sueur sous les couvertures et tremblant de froid. Malgré ses yeux fermés sur l'obscurité, tout tournait affreusement autour de lui et il avait l'impression d'avoir une ruche dans le crâne tant le silence bourdonnait à ses oreilles. Le simple fait d'ouvrir ses paupières lui donna l'impression de tomber, mais la lueur de la lune qui s'introduisait dans sa petite chambre par la fenêtre minuscule le rassura. Tout en claquant des dents, il se redressa, frissonnant malgré la chaleur qui le faisait suer, et s'enroula dans ses couvertures avant de rejoindre l'autre pièce afin de s'assurer que le feu était toujours allumé.
Quelques braises rougeoyaient encore dans le petit âtre chaud alors il s'accroupit et y fourra quelques morceaux de bois supplémentaires. Tous les muscles de ses jambes, ses épaules et son dos lui faisaient mal à cause de la fièvre, sans oublier le coup de poing qu'il avait reçu dans les côtes quelques heures plus tôt. Il se redressa et gémit lorsque le sol tangua sous ses pieds. Avant de retourner se coucher, il prit le temps d'avaler un autre cachet.
Lorsqu'il avait pris la décision de passer ici quelques mois, il savait que ce genre de chose lui pendait au nez – déjà, en Californie, il ne suffisait que d'un courant d'air d'automne pour qu'il tombe malade – mais il n'aurait pas cru que cela arriverait si vite. Attraper un rhume au plus fort de l'hiver ne l'aurait pas étonné, mais maintenant, alors que le mois d'octobre n'était même pas commencé ?!
Soupirant, il retourna dans la chambre et se versa un peu d'eau dans la bassine à l'aide du broc en porcelaine pour s'asperger le visage. L'eau était tellement glacée qu'elle lui coupa la respiration et il s'accrocha aux bords de la petite table, penché dessus, en tentant de reprendre son souffle.
- Quel con, se dit-il en s'essuyant les yeux.
Il releva la tête et regarda par la fenêtre le paysage cristallisé de givre et baigné par la lumière de la lune. Sa vue voilée ne distinguait que le blanc, le brun et le noir de la nuit, ainsi que des ombres éparses. Quelques gouttes d'eau tombèrent de certaines mèches de ses cheveux directement sur ses paupières et il cligna des yeux, la tête lourde et bourdonnante.
Indécis, il s'approcha de la vitre jusqu'à y coller presque son nez. Très vite, sa respiration dessina une buée ronde sur le verre. Sa vue se brouilla. Mais là, dehors, il était presque certain de voir une silhouette noire et hirsute assise sur la terre gelée et givrée, celle d'un chien aux oreilles droites, immobile sous la lune, et qui regardait sa maison sans bouger.
Pris d'un frisson si violent qu'il en claqua des dents, Stiles ferma à nouveau les yeux lorsque de nouvelles gouttes d'eau tombèrent de ses cheveux puis attrapa la serviette posée à côté de la bassine et s'essuya rapidement avant de regarder à nouveau dehors. Il n'y avait rien. Rien d'autres que les ombres de la nuit et sa vision floue.
Il soupira encore et retourna se coucher, en espérant que la fièvre descende.
...
Le lendemain, toujours aussi mal, il eut beau vider son sac et fouiller parmi les affaires qu'il avait éparpillées, impossible de mettre la main sur le thermomètre qu'il était pourtant sûr d'avoir emmené avec lui – il risqua même un coup d'œil dans le carton envoyé par son père, histoire d'être sûr. Cependant, il pouvait affirmer, rien qu'avec la sensation de chaud-froid et les frissons qui avaient fini par rendre ses muscles douloureux, qu'il devait osciller entre trente-huit et trente-neuf de température.
Il aurait aimé resté allonger toute la journée, et de fait ses jambes flageolantes ne lui permettaient pas de faire énormément de chose, malheureusement ça ne lui fut pas permis. Comme chaque matin, il sortit de chez lui, bien emmitouflé, afin de vider le pot de chambre et partit ensuite chercher de l'eau armé de son sceau. La fièvre l'affaiblissait tellement qu'il ne put le remplir qu'à moitié, ce qui était à peine suffisant pour se faire à manger. Il profita justement d'être dehors pour sortir de l'énorme glacière un peu de lapin et des pommes de terre congelées qu'il laissa à température ambiante quelques heures à l'intérieur avant de faire cuir. Il ne cessa, durant cette longue matinée et durant même une petite partie du début d'après-midi, de piquer du nez, ne s'endormant que le temps d'un bref instant à cause de ses narines fortement bouchées. Le mal de tête, quant à lui, l'empêchait de lire et de se concentrer sur quoi que ce soit.
Heureusement, comme elle le lui avait promis, Laura lui rendit visite. Quelle ne fut pas la surprise de Stiles lorsqu'il vit que son frère l'accompagnait.
- C'est nous ! s'écria la jeune femme en surgissant chez lui.
- Moins fort, la supplia Stiles, affalé sur sa chaise, les pieds au plus près des flammes. J'ai la tête grosse comme une pastèque.
- Effectivement, ça va pas fort ! T'as la tronche d'un cadavre.
- C'est rassurant.
- On t'a ramené une bonne bouteille de feu de l'enfer ! C'est ce qu'on met dans le café pour le Debout-les-morts. Tu verras, il n'y a pas mieux pour se soigner.
Ce disant, elle déposa une bouteille noire sur la table.
- C'est gentil mais, hasarda Stiles, incertain.
- Derek ?! appela Laura en faisant volte-face avant de demander d'un air exaspéré : mais où il est passé ?
Effectivement, Stiles avait vu le frère et la sœur sortir ensemble de la camionnette, pourtant la jeune femme était seule et il n'y avait personne derrière elle. Elle ressortit donc et tendit l'oreille. Quelques secondes plus tard commençaient à résonner les coups de hache.
- Quand je lui ai dit que j'allais te voir, reprit son amie en retournant à l'intérieur avant de fermer la porte, il m'a dit qu'il allait en profiter pour te couper du bois, mais je suis sûre qu'en fait il s'inquiétait.
Stiles sourit et aurait bien répondu quelque chose s'il n'avait pas été pris d'une quinte de toux.
- Ils te livrent le bois quand déjà ? lui demanda encore Laura en s'asseyant sur la table à côté de la bouteille.
- Dans deux jours logiquement, répondit Stiles après s'être mouché. Je me demande comment ils vont faire pour déposer tout ça à l'arrière de la maison, vu la façon dont c'est encastré je ne sais pas s'ils vont pouvoir.
- C'est bien le problème, en fait ils vont te déposer tout ça là devant sur une planche et se sera à toi de tout ramener derrière.
- Cool ! Je vais m'éclater, je le sens, entre deux éternuements je peux bien porter deux ou trois bûches, à l'aise.
Laura rit en rejetant la tête en arrière.
- Je viendrai t'aider ! s'exclama-t-elle ensuite.
- T'es pas obligée.
- Je sais, mais je viendrai quand même.
Stiles rigola un peu. De longues minutes plus tard, Derek entra à son tour, des copeaux de bois dans la barbe, les cheveux ainsi que sur les manches de son manteau, et déclara :
- J'ai vérifié la motoneige, le niveau d'huile est bon mais il n'y a pas d'essence.
- Même pas en bidon ? lui demanda sa sœur, étonnée.
- Non.
Tapant l'épaule de Stiles pour attirer son attention, elle lui dit :
- Je t'en ramènerai un bidon pour dépanner quand je viendrai pour le bois.
- Tu sais, il me suffira d'aller à Noatak d'ici le mois prochain, répliqua Stiles, que la gentillesse de la jeune femme commençait vraiment à gêner.
- Le mois prochain ?! Et s'il neige d'ici là, tu feras comment ? Faut toujours avoir un bidon, on ne sait jamais.
- Il neigera pas avant la mi-octobre normalement …
- Et où t'as vu ça ?
Stiles ouvrit la bouche, prêt à répondre qu'il s'était renseigné sur les sites météorologique mais s'arrêta à temps, de peur de se rendre ridicule.
- On a toujours de la neige en septembre, reprit Laura, dès que les températures chutent. Je pense que là, d'ici une semaine on en aura.
- Ok, répondit Stiles avec un sourire.
Derek se rendit compte à ce moment-là qu'il avait des copeaux sur ses manches et les enleva, avant de faire de même avec ses cheveux, passant vigoureusement ses mains dedans en les ébouriffant. Stiles regarda tomber, sur son plancher propre balayé de la veille, des centaines de minuscules morceaux de bois et d'échardes.
- Je t'en prie fais comme chez toi ! lança-t-il vivement au responsable.
Ce dernier ne lui accorda qu'un regard indifférent avant de se tourner vers sa sœur.
- On y va, lui dit-il brusquement.
- Quoi, déjà ?! répliqua Laura en faisant la moue.
- T'as pu constater qu'il était vivant non ?
La jeune femme soupira mais sourit néanmoins et descendit de la table.
- Je reviens dans deux jours de toute façon ! lança-t-elle avant de sortir par la porte que venait de lui ouvrir son frère.
- Ok ! répliqua Stiles avant d'éternuer bruyamment.
Ses oreilles se bouchèrent instantanément et il grogna en secouant la tête et ouvrant grand la mâchoire. Il détestait ça. En relevant la tête, il vit que Derek, sur le seuil de la porte grande ouverte, le regardait.
Un instant, Stiles ne sut quoi faire puis, sa nature revenant au grand galop, il adressa à l'homme hirsute, dont les cheveux aile de corbeaux partaient vraiment dans tous les sens, un signe énergique de la main agrémenté d'un grand sourire, et lui dit :
- Merci pour le bois !
Sans un mot, Derek sortit et ferma la porte derrière lui. Stiles laissa échapper un petit rire avant de se moucher bruyamment. Vraiment, taquiner cet homme était un plaisir !
Bonjour à tous ! Bon, comme je vous le disais, je me suis bien amusée avec cette scène à rallonge :P En y réfléchissant, je n'aurais pu en faire que 2 chapitres, mais tant pis ^^"
Les choses vont aller un peu plus vite dès le prochain chap, dans lequel il sera question de ... bébés chiens :D Là par contre, me renseigner là-dessus était un vrai plaisir :D
J'espère que ça vous plait toujours :)
Et : oui, avant que vous ne me posiez la question, Murphy refera parler de lui :P
Des bisous à tous !
Ps : en ce qui concerne la présence potentielle de "Shérif" en Alaska, j'ai tenté de me renseigner mais encore une fois : site en anglais, moi pas comprendre bla bla bla, donc bon encore une fois il ne s'agit que de déduction de ma part :P
