9

Tout de même, il devait bien reconnaitre que ce steak d'élan était succulent, il n'avait d'ailleurs pas manqué de le faire remarquer à Derek. Le compliment n'avait pas semblé lui faire grand-chose sur le moment, mais l'après-midi passant il s'était adouci et avait fait preuve de plus de gentillesse. Après ce copieux repas comportant, en plus de la viande, une salade de chèvre chaud et des spaghettis que ses invités avaient préparé avec de la ratatouille en conserve, Stiles avait l'impression de peser trois tonnes, ce qui lui fit prendre conscience que Derek n'avait pas tout à fait tort : il ne se nourrissait pas convenablement. En fait, il n'avait rien changé à son alimentation, il mangeait comme il l'avait toujours fait jusqu'ici, raisonnablement mais suffisamment. L'ennui c'est que cela ne suffisait apparemment pas pour cette région et il maigrissait plus qu'il ne l'aurait cru. Il allait avoir besoin de bien plus de denrées s'il ne voulait pas dépérir durant l'hiver.

L'ennui c'est qu'à présent, il y avait Amarok, se rendre en ville s'avérait donc plus délicat que prévu. Grâce à ce que lui avaient rapporté Laura et Derek de leur chasse il allait pouvoir se sustenter convenablement durant quelques jours, mais il lui faudrait tout de même retourner à Noatak faire des achats supplémentaires avant que les routes ne soient totalement bloquées à cause de la neige.

Après que ses invités furent partis à la nuit tombée, Stiles se consacra au chiot à qui il fit boire un biberon entier de lait avant de le câliner un moment en souriant. Il lui avait paru évident que la petite créature se portait bien, mais que Laura le confirme l'avait rassuré.

Une fois l'animal endormi, il prit soin de l'emmitoufler convenablement avant de le déposer au creux de son nid de fourrure afin d'être sûr qu'il ne bouge pas trop, puis s'habilla chaudement à son tour et sortit, son seau en main. Il dut lutter contre la porte un moment avant de parvenir à l'ouvrir tant le bois était gonflé d'humidité, et préféra alors ne pas la fermer complètement de peur d'avoir trop de mal à la rouvrir en revenant. Et puis, de toute façon, il ne partait que le temps de quelques minutes.

L'ennui avec la glace, c'est qu'elle était volumineuse. Il pouvait remplir son seau à ras-bord de morceaux entiers, à la fin il se retrouvait toujours avec beaucoup moins d'eau que prévu, et il ne voulait pas déjà entamer ses bouteilles alors qu'il avait toujours accès à la rivière en contrebas, bien que cette dernière soit entièrement gelée. La cuisine, puis la vaisselle et enfin le café pour trois personnes avaient totalement vidé les réserves qu'il avait faites le matin-même bien que Laura lui en ait rapporté par la suite. Il se rendit donc près de la rivière à la nuit tombante, armé de son seau et d'un petit marteau pour pouvoir facilement briser la glace.

Il avait déjà constaté que, lorsque le soleil se couchait, tout changeait. Le silence invoqué par la neige qui assourdissait absolument tout devenait plus profond encore, mais ce qui le surprenait le plus, c'était l'odeur dans l'air. En pleine journée, les arbres non loin de sa cabane diffusait une intense fragrance de sève et de bois grâce aux rayons du soleil qui les réchauffait, mais la nuit il n'y avait plus que celle, assez terrifiante, du froid tenace.

Frissonnant, Stiles courba la tête et les épaules et avança. Il était déjà frigorifié, et il n'y avait même pas de vent. Il se dépêcha de remplir son seau avant de faire demi-tour. En chemin, il prit tout de même le temps de lever un peu les yeux. Le ciel, déjà très sombre à l'est, rougeoyait encore à l'ouest, nimbant la neige de rouge et d'orange. Stiles prit une grande inspiration et c'est là, au milieu du paysage, qu'il se souvint du baiser que lui avait donné Derek. Enfin, si tant est qu'il puisse appeler ça un baiser …

Laura ayant toujours été présente avec eux, il n'y avait plus eu aucun rapprochement, et Stiles en était arrivé à se demander si ce qu'il s'était passé n'avait pas plutôt été un accident. Mais quand même, il avait reculé et Derek était revenu vers lui pour l'embrasser non ?

C'est alors qu'un coup de feu claqua, brisant ce moment figé et l'air glacé alentour. Sursautant, Stiles sentit son cœur tambouriner tout à coup dans sa poitrine. Laura le lui avait bien dit que la chasse était ouverte. Lorsqu'une seconde détonation résonna, plus violente que la première, il hâta le pas tout en prenant garde à ne pas tomber. Il avait le pied un peu plus sûr désormais – la force de l'habitude – mais il lui arrivait tout de même encore de chuter, et puisqu'aucun flocon n'était tombé de la journée la couche de neige de la veille avait eu le temps de se solidifier. Se rétamer là-dessus risquait de faire très mal, aussi redoubla-t-il de prudence.

Il revint à sa cabane après une dizaine de minutes passées dehors. Pas longtemps donc. Et pourtant, la porte était grande ouverte. De là où il se tenait, à quelques mètres du perron, il pouvait même voir les lueurs du feu de cheminée. Un coup de vent ?

Soudain, il entendit un couinement aigu vite interrompu, suivit d'un grognement rauque et affreusement bestial. Un autre couinement, encore, sauf qu'il lui parut terrorisé. Sans attendre, Stiles se rua à l'intérieur, persuadé que le loup avait finalement réussi à entrer, mais pas effrayé pour autant. En fait, il ne réfléchit pas un seul instant au danger que cela pouvait représenter pour lui.

Pourtant, ce ne fut pas un loup qu'il découvrit au-dessus du nid de fourrure et du petit corps brisé d'Amarok, mais un animal bien plus petit et large aux épais poils bruns, comme ceux d'un ours, et la gueule barbouillée de sang. Stiles se figea face aux crocs blancs du prédateur qui semblaient si démesurés sur sa face fine aux yeux intenses, globuleux et brillants.

Il était tellement stupéfait par la scène qu'il mit du temps à régir lorsque l'animal se jeta sur lui. Ses petites pattes puissantes aux griffes incroyables longues le propulsèrent avec une rapidité et une force étonnante et il heurta ses jambes. La combinaison de ski encaissa le plus gros de l'impact, mais pas suffisamment cependant pour protéger sa peau et sa chair des griffes. La douleur lui fit pousser un cri et il bascula en arrière.

Ses reins, son dos et son crâne heurtèrent le bois de la cabane et un choc sourd lui fit voir des étoiles. Sans oublier qu'il se mordit la langue jusqu'au sang au passage. Aussitôt, le prédateur fut sur son torse, les babines retroussées sur un grognement étonnamment aigu. Avec un nouveau cri, Stiles rua pour se débarrasser de lui et se releva pour se jeter dehors sans attendre.

Il se mit immédiatement à courir dans la neige dure et traitresse, l'animal sur les talons, sous les coups de feu qui résonnaient encore. Les abominables grognements caverneux de son poursuivant l'accompagnèrent un long moment, jusqu'à ce qu'il s'essouffle, jusqu'à ce que chaque inspiration glacée soit une torture, jusqu'à ce que ses yeux larmoient à cause du froid qui lui fouettait le visage, et jusqu'à ce que ces larmes gèlent douloureusement sur ses joues. Finalement, une fois que la panique eut laissé place à la souffrance de ses muscles fatigués, il ralentit et s'arrêta. L'animal ne le poursuivait plus, ses grognements avaient disparu, et il n'y avait plus trace de lui. Depuis combien de temps avait-il abandonné la chasse ?

Le silence, cet affreux silence hivernal uniquement troublé par sa respiration erratique, bourdonnait terriblement à ses oreilles glacées. Stiles tituba un instant sur quelques pas tout en regardant autour de lui, les jambes flageolantes et douloureuses. Il avait l'impression de voir, derrière chaque congère, chaque monticule de neige, un prédateur à l'affut.

Puis il revit le corps tordu et ensanglanté d'Amarok, silencieux dans son nid de fourrure et se mit à sangloter. Ses yeux brûlèrent instantanément dès que les larmes affluèrent à nouveau. Le chiot était mort, c'était évident. Par sa faute. Parce qu'il avait eu la flemme de fermer correctement la porte. Perdu et effrayé, il se mit à regarder autour de lui. La nuit était presque entièrement tombée, ne restait à l'ouest qu'un mince trait plus clair que le reste du ciel. Il constata que, malgré sa course et la panique, il avait suivi la route. Droit devant, il y avait Noatak ; derrière lui, sa cabane et la motoneige que Derek avait sorti du garage après le repas. L'engin était resté sous sa bâche épaisse, le bidon d'essence offert par Laura avait été vidé dans le réservoir, il n'y avait qu'à la découvrir et l'allumer. Mais saurait-il la conduire jusqu'en ville pour y chercher de l'aide ? Aurait-il le courage de faire demi-tour quitte à se confronter de nouveau au prédateur et au petit cadavre d'un bébé chien ?

Il lui fallait prendre rapidement une décision, car son corps ne tremblait plus. Il ne ressentait pratiquement plus le froid ni même la douleur de ses blessures. Très mauvais signe. Une autre option était cependant possible : la maison de Derek et Laura se trouvait entre la sienne et la ville. Plus proche, donc, et il ne doutait pas que le garde-chasse, chasseur à ses heures perdues, lui vienne en aide. Une énième détonation le décida. Effrayé, il s'enfonça finalement dans la nuit sans hésitation. Il connaissait le chemin par cœur maintenant, il suffisait de prendre la direction de la ville un petit instant avant de tourner à gauche dès que c'était faisable. Impossible de se tromper. Impossible de se perdre malgré l'obscurité, malgré que la neige ait rendu les abords de la route presque invisibles.

Au début de ce parcours difficile, il repensa à cette bête, si petite et trapue, au museau de fouisseur et aux yeux de rongeur. Qu'est-ce que ça pouvait bien être ? Si ça avait été le loup, il aurait compris, mais cet animal ? Qui ressemblait tant à un ours ?!

Très vite, il cessa de penser à tout autre chose qu'à ce seul but : continuer d'avancer. Il ne fallait pas qu'il s'arrête. A la simple pensée qu'il risquait la mort s'il le faisait un gémissement de colère lui échappa. Mais sa gorge était trop froide malgré l'écharpe, transformant sa voix en un raclement rauque et bas. Les vêtements qu'il portait n'étaient pas suffisant pour le protéger du froid mordant de la nuit, Laura avait raison. Car malgré la combinaison de ski, son manteau doublé normalement conçu pour résister aux très basses températures, et son écharpe, toute sensation était en train de quitter son corps. Il n'avait même pas pris la peine de mettre son bonnet avant de sortir avec son seau et il sentait que, sur son crâne, ses cheveux étaient en train de se raidir de givre.

Jamais il ne sut combien de temps il marcha ainsi, effrayé à l'idée de tomber et de ne pas pouvoir se relever. Ses bottes étaient tellement encroutées de neige que ses pieds pesaient affreusement lourds mais, finalement, une lueur se mit à briller dans la nuit. Celle, lointaine et orange, d'un feu tiède qui s'éteignait lentement, comme au cœur d'une cheminée laissée sans surveillance, derrière l'étroit rectangle d'une petite fenêtre.

Il tenta d'accélérer l'allure mais ses jambes glacées semblaient de plomb et il fut incapable de lever plus haut ses pieds alourdis. Il tomba finalement, à quelques mètres de la maison. Sa joue rencontra la neige mais il n'en sentit pas le froid. Avec un grognement, il tenta de se relever, refusant de se laisser séduire par l'envie de s'endormir. Il avait déjà entendu dire que c'était une mort douce et confortable.

Rien qu'à cette pensée la frayeur termina de l'engourdir totalement. Le froid était si intense que même l'adrénaline glaçait dans son corps avant d'avoir eu le temps de lui redonner de la force. Un gémissement lui échappa, proche du sanglot. Il n'avait même plus suffisamment de voix pour appeler à l'aide.

Soudain quelque chose heurta ses jambes avec une telle force qu'il en sentit la secousse malgré l'engourdissement. Il tenta de bouger, suffoqué de panique, pour regarder derrière lui, mais même ce simple mouvement lui fut impossible. Les secousses reprirent, comme si quelqu'un le frappait, puis il entendit un souffle, un reniflement, et un grognement.

La terreur lui arracha un nouveau geignement et il ferma les yeux malgré lui, toujours incapable du moindre mouvement. L'animal l'avait suivi finalement, attendant patiemment qu'il s'écroule de lui-même. Les reniflements et les secousses continuaient, comme s'il le frappait avec ses pattes. Le griffait-il ? Etait-il en ce moment en train de lui déchirer la peau et la chair sans qu'il ne sente rien à cause du froid ?

Et puis la truffe humide fut sur sa joue et il rouvrit les yeux en glapissant de frayeur. Le loup, dont seul les intenses yeux bleus étaient visibles parmi les poils noirs, lui répondit d'un grognement et fit un écart de côté, manifestement surpris qu'il soit encore en vie. Mais il revint aussitôt sur lui pour le renifler encore et, avec un nouveau grognement, lui mit un coup de patte sur la tête.

Cette fois, Stiles sentit clairement les griffes lui racler la peau et gémit encore une fois. Mais ni ses bras ni ses jambes n'avaient désormais assez de force pour l'aider. Il était toujours incapable de se relever. Soudain, le loup lui donna un coup de langue puis releva le museau et poussa un hurlement bref, rapidement suivit d'un autre, tout aussi court. Et il fit volteface pour disparaître de son champ de vision, se fondant dans la nuit aussi simplement qu'une ombre.

Stiles prit une grande inspiration, les dents serrées. Au moins, l'animal ne l'avait pas dévoré. Mais qu'allait-il faire maintenant ? Il avait de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts. Il recommençait à tenter de se relever lorsque des bruits de pas firent exploser la neige à ses oreilles et il gémit, puis quelqu'un fut sur lui.

- Stiles ?! Mais qu'est-ce que !

Il reconnut la voix de Laura. Pour un peu, il en aurait pleuré de soulagement s'il avait pu. Sans attendre, la jeune femme le força à se mettre debout. Il avait l'impression que son corps tout entier était recouvert d'une couche de plomb glaciale et il peinait à tenir sur ses jambes, plus encore à avancer.

Usant de cette force qu'il trouvait toujours aussi étonnante, Laura le soutint jusque chez elle où elle le força à s'assoir devant la cheminée avant de fermer rapidement la porte.

- Déshabille-toi, vite ! lui ordonna-t-elle en jetant brutalement des buches dans l'âtre. Faut que tu te réchauffes et tes fringues sont glacés !

Malheureusement, Stiles avait les doigts si gourds qu'il était incapable d'attraper les boutons de son blouson. Laura réagit promptement et l'aida aussitôt, à gestes vifs et précis.

- Derek ! appela-t-elle, un peu de panique dans la voix. Ramène tes fesses !

Elle retira à Stiles son blouson raidi par le givre puis ouvrit la fermeture éclair de sa combinaison de ski.

- Bordel, Derek ! appela-t-elle avant de grogner : cet imbécile n'est jamais là quand j'ai besoin de lui !

Elle lui retira sa combinaison. En-dessous, il portait un pull et un jean qui n'avaient pas échappé au froid : ils étaient totalement raides.

Stiles, qui commençait à se réchauffer, se mit à claquer des dents et gémit lorsque ses oreilles, son nez, ses pieds et ses mains le brûlèrent, signe que la circulation continuait toujours. Mais c'était douloureux.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? lui demanda Laura en l'obligeant à lever les bras pour retirer le pull. Et le petit, il est où ?

Pour toute réponse, incapable de desserrer ses mâchoires tant il avait mal et tant chacun de ses muscles était encore crispé, Stiles gémit à nouveau. Lorsque Laura se pencha pour lui retirer son jean, c'est là qu'elle vit les traces de sang sur le tissu déchiré, et les plaies qu'il y avait en-dessous.

- Merde ! jura-t-elle tout bas.

La porte d'entrée se rouvrit au même moment. Une vague de froid s'engouffra malgré le feu ronflant dans la cheminée et Stiles se recroquevilla sur lui-même en geignant.

- Il s'est fait attaquer je crois ! lança Laura à son frère. Sans doute les coups de feu que tu as entendu tout à l'heure.

- Non, répondit gravement Derek. Ça c'était une battue. Ces abrutis d'amateurs ont dû pousser un ours jusque chez lui.

- Les blessures sont pas assez profondes pour que ce soit un ours, plutôt un glouton je pense.

Brutalement secoué, Stiles rouvrit les yeux en grommelant. Il avait l'impression que sa peau était en feu à cause du contact avec la chaleur.

- T'endors pas, lui grogna Derek avant de lui mettre un coup sur la tête ; puis il dit à sa sœur : je vais le réchauffer, toi soigne-le.

- Ok.

Laura partit immédiatement chercher la trousse de soin. Avant d'avoir eu le temps de dire ouf, Stiles sentit qu'on lui retirait son pantalon. Il gémit d'un air mécontent, toujours incapable de parler, et tenta de repousser Derek mais ce dernier frappa sa main d'un revers du poignet et lui adressa un regard mauvais. Immédiatement, Stiles ferma les yeux.

Le petit Amarok était mort à cause de lui, et dès que Derek le saurait, il serait déçu. Il avait supposé qu'il s'occuperait correctement du chiot. Mais il n'avait pas réussi.

Sans aucune douceur Derek plaça sous ses cuisses une fourrure rêche et chaude puis s'installa derrière lui pour le prendre dans ses bras. Stiles baissa les yeux et vit qu'il était assis sur le manteau de fourrure noir. Alors il repensa au loup. Il tenta de parler, de dire qu'un loup noir l'avait trouvé, un loup qui ressemblait étonnamment à ce foutu manteau, mais ses mâchoires tremblaient bien trop et ses dents claquaient tellement qu'il en sentait les secousses dans son crâne.

Laura revint, s'installa devant eux, tout près de ses jambes, et sortit une petite bouteille blanche d'une boîte en fer.

- Attention, ça va piquer, le prévint-elle.

...

Stiles dut effectivement serrer les dents pour s'empêcher de crier trop fort. Derrière lui, Derek le serrait pour qu'il ne bouge pas tandis que Laura appuyait sur ses jambes pour les maintenir en place tout en passant sur ses blessures un coton imbibé d'alcool. Puis elle plaça dessus une compresse qu'elle immobilisa avec une bande en coton avant de le forcer à enfiler des vêtements secs appartenant à son frère. Elle lui fit avaler ensuite un antidouleur qu'elle fit passer avec un alcool très fort, au goût semblable à celui du Debout-les-morts, qui lui fit venir les larmes aux yeux.

En à peine quelques minutes, Stiles sentit qu'il s'endormait, et il se doutait que la chaleur n'était pas la seule en cause. Il avait arrêté de claquer des dents, il était au chaud et en sécurité, et il acceptait cette inconscience avec soulagement. Ainsi, il arrêterait de penser et penser encore à Amarok, le corps tordu et ensanglanté. Derek l'aida à se relever puis le força à s'allonger dans un lit moelleux recouvert de fourrures épaisses, et le garçon sombra immédiatement dans un sommeil lourd.

Malheureusement, si les premières heures furent calmes, la fièvre le gagna rapidement. Son corps, resté trop longtemps dans le froid intense, se réchauffa sans doute trop vite sans parvenir à réguler sa température, ce qui le fit légèrement délirer. Il se sentit comme lorsqu'il avait eu la fièvre : sa tête était lourde, il était en sueur, ses oreilles bourdonnaient et dès qu'il ouvrait les yeux tout tournait affreusement autour de lui, comme si l'obscurité voulait le happer.

Après un moment à gigoter dans son lit en gémissant, il crut entendre le hurlement lointain d'un loup et la peur n'arrangea pas son état. Il sentait l'animal lui donner des coups de pattes, tenter de griffer sa combinaison de ski alors qu'il était à terre, paralysé par le froid ; ses yeux bleus, glacés, le fixaient, sa truffe était si près de son visage, il allait le dévorer. Et puis, le loup devenait tout à coup doux, câlin. Il enfouit d'abord son museau humide dans son cou, puis sur sa nuque, avant de descendre sur sa poitrine. Ses mains étaient rudes mais chaudes, elles l'apaisèrent.

Il dormit à nouveau.

Lorsqu'il s'éveilla totalement quelques heures plus tard, toute trace de fièvre avait disparu. Il cligna des yeux, étonné de ne pas reconnaître la pièce dans laquelle il se trouvait, avant de se souvenir de ce qui lui était arrivé la veille au soir. Sa gorge, immédiatement, se serra.

Laura apparut sur le seuil de la chambre et sourit en le voyant les yeux ouverts.

- Revenu parmi nous ? lui demanda-t-elle en s'approchant. Ça va ?

- Moyen, croassa Stiles, la voix rauque.

- Pas trop mal ?

D'abord étonné qu'elle lui pose une telle question, Stiles fronça les sourcils avant de se souvenir qu'il avait été blessé. Il tenta de bouger les jambes. Etonnamment, c'était moins douloureux que ce qu'il avait craint.

- Ça pourrait être pire, déclara-t-il avec une grimace.

Il avait la voix totalement cassée.

- T'as de la chance d'avoir encore tous tes doigts et tes orteils ! lança vivement Laura. Et tes oreilles !

- Merci de ne pas m'avoir laissé crever dehors tout seul comme un abruti, répliqua Stiles, la gorge serrée par l'émotion.

- Je t'en prie ! On a assez à manger pour l'hiver de toute façon.

Stiles cligna des yeux, surpris, puis ses lèvres s'étirèrent en un sourire timide lorsqu'il comprit. Laura sourit à son tour, et lui demanda :

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Tout en se raclant la gorge, Stiles se redressa légèrement afin de s'appuyer à la tête de lit. La douleur n'était pas très forte mais il sentait tout de même battre son cœur dans ses jambes.

- Une bestiole, déclara-t-il simplement. J'avais mal fermé la porte …

- C'était un glouton ?

- J'en sais rien. Je ne sais pas trop à quoi ça ressemble.

- Je vais te montrer. J'ai préparé un bouillon, t'en veux ?

- Euh …

Sans attendre de réponse, la jeune femme sortit de la chambre. Stiles doutait de pouvoir avaler quoi que ce soit, mais ça ne lui ferait sans doute pas de mal de se sustenter un peu. Gêné par les larmes qu'il sentait monter, il inspira et expira lentement. Ce qu'il s'était passé était de sa faute. Il avait été terriblement négligent, et un chiot dont il avait la garde en était mort.

Laura revint rapidement, un bol dans une main et un énorme livre dans l'autre. Elle lui tendit le bouillon fumant puis s'assit à ses côtés, sur le lit, et ouvrit l'énorme volume relié de cuir semblable à une encyclopédie.

Stiles se redressa encore afin d'être plus confortable pour manger sans en mettre partout et renifla ce que lui avait préparé son amie. Ça sentait très fortement l'élan, les épices et l'alcool. Il grimaça en fermant les yeux, éloignant le bol de son visage.

- Tiens, c'est ça un glouton, répliqua Laura en lui fourrant le livre sous le nez. C'est ce qui t'a attaqué ?

Immédiatement, Stiles reconnut l'animal et acquiesça sans dire un mot. Face à lui, la jeune femme fronça les sourcils et scruta la page du livre – qui était bien une encyclopédie, d'après ce que Stiles avait pu voir, mais qui semblait uniquement dédiée à l'Alaska.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il, inquiet de voir son amie si méditative.

- Ben … je crois qu'aucun cas d'attaque de glouton sur un être humain n'a été recensé jusqu'à présent. Enfin, il y en a peut-être eu une il y a un siècle, mais ça on ne peut pas savoir. Je ne crois pas. T'as vraiment pas eu de chance.

Stiles baissa les yeux sur le bol sans répondre. Evidemment, ce genre de chose n'arrivait qu'à lui !

- Derek est parti chez toi voir les dégâts.

Le cœur de Stiles se serra et il tenta de cacher son trouble en s'abritant derrière le bol. Il se brûla les lèvres au contact du liquide et l'odeur lui souleva l'estomac. Laura n'en dit pas davantage, mais il comprit sans effort qu'elle aussi pensait au chiot.

- Il s'est levé deux ou trois fois cette nuit voir comment tu allais, reprit la jeune femme avec un sourire. Mine de rien, il était inquiet.

Repensant brutalement à la fièvre qui l'avait pris cette nuit et aux drôles de sensations qu'il avait ressenti avec, Stiles manqua s'étrangler en avalant un peu de bouillon. La truffe humide sur sa gorge, puis les mains dures sur son torse … est-ce que c'était Derek ?! Il toussota et parvint, sans trop savoir comment, à ne pas renverser une seule goutte sur les draps.

- Je dois aller m'occuper des chiens, déclara Laura en se relevant. Ça va aller ?

- Oui oui, répondit Stiles avec empressement. Merci.

- Va pas te casser la gueule hein !

Et la jeune femme s'en fut sur ces mots plein de sagesse. Malgré lui, Stiles pouffa de rire. Avec le recul, l'absurdité de son acte lui revenait en plein figure, comme un putain de boomerang. Qu'est-ce qui lui avait pris de partir comme ça en pleine nuit ?! C'était complètement inconscient et idiot. En fait, il avait eu terriblement peur, et il avait vu plus de danger qu'il n'y en avait réellement. Certes, il ne savait pas à ce moment-là qu'un glouton n'était pas spécialement dangereux pour l'homme mais tout de même, il aurait pu réfléchir avant de prendre ses jambes à son cou !

Après avoir avalé autant de bouillon qu'il le put malgré l'odeur de graisse fermentée et le goût trop fort de l'alcool, il tenta de sortir du lit. Ses jambes étaient raides mais il put tout de même relever le pantalon afin d'apercevoir ses mollets et constata avec soulagement que les bandages n'étaient même pas tachés de sang. Les blessures n'étaient pas très graves. Vraiment, il avait paniqué bêtement, sans doute à cause de tout ce qu'il s'était imaginé quelques jours auparavant avec le loup venu gratter à la porte.

En parlant du loup … Laura ne l'avait pas évoqué. Pourtant, si elle était sortie de chez elle en pleine nuit, c'était bien parce qu'elle l'avait entendu hurler non ? Le loup avait-il bien hurlé à ce moment-là où bien délirait-il déjà à cause de la terreur ?

Troublé, il se leva en soupirant. Le pantalon lui tomba sur les hanches et il frissonna parce que l'une de ses épaules étaient nues. Les vêtements qu'il portait étaient trop larges. Il attrapa le tissu sur son torse, tendit l'oreille afin de s'assurer que Laura était bien sortie, puis le renifla. L'odeur de sueur et de bois qui lui emplit les narines lui évoqua aussitôt Derek.

Qu'allait-il penser de lui maintenant ? Il lui avait fait confiance pour le chiot, il lui avait même tendu un piège en étant persuadé qu'il saurait s'en occuper et le protéger, et lui il avait fui comme un lâche !

Dès que la colère remplaça la honte et la tristesse, Stiles sut qu'il ne devait pas rester seul sinon il allait passer son temps à ruminer. Il prit donc la liberté de fouiller dans l'armoire et réalisa, lorsqu'il vit toute une armée de pulls épais et larges et une floppée de pantalons noirs, ainsi que des vêtements de fourrure par dizaine, qu'il se trouvait dans la chambre de Derek. Un Derek qui avait donc dû dormir avec sa sœur cette nuit ? Ou sur le canapé ?

- Putain, soupira-t-il lamentablement avant de se frotter les paupières.

Il se sentait vraiment minable. Les dents serrées, il piqua à son hôte un pantalon de trekking et un manteau fait dans une épaisse fourrure brune, enfila tout ça rapidement, récupéra son écharpe dans le salon et sortit.

Le froid agressif lui coupa net la respiration, bloquant son souffle dans sa poitrine. Il remonta son écharpe autant qu'il put et contourna la maison pour rejoindre Laura près des enclos. Les chiens aboyaient toujours comme des possédés.

Grimaçant sur ses jambes raides, les plaies tiraillées, il marcha précautionneusement sur la neige glacée. D'après la saleté qu'il y avait dessus et la dureté, il n'était pas tombé de nouveaux flocons cette nuit.

- Tu devrais peut-être éviter de t'aventurer, lui dit Laura lorsqu'il fut près d'elle. Et si tu tombais ?

- Ça va, répliqua-t-il en forçant un sourire. C'est moins sérieux que ça en a l'air.

- T'as désinfecté encore un coup au moins ?

- Non, mais je le ferai tout à l'heure. Et puis, va bien falloir que je marche, une fois retourné chez moi.

- Chez toi ? Tu ne veux pas rester ici quelques jours ?

Stiles sourit. Il se doutait que la jeune femme lui ferait cette proposition, mais il en était hors de question.

- Si j'y retourne pas tout de suite après j'aurais trop la trouille, déclara-t-il franchement.

- Je comprends, lui sourit son amie.

- Et puis, je ne vais pas abuser trop longtemps du lit de Derek non plus !

- Bof tu penses ! Il s'en fout, la moitié de l'année il dort dans la forêt.

Le garçon pouffa de rire sans s'en empêcher, puis demanda :

- Je peux aller voir Katty ?

- Oui bien sûr, répondit Laura avec un sourire gentil.

La remerciant, Stiles se dépêcha de rejoindre la grange basse où Katty se trouvait toujours avec ses chiots. Laura lui avait raconté la veille pendant le repas qu'elle prenait garde à souvent sortir la jeune maman afin qu'elle se dégourdisse les pattes mais la laissait tout de même la plupart du temps avec les petits, qui ne marchaient toujours pas seuls. Il revit alors Amarok s'essayant sur ses pattes malhabiles en couinant, roulant toujours hors de son nid pour atterrir sur le dos. Son cœur se serra.

Le petit animal n'était resté à ses côtés qu'une dizaine de jours, et il avait cru ne pas trop s'être attaché à lui – après tout, ce chien n'était pas le sien, il ne faisait que rendre service à Laura et ne le garderait donc pas – mais il se sentait tout de même anéanti par ce qu'il s'était passé.

Le cœur gros, il entra dans la grange. L'odeur de paille chaude et de terre sèche lui arracha un soupir avant que de petits couinements par dizaine ne lui parvienne. Il se dirigea immédiatement vers l'enclos. Dès qu'elle le vit, Katty releva la tête, les oreilles droites, et le fixa de ses yeux pâles. Ses petits barbotaient dans la paille tout autour d'elle. Stiles s'accouda à la clôture en bois et lui sourit.

- Ça va la belle ? lui demanda-t-il doucement.

Katty le fixait attentivement, surveillant ses moindres gestes. Ils se regardèrent un instant avant que Stiles ne sente ses yeux lui piquer. Craignant de se mettre à pleurer, il baissa la tête jusqu'à ce que son front se retrouve sur ses avant-bras et soupira.

- Je suis désolé, marmonna-t-il.

Au bruit que fit la chienne en se levant dans la paille il redressa la tête et la regarda venir vers lui. La langue pendante, elle semblait moins sur ses gardes, alors il tendit timidement la main et sourit lorsqu'elle y fourra sa truffe.

Le grincement soudain de la porte qui s'ouvre le fit sursauter et il se redressa pour voir Derek entrer dans la grange. Il se raidit immédiatement, prêt à encaisser les remontrances et les coups d'œil mauvais, mais l'homme vint vers lui sans aucune agressivité dans le regard ni même la gestuelle.

- Tu devrais peut-être pas te lever, gronda-t-il une fois près de lui.

- Ça va ! répliqua farouchement Stiles. Ta sœur m'a déjà fait la réflexion, c'est bon.

Etonné de l'entendre si agressif, Derek lui adressa un regard surpris sous ses sourcils haussés. Sa barbe, même s'il la rasait désormais plus souvent, était déjà assez épaisse pour former sur son visage aux traits durs un duvet sombre et piquant. Comprenant qu'il avait surréagi inutilement, Stiles soupira et ferma les yeux un instant.

- Désolé, grommela-t-il.

- Mmh, répondit simplement Derek.

Il croisa les bras sur sa poitrine, faisant ainsi gonfler son manteau noir qui le fit paraître plus hirsute que d'habitude, et Stiles comprit qu'il n'avait pas l'intention de bouger. Le cœur cognant dans sa gorge, il osa demander après un bref instant :

- Et le petit … ?

Derek secoua brièvement la tête de droite à gauche en le fixant intensément de ses yeux gris, puis crut bon de préciser :

- J'ai retrouvé que les morceaux dont il n'a pas voulu.

Sous le coup d'une vive émotion, Stiles cacha son visage dans ses mains.

- Putain, souffla-t-il, la voix étouffée. C'est de ma faute ! C'est à cause de cette foutue porte ! Je ne l'ai pas fermé, sinon j'allais pas réussir à la rouvrir … putain !

Il sanglota brièvement mais, fort heureusement, il était davantage en colère qu'attristé et ne pleura donc pas.

- Les gloutons ne s'en prennent jamais aux hommes, déclara Derek sans beaucoup de douceur.

- Oui je sais, Laura me l'a dit ça aussi ! répliqua Stiles avec un geste vif des bras. Sauf que ça m'est arrivé à moi, parce que j'attire toutes les merdes ! Si je reste chez vous, tu paris combien qu'une putain de météorite va nous tomber sur la gueule ?!

Le petit sourire moqueur et amusé qu'afficha Derek fit naître en lui une vague d'indignation et il haussa les épaules en se détournant, puis s'appuya à la clôture pour regarder Katty en train de lécher consciencieusement l'un de ses petits.

- Effectivement, t'as pas eu de chance, reprit Derek sans bouger. Des petits cons ont fait une battue hier soir, jusque tard. J'ai entendu les coups de feu alors je suis sorti voir. En pleine nuit c'est hyper dangereux.

Stiles prit une grande inspiration par les narines puis soupira pour se calmer, mais ne se tourna pas vers lui, même s'il l'écoutait.

- Ces amateurs avaient pourchassé et blessé un glouton jusqu'à la lisière. Jusqu'à chez toi. Il était effrayé. Tout bon chasseur sait qu'il ne faut jamais faire ça, il faut toujours rabattre un animal vers l'intérieur de la forêt et pas vers la ville. Sinon il y a des blessés. Comme hier soir.

- Sauf que là il y a eu un mort ! répliqua Stiles en le regardant.

- Oui. Mais le glouton n'était pas véritablement responsable.

- Ouais, ben j'espère que tu leur as plombé les fesses à ces abrutis !

Derek sourit encore une fois.

- Je me suis contenté de leur foutre une sacrée trouille, dit-il d'un air amusé. Ils ne remettront pas les pieds dans la forêt en pleine nuit avant un long moment.

Lorsqu'il réalisa que Derek n'était absolument pas en colère contre lui mais contre ces chasseurs du dimanche, et qu'il essayait, en plus de ça, de le réconforter, Stiles sentit son cœur se gonfler de reconnaissance et les larmes affluèrent de nouveau. Il baissa la tête et fit mine de se gratter le front pour cacher ses yeux. Malheureusement pour lui – ou heureusement ! – Derek ne fut pas dupe. Il s'approcha. Avança imperceptiblement la main.

Stiles recula en affichant un sourire faussement enjoué et tenta de faire comme s'il n'avait rien remarqué. Et pourtant, il avait foutrement envie d'un câlin, de la chaleur de quelqu'un, d'un peu de douceur désintéressée, bref, il n'aurait rien contre se blottir dans les bras de cet homme qui semblait vivre à une autre époque, avec d'autres codes, mais il s'était imposé des règles en venant ici et il était bien décidé à s'y tenir. Quel intérêt de se rapprocher de quelqu'un alors qu'il allait partir ? Quel intérêt de s'attacher, alors qu'ils seraient finalement séparés ?

- C'est gentil de ne pas m'avoir laissé crever de froid, déclara-t-il.

Derek ne lui répondit que d'un froncement de sourcil. Ses yeux semblaient davantage verts que gris à présent.

- Si selon toi il n'y a plus de danger, je vais retourner chez moi, déclara Stiles d'un ton décidé.

- Tu devrais rester ici un jour ou deux.

- Non. Il ne vaut mieux pas.

Ils se regardèrent. Derek serra les mâchoires, comme s'il avait deviné que Stiles préférait le fuir et se retrouver seul chez lui plutôt qu'à ses côtés, au risque qu'ils se rapprochent. Il sembla s'en vexer. Craignant que ça ne tourne à la dispute, Stiles préféra prendre le parti de la fuite et tenta de passer près de lui pour gagner la sortie.

Derek l'attrapa, évidemment. Sans violence, mais sa main se referma fortement sur son avant-bras. Stiles tenta de se dégager mais il n'y mit pas énormément de volonté et se laissa finalement embrasser en soupirant. De lui-même, jamais il n'aurait accepté de se livrer, et Derek l'avait certainement compris. Mais maintenant qu'il s'abandonnait à la caresse, Stiles ne voulait plus reculer. Il ne tenta même pas de le repousser, au contraire : ses bras se refermèrent sur les épaules larges et ses mains plongèrent dans les épais cheveux noirs. Des jours qu'il avait envie de les caresser.

Comparé à celui de la veille, ce baiser-là était bien plus profond, dominateur aussi. La langue de Derek s'enfonçait dans sa bouche avec une certaine brutalité mais il aima ça immédiatement et répondit en faisant de même, tout en comprenant que la brusquerie de son compagnon signifiait très certainement que lui-même se retenait depuis un petit moment. Il sentit des mains dures et froides lui agripper les hanches et gémit à nouveau.

Malheureusement pour eux, la porte de la grange s'ouvrit et Laura entra en lançant à la cantonade :

- Au fait Stiles ! Je ne te l'ai jamais proposé mais si tu veux tu peux oh !

Evidemment les deux garçons ne se séparèrent pas assez vite alors elle eut tout à fait le temps de voir ce qu'il y avait de plus intéressant à voir. Immédiatement, un sourire de chatte comblée redessina ses lèvres et elle gloussa.

- Faire ça dans la paille c'est d'un romantique ! lança-t-elle d'un ton moqueur.

- La ferme, lui balança son frère en réponse.

- Ça va on se roulait une pelle c'est tout ! répliqua Stiles juste après, rouge de honte.

- Nan mais sur un lit ce serait pas plus confortable ? insista Laura.

- T'es chiante !

Le visage fermé, Derek préféra partir sans rien ajouter. Stiles, malgré lui, le prit comme un lâche abandon et s'offusqua un bref instant qu'il le laisse seul pour affronter Laura et son excitation, sans oublier les questions qui ne manqueraient pas de tomber. La jeune femme ne regarda pas son frère partir tellement elle était concentrée sur son autre victime.

- Je le savais que tu le trouvais sexy ! lança-t-elle vivement.

Derek n'était même pas encore totalement sorti ! Stiles sentait ses joues chauffer atrocement, sans compter qu'il avait encore la tête comme dans du coton.

- Ça n'a rien à voir, répliqua-t-il néanmoins dans un soupir. J'avais besoin de réconfort, c'est tout.

- Mmh. Tu sais ce qui serait encore plus réconfortant ?

Stiles arqua un sourcil et attendit en la regardant fixement dans les yeux. Tout de même, elle n'allait pas oser ?

- Que vous fassiez des galipettes tout nus ! lança la jeune femme avec un grand sourire.

Et si, elle avait osé.

- Non, non, et non ! s'offusqua Stiles.

- Oh arrête s'il te plait ! grogna Laura, agacée. T'en crèves d'envie, et lui aussi. Pourquoi tu ne veux pas ?

- Je te l'ai dit pourquoi !

- Mais !

- Je m'attache toujours trop d'accord ? On va coucher ensemble, ok, bah à tous les coups je vais tomber amoureux comme un imbécile, et puis quand je vais partir j'aurai le cœur en miette, et je mettrai des semaines, voire des mois à m'en remettre ! Ce genre de chose j'ai déjà donné, merci bien, alors c'est non !

- Nan mais si c'est que du sexe ?

- « Que du sexe » ne fait pas partie de mon vocabulaire. J'aimerai bien, crois-moi ! Ce serait plus facile pour moi, pour pas mal de choses ! Mais c'est pas le cas. Coucher juste pour le fun, je ne sais pas faire.

Laura fit la moue un bref moment, en pleine réflexion, puis reprit :

- Je pensais à un truc !

- Attends, je préfère m'assoir avant, répliqua Stiles en soupirant.

La jeune femme rigola.

- Petit con ! Nan, je me disais que ça te ferait du bien d'appeler ton père, non ? Depuis que tu es arrivé ici, tu ne m'as pas demandé une seule fois si tu pouvais utiliser le téléphone.

Stiles ouvrit la bouche sans savoir quoi dire, touché par l'attention.

- Bien sûr tu peux appeler de Noatak depuis le bar ou la poste, mais c'est payant, continua Laura avec un haussement d'épaules. Ça te fera sans doute du bien de lui parler.

- Oui. C'est vrai, tu as raison. Merci.

- Je t'en prie !

Elle passa près de lui en souriant puis s'approcha du matériel entassé non loin mais s'arrêta après quelques pas, se retourna, et lui dit :

- Au fait, aujourd'hui je dois installer mes chiens dans la grange pour l'hiver, alors c'est Derek qui te ramènera chez toi.

Puis elle lui tourna le dos et se mit à siffloter. La chipie !

...

- Salut papa ! lança-t-il dans le combiné avec entrain.

- Stiles ? hésita le Shérif à l'autre bout du fil.

- D'autres personnes sont-elles susceptibles de t'appeler papa ? Aurais-je des frères et sœurs cachés ?

Le rire tendre de son père arracha à Stiles un sourire content. Jusqu'à ce que Laura lui propose, il ne s'était pas douté à quel point il lui avait manqué.

- Alors, quoi de neuf ? demanda-t-il fortement afin de cacher son trouble.

- C'est plutôt à moi de te poser cette question. Comment tu vas ?

- Très bien ! C'est moins calme que ce que j'avais espéré.

- Ah oui ?

- Ouais, j'ai une voisine du genre excitée, elle s'invite toujours chez moi.

- Ah … oui ?

Comprenant le sous-entendu au ton qu'utilisa son père, Stiles sourit.

- Pas ce genre d'invite papa, glissa-t-il d'une voix chantante, ni ce genre d'excitation d'ailleurs.

- Dommage !

Une légère tension s'installa d'un côté comme de l'autre. Aucun des deux n'osait aborder le sujet fâcheux qui avait forcé Stiles à fuir. Ce fut lui qui mit fin au bref silence en demandant :

- Et comment va Scott ?

- Pourquoi tu ne lui as rien dit ? répliqua immédiatement son père, tendu. Tu m'as pourtant dit que tu l'avais prévenu de ton départ.

- Je sais, je suis désolé …

- Désolé ? Est-ce que tu te rends compte de la situation dans laquelle ça m'a mis ?

Stiles soupira et se frotta le front en fermant les yeux. Voilà pourquoi il n'avait pas osé appeler son père une seule fois depuis qu'il était ici. Devinant sans trop de difficulté son état d'esprit, le Shérif s'apaisa.

- Aussi curieux que ça puisse paraître, reprit-il doucement. Il m'a dit qu'il comprenait, et il ne s'est ni énervé, ni senti blessé.

- Il a toujours été trop …

- Trop quoi ?

Soupirant encore, le garçon laissa sa tête tomber en arrière, jusqu'à ce que sa nuque repose sur le dossier de la chaise.

- Excuse-moi, gémit-il. Il m'est arrivé un truc, j'ai eu la trouille de ma vie, je suis un peu sur les nerfs.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? lui demanda son père avec inquiétude.

- Je me suis fait attaquer par ce que j'ai pris pour un ours.

- Un ours ?!

- Non ! C'était qu'un glouton. Rien de grave. J'ai pris un coup de griffe c'est tout. J'avais mal fermé ma porte en allant chercher de l'eau, c'est con parce que …

Il se tut. Puis se mordit la lèvre. Boulette !

- En allant chercher quoi ? lui demanda son père, surpris.

- Rien. Je veux dire …

- En allant chercher de l'eau ? Stiles, je croyais que tu t'étais installé à Noatak ?

- Oui. Enfin, pas tout à fait. Je suis un peu à l'écart de Noatak en fait. Dans une cabane.

- Attends. Qu'est-ce que tu me racontes là ? Une cabane ? Ne me dis pas que tu n'as pas l'eau courante ?

- Ben …

- C'est pour ça que j'ai pas de nouvelles depuis deux mois hein, parce que tu n'as pas l'électricité non plus c'est ça ?

- C'est ça.

Le Shérif poussa un soupir à mi-chemin entre l'agacement et l'amusement.

- Tu m'auras tout fait décidément, gloussa-t-il. Qu'est-ce que t'as eu besoin de faire ça hein ?

- J'en sais rien, répondit Stiles en se penchant jusqu'à poser ses coudes sur ses genoux. Je ne sais pas trop, mais crois-le ou non, ça m'a fait du bien.

- C'est-à-dire ?

Stiles eut un sourire tendre et prit une grande inspiration avant de répondre :

- Tu avais raison, pleurer fait du bien.

- Tu pouvais aussi pleurer à la maison tu sais, contra son père d'un ton moqueur.

- Ne le prends pas mal, mais je pense que j'avais surtout besoin de me retrouver seul.

- Je comprends figure-toi. C'est ce que Scott m'a dit.

Stiles laissa échapper un rire nerveux puis passa ses mains dans ses cheveux. Quelques mèches retombèrent devant ses yeux.

- J'ai grave besoin d'une coupe de cheveux ! lança-t-il sans réfléchir dans le téléphone.

Ils parlèrent encore plusieurs minutes sans que Scott ne soit de nouveau évoqué. Son père semblait enfin comprendre qu'il avait besoin d'espace pour se confronter lui-même à sa responsabilité sans avoir à entendre partout autour de lui que ce n'était pas de sa faute et qu'il n'avait pas à se sentir autant coupable. En réalité, ce genre de phrase dite et redite à répétition ne l'avait absolument pas aidé, au contraire, car il avait surtout eu l'impression que les gens ne comprenaient pas ses sentiments. Certains, comme son propre père, avaient même fini par s'agacer de son comportement et de la culpabilité qu'il portait comme un fardeau. Il avait eu besoin de respirer. De se retrouver dans un endroit où personne n'allait le regarder en pensant qu'il en rajoutait, alors que, dans toute cette histoire, ce n'était pas lui la victime.

Finalement, il promit à son père de lui téléphoner plus régulièrement puis raccrocha et décida de s'occuper de ses blessures. Il retourna dans la chambre en emportant avec lui la trousse de soin trouvée sur la table du salon, afin d'être sûr de ne pas se faire surprendre par ses hôtes le pantalon baissé. Quoi que, depuis l'intervention de Laura dans la grange, Derek avait tout bonnement disparu. Un vrai fantôme.

Il retira donc le pantalon de trekking qu'il avait chipé dans l'armoire, puis celui en coton qu'il portait en-dessous et avec lequel il avait dormi. Ses mollets engoncés dans les bandages lui parurent brusquement effroyablement pâles et minces dans la lumière crue de cette journée blanche, et il grimaça avant de s'assoir en tailleur sur le lit. Vraiment, il allait devoir manger plus que ça où son père allait récupérer un cadavre ambulant !

Sous l'une de ses cuisses, il sentit quelque chose de dur. Laura avait oublié l'encyclopédie sur son matelas, mais la couverture étant brune sur les fourrures brunes également, il ne l'avait pas vu. Il l'écarta légèrement de lui, ramena ses jambes sur les couvertures et les croisa pour accéder à ses mollets, tout ça en grimaçant tant elles étaient raides, et retira bandages et compresses.

Heureusement, il ne s'agissait pas de coton mais de tissu. S'il dut serrer les dents en les retirant car cela avait légèrement collé aux plaies qui se refermaient à peine, il n'y eut aucun résidu gênant. Le tout semblait propre.

Il désinfecta en sifflant de douleur – la bouteille dans la trousse n'était pas de l'antiseptique comme il en achetait en pharmacie mais de l'alcool à quatre-vingt-dix ! – puis remit des compresses propres et refit les bandages avant d'enfiler à nouveau le pantalon trop large en coton gris. Pour finir, il ramena le pull sur son épaule droite qui s'était à nouveau dénudée puis soupira et regarda dehors. Le paysage était tellement blanc qu'il plissa les yeux avant de finalement se détourner. Et maintenant ?

Il avait très envie de sortir pour aider Laura avec ses chiens, c'était quand même la moindre des choses pour la remercier de tout ce qu'elle faisait pour lui, mais il commençait à avoir mal à la tête et ses yeux lui piquaient. Avec la nuit difficile qu'il avait eue, rien d'étonnant à ce qu'il soit fatigué.

Refusant de s'endormir en pleine journée mais bien conscient que Laura allait l'enguirlander s'il ressortait, il prit donc le livre pour le feuilleter. Apparemment, il s'agissait d'une sorte de dictionnaire concernant l'Alaska, sa faune, sa flore et son histoire, pour tous les initiés comme les débutants. Evidemment, très vite il se rendit au chapitre concernant le folklore et, plus particulièrement les légendes. Malheureusement, celle d'Amarok était assez pauvre, et il n'apprit que bien peu de choses : apparemment, ce loup géant aidait parfois les humains en veillant à ce que ses frères loups maintiennent les troupeaux de caribous en bonne santé en ne s'attaquant qu'aux animaux faibles et malades – une bonne façon, d'après ce qu'il comprit, de justifier la sélection naturelle, puisque les animaux malades évoqués n'étaient, pour les loups, que des proies plus faciles à attraper – mais il découvrit aussi qu'Amarok était le plus souvent décrit comme une bête gigantesque dévorant les chasseurs assez imprudents pour sortir chasser seuls la nuit.

Dès qu'il lut ça, Stiles sentit son cœur manquer un battement avant de s'emballer. Derek lui avait dit lui-même être sorti cette nuit après avoir entendu des coups de feu. Des chasseurs amateurs qui n'avaient pas su s'y prendre et … à qui il avait fait si peur qu'ils ne risquaient pas de se rendre à nouveau en forêt de sitôt. Bon, au moins cela voulait dire qu'il ne les avait pas dévorés mais …

Tout en se léchant la lèvre, il baissa de nouveau les yeux sur le livre pour continuer sa lecture. Il haussa les sourcils d'étonnement en apprenant que, contrairement aux européens, les Inuits et les Amérindiens voyaient le loup de manière positive en tant que prédateur régulant la population de la forêt – des sortes de gardiens, autrement dit – mais aussi en tant qu'esprits puissants protégeant les personnes qui le méritaient. Plus communément, « Amarok » était le nom donné au loup arctique. Des animaux presque essentiellement blancs donc. Alors pourquoi celui qu'il voyait parfois était-il noir ?

- Intéressant ?

Stiles sursauta en poussant un petit cri grotesque, du genre :

- Gwaha !

Nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisé, Derek haussa un sourcil d'étonnement et afficha un sourire moqueur.

- Merde, souffla Stiles, tu m'as foutu la trouille ! Mais par où t'es passé ?

- Bah par la porte. Je ne me suis pas téléporté.

- Nan mais je ne t'ai pas !

Il pouffa de rire en comprenant que Derek venait de le taquiner, puis dit :

- T'es vraiment con.

De fait, il était effectivement tellement plongé dans le livre qu'il n'avait strictement rien entendu.

- Je lisais ce qu'il y a d'écrit sur Amarok, déclara-t-il avant de se souvenir que Derek n'aimait pas particulièrement être appelé ainsi.

Alors il se mordit la lèvre en fixant l'homme dans les yeux. Ce dernier eut un froncement de sourcil peu chaleureux mais ne répondit rien, se contentant de le regarder en silence. Ses yeux gris-bleus quittèrent son visage un bref instant pour glisser sur le reste de sa personne mais aucune émotion ne transparut sur son visage. Gêné, Stiles recouvrit son épaule, car le pull avait encore glissé, et se redressa avant de passer une main nerveuse dans ses cheveux afin de repousser les mèches qui recouvraient son front. Habillé ainsi de vêtements trop grands, les cheveux dans les yeux, assit sur un tas de fourrure et penché sur un livre qui reposait sur ses jambes croisées, il avait l'air de quoi ?! Bonjour le sex appeal.

- Je te ramène chez toi, déclara brutalement Derek.

- Déjà ? répliqua Stiles, confus. Je veux dire, Laura doit avoir besoin d'aide avec les chiens non ?

- Elle peut se débrouiller. Et le glouton s'est attaqué à la porte de ton garage, il a dû sentir la viande d'élan dans la glacière. Il n'a pas réussi à entrer mais ses griffes ont fait pas mal de dégâts, je voudrai essayer de consolider en clouant des planches dessus.

- Euh … ok. Mais tu sais, je sais me débrouiller avec un marteau, je pourrai le faire.

Derek pouffa et lança, incisif :

- Si je te mets un marteau dans les mains tu vas te péter tous les doigts ! C'est comme te laisser avec une hache.

- Nan mais ça va bien avec la hache ! C'était au début, maintenant je sais faire !

- Habille-toi, on y va.

Agacé, Stiles soupira et referma brusquement le livre, faisant résonner un claquement dans toute la pièce, puis se leva vivement en se plaignant que le frère était un dictateur pire que la sœur. Dans sa précipitation, il ne remarqua pas que le pull avait de nouveau glissé, mais vers l'avant cette fois, dévoilant sa gorge et le haut de sa poitrine lorsqu'il se pencha pour récupérer ses chaussettes en laine, offrant, par la même occasion, une belle vue sur ses fesses dont le pantalon en coton dessina clairement la silhouette. Lorsqu'il se redressa sans cesser de se plaindre à qui mieux-mieux, il constata que Derek, toujours appuyé à la porte et les bras toujours croisés, avait fermé les yeux et paraissait légèrement … crispé.

- Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda Stiles.

- Rien, gronda l'autre en réponse.

Puis il fit volte-face et se rendit dans la pièce d'à côté, le laissant seul. Stiles arqua un sourcil, puis regarda sans comprendre les chaussettes qu'il tenait.

- Bon tu te dépêches ?! lança Derek depuis le salon.

- Ça va ça va j'arrive une minute !


...

Est-ce que ça sert à quelque chose si je vous dis que je suis désolée ? :(

J'ai essayé de résister à la tentation pourtant mèèèèèèèè ... vous me connaissez maintenant ! Ca ne peut pas rester tout mignon trop longtemps avec moi :(

Quand même, vous avez eu des infos sur Scott non ? Et vous ne trouvez pas que Derek avait l'air pressé de raccompagner Stiles chez lui ? (meuh non, je ne me cherche pas d'excuse, non non non !)

Allez, sans rancunes ?

Bisous ! Et merci encore et encore et encore pour vos mots géniaux, j'adore les lire et vous répondre :3 (chap 10 le 1er octobre ^^)

Petit mot de la fin : RIP Amarok !

*s'enfuit en courant*