13
Durant les jours qui s'écoulèrent ensuite, Derek ne cessa pas de lui rendre visite. Si, au début, Stiles en ressentit beaucoup de gêne et un peu de culpabilité, il finit par tout envoyer aux orties. Quelle importance qu'il prenne ou non un peu de bon temps avec un homme qui en avait autant besoin que lui ?
Derek était quelqu'un de difficile qu'il fallait prendre garde à ne pas froisser. A côté de ça, il était aussi digne de confiance. Laura lui avait dit un jour qu'il pouvait compter sur lui, et Stiles savait à présent à quel point c'était vrai. Le garde forestier ne s'invitait pas seulement chez lui pour qu'ils couchent parfois ensemble, il venait également pour l'aider, s'assurer qu'il n'ait besoin de rien et qu'il ne soit pas en danger. Il lui apprit à allumer et nourrir correctement son feu de cheminée, à identifier les traces autour de chez lui, qu'elles soient animales ou humaines, à se repérer afin de rentrer sans danger si jamais le jour tombait sans qu'il n'y ait fait attention, de même qu'à poser des collets.
Au début, Stiles s'étonna qu'il en ait le droit. Son compagnon lui apprit alors que la cabane de Ahtna appartenait à une petite concession de trappeur qu'il n'avait jamais cédée. Certes, il ne chassait plus lui-même car il ne vivait plus à Noatak, mais ainsi les locataires pouvaient, à l'occasion, si l'hiver était trop rude, attraper quelques lapins ou lemmings pour ne manquer de rien. Mais Stiles ne s'y risqua jamais. Attraper un animal puis le tuer, le dépecer, le vider, le découper ? La simple idée lui donnait la nausée. Evidemment, Derek ne manqua pas de se moquer de lui en affirmant que, lorsqu'il aurait le ventre vide, ce genre de considération lui paraîtrait bien futile.
Puis, Derek cessa de venir. Il le prévint un jour qu'il lui fallait partir en forêt quelques semaines, dans une cabane de trappe à des kilomètres de là, afin de surveiller les lignes plus au nord. Stiles se retrouva donc seul. Il eut à nouveau froid la nuit, craignit à nouveau de manquer de bois et de nourriture. La neige était désormais trop haute, trop épaisse et trop traîtresse pour qu'il se risque au moindre voyage. Laura vint lui rendre visite deux ou trois fois avec ses chiens, à bord de son traineau, mais ne pouvait chaque fois rester trop longtemps.
Noatak n'était pas assez au nord pour être privée de soleil durant l'hiver, néanmoins le jour ne s'attardait que quelques heures, guère plus. Et la nuit était incroyablement profonde. Stiles vécu cette période dans une sorte de léthargie, comme si son esprit hibernait. Il pensait peu, ce qui n'était habituellement pas son genre, et lorsqu'il le faisait, cela concernait surtout Derek. Il ne cessait de se demander si tout se passait bien pour lui, au milieu des bois, sans se douter qu'il était lui-même, à peu de choses près, dans la même situation.
Noël vint. Stiles le passa seul. Cela le toucha plus qu'il ne l'aurait voulu. Jusqu'à présent, il avait toujours passé le réveillon avec son père, son grand-père sénile lorsque ce dernier ne les envoyait pas méchamment paître, avant de fêter le nouvel an avec Scott.
Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il repensa à son meilleur ami, après des jours à ne se soucier que de Derek. Il l'encaissa plus douloureusement et plus difficilement que le coup de poing de Murphy. Il n'avait pas le droit. Pas le droit d'oublier ce qu'il avait fait, pas le droit de mettre de côté ce qui était arrivé par sa faute. A cause de son inquiétude pour son amant, il en oubliait ses erreurs et son meilleur ami. Ce n'était pas ce qu'il était venu chercher ! En venant ici, ce qu'il voulait c'était tout confronter.
C'est le lendemain de Noël qu'il réalisa tout ça. Certes, il ne s'était pas attaché à Derek comme il l'avait craint – entendez par là qu'il n'était pas amoureux – néanmoins, son nouvel amant occupait toutes ses pensées. Il était devenu terriblement dépendant de lui. Parce qu'il appréciait sa compagnie, ses mains chaudes, son air bougon, sa façon sauvage de l'envoyer bouler alors que, lorsqu'il s'adoucissait, il devenait si prévenant et tendre.
Son souffle se coupa lorsqu'il eut terminé de se dire tout ça et il jura. Bordel, mais bien sûr qu'il était en train de tomber amoureux ! C'était impossible autrement.
Depuis l'accident, toutes les personnes autour de lui n'avaient cessé de lui répéter qu'il n'était responsable de rien, sans comprendre réellement ce qu'il ressentait. Bien sûr, elles avaient toutes fait ça pour tenter de l'aider, mais finalement tout le monde s'était agacé de cette tendance qu'il avait à se sentir coupable, encore et toujours. En vérité, Derek était le premier à prendre véritablement soin de lui depuis que tout ceci était arrivé. Il ne lui avait jamais posé aucune question sur les raisons qui l'avaient poussé à s'exiler jusqu'ici, ne lui demandait jamais rien. Il était simplement là, à ses côtés, présence rassurante qui ne manquait pas de l'engueuler dès qu'il sortait sans ses gants.
Il fallait qu'il y mette un terme avant que ça ne se complique.
Laura et Derek revinrent le voir près de dix jours après Noël. Presque un mois que les deux amants ne s'étaient pas vus.
- Joyeux Noël ! cria la jeune femme, tout sourire. Regarde, on t'a apporté un cadeau.
Dans ses bras couina un chiot.
- Ah non ! s'écria Stiles en faisant un pas en arrière dans son salon. Pas encore, hors de question !
- La pauvre, elle est orpheline ! tenta son amie avec une moue déçue.
- Tu ne m'auras pas avec du chantage affectif.
Derek entra derrière sa sœur et déclara :
- Je t'amène quelqu'un.
Stiles se raidit lorsqu'un ours énorme passa la porte derrière ses voisins.
- B'jour M'sieur Stiles ! le salua joyeusement ledit ours.
- Ahtna ! répliqua Stiles, heureux. Bonjour ! Ça me fait plaisir de vous revoir !
- Moi aussi M'sieur Stiles, moi aussi !
Le jeune homme vint vers le nouveau venu pour lui serrer la main, véritablement heureux de le revoir. Un énorme sourire ravi étirait la bouche de Ahtna et ridait ses yeux en amande. Profitant qu'il soit près d'elle, Laura lui fourra le bébé chien dans les bras en disant :
- Elle est mignonne, regarde !
Stiles tenta de protester, en vain. Le chiot avait une patte dans le plâtre et couina de douleur en lui lançant un regard affreusement triste lorsqu'il tenta de le rendre. Il soupira. Pas comme ça, pas après Amarok !
- Z'êtes son dernier espoir M'sieur Stiles, déclara Ahtna en retirant son épaisse chapka.
- Qu'est-ce qui lui est arrivé ? demanda le jeune homme.
- On a croisé Ahtna en ville, il allait voir l'un de ses amis, un vieil éleveur du coin, répondit Laura.
- Un type dur, l'appuya Ahtna. Mais un sacré bon éleveur, ça oui !
- Ses chiens sont superbes. C'est à lui que j'ai acheté mes premiers coureurs. L'ennui, c'est qu'il n'a pas de cœur.
Derek, debout dans un coin, silencieux, regardait Stiles qui caressait machinalement la petite chienne sans rien dire. Le jeune homme, concentré sur ce que lui disait Laura, ne se rendait compte de rien.
- Pendant qu'on était là-bas, la petite s'est coincée la patte dans le grillage, reprit Laura. Elle se l'est cassé en tentant de se déloger. Il allait la tuer alors je l'ai prise.
- La tuer ?! rétorqua vivement Stiles, ébahi. Pour une patte cassée ?!
S- i ça ne se ressoude pas correctement, cette petite ne pourra jamais courir. Et lui, il ne s'embarrasse pas des blessés. Je n'allais pas la laisser ! Je pensais que Katy accepterait de s'en occuper, mais elle l'a rejetée. Comme je suis à fond dans les entraînements, je ne vais pas pouvoir veiller sur elle. Il n'y a plus que toi.
- Tu m'as fait la même chose la première fois !
- Ce sera différent là ! Elle est sevrée, tu n'auras qu'à faire gaffe à ce qu'elle ne se fasse pas plus mal et qu'elle mange. C'est tout !
Stiles soupira puis baissa les yeux sur le petit chien. Ce dernier avait posé la tête sur son bras, appréciant les caresses qu'il lui faisait. Ses yeux se fermaient lentement. Sa respiration calme et régulière prouvait qu'il se sentait bien là où il était, au chaud et en sécurité.
- Ça va mal finir encore, grommela-t-il.
- Mais non, sourit Laura. Tout ira bien.
Elle se pencha et administra une petite caresse au chiot qui remua un peu la queue.
- Elle est adorable en plus, déclara-t-elle. Une gentille natane.
- Elle s'appelle comment ? demanda aussitôt Stiles à son amie.
- Hein ?
- Atane tu as dit ?
Laura gloussa.
- Non M'sieur Stiles ! lança Ahtna d'un ton jovial. Natane par chez nous ça veut dire petite fille.
- C'est joli, répliqua Stiles.
- C'est plus affectueux qu'autre chose, s'amusa Laura.
- Et alors ?! Je ne vais pas me casser le dos à chercher pendant des jours. Elle s'appellera Natane, un point c'est tout. Des objections ?
Ahtna fit signe que non pendant que Laura adressait au jeune homme un sourire de conspiratrice. Quant à Derek, il était toujours muet et immobile dans son coin.
- Tu l'as fait exprès, s'agaça Stiles face à son amie.
- Oui, rétorqua cette dernière d'un air ravi. Je le savais que tu ne résisterais pas à sa jolie petite bouille. Elle est propre, pas trop bruyante.
Il la foudroya du regard.
- Arrête ! lui lança-t-elle. Si tu veux tout savoir, c'est Derek qui a proposé qu'on te la laisse.
Stiles se tourna enfin vers son amant, qui lui renvoya un regard des plus innocents. Mais avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, Natane se mit à gigoter dans ses bras. Craignant de lui faire mal, il la déposa au sol. Aussitôt, elle se mit à parcourir son nouveau foyer la truffe au sol, la patte arrière droite traînant un peu derrière les autres. Apparemment, elle n'arrivait pas à composer avec son plâtre, cela devait donc être très récent.
- Et j'ai ramené ça pour vous M'sieur Stiles ! déclara soudainement Ahtna. Fabrication maison !
Ce disant, il sortit de sous ses épaisses fourrures une bouteille sensiblement identique à celle qu'il lui avait laissé ici en cadeau à son arrivée. Stiles tenta par tous les moyens de cacher sa grimace puis le remercia, ce qui sembla ravir son visiteur. Derek sourit discrètement.
Parce que la nuit tombait vite, ils ne restèrent pas longtemps. Derek raconta brièvement ce que fut son séjour de trois semaines au milieu de la réserve, à patrouiller tous les jours, avant que l'un de ses collègues ne vienne le remplacer. Il ressemblait trait pour trait à cet homme brutal que Stiles avait rencontré des mois plus tôt : manifestement, il ne disposait pas de miroir là où il avait vécu ces dernières semaines, et n'avait donc pas pris la peine de se raser. Ses cheveux, qui avaient énormément poussé, partaient dans tous les sens et une barbe broussailleuse recouvrait la moitié de son visage.
- Les routes sont praticables ? demanda Stiles un peu avant leur départ.
- Limite, répondit Laura. On est resté bloqués un moment, on n'arrivait pas à dégager la motoneige. Si tu te risques à aller en ville, tu vas te planter, vaut mieux pas. Tu as besoin de quelque chose ?
- Un peu de vivre, et je ne vais pas tarder à manquer de bois. J'ai passé une commande au comptoir mais personne n'est venu me livrer.
- Pas facile de faire le trajet en camion jusqu'ici.
- Tu n'as pas installé de collet, hein ? demanda Derek au jeune homme.
- Non, bougonna celui-ci. Je t'avais dit que je ne le ferai pas !
- N'hésite pas à débiter quelques sapins à côté si tu n'as pas assez de buches.
- J'ai le droit ?
- Normalement non, mais étant donné que c'est moi le patrouilleur du secteur et que je t'autorise à le faire, où est le problème ?
Stiles se renfrogna un peu puis rougit lorsqu'il vit le regard amusé de Laura qui les écoutait.
- Je reviendrai avec un peu d'élan, il nous en reste, déclara Derek l'air de rien.
- Merci, souffla Stiles.
L'air satisfait de Laura l'agaçait quelque peu, et il était déjà nerveux à la simple idée que Derek vienne seul chez lui. Ce qui était complètement idiot puisque, avant que son amant ne parte au milieu des bois, ils s'étaient retrouvés seuls dans cette cabane une dizaine de fois. Il appréhendait clairement cette discussion.
Ses invités repartirent alors que le soir tombait. Dehors, la température avoisinait les moins trente. La neige était recouverte de glace et de givre glissant. Les arbres non loin de la cabane scintillaient sous les derniers rayons pâles du soleil.
Stiles regarda disparaître les trois motoneiges puis resta dehors à contempler le paysage, écoutant décroître les moteurs rugissants des véhicules dans le silence de l'hiver. Un couinement inquiet le fit se retourner. Natane, sur le seuil de la porte qu'il avait laissé entrouverte, osa déposer sur la neige glacée l'une de ses petites pattes. Elle la retira aussitôt puis couina encore et, malhabile, osa quelques pas en avant puis en arrière, remuant la queue. Manifestement, elle n'appréciait pas de rester seule. Stiles revint sur ses pas et rentra se mettre au chaud.
...
Deux autres jours s'écoulèrent sans que Derek ne se montre.
Ce matin-là, Stiles décida de sortir un peu, histoire d'évacuer son stress. L'air froid, coupant et agressif, lui fit du bien. Il s'en emplit les poumons jusqu'à avoir mal. Malheureusement, à peine avait-il ouvert la porte que Natane se mit à couiner.
Elle était avec lui depuis peu de temps, néanmoins il pouvait déjà dire que cette petite détestait être seule. Elle ne cessait de le suivre partout dans la cabane, et il savait que seule sa patte plâtrée l'avait empêché de sauter sur son lit chaque nuit. Parce qu'il n'avait jamais supporté d'entendre un animal pleurer, il la prit avec lui.
D'abord, elle resta sagement dans ses bras puis, à mesure que la curiosité remplaçait la peur, elle se mit à gigoter et à gémir pour descendre.
- Tiens-toi tranquille, lui dit Stiles, inquiet de lui faire mal s'il la serrait trop fort.
Il était hors de question pour lui de la déposer par terre car un bon mètre de neige recouvrait absolument tout. Lui-même s'enfonçait dedans jusqu'au-dessus des genoux. Toutefois, Natane, à force de se débattre, finit par tomber. Elle s'enfonça aussitôt dans la poudreuse, créant dedans un trou profond d'où ne tardèrent pas à s'élever des couinements indignés. Incapable de s'en empêcher, Stiles rit de bon cœur de la déconvenue de sa nouvelle colocataire puis la récupéra. Recouverte de neige collante qui se transforma vite en eau froide, la petite se garda bien de recommencer. Prudente mais curieuse néanmoins, elle se mit à regarder et renifler partout autour d'elle, bien en sécurité dans les bras de Stiles qui lui fit faire ainsi le tour du propriétaire, jusqu'à la lisière de la forêt.
Il avait passé les premiers arbres lorsque le loup se mit à hurler. Immobile, l'oreille tendue, Stiles regarda parmi les sapins qui se resserraient vite. Il faisait trop sombre, malheureusement. Aussi figée que lui, Natane écoutait tout autant. Ses deux petites pattes de devant, posées sur l'avant-bras de Stiles, se mirent à trembler. Le jeune homme lui caressa doucement la tête pour la rassurer. Le loup hurlait toujours. Il sourit.
- Bonjour à toi aussi ! cria-t-il soudainement.
Sa voix, répercutée par les arbres, s'enfonça dans la réserve. Le loup se tut. Evidemment, durant l'absence de Derek, il ne s'était pas manifesté une seule fois, Stiles l'avait bien remarqué.
Il n'avait jamais évoqué ce sujet avec lui. Il avait trop peur de passer pour un idiot. Et s'il se trompait ? Et si la solitude lui faisait voir un mystère là où il n'y en avait pas ? C'était trop risqué de parler de ce genre de chose. D'autant que Laura, le jour où elle lui avait fait faire un tour en traineau, l'avait fait douter de ses déductions.
L'ennui s'il mettait un terme à cette relation avec Derek, c'est qu'il aurait encore moins l'occasion de le cuisiner. Devinant que le loup, peu importe qui il soit, ne hurlerait plus, il fit demi-tour vers la cabane puis déposa Natane à l'intérieur. Ravie de cette expédition, la petite fonça vers sa gamelle sans se soucier qu'il ressorte. Avec son seau, Stiles s'éloigna un peu et fit le plein de neige. Il ne s'en servait évidemment pas pour cuisiner, mais l'eau qu'il récoltait ainsi, une fois brûlante, était parfaite pour sa toilette.
Accroupi, sa pelle à la main, il fut pris d'un pressentiment et releva la tête. À quelques mètres de lui, immobile, le loup noir le fixait de ses yeux clairs et lumineux. Les oreilles droites et la queue basse, il n'était absolument pas agressif. Peut-être un peu curieux. Stiles déglutit, redressa un peu le menton.
- Derek ? demanda-t-il tout bas avec l'impression d'être parfaitement idiot.
En réponse, le loup baissa le museau et renifla, puis creusa légèrement la neige sans plus se soucier de lui. Assurément, un animal sauvage ne se serait jamais conduit comme ça !
- Je sais que c'est toi ! lança Stiles, plus sûr de lui.
Le prédateur le regarda à nouveau et pencha légèrement la tête sur le côté, interrogatif, manifestement surpris qu'il lui parle. Sa queue, timidement, remua. Une fois à droite, une fois à gauche, une deuxième fois à droite, puis s'immobilisa à nouveau. Stiles sentait son cœur battre follement d'excitation. Alors, il avait raison ? Derek et ce loup ne faisaient qu'un ?! Il sourit.
- C'est bon Derek, reprit-il en douceur. Viens.
Il tendit la main. Le loup sortit la langue et son souffle se cristallisa dans l'air froid. Sa queue bougea à nouveau.
- À qui tu parles ? lança brusquement une voix sur sa droite.
Stiles glapit de peur, sursauta puis glissa en tentant de se relever et tomba sur les fesses. Derek, debout sur la bute, enfoncé dans la neige jusqu'aux tibias, son fusil à l'épaule, venait d'émerger de la forêt. Il le fixait d'un regard incroyablement gris, les sourcils froncés, l'air perplexe.
- Je…, hésita Stiles, le cœur affolé. Tu… ?! Tu n'es pas… ?
Le loup bougea. Stiles ramena ses jambes vers lui lorsque l'animal passa à ses côtés, puis le suivit des yeux tandis qu'il trottinait l'air de rien vers Derek, qui lui caressa très brièvement l'échine. Sans s'arrêter, il continua sa route et disparut parmi les arbres. Stiles lança :
- Bordel j'ai vraiment cru que… !
Lorsqu'il vit la lueur moqueuse dans le regard de son ami, il se renfrogna.
- Oh ça va hein ! s'exclama-t-il.
- C'était amusant de te voir te poser des questions, répliqua Derek en venant vers lui. Tu as vraiment cru que je me transformais en loup ?
- Je ne répondrai pas à cette question.
- Laura aussi, ça la faisait bien rire.
- Je t'emmerde.
Derek lui tendit tout de même la main pour l'aider à se relever, tenant de l'autre la lanière de son fusil pour ne pas qu'il lui glisse de l'épaule. Remis sur ses pieds, Stiles s'épousseta un peu histoire de ne pas être obligé de le regarder tout de suite.
- Tu es pote avec un loup toi ?
- C'était soit ça soit être pote avec Murphy et sa bande, donc bon, contra instantanément Derek.
Stiles gloussa.
- Et c'est une louve, précisa brusquement son compagnon.
- Oh ?
- Mmh.
- Elle s'appelle comment ?
- Nushka. C'est mon odeur qui l'a attirée jusqu'ici. Elle me suit tout le temps.
- Tu n'avais pas l'intention de me le dire évidemment. Tu as préféré attendre que je me rende ridicule.
- On s'amuse comme on peut.
C'est à cet instant que Stiles remarqua le sac à dos que portait Derek.
- C'est pour moi ? demanda-t-il.
- Oui, je t'ai ramené des vivres.
- Cool, merci. Donne-les-moi tout de suite, je vais les mettre dans la glacière.
Pendant que Derek faisait glisser son sac de ses épaules, Stiles se permit de jeter un regard vers les arbres. Les traces de pattes de l'animal étaient presque invisibles sur la neige dure.
Bien sûr, il était déçu. Il avait fini par croire, malgré lui, aux pouvoirs de la légende d'Amarok. Que Derek soit réellement capable de se transformer en loup grâce à ce manteau lui avait donné des frissons chaque fois qu'il y pensait lorsqu'ils faisaient l'amour.
Effroyablement gêné par le chemin qu'avaient pris ses pensées, Stiles attrapa sans rien dire le sac qu'il lui tendait et partit aussitôt vers le garage. Il avait envie de se jeter dans la neige pour s'y enfoncer et disparaître ! Comment avait-il pu croire un seul instant que ce truc puisse exister ?!
Derek ne le suivit pas dans le garage, il put donc remplir l'énorme glacière tranquillement sans être obligé de supporter les moqueries.
Lorsqu'il ressortit, son compagnon s'était retourné et semblait regarder l'horizon. Stiles suivit la direction de son regard et vit, à une dizaine de mètres, que le loup avait fait demi-tour. Allongé là où Derek s'était tenu quelques minutes avant, la langue pendante, il regardait au loin, les oreilles dressées.
- Je pourrais la caresser un jour ? demanda-t-il sans quitter l'animal des yeux.
- Je ne pense pas, répondit Derek. Elle n'est pas totalement loup mais elle est très sauvage. Ne t'y risque pas, elle pourrait te mordre.
- Pas totalement loup ? C'est-à-dire ?
- Sa mère était à moitié malamute.
- Ah bon… Comment ça se fait que tu te promènes avec un loup toi ?
Derek haussa les épaules sans répondre. C'est à cet instant que Stiles se rendit compte que son compagnon semblait gêné. Il prenait garde à ne pas croiser son regard et une expression grave redessinait ses traits. Stiles arqua un sourcil, surpris.
- Ça n'a pas l'air d'aller, lança-t-il, prudent. Il s'est passé quelque chose ?
- Pas spécialement, répondit son compagnon d'un ton brusque. Mais me retrouver seul m'a fait du bien.
- Ah bon.
Stiles ne dit rien de plus. C'était délicat de répondre à ça. Et puis, tout à coup, il se vexa, avant de tenter de se convaincre que ça ne lui faisait rien. Avec un peu de chance, tel qu'il le pressentait, ce serait Derek qui …
- Je reviendrai voir si tu as besoin de quelque chose, déclara ce dernier.
- Ok, merci, répondit simplement Stiles.
Le garde-chasse le laissa là et s'en repartit vers la forêt. Lorsqu'il fut presque hors de vue, Nushka se releva et trottina pour le rejoindre.
Stiles regarda l'animal disparaître, le cœur serré. Il n'avait pas bien compris ce qu'il venait de se passer pour être honnête. Hormis que Derek voulait clairement prendre ses distances avec lui évidemment.
Pensif, il retourna chez lui se mettre au chaud. Natane l'accueillit avec joie.
A bien y réfléchir, peut-être Derek avait-il envie de retrouver sa liberté. Il s'était énormément occupé de lui, s'était invité chez lui presque tous les jours pour s'assurer qu'il ne manquait de rien, et Stiles n'oubliait pas que, lorsqu'ils s'étaient rencontrés, cet homme était un véritable animal sauvage, distant, grognon.
Comme lui, finalement. Quelqu'un qui désirait être seul. Il soupira. Il était soulagé et triste à la fois.
Bien sûr, ils s'étaient attachés l'un à l'autre, et il ne doutait pas de ressentir des sentiments pour Derek, mais c'était mieux ainsi. D'ici trois mois, il repartirait chez lui, c'était plus sage d'arrêter. D'autant que c'était ce qu'il avait lui-même voulu. Et il lui fallait penser à Scott, il lui fallait souffrir avec lui.
...
Après une semaine, Laura apparut à bord de son traineau. Stiles entendit aboyer les chiens bien avant qu'elle n'apparaisse et sortit l'accueillir sans prendre le temps d'enfiler son bonnet, son écharpe et ses gants. Seulement vêtu de son épais manteau, il avait l'impression que le froid tentait de le transformer en statue.
Dès que le traineau fut arrêté, Laura en descendit et vint vers lui à grands pas.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé avec Derek ? lança-t-elle sans préambule.
Stiles ouvrit la bouche mais n'eut pas le temps de répondre, car son amie lui demanda encore :
- Vous vous êtes disputés ?
- Non, répondit Stiles en claquant des dents, surpris. Pourquoi ?
- C'est pas vrai quelle tête de lard celui-là !
- Hein ?
Laura soupira, apparemment en colère, mais il devina qu'il y avait également beaucoup d'inquiétude. C'était bien la première fois qu'il la voyait si peu rassurée.
- Ça fait plus d'une semaine qu'il n'est pas revenu, avoua la jeune femme. Je commence à baliser.
- Tu déconnes ?! répliqua Stiles, étonné.
- Bah non.
- Mais … il est peut-être parti patrouiller ?
Son amie soupira, puis poussa un grognement énervé.
- Il me prévient toujours à l'avance, dit-elle d'une voix gémissante. Et de toute façon il a un emploi du temps à respecter, normalement il était censé rester à Noatak jusqu'à mars, mais ses collègues non plus ne l'ont pas vu depuis des jours et maintenant ils sont embêtés. En plus, d'habitude il prend toujours des affaires avec lui, un sac, de quoi manger. Là, que dalle ! La dernière fois que je l'ai vu il partait chez toi, depuis plus rien !
- C'est…
Mais Stiles ne savait pas quoi dire. C'était la première fois qu'il voyait Laura dans cet état, elle qui était normalement si insouciante et joviale. Qu'elle se fasse tant de mourrons pour son frère alors qu'elle avait l'habitude de le voir partir en forêt pendant des jours était effrayant.
- Tu es sûr qu'il ne s'est rien passé ? lui demanda encore son amie.
- Il ne s'est pas rien passé, répliqua le jeune homme. Tu m'as demandé si on s'était disputé, je t'ai dit non.
- Donc il s'est passé quelque chose ?!
- Plus ou moins. Je ne suis pas bien sûr.
Stiles avait les dents qui claquaient si fort qu'il peinait à parler et ses doigts étaient déjà insensibles.
- Bon, rentrons, tu vas me raconter ça ! lança la jeune femme en lui prenant le bras.
- Et les chiens ? répliqua Stiles.
- Ils attendront.
Derrière eux, voyant leur musher s'éloigner, les malamutes se mirent à aboyer. Néanmoins, ils ne tentèrent pas de tirer le traineau à l'arrêt.
Une fois à l'intérieur, les deux amis discutèrent. Stiles raconta, en se réchauffant, la scène de la révélation de l'existence de Nushka, puis la discussion malaisante qui avait suivi.
- C'est pas vrai, gémit Laura. Je pensais que…
Elle soupira. Stiles n'avait évidemment pas manqué de trouver Derek étrange ce jour-là, mais il n'y avait pas pensé outre mesure. Car que ce soit son compagnon qui décide de tout arrêter l'avait plutôt arrangé. Toutefois, là, en face de Laura, il ne put retenir son indécrottable curiosité.
- Qu'est-ce qu'il a ? Il lui est arrivé quelque chose ? demanda-t-il en s'asseyant près d'elle.
- Oui, hésita son amie. Je ne sais pas si…
Elle sembla peser le pour et le contre avant de finalement grogner, agacée.
- Il est chiant ! lança-t-elle. Il s'en veut encore après tant d'années !
Stiles ne put retenir une expression de surprise. La culpabilité tenace, il connaissait bien.
- Tu n'es pas obligée de me raconter, si c'est trop personnel, dit-il néanmoins, par décence.
- Etant donné que je comptais plus ou moins sur toi pour l'aider je te dois une explication je pense, répliqua Laura avec un pauvre sourire.
Le jeune homme ne répondit rien, l'encourageant simplement du regard. Il avait compris qu'elle venait de se trouver une excuse pour lui parler et se décharger d'un poids devenu trop lourd à porter. En vérité, elle ne lui devait rien, elle en avait simplement besoin. Alors il écouta.
- Nos parents sont morts un réveillon de Noël il y a treize ans, commença la jeune femme. Ils géraient une entreprise… ils étaient rarement là. On ne les voyait pas beaucoup. Ce soir-là Derek les a appelés pour leur demander de se dépêcher, il était très tard, il était déçu. Tu imagines la suite.
Stiles baissa les yeux en se mordillant la lèvre.
- Ils ont eu un accident de voiture, conclut son amie. Ils se sont tués parce que mon père roulait trop vite. Derek avait quinze ans. Il s'en est terriblement voulu.
- Mais, commença Stiles avant de se taire.
« Il n'était pas responsable », voilà ce qu'il aurait aimé dire. Cependant, cela aurait été hypocrite. Lui-même se sentait terriblement coupable pour quelque chose qu'il n'avait pas commis directement. Ce sentiment était difficile à réfuter, expliquer, effacer.
- Tu veux savoir le pire ? lui demanda tout à coup Laura avec tristesse. Je lui en ai voulu aussi. Quand j'y repense aujourd'hui j'ai tellement honte !
Elle se prit la tête dans les mains, soupira, puis frotta ses yeux clos.
- Je lui ai dit et répété que tout était de sa faute, je l'ai rejeté, reprit-elle. Nous n'étions pas majeurs, alors c'est le frère de notre mère qui s'est occupé de nous. Enfin, de Derek surtout. Moi, à la première occasion je suis partie à l'université, dans un campus. Je l'ai laissé seul.
Voyant qu'elle était bouleversée, Stiles tenta de la consoler.
- Hey, tu venais de perdre tes parents, dit-il doucement.
- Derek aussi, contra la jeune femme un peu brutalement.
Il était inutile d'essayer des mots réconfortants. Surtout après treize années de douleur, durant lesquelles tout avait déjà été tenté.
- C'est pour ça que vous êtes arrivés ici, en Alaska ? demanda-t-il à la place.
- Oui et non, grimaça Laura. Un jour, les autorités m'ont prévenu que mon oncle avait été arrêté pour possession de drogue, et tout un tas de conneries… C'était un type qui ne vivait que dans l'excès, et j'ai découvert qu'il avait dilapidé tout l'héritage de nos parents, tout ce qui devait nous revenir, il avait même totalement coulé cette putain d'entreprise ! Puis, ils m'ont appris en même temps que Derek avait disparu. Il avait dix-huit ans à ce moment-là, donc légalement il avait le droit de partir, mais ça faisait déjà des mois que mon oncle ne l'avait pas vu. J'ai tout de suite compris qu'il était venu ici.
Elle lui sourit à nouveau tristement.
- Cette petite maison, ce petit morceau de terre, appartenait à notre mère, dit-elle. Parce que ça ne vaut rien, notre oncle n'en avait rien fait. Je crois même qu'il l'avait oublié. Mais pas Derek. On venait souvent en vacances ici, en famille. Lui et moi, on adorait cet endroit. Pendant ces années où j'ai étudié, je n'ai pas arrêté de penser à ce que je lui avais dit et j'avais tellement honte que… Quand je l'ai retrouvé, tu sais ce qu'il a fait ?
Evidemment, Stiles nia brièvement d'un signe de tête.
- Il s'est excusé, déclara Laura dans un gloussement maladroit pour cacher son émotion. On est tombés dans les bras l'un de l'autre et je me suis installée ici, avec lui, quand j'ai compris ce que la culpabilité avait fait de lui. Depuis, je suis là. J'ai mis ma vie entre parenthèse pour l'aider à se défaire de tout ça mais… Il n'y parvient pas. Parfois j'ai l'impression qu'il va mieux et puis Noël arrive et il redevient… Tu vois.
- Je vois, se contenta de dire Stiles.
- Ça fait dix ans, et rien n'a changé pour lui. Il se sent toujours autant fautif. Avant que tu n'arrives je m'étais plus ou moins fait une raison, je me disais qu'il n'en sortirait jamais. Et finalement…
Elle n'ajouta rien. Stiles, le cœur serré, voyait son désarroi, mais il se savait dans l'incapacité de l'aider, lui-même étant incapable de se défaire de sa culpabilité.
Finalement, il semblait avoir plus de points communs qu'il l'avait cru avec Derek. Dommage qu'ils n'aient pas parlé davantage.
Bon, là je ne sais pas trop quoi vous dire ! La majorité d'entre vous partait sur le Derek-Loup non ? Héhéhéhé
Vous vouliez connaître à tout prix les raisons de la venue de Stiles en Alaska, mais les raisons de Derek, nada ? Personne ne me les réclamait je crois, donc ce sont les siennes que je vous ai livrées en premier (comment ça j'suis trop sadique ? Bhéééé non, ce n'est qu'une illusion ^^)
La relation de ces deux idiots semble se détériorer. Ils sont cons quand même ces deux-là, c'est pas possible !
Allez, arrêtez de grogner et souhaitez la bienvenue à Nushka ;)
Le chapitre 14 (qui sera l'avant-dernier) sera publié le 10 novembre :D
Et une bonne fête de la Toussaint à tout le monde !
