14

Plusieurs jours passèrent encore. Derek ne donnait aucun signe de vie. Stiles, trop préoccupé, fut finalement incapable de dire s'il ne s'écoula qu'une semaine, ou bien deux. Au bout d'un moment, il se mit à imaginer le pire : Derek, mort de froid dans la forêt, dévoré par son loup à moitié sauvage. La présence de Natane lui permit de ne pas devenir fou d'inquiétude. La petite demandait beaucoup d'attention, était très joueuse et câline. Finalement, il était plutôt reconnaissant à Laura de la lui avoir amenée. Chaque fois qu'il la voyait, il ne pouvait s'empêcher de se souvenir d'Amarok, car les deux chiots étaient très semblables, il en ressentait donc un peu de tristesse, toutefois il était content qu'elle soit là, avec lui, pour l'empêcher de broyer continuellement du noir.

Apprendre tout ça sur Derek lui permit également de mieux réfléchir à sa propre situation. En fait, cela lui ouvrit même les yeux sur ce que la culpabilité pouvait avoir de destructeur.

Derek vivait ainsi depuis dix ans parce qu'il n'avait jamais pu se pardonner. Il y avait une certaine tristesse dans cet état de fait et, oui, cela lui fit même un peu pitié. Pour la première fois depuis longtemps, Stiles eut brutalement l'impression d'y voir clair, de sortir enfin la tête hors de l'eau. Une eau noire et ténébreuse.

La vérité c'est qu'il ne voulait pas devenir comme Derek ; la vérité c'est qu'il avait laissé Scott seul pour endurer tout ça.

Un matin, alors qu'il venait d'entrer dans le mois de février sans qu'il n'en sache rien, Stiles ouvrit la porte de chez lui et se figea aussitôt. La louve noire, qui s'éloignait en trottinant, se retourna pour le fixer de ses yeux dorés, les oreilles basses. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Si l'animal était là, cela voulait dire que Derek était revenu !

- Nushka ! appela-t-il d'une voix forte.

La louve dressa les oreilles, à l'écoute, lui accorda une seconde d'attention puis reprit sa marche légère.

- Nushka ! cria encore Stiles avant de se mettre à jurer.

Ayant certainement entendu l'urgence dans sa voix, Natane se mit à aboyer de sa petite voix aigüe en remuant sa queue en boucle.

Tandis qu'il déblayait toute la neige devant sa porte à grands renforts de coups de pieds énervés, Stiles entendit rugir des moteurs. Du virage loin devant jaillirent quatre motoneiges qu'il identifia immédiatement comme étant celles de Murphy et de ses amis. Nushka, qui les avait elle aussi entendus arriver, courait vers la forêt. Mais elle était trop noire, et la neige trop blanche. Les hommes la repérèrent immédiatement. Malgré le bruit de leurs véhicules, Stiles perçut très nettement leurs cris excités et ils se lancèrent derrière l'animal qui s'enfuyait.

- Non ! leur cria-t-il. Laissez-la bande de… !

Ils ne l'entendaient pas, évidemment. En colère, Stiles courut dans sa chambre, saisit le Colt Python posé sur le tabouret qui lui servait de table de nuit, et se rua dehors. Natane tenta bien de le suivre, mais elle était trop petite et la hauteur de la neige lui faisait encore trop peur. Elle resta donc sur le palier à couiner, malhabile à cause de sa patte plâtrée.

Les traces de motoneiges étaient faciles à suivre, de même que tout le bruit qu'elles faisaient. La rage au ventre, Stiles courait, l'arme à la main, chargée, prête à servir.

Les premiers coups de feu retentirent et il jura. Nushka avait réussi à se réfugier au milieu des arbres, là où les véhicules ne pouvaient la suivre, et s'enfonçait désormais dans la réserve. De dépit, les hommes qui la poursuivaient lui tiraient dessus. Heureusement, la louve était déjà loin, bien plus rapide qu'eux et assez fine pour que les balles ne l'atteignent pas. Néanmoins, trop en colère pour se raisonner, Stiles tira lui aussi, sans vraiment prendre la peine de viser.

Les quatre hommes rentrèrent de concert la tête dans les épaules.

- Connards ! leur hurla Stiles.

S'ils avaient osé faire du mal à Nushka, il n'hésiterait pas à passer sa colère et son inquiétude sur eux ! Elle n'était pas qu'un simple animal sauvage, c'était la compagne de Derek. Ils en avaient très peu parlé, Laura elle-même avait refusé de dire quoi que ce soit à ce sujet, mais cela lui avait tout de même permis de comprendre qu'un lien unique existait entre le garde forestier et cette louve.

Évidemment, les quatre hommes ripostèrent. Les balles sifflèrent aux oreilles de Stiles puis une douleur déchirante lui brûla l'épaule et il poussa un cri. Le choc le fit tomber. Il dévala la pente et se retrouva à un ou deux mètres seulement des motoneiges. Dans sa chute, il avait lâché le Python.

- Mais c'est la putain ! s'écria Murphy en descendant de son véhicule. Espèce de petite salope !

Rien qu'à entendre l'intonation de sa voix et à voir sa démarche titubante, Stiles comprit que l'homme était saoul. Il tenta de se redresser mais la douleur le paralysa et lui fit venir les larmes aux yeux. Sous son manteau de fourrure, il sentit ses vêtements se gorger de sang.

Les trois autres hommes se mirent à ricaner. L'un d'eux dit :

- On va s'en tailler une bonne tranche !

- C'est dégueulasse ! lui répondit un autre. Je ne baise pas les fiottes moi !

- Fermez-la putain ! s'écria Murphy avant de s'adresser à Stiles. Je vais t'apprendre le respect, salope !

Stiles aurait aimé lui répondre mais la douleur paralysait son cerveau. Comme si ce dernier était incapable de se concentrer sur autre chose. Les dents serrées, une main sur son épaule blessée, il parvint tout de même à se redresser en position assise. Murphy n'était plus qu'à moins d'un mètre de lui lorsqu'un nouveau coup de feu, bien plus puissant que les autres, claqua dans l'air glacé.

Glapissant de peur, Murphy tangua sur ses jambes puis tomba à son tour après avoir osé deux ou trois pas. Il s'étala la face dans la neige.

Le bruit caractéristique de la culasse d'un vieux fusil qu'on recharge se fit clairement entendre dans le silence qui venait de tomber et Stiles devina qu'il s'agissait de Derek.

- Putain d'enfoiré de merde ! rugit Murphy en tentant de se relever. Je vais te défoncer !

- Je peux abattre une puce sur le dos d'un ours à trois cents mètres avec ça, répliqua Derek avec un calme effrayant. Et c'est pointé droit sur ta tête. Tu es sûr de toi ?

Encore étendu par terre, Murphy se figea. Stiles, tremblant, déjà en sueur, vit clairement la peur dans les yeux de l'homme. Comme s'il était persuadé que Derek ne plaisantait pas. Puis il se rendit compte qu'il pensait la même chose. Le garde-chasse était on ne peut plus sérieux.

Les trois autres hommes parvinrent à convaincre leur ami de lâcher le morceau. Tous ensemble, ils s'éloignèrent sur leurs motoneiges vrombissantes. Stiles, pris de vertige, entendit des pas derrière lui et Derek apparut dans son champ de vision.

- Tu les laisses partir ?! lui demanda-t-il, vindicatif. Ils m'ont tiré dessus !

- Sans vouloir être méchant, tu as tiré en premier, répliqua l'autre d'une voix pleine de remontrance.

- Ils chassaient Nushka !

- C'est une grande fille, et elle court vite. Laisse-moi voir.

- Non ! Je peux savoir où tu étais tout ce temps ? Laura était super inquiète !

Le fixant enfin directement dans les yeux, le regard aussi noir que son manteau de loup, Derek répliqua méchamment :

- Ce que je fais de mon temps ne te regarde pas. Ni Laura d'ailleurs.

Là, le jeune homme ne trouva rien à redire. De toute façon, la douleur était tellement forte que son esprit court-circuita et il ne réussit qu'à gémir en fermant les yeux. Il commençait à avoir des vertiges.

- Ne bouge pas, le prévint Derek avant de lui attraper le bras.

La souffrance lui fit pousser un cri. Son compagnon dénuda son épaule en tirant sur la manche de ses vêtements, puis inspecta la blessure, l'air grave.

- La balle n'a fait que te frôler, constata-t-il.

- Conneries ! répliqua Stiles, pleurant de douleur. Je suis sûr qu'elle est encore là ! Ou alors elle a emporté avec elle un morceau de mon bras !

- Debout.

Ce disant, il l'attrapa et l'aida à se relever. Stiles grommela d'abord, les dents serrées, puis cria encore. Il n'avait jamais eu aussi mal de sa vie. Évidemment, une blessure par balle était le risque encouru par tout agent de police – son père lui-même avait déjà été blessé ainsi pendant l'exercice de ses fonctions – mais ce n'était pas quelque chose auquel il avait particulièrement pensé durant ses années d'études, ni même avant. S'il avait su que cela faisait aussi mal, il aurait sans doute revu ses priorités professionnelles. La douleur était vraiment insupportable.

Derek le porta à moitié jusqu'à chez lui. Stiles, qui avait toujours très mal supporté la douleur, ne cessa de geindre.

Lorsqu'ils parvinrent à destination, il était essoufflé, le visage couvert de sueur. Derek le fit entrer et le laissa tomber sur une chaise. Natane lança deux aboiements timides avant de s'éclipser dans la chambre en gémissant, la queue basse, apparemment effrayée.

Sans rien dire, Derek retira son manteau de loup encroûté de neige et de morceaux de glace, puis força Stiles à faire de même avec le sien.

- Faudrait peut-être appeler un médecin non ? osa ce dernier, les dents serrées.

- J'irai plus vite moi-même, répliqua son compagnon.

- Pas que je doute de tes capacités en la matière hein, mais…

- La ferme.

- OK.

Derek examina sérieusement la blessure puis le rassura encore. Certes, il lui manquait un petit morceau de chair, mais la balle l'avait seulement chatouillé.

- Chatouillé ?! rétorqua brusquement le blessé. J'ai super mal putain !

- Tu es trop douillet, grogna son compagnon, agacé qu'il lui crie dans l'oreille.

- Je t'emmerde ! Et qu'est-ce que tu fais avec ça ? Tu ne vas pas me recoudre quand même ?!

- Si tu préfères te vider de ton sang c'est comme tu veux.

Stiles soupira et gémit tout à la fois, puis détourna le regard. Il vit alors, posé en évidence sur la petite table, la bouteille offerte par Ahtna des jours plus tôt et à laquelle il n'avait absolument pas touché.

- Attend ! s'écria-t-il avant de pointer l'objet du doigt. Passe-moi ça ! Je vais m'anesthésier direct avec ce truc.

Derek arqua un sourcil en réponse, sceptique.

- Donne je te dis ! s'énerva Stiles.

- Tout ce que tu gagneras, c'est une gueule de bois en prime.

- Arrête de me faire chier et donne-moi cette putain de bouteille !

- D'accord.

...

- Comment tu te sens ? lui demanda Derek d'une voix grondante.

- Vais l'tuer, répondit Stiles, la bouche pâteuse.

- Je t'ai soigné quand même.

- Non, j'parle de … de Murphy.

- Ah.

Grimaçant de douleur, Stiles s'assit sur le matelas. Son épaule était brûlante et son bras affreusement raide. La main tremblante, il fit glisser son pull pour tenter de voir la blessure mais un bandage blanc la recouvrait. Au moins, cela ne saignait plus, et c'était propre.

- Je vais te préparer quelque chose, reprit son compagnon. Tu veux boire ou manger ?

- J'ai un peu la nausée là pour être franc.

- Tu devrais manger pourtant.

- Je sais. Tu veux bien me faire un café ?

- Comme tu veux.

Avec un soupir puis un sifflement de douleur, Stiles glissa ses jambes hors du lit. Après avoir recousu sa blessure, Derek l'avait étendu ici. Le blessé, à moitié assommé par la douleur et le mauvais alcool, avait mis un peu de temps à retrouver ses esprits. Il sentait déjà tambouriner dans son crâne.

Lorsqu'il le rejoignit, le garde forestier se tourna vers lui, courroucé qu'il se soit levé. Immédiatement, il s'assit, pris de vertige, tout en assurant à son compagnon qu'il allait bien.

- Pourquoi tu ne restes pas couché ? lui demanda ce dernier.

- Nushka va bien ? répliqua simplement Stiles.

- Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas revu. Mais je suis sûr qu'elle n'a rien. Ça fait huit ans qu'elle vadrouille dans le coin et ils ne lui ont jamais mis la main dessus, tu n'avais pas à faire ça. À quoi tu pensais ?! Heureusement que cette balle n'a fait que toucher ton épaule, abruti.

Stiles serra les dents, vexé, mais se garda bien de répliquer quoi que ce soit. Évidemment, Derek avait raison, il avait agi, encore une fois, sans réfléchir. Mais il avait eu tellement peur que ces imbéciles blessent Nushka !

- Où est-ce que tu as disparu pendant presque un mois ? demanda-t-il finalement.

- Qu'est-ce que ça peut te faire ? grogna Derek en réponse.

Stiles eut un sourire ironique. Sans qu'il s'en rendre compte, son doigt commença à battre la mesure sur la table. L'agressivité de son compagnon l'amusait plus qu'autre chose, parce qu'il comprenait bien que ce dernier faisait exprès, afin d'installer une certaine distance entre eux. D'un côté, il lui en était reconnaissant ; d'un autre, cela lui faisait de la peine.

- Bah ça me fait que j'étais inquiet, et Laura aussi, surtout ! lança-t-il vivement.

Derek le regarda enfin, de la colère plein les yeux. Il ressemblait trait pour trait à cet homme sauvage qu'il avait rencontré des mois plus tôt. Il se souvenait parfaitement de ce moment : ledit sauvage coupant du bois, et lui, lui apportant un café. S'il avait su à ce moment-là où en arriveraient les choses entre eux… En fait, il n'aurait rien changé. Parce que ce qu'il s'était passé lui avait beaucoup plu.

- Comme tu peux le voir, il n'y avait aucune raison de s'inquiéter, déclara Derek sans le regarder.

Stiles n'hésita qu'une brève seconde avant de lui demander :

- Tu lui en veux encore ?

Son compagnon braqua sur lui des yeux aussi noirs que la nuit. Stiles sentit un frisson désagréable lui remonter le long du dos avant que la douleur ne pulse à nouveau dans son épaule. Derek avait l'air terriblement dangereux à cet instant.

- Elle t'a tout raconté, comprit ce dernier.

- Tu sais bien qu'elle n'a pas la langue dans sa poche, acquiesça Stiles. Je t'assure qu'elle était très inquiète, mais elle avait surtout besoin d'en parler.

Derek soupira sans répondre.

- C'est vrai que c'était salop de sa part de rejeter toute la faute sur toi, dit doucement Stiles. Mais elle était bouleversée elle aussi.

- Qu'est-ce que tu peux bien savoir de tout ça toi, hein ?! répliqua brutalement Derek.

Le jeune homme eut un pauvre sourire complice qui laissa son visiteur un peu perplexe.

- J'en connais un rayon sur la culpabilité, dit-il en se redressant avec une grimace de douleur. Pourquoi tu crois que je suis venu jusqu'ici tout seul ? J'ai fui, comme toi. C'est dommage qu'on n'ait pas parlé plus que ça.

Derek osa enfin un sourire. Leur relation n'avait été faite que de sexe, de silence, d'apprentissage. Il était vrai qu'ils n'avaient jamais parlé de leur vie respective, de leur histoire.

- Pour être honnête, que Laura me raconte tout ça m'a aidé, reprit Stiles en baissant les yeux. Parce que j'ai réalisé que… je ne voulais pas devenir comme toi. C'est à peine si tu vis… tu t'en rends compte ?

- Oui, répondit franchement Derek.

- Je voudrais t'aider.

- Tu ne peux pas. Mon oncle n'a pas réussi, ma sœur non plus, et l'Alaska pas davantage.

- Tu n'aurais jamais dû venir ici. Tu t'es exilé toi-même …

Stiles se tut sous le froncement de sourcils de son compagnon. Il avait fait exactement la même chose que lui, il avait foncé jusqu'ici pour se retrouver seul, se complaire dans sa douleur. Il avait tellement honte, maintenant !

- Je suis mal placé pour parler, sourit-il finalement, gêné.

- Effectivement, répliqua Derek sans douceur.

Puis il versa l'eau chaude dans deux tasses, y mit du café avant d'en tendre une à son compagnon. Stiles la prit en le remerciant et s'y réchauffa les doigts. Il appréciait que Derek ne lui pose aucune question concernant sa propre histoire. C'était inutile désormais. Après un court silence, il comprit que tout ce qu'il y avait à dire sur ce sujet entre eux avait été dit. Il but un peu de son café, se brûla la gorge, mais cela lui éclaircit un peu l'esprit. Il n'avait ingurgité que trois ou quatre gorgées de la bouteille d'Ahtna, suffisantes toutefois pour l'engourdir et lui donner un sacré mal de tête.

- Vraiment, tu ne vas rien faire concernant Murphy ? demanda-t-il finalement pour changer de sujet.

- Que veux-tu que je fasse ? répliqua rudement son compagnon.

- Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, il a tiré sur un loup. À moins que je ne me trompe, c'est interdit. Sans oublier qu'il m'a un peu tiré dessus aussi, en passant.

Soupirant, Derek s'appuya à la vieille cuisinière, sa tasse à la main.

- On ne peut pas faire grand-chose contre lui en fait, déclara-t-il simplement. C'est un enfoiré qui passe son temps à se bourrer la gueule, un chasseur minable et un connard qui bat sa femme, mais si on l'arrête elle se retrouve dans la merde. Elle ne travaille pas et a trois enfants.

- Il y a des aides pour ce genre de cas, contra Stiles, les sourcils froncés.

- Ici ? À des milliers de kilomètres d'Anchorage, au milieu de nulle part ?

Derek gloussa, puis précisa :

- À Noatak le temps s'est arrêté, on est toujours dans les années cinquante ici. Elle est inuite, je ne sais même pas si elle a des papiers. Il y en a beaucoup dans son cas. Le père d'Ahtna, par exemple.

- Je vois.

Ils se turent un moment, chacun perdu dans ses pensées, avant que Stiles ne dise :

- Et Jolan ne peut pas gérer tout ça seul.

- C'est difficile, acquiesça Derek.

Il termina son café, déposa la tasse sur la table. À son attitude, Stiles comprit qu'il était sur le départ.

- Tu as besoin de quelque chose ? lui demanda-t-il tout en enfilant son manteau de loup.

- Bah… maintenant que j'ai un bras handicapé, je risque d'avoir du mal à couper du bois, répondit Stiles avec une grimace. Ce serait chouette si tu pouvais…

- Pas de problème.

- Merci. Et j'espère que Nushka va bien.

- T'inquiète pas pour elle.

Derek sortit et claqua la porte derrière lui sans lui adresser un regard. Stiles n'avait pu s'empêcher de remarquer à quel point ces épaules étaient basses et son visage fatigué. Le poids de la culpabilité était sans doute devenu trop lourd à porter pour lui.

Sans bouger, sirotant son café, il écouta résonner les coups de hache de l'autre côté du mur, le cœur serré. Il aurait tellement aimé pouvoir faire quelque chose pour lui, l'aider. Mais si personne n'y était parvenu en dix ans, pourquoi et comment y arriverait-il, lui ? D'autant qu'il lui fallait d'abord guérir de son côté. Il ne pouvait aider quelqu'un sans s'être d'abord sauvé lui-même.

Lorsque le silence revint enfin, signe que Derek avait terminé, il se leva et entreprit de nettoyer les deux tasses en s'efforçant de penser à autre chose. À Scott, par exemple. Comment avait-il osé s'enfuir et le laisser seul pour endurer ça ?!

- Putain, grogna-t-il.

Quel terrible égoïste il avait été.

Maintenant que le garde forestier n'était plus là, Natane risqua sa truffe hors de la chambre. Elle avança à pas mesurés puis, comprenant qu'ils étaient seuls, trottina en couinant, la queue folle, jusqu'à sa gamelle qu'elle trouva vide. Elle entreprit ensuite de mordre dans un morceau de tissu roulé en boule et noué d'une ficelle que Stiles lui avait fabriqué. Tout en la regardant, ce dernier sourit.

Comprenant que Derek était parti, il s'habilla, grimaçant sous la douleur, puis entreprit de rentrer quelques buches. Tandis qu'il était dehors, il entendit un loup hurler. Incapable de reconnaître Nushka, il s'imagina qu'il devait sans doute s'agir d'elle et sourit en tendant l'oreille. Il aurait pu questionner Derek sur cette amitié étrange qu'il entretenait avec une louve solitaire, mais avait finalement choisi de conserver le mystère. C'était plus exotique comme ça. Et puis, il ne doutait pas que cette histoire soit triste.

Prenant une grande inspiration, il leva le visage vers le ciel qui s'obscurcissait déjà. La vérité c'est qu'il avait désormais hâte de rentrer chez lui.

...

Le reste de son séjour en Alaska se passa dans une plus grande solitude que durant les premières semaines. Quand vint le mois de mars, Laura quitta Noatak pour Anchorage avec ses chiens, car le départ de l'Iditarod avait lieu là-bas. La course, comme elle le lui avait déjà expliqué, durait une quinzaine de jours, parfois plus, et couvrait près de deux mille kilomètres jusqu'à la ville de Nome. Bien sûr, Derek passait parfois lui rendre visite afin de vérifier si tout allait bien pour lui mais plus une seule fois ils ne se touchèrent. Même s'ils en mouraient d'envie.

Stiles voyait bien, au regard et à la mâchoire crispée de son compagnon que ce dernier se retenait parfois de ne pas le prendre contre lui, et lui-même devait se faire violence pour ne pas l'attirer dans sa chambre, dans son lit. Mais ils étaient trop meurtris ; cacher leur douleur derrière une relation physique, se perdre dans le sexe pour oublier n'était pas la solution. Ils le savaient tous deux. Ils devaient d'abord guérir. Même si cela impliquait de se tenir éloignés l'un de l'autre.

Sa blessure, si elle lui causa beaucoup de douleur les premiers jours, ne lui laissa finalement qu'une belle cicatrice.

Brusquement, la température remonta. De près de moins quarante, elle grimpa jusqu'à moins dix. Il faisait encore très froid, pourtant Stiles eut l'impression que l'été était là. Il n'aurait jamais pensé s'habituer un jour à des températures négatives.

De fait, la neige fondit en grande quantité, devenant davantage glissante car la nuit gelait tout sur son passage. Néanmoins, il put enfin laisser Natane s'extasier à l'extérieur de la cabane pendant la journée, toujours sous sa surveillance. La petite chienne, toute heureuse, ne cessait pas de courir et de bondir dans ce qu'il restait de poudreuse collante. Souvent, elle avait vite fait de se retrouver la truffe parsemée de morceaux de glaces, tout comme ses pattes, mais cela ne l'empêchait jamais de se rouler au sol joyeusement. Il la laissait volontiers courir et bondir tout son saoul, ainsi elle assouplissait et faisait travailler sa patte restée des semaines dans le plâtre.

Vers la moitié du mois, Stiles se risqua enfin à reprendre la motoneige sur de longues distances et se rendit lui-même en ville. Il put refaire des provisions, passer le bonjour à ceux avec qui il s'était lié d'amitié – Jolan, en particulier, même s'il était ravi de revoir Chenoa et Odi – et appela même son père, afin de le rassurer. Ce dernier sembla comprendre, rien qu'à entendre sa voix, que quelque chose avait changé. Stiles n'eut pas besoin de lui en dire beaucoup. Cela avait toujours été ainsi, entre son père et lui. Ils se comprenaient généralement très vite. Du côté de Murphy, le calme plat. Après cet échange de coup de feu passé sous silence, l'homme prit soin de l'éviter. Il ne revint pas et, si ces coups d'œil lorsqu'ils se croisèrent à Noatak étaient on ne peut plus assassins, il garda ses distances. Manifestement, Derek lui avait fait très peur.

Nushka, parce que Derek vint moins souvent, se fit plus rare. Il arrivât quelquefois qu'elle se laisse entrapercevoir parmi les arbres, lorsque Stiles s'y aventurait, mais elle s'approchait beaucoup moins.

Laura revint, enfin, après près de trois semaines d'absence. Elle était épuisée, triste et ravie tout à la fois. Arrivée quatrième à Nome elle n'avait pas fait un aussi bon parcours qu'elle l'avait espéré, toutefois elle put rencontrer un éleveur reconnu de la région, venu spécialement depuis Anchorage afin de la rencontrer pour lui proposer d'acheter certains de ses chiots. L'argent de ces ventes allait lui permettre d'amortir ce qu'elle avait investi pour cette course.

Le plus dur pour elle dans tout ça n'était pas les risques financiers qu'elle avait pris, c'était de devoir supporter la perte de cinq chiens. Un sixième, qui s'était gravement blessé lors d'une chute, ne pourrait plus jamais courir.

- C'est de plus en plus difficile chaque fois que l'un d'eux meurt, lui dit-elle alors qu'ils en discutaient au bar. Je me réveille après quelques heures de sommeil, et je découvre l'un de mes chiens morts pendant la nuit. De froid ou de fatigue...

Bouleversée, elle avait été incapable de continuer à parler. Stiles l'avait écouté, comprenant parfaitement ce qu'elle traversait puisqu'il n'allait pas tarder lui-même à se séparer de Natane. Comme il s'en était douté, il s'était énormément attaché à cette petite. Elle l'avait aidé à vaincre sa tristesse chaque fois qu'il repensait à Amarok.

Puis vint le jour de son départ.

Comme il était prévu depuis le début, ce fut Laura qui récupéra Natane. Cette dernière, impressionnée par les aboiements des autres chiens, ne sembla d'abord pas à son aise. Elle couina fortement lorsque Stiles partit en la laissant derrière lui.

La jeune femme l'accompagna elle-même à Noatak, à bord de sa camionnette bleue. Les routes, naturellement déneigées par les températures plus hautes, lui permettaient de circuler à nouveau. Il fallait tout de même une certaine habitude et une bonne maîtrise de son véhicule tant la neige dure était glissante.

Stiles rendit ses vêtements de fourrure au comptoir où Ahtna les avait loués, après les avoir lavés non sans difficultés, puis salua les quelques personnes qu'il croisa sur sa route vers l'aérodrome. Chenoa sembla véritablement attristée de le voir partir, et Jolan lui souhaita une bonne continuation.

Derek ne se montra pas. Au fond, peut-être était-ce mieux comme ça. Stiles avait déjà le cœur lourd de le laisser derrière lui, et il n'avait pas envie de se rendre ridicule en montrant sa peine. Il y avait plus important à régler. Il devait prendre soin de Scott, l'épauler dans cette épreuve. C'était ce qu'il aurait dû faire depuis longtemps, dès le début même.

Dans le petit avion, il soupira et laissa tomber sa tête contre la cloison. Déjà, sous les ailes de l'appareil, s'étendait le paysage encore blanc de l'Alaska. Il était déçu de partir. En arrivant ici des mois plus tôt, jamais il n'aurait pensé s'attacher autant à cette région du bout du monde, perdue hors du temps.

Il se laissa aller à repenser à ce qui l'avait poussé à venir jusqu'ici, aux jours qui avaient précédé ce drame, puis à la façon dont il s'était conduit après. Lorsqu'il se rendit compte de sa sérénité alors que les événements lui revenaient, une bouffée d'émotion lui fit venir les larmes aux yeux. Jusqu'à présent, jamais il n'avait réussi à penser à tout ça sans se morfondre sur sa responsabilité, sans se sentir terriblement abattu.

Un petit sourire redessina le coin de ses lèvres tandis qu'il fermait les yeux. Sa culpabilité semblait s'être atténuée. Il ne lui restait plus qu'à se faire pardonner sa conduite en prouvant, à son meilleur ami, que malgré l'égoïsme qui avait été le sien ces derniers temps, il était toujours là pour lui.

Seul, il plongea dans ses souvenirs.

...

À la sortie de Noatak, à quelques mètres des premières maisons, un loup noir, assis dans la neige, regardait le petit avion s'éloigner de ses incroyables yeux bleus. Les oreilles droites et le museau levé vers le ciel, il ressemblait, paré de cette fourrure profondément sombre sur cette neige éclatante de blancheur, à une créature de légende.

Derrière lui, Nushka s'avança de sa démarche légère et vint renifler à ses côtés. Cette occupation l'accapara une ou deux minutes puis elle s'approcha du premier loup et fourra sa truffe dans les poils de son cou en remuant doucettement la queue. Ses clairs yeux jaunes étaient à moitié fermés de bonheur.

Alors, avec un grognement, il se releva souplement, les pattes arrière parsemées d'un peu de neige, et suivit la louve sans un regard en arrière.

Ensemble, ils s'enfoncèrent parmi les arbres de la forêt, et disparurent.


Mmh ... Dites-moi, le fait qu'il puisse y avoir deux loups n'a effleuré personne j'ai l'impression :P Ou alors si, mais vous n'avez rien dit ;) Il y avait des indices pourtant :D Si si, je vous assure ! Je vous laisse le temps de les trouver, je vous les donnerai en bla bla bla du chap 15 :P

Fichtre, comment vais-je donc conclure cette histoire en un chapitre, dites-moi ?

Vous le saurez dans 10 jours ^^

Des bisous les gens !