Amarok
1
Il sortit du bâtiment d'un pas pressé. Son sac, trop lourd, le faisait pencher sur le côté mais il s'en fichait. Dès que ses yeux se posèrent sur l'immensité de la réserve de Noatak qui s'étendait quelques kilomètres devant lui, il sentit le nœud qu'il avait dans le ventre depuis longtemps se résorber quelque peu. Mais pas totalement.
Il prit une grande inspiration. Dès qu'il identifia cette odeur de terre froide, de résineux, de bois et de fumée, mêlée de tout un tas d'autres fragrances encore, la nostalgie lui fit venir les larmes aux yeux. Puis la triste réalité. Sa mère, qui avait tant aimé cet endroit, ne pourrait jamais plus le contempler. Il en était encore à se dire ce genre de choses alors que sa mort remontait déjà à des années.
Les voix des habitants et les aboiements de quelques chiens le firent sursauter, comme s'il sortait d'une bulle et les entendait enfin. Très vite, il prit la direction de l'ouest afin de sortir de la ville. La terre encore froide était boueuse sous ses pieds. Le mois de mai était pourtant commencé mais l'hiver ne semblait pas encore accepter de s'effacer pour laisser la place à l'été.
Il s'était déjà éloigné de plusieurs mètres des habitations les plus extérieures lorsqu'un bruit de moteur se fit entendre derrière lui. Sans se retourner, les yeux bas, il s'écarta légèrement. Un pick-up aux couleurs du Shérif local s'arrêta devant lui. Il releva la tête.
- Bonjour jeune homme, lança un homme en s'extirpant du véhicule.
- Bonjour, répondit poliment Derek.
- Je t'ai vu sortir de l'aérodrome. Tu sais que tu te diriges droit vers la réserve, par cette route ?
- Oui, je le sais.
Surpris, le Shérif ne répondit pas immédiatement, se contentant d'ajuster son blouson sombre. Ses cheveux incroyablement noirs luisaient sous les rayons du soleil encore timides. Les traits de son visage, ses yeux bridés et la couleur de sa peau ridée clamaient son appartenance à la population inuite.
- Il n'y a rien par là-bas, reprit-il doucement.
- Si, il y a la maison de la famille Hale, répliqua Derek d'une voix froide.
Le visage jovial de l'homme s'étira d'un petit sourire et il s'approcha davantage.
- Je me disais bien qu'il me semblait que je te connaissais, lança-t-il vivement. Tu es le fils de Talia n'est-ce pas ?
- Oui.
- Ça fait longtemps qu'on n'a pas vu ta famille par ici. Comment va-t-elle ?
Serrant durement les mâchoires, le plus jeune garda d'abord le silence. Sa poitrine se comprima sous l'émotion, un mélange de tristesse intense et de colère coupable. Ce changement n'échappa pas au Shérif qui, l'expression plus grave, préféra cette fois garder ses distances.
- Ils sont morts, déclara brutalement Derek.
S'attendant à une telle révélation, de part la douleur sur le visage de son interlocuteur, l'homme de loi inclina très légèrement la tête.
- Je suis désolé, dit-il tristement. Je connaissais bien tes parents.
- Je sais. Je me souviens de vous.
- Tu veux que je t'emmène ? Il y a une sacrée distance entre la ville et la maison.
- Je préfère marcher. Merci.
Le Shérif inclina à nouveau la tête pour toute réponse et Derek reprit sa route en silence. L'homme le suivit des yeux, le cœur gros. Il avait vécu ici toute sa vie et avait connu Talia Hale alors qu'elle venait y passer ses vacances, étant adolescente, après que ses parents aient fait l'acquisition de cette cabane qu'ils avaient transformé en nid douillet. Voir le fils de cette femme revenir seul ici, les épaules courbées sous le poids de la peine, était quelque chose de terrible.
Derek eut beau chercher, réfléchir, le nom de cette ancienne connaissance ne lui revint pas. Il se rappelait pourtant qu'il s'agissait d'un proche ami de sa mère, car elle l'avait souvent invité à partager avec eux un repas, et gardait quelques souvenirs d'heures passées en sa compagnie lorsqu'il était enfant. Mais c'était il y a longtemps. Il n'était plus revenu en Alaska depuis l'accident, quatre ans auparavant. Et ceci était bien le cadet de ses soucis.
Il chassa vite cet homme de ses pensées, uniquement préoccupé par le fait de marcher, concentré sur le paysage. Le ciel était clair, parsemé de quelques lignes de nuages vaporeuses. La toundra, bien que brune encore, laissait voir quelques plaques de couleur vertes annonçant timidement l'arrivée de jours plus cléments. Il entendait, outre les quelques rares pépiements d'oiseaux, l'écoulement des filets de rivières qui se gonflaient à mesure que fondait la neige, inondant l'air comme la terre. Cette odeur était unique. Il s'en gorgea à s'en faire mal aux narines, à la gorge et aux poumons.
Après plusieurs minutes, il se mit à trembler. Il savait, pourtant, en quittant New York, que les températures seraient totalement différentes, et il pensait s'être vêtu en conséquence. Malheureusement, son blouson n'était apparemment pas assez épais et il aurait dû, plutôt que de les mettre dans son sac, s'équiper de son écharpe et de ses gants. Il serra les dents, les oreilles et le nez insensibles, puis força l'allure, bien décidé à endurer ça. C'était douloureux mais cela lui faisait du bien.
Il aurait aimé faire ça beaucoup plus tôt mais il n'avait eu d'autres choix que d'attendre d'être majeur pour s'échapper. Suite à l'accident qui avait ôté la vie à ses parents et sa cadette, il avait été accueilli chez son oncle avec sa sœur aînée qui, dès qu'elle en avait eu l'occasion, les avait quittés pour s'installer dans un campus universitaire. Cette nouvelle séparation avait été douloureuse pour Derek, qui avait néanmoins compris la raison de ce départ et jugé cela préférable aux regards pleins de colère que la jeune femme ne pouvait s'empêcher de lui adresser.
Il s'était donc retrouvé seul avec un homme qu'il connaissait fort mal : Peter, le petit frère de sa mère. Cette dernière leur avait très peu parlé de lui et avait toujours éludé leurs questions à son sujet. Très vite, alors qu'il n'était âgé que de quatorze ans à cette époque, Derek avait compris pourquoi. Son oncle était un homme qui vivait dans l'excès de la drogue, de l'alcool et des femmes. Qu'il ait obtenu la garde de deux adolescents était chose étonnante. Il ne s'était jamais vraiment préoccupé de leur bienêtre et s'était contenté de dilapider l'argent que Derek avait reçu en héritage et dont il avait été jugé le garant aux yeux de la loi jusqu'à ce que son neveu ait l'âge d'en jouir. Finalement, aujourd'hui il ne restait plus rien au jeune homme qui, dès qu'il l'avait compris, était parti, en colère. Il avait vécu dans la rue quelques semaines, persuadé de voir arriver bientôt la police pour le ramener à son domicile. Mais il n'en fut rien. Soit Peter se moquait totalement de l'endroit où il se trouvait, soit il n'avait même pas remarqué sa disparition. Néanmoins, par prudence, il avait tout de même attendu sa majorité avant de quitter l'état de New York pour l'Alaska, afin de s'assurer de n'avoir aucun problème pendant les contrôles d'identité.
Ici, il avait l'intention de se mettre face à ses responsabilités et ses erreurs. Il pensait que la solitude était le meilleur moyen pour lui de gérer tout cela, car toutes ces années passées dans une grande ville n'y avaient pas réussi. Les choses seraient peut-être différentes, ici.
Lorsque la maison fut enfin en vue, il était frigorifié et le ciel s'était légèrement assombri. Une vague douloureuse de nostalgie le submergea à la vue de cette grande cabane posée au centre de la nature encore sauvage. Elle était belle et semblait solide au milieu de la fragilité de ce qui l'entourait. La gorge serrée par l'émotion, il termina de franchir les quelques mètres qui le séparaient de la porte d'entrée puis déposa son sac au sol et entreprit d'en sortir les clefs retrouvées dans les affaires de sa mère lorsqu'ils avaient dû tout trier après sa mort. Elles étaient censées appartenir désormais à sa grande sœur mais cette dernière ne les avait pas prises avec elle en partant. Derek s'était donc retrouvé, par la force des choses, propriétaire de ce bout de territoire minuscule de l'Alaska.
L'intérieur était froid et humide quoique lumineux. Tout était en ordre, propre, parfaitement rangé. Rien ne traînait, pas même un verre qui aurait été oublié dans la cuisine. C'était comme se retrouver dans une maison témoin, ou face à une photo tirée d'un catalogue d'ameublement. Il s'était attendu à retrouver ici quelque chose de ses parents, une odeur, une présence, une trace infime de leur dernier passage. Mais cela remontait à bien trop d'années maintenant. Il n'y avait plus rien ici. Rien que le vide, le froid et l'odeur de l'humidité qui avait imprégné les rideaux et les draps.
Le cœur serré, Derek sentit ses yeux s'embuer de larmes. Il s'était trompé. Même les souvenirs matériels s'estompaient. La mort de ses parents avait désormais quelque chose de terriblement inéluctable.
Il resta là, sur le seuil, un long moment alors que le jour déclinait, ignorant quoi faire. Retourner en ville, prendre à nouveau l'avion ? Mais pour aller où ? L'appartement de son oncle n'avait jamais été un lieu accueillant pour lui et, l'an dernier, l'entreprise de ses parents avait été morcelée et vendue aux plus offrants. Il lui était désormais impossible d'y trouver refuge. Le bureau de son père ne pouvait plus être, pour lui, une tanière où se cacher. Il était également hors de question de chercher de l'aide auprès de sa sœur, car il ne voulait pas la voir souffrir encore. Sans oublier qu'il avait mis ce qu'il lui restait d'argent dans ce voyage désespéré.
Il n'avait pas le choix. Il allait devoir rester ici.
...
Fort heureusement pour lui, cette première impression négative s'estompa au fil des jours. Il avait toujours préféré la solitude et s'habitua vite à celle-ci. De plus, même si les odeurs et les empreintes de ses parents s'étaient bien estompées de la maison au fil du temps, il ne lui en restait pas moins les souvenirs. Et cet endroit en débordait.
La chambre parentale, surtout, où lui et ses sœurs avaient l'habitude de se rendre tous les matins pour se blottir dans le lit au creux des bras de leur père ; où leur mère leur servait un chocolat chaud plein de marshmallows en leur ordonnant, à chaque fois, de ne rien renverser sous peine d'être privés de pancakes au sirop d'érable.
Ils y avaient également laissé quelques affaires. Des vêtements, des bijoux, des carnets de notes, des papiers comportant leurs signatures. Sans oublier que le petit garage, quelques mètres plus loin, était rempli du matériel d'ébénisterie de son père. Une passion dont il avait fait son métier. Tout y était à sa place, jusqu'au moindre clou.
Derek, s'il hésita d'abord, finit par se servir de ce qui était à sa disposition afin d'entretenir la maison qui, avec les années, avait subi quelques dommages. Deux ou trois volets pendaient, vaincu par le vent du nord, l'humidité et le froid intense de l'hiver. Mais c'était la toiture qui avait le plus souffert. Aux endroits où certaines tuiles s'étaient détachées depuis longtemps, les intempéries avaient eu raison de l'ossature et il dut remplacer quelques poutres et clouer beaucoup de planches après avoir refait une bonne partie de l'isolation.
C'est à cet instant qu'il se souvint que, chaque été qu'ils venaient passer ici, son père devait accomplir le même travail. Il le revoyait nettement grimper le long de l'échelle et s'installer avec aisance sur le toit. Lui, trop petit, était condamné à rester au sol, à la fois effrayé et subjugué. Parce qu'il était sur sa lancée, il décida de faire de même avec le garage et passa ces premiers jours à donner des coups de marteaux répétés, jusqu'à en avoir mal aux doigts, aux poignets, aux bras, aux épaules et au dos. Une douleur qu'il accueillit, là encore, sans broncher.
Un jour qu'il était juché au sommet de la petite bâtisse, il entendit éclater un coup de feu. Étonné, il se redressa et tourna la tête vers la forêt. Le bruit continua de se répercuter un moment dans l'air qu'il semblait avoir fissuré avant de disparaître. À l'écoute, Derek resta ainsi quelques minutes, surpris. S'il se souvenait bien, la chasse n'était autorisée qu'en novembre et pendant seulement quelques semaines, mais les choses avaient pu changer en son absence.
Après quelques minutes, lorsqu'il comprit que ça ne se reproduirait sans doute pas, il continua son bricolage, un clou coincé entre les lèvres. Mais un autre bruit, de moteur cette fois, claqua dans le silence de la toundra. S'interrompant pour la seconde fois, il plissa les yeux en direction de la route. Un véhicule fonçait vers la réserve. Il crut reconnaître celui du Shérif. Il y avait donc bien une infraction ?
Il décida de ne pas s'en réoccuper davantage, et ceci lui sortit bien vite de l'esprit.
...
Un problème survint rapidement : il avait besoin d'argent. Pour ce voyage sans retour, il avait utilisé les dernières maigres économies qui lui restait, tout ce que son oncle n'avait pas eu le temps d'utiliser. Si quelques boîtes de conserve, entreposées dans le garage, lui avaient permis de se nourrir jusqu'à présent, il allait avoir besoin de s'acheter quelques vivres s'il ne voulait pas mourir de faim.
Il réfléchit longuement afin de trouver une autre solution, malheureusement aucune ne lui vint. Il n'avait pas d'autres choix, il allait devoir vendre certaines choses ayant appartenues à ses parents ; les mêmes choses qui l'avaient apaisé et abreuvé de souvenirs : des vêtements et des outils, dont les habitants de Noatak avaient toujours besoin.
Il était en train de se demander comment il allait s'y prendre pour en emmener autant que possible en ville lorsque le pick-up du Shérif s'arrêta devant chez lui. Le même homme que la dernière fois en descendit et s'approcha.
- Bonjour, lui dit-il avec un doux sourire.
Derek le salua à son tour. Assis devant le garage, il triait les vieilles possessions de son père, les affûtant et les nettoyant autant que possible.
- Je ne t'embêterai pas longtemps, déclara son visiteur. Je voulais simplement m'assurer que tout allait bien pour toi.
- Ça va, répondit laconiquement le jeune homme.
Le nouveau venu s'intéressa un instant à ce qu'il faisait puis ses yeux d'un noir profond glissèrent vers l'établi à la porte grande ouverte.
- Une chance que personne n'ait volé tout ça, dit-il gravement.
Derek ne trouva rien à répondre tant il fut étonné de ne pas y avoir pensé lui-même.
- Je patrouille souvent dans le coin, ceci dit, reprit le Shérif.
- Vous savez où je pourrais les vendre rapidement ? lui demanda Derek à brûle-pourpoint.
Étonné, l'homme haussa brièvement les sourcils avant de réfléchir.
- Au comptoir de l'Agence des Forêts, je pense, dit-il finalement. C'est pas très légal, mais on s'arrange comme on peut dans le coin. Ou bien au bar de la ville. Odi laisse certains trappeurs et éleveurs troquer de temps en temps.
Le jeune homme acquiesça simplement en remerciement.
- Mais tu ferais bien de les garder tu sais, reprit le Shérif. Ils pourraient te servir.
- J'en ai plein. Et j'ai besoin d'argent.
- Je comprends.
Ils restèrent silencieux un instant l'un comme l'autre.
- J'allais rendre visite à ta voisine. Si tu veux, au retour, je te prends avec moi pour t'emmener en ville.
- Merci, fut tout ce que Derek parvint à dire après quelques secondes de réflexion.
Son visiteur lui sourit et s'en fut. Il le regarda partir sans bouger, partagé entre la gêne et la reconnaissance. Depuis qu'il vivait chez son oncle il n'avait rencontré personne qui, aussi spontanément, se soit proposé pour l'aider. Ne pas réussir à se souvenir du nom de cet homme commençait à l'agacer.
Il se dépêcha ensuite de trier un maximum de matériel, le cœur gros. Tout ceci avait appartenu à son père, d'être obligé de s'en séparer était un crève-cœur, mais il n'avait pas le choix.
Le pick-up réapparut après plus d'une heure. Cette fois, le conducteur ne fut pas le seul à en descendre. Une femme et une petite fille d'environ cinq ans l'accompagnaient.
- Elles ont besoin de se rendre en ville, déclara le Shérif avec un sourire. Je leur ai proposé.
- D'accord, concéda Derek.
- Bonjour, je m'appelle Satinka, se présenta timidement sa voisine. Et voici ma fille. Dis bonjour au monsieur, ma puce.
La petite, accroupie au sol, avait plongé ses mains dans une touffe d'herbe et ne semblait pas l'avoir entendue.
- Nushka ? l'interpela sa mère, plus sévèrement.
Se redressant, la fillette brandit fièrement un long verre de terre et déclara :
- Pour manger !
Si le Shérif gloussa franchement, Derek se contenta d'un petit sourire crispé. Une vive émotion venait de le submerger. Un instant, il avait cru entendre la voix de sa petite sœur, morte dans l'accident de voiture avec ses parents.
- Tu n'auras aucun mal à trouver preneur pour ça, déclara tout à coup son visiteur en pointant du doigt tout ce qu'il avait sorti du garage.
- J'ai tout un matériel de ponçage, aussi, révéla Derek. Je ne m'en servirai pas.
- Je pense que je connais quelqu'un que ça intéresserait. Il pourra même te l'échanger, si tu veux, je crois qu'il veut se débarrasser d'une vieille camionnette.
Le jeune homme acquiesça. Il n'avait pas pensé à ça, mais il était vrai qu'il allait également avoir besoin d'un véhicule. Prenant son geste pour un assentiment, le Shérif pénétra dans le garage d'un pas vif, bien décidé à lui prêter main forte. Le voyant faire, Satinka se proposa immédiatement pour transporter les petits outils. Derek tenta de l'en dissuader, mais elle s'avéra têtue.
C'est alors qu'il remarqua qu'elle portait un étrange manteau de fourrure noire puis vit que la petite fille portait le même vêtement. Il pensa d'abord qu'il s'agissait d'une peau d'ours et ne s'y attarda pas davantage.
En quelques minutes, tout fut chargé dans le pick-up. Derek s'installa à côté du conducteur et les deux passagères se mirent à l'arrière, avec une caisse pleine de bric-à-brac. Évidemment, l'enfant se mit aussitôt à fouiller dedans.
Entendant les veines tentatives de la mère pour l'empêcher de toucher à tout, Derek ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil dans le rétroviseur. Il vit la fillette porter l'un des petits objets à son nez et se mettre à le renifler avec beaucoup de sérieux.
- Nushka, ça suffit ! gronda Satinka en lui arrachant des mains.
Le reste du trajet se passa dans un silence relatif. Une fois en ville, les deux hommes se rendirent à l'Agence où Derek put laisser un peu de sa cargaison en dépôt.
- C'est du bon matériel, déclara l'agent derrière le comptoir. Super bien entretenu, je vais le revendre vite. Donne ton nom, que j'enregistre tout ça.
Le jeune homme s'exécuta. Aussitôt, son interlocuteur se figea et braqua sur lui un regard curieux.
- Ça fait longtemps qu'on n'a pas vu de Hale dans le coin, déclara-t-il simplement. Va falloir que tu fasses gaffe à ta ligne de trappe. Puisqu'elle n'a plus été utilisée depuis longtemps à mon avis pas mal de chasseurs y ont installé des petits collets à eux ici et là. On pensait qu'elle était à l'abandon, alors on ne la surveillait plus beaucoup.
Derek se contenta de hocher la tête sans trop savoir quoi dire. Il avait complètement oublié que ses parents possédaient cela également. Pourtant, il se rappelait clairement des rares fois où son père avait fièrement ramené quelques lapins à sa famille. Cela l'avait toujours mis mal à l'aise lorsqu'il était enfant, car il voyait la mort d'un petit animal comme quelque chose de cruel et de triste. Aujourd'hui, il y porta un regard différent. Cela allait lui permettre de se nourrir jusqu'à ce qu'il trouve une façon de gagner de l'argent autrement qu'en vendant des souvenirs.
Avec le Shérif, il alla ensuite au bar. Celle qui s'appelait Odi les accueillit avec un sourire chaleureux et ne vit aucun inconvénient à les laisser faire leur marchandage. Les quelques hommes qui se trouvaient dans la salle s'intéressèrent rapidement aux outils qu'il leur proposa d'acheter ou d'échanger. C'était la pleine journée pourtant la plupart étaient déjà bien saouls. Il ne resta avec eux qu'une dizaine de minutes le temps de se faire quelques dollars mais Derek sut tout de suite qu'il ne côtoierait jamais ces hommes. Ils lui rappelaient trop son oncle.
Il partit immédiatement à l'épicerie dépenser ce qu'il venait de gagner en nourriture, principalement des légumes et des conserves. Là, ils retrouvèrent Satinka qui les attendait, elle aussi encombrée de sacs de course. Ils retournèrent tous au pick-up et le Shérif les emmena ensuite à l'écart de la ville, mais vers l'ouest cette fois, chez un éleveur de chiens de traineaux.
À peine furent-ils descendus du véhicule que les aboiements des animaux leur vrillèrent les tympans. Tout bas, la petite Nushka gronda, vite arrêtée par sa mère. Aucun des hommes ne l'entendit. Leur hôte, dès qu'il les vit, vint vers eux d'un pas vif et mécontent.
- Je ne veux pas de cette race-là chez moi ! s'écria-t-il vivement.
Abasourdi, Derek ne sut quoi répondre. Près de lui, le Shérif poussa un soupir contrarié alors que la jeune femme se contentait de prendre son enfant dans ses bras pour s'éloigner avec elle. Il comprit que le problème venait du fait que toutes les deux étaient inuites.
- Du calme, soupira son compagnon. Elle ne va pas te manger.
- Qu'est-ce que vous voulez ? rétorqua méchamment le vieil homme qui leur faisait face.
- Tu cherches toujours du matériel de ponçage ?
- Et alors ?
Derek ne décrocha pas plus de trois mots durant tout l'entretien, crispé. Ce genre de personne ouvertement raciste lui sortait par les yeux, ce qui ne l'empêcha pas de se retrouver finalement propriétaire d'une camionnette bleue de trois places avec une benne suffisamment grande pour y mettre une motoneige. C'était un vieux véhicule cabossé à la carrosserie rouillée par endroit mais dont le moteur avait été correctement entretenu. Il valait de fait bien plus cher que ce qu'il proposait en échange, or l'éleveur semblait pressé de s'en débarrasser et n'y accorda aucune importance. Nul doute qu'il ne manquerait pas d'avoir quelques surprises, comme des pannes intempestives, tant il trouvait cet empressement étrange.
Ils étaient sur le point de partir quand, spontanément, il se proposa de ramener Satinka et sa fille.
- C'est sur ma route, se justifia-t-il avec un haussement d'épaules.
- Il a raison, vous avez certainement du travail qui vous attend, déclara la jeune femme.
- Alors c'est d'accord ! rétorqua le Shérif.
Ils le remercièrent puis le regardèrent partir avant de faire de même. Nushka, fatiguée de cette sortie, bâillait dans les bras de sa mère.
- Vous repartez à la fin de l'été ? demanda cette dernière à Derek après quelques minutes de silence.
- Non, je suis venu m'installer.
- Définitivement ?
- Oui.
- Il me semblait que c'était une maison de vacance.
- C'en est une.
Puisqu'il ne dit rien de plus elle n'insista pas, mais il devinait ses pensées. Bien sûr, il allait devoir faire quelques aménagements pour plus de confort tout au long de l'année.
Sur la route, elle lui indiqua le chemin et c'est devant une vieille cabane à quelques mètres à peine de la réserve qu'ils s'arrêtèrent. Les souvenirs, à nouveau, affluèrent. Il était souvent venu ici afin de rendre visite à un ami de son père, un inuit qui s'appelait Ahtna et dont il se rappelait très bien.
- Vous avez acheté ? demanda-t-il brusquement.
- Non, répondit Satinka, surprise. Je loue. Le propriétaire vit au nord.
Il acquiesça silencieusement et sa voisine finit par le remercier avant de descendre. Nushka poussa un couinement ravi et lui adressa un geste vif de la main avant de se mettre à courir, toute heureuse de rentrer enfin. Derek fronça les sourcils. Cette petite était étrange.
Il fit demi-tour et retourna chez lui sans plus y penser.
Salut tout le monde !
Heureuse de vous retrouver pour cette petite suite qui, si je ne m'éparpille pas, devrait se composer de 5 chapitres :)
Je ne sais pas si vous vous attendiez à ça :P Derek va vous raconter son histoire, j'espère que vous l'apprécierez :D
Des bisous à tous, et à dans 10 jours :D
