Amarok
3
Lorsqu'il sortit de chez lui en ce début d'après-midi, il n'avait pas mis le nez dehors depuis des jours tant il faisait froid. N'ayant jamais supporté de rester enfermé trop longtemps, il s'extirpa de sa cabane en s'armant de courage, bien emmitouflé sous d'épaisses couches de vêtements. Entre son bonnet qui lui tombait bas sur le front et le cache-nez recouvert de l'écharpe qui lui montait jusqu'aux yeux, il n'y voyait pas grand-chose, mais il préférait une visibilité réduite au danger de se retrouver avec le nez complètement gelé.
La forêt semblait plus silencieuse que jamais. Dès qu'il s'engouffra parmi les arbres une appréhension lui serra le cœur. Il y avait une lourdeur dans l'air glacé, comme si un danger planait. Peut-être aurait-il dû écouter son intuition ce jour-là. Mais alors, qu'aurait été sa vie sinon ? Et celle de Nushka ?
Il repéra leurs traces rapidement. Il faut dire qu'il avait tellement l'habitude d'identifier les empreintes d'animaux que lorsqu'il vit celles laissées par des bottes elles lui sautèrent aux yeux.
Il les prit sur le fait alors qu'ils étaient en train de se disputer, sur sa propre ligne de trappe, le corps encore chaud d'un énorme élan. Immédiatement, sa poitrine se gonfla de colère. Il n'était possible de chasser ces gros cervidés que durant un court laps de temps durant le mois de novembre, ensuite, c'était illégal. Et le mois de janvier était entamé depuis un bon moment. Tout à leur dispute, aucun des hommes ne l'avait vu, ni même entendu. Empoignant la lanière de son fusil, Derek lança :
- Vous n'avez rien à foutre ici, bande d'enfoirés.
En y réfléchissant, peut-être aurait-il dû tenter une autre entrée en matière. Mais il gardait encore en travers de la gorge l'image du visage de la femme de Murphy qui arborait toujours la marque de ses coups.
Tous les chasseurs firent silence et se retournèrent.
- Tiens, mais c'est le pote à Jolan ! répliqua l'un d'eux.
- Celui qui se croit mieux que tout le monde, renchérit Murphy en personne avant de lui demander, agressif : qu'est-ce que tu viens foutre là ?
- Vous êtes sur ma ligne, répondit Derek en tentant de garder son calme.
- Et alors, qu'est-ce que tu comptes faire ?
Sans prendre la peine de réfléchir et encore moins de répondre, Derek fit glisser son arme de son épaule, la prit en main et la braqua sur eux. Il était fébrile mais ne tremblait pas. Les hommes face à lui se figèrent, surpris, sauf celui qui, souriant, semblait mener la danse.
- Tu es sûr d'avoir les couilles de t'en servir ? le défia-t-il, moqueur, en venant vers lui.
L'expression sévère, Derek arma son fusil. La culasse glissa sans aucun problème, bien huilée, faisant basculer la cartouche dans la chambre. Murphy perdit son sourire.
- Tu crois me faire peur, petit connard ? s'écria-t-il, le visage déjà rouge de fureur.
Derek n'avait qu'une envie : appuyer sur la détente. Pour venger la mémoire de ses parents que son oncle avait piétiné et tout ce dont il l'avait dépossédé. Un éclair de lucidité l'arrêta à temps. Sa tête bourdonnait de colère. Il devait serrer les mâchoires à s'en faire mal pour ne pas qu'elles tremblent. Il avait peut-être refoulé sa rancune trop longtemps. Il avait quitté New York sans faire payer à Peter tout ce qu'il avait piétiné !
Ses adversaires virent son hésitation et ne firent preuve d'aucune, contrairement à lui. Deux d'entre eux lui foncèrent dessus, déviant son arme vers le ciel pour lui faire lâcher prise. Derek n'appuya pas, même alors, sur la détente. Il avait cru en être capable, pourtant. De toute évidence, il était moins insensible que ce qu'il pensait.
Il tomba dans la neige dure et froide. Les coups plurent immédiatement. Il tenta bien de les rendre et toucha quelques jambes, mais il n'était clairement pas en position de force. Résigné, il serra les dents, la tête enfouie entre ses bras, et encaissa autant qu'il put. Ce genre de chose lui étant déjà arrivé, il savait comment se protéger et, surtout, quelle partie de son corps préserver en priorité.
C'est à cet instant que les grognements éclatèrent, fissurant l'air. Il y eut un choc au-dessus de lui, vite suivis par des cris paniqués. Derek releva immédiatement la tête. La louve était là. Elle avait sauté sur l'un de ses agresseurs et ses puissantes mâchoires retenaient l'un de ses bras captif. Malgré l'épaisseur des vêtements que portait l'homme, le sang coulait déjà abondamment, colorant de rouge la neige éclatante.
La bête n'avait apparemment pas l'intention de lâcher sa proie qui hurlait de terreur et de souffrance. Pendue à son biceps, elle finit par l'entraîner à terre, grondante, le poil hérissé. Ses yeux jaunes brillaient d'un éclat dangereux.
Perclus de douleur, le sang battant furieusement aux oreilles, Derek se redressa et vit Murphy se saisir de son arme. Il allait tirer.
Avec un cri, il se redressa, vacilla sur ses jambes meurtries et percuta le chasseur de tout son corps. Le coup partit. La détonation fut tellement forte qu'un sifflement agressif lui vrilla les oreilles. Grimaçant, Derek roula dans l'épaisse poudreuse collante puis grommela lorsque son adversaire le plaqua au sol. Une douleur abominable lui coupa le ventre en deux et il hurla.
- Connard de merde ! l'injuria Murphy, qu'il entendit à peine.
Des jappements effrayés accompagnés de grognements recouvraient tout. Derek tourna la tête à temps pour voir la louve se tordre de douleur puis s'éloigner en bondissant tandis que sa victime, le bras déchiqueté, hoquetait et gémissait d'une voix aiguë.
- On va l'avoir cette saleté ! s'écria Murphy en se redressant.
Libéré, Derek put ainsi voir, sur sa hanche, s'élargir une tache de sang rouge vif. L'homme qui s'éloignait désormais de lui tenait un couteau à la main. Il l'avait poignardé. Les mâchoires serrées de douleur, il roula sur lui-même et récupéra son fusil, échoué à moins d'un mètre de là, pour tirer aussitôt sans vraiment viser.
Cette détonation-ci fut bien plus forte que la précédente et tous les hommes se figèrent alors qu'ils s'apprêtaient à s'élancer sur les traces de la louve – sauf celui qui, déjà affreusement pâle, se tordait encore de douleur. Lentement, les traits tordus par la fureur, Murphy se tourna vers lui, les doigts crispés sur le manche de son arme.
- Laissez-la, gronda Derek.
Pour bien appuyer sa détermination, il fit à nouveau glisser la culasse de son fusil. Il n'avait plus qu'à appuyer sur la détente. Les yeux de son adversaire luisaient de malveillance, alors que ceux des autres étaient habités par la peur. L'un d'eux s'accroupit près du blessé qui, respirant fortement, semblait en état de choc.
- Partez ! leur cria Derek.
Il sentait son corps se mettre à trembler à mesure que la chaleur de son sang le quittait. La blessure infligée par le couteau semblait profonde. C'est alors qu'un grésillement résonna dans l'air figé par le froid et la tension. Celui d'un talkie-walkie. Les mains tremblantes, l'un des chasseurs fit sortir le petit objet de son manteau et prit l'appel.
- C'est pas vraiment le moment, dit-il avant de déglutir.
- Le Shérif se ramène, les gars ! répliqua une voix incertaine dans l'appareil. Tirez-vous !
- On se casse ! lança aussitôt celui qui se tenait près de son camarade attaqué par la louve.
Ils s'activèrent tous autour de lui pour l'aider à se relever. Il semblait être sur le point de perdre connaissance et personne ne donnait cher de son bras. Mais Derek et Murphy, eux, ne s'étaient pas quittés des yeux.
Ses jambes étaient peut-être prises de soubresauts mais ses mains étaient sûres autour du fusil, et Derek savait qu'il n'avait qu'à exercer une pression du doigt pour que tout s'arrête. Ou que tout commence.
- Viens putain ! cria une voix paniquée à l'intention du chef de la bande.
- Tu vas crever là de toute façon, cracha ce dernier à Derek avant de faire volte-face.
Il attendit qu'ils disparaissent tous de son champ de vision avant de s'écrouler au sol. Son arme tomba sur son ventre avec un bruit métallique, réveillant davantage la douleur et il porta une main à sa blessure. Son manteau était empoissé de sang. Il n'osa pas le soulever afin de vérifier la profondeur de la plaie de peur que le froid ne le tue plus vite. Vaseux, il fixa la cime des arbres, les branches noires sur le ciel blanc, la respiration de plus en plus courte, tout en tentant de se convaincre de se remettre sur pieds pour gagner la ville. Il se vidait de son sang.
Grognant, il se redressa sur ses coudes mais s'arrêta aussitôt. Tout tournait autour de lui et ses oreilles bourdonnaient, pourtant il entendait clairement les jappements rapides d'une bête blessée. Il rampa plus qu'il ne marcha en direction de ses sons qui n'auguraient rien de bon. Puis il la vit, étalée sur la neige qui se gorgeait de son sang, et fut incapable de faire un geste de plus.
La louve avait reçu la balle en plein dans le poitrail. Elle avait cessé de se tordre mais ses pattes tressautaient parfois. Ses yeux jaunes, déjà moins brillants étaient fixés sur lui, écarquillés. Les couinements désespérés qui sortaient de sa gueule étaient abominables à entendre.
Derek, dont tout le corps s'était mis à trembler, poussa un sanglot déchirant. Elle était en train de mourir. Sous ses yeux. Il l'avait tué.
Gémissant, il rampa jusqu'à elle. La neige glacée s'engouffra dans le col de son manteau que ne protégeait plus son écharpe, à moitié déroulée suite à la bagarre. Parvenue à ses côtés, il ne sut que faire. La quantité de sang qu'elle avait perdu était effrayante. Il leva une main tremblante sans toutefois oser la toucher.
- Pardon, gémit-il finalement. Je suis désolé.
L'animal lui répondit en jappant et ses mâchoires claquèrent sporadiquement. Elle souffrait, c'était évident. Pleurant bruyamment, Derek déposa enfin sa main dans la fourrure noire et chaude, frémissante, et serra les poils avec désespoir.
Des pas derrière lui résonnèrent soudainement mais il les ignora. Très vite, le Shérif fut à ses côtés.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? lui demanda-t-il d'une voix haute et inquiète.
Mais Derek se contenta de continuer à pleurer tout en s'agrippant à la louve, dont le regard s'éteignait toujours un peu plus à mesure que les minutes s'écoulaient. Ses gémissements étaient déjà presque inaudibles. Sa langue pendait entre ses crocs, incroyablement rose sur tout le sang qui, mêlé à la neige, formait désormais une marre boueuse et glacée d'une violence terrible.
Jolan fit alors quelque chose de tout à fait incongru en une telle circonstance. Durement, il demanda à l'animal qui agonisait :
- Où est Nushka !
De plus en plus vaseux, tremblant de tous ses membres et ne pensant qu'à cette erreur qu'il avait commise, Derek ne prit pas immédiatement garde à ces mots étranges. L'homme eut beau répéter sa question à la louve, évidemment cette dernière ne lui répondit pas. Elle avait cessé de bouger, de trembler, mais des pleurs sourds sortaient à nouveau de sa poitrine. Le Shérif se redressa alors vivement et appela puissamment :
- Nushka !
Derek s'agrippa à la fourrure épaisse de son autre main, y enfouit son visage et pleura plus bruyamment. Inconsciemment, il comprenait. En fait, une certaine partie de lui avait compris depuis longtemps tandis que l'autre, plus raisonnable, plus cartésienne, refusait de reconnaître l'évidence et la repoussait de façon à ce qu'il s'y attache le moins possible.
Et pourtant, c'était vrai, il le savait, il l'avait toujours su.
- Nushka ! appela Jolan, encore une fois.
Un terrible silence lui répondit, lourd et glacé. Derek n'entendait plus que sa propre respiration, courte, affolée. Ses membres qui se refroidissaient dangereusement avait cessé de trembler, il ne sentait plus ni le froid ni la douleur. Sous ses mains, plus rien ne bougeait ni ne respirait. La louve venait de mourir.
Il s'accrocha à elle plus fort encore et laissa échapper une longue plainte sourde, torturée. La sensation d'être le seul responsable de ce malheur lui broya le cœur. Pourquoi les avoir provoqués ? Il était seul, ils étaient tout un groupe, alors pourquoi ? À cause de cette colère qu'il retenait en lui depuis trop longtemps, sans oublier cet amer sentiment d'injustice et la culpabilité qui le rongeait comme un poison !
Il aurait aimé dire à Satinka qu'il était désolé, lui demander pardon pour avoir fait de Nushka une orpheline, mais seul un gémissement franchit la barrière de ses lèvres figées par le froid. Son esprit à la dérive n'était plus capable d'aligner deux mots cohérents. Il avait seulement envie, désormais, de se laisser glisser à son tour, de s'endormir.
Jolan fut tout à coup près de lui, l'appelant, le secouant.
- Reste avec moi, imbécile ! lui hurla-t-il pour lui faire garder conscience.
Derek répondit en pleurant plus fort. Le Shérif l'attrapa pour le remettre sur pied avec autorité et c'est à cet instant qu'il avisa le sang qui, mêlé à la neige collante, mouchetait les vêtements de petites boules rouges. Derek l'entendit jurer et se sentit traîner sur le sol. Mais il n'y avait plus de douleur. Par un réflexe de survie, il s'accrocha plus fort à la fourrure de la louve dont il avait provoqué la mort.
- Ça va aller, lui dit Jolan d'une voix forte et sûre. Mais s'il te plaît… lâche ce manteau.
Il sentit une main ferme tenter de lui prendre la fourrure et rua violemment tout en s'y agrippant plus fort. Il entendait les mots que le Shérif criait presque à son oreille pour lui faire lâcher prise sans toutefois les comprendre.
- Lâche-le ! Laisse ce foutu manteau !
Derek avait mal, terriblement mal. Mais ce n'était pas physique.
- Fais ce que je te dis ! tenta encore Jolan avec, dans la voix, une note de supplication.
Non, il ne la laisserait pas ! Même si elle était morte, il continuerait de serrer son corps froid contre lui. Elle avait été là pour lui. Sa présence l'avait aidé à ne pas se foutre en l'air. Il avait vécu tous ces mois simplement parce qu'il espérait la voir, chaque jour. Maintenant, elle n'était plus, et c'était de sa faute. Il l'avait tué comme il avait tué ses parents.
...
Lentement, sa tête tourna. Son regard passa, indifférent, sur le plafond de bois, pour s'arrêter sur ce qui pendait, indifférent, à la paterne près de la porte. Volumineux, noir et quelconque, le manteau ne portait aucun stigmate de ce qu'il s'était passé. Aucune trace de sang, pas même une déchirure. Pourtant, Derek savait, même s'il n'était pas sûr de comprendre, ce qu'était cette chose exactement.
Jolan ne lui avait rien dit. Il ne lui avait lui-même posé aucune question. Au dispensaire, un médecin compétent et des infirmières s'étaient occupés de sa blessure. Il était en observation par mesure de sécurité, et ils se tenaient tous prêts à l'envoyer en urgence à l'hôpital le plus proche au cas où, difficile d'accès en plein hiver, mais d'après eux la lame du couteau qui l'avait poignardé n'avait touché aucun organe. Un simple déchirement des tissus et des muscles. Il allait mettre du temps à guérir, et peut-être ressentirait-il toujours une gêne à cet endroit de sa hanche, mais sa vie n'était pas en danger. L'épaisseur des couches de vêtements dont il s'était couvert pour sortir par ce froid l'avait sauvé, il en était bien conscient.
Mais Satinka était morte. Alors que c'était la louve qu'il avait agrippée tandis qu'elle agonisait. Il grommela et se frotta les yeux. Il était encore incapable d'admettre cette réalité stupéfiante, la connexion ne s'établissait toujours pas entre la rationalité et l'évidence de ce qu'il avait vu. Pourtant, pas une fois il ne se demanda si ce à quoi il avait assisté était bien réel. Cela l'était, il en était certain.
Jolan, après s'être assuré qu'il était hors de danger, s'en fut pour ne pas revenir durant des jours. Derek comprit qu'il était à la recherche de la petite Nushka et la panique supplanta tous ses troubles. Incapable d'abord de faire un geste, et encore moins de se redresser, sans que la douleur ne le coupe en deux, il fut condamné à attendre d'avoir des nouvelles en emmagasinant inquiétude, colère et frustration.
Les infirmières, toutes volontaires, chargées des soins, commencèrent à parler entre elle de ce jeune homme étrange, installé non loin de Noatak depuis moins d'un an et qui vadrouillait toujours seul dans la forêt, qui se mettait tout à coup à grogner et gronder dans sa chambre comme un animal sauvage enfermé dans une cage.
Un matin, après cinq jours, Derek entendit très nettement malgré l'épaisseur des murs en bois du dispensaire, des voix qu'il reconnut aussitôt. Serrant les dents pour contenir la douleur, il se redressa et regarda dehors par une petite fenêtre opaque encastrée dans les rondins. Recouverte de buée d'un côté et de givre de l'autre, elle ne livrait de la rue principale qu'une image floue, pâle et grise, triste. Cela lui suffit, toutefois, pour mettre un nom sur les silhouettes qu'il apercevait. Sur une en particulier qui, après avoir poussé vers le ciel le rire d'un ivrogne, grimpa sur sa motoneige. Murphy et ses compars repartaient en forêt. Et ils étaient armés. Allaient-ils trouver la petite Nushka et l'abattre comme ils avaient abattu sa mère ?
La poitrine gonflée de rage, les mâchoires si serrées qu'il s'en mordait les lèvres jusqu'au sang, Derek bondit de son lit. Curieusement, il ne ressentit aucune douleur, cette fois. La colère grondait dans sa tête, elle semblait avoir une voix bestiale, animale.
Près de la porte il attrapa le manteau de fourrure noire sans réfléchir et l'enfila sur la peau nue de son torse, recouvert seulement, à la hanche, d'un épais bandage en coton. Puis il prit, évidemment, le vieux fusil de son père que Jolan n'avait pas déchargé.
Il se rua dehors malgré les protestations des infirmières qui tentèrent de le retenir mais s'écartèrent immédiatement de son chemin en croisant ses yeux fous. Dehors, l'air de l'hiver le frappa comme s'il entrait dans un mur glacé de plein fouet et son souffle se cristallisa dans ses poumons. Il voyait encore, au loin, les véhicules des chasseurs qui s'éloignaient en direction de la réserve. Il s'élança sur leurs traces, bien décidé, cette fois, à faire ce qu'il fallait.
Il quitta Noatak et suivit les traces dans la neige qui l'entravait. Elle était tellement haute que la route menant chez lui disparaissait totalement, ensevelie. Au loin, il était désormais impossible de voir l'horizon, impossible de retrouver la délimitation du ciel. Tout était blanc, uniforme, lié l'un à l'autre. Et ce silence, ce terrible silence oppressant lourd. Le monde était figé dans l'hiver, tout autour de lui.
Perdu dans sa colère, Derek ne remarqua pas un seul instant qu'il ne ressentait aucune douleur à sa hanche mais son corps, malgré qu'il l'ignore, lui rappela brusquement sa faiblesse et ses jambes se dérobèrent. La neige le happa sans pitié et le froid le plus coupant qu'il ait jamais connu se referma autour de lui. Le souffle coupé, il se débattit dans le piège immaculé qui s'était refermé autour de lui. Son manteau noir était tellement encrouté de mottes de flocons glacés qu'il était difficile de se rendre compte de sa véritable couleur.
De rage, Derek poussa un cri long et puissant qui s'éleva vers le ciel. Il repoussa la masse glacée qui tentait de le retenir prisonnier, se redressa encore. Il voulait les rattraper. Il voulait chasser. Tuer.
La douleur le prit si violemment qu'elle le paralysa en pleine course. Sa bouche s'ouvrit sans qu'aucun son n'en sorte et ses yeux écarquillés brûlaient atrocement. Soudain, toute sa colonne vertébrale sembla prendre feu et il se tordit en deux puis tomba à genoux. C'était pire que le coup de couteau. Pire que la fois où, enfant, il avait naïvement saisi quelques braises rougeoyantes dans le foyer de la cheminée sans penser un seul instant qu'il risquait de se brûler. C'était pire que tout ce qu'il avait imaginé.
Des larmes jaillirent de ses yeux pour se cristalliser aussitôt sur ses joues. Il lâcha son arme et, instinctivement, balança ses bras dans son dos pour tenter de se saisir de ce qui provoquait une telle souffrance. Mais ses mains ne rencontrèrent que l'épaisseur rêche des poils du manteau, plus hirsutes que dans ses souvenirs. Il en attrapa les extrémités et tira dessus pour tenter de s'en défaire. Un mal terrifiant contracta l'ensemble de son corps et il poussa un hurlement déchirant.
À gestes désespérés, il tenta par tous les moyens de se débarrasser du vêtement mais ce dernier semblait s'être collé à sa peau. Impossible de faire glisser les manches, le col adhérait à ses joues et les deux pans ouverts s'étaient refermés sur son torse, le recouvrant d'une fourrure noire gonflée et incroyablement chaude.
La souffrance atteignit à cet instant un niveau bien supérieur. Tout son corps avait littéralement pris feu.
Puis il tomba en avant, les deux pattes dans la neige.
Sa respiration sporadique laissait échapper un nuage de vapeur brillant de givre entre ses crocs d'un blanc étincelant.
Tremblant de tous ses membres, il cessa de penser. Il n'était plus qu'instinct. Il était la force et le cœur de la forêt qui avait une revanche à prendre.
Il poussa vers le ciel un chant déterminé.
Il était libre.
...
La bête avançait, sûre d'elle, de la direction qu'elle prenait, et des odeurs qu'elle suivait. Ils étaient là, prêt à tomber entre ses crocs, dans ses griffes. Il allait les tuer. C'était le prix de la mort. Le prix à payer pour l'avoir tué, dépouillé.
Il y était presque, il les sentait, ils étaient là, pas loin, à portée de sa fureur. Mais une autre odeur le stoppa net dans sa course. Frissonnant, la tête haute et les oreilles droites, il renifla. Il connaissait ce parfum, même si c'était la première fois qu'il le sentait. Une mémoire ancestrale lui donnait toutes les réponses, avant même qu'il se pose les questions. Quelqu'un, quelque part, dans cet océan de souvenirs qui ne lui appartenaient pas, reconnut pour lui cette fragrance. Une mère, à la recherche de son enfant.
Oubliant totalement ses proies, il plaqua sa truffe au sol et se laissa guider par ses sens. La petite n'était pas loin.
Il la débusqua dans un fourré. Elle s'y était engouffré si profondément qu'elle en portait quelques égratignures. Néanmoins, elle se débattit, mordit et griffa tout en lui adressant des grondements minuscules. Stupéfait, il se contenta d'abord de la regarder, les yeux ronds, puis lui donna un coup de patte réprobateur. Le louveteau tourneboula dans la neige avec un couinement indigné, tenta de se remettre debout mais abandonna finalement la lutte. Il était essoufflé et tremblait terriblement. Depuis combien de temps n'avait-il pas pu se réchauffer ? Ni même manger ?
Il s'approcha et, en guise d'excuse, lui donna un coup de langue sur le museau. La petite couina puis bascula sur le dos et lui offrit son ventre amaigri. Il entreprit dès lors de lui faire sa toilette. Elle en avait besoin. Elle était sale et affamée.
Ravie d'avoir été débusquée par un loup manifestement décidé à s'occuper d'elle, elle retrouva un peu de sa vigueur et lui mordilla le museau. Agacé, il balança à nouveau l'une de ses pattes qu'il plaqua sur sa petite tête triangulaire, l'enfouissant profondément dans la neige. Le reste de son corps se débattit furieusement tandis que des couinements désespérés s'échappaient de l'épais amas de poudreuse. Il ouvrit la gueule et laissa pendre sa langue. Elle l'amusait.
Dès qu'elle fut libérée, elle lui bandit dessus, toute énergie retrouvée. Elle le mordilla de-ci de-là, récolta d'autres coups en représailles, avant de finalement s'avouer vaincu face à la fatigue. Elle se roula en boule contre lui et s'endormit, comme si ce ventre chaud était l'endroit le plus sûr au monde.
...
Longtemps, ils furent tous les deux. Instinctivement, il chassa pour la nourrir. Attraper des proies était incroyablement facile pour lui. Il n'avait jamais appris pourtant, mais il savait.
Grâce à lui, la petite reprit des forces. Parfois même, son ventre trop rebondi l'empêchait de courir comme elle le voulait. Ils parcouraient la forêt ensemble, jamais l'un sans l'autre. Consciente, instinctivement, que sa survie dépendant de lui, le louveteau ne le quittait jamais.
Malheureusement, les choses changèrent, encore une fois.
Un jour, un homme fut là. Sans qu'il puisse l'en empêcher, il s'approcha d'eux. La vérité c'est que les souvenirs lointains de son âme l'avaient reconnu et le clouèrent sur place. Il gronda, montra les crocs, claqua des mâchoires, mais rien ne décida le nouveau venu à repartir et les laisser tout à leur liberté.
Il parlait, mais la bête ne comprenait pas les mots. La petite tenta bien une approche, heureuse, sa queue touffue battant l'air, mais il l'empêcha d'approcher en la plaquant dans la neige d'une patte possessive.
Puis, le mot, enfin, passa la barrière protectrice de son esprit animal et tout son corps se paralysa d'effroi.
- Derek ? demanda Jolan avec espoir.
L'instant d'après, le loup se tordait de douleur au sol en jappant. C'était pire que la première fois tandis que la fourrure profondément noire se détachait de son corps. Pourtant, cela fut rapide. En quelques minutes, il était là, nu, dans la neige, seulement recouvert du manteau dont les manches pendaient lamentablement vers le sol. Essoufflé, les yeux écarquillés, il regarda autour de lui, paniqué, avant de se focaliser sur le Shérif qui, lentement, s'accroupit à ses côtés.
Il eut alors un geste tout à fait déplacé : comme un père le ferait pour flatter son enfant, il lui ébouriffa les cheveux avec un sourire, et dit simplement :
- Je t'avais pourtant dit de lâcher ce manteau.
Nushka trottina jusqu'à lui avec bonheur et entreprit de lui mordiller les bottes. Derek, très vite, se mit à claquer des dents.
- Allez, debout, déclara Jolan plus gravement. Je crois qu'il faut qu'on discute.
...
Impossible de retenir Nushka. Dès qu'elle en eut l'occasion, elle quitta la maison et s'engouffra dans la forêt. À la recherche, sans doute, du loup qui avait pris la place de sa mère. Elle ne semblait pas comprendre pourquoi il n'était plus à ses côtés. Sans lui, elle ne se nourrissait plus.
Derek ignorait quoi faire. Depuis cette première fos, jamais plus il ne tenta d'enfiler ce manteau, pas même sur un autre vêtement bien qu'il ait rapidement compris que la magie s'opérait uniquement s'il était en contact direct avec sa peau. La douleur qu'il avait ressentie était un souvenir atroce et il était effrayé à l'idée de vivre cela à nouveau.
Cependant, plus les jours passaient et moins cette considération entrait en ligne de compte. Jolan avait été clair : si le loup prédominait trop souvent l'humain risquait de s'effacer. Peut-être définitivement. Et plus il y pensait plus cette idée le séduisait. La liberté qu'il avait ressenti durant ces instants avec la petite dans la forêt, où il n'avait pensé qu'à leur survie et son bien-être lui manquait terriblement. À quoi bon persévérer, maintenant ; à quoi bon continuer de vivre avec toute cette culpabilité qui lui broyait le cœur et cette solitude ? Grâce à Nushka, le loup ne serait plus jamais seul. Alors que lui, Derek, écrasé par la vie, abandonné par ses proches, n'avait plus rien à attendre de personne. Surtout pas de lui-même.
Il prit sa décision brutalement, alors que le soir d'hiver tombait déjà sur la toundra. Au loin, il avait entendu l'appel désespéré d'un petit loup seul et abandonné. Quelque chose en lui le poussait à la rejoindre, une volonté qui n'était pas la sienne mais celle d'une mère à qui on avait arraché son petit. Il retira les épais vêtements qu'il avait sur le dos, attrapa le manteau noir et sortit, offrant son corps à l'air glacé. Il se mit à trembler instantanément mais il s'en fichait. La fourrure était lourde et chaude dans sa main. Il prit immédiatement la direction de la forêt, déterminé.
Il voulait revivre cette liberté, ne plus penser à rien, laisser ses instincts lui dicter chacun de ses pas et cette mémoire commune le guider, où qu'il aille. Son cœur battait d'excitation. C'était ce qu'il avait toujours voulu, au fond. Se détacher de tout, ne plus ressentir ce qui le rongeait depuis des années. Maintenant, il allait enfiler ce manteau une nouvelle fois, une dernière fois, et…
- Derek !
Il stoppa, enfoncé dans la neige jusqu'aux tibias. Lentement, il se retourna. Il n'avait plus entendu cette voix depuis très, très longtemps.
Engoncée dans des vêtements incroyablement épais, de ceux qu'un vieux tanneur de Noatak louait aux nouveaux arrivants, Laura avançait vers lui du mieux qu'elle pouvait, gênée par la hauteur et la densité de la neige. Elle était essoufflée mais elle luttait pour le rejoindre. En cours de route, elle se décida à abandonner son sac de voyage et le laissa tomber de ses épaules.
Derek eut un hoquet et ses yeux se mouillèrent de larmes. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant !
- Tu vas choper la mort ! lui cria la jeune femme. Qu'est-ce que tu fais ?
Il ne répondit pas. Le froid était si violent tandis que le soleil déclinait que toute sa poitrine comprimée lui faisait mal et sa peau brûlait atrocement. Ses dents claquaient si violemment que le bruit était nettement audible dans le silence de la plaine enneigée noyée dans les couleurs ocres et sanguines du soir.
Laura s'arrêta finalement à quelques mètres de lui. Elle aussi semblait avoir terriblement froid et ses yeux clairs, si semblables aux siens, ne le quittaient pas. Ils se regardèrent ainsi, un moment, avant qu'elle n'ose dire enfin :
- C'est Jolan qui a appelé. La police de New York. Je… je savais que tu avais disparu mais je ne me doutais pas que tu étais ici. Je suis désolée. J'aurais dû venir plus tôt.
Pourquoi s'excusait-elle ?
Les tremblements convulsifs de sa mâchoire masquèrent le sanglot qui lui échappa. L'inspiration qu'il prit lui glaça douloureusement les poumons. Elle remettait tout en cause ! Elle n'avait pas le droit de faire, pas maintenant qu'il avait trouvé la solution.
- Couvre-toi, s'il te plaît, le supplia-t-elle.
Il secoua la tête de droite à gauche, lentement, en signe de dénégation.
- Je suis désolé, souffla-t-il d'une voix presque éteinte. Je ne peux pas.
Il ne voulait pas croire qu'une nouvelle chance s'offrait à lui alors qu'il était si facile de devenir quelqu'un d'autre. C'était plus simple de tout lâcher. Absolument tout.
N'y tenant plus, Laura franchit les derniers mètres qui les séparaient encore et le prit brusquement dans ses bras. Son contact avec sa peau meurtrie par le froid lui coupa le souffle. Elle était là, sa grande sœur, elle s'excusait en pleurant de l'avoir rejeté, de l'avoir laissé tout endosser.
Se laissant enfin aller aux larmes, Derek la serra dans ses bras à son tour. Le manteau échappa à ses doigts gourds et tomba dans la neige.
Elle venait de sauver son humanité. Peut-être n'était-il pas perdu, en fin de compte.
...
Quelques années plus tard…
Il sortit du magasin sans rien emporter, la main sur la lanière de son fusil. Il n'était pas rare qu'il lui faille passer commande, surtout lorsque Laura avait besoin de choses précises pour ses chiens. Ébloui, il plissa les yeux. Le soleil tapait fort aujourd'hui.
C'était l'été.
Derek avait mis longtemps avant d'apprécier cette saison en Alaska. Il ne faisait jamais aussi chaud que sur la côte est, évidemment, et les rivières se gonflaient tellement d'eau que les terres de la toundra, parsemées de quelques plaques de verdure lointaines, étaient le plus souvent boueuses et traitresses. Mais la forêt, elle, resplendissait toujours. Les bruits et les odeurs étaient très différentes et l'ombre des arbres gigantesques offraient toujours un abri frais quand c'était nécessaire.
Soupirant, il marcha jusqu'à sa camionnette. Une brise souffla du nord, caressant ses bras nus.
Il était las. Terriblement las. Jamais il n'aurait dû le laisser partir. Jamais il n'aurait dû lui mentir. Il s'ennuyait tellement, depuis son départ. C'était dur de l'admettre, mais cela lui manquait de ne plus l'entendre babiller à tout bout de champ.
- Les papiers du véhicule et votre permis de port d'armes, s'il vous plaît, dit une voix exagérément grave dans son dos.
Les sourcils froncés, Derek se retourna et se figea aussitôt. Le jeune homme à qui il faisait maintenant face, et qui arborait fièrement l'étoile du Shérif épinglée à sa veste, lui adressa un regard amusé, d'un brillant ambre clair. Le sang de Derek ne fit qu'un tour.
- Stiles ! s'écria-t-il comme s'il crachait une insulte.
- Salut, répliqua énergiquement ce dernier.
- Mais qu'est-ce que tu fais ici, espèce d'abruti congénital ?
Vouaaaaaaaaaaaaaaaaala ! Z'êtes contents ? xD Et un petit cliff pour terminer hein, pour faire bonne mesure, vous me connaissez maintenant :3
Désolée pour toutes ces longueurs, je me suis emballée ! J'ai toujours aimé écrire du fantastique et, plus encore, la vie animale alors il en est beaucoup question ici mais, comme l'aurez sans doute deviné, ce sera nettement différent pour le chap 4 :D
Alors, heureux de ce retour ? :P
Je vous dis au 1er mars les gens pour l'avant-dernier chapitre ! (et oui, grâce au mois de février, vous allez attendre un peu moins que d'habitude :D )
Des bisous !
