Amarok
4
Furieux, il ouvrit la porte et la claqua violemment derrière lui. Laura, plongée sur le carnet de santé de l'un de ses chiens, sursauta si fort qu'elle manqua se planter la pointe de son crayon dans l'œil.
- Aïe ! s'écria-t-elle avant de se retourner, une main sur le coin de sa paupière fermée. Mais qu'est-ce qui te prend !
- Cet imbécile est revenu, éructa son frère en balançant rageusement son fusil sur la table.
- Tu ne devrais pas faire ça, rappelle-toi comment ça a fini la dernière fois qu'un coup est parti tout seul.
Derek ne lui accorda pas un regard et partit dans sa chambre en criant, davantage pour lui-même :
- Merde !
- Qui est revenu ? lui demanda Laura.
- Stiles !
- Idiot, ça fait une semaine qu'il est là, et tu ne le remarques que maintenant ?
Il sortit de la pièce, fulminant de colère. Sa sœur fronça les sourcils, figée alors qu'elle se frottait l'œil, puis dit :
- Ah oui merde, j'étais pas censée le dire ça.
- C'est une blague ?
- Non. Jolan l'a engagé comme adjoint, ça lui permet de souffler un peu.
Grognant, Derek passa une main dans ses cheveux. Son cœur battait la chamade. C'était la première fois que le simple fait de revoir quelqu'un le mettait dans un tel état. Il savait ce que ça voulait dire : il avait ce mec dans la peau. Mais il ne voulait pas se lier avec quelqu'un au risque de devoir lui révéler la vérité.
- Je trouve ça bien qu'il soit de retour, osa doucement Laura.
Il la fusilla du regard.
- Mais quoi ? lança-t-elle avec un mouvement agacé des bras. Ça marchait bien avec lui !
Il soupira. Il n'avait jamais aimé se sentir vulnérable, encore moins depuis qu'il partageait son âme avec celle d'un loup, et Stiles semblait lire en lui comme dans un livre ouvert. Pire, il sentait qu'il pouvait lui faire confiance, et s'il recommençait à le côtoyer il risquait de trop parler. Chose qu'il voulait à tout prix éviter.
Il réalisa soudain la portée de ce que Laura venait de lui dire. De retour depuis une semaine ? Pourquoi Jolan ne lui en avait-il pas parlé ! Et qu'allait-il dire au jeune homme trop curieux qui, parce qu'il était intelligent, ne tarderait pas à comprendre que le Shérif était au courant de tout ? Pourquoi avait-il attendu presque un an et demi avant de revenir ?
Derek avait passé tout un été et un hiver sans lui. Maintenant, un nouvel été commençait et c'était comme si tous ces mois n'avaient jamais existé. Le temps, sans Stiles, s'était simplement mis entre parenthèse.
...
D'après ce qu'il avait compris, les deux hommes se partageaient le terrain de Noatak. Il partit donc de l'hypothèse que lorsque l'un d'eux y était, l'autre restait chez lui.
Ce matin-là, il fit d'abord un repérage. Sous sa forme de loup, il s'approcha au plus près des habitations tout en prenant garde à rester invisible, et guetta l'apparition du nouvel adjoint. Il n'aimait pas s'éloigner autant de la forêt car son âme de prédateur ne se sentait jamais totalement en sécurité aussi loin de la protection des arbres, mais aussi parce que Nushka avait pris l'habitude, au fil des années, de suivre son odeur à la trace. Où qu'il aille, elle allait. Voilà pourquoi Stiles n'avait pas manqué d'entrer en contact avec elle.
Finalement, l'ayant vu patrouiller en sifflotant dans les rues, il courut en direction du sud, vers la maison de Jolan, située légèrement en retrait de la ville. C'était à dessein que l'homme s'était installé là, isolé des autres, afin d'offrir un refuge à Satinka en cas de besoin. Aujourd'hui, c'était Derek qu'il accueillait.
Installé sur son perron dans une vieille chaise en bois, il sourit en voyant trotter vers lui un immense loup noir au poil hirsute.
- Ça fait plusieurs jours que je t'attends, dit-il de sa voix douce et grave.
L'animal s'assit et sa queue touffue s'enroula autour de ses pattes. Le museau pointé sur l'homme, il attendait, l'air parfaitement calme. Pourtant, tous ses muscles étaient affreusement tendus. Ainsi à découvert, il était vulnérable. Les souvenirs ancestraux de chasseurs criant en le poursuivant résonnaient dans son âme pour le pousser à se réfugier dans les bois mais il les combattait. Il savait que, face à cet homme, il n'avait pas besoin de parler.
- Je ne te l'ai pas dit parce que j'avais peur que tu disparaisses, déclara justement ce dernier. Tu aimes ça, t'enfoncer dans la forêt, quand tu veux fuir quelque chose ou quelqu'un.
Le loup était immobile et silencieux, mais son cœur et son esprit bouillonnaient. Il savait ce que l'homme allait dire.
- N'oublie pas que Satinka a connu ça avant toi. Et moi aussi.
Il sentit le poil se hérisser sur son échine et ses babines se mettre à trembler imperceptiblement.
- Nous faisons partie de ces loups qui ne prenne qu'un compagnon pour la vie, déclara Jolan avec gravité, malgré qu'il ait vu les signaux de colère de l'animal.
La bête montra les crocs et gronda. Oui, il l'avait bien senti lui aussi, des mois plus tôt, que Stiles était la personne qu'il lui fallait, qu'ils se canalisaient respectivement. L'énergie de l'un était compensée par le calme de l'autre ; la force physique de l'un trouvait en la détermination mentale de l'autre un écho qui les liaient. C'était ainsi que se formaient les couples dans la nature, lorsque les faiblesses et les forces de chacun s'équilibraient pour une meilleure chance de survie. C'était pour ça qu'il avait fui.
- On peut évidemment choisir de l'ignorer, continua l'homme sans s'offusquer de cette agressivité. Après tout, avant d'être loup, nous sommes humains. Mais, je crois qu'il est nécessaire pour toi…
Derek ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Grondant, il se redressa et s'éloigna en trottinant, la queue haute. Il en avait suffisamment entendu. Ce que Jolan n'avait pas l'air de comprendre, c'était qu'il refusait de partager cette malédiction avec qui que ce soit.
Il partit se réfugier en forêt, à la recherche de Nushka. Il avait besoin de sa présence simple et instinctive, besoin de s'éloigner de toutes ces pensées compliquées.
Il ne mit pas bien longtemps à la trouver. La jeune louve, par ce temps, restait souvent près des plaines pour pouvoir se désaltérer plus facilement alors que, en hiver, elle cherchait un refuge contre le vent parmi les arbres.
Heureuse de le revoir, elle lui sauta dessus tout en lui tournant autour en poussant des bruits de gorge puis lui mordilla un peu le dos avant de se coucher, les pattes en l'air, lorsqu'il la gronda. Ensemble, ils parcoururent leur territoire et Derek devint rapidement tout à fait animal. Toutefois, une partie de lui restait toujours indéniablement humaine à présent, l'aidant à redevenir lui-même lorsque le besoin s'en faisait ressentir. Longtemps, cette petite part de son âme n'avait été rattachée qu'au simple souvenir de Laura, qu'il refusait de laisser seule. Aujourd'hui, Stiles y avait aussi sa place.
...
Un temps indéfini s'écoula. Lorsqu'il était loup, il était incapable de mesurer les jours. Voilà pourquoi il disparaissait parfois très longtemps. Petit à petit, l'esprit du loup s'effaça, laissant la place à des pensées plus concrètes. Il en eut conscience lorsque, alors qu'il regardait Nushka se prélasser dans l'herbe réchauffée par une flaque de soleil, son cœur se serra à l'idée que, contrairement à lui, elle ne pourrait plus jamais reprendre forme humaine.
Jolan lui avait clairement expliqué que les très jeunes enfants ne manipulaient pas eux-mêmes leur transformation, ils étaient guidés par leurs parents. Submergés par l'envie constante de liberté animale qu'ils éprouvaient, ils leur manquaient ce que tout adulte était à même de maîtriser : la volonté. La volonté de s'extirper de cet état séduisant, presque euphorique, qu'offrait l'instinct animal. Lorsque Satinka était morte, celle qui avait été son enfant était morte elle aussi, pour ne laisser qu'un louveteau en quête de quelque chose de perdu, dont l'âme humaine avait été absorbée, consumée. Pourtant, elle n'était pas restée très longtemps sans l'influence d'un adulte, Derek ayant été rapidement à ses côtés. Malheureusement, lui-même ne maîtrisait pas, à cette époque, suffisamment son propre état pour l'aider. En clair, il n'avait eu aucune influence sur le déroulement des choses.
Il ne pouvait s'empêcher d'être écœuré chaque fois qu'il se disait que si Jolan n'avait pas perdu toutes ses capacités, tout aurait pu être différent pour la petite fille.
Sentant qu'il était temps pour lui de s'en retourner il s'éclipsa sans faire de bruit, laissant la louve à sa sieste. Il trotta au milieu des arbres et de leur odeur entêtante de sève, ignorant celle laissée par un lapin apeuré, puis déboucha sur la plaine illuminée, balayée par un vent léger. Quelque part, non loin de lui, il y avait la cabane d'Ahtna, désormais à l'abandon. Là où il s'était lié plus d'une fois. Grognant, il accéléra l'allure pour rentrer chez lui, le dos en feu, signe que la transformation était proche.
Pourtant, parvenu à une dizaine de mètres de distance, il s'arrêta, le museau frémissant et les pattes tendues. Stiles était ici. Dans sa maison. Il reconnaîtrait son odeur entre mille. Laura l'avait-elle invité ?
La colère qui le submergea était totalement humaine, rationnelle ; elle supplanta sa propre volonté et la métamorphose s'opéra tout à coup, violemment. Grognant de douleur il eut un sursaut, tomba au sol et se contorsionna dans tous les sens. Finalement, essoufflé, nu sous son manteau de fourrure, il poussa sur ses bras tremblants pour se redresser.
Chaque fois qu'il prévoyait de vadrouiller sous sa forme animale, il ne mettait aucun vêtement. C'était une habitude qu'il avait prise après avoir réalisé qu'il en disséminait un peu partout dans la forêt au gré de ses pérégrinations. Mais c'était annuler un problème pour en créer un autre. Car s'il lui était facile d'ouvrir la porte de chez lui, de laisser opérer la magie, puis de sortir, c'était autrement plus compliqué de rentrer sans rien sur lui, surtout si sa sœur avait invité quelqu'un.
Il se redressait lorsqu'un bruit furtif le fit se retourner juste à temps pour voir une énorme forme noire et touffue lui tomber dessus. Il retomba dans l'herbe sous la masse du corps musculeux de Nushka qui, heureuse de l'avoir retrouvé, se roulait agréablement sur lui.
- Ça suffit ! tenta-t-il, sans succès.
Il n'aimait pas qu'elle le suive ainsi si près des habitations, même de la sienne, mais il avait beau tenter de la faire obéir elle n'en faisait finalement toujours qu'à sa tête. Néanmoins, sa présence allait peut-être cette fois pouvoir l'aider.
Après plusieurs minutes à lutter contre la force de l'animal, il parvint à se relever et s'élança dans la plaine, son manteau à la main. Immédiatement, la louve courut derrière lui, ravie de lui donner la chasse, comme à chaque fois.
Ce qu'il avait planifié arriva : dès qu'ils parvinrent près de l'enclos des chiens de Laura, des aboiements furieux et excités résonnèrent à des kilomètres à la ronde. Bien qu'elle ait l'habitude, Nushka stoppa immédiatement, droite sur ses pattes puissantes, aux aguets comme si elle traquait, les babines frémissantes. C'était une situation qui la mettait toujours en état de vigilance.
Derek en profita pour se réfugier dans la grange avant que Laura et Stiles ne sortent pour voir ce qu'il se passait. Il y cachait toujours un sac de vêtements.
Lorsqu'il ressortit quelques minutes plus tard, ils étaient là, tous les deux, près des enclos. Sa sœur tentait de calmer ses bêtes pendant que celui qui avait été un temps son amant regardait s'éloigner la silhouette lointaine de Nushka qui s'en retournait vers la forêt.
- Oh ! s'exclama la jeune femme lorsqu'elle l'eut vu. Un revenant !
Stiles se retourna. Ses yeux clairs se braquèrent dans les siens et Derek se tendit. Il savait. Il pouvait le voir dans son regard intelligent, sarcastique, et ce petit sourire moqueur qu'il affichait au coin de la lèvre. Il savait. Il avait deviné.
- Tu pourrais dire à ta bestiole de ne pas s'approcher aussi près, à chaque fois ça les excite comme des Marsupilamis ! lança Laura, agacée.
- C'est pas un animal de compagnie, se contenta de répondre Derek, grincheux.
Il avait pris soin de laisser son manteau dans la grange. Mais il avait l'impression que c'était totalement inutile.
Stiles s'approcha. Il avait détourné les yeux pour donner l'impression de ne s'intéresser qu'à Natane qui ne cessait de se coller à ses jambes. Il aurait aimé être là pour voir la réaction de la chienne lorsqu'il était revenu. À voir son attitude, il était évident qu'elle l'avait reconnu. Le jeune homme se pencha pour lui gratter le dos et l'animal se tordit en relevant le museau, grognant de contentement.
- Qu'est-ce que tu fais là ? lui demanda brusquement Derek.
- Je rendais visite à Laura, quelle question, se moqua Stiles sans relever la tête.
Lorsqu'ils s'étaient vus des jours plus tôt en ville, Derek ne lui avait absolument pas laissé le temps de parler. Il s'était contenté de l'insulter, de monter dans sa camionnette et de partir. En fait, c'était la seule vraie conversation qu'ils avaient depuis qu'ils s'étaient revus. Si tant est que cela puisse s'appeler une conversation.
Le jeune homme, parce qu'il ne l'entendait pas répondre, le regarda enfin, toujours penché sur Natane. Avec un sourire de conspirateur, il lui dit à voix basse, pour ne pas que Laura les entende :
- Dès que j'ai vu ses yeux jaunes j'ai su que c'était Nushka.
En réponse, Derek se tendit comme un arc. Donc, il avait vu juste, ce petit con avait deviné. Maintenant, il s'agissait de ne pas entrer dans son jeu, d'ignorer ses provocations.
- C'est censé vouloir dire quoi ?
- Je suis un peu déçu quand même, répondit Stiles en se redressant. Ça m'a fait plaisir de la voir, bien sûr, mais… j'aurais préféré voir celui aux yeux bleus.
- Arrête.
Ce simple mot d'avertissement, grondant, lui avait échappé. La menace réelle qu'il contenait n'échappa nullement à son interlocuteur qui perdit son sourire et fronça les sourcils.
- Sinon quoi ? lui demanda-t-il alors que des pas approchaient d'eux.
- Sinon je t'égorge, répondit simplement Derek.
Laura était suffisamment proche pour entendre cette affirmation de son frère. Amusée, elle gloussa et lança joyeusement :
- Je vois que vous en êtes déjà à vous dire des mots d'amour !
Stiles, déséquilibré par une Natane qui se frottait allégrement à lui, tituba sur deux pas. Derek en profita pour s'éloigner.
- Grincheux ! lui lança sa sœur avant de lui demander, l'air de rien : tu vas où ?
- En ville ! lui répondit-il méchamment.
- Super ! Le matériel que tu as commandé l'autre jour devrait être arrivé, tu peux aller me le chercher ?
- Merde !
Malgré la distance, il entendit clairement le gloussement de Stiles.
...
Il ne rentra que des heures plus tard. Perdre son temps en ville n'était pas une activité qu'il affectait particulièrement mais il était pour l'instant hors de question qu'il se retrouve face à Stiles. Il se réfugia chez Odi, le bar bruyant offrant un rempart efficace contre toute rencontre – car non content de fuir le jeune homme, il évitait aussi sciemment Jolan. Sa mine renfrognée des mauvais jours dissuada quiconque de venir lui adresser la parole, hormis Chenoa qui ne résista pas à l'envie de lui parler. La tenancière, lorsqu'il partit, le remercia de sa présence. Quand il était là, Murphy et les autres se tenaient généralement tranquilles.
À peine eut-il poussé la porte d'entrée que Laura lui lança :
- T'es vraiment un mufle.
- Je ne lui ai jamais demandé de revenir, répliqua Derek sans réfléchir.
- Techniquement tu ne lui as pas vraiment demandé de partir, non plus.
Il foudroya sa sœur du regard mais cette dernière, très sérieusement, recula sa chaise pour lui faire face.
- Je crois qu'il est au courant, dit-elle avec une certaine anxiété.
- Sans déconner, répliqua vertement son cadet. Tu en as d'autres des évidences de ce genre à m'apprendre ?
Contre toute attente, Laura rit.
- C'est nouveau ça, déclara-t-elle alors qu'il fronçait les sourcils.
- Quoi ? répliqua-t-il brusquement.
- Le sarcasme. C'est signé Stiles, généralement. C'est de le revoir qui te fait parler comme lui ?
Derek préféra ne pas répondre et se réfugia dans sa chambre mais sa sœur l'y suivit. Manifestement, elle avait récupéré le manteau dans la grange car il trônait, lourd et menaçant, sur le lit défait.
- Il ne m'a posé aucune question, dit simplement la jeune femme. On n'a même pas parlé de Nushka. Je ne crois pas qu'il ait questionné Jolan.
- Et alors ? éructa Derek avec colère.
- Alors c'est avec toi qu'il veut en parler, crétin ! Si vraiment il était revenu uniquement pour satisfaire sa putain de curiosité, il se serait contenté de poser des questions à n'importe qui. Tu as foutu le camp pendant un mois, et pas une fois…
- Un mois ? la coupa-t-il, surpris.
Prise de court, Laura ne sembla pas immédiatement comprendre, puis elle reprit :
- Oui, un mois. Jolan m'a dit que tu étais allé le voir, après plus rien. On est au mois d'août.
Derek cligna des yeux puis regarda par la fenêtre. Il avait l'habitude qu'un certain temps s'écoule pendant qu'il était sous sa forme de loup, mais ça dépassait rarement les dix jours.
Un mois ? Il devait être plus perturbé que ce qu'il croyait.
- Ça va ? lui demanda Laura.
- Ouais. J'ai un peu faim.
- J'ai fait réchauffer du lapin.
- OK.
Ils ne parlèrent plus beaucoup ce soir-là, et évitèrent ce sujet, l'un comme l'autre. Mais Laura, avant d'aller se coucher, revint vers lui pour lui dire, déterminée :
- Si tu ne lui dis pas, c'est moi qui le fais.
- Pourquoi ? répliqua-t-il, agressif.
- Parce que ça me fout les boules de le laisser dans l'ignorance ! Tu l'as traité comme de la merde, j'estime qu'il a le droit de savoir.
Elle le laissa seul avant que, empourpré de colère, il puisse répondre quoi que ce soit.
...
S'il existait une bonne méthode pour annoncer ce genre de chose, cela se saurait. Comment révéler à une personne, quelle qu'elle soit, un tel secret ? Lui-même peinait à y croire, parfois.
Rien ne permettait de se faire à l'idée que cela puisse exister. Tous les adultes s'évertuaient à apprendre aux enfants à faire la différence entre réalité et légendes. Le folklore était relégué, parfois, au rang d'invention. Ou pire : d'exagération.
Le problème ne venait pas de Stiles. Il savait que ce jeune homme un peu déluré n'aurait aucun mal à croire ça, dans le cas contraire il ne serait pas revenu. C'était surtout de son côté que cela coinçait un peu. Il était incapable de trouver les mots.
Mais finalement, il n'en eut pas besoin, et les événements, encore une fois, précipitèrent les choses pour lui.
Sa participation à l'Iditarod lors du séjour de Stiles en Alaska fut la dernière pour Laura. Perdre des chiens à cause de l'épuisement et du froid était devenu trop difficile à supporter pour elle. Elle eut alors l'idée, grâce à Chenoa, de proposer aux rares touristes en visite à Noatak durant l'hiver des balades en traineau dans la forêt. Cela lui permettait de faire ce qu'elle aimait et de garder ses chiens en forme, puisqu'elle continuait de vendre la plupart de ses portées à d'autres élevages. Après tout, ses bêtes restaient des athlètes.
Cependant, les traineaux de courses étant totalement différents de ce dont elle allait avoir besoin dorénavant, la jeune femme devait revoir totalement son matériel et, évidemment, elle pensait à ce qu'il lui fallait au compte-gouttes. Derek devait donc sans arrêt faire des allers-retours au magasin.
Il arrêta sa camionnette et en descendit avec un soupir. Il faisait particulièrement chaud en cette fin de journée. Il avait perdu l'habitude.
Il arrivait près de l'épicerie lorsque des éclats de voix attirèrent son attention. Il continua son chemin et jeta un coup d'œil à l'angle de la rue. Deux dizaines de personnes étaient rassemblés près d'une maison à la porte grande ouverte, et les infirmiers du dispensaire s'éloignaient sous les regards ébahis en portant sur un brancard un corps recouvert d'un drap.
Son souffle se bloqua un instant dans sa gorge et il s'avança. Jolan, installé dans sa voiture dont il avait laissé la portière ouverte, parlait avec nervosité dans sa radio. Attendant qu'il ait fini, Derek jeta un coup d'œil supplémentaire aux badauds qui parlaient entre eux, choqués. Puis il regarda la maison. Celle de Murphy. Son fils d'une quinzaine d'années, les mains recouvertes de sang, était assis sur le perron et tenait dans ses bras sa petite sœur de quatre ans. Tous deux pleuraient à chaudes larmes, apparemment en état de choc. À leur côté, un médecin tentait de les rassurer.
- Noatak, terminé, déclara le Shérif avant de raccrocher.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? lui demanda aussitôt Derek.
- Le verre de trop pour Murphy. Ce connard était bourré quand il a commencé à taper sur sa gosse. Sa femme s'est interposée et il l'a poignardée.
Derek se figea, statufié. Ce n'était un secret pour personne que cet homme violentait sa femme mais cette dernière avait toujours refusé de porter plainte. Jolan soupira et passa une main sur son visage fatigué.
- Elle est morte dans les bras de son fils, tu te rends compte ? déclara-t-il gravement.
- Où est ce salop ? rétorqua Derek qui sentait une vague de fureur le submerger.
- Il a pris la fuite, évidemment.
Tout le monde savait pourtant personne n'avait jamais rien fait. Cette femme n'avait rien, hormis le salaire de son mari, pour survivre ici. Si quelqu'un avait tenté quelque chose ses enfants lui auraient été enlevés et elle n'aurait jamais eu aucun espoir de les récupérer. Mais à présent, elle ne les verrait plus jamais.
- Stiles est à sa poursuite, déclara Jolan sans oser le regarder.
- Quoi ?
- J'ai pas réussi à l'en empêcher…
Derek n'attendit pas la fin de la phrase, s'il y en eut une. Il fit demi-tour et retourna près de sa camionnette. Plus que la colère et la honte, il y avait la peur. Dans cet état de stress, sous l'emprise de l'alcool et n'ayant désormais plus rien à perdre, de quoi serait capable Murphy ?
Stiles était un imbécile !
Il partit en trombe en direction de la forêt. C'était le seul endroit susceptible d'offrir une cachette efficace à un fugitif, il n'avait aucun doute là-dessus. Alors que le paysage défilait derrière les vitres, il jeta un coup d'œil au manteau qui gisait sur le siège passager. Il avait envie de le faire depuis des années, et cette fois il n'hésiterait pas. Il s'était déjà retrouvé dans cette situation, cet état d'esprit, après la mort de Satinka, et ce souvenir le ramena des années en arrière. À ce moment-là, Nushka s'était trouvée sur sa route, le déviant de sa cible. Ensuite, Jolan avait réussi à le convaincre. Si l'Agence des Forêts commençait à trouver des hommes égorgés par des loups dans les bois ils étaient en droit d'autoriser une battue. Agir ainsi, c'était mettre Nushka en danger.
Mais il n'avait plus l'intention de fermer les yeux. Murphy avait franchi la limite.
Il arrêta son véhicule tout près des premiers arbres, ouvrit sa portière et descendit. D'un geste souple il retira son débardeur, puis son pantalon, et attrapa la lourde fourrure qu'il enfila rapidement.
Sa colère était telle que la douleur le foudroya plus vite et plus violemment qu'à l'accoutumé. Poussant un cri, il tomba au sol. Un loup noir se dressa là où il s'était écroulé. Malgré son corps encore perclus de la douleur de la métamorphose, il s'élança et s'enfonça, comme une ombre furtive, dans la forêt qui l'accueillit.
Il avait déjà trouvé l'odeur. Déjà localisé la proie.
Salut tout le monde ! J'ai pas réussi à publier hier, le site ne voulait rien entendre, une vraie galère ! J'ai bien cru ne pas y arriver aujourd'hui non plus. Bref !
Un retour tant attendu, ils se retrouvent, je refous un clif... que du bonheur, quoi !
J'espère que vous avez aimé :)
Je vous dis au 10 mars pour la suite et fin !
