Deux jours plus tard, un matin très tôt, Derek, Stiles et Jolan étaient à nouveau réunis. Cette fois, ils se trouvaient non pas dans le salon de la cabane mais juste à l'entrée de la forêt, là où les arbres devenaient suffisamment nombreux pour qu'ils puissent se cacher.

— Et si jamais tu te perds, tu klaxonnes trois fois, déclara rudement Derek.

— Ça va, je ne suis pas totalement débile non plus, il suffit de suivre la route.

Un grognement suivit sa remarque.

— Si je ne t'ai pas rejoint à la voiture deux heures après ton arrivée, tu rebrousses chemin.

Stiles enroula la carte sur laquelle son itinéraire était tout tracé, une moue agacée plaquée sur son visage parcouru de grains de beauté, acquiesçant en silence.

Le plan était simple : il allait longer les bois par la route jusqu'au point de rendez-vous qu'ils s'étaient fixés cinquante kilomètres plus haut puis attendre. Derek, pour sa part, devrait parcourir cette distance sous sa forme de loup tout en faisant en sorte que Nushka le suive. Pour s'en assurer, Jolan avait habilement rebouché, quelques heures plus tôt, le terrier qu'elle s'était creusé.

— Tu sais, je peux tout aussi bien essayer de te retrouver, tenta tout de même Stiles, si c'est sur une ligne de trappe je devrais pouvoir y arriver.

— Non, répondit catégoriquement Derek en enfilant son manteau de fourrure. Tu restes sur place et tu !

Il fut incapable de terminer sa phrase. Son corps se raidit avec un craquement terrible et les poils du vêtement doublèrent instantanément de volume avant de s'étendre, d'abord sur son visage, puis sur son torse, avant de le recouvrir totalement. Il tomba au sol avec un grognement qui n'avait déjà plus grand-chose d'humain.

Stiles, qui n'avait jamais vraiment supporté de voir ça, ferma instinctivement les yeux. Quand les gémissements et les grondements cessèrent, il les rouvrit. Un énorme loup noir se tenait à la place de Derek, haletant, les pattes tremblantes. Une poigne sur son bras le fit sursauter et il se retourna.

— Recule doucement, lui conseilla Jolan dans un murmure. La transformation a été très brutale, le loup peut être désorienté.

L'animal tenta de se lever mais il s'écroula aussitôt avec un couinement douloureux. Il respirait très vite et incroyablement fort, la langue pendante, comme s'il cherchait son air. Stiles fit un pas en avant.

Le vieil homme tenta bien de l'en empêcher mais l'autre se déroba et il n'insista pas, de peur de faire trop de bruit.

Stiles avait déjà assisté à ce genre de scène et jamais il n'en avait vu qui soit aussi violente. Comme si le loup avait hâte de pouvoir enfin s'exprimer après l'échec précédent, lorsque la volonté humaine de Derek l'avait empêché d'apparaître.

Il s'accroupit lentement, serrant contre lui les vêtements de son compagnon, et tendit une main qui ne tremblait pas. Ses doigts plongèrent dans les poils épais. Ils étaient chauds et rêches.

Immédiatement, le loup tourna la tête. Ses mâchoires claquèrent à quelques centimètres seulement de son bras mais il ne bougea pas malgré sa surprise. Leurs yeux se croisèrent. Ceux de la bête étaient d'un bleu irréel et intense, ce qui le ramena des années en arrière, la première fois qu'il avait croisé ce regard. Cette nuit-là, Derek lui avait sauvé la vie.

Un frisson le parcourut. L'animal émit tout à coup un petit gémissement plaintif et approcha son long museau fin pour renifler son bras, là où il avait failli le mordre. Est-ce qu'il s'assurait ainsi qu'il ne l'avait pas blessé ?

— Ça va ? lui demanda Stiles, la voix aussi douce que possible.

En réponse, le loup se lécha les babines puis fit ressortir sa langue. Il respirait déjà plus normalement et ses pattes avaient cessé de trembler. Ses crocs blancs étaient incroyables longs et larges.

Lentement, Stiles retira sa main et vit clairement un frisson parcourir la fourrure noire. Ils restèrent tous les deux quelques secondes sans bouger. La bête approcha à nouveau son museau, curieux, pour venir le renifler une seconde fois, avant de finalement se lever.

À peine sur ses pattes, il s'éloigna sans un regard en arrière, l'allure légère malgré sa stature, sa queue battant l'air. Stiles le regarda disparaître puis se redressa à son tour. Ses jambes tremblaient.

— Ce que tu as fait était incroyablement stupide, le gronda Jolan.

— C'est un surnom qu'on me donne souvent.

Il roula en boule les vêtements de Derek avant de les fourrer dans son sac puis s'assura encore une fois que la carte était bien dans sa poche. Ils rejoignirent ensemble leurs véhicules respectifs, dans le plus parfait silence. Une fois sorti du couvert des arbres, Stiles ne put s'empêcher de demander au vieil homme :

— Ça doit être terrible pour vous de savoir que… Nushka ne reviendra peut-être jamais.

— Fiston, ma petite-fille est morte il y a des années. Le même jour que ma fille. Nushka n'est plus humaine. Le fait qu'elle puisse se reproduire avec un loup est assez significatif.

Stiles sentit son cœur se serrer. Pas seulement à cause des mots de Jolan mais aussi à cause de la façon dont il l'avait appelé. C'était ainsi que son propre père le surnommait souvent : fiston.

Il réalisa alors que les événements de ces derniers jours l'avaient à ce point préoccupé qu'il avait totalement oublié de le contacter.

Ils se quittèrent ici. Stiles s'installa dans la vieille camionnette bleue délavée de Laura en repensant à ce que la jeune femme lui avait dit en venant leur déposer le véhicule quelques heures plus tôt :

— Fais attention, depuis quelques jours le volant se bloque complètement. Il faudra que tu freines tout de suite ou sinon tu fonces dans les arbres.

Cinquante kilomètres de route qui promettaient d'être sportifs.

Il mit le contact. Son cœur battait nerveusement. Il ne connaissait de l'Alaska que Noatak et la réserve. Il avait un peu visité Anchorage mais n'y était resté que quelques heures, lors d'un après-midi, lorsqu'il avait pris l'avion pour revenir et s'établir en tant qu'adjoint du Shérif.

Jamais il n'avait été aussi loin au nord, aussi loin de tout. Le but de son voyage était une petite cabane au cœur de la forêt que les gardes forestiers utilisaient lors de leurs patrouilles. Éloignée des villages alentours, totalement isolée. Rien que lui et Derek, pendant des jours.

Aucun des deux ne savaient combien exactement car il était impossible de savoir où en était la gestation de Nushka mais puisqu'elle avait récemment creusé une tanière il était peu probable qu'ils aient à attendre plus de deux semaines.

Il appuya sur l'accélérateur et s'élança. La piste devant lui était à peine visible, rarement empruntée, un peu accidentée. Les amortisseurs de la camionnette grinçaient atrocement.

Une certaine excitation faisait trembler ses mains. Il avait hâte de vivre cette nouvelle expérience. Jamais il n'aurait imaginé que ce genre de vie lui plairait tant, lui qui était si intenable durant son adolescence, si désireux de vivre à cent à l'heure. Mais en vivant trop vite, il avait réalisé qu'il ne profitait pas réellement des choses qui l'entouraient, même les plus simples. Finalement, il ne s'était pas tant plu que ça à New York, la ville qui ne dort jamais.

Il était bien ici, dans cet endroit qui semblait avoir été oublié du passage du temps. Il avait ressenti beaucoup de joie lorsque Scott lui avait dit, une année plus tôt, à quel point sa petite cabane était accueillante et à quel point Noatak était agréable.

Il réalisa alors que cela pourrait lui faire tout autant plaisir si son père ressentait la même chose. Pourquoi ne pas lui montrer son monde à son tour ? Pourquoi ne pas lui faire découvrir, à lui aussi, cette vie qu'il aimait tant aujourd'hui ?

Il soupira en arrêtant enfin le véhicule, après des heures de route. Il avait mal à la nuque et ses oreilles bourdonnaient à cause du bruit affreux du moteur. Il sortit et s'étira en se promettant d'essayer de convaincre Laura que cette camionnette avait grandement besoin d'une révision, puis s'empara de son téléphone. C'était le début de l'après-midi, son père risquait de ne pas être disponible mais il tenta tout de même de le joindre.

Le bonheur qu'il entendit alors dans la voix du Shérif Stilinski gonfla sa poitrine d'une boule de honte qu'il eut du mal à chasser.

— Désolé de ne pas t'avoir appelé plus tôt, papa, vraiment…

— Pas de soucis, fiston, je comprends totalement ! Figure-toi qu'il y a un restaurant végétarien qui a ouvert à Beacon Hills et ils livrent à domicile ! Je ne mange pratiquement plus que chez eux maintenant.

— Ah ouais ? C'est drôle, j'ai du mal à y croire.

— Mais si ! Tu peux demander à Scott si tu ne me crois pas !

— Je te crois, je te crois… Je voulais te demander quelque chose.

— Vas-y, fiston. Tout va bien au moins ?

— Oui, tout va bien, pourquoi ?

— Et Derek ? Toujours aussi fidèle à lui-même ?

— Papa…

— Scott ne m'a pas dit grand-chose sur lui alors j'ai du mal à me faire une idée.

— Le mieux c'est que t'aies pas d'idée. Tu ne préfères pas te faire ta propre opinion quand tu viendras ?

Il y eut un soudain et bref silence avant que son père ne lui demande, une légère note d'espoir dans la voix :

— Comment ça ?

— J'aimerais t'inviter à la maison, lança Stiles avec précipitation. Au printemps, ça te dirait ? On a un… petit empêchement là, donc avant le début de l'hiver ça ne va pas être possible. Qu'est-ce que t'en dis ?

— Avec plaisir, fiston !

Il sourit, heureux d'entendre tant de joie dans la voix du Shérif. Ils discutèrent encore quelques minutes jusqu'à ce que Stiles se mette à frissonner. Le froid semblait plus mordant, surtout après qu'il se soit bien réchauffé dans le véhicule. Il se tourna pour ne plus faire face à la toundra qui s'étendait devant lui tout en resserrant les pans de son blouson, quand son regard tomba sur une silhouette sombre, immobile sous les arbres.

Il se surprit lui-même lorsqu'il s'aperçut qu'il n'avait pas eu peur. Pourtant, le loup était énorme, même assis ainsi sagement, sa queue touffue enroulée autour de ses pattes avant. Ses yeux bleus, intensément brillants dans l'obscurité de la forêt, ne le lâchaient pas. Il attendait, patiemment.

— Stiles ? appela le Shérif dans le téléphone. Tout va bien ?

Réalisant qu'il n'avait sans doute pas répondu depuis plusieurs secondes, le jeune homme s'empressa de rassurer son père.

— Oui, tout va bien ! Excuse-moi, mais une créature magique est venue me chercher, il faut que je te laisse.

Un gloussement un peu désabusé lui répondit. Noah Stilinski était tellement habitué aux pitreries de son fils qu'il ne tint pas compte de celle-ci. Ils se dirent au revoir, puis Stiles raccrocha.

— J'arrive, dit-il simplement en se penchant dans la camionnette pour y prendre son sac.

Il attrapa au passage l'autocollant arborant le symbole de l'Agence des Forêts et le colla sur la face intérieure du pare-brise.

— Tu es sûr que ça ne risque rien si on laisse la voiture ici ? demanda-t-il tout de même en refermant la portière.

Pour toute réponse, le loup bâilla en ouvrant très grand la mâchoire. Stiles le rejoignit sans poser plus de questions et ils s'enfoncèrent ensemble dans la réserve. Les arbres se refermèrent sur eux en silence et l'air devint tout à coup plus lourd, chargé de l'odeur de la sève encore tiède tout comme celle de la terre qui se gorgeait d'humidité à l'approche de l'hiver.

— Nushka t'a suivi sans problème alors ? demanda-t-il après quelques instants.

Le loup remua la queue en réponse, très brièvement. Il marchait un peu lourdement à présent et sa langue pendait constamment sous la fatigue. Après tout, il venait de parcourir près de cinquante kilomètres et même si ce n'était pas rare pour les prédateurs sauvages, cela restait éreintant.

Ils marchèrent ainsi un long moment. Parfois, des bruits se faisaient entendre dans les fourrés à leur passage. Soit il s'agissait d'animaux effrayés par l'odeur du loup, soit il s'agissait de Nushka. Elle ne s'approchait jamais si Stiles était là.

Lorsqu'il réalisa que la luminosité était en train de baisser, ce dernier jeta un coup d'œil à son téléphone. Ils arpentaient les bois depuis déjà quatre heures. Il avait mal aux cuisses et aux épaules à cause du poids de son sac.

— On ne pourrait pas s'arrêter un peu, je suis crevé ! lança-t-il en se massant la nuque.

Le loup gronda pour lui faire comprendre qu'il en était hors de question. Il soupira, et demanda encore :

— J'espère qu'on est presque arrivés.

Cette fois, l'énorme animal s'ébroua rapidement, balançant sa large tête de droite à gauche. Stiles, qui ignorait si cela signifiait une affirmation ou le contraire, s'arma de courage, tout de même inquiet à l'idée de crapahuter dans la forêt en pleine nuit.

Un moment s'écoula encore avant que n'apparaisse enfin le refuge qui allait les abriter pour les prochains jours. Une cabane fort semblable à ce que la leur était il y a encore quelques mois : petite, un peu branlante, parsemée ici et là de touffes de paille pour lutter contre les infiltrations du froid et recouverte, à d'autres endroits, de boue qui avait durcie depuis longtemps.

— Ils auraient pu prévenir quand même sur l'annonce que c'était pas un quatre étoiles, lança Stiles, souriant de sa propre blague.

Des bruits de pas feutrés derrière lui le firent se retourner et il vit le loup s'éloigner en direction d'un ruisseau. Au moins, ils n'auraient pas à aller bien loin pour trouver de l'eau.

— Tu ne préfères pas attendre que je te fasse un café, grosse pâte à crêpes ? demanda-t-il à l'animal lorsqu'il commença à s'abreuver.

Nushka surgit tout à coup d'un fourré, furtive et rapide, et sauta sur son encolure pour tenter de lui mordre une oreille. Tout ce qu'elle parvint à faire, c'est enfoncer sa tête massive dans l'eau.

Stiles éclata de rire sans s'en empêcher en voyant Derek se redresser, les poils de son visage dégoulinant, de la boue sur la truffe.

La femelle se tourna vers lui, croisa son regard et s'éloigna instantanément en bondissant, la queue haute, aussi légère et rapide qu'à l'accoutumé, puis disparut comme elle était venue.

Sous les rires de Stiles, l'autre loup s'ébroua et frotta son museau à l'aide de l'une de ses pattes avant de se remettre à boire, comme si rien ne s'était passé.

— Bon, au cas où tu changes d'avis, je vais faire du café, déclara-t-il en sortant les clefs de son sac.

L'intérieur de la cabane sentait l'humidité et le froid mais l'endroit semblait propre. Il déposa ses affaires, vérifia l'état du poêle à bois, repéra une petite hache posée dans un coin, un peu d'ustensiles de cuisine, un lit une place croulant sous les fourrures et une étagère clouée de travers sur laquelle parvenaient à tenir une dizaine de livres. Intrigué, il en prit un et l'ouvrit. Il s'agissait d'un journal, tenu trente ans plus tôt d'après les dates en haut des pages, par un garde forestier. Au moins, il aurait de la lecture.

N'entendant plus aucun bruit venu de l'extérieur, il s'approcha de la porte qu'il avait laissée ouverte à dessein et regarda dehors. Aucun des deux loups noirs n'étaient visibles.

Fourbu, les épaules douloureuses et les jambes raides, il récolta de l'eau dans une grande casserole avant de retourner s'abriter.


Permettez-moi d'interrompre votre lecture ici un moment :P (ouais, c'est un truc que je fais souvent, c'est vrai XD) L'expérience m'a appris que beaucoup de lecteurs lisent rarement les notes que les auteurs laissent tout en bas (et aussi en haut, à vrai dire) donc moi, je mets au milieu quand j'ai un truc d'important à vous dire :P

Comme annoncé en partie 1, je vous ai concocté un cadeau de Noël :

Des exemplaires PAPIERS de "Alaska" à gagner !

Vous avez bien lu :P

Pour participer à ce concours, c'est très simple : rendez-vous sur ma page auteure Les Univers de Syl (si vous galérez à me trouver, n'hésitez pas à vous rendre sur mon compte Wattpad : SylCypher, un lien vous y mène directement ;)) et commentez le post épinglé en me disant ce que vous avez le plus aimé et le plus détesté dans cette fic !

Ça peut être au sujet de tout et n'importe quoi ! Les personnages, des situations, des descriptions ou même ma façon d'écrire à un moment précis. En bien ou en mal, peu importe, parlez-moi !

C'est mon cadeau :D

Vous pouvez maintenant reprendre votre lecture :P


...

Quelques jours plus tard, assis nu sur le lit, les couvertures sur les genoux, il tentait de régler les paramètres de l'appareil photo que Laura lui avait prêté. Les quelques clichés qu'il avait réussi à prendre de Nushka n'étaient pas très beaux, beaucoup étaient flous tant la louve ne cessait de bouger dans tous les sens.

La seule qu'il trouvait parfaitement réussie était une photo de Derek allongé sur un talus, les pattes avant croisées, les oreilles droites. Son regard d'un bleu intense était braqué sur l'horizon, comme s'il guettait une proie.

— C'est un vrai casse-tête ce truc, lança-t-il après quelques minutes à tourner la molette dans tous les sens.

— Pourquoi t'utilises pas ton téléphone ? lui demanda son compagnon, occupé à graisser son arme.

— Je préfère préserver la batterie, au cas où on aurait un coup de fil urgent à passer. Si je mets en « sport », tu crois que ça le fera ?

— Comment veux-tu que je sache.

Il se leva pour ranger son matériel et s'empara du manteau de fourrure.

— Tu pars déjà ? lui demanda Stiles.

— Je vais pas attendre que la neige commence à tomber.

— J'aimerais bien suivre la ligne de trappe aujourd'hui, pour prendre d'autres photos.

— Non, Stiles, tu ne t'éloignes pas de la cabane.

— Je commence à me faire chier…

— Je t'avais prévenu.

— Ouais, mais qui c'est qui refusait de se transformer si je ne l'accompagnais pas ?

Derek lui adressa un regard terriblement noir. Souriant, il posa l'appareil sur le lit et ouvrit les bras, pas le moins du monde gêné par sa nudité.

— Viens me faire un bisou, mon chéri, avant de partir travailler, chantonna-t-il.

Son compagnon lui envoya une spatule en bois en réponse, dont ils se servaient pour la cuisine, qu'il évita de justesse en se penchant sur le côté, riant de sa propre bêtise.

Bien évidemment, il choisit ce jour-là de ne pas écouter les consignes et s'éloigna, son appareil photo autour du cou, son téléphone dans sa poche, vérifiant sans cesse les marques sur les arbres pour être sûr qu'il ne s'éloignait pas de la ligne et jetant de réguliers coups d'œil au soleil pour vérifier sa position.

Il faisait très beau. Le ciel était d'un bleu éclatant, sans aucun nuage, et l'air froid, un peu coupant, était si pur qu'il lui donna le tournis.

La forêt était bruyante, ce matin-là. Les rares oiseaux encore présents pépiaient ici et là, accompagnant leur chant de quelques bruissements d'ailes.

Après un instant, il s'aperçut que les entailles sur l'écorce des arbres, indiquant la piste à suivre pour les trappeurs et les gardes forestiers, étaient de moins en moins visibles. Par prudence, il décida de rebrousser chemin puis de suivre le ruisseau vers le nord. Il n'avait pas envie de rentrer tout de suite.

Il marcha ainsi un moment avant de s'apercevoir que l'eau était d'une telle clarté qu'il pouvait parfaitement apercevoir son reflet dedans. Se disant que cela ferait un bon entraînement pour tenter de percer les secrets de l'appareil photo, il s'évertua à tenter de se photographier lui-même, accroupi tout au bord du ruisseau.

Soudain, il perçut un bruit dont il était désormais coutumier derrière celui du faible courant et des oiseaux qui gazouillaient. Celui d'un animal en train de s'abreuver.

Il tourna la tête et retint son souffle. Deux loups buvaient, à environ dix mètres de sa position. Si l'un d'eux avait une fourrure d'un gris soutenu, anthracite, l'autre arborait une couleur plus vive, tirant sur le roux. Apparemment, ils n'avaient pas remarqué sa présence.

Lentement, le cœur cognant fort dans sa poitrine, il leva les bras pour tenter de prendre quelques clichés. S'il se rappelait bien, Derek lui avait dit, lorsque le loup qui formait désormais une paire avec Nushka était apparu, qu'il existait quelques meutes dans la réserve, plus au nord. Jamais il n'aurait imaginé qu'il y en ait si près d'ici. Car la forêt continuait encore, sur des kilomètres et des kilomètres. Le fait qu'il tombe sur deux d'entre eux totalement par hasard était une chance inouïe.

Lorsque le déclencheur claqua dans l'air, le bruit se répercuta sur les arbres. Simultanément, les prédateurs relevèrent leurs têtes au long museau fin, braquant sur lui toute leur attention. L'un d'eux fit immédiatement demi-tour, disparaissant en un seul long bond. Mais le gris ne bougea pas, se contentant de le regarder sans animosité, simplement curieux.

Lentement, Stiles abaissa son appareil. Les yeux de la bête était d'un bleu si éclatant qu'il en percevait la brillance irréelle malgré la distance. Parfaitement semblables à ceux de Derek.

Ils s'entreregardèrent ainsi quelques secondes avant que l'animal ne parte à son tour à pas lents tout en léchant ses babines sur lesquelles étaient très certainement accrochées quelques gouttes d'eau. Il s'enfonça tout doucement entre les arbres, sans aucune inquiétude.

Stiles en resta pantois plusieurs secondes. Puis il jura.

Il n'y avait jamais pensé. Pas une seule fois il n'avait posé de questions à Jolan. Il était parti du principe que le vieil homme et sa famille étaient les seuls détenteurs de cette incroyable faculté. Mais aujourd'hui, il venait d'avoir la preuve que ce n'était pas le cas.

Sans doute avait-il tort. Peut-être que son imagination trop fertile s'emballait encore pour rien. Et pourtant…

Peut-être venait-il de frôler, comme on caresse un nuage du bout des doigts, la vérité d'un secret millénaire enfoui dans les terres sauvages de l'Alaska.

Soupirant, il se releva. Un peu trop vite.

Son pied glissa dans la boue et il tomba en avant, dans l'eau froide, parvenant par miracle à garder l'appareil photo de Laura au sec.

Plusieurs heures plus tard, Derek rentra en apportant un peu de gibier qu'il venait de chasser. Il avait à peine refermé la porte qu'il vit, suspendu à un crochet près du poêle à bois, le manteau trempé de son compagnon.

— Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda-t-il, la voix un peu rauque.

— Hein ? s'étonna Stiles en levant le nez du journal qu'il était en train de lire. Ah ! Rien. J'ai glissé, je suis tombé dans l'eau.

Derek gloussa de rire et déposa une carcasse de lapin encore tiède sur la table.

— Mais ne mets pas ça là ! s'écria l'autre, un peu dégoûté. Ça va foutre du sang partout !

— Mets un torchon en-dessous ! Et j'espère que tu ne vas pas tomber malade parce que tout ce qu'on a ici pour soigner, c'est de l'alcool.

— Cool, comme ça je pourrais m'anesthésier. Comment va Nushka ?

— Je crois qu'elle commence à s'arracher un peu de poils au niveau de l'abdomen.

— Ça veut dire que c'est pour bientôt alors ?

— D'ici quelques jours, certainement.

Derek sortit un long couteau pour l'aiguiser et ils cessèrent de parler. Stiles se mordilla un instant la lèvre inférieure, une main posée sur son livre pour le garder ouvert.

Il avait fait le choix de ne rien dire de son escapade. Depuis le temps, Jolan avait très certainement dit à Derek qu'il en existait d'autres comme eux. Lui parler de cette rencontre insolite c'était risquer de s'exposer lui-même inutilement. En espérant que son compagnon n'ait jamais l'idée de voir les photos qu'il prenait de leur séjour ici.

Car le cliché des deux loups, quoi qu'un peu mal cadré, était parfaitement réussi, lumineux, principalement composé de vert, mais aussi d'un peu de gris, de roux, et de bleu.

...

Plusieurs jours s'écoulèrent encore avant que Derek ne rentre, un matin, à peine une heure après être parti, en annonçant :

— Les petits sont nés cette nuit.

— Oh ! s'exclama Stiles en se redressant dans le lit, qu'il n'avait pas encore quitté car il était très tôt. Ils vont bien ? Combien il y en a ?

— J'en sais rien. Pour le savoir il faudrait que j'entre dans la tanière.

S'il déposait trop de son odeur dans ce terrier, cela pourrait nuire aux louveteaux. C'était un risque qu'il préférait ne pas prendre.

— On va partir aujourd'hui, déclara-t-il tout à coup.

— Quoi ? répliqua son compagnon, étonné. Tu es sûr ? Tu ne préfères pas attendre un jour ou deux ?

Derek répondit d'un simple signe de tête et vint s'assoir sur le bord du lit. Stiles avait du mal à comprendre. Lui et Nushka étaient très liés, il s'était occupé d'elle alors qu'elle n'était qu'une enfant, il l'avait protégé et accompagné pendant des années. Certes, qu'il se sente coupable de la mort de sa mère avait sans doute été un composant déterminant lorsqu'il avait fait ce choix et, d'une certaine façon, le fait qu'il puisse enfin s'en détacher signifiait qu'il avait réussi à se pardonner.

— Tu risques de le regretter plus tard si tu la quittes trop vite aujourd'hui, laissa-t-il échapper.

Le regard que Derek plongea dans le sien était incroyablement intense et, étrangement, bienveillant en même temps.

— Je ne regrette rien, avoua-t-il, la voix basse. À partir de maintenant, je n'aurais plus à décider entre cette vie de loup et ma vie. Quand tout ça m'est arrivé, j'ai failli la suivre et rester avec elle pour toujours. J'étais sur le point d'abandonner mon humanité.

Stiles ouvrit grand les yeux. Cette histoire, il ne l'avait jamais entendue.

— C'est Laura qui m'en a empêché, révéla son compagnon. Pendant des années, je me suis senti écarteler entre ces deux mondes, incapable de décider dans lequel je voulais vivre. Puis tu es arrivé, et tu as tout renversé.

— J'aime bien foutre le bordel, s'amusa Stiles en s'approchant de lui.

Derek lui sourit alors que, machinalement, il passait une main prudente dans ses épais cheveux noirs.

— J'aimerais entendre cette histoire plus en détail, avoua-t-il, un peu taquin.

— Stiles, quand il a fallu que j'accompagne Nushka jusqu'ici pour la mettre en sécurité, je ne voulais partir pas parce que ça m'obligeait à choisir la vie du loup à la place de la mienne. Et j'ai réalisé que ce n'était pas ce que je voulais. C'est comme… un cadeau qu'elle me fait. Elle me libère.

Une boule d'émotion dans la gorge, Stiles eut un sourire en coin à la fois attendri et sarcastique. Sa main glissa, passant des cheveux sombres jusqu'à la ligne de la mâchoire, invisible sous la barbe épaisse, en passant par l'oreille qu'il caressa légèrement.

— Moi aussi je t'aime, idiot, dit-il tout bas.

Il prit son visage entre ses mains, se redressa légèrement et l'embrassa tout en le surplombant de quelques centimètres. Un baiser qui dura plusieurs minutes, jusqu'à devenir incroyablement passionné.

Derek attrapa finalement son compagnon par la hanche pour le rapprocher de lui et se recula afin de lui permettre de s'installer sur ses cuisses. Stiles agrippa ses épaules pour ne pas perdre l'équilibre. À aucun moment leurs lèvres ne s'étaient quittées.

— On a une heure devant nous ou tu veux qu'on parte tout de suite ? demanda tout de même Stiles rapidement.

Son amant lui répondit d'un grognement sans qu'il sache si cela voulait dire oui ou non puis bascula sur le dos, l'emportant avec lui.

Stiles s'allongea sur lui, appréciant de sentir la chaleur de son torse sur le sien mais n'appréciant pas particulièrement la fraîcheur qu'il sentait sur son dos en comparaison. Il posa ses coudes de chaque côté de son visage et plongea à nouveau ses mains dans ses cheveux.

Soudain, il mit fin au baiser, se redressa légèrement et déclara :

— Il faudrait que je te coupe les cheveux, ils ont vachement poussé.

Derek émit un claquement de langue agacé et renversa la situation. D'une simple poussée, il les fit rouler tous les deux jusqu'à le surplomber.

— Tais-toi, lui dit-il simplement.

Stiles sourit. Il était mieux ainsi. Son dos n'avait plus froid. Derek emprisonnait totalement son corps dans sa chaleur. Il ouvrit les jambes, fit descendre ses mains jusqu'à sentir les muscles de son dos et le serra très fort contre lui.

...

8 mois plus tard…

L'été venait de commencer. L'herbe et les arbres n'avaient jamais été aussi verts, l'eau aussi transparente, et l'air aussi doux. Mais aujourd'hui, Noatak ne se réjouissait pas de ce temps clément. Les habitants étaient en deuil.

Jolan, qui avait été le Shérif du village pendant plus de trente ans, était décédé dans son sommeil deux jours plus tôt. Il s'était éteint très paisiblement mais Stiles éprouvait, en plus de la tristesse, un peu de honte et de colère mêlées. Même s'il lui avait toujours assuré qu'il ne souffrait pas du départ de Nushka, il était évident pour lui que son absence avait précipité sa mort. La louve noire n'avait plus reparu depuis leur bref voyage vers le nord et il lui était arrivé plusieurs fois de surprendre le vieil homme fixant l'horizon avec un regard humide.

Pour les obsèques, sa famille, qui vivait à Atqasuk, était arrivée ce matin-même après plusieurs heures d'avion et une brève escale à Point Lay. Car Jolan, dans son testament, était très clair : il refusait d'être enterré ailleurs que dans le petit cimetière de Noatak où reposait Satinka, sa fille.

Stiles n'avait fait que les entrapercevoir jusqu'à présent et ne prêtait pas vraiment attention à eux.

Il était en quelque sorte dans un état second. Il avait encore du mal à croire que Jolan ne soit plus là. Quelques jours plus tôt, ils discutaient encore ensemble de ce maudit frigo, dans la minuscule cuisine du commissariat, qui venait de tomber en panne. À tout moment, il s'attendait à le voir passer la porte de son bureau pour lui demander si tout allait bien en ville.

Soudain, quelqu'un lui envoya une grande claque dans le dos qui manqua de l'envoyer au sol.

— Bonjour M'sieur Stiles ! Comment allez-vous ?

— Ahtna ! s'exclama-t-il avec un sourire en se redressant. Je ne savais pas que vous étiez là !

— Je viens d'arriver. Un peu en retard on dirait, j'ai loupé la cérémonie. Mais je suis tombé en panne en chemin ! Et Amarok, toujours dans sa forêt ? Je ne l'ai pas encore vu.

— Non, il est là-bas, avec sa sœur.

— Ah oui. Ah, tenez ! Je vous ai ramené ça de chez moi, distillé de l'année dernière. J'ai rajouté un ingrédient secret dedans, vous m'en direz des nouvelles !

— Oh, trop gentil… merci Ahtna, il ne fallait pas…

— Mais non allons, ça me fait plaisir.

Avec un sourire un peu forcé, Stiles accepta la bouteille. Le liquide qu'elle contenait arborait une couleur verdâtre qui ne lui inspirait pas du tout confiance. Ahtna déclara ensuite qu'il allait en offrir quelques-unes à Odi pour son bar puis le laissa seul, s'éloignant de sa démarche un peu lourde, portant un sac à bout de bras et s'annonçant par le bruit du verre qui s'entrechoque. Stiles n'eut pas le cœur de lui avouer que la tenancière se servait de ses cadeaux comme nettoyants quand elle passait la serpillère dans son établissement et le regarda s'éloigner avec un petit pincement au cœur.

— Bonjour, lui dit une voix dans son dos.

Stiles se retourna et eut l'impression de recevoir une gifle. Face à lui se tenait le sosie de Jolan avec quarante ans de moins.

— Une bouteille à la main cette fois ? lui demanda le nouveau venu avec un sourire énigmatique. Pas un appareil photo ?

Brièvement décontenancé, Stiles ouvrit la bouche mais sa voix se bloqua dans sa gorge lorsqu'il réalisa que l'homme portait un manteau étrange.

Un manteau de fourrure dont les poils gris anthracite paraissaient incroyablement épais. Il était en train de se dire qu'il avait déjà vu ça quelque part lorsqu'il se souvint brusquement de deux loups, surpris un matin d'automne au cœur de la réserve, s'abreuvant à un ruisseau près duquel il s'était accroupi. Une photo, qu'il avait pris soin de toujours cacher à Derek, était la seule preuve qu'il possédait de cette rencontre.

Il s'apprêtait à répondre lorsque Laura lui sauta brusquement sur le dos avant d'entourer son cou de l'un de ses bras.

— Hey beau-frère ! s'écria-t-elle. Tu me présentes ton ami ?

Les yeux noirs de l'inconnu se tournèrent vers elle. Ses hautes pommettes s'arrondirent lorsqu'il sourit légèrement.

— J'aime beaucoup votre manteau, déclara Laura d'un air parfaitement innocent. Jolan avait le même. Mais il ne s'en servait plus.

Stiles lui jeta un regard étonné et lui donna un petit coup de coude mais elle n'en tint absolument pas compte. Tendant vivement la main, elle se présenta :

— Je m'appelle Laura. Et vous ?

— Mato, répondit l'homme en empoignant ses doigts fins avec beaucoup de douceur.

— Je vous offre un verre ?

Avant même que son interlocuteur ait répondu, elle s'empara de la bouteille que Stiles tenait toujours et la brandit comme s'il s'agissait d'un trophée.

— On s'en sert surtout pour remplir les réservoirs quand on oublie de mettre de l'essence, déclara-t-elle tout-à-trac, mais ça se boit aussi !

Contre toute attente, l'autre accepta et la jeune femme l'entraîna dans son sillage. Stiles les regarda partir avec un grand sourire. Cet homme, ce Mato, était forcément de la famille de Jolan. Lui et ce loup gris qu'il avait rencontré des mois plus tôt ne faisaient qu'un, il n'y avait aucun doute.

Il prit une grande inspiration, surpris de sentir son cœur un peu plus léger, puis pouffa de rire malgré lui lorsqu'il se rendit compte qu'il n'était même pas surpris par cette rencontre.

Plus rien ne l'étonnait, à Noatak.

Ou alors, si, peut-être une dernière chose.

Si quelqu'un lui avait dit à cet instant que cette simple poignée de main échangée aboutirait, un an plus tard, sur un mariage puis, quelques mois encore après, sur la naissance d'un petit garçon recouvert d'une dense fourrure d'un gris acier totalement uniforme, il ne l'aurait pas cru.

Encore moins si on lui avait également appris que Derek deviendrait un oncle instructeur des plus attentionnés.


FIN !

Pour de vrai cette fois je pense :P

Merci du fond du coeur de l'accueil que vous avez fait à cette fic ^^ Je vous adore !

Et bonne chance à tous ;)

À bientôt pour une nouvelle histoire, dans un nouvel univers :)