Disclaimer : Les personnes trans sont tous·tes merveilleux·euses et plus courageux·ses que Godric lui-même. Celleux qui oeuvrent contre leurs droits méritent qu'on leur crache au visage.

Attention : Rated M et relation M/M. Thématique du suicide et de la dépression. Vous lisez en connaissance de cause.

Liyly :
Salut ! Merci beaucoup pour ta review ! Intéressante théorie concernant Nigel ! Voyons si ce nouveau chapitre la confirme ou pas ! Bonne lecture !

Mh :
Hey ! Merci beaucoup pour ta review ! Que de théories concernant Nigel, Raphaël et Alexis ! Ta liste d'indices est en tout cas assez convaincante ! Je note tout ça et je te laisse avec la suite ! Bonne lecture !

Cassiopee :
Hello! Merci beaucoup pour ta review ! Je suis trop contente que le dernier chapitre t'ait émue et fait rire ! Nigel a ce don pour faire passer du rire au larme entre ce qu'il se passe dans sa tête et ce qu'il décide de faire (quel boulet). Je note ta théorie, on verra bien si la suite la confirme ou pas ! Et, je te rassure également, cette histoire est très loin d'être terminée ! Je ne suis même pas sûre d'en avoir publier un quart (parce que je ne suis même pas sûre que le chapitre que je suis en train d'écrire est le dernier xD). Bonne lecture !


Des mercis et des bisous de loin à Liyly, mamlahaye, Mh, NyannaCh, feufollet, Sun Dae V,Cassiopee, lune patronus (x2) etTiph l'Andouillepour leur review. Vos mots illuminent mes journées ! Keur:keur:keur sur vous !


Bonjour à toutes et à tous !

Comment ça va bien ?

De mon côté, ça va très bien parce que je suis en vacances et que c'est quand même trop cool, surtout que je me suis prévue un programme aux petits oignons ! J'ai trop hâte ! J'espère juste que le soleil sera au rendez-vous et que le méchant virus va nous lâcher un peu la grappe ! (oui, je suis optimiste!)

Niveau écriture, j'ai commencé ce qui est – théoriquement – le dernier chapitre de Gravity et je suis assez contente du rendu. Et un peu soulagée aussi, parce que certains passages me tournent dans la tête depuis plus d'un an, il était grand temps que je les écrive pour me libérer l'esprit. J'y verrais sans doute plus clair après !

Cela étant dit, je vous laisse avec le chapitre 5, qui est l'un de mes préférés pour cette partie de l'histoire. J'ai adoré l'écrire en plus ! Je vous souhaite un bon moment avec mes deux idiots !


La honte doit changer de camp ! Si vous ne laissez pas de reviews, vous n'êtes plus les bienvenu.e.s sur mes histoires. Vous n'avez pas d'excuses !


Une fois n'est pas coutume, un grand merci à Sun Dae V pour la relecture et ses retours enthousiastes ! Je vais donc redire une fois de plus : sa fic La Course au Chien Sauvage est un must-read si vous aimez Sirius Black !


Black Sunset

Spin-Off : Gravity

Chapitre 5

Gravity : A mutual physical force of nature that causes two bodies to attract each other.


L'air frais le cueillit à la façon d'un Cognard en plein ventre. Il resta immobile une folle seconde pour laisser le temps à ses poumons de se remettre à travailler, leur tâche compliquée par le poids qui pesait sur sa poitrine et sa gorge serrée.

Merlin, il avait envie de vomir.

Ses jambes semblaient faites de plomb quand il fit un premier pas. Le vent lui arracha un frisson – il avait laissé sa veste dans le restaurant – mais il continua à avancer. Il devait mettre le plus de distance possible entre lui et Raphaël, même s'il ne savait pas très bien si c'était pour éviter que le Soigneur le retrouve ou pour qu'il ne soit pas tenté de faire demi-tour.

Ses lèvres le brûlaient.

Ses yeux aussi.

Il savait que s'il serrait les paupières, il reverrait l'expression de Raphaël, quelques secondes plus tôt.

Il renifla sèchement, enfonça ses poings serrés dans les poches avant de son jean. Le deuxième pas fut le plus difficile. Il se concentra sur la douleur qui pulsait dans ses doigts fraîchement réparés pour se distraire, tandis qu'il continuait à avancer, sans avoir la moindre idée de l'endroit où il allait.

Avec un peu de chance, ses pas le mèneraient jusqu'au quartier sorcier... S'il ne le rejoignait pas trop tard, il pourrait peut-être rassembler ses affaires et disparaître dès demain.

Eugène ne lui pardonnerait jamais, mais il apprendrait à vivre avec ce regret là, comme il avait appris à vivre avec les autres.

Planifier son départ – sa fuite – lui donnait au moins quelque chose pour occuper ses pensées, même si elles avaient tendances à vouloir rejouer les dernières minutes – les dernières heures, les derniers jours –.

Elles l'empêchèrent aussi de remarquer le bruit de pas précipités qui venaient dans sa direction.

Cela tombait mal, car ce fut sa seule mise en garde.

Un bras enserra sa taille par derrière, lui coupant le souffle et emprisonnant ses bras au passage. Il fut soulevé du sol avec une facilité déconcertante. Son assaillant recula sur quelques mètres puis il se retrouva dans une cabine téléphonique. Les deux portes se refermèrent sur lui avec un bruit sec qu'il reconnut tout de suite.

Sortilège de verrouillage.

Il se retourna vivement, bien décidé à abattre son poing sur le nez de Raphaël pour faire bonne mesure.

Il marqua toutefois un temps d'arrêt. Il l'avait laissé blessé et abattu dans le restaurant.

Il semblait désormais en colère. Des plaques rouges maculaient sa peau, sa respiration était hachée et son regard aurait arrêté un Hippogriffe en furie. Il planta son index devant son visage.

- Où as-tu vu jouer que tu pouvais m'embrasser et me dire de t'oublier juste après, Nigel, hum ?

Visiblement, dans ses rêves, et pas dans la réalité.

Dans tous les cas, Raphaël n'avait pas l'air d'attendre une réponse.

- Ce que je voulais dire, toute à l'heure, c'était que j'étais désolé que tu sois devenu un Mangemort contre ton grès. Et que ça ne change rien. La personne que tu étais, ou que tu as été obligée d'être parce que c'était ça ou un Impardonnable, ce n'est pas la personne que tu es vraiment. Ce n'est pas la personne dont je suis amoureux, d'accord ? Et pour ton information, je ne suis pas stupide, j'avais deviné tout seul que tu étais du côté de Voldemort pendant la guerre.

Il cligna plusieurs fois les yeux. Il devait avoir basculé dans une autre réalité malgré lui. Peut-être était-il tombé et que sa tête avait violemment heurté le trottoir ?

Ce n'est pas la personne dont je suis amoureux.

Ça n'avait pas de sens.

Parce que c'était impossible.

- On a toujours le choix, souffla-t-il, en se raccrochant comme il le pût à ce qui avait été compréhensible dans la déclaration de Raphaël.

Il aurait pu refuser et affronter la colère de ses parents, comme son frère l'avait fait avant lui. Il était le seul héritier masculin de sa famille, le seul à pouvoir transmettre son patronyme si prestigieux. On ne l'aurait pas tué – pas tout de suite, en tout cas – mais il avait eu peur du Doloris et il avait eu peur de devenir un paria dans sa famille et à Poudlard. Il avait accepté par lâcheté.

Raphaël serra si fort les dents que les tendons de sa nuque devinrent saillants.

- Tu avais seize ans, Nigel ! Seize ans ! A seize ans, on est censé prendre sa première cuite et sauter dans la Seine après un pari, pas subir des menaces pour prendre la Marque des Ténèbres !

- Si nos places avaient été échangées...

- Si nos places rien du tout ! Je ne vais certainement pas faire le malin en te disant que j'aurais refusé, qu'importe les conséquences. J'ai assez étudié les séquelles que laissent le sortilège Doloris sur le corps humain pour savoir qu'une telle douleur peut faire accepter n'importe quoi à n'importe qui !

Quelque part dans sa mémoire, il fut certain d'entendre les hurlements de son frère. Il sentit aussi le feu du sortilège sur son propre corps.

Il déglutit, puis secoua la tête pour retrouver le contrôle sur ses pensées. Il fallait qu'il trouve une autre parade.

- Qu'on m'ait forcé à prendre la Marque ou pas, ça ne change rien. J'ai fait ce que j'ai fait. Si je ne m'étais pas enfui, je serais à Azkaban.

S'il ne s'était pas enfui, il serait mort. Sa cousine, son frère, le Seigneur des Ténèbres, Azkaban... D'une façon ou d'une autre, il serait déjà mort depuis longtemps.

Merlin, il était censé mourir dans cette grotte !

- Ça, c'est ce que tu crois !

Raphaël se tourna vers le téléphone et commença à mettre des pièces moldues dans l'appareil.

- Que fais-tu ?

- J'appelle ma mère.

Il composa le numéro et porta le téléphone à son oreille, son regard toujours braqué sur lui, comme s'il le mettait au défi de trouver un commentaire quand, vraiment, ce n'était qu'un nouveau rebondissement dans une soirée qui n'avait cessé de lui donner des palpitations. Il ferma les yeux et il laissa sa tête basculer contre la paroi de la cabine téléphonique, résigné à laisser la tempête passer.

Il ne voyait pas du tout ce que la mère de Raphaël avait à voir dans cette discussion mais le répit était bienvenu.

Ce n'est pas la personne dont je suis amoureux.

- George Delacour, j'écoute.

La voix était grave, ses intonations familières.

- Papa ? C'est Raphaël.

- Raphaël ? Tout va bien ? Je croyais que tu voyais Nigel ce soir ?

Il rouvrit les yeux. Raphaël avait pacrlé de lui à ses parents ?

- Oui, je... Est-ce que tu peux me passer maman ?

- Rassure-moi, tu ne m'appelles pas d'un commissariat, n'est-ce pas ?

Un bref sourire adoucit l'expression encore fermée de Raphaël.

- Non. J'ai juste une question à lui poser.

- Très bien, très bien. Elle est dans son bureau, je vais lui dire de décrocher.

Il y eut une minute de silence que Raphaël passa à le dévisager.

- Raphaël ? Tout va bien ?

- Bien sûr que tout va bien, dit-il, non sans hausser un sourcil ironique à son attention. J'ai juste besoin que tu m'aides à clore un débat.

- Je t'ai déjà appris tous mes secrets, mon grand...

Raphaël leva les yeux au ciel.

- On sait tous les deux que ce n'est pas vrai.

A l'autre bout de la ligne, la femme éclata de rire. Raphaël avait le même.

- Hypothétiquement, quel sort serait réservé à un Mangemort marqué de force à seize ans par la Cour Internationale ?

Il voulut protester. Raphaël plaqua sa main sur sa bouche. Il perdit légèrement l'équilibre. Son corps fit un bruit mat contre la paroi.

- Tu connais très bien mon avis sur la question, Raphaël.

- Ce n'est pas moi qu'il faut convaincre.

Il essaya de se dégager de la prise sur son visage mais Raphaël tenait bon. Pour faire bonne mesure, il se rapprocha encore plus de lui et il plaqua le téléphone sur son oreille. Son regard toujours dans le sien, sans faille.

Oh, je vois. Eh bien, comme je l'ai expliqué à la Confédération Internationale à de très nombreuses reprises, nous savons que de nombreux jeunes hommes n'ont pas vraiment eu le choix concernant leur allégeance à Lord Voldemort. Les raisons sont nombreuses et certaines s'inscrivent dans le prolongement de la doctrine Sang-Pur. Cela étant dit, il ne faut pas perdre de vue le fait qu'ils étaient mineurs au moment de leur entrée dans les rangs de Voldemort. Pour ces cas-là, il me semblait important d'agir de façon pédagogique. Mon groupe de travail et moi avions proposé un retrait de baguette d'au moins cinq ans, assorti à une assignation à résidence hors du domicile familial, ainsi qu'une obligation de travaux généraux en lien avec la reconstruction post-guerre. Le but était de faire réaliser à ces jeunes hommes les conséquences des idées de Voldemort et de les éduquer concernant les moldus. Il nous paraissait important de déconstruire leurs idées reçues afin d'éviter que les mêmes erreurs se reproduisent éternellement. Nous avions également insisté pour que les parents soient punis, d'une façon ou d'une autre, puisqu'ils étaient presque exclusivement à l'origine de la pression. Bien entendu, nous n'avons pas été écoutés. Les chiffres récoltés lors de la dernière étude sur le sujet peuvent toutefois me permettre de dire deux choses : le taux de mortalité des Mangemorts ayant rejoint Voldemort sous une quelconque forme de contrainte est bien supérieur à toutes les autres catégories ceux qui étaient encore vivants à la fin de la guerre ont été relativement épargnés car ils ont déclaré avoir agit sous le sortilège de l'Imperium. Au final, très peu de Mangemorts ont été condamné. C'était ce que tu voulais savoir, Raphaël ?

L'air était en train de se raréfier dans ses poumons. Et dans son cerveau. Il ne comprenait pas ce qui était en train de se passer.

Merlin, qui était cette femme ?

Raphaël se pencha encore un peu plus, son nez à quelques millimètres du sien, son souffle chaud sur ses lèvres.

- Tu peux juste me rappeler en quoi consiste ton travail, maman ? J'oublie à chaque fois.

- Je suis juge suprême à la Grande Cour Pénale Sorcière, ainsi que l'une des trois représentant·e·s de la France à la Confédération Internationale des Mages et des Sorcier·ère·s. Certain·e·s d'entre nous étaient très remontés contre le Royaume-Uni pour la façon dont ils ont géré la guerre contre Voldemort.

Il y eut bref silence à l'autre bout de la ligne. Le répit lui permit de réaliser qu'il tremblait de tous ses membres. Sans la paroi de verre dans son dos, sa jambe artificielle et sa prise sur le bras de Raphaël, il serait tombé à genoux.

Une première larme s'échappa de ses paupières brûlantes.

- En particulier, nous avons très tôt recommandé à Millicent Bulstrode de prendre les devants concernant les fils des grandes familles Sang-Purs, surtout celles très conservatrices, dont les croyances pourraient les inciter à soutenir Voldemort. Nous n'avons pas été écoutés. Je reste convaincue que de nombreuses vies auraient pu être très différentes. Le déroulement même de cette guerre aurait été très différent... Dans tous les cas, c'était la guerre, Nigel. Une guerre hideuse, dévorante et inhumaine. Voldemort a entraîné de nombreux sorciers que beaucoup pensaient respectables et honnêtes dans sa folie. Je n'ai pas prétention à savoir ce qu'il s'est passé, ni comment cela s'est passé, mais je connais suffisamment le dossier pour affirmer que, dans certains cas, c'était servir ou mourir. Personne n'est en mesure d'effacer le passé, et rien ne pourra t'offrir de rédemption. Encore moins le baiser des Détraqueurs. Mon fils est toutefois un excellent juge de caractère. Je refuse de penser qu'il ait pu choisir un meurtrier sans âme.

Raphaël récupéra le téléphone.

- Merci, maman.

- De rien, Raphaël. Passez une bonne soirée ?

- On va essayer. Bonne nuit.

- Bonne nuit, mon grand.

Il reposa le combiné sur l'appareil sans qu'il ne bouge d'un pouce, de sa main toujours plaquée sur sa bouche, à son visage tout prêt du sien, en passant par le reste de son corps, qui semblait s'être transformé en fournaise.

Avec sa main désormais libre, il essuya avec délicatesse les larmes qu'il n'avait pas réussi à retenir.

Il n'était pas certain d'avoir tout compris de son échange avec la mère de Raphaël mais, pour la première fois depuis qu'il s'était réveillé dans un lit d'hôpital moldu, il avait la sensation que le fardeau qu'il portait sur ses épaules était juste un peu moins lourd.

Raphaël libéra sa prise sur sa bouche en douceur, effleurant ses lèvres du bout de ses doigts, provoquant un frisson. Sa main glissa le long de sa mâchoire pour ne plus en bouger.

Le regard de Raphaël resta fixé un long moment sur l'endroit que ses doigts venaient de toucher avant qu'il ne croise à nouveau le sien.

- Ce que tu as fait, qu'importe que l'on t'ait forcé ou pas, tu ne le referais pas, j'en suis sûr. Tu ne peux pas changer le passé, Nigel. Et, crois-moi, je ne te laisserai pas consacré ton avenir à cette quête impossible. Tout ce que je te demande, c'est de me laisser une chance, Nigel. Juste une vraie chance.

Il attendit que les battements de son coeur dans ses oreilles deviennent un peu moins abrutissant pour répondre.

- Une vraie chance pour quoi ?

Sa voix tremblait.

Il vit le sourire de Raphaël dans ses yeux avant qu'il n'étire ses lèves.

- De te prouver que, ancien Mangemort ou pas, tu as le droit d'être heureux, maintenant. Que tu as assez expié.

Il secoua la tête, juste une fraction de centimètres de gauche à droite. Le pouce de Raphaël caressa sa joue en réponse.

Il réalisa avec effarement qu'il était arrivé au bout de ses arguments pour le décourager. Il lui avait avoué ses plus sombres secrets et démontré à quel point il pouvait être difficile s'il le souhaitait. Raphaël avait tout juste daigné hausser un sourcil face à ses confidences il semblait trouver les marques de son sale caractère charmantes.

La petite voix qui n'avait cessé de lui répéter qu'il était en train de faire une monumentale bêtise n'était plus qu'une arrière pensée qu'il pourrait enfermée pour toujours s'il s'en donnait la peine.

Tout ce que tu as à faire, c'est de me laisser une chance.

Privé de toute issue – à part la fuite, mais Raphaël le suivrait à Lyon, il en mettrait sa prothèse à brûler – il était obligé d'y accorder toute la considération qu'elle méritait.

Raphaël toucha le bout de son nez avec le sien, leur souffle se mêlèrent. C'était presque plus intime qu'un baiser, et d'une tendresse à laquelle il n'avait jamais goûté.

Ils dansaient au bord du précipice, tous les deux. Raphaël lui demandait de sauter en premier.

- Ça finira mal, Raphaël, souffla-t-il finalement. Ce que tu veux, je ne sais même pas comment te le donner. Je ne veux pas te faire du mal, tu ne le mérites pas.

Je ne te mérite pas.

- Il est trop tard pour ce genre de considération, Nigel. Dans tous les cas, j'aurais le cœur brisé et ça ne sera même pas la première fois. Je m'en remettrais, c'est promis.

Ce n'est pas la personne dont je suis amoureux, d'accord ?

Son cœur se mit à cogner si fort dans sa poitrine qu'il pouvait compter les battements sur le bout de sa langue.

La deuxième main de Raphaël se glissa dans ses mèches sombre et, comme par magie, la petite voix se tut tout à fait. Il ne put retenir un soupir de contentement. Ses mains trouvèrent la taille de Raphaël et il laissa sa tête basculer sur son épaule, exactement comme sur le pont, quelques jours plus tôt.

Une éternité plus tôt.

Cette fois, il s'autorisa le droit de tourner la tête jusqu'à ce que sont front soit plaqué contre le cou de Raphaël, lui permettant de ne respirer que de l'air saturée par son odeur.

Raphaël y lut une invitation pour le serrer contre lui, annihilant le peu d'espace qui restait entre eux. Le bout de son nez se mit à caresser l'endroit entre l'angle de sa mâchoire et sa nuque, lui tirant un nouveau frisson qu'il ne chercha pas à tempérer.

Il ferma les yeux. Son cerveau se mit à flotter dans sa boîte crânienne.

Pour la première fois depuis très longtemps – depuis toujours ? – il se sentait en sécurité.

Il ne voulait plus jamais bouger.

Ils restèrent enlacés un long moment, le bruit de la vie parisienne une arrière pensée à l'extérieur de la cabine téléphonique.

- Nigel ?

- Hm ?

- C'est un « oui », pas vrai ?

Il battit des paupières lentement, son cerveau encore au ralentit. Le col de Raphaël laissait deviner la base de ses clavicules. Il eut à peine besoin de bouger pour pouvoir y poser ses lèvres. La respiration de Raphaël se bloqua dans ses poumons tandis qu'un bruit à mi-chemin entre le grognement et le gémissement passait ses lèvres. La pression à la base de sa nuque était, elle, enthousiaste.

Il sentit son cœur s'accélérer. Une chaleur entêtante se diffusa dans ses veines, attisée par la fournaise qui s'était réveillée au fond de ses entrailles.

Un tremblement le secoua, emportant une partie de sa retenue. La petite voix au fond de son esprit était incapable de lui rappeler pourquoi il avait banni le sexe de sa vie.

Merlin, cela faisait si longtemps.

Il était peut-être incapable de savoir quoi faire de la déclaration de Raphaël, quelques minutes plus tôt. Il n'avait jamais été amoureux, il n'était même pas certain qu'on l'ait déjà vraiment aimé. Et il était écrit quelque part qu'il finirait pas tout gâcher, tôt ou tard, mais ça – donner du plaisir, transformer l'autre en une matière pliable sous ses caresses et le rendre incohérent – il savait faire.

Sa main gauche quitta la taille de Raphaël pour sa nuque, l'autre descendit pour agripper sa hanche.

Il entrouvrit les lèvres, juste assez pour appliquer un peu plus de succion avec sa langue et peut-être même une esquisse de morsure. Si cela était encore possible, il l'attira contre lui. Leur bassin s'alignèrent.

Raphaël se raidit.

Cette fois, le bruit qui vibra dans l'air était définitivement un gémissement. Raphaël s'écarta brusquement, une main au niveau de son sternum pour le tenir à distance. Malgré la lumière peu flatteuse de la cabine téléphonique, le délicat fard sur ses joues était évident, tout comme sa respiration saccadée.

Il n'était pas en mesure de le critiquer. Il avait encore le goût salé de sa peau sur le bout de la langue, son cœur battait à grands coups dans sa poitrine, son visage était brûlant.

Il était bien content de pouvoir s'appuyer sur sa prothèse.

- Par Adèle, Nigel, tu vas finir par me tuer ! grogna-t-il, sa voix plus rauque et plus grave.

Elle invoqua un autre souvenir.

Je veux également te plaquer contre un mur et t'embrasser jusqu'à ce que tu manques d'air. Et je veux aussi qu'on s'envoie en l'air pendant des jours.

Il se laissa basculer contre la paroi vitrée, non sans hausser un sourcil moqueur et étirer ses lèvres dans un sourire en coin, ce qui attira l'attention de Raphaël.

Be careful what you wish for.

Il se redressa un peu, puis passa sa langue sur sa lèvre inférieure.

La pomme d'Adam de Raphaël fit un bond et il croisa à nouveau son regard.

- Tu rêves si tu crois que je vais t'embrasser pour la première fois dans une cabine téléphonique, grogna-t-il.

Il ignora la pointe de déception – quitte à sauter, autant que la chute soit belle –.

- C'est toi qui vois, dit-il simplement, ravi de constater que sa voix était toujours aussi égale.

Raphaël agita sa baguette, son geste un peu raide, puis ouvrit la porte de la cabine. L'air frais de l'extérieur lui rappela qu'il avait oublié sa veste.

- Être avec toi est une interminable montagne russe, marmonna-t-il. Et ne fais pas l'insensible, Nigel, ça ne prend pas.

Il n'allait pas le contredire sur ce point. L'odeur de Raphaël, la chaleur de son corps contre le sien et la façon dont son cuir chevelu avait brûlé dans sa précipitation à mettre de la distance entre eux deux étaient trop frais dans son esprit.

Il ne se souvenait pas que quelqu'un l'ait déjà serré dans ses bras de cette façon.

Raphaël jeta un coup d'oeil à sa montre et grimaça.

- On va passer récupérer ton manteau à la brasserie et on transplanera après.

Il serra les bras sur son torse, ravalant un frisson – la température avait baissé entre maintenant et le moment où il s'était fait enfermer dans cette cabine téléphonique –. Raphaël prit pitié de lui et passa un bras autour de ses épaules.

Il se laissa guider, douloureusement conscient que sa démarche était bien plus légère que sur le chemin inverse.

Il ravala la culpabilité.

- Transplaner où ?

- C'est une surprise.

Une de plus.

La serveuse ne semblait plus capable de les regarder en face et elle semblait penser que son manteau était la chose la plus repoussante qu'il lui ait été tenu de tenir dans sa main. Il ne comprit pas tout de suite la raison.

- Perverts.

L'insulte venait d'un homme installé près de la porte. Ses petits yeux porcins étaient enfoncé dans un visage rougeot. De la sauce goûtait de sa moustache ridicule.

- Vernon ! couina sa femme. (1)

Elle était aussi maigre qu'il était gros, son air pincé une parfaite imitation de l'expression que sa mère avait toujours réservé à son frère.

Il croisa le regard de l'homme à nouveau et lui adressa son meilleur sourire mauvais, celui qu'il avait volé à sa cousine et qu'il n'utilisait qu'avec les clients les plus agaçants.

- You have no idea.

L'homme blanchit, avala de travers. Des tâches rouges apparurent sur son visage tandis qu'il se mettait à tousser pour reprendre son souffle. Il salua sa réaction d'un sourire en coin. Comment ce tas de neige osait-il insulter Raphaël ? Quelques années plus tôt, un Soigneur comme lui aurait très bien pu lui sauver la vie au cœur des attaques des Mangemorts.

La main de Raphaël dans son dos l'incita à quitter le restaurant.

- Tu as utilisé la magie ? lui demanda-t-il.

L'idée ne lui avait même pas traversé l'esprit – il s'était promis de ne plus jamais lever sa baguette sur un autre être vivant, moldu ou pas –. L'expression de Raphaël s'était fermée, il n'arrivait pas à savoir si c'était à cause de l'insulte ou de sa réaction.

- Dans ma famille, on a pas besoin de magie pour étouffer les moldus. Quelque chose dans les gênes.

Et entretenu par les mariages consanguins.

Le coin de ses lèvres frémit. Il n'eut pas le cœur de lui expliquer qu'il ne plaisantait pas. Ou si peu. Raphaël déposa son manteau sur ses épaules, sans pour autant en profiter pour y laisser son bras alors qu'il n'avait pas hésité à le traîner à travers une partie de Paris par la main une paire d'heures plus tôt et à le kidnapper dans une cabine téléphonique.

Il n'aimait pas la tension dans ses épaules.

- C'est un endroit détestable, de toute façon. Ils ne cuisent même pas leur plat.

Cette fois, Raphaël éclata de rire, le même qu'il lui avait tiré pour la première fois dans la librairie. Il sentit son cœur s'accélérer en réponse, avant qu'il ne loupe un battement quand Raphaël croisa son regard.

Raphaël avait tord. C'était lui qui allait finir par le tuer.

Il voulut dire quelque chose, mais il semblait incapable de trouver les mots qu'il cherchait en français. Tous ceux qu'il connaissait en anglais semblaient trop maladroits. L'espace d'une brève seconde, il se sentit vaciller. Il pensait vraiment ce qu'il avait dit à Raphaël quelques minutes plus tôt : il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il faisait.

Il n'avait jamais eu d'amis digne de ce nom pour commencer et il avait un don pour mécontenter tout un tas de personnes.

Cette histoire finirait mal.

Raphaël glissa sa main dans la sienne et il fit mine de ne pas remarquer son sourire satisfait quand il ne protesta pas.

- On tourne à la prochaine. C'est une rue peu passante, on devrait pouvoir transplaner.

Il y avait quelques moldus, aussi Raphaël l'attira vers les immenses poubelles alignées devant une boutique de fruits et légumes.

- Cette soirée est de plus en plus romantique, Delacour.

- Je vois que tu as retrouvé ton ironie mordante. Je commençais à être inquiet. Prêt ?

Il hocha la tête. Il n'avait pas transplané depuis des années – et il ne gardait pas un très bon souvenir de la dernière fois – mais la sensation d'être pressé dans un tube bien trop étroit pour son corps n'avait pas changé. Il perdit l'équilibre à l'arrivée.

- Ça va ?

- Oui... Ça fait longtemps, c'est tout.

Dans d'autres circonstances, il se serait montré bien plus mordant.

Ils étaient arrivés au milieu d'un chemin de terre, coincé entre une haute grille et un petit bois. Il faisait sombre et, plus inhabituel à Paris, les alentours étaient silencieux. Tout juste entendait-il la rumeur d'une circulation lointaine. Raphaël tira avec douceur sur sa main. Le chemin rejoignait une route en pente douce qu'ils longèrent sur une centaine de mètres. La silhouette d'une sorte de manoir se découpait sur le ciel dégagé à leur droite.

- Tu ne veux toujours pas me dire où nous allons, n'est-ce pas ?

- C'est une surprise.

Il doutait qu'il y ait des endroits comme celui-ci à Paris. Ils avaient donc transplané loin de la capitale. Il n'était pas sûr que l'idée lui plaise. Depuis son arrivée en France, il avait pris soin de ne pas quitter la ville, principalement parce qu'il n'aimait pas l'idée de s'éloigner de la communauté magique qui y vivait, et en partie parce qu'il était plus compliqué de se déplacer sans baguette en province.

Quand l'entrée fut en vue, Raphaël libéra sa main et s'écarta un peu de lui. Le portail qui permettait d'accéder au manoir – et à son parc – était presque anonyme. Une femme se tenait devant l'entrée, un registre à la main.

- Bonsoir. Vous avez une réservation ?

- Oui. Delacour.

La femme eut un sourire.

- Ce sera l'emplacement dix-sept. Mes collègues vous guideront.

Raphaël glissa les deux tickets dans la poche intérieur de sa veste sans lui laisser la moindre chance d'en lire l'intitulé. Des petites lanternes avaient été installées le long d'un chemin bordé d'arbres. Ils étaient à l'abri du vent, ce qui rendait la température un peu plus clémente qu'à Paris. Par réflexe, il leva les yeux vers le ciel. La lune n'était qu'un discret croissant et il n'y avait quasiment pas de nuages. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu les étoiles briller si fort.

L'allée laissa la place à un jardin dégagé où des télescopes étaient installés à côté de couvertures épaisses et de petites lanternes qui diffusaient une lumière rouge.

De toute évidence, c'était une excellente chose que le ciel soit dégagé.

Raphaël montra ses billets à l'un des moldus chargés de les accompagner à leur emplacement.

- Comment connais-tu cet endroit ?

Il eut un sourire satisfait.

- J'ai grandi à Paris, Nigel. Je connais pleins d'endroits sympas, ce que je n'aurais pas manqué de te démontrer si tu n'avais pas fait ta tête de mule pendant si longtemps.

- Tu peux parler.

- Il me semble que j'ai gagné, non ?

Il doutait que quiconque puisse le battre à ce jeu-là.

- Ce soir, votre guide est Nathalie Cabrol (2). Si vous voulez mon avis, vous avez de la chance, elle est géniale. Bonne soirée !

- Merci.

Il laissa Raphaël s'installer sur la couverture et il s'approcha du télescope. Il n'avait pas besoin de guide pour savoir comment régler l'instrument. Il avait étudié l'astronomie pendant sept années à Poudlard, obtenant un O à ses ASPÏCS. Il connaissait les constellations par cœur, tout comme il savait quels astres étaient les plus visibles à cette époque de l'année.

Il ne put retenir le délicat frisson qui remonta son bras quand il attrapa le tube. Il s'était refusé un tel achat depuis qu'il était à Paris, parce que la pollution lumineuse ne laissait guère l'opportunité de voir quelque chose, mais surtout pour se protéger des souvenirs qui le liaient aux étoiles.

Ce soir, c'était différent.

Il étudia le ciel pendant quelques minutes. L'orientation la plus avantageuse était la sud-est, avec non moins d'une dizaine de constellations bien nettes, dont celles de la Grande Ourse, du Bouvier, du Lion et de la Vierge. Il orienta le télescope vers celle du Bouvier. L'image qu'il réussit à obtenir d'Arcturus à sa pointe lui apprit que les moldus leur prêtaient du bon matériel.

Depuis la couverture, Raphaël avait entouré ses genoux de ses bras. Il ne semblait pas intéressé plus que cela par les étoiles.

- Tu veux jeter un coup d'oeil ?

Raphaël secoua la tête, un sourire charmeur aux lèvres.

- Je n'ai pas besoin du télescope.

Il leva les yeux au ciel, ce qui le fit rire.

- Allez... dit-il, une main tendue pour l'encourager.

Raphaël accepta son aide pour se relever. Il fit mine de perdre l'équilibre, ce qui l'obligea à l'attirer un peu plus contre lui. Ils se retrouvèrent nez-à-nez pour la deuxième fois de la soirée. Raphaël inclina la tête. L'espace d'une folle seconde, il crut qu'il allait l'embrasser – son souffle se bloqua dans ses poumons, ses lèvres se mirent à le picoter –. Raphaël eut un nouveau sourire satisfait avant de déposer un rapide baiser sur sa joue, en plein milieu de l'une de ses cicatrices.

Bastard.

- Merci, glissa-t-il, avant de faire un pas en arrière.

Il secoua la tête pour retrouver ses esprits. Il savait qu'il ne lui rendait que la monnaie de sa pièce après leur moment brûlant dans la cabine téléphonique, mais il se demanda combien de temps encore ils allaient jouer à ce jeu-là.

Une autre fois, il aurait eu confiance en son sang-froid – la société Sang-Pur et sept années à Serpentard lui avaient suffisamment permis de le cultiver – sauf que Raphaël semblait décidé à le pousser dans ses retranchements ce soir.

Merlin, s'il se fiait à ses propres larmes un peu plus tôt, il était un expert en la matière.

- Qu'est-ce que je regarde, exactement ?

Il passa une main sur son visage avec un soupir, puis pivota sur ses talons.

- Arcturus.

Raphaël releva la tête, une étrange expression passa sur son visage.

- Constellation du Bouvier, non ?

- Oui. Et l'une des étoiles les plus brillantes ce soir.

Raphaël releva les yeux vers le ciel. Il semblait chercher quelque chose dans les étoiles. Il joua ensuite avec le télescope, réglant l'optique avec soin, un sourire amusé aux lèvres. Il fit un pas sur le côté pour lui laisser la place.

Son cœur fit une légère embardée quand il comprit ce qu'il allait trouver dans l'oculaire. Le cercle bleuté n'avait pas changé depuis la dernière fois qu'il avait pu l'observer – des années de cela, sans doute lors de son épreuve pratique pour ses ASPICS –. Ce n'était pas vraiment surprenant, bien sûr. A l'échelle de la vie des étoiles, il ne s'était écoulé que quelques secondes pour elle.

- Alors ?

- Regulus, répondit-il, soulagé que sa voix ne tremble pas.

- L'étoile la plus brillante à cette époque de l'année, non ?

- Je vois que tu n'as pas tout oublié de tes années à Beauxbâtons.

Il eut un bref éclat de rire.

- Ne t'emballe pas, Nigel. Je ne suis pas sûr de me souvenir de grand chose de plus.

De ce qu'il avait cru comprendre, les élèves de Beauxbâtons ne commençaient à étudier l'Astronomie qu'en quatrième année et ils y consacraient moins d'heures que les étudiants de Poudlard. A côté de cela, ils étaient obligés de suivre une classe équivalente à l'étude des moldus dès leur arrivée.

Sa mère aurait fait une apoplexie si les choses se passaient de la même façon à Poudlard.

- Les étoiles ne sont pas forcément les choses les plus intéressantes à voir, reprit-il, tout en inclinant le viseur juste un peu plus bas et beaucoup plus à gauche.

Il ne lui fallut que quelques secondes pour localiser les deux galaxies coincées entre Iota et Thêta. C'étaient sans doute celles qu'il avait appris à repérer en premier, puisque son précepteur avait commencé par lui faire étudier la constellation du Lion en détails. Il se perdit dans la beauté majestueuse des deux spirales argentées accrochées sur un fond noir parfait, chacune regroupant plus d'étoiles que toutes celles de leur système solaire, avant de laisser sa place à Raphaël à nouveau.

Après ça, il perdit rapidement la notion du temps. Raphaël n'avait pas menti, l'Astronomie n'était pas son point fort. Il connaissait quelques noms d'étoiles et il savait reconnaître les constellations principales, mais ses connaissances s'arrêtaient là. Il se chargea donc de trouver les points d'intérêts, de faire les réglages avant de lui laisser la place. Quand il le pouvait, il lui soufflait des informations sur certaines étoiles – leur taille, leur importance en magie ou tout simplement la légende associée à son nom – puisqu'il était hors de question qu'il laisse croire à Raphaël qu'il était le seul à pouvoir jouer les séducteurs.

Il n'avait que vaguement conscience de ce qui les entourait. La majorité des autres emplacements étaient occupés par des personnes venues seules ou en couples. Quelques familles avaient emmenés leurs enfants, ce qui devait signifier que les petits moldus étaient à nouveau en vacances. Les explications données par la guide étaient à l'usage des débutants, pour lesquels elle indiquait les objets astronomiques les plus simples à trouver, la lune comprise.

- Bellatrix ne fait pas partie de la constellation de la Vierge. Elle fait partie de celle d'Orion. Tu confonds avec Vindemiatrix, que je t'ai montré il y a cinq minutes.

Raphaël se redressa, son regard accusateur.

- Si tu veux que je retienne quelque chose, arrête de te montrer si distrayant.

Il eut un sourire en coin.

- Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.

Raphaël plissa les yeux, ouvrit la bouche.

- Tout se passe bien ?

Ils eurent le même sursaut. La guide – une jeune femme dans sa vingtaine – éclata de rire.

- Je peux ?

Elle désigna le télescope d'un signe du menton, ce qui obligea Raphaël à reculer pour lui laisser la place.

- Oh. La galaxie M61 ? Quelqu'un, ici, est un connaisseur.

Elle releva la tête un bref instant pour lui adresser un clin d'oeil. Raphaël leva les yeux au ciel.

- Ne le flattez pas trop, ça va lui monter à la tête.

Elle éclata de rire à nouveau puis bougea le télescope.

- Je me permets. M61 est une jolie galaxie, mais elle est loin d'être la plus belle ce soir. Quelque chose me dit que vous devriez apprécier ma petite favorite à cette époque, j'ai nommé NGC 4565.

Il renifla sèchement. Les moldus n'étaient pas les plus poétiques quand il s'agissait de nommer les galaxies lointaines. Il se pencha quand même, curieux de savoir s'il avait oublié un point d'intérêt. Il découvrit une orbe bleuté très nette, entourée par une ceinture d'étoiles. La galaxie était plus allongée que celles qu'il avait montré à Raphaël, sans doute parce qu'elle était au moins plus proche ou plus imposante. Il était certain de l'avoir déjà croisée dans un livre. Il laissa sa place à Raphaël.

- Elle est parfois connue sous le nom de galaxie de l'Aiguille. Elle est située à 42,7 millions d'années-lumières et possède un diamètre 100 000 années-lumiè la trouve un peu à l'est de la Chevelure de Bérénice. On attribut sa découverte à William Hershel en 1785, le même Hershel qui a découvert la planète Uranus en 1776.

Pour tout ce qu'il en savait, les sorciers avaient connaissance de l'existence d'Uranus depuis le quinzième siècle, mais l'expliquer à cette moldue, aussi savante soit-elle, irait à l'encontre du statut du Secret, aussi hocha-t-il la tête poliment.

- Je crois que vous n'avez pas vraiment besoin de moi, mais n'hésitez pas si vous avez des questions.

Elle leur sourit une dernière fois puis rejoignit un groupe de quatre filles un peu plus loin. Raphaël enlaça sa taille par derrière, son menton sur son épaule.

- Je réclame une pause dans cette passionnante leçon d'Astronomie. Je crois me souvenir qu'ils vendent un très bon chocolat chaud et des popcorns. Intéressé ?

- Si tu veux.

Sa réponse lui valut un nouveau baiser sur la joue. Les marques d'affection semblaient lui venir aussi naturellement qu'un sourire ou un trait d'humour.

C'était presque plus troublant que tout le reste.

Il n'arrivait pas à se souvenir de la dernière personne à l'avoir embrassé sur la joue de cette façon. Sans doute une de ses cousines, quand ils étaient petits, sans qu'il ne puisse en être certain.

- Je reviens.

Il croisa les bras sur son torse et releva les yeux vers le ciel, retrouvant tout de suite la constellation du Lion, priant en silence pour trouver une explication à la tournure des événements. Était-il en train de subir un test dont il ignorait la teneur exacte ou sa bonne étoile s'était-il juste remise au travail ? La mère de Raphaël avait-elle raison quand elle affirmait qu'il ne méritait pas le baiser du Détraqueur après tout ce qu'il avait fait ?

Tu as assez expié.

Était-ce seulement possible ? La grotte, ses cicatrices, sa jambe en moins, deux arrêts cardiaques à l'hôpital moldu, trois mois de coma, son exil, sept ans à mener une vie la plus insatisfaisante possible, loin de tout ce qu'il avait toujours connu et privé de tout ce qui avait de l'importance – à part les livres –... Sa dette était-elle remboursée ?

A combien s'élevait-elle, exactement ?

Au-dessus de lui, le ciel resta silencieux.

Il soupira. Le poids sur ses épaules à nouveau écrasant. Un spasme contracta son moignon. La douleur remonta jusqu'à son bassin, le faisant vaciller. Ses oreilles se mirent à grésiller et il sentit les larmes lui brûler les yeux.

Il était si fatigué...

- Nigel ?

Il serra les paupières, juste le temps de prendre une profonde inspiration.

Raphaël était de retour sur la couverture, deux chocolats chauds fumants dans les mains et un sachet en papier à côté de lui.

Il n'arriva même pas à trouver une raison pour ne pas le rejoindre.

Le chocolat était vraiment bon. Il repoussa le froid qui commençait à se faire plus mordant. Raphaël insista pour qu'il goutte les popcorns – caramel, une pointe de sel, encore tièdes – puis il l'attira en arrière quand il s'allongea sur la couverture. Ils étaient très proches, leurs épaules collées l'une contre l'autre. Raphaël entrelaça ses doigts avec les siens, son pouce commença à dessiner des cercles sur le dos de sa main. Si les moldus n'avaient pas déjà des doutes les concernant, certains allaient volontiers crier au scandale.

- Tu vas nous faire mettre à la porte.

Il était toutefois trop confortable pour s'écarter.

- Je suis peut-être nul en Astronomie, mais je te rappelle que les Illusions sont une spécialité nationale.

Il fronça les sourcils. Son absence de baguette le rendait plus sensible à la magie qu'avant. Il n'avait rien remarqué.

- Vraiment ?

- S'ils regardent dans cette direction, ils te verront jouer avec le télescope. Je dois être en train de boire mon chocolat chaud depuis vingt minutes. On devrait nous laisser tranquille.

Il ferma les yeux. Son univers se réduisit à l'odeur de Raphaël, à la chaleur de son corps et au bruit du vent qui jouait dans les arbres non loin. Entre le fait qu'il n'avait pas beaucoup dormi depuis leur rendez-vous de samedi soir et les rebondissements de la soirée, il ne faudrait pas longtemps pour qu'il se fasse happer par le sommeil.

Il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il allait advenir, après, quand il retrouverait sa chambre de bonne et que Raphaël retournerait chez lui.

Demain, il aurait tout le temps de regretter et de prendre la fuite.

Il n'avait pas rembourser sa dette – comment le pourrait-il ? – mais peut-être avait-il au moins mérité quelques heures de répit.

Demain, se promit-il.

Raphaël tourna la tête. Son souffle se rapprocha de son oreille, précédant ses lèvres.

- Tu aimes les étoiles, dit-il doucement.

Il pouvait sentir les mots se former sur sa peau. Il dut fournir un véritable effort pour écouter vraiment.

- Elles te rassurent et tu es frustré de ne pas pouvoir les observer à Paris à cause de la pollution lumineuse, continua Raphaël. Tu trouves une certaine forme de poésie dans la beauté de l'espace, même si tu ne le reconnaîtras jamais. Malgré tout tes efforts, tu n'as jamais vraiment trouvé ta place dans ta famille, parce qu'ils attendaient de toi que tu sois quelqu'un d'autre. Ton père était du genre indifférent, ce que tu lui rendais bien. Tu ne détestes pas ta mère mais tu ne l'aimes pas pour autant, ce qui n'est pas vrai pour ton frère. Tu aimerais le détester, sans y parvenir. Tu penses qu'il est plus courageux que toi parce qu'il a réussi à échapper à la Marque. Tu crois aussi que s'il a réussi à le faire, alors tu aurais dû trouver la force de l'imiter. Ce que tu as fait pendant la guerre est une blessure à vif les regrets te hantent jusque dans ton sommeil. Tu refuses de te trouver des excuses, ce qui est d'une droiture remarquable. J'ignore la façon dont tu as perdu ta jambe, mais je sais que tu y as vu un moyen de te racheter. Tu espérais mourir en le faisant et résoudre tous tes problèmes.

Sa respiration était en train de lui échapper. Son cœur battait trop vite. Raphaël embrassa l'endroit où sa mâchoire rejoignait sa nuque.

- Égoïstement, je suis heureux que tu ais survécu.

La panique n'était pas loin de l'emporter.

- Comment peux-tu savoir toutes ces choses ? demanda-t-il sans réussir à maîtriser les tremblements de sa voix.

Parce qu'il évitait soigneusement d'évoquer tout ce qui pouvait avoir un lien avec avant, à commencer par sa famille, et c'était sans parler de tout ce qui concernait la façon dont il avait perdu sa jambe et les mois qui avaient suivi. Il avait veillé à enfermer tous ses souvenirs dans un coin de sa tête et jeté la clé. Personne – ni en France, ni au Royaume-Uni – ne savait ce qui s'était réellement passé. Il entendait bien emporter la vérité dans sa tombe.

Donc, si ce n'était pas lui, comment ?

- Je le sais, parce que je connais ton cœur, Nigel.

Son cœur ?

C'était ridicule. Il n'avait jamais livré son cœur à quiconque. Il avait été élevé dans un monde où les sentiments étaient dangereux et où il était plus prudent de prétendre qu'ils n'existaient pas. Raphaël avait bien entendu essayé de passer les murailles derrière lesquelles il s'était retranché depuis des années – sans doute quand il avait reçu la Marque, peut-être même quand il avait rejoint les rangs de Serpentards – mais il avait tenu bon. S'il avait laissé glisser des informations pour acheter sa tranquillité, il avait choisi des détails anodins qui, isolés les uns des autres, n'auraient jamais dû lui permettre de dresser un tableau aussi précis.

Non, il devait y avoir une autre explication.

Je connais ton cœur.

Se pourrait-il que Raphaël soit si doué pour lire les autres ? Oh, il était doué, il ne remettait pas ça en question. Il l'avait vu à l'oeuvre dans la librairie ou à l'hôpital des Anges. Les gens lui faisaient rapidement confiance et il réussissait à gérer les conflits avec une facilité déconcertante. Eugène était au moins aussi acariâtre que lui et il adorait Raphaël.

Cependant, même s'il avait été aussi doué, il ne comprenait pas comment il aurait pu en apprendre autant sur lui.

A moins que... Se pourrait-il qu'il ait deviné sa véritable identité ? Sa mère semblait étrangement bien renseignée. Il n'avait pas donné sa vraie date de naissance à l'administration française quand il avait demandé l'asile, mais il avait forcément laissé des traces derrière lui au moment de son départ.

La panique était à deux doigts de l'emporter mais il réussit à se convaincre que cette explication n'était pas encore la bonne. S'il savait qui il était, il aurait été en mesure d'apprendre beaucoup de choses, mais pas ce qu'il venait de lui souffler.

Non, ce n'était toujours pas ça.

- Tu es un Légimens.

Ce n'était pas satisfaisant, et pour plein de raisons. Il avait été initié à l'Occlumencie dès ses sept ans. Il n'était peut-être pas un maître absolu dans la discipline, mais il savait protéger son esprit de façon efficace. Son Mur était solide. Par Salazar, avec tous les secrets qu'il cachait, il n'avait pas d'autre choix et il était constamment sur ses gardes ! Si Raphaël était l'un de ces Légimens innés, ceux qui naissaient avec la possibilité de lire les pensées sans le moindre effort, alors il était d'une finesse implacable pour qu'il n'ait rien remarqué.

Mais, là encore, il ne comprenait pas où il avait pu fouiller dans sa tête pour découvrir toutes ces choses à son sujet. Non pas qu'il se trompait, mais ce n'était pas la façon dont la Légilimentie fonctionnait.

Un sourire étirera les lèvres de Raphaël. Il semblait content d'ignorer le maelström de pensées qui tourbillonnait sous son crâne pas sa faute.

- Tu chauffes.

Il avait envie de réclamer une explication. Ce jeu n'était pas amusant, pas quand il se sentait mis à nu sous les étoiles avec une telle facilité après des années à se cacher.

Je connais ton cœur.

Il y eut un délicat clic dans sa tête, suivit par le retour du calme dans ses pensées. Il serra les paupières.

- Tu es empatte ?!

Le sourire de Raphaël s'élargit contre sa peau.

- Je savais que tu trouverais, dit-il, avant de tourner la tête, éloignant son souffle.

Il rouvrit les yeux. Les étoiles n'avaient pas bougé au-dessus d'eux. Si cela était encore possible, le ciel s'était juste assombri, donnant l'impression que la constellation du Lion était encore plus nette.

Quelles étaient les chances, exactement ? Si les Légimens innés étaient rares – les experts parlaient d'une cinquantaine de sorciers à travers le monde par génération – les empattes l'étaient encore davantage, ce qui laissait certains penser que leur existence n'était qu'une légende ou, du reste, une anomalie parmi les Légimens.

Et il fallait qu'il soit tombé sur le plus obstiné d'entre tous ?

- Je pensais que tu serais en colère, remarqua Raphaël, après plusieurs minutes.

- Pourquoi ? Est-ce la réaction la plus courante ?

Raphaël haussa les épaules.

- Ça dépend. Certaines personnes n'aiment pas l'idée que je sois capable de deviner leurs émotions sans qu'elles ne puissent rien faire pour s'en protéger, même si j'essaye de m'en empêcher au maximum. En général, du reste.

Il plissa les yeux.

- Dois-je comprendre que j'ai eu le droit à un traitement de faveur ?

- Et bien, tu ne m'as pas vraiment laissé le choix. C'était ça, ou glisser quelques gouttes de Veritaserum dans ton thé.

Il aurait été en mesure de résister au Veritaserum – Raphaël n'était pas le seul à pouvoir se montrer têtu – même s'il doutait que Raphaël soit capable d'une telle chose. Il était trop honnête.

Il s'interdit de lui demander à nouveau pourquoi il s'était donné autant de mal pour apprendre à le connaître, et encore plus pour le séduire, parce que la réponse risquait d'être une nouvelle déclaration dont il ne saurait que faire.

- Donc tu connais mon cœur et tu ne t'es pas enfui en courant ?

- De toute évidence.

- Tu es dérangé.

Le rire de Raphaël était un peu étranglé – comme s'il était nerveux –. Il se frotta le visage de ses deux mains.

- Non... Je crois que tu ne te rends pas bien compte de l'effet que tu as sur moi, c'est tout.

Il lui faisait face à nouveau, leur nez à peine séparés par quelques centimètres.

La bougie de la lanterne semblait diffuser plus d'ombres que de lumière sur son visage. Toutefois, c'était suffisant pour lui permettre de reconnaître cette expression étrange qu'il avait parfois, comme s'il avait mal quelque part quand il le regardait.

Ce n'est pas la personne dont je suis amoureux, d'accord ?

Son regard s'attarda une longue seconde sur ses lèvres. Les siennes se mirent à le picoter à nouveau.

Implicitement, Raphaël semblait lui laisser la responsabilité de franchir ce dernier pas – il avait eu plusieurs opportunités depuis samedi dernier, et il s'était esquivé à chaque fois –.

Il comprenait pourquoi. S'il l'embrassait vraiment – comme il avait eu envie de le faire dans cette cabine téléphonique ou sur le pont – cela signifierait qu'il acceptait de donner une vraie chance à Raphaël de le convaincre.

Cela signifiait aussi qu'il renonçait à s'enfuir à Lyon dans le premier train demain matin. Il ne pourrait pas se montrer aussi cruel, pas après tout ce que Raphaël avait fait pour lui et tout ce qu'il semblait prêt à faire encore.

Ce n'est pas la personne dont je suis amoureux, d'accord ?

Tant qu'il ne l'embrassait pas, leur danse restait un jeu sans risque pour lui. Il gardait la main. Il s'autorisait une issue de secours. Raphaël finirait bien par se lasser.

Il serra les paupières et il se détourna. Raphaël eut un soupir déçu à sa gauche qui lui donna l'impression qu'une main invisible enfonçait ses doigts dans son cœur.

Stupide, stupide, stupid.

Il bascula sur le côté. Sa main libre trouva la nuque de Raphaël comme s'il avait déjà fait ça des dizaines de fois. Il s'y agrippa avec force avant de plaquer ses lèvres sur les siennes, arrachant à Raphaël une sorte de glapissement surpris. Il se remit vite car il répondit aussitôt au baiser. Sa main libre remonta de son épaule à l'arrière de son crâne, sa prise ferme comme s'il voulait s'assurer qu'il n'allait pas s'écarter.

Il doutait d'en être capable même s'il essayait vraiment.

Les lèvres de Raphaël était encore plus douces que ce qu'il lui avait laissé entrevoir. Elles avaient le goût de leur chocolat chaud et du sel des pop-corns. Chaque pression de sa bouche contre la sienne éloignait un peu plus l'hésitation qui le paralysait encore quelques secondes plus tôt et allumait un feu dévorant au fond de ses entrailles.

Il ne tarda pas à avoir besoin de plus.

Il entrouvrit ses lèvres, sa langue effleura celles de Raphaël avec douceur, dans une question silencieuse. Il sourit quand un frisson le secoua. Raphaël tira un peu sur ses cheveux, mais il ouvrit sa bouche à son tour. Quand bien même il avait vraiment envie d'approfondir ce baiser, il ne put résister à la tentation de tracer le contour de ses lèvres avant.

Il eut tout juste le temps de réaliser que leur langues se touchaient, le goût du chocolat plus prononcé encore, quand une sensation de chaleur intense traversa son corps. L'air quitta ses poumons à la façon d'un prodigieux coup de poing, sauf qu'il n'y avait pas de douleur, juste une impression de joie entêtante, mêlée à quelque chose d'autre qu'il ne savait pas nommer, mais qui fit battre son cœur plus fort. Le tout lui donna l'impression d'être ivre sans avoir bu une seule goutte d'alcool.

Il s'affaissa contre Raphaël, manquant de justesse de lui asséner un coup de tête. Le monde tournait autour de lui, ce qui n'était pas la seule faute de son souffle court.

- Désolé, grogna Raphaël.

- C'était toi ?

Il doutait que cela soit un accident magique ou alors, il s'agissait d'un sortilège qu'il ne connaissait pas.

- Projection. Involontaire. Entièrement de ta faute.

Raphaël avait l'air contrarié et satisfait en même temps, ce qui ne faisait pas sens.

Il éclata de rire, sans vraiment savoir pourquoi. Raphaël l'imita au bout de quelques secondes, avant de l'embrasser à nouveau, juste une pleine pression de ses lèvres sur les siennes qui ne dura pas assez longtemps.

- Je veux t'entendre rire comme ça tous les jours, Nigel, souffla-t-il.

- Tu n'es pas si drôle que ça.

Raphaël eut un bref éclat de rire dont il réussit à goûter les dernières notes. S'il était tout à fait honnête, il pourrait s'habituer à entendre ce son tous les jours.

- Tu sais que j'aime relever des défis.

Il captura sa lèvres inférieure, suça doucement, ce qui lui valut un gémissement.

Après ça, Raphaël sembla un peu moins tenté de faire la discussion. Il raffermit sa prise sur sa mâchoire, un bras entoura sa taille, sa langue effleura la sienne. L'espace de quelques secondes – sûrement plus – tout devint terriblement plus simple. Son passé, son nom, sa famille, rien d'autre n'avait de l'importance. Il n'y avait que Raphaël, le ballet de leur langue qui leur arrachait des frissons, tout cela au rythme des battements de leur cœur.

Ils se séparèrent pour reprendre leur souffle, sans vraiment réussir à s'éloigner de plus que quelques centimètres. Le visage de Raphaël avait retrouvé ses couleurs de la cabine téléphonique, ses pupilles avaient englouti son regard brun et ses lèvres étaient légèrement gonflées. C'était la première fois qu'il le voyait aussi débauché et il pourrait très vite s'habituer à ça aussi.

Il déglutit.

Le précipice était en lui. Il avait sauté. Il était en train de tomber.

Ils allaient s'écraser, tous les deux. Il n'était pas certain que la liste de leurs blessures se résumerait à un cœur brisé.

Un des pères de famille passa non loin de leur emplacement, sa fille dans ses bras. Cela termina de faire exploser leur bulle. Il se redressa, puis fit mine de réajuster la position de sa prothèse. Elle s'était faite oublier – une première – pendant qu'il était occupé à embrasser Raphaël, mais leur position avait déplu à son moignon. Du reste, s'il se fiait aux légers spasmes qui secouaient le muscle de sa cuisse.

Sans vraie surprise, Raphaël ne se laissa pas impressionner par son soudain silence. Il se plaça derrière lui, son torse presque collé contre son dos, ses mains sur sa taille.

- OK ?

Il n'en avait pas la moindre idée.

- Hmm. Et toi ?

- Et bien, l'homme que j'essaie de séduire depuis plusieurs mois vient de m'embrasser comme si sa vie en dépendait. Cette soirée est un vrai succès.

Il ne put retenir un bref sourire. Les spasmes dans sa cuisse diminuèrent. Raphaël eut un soupir satisfait quand il bascula contre lui, vaincu.

Le silence retomba entre eux, semblables à beaucoup d'autres qu'ils avaient déjà partagés lors des innombrables déjeuners, à peine différent parce que Raphaël caressait son bras gauche du bout des doigts et qu'il pouvait sentir ses lèvres sur sa nuque.

Merlin.

Il se perdit à nouveau dans les étoiles au-dessus d'eux. Ses pensées revinrent malgré lui vers les différents événements de la soirée, de sa sortie théâtrale de la brasserie aux baisers brûlants en passant pas le plaisir simple de la compagnie de Raphaël.

- Qu'appelles-tu une projection, exactement ?

Raphaël devait être aussi plongé dans ses pensées parce qu'il ne lui répondit pas du tac-au-tac comme à son habitude.

- Je peux projeter des émotions dans le cœur de quelqu'un d'autre. Un peu de la même façon qu'un Légimens peut projeter son esprit. Désolé pour ça, d'ailleurs. Je ne perds pas le contrôle si facilement d'habitude...

Un sourire en coin étira ses lèvres.

- J'embrasse si bien que ça alors ?

Raphaël rit doucement.

- C'est sans doute l'euphémisme du jour, et je suis sûr que je ne t'apprends rien.

- Personne ne s'est jamais plains, éluda-t-il.

Il y eut un nouveau silence. La main droite de Raphaël remonta jusqu'à l'emplacement de son cœur.

- Si je suis tout à fait honnête, ce n'est pas ta seule technique qui est responsable. Tu ne t'en es sans doute pas rendu compte, mais tu as complètement baissé ta garde pendant quelques secondes. Je ne m'y attendais pas.

Il se tendit. Raphaël embrassa sa joue.

- Je sais ce que ça représente pour toi, souffla-t-il. Merci.

Une fois de plus, les mots lui manquèrent. Raphaël ignorait sans doute qu'il n'avait pas voulu baisser sa garde – Merlin, il s'était répété cent fois de faire le parfait contraire ce soir – et, pourtant, il se trouvait incapable de lui résister plus de quelques minutes.

Vraiment, c'était incompréhensible.

Il n'était peut-être pas aussi obstiné que Raphaël, mais il était du genre à se tenir à ses décisions.

Ou, à la lumière de ce qu'il venait d'apprendre, il y avait une autre explication.

Raphaël était un empatte. Il pouvait projeter des émotions.

Il semblait trop honnête pour le manipuler mais si la guerre lui avait appris une chose, c'était qu'il n'y avait rien de plus volage que l'honnêteté.

Il se libéra en douceur de leur étreinte puis pivota du mieux qu'il put pour lui faire face. Raphaël l'observait avec attention, son expression neutre.

- Une question, dit-il.

Raphaël hocha la tête.

- Toute à l'heure, c'était bien la première fois que tu as projeté des émotions dans mon cœur, n'est-ce pas ?

L'expression de Raphaël s'affaissa. Il détourna le regard que le temps d'attraper sa main gauche entre les siennes.

- C'était la première fois, Nigel. Je te le promets. Je n'utilise pas mon empathie pour manipuler les autres et toi encore moins. Je te veux toi, pas une marionnette. J'ai vraiment perdu le contrôle, parce que j'ai été surpris. Si tu veux tout savoir, il est fort probable que ce genre de chose se reproduise. Toutefois, si je dois un jour utiliser mon empathie sur toi, de façon consciente, je te demanderai toujours ton accord avant. Toujours. OK ?

Comme il le lui avait si bien rappelé quelques jours plus tôt, cela faisait un an qu'il le connaissait. Il avait appris quelques petites choses sur Raphaël Delacour durant ces douze mois : il était un excellent Soigneur, il était sans doute l'homme le plus obstiné du pays, il était aussi honnête qu'Helga Poufsouffle, et il pouvait lui faire confiance.

- D'accord, dit-il.

Raphaël eut un bref sourire tendu.

- De toi à moi, je ne suis pas un fin projecteur, tu t'en serais aperçu si j'avais utilisé mon empathie avant, surtout toi.

Il fronça les sourcils.

- Comment ça ?

- Tes émotions sont très intenses, Nigel. Tout le temps. Et tu passes de l'une à l'autre à une vitesse qui me donne parfois le tournis. Crois-moi, même si j'étais un bon projecteur – ce que je ne suis pas – je ne m'y risquerai pas.

Ses oreilles devinrent brûlantes. Tout cela n'expliquait pas pourquoi il était aussi désarmé en sa présence.

Raphaël pencha la tête sur le côté et le dévisagea intensément, ses yeux légèrement plissés.

- Tu es encore incertain... Ça ne me dérange pas de répondre à tes questions.

Puisqu'il n'arrivait pas à trouver une explication par ses propres moyens, il se résigna au bout d'une longue minute.

- Je ne suis pas de ce genre de personnes. Je ne me laisse pas dicter mes décisions par mes émotions. Nous deux, cette soirée... Ce n'est pas une bonne idée.

Raphaël haussa un sourcil et fit une drôle de grimace.

- Si je peux me permettre, beaucoup de tes décisions sont guidées par tes émotions. Ce n'est pas parce que tu fais l'exacte contraire de ce qu'elles te hurlent – littéralement – que tu t'en affranchis. Désolé d'être celui qui annonce les mauvaises nouvelles, mais tu es humain, Nigel. Ça ne prend pas avec moi, c'est tout. Je te l'ai dit, je connais ton cœur. Laisse-moi te prouver que tu as tord, juste cette fois.

Apparemment, l'explication était qu'il ne valait pas mieux que son frère.

Charmant.

Tout bien réfléchi, il préféra ne plus insister pour avoir d'autres explications, au risque que les suivantes soient encore moins à son goût.

Peu à peu, le jardin se vida, annonçant la fin de l'observation des étoiles. La guide leur fit un grand sourire quand ils passèrent près d'elle. Raphaël les fit transplaner devant son immeuble dès que les moldus furent hors de vue.

Cette fois, il ne vacilla pas à l'arrivée, même si c'était peut-être dû au fait que Raphaël avait passé un bras autour de sa taille.

Il se laissa faire quand il le fit pivoter, se retenant de justesse de lever les yeux au ciel quand son dos heurta le mur à côté de la porte d'entrée. Raphaël ne lui rendait qu'une petite dizaine de centimètres mais il aimait les mettre à profit.

- Que dois-je faire pour que tu me promettes un troisième rendez-vous ? Demanda-t-il, son expression déterminée, comme s'il était prêt à rester là toute la nuit s'il le fallait.

Il pensa brièvement à la liste dans sa chambre, à ses affaires qu'il avait commencé à passer en revue la veille pour essayer de déterminer ce qu'il emportait et ce qui resterait ici, à la lettre de démission qu'il avait rédigé en rentrant de la librairie...

Il était trop tard. Il avait sauté. Il doutait que Raphaël réussisse à lui prouver qu'il avait tord, mais il pouvait toujours le laisser essayer. Peut-être qu'il provoquerait sa fin par la même occasion.

Il y avait de pires façons de mourir.

- Vendredi soir ?

Un large sourire illumina le visage de Raphaël, faisant apparaître sa fossette sur sa joue gauche. La petite voix dans sa tête ne trouva rien à redire à ça.

Il se pencha et leurs lèvres se trouvèrent à nouveau. Raphaël l'embrassa doucement, comme s'ils avaient l'éternité devant eux, comme si ses lèvres étaient un met délicat, comme s'il en valait la peine.

Personne ne l'avait jamais embrassé de cette façon.

Il ignora du mieux qu'il put les battements désordonnées de son cœur et l'air qui se raréfiait dans ses poumons. Il essaya de reprendre le contrôle de leur baiser, le ramener sur un terrain qu'il connaissait mieux – un moyen de faire monter la tension, de faire comprendre à l'autre qu'il était doué avec sa langue, qu'il ne lui fallait qu'un seul mot pour qu'il l'applique ailleurs, n'importe où –. Raphaël remonta ses deux mains de part et d'autre de sa mâchoire. Il recula, juste assez pour se mettre hors de sa portée, l'empêchant de le suivre, avant de croiser son regard une longue seconde.

- Laisse-moi, murmura-t-il.

Raphaël embrassa ses lèvres, l'une après l'autre, puis le coin de sa bouche, puis chaque centimètre des quatre cicatrices sur sa joue gauche, puis ses paupières, l'arrête de son nez, ses pommettes, son menton, tandis que ses pouces caressaient sa peau.

Il avait vaguement conscience qu'il tremblait, chaque battement de son cœur comme un séisme qui se répercutait jusque dans son âme. Ses yeux le brûlaient. Sa gorge était serrée.

Quand Raphaël retrouva ses lèvres et qu'il commença à explorer sa bouche, employant la même douceur, quelque chose proche d'un sanglot déchira sa poitrine.

Il agrippa les poignets de Raphaël, à moitié décidé à mettre fin à cette étrange torture, mais Raphaël s'interrompit avant qu'il n'en ait le temps.

- Tu peux pleurer si tu le veux, Nigel, je ne le prendrais pas mal, souffla-t-il, ses lèvres contre les siennes.

- Je ne pleure jamais.

Sa voix était rauque, son souffle haché rendait ses mots tremblants, presque humides.

- Tu devrais peut-être essayer. C'est juste un moyen de réguler nos émotions. Aucune honte à avoir.

Ses yeux devinrent encore plus brûlants. Il serra les paupières. L'air peinait encore à remplir ses poumons, sa tête tournait un peu.

Raphaël cessa de l'embrasser, son front collé contre le sien. Ses pouces bougeaient toujours le long de sa mâchoire.

- Nigel, regarde-moi, dit-il après un long silence.

Il poussa son nez avec le sien.

Il desserra ses paupières avec difficulté. Il y avait juste assez de lumière dans la rue pour lui permettre de reconnaître cette étrange expression sur le visage de Raphaël. Son regard était comme hypnotique.

- Je t'aime.

Cette fois, son cœur lui donna l'impression d'exploser. Raphaël soutint son regard une fois de plus, quand bien même il devait ressembler à une biche face à une meute de chiens de chasse.

Personne, jamais, ne lui avait dit ça.

- Je n'attends pas de réponse en retour. J'avais juste besoin de te le dire. Juste besoin que tu le saches.

Ils restèrent un long moment figés. Il finit par calquer sa respiration sur le rythme des aller et venues des pouces de Raphaël sur sa peau, reproduisant le geste sur la fine peau de ses poignets.

Il fut incapable de détourner les yeux.

Finalement, une église, quelque part, annonça qu'il était trois heures du matin.

Raphaël grimaça.

- Mon service commence dans quatre heures.

Il hocha la tête. Il était d'ouverture, comme tous les matins.

Raphaël l'embrassa une dernière fois, puis il le libéra.

- Bonne nuit, Nigel.

- Bonne nuit.

Il eut un sourire juste avant de transplaner.

Il bascula la tête vers le ciel. Les étoiles semblaient avoir disparu. Il n'eut personne à maudire.

Ou peut-être à remercier.

...

Le réveil ne fut pas aussi douloureux que ce qu'il avait pensé, malgré le fait qu'il avait mis du temps à s'endormir et qu'il n'avait sans doute grappillé que deux heures de sommeil. Il se redressa avec un grognement.

Sa petite chambre de bonne n'avait pas changé depuis la veille et il aurait pu penser qu'il avait rêvé son rendez-vous avec Raphaël, sauf qu'il avait trouvé le billet pour « le parc des étoiles » dans la poche de sa veste – il ne savait pas très bien quand Raphaël l'y avait glissé –. Il l'avait rangé dans l'exemplaire des Contes de Beedle le Bard qu'il lui avait offert, se donnant l'impression d'être une adolescente écervelée au passage.

Comme tous les matins, il joua les équilibristes dans la salle de bain – entrer dans le bain était aisé, en sortir pouvait se transformer en parcours du combattant une fois la porcelaine mouillée –.

La petite pièce était mal ventilée, la buée avait envahi le miroir. Sans baguette, il dut se contenter d'un reflet un peu flou pour se raser.

Pour la première fois depuis des années, il prit le temps de détailler son reflet avant de s'habiller.

Une décennie plus tôt, il appréciait ce qu'il voyait dans son miroir. Il avait hérité des traits aristocratiques de son père – le nez droit, la mâchoire carrée, un menton bien dessiné –. Ça, en plus de ses yeux gris, ses cheveux noirs, sa taille haute, avaient fait de lui un parti très prisé à l'époque – son nom avait aidé, aussi, surtout après que son frère se soit fait renier –.

Une décennie plus tôt.

Aujourd'hui, il ne voyait que les cicatrices. Celles qui partaient de son menton à son oreille gauche, d'abord, parce qu'il s'agissait de celles que tout le monde remarquait en premier. Il aurait pu les dissimuler, au moins en partie, mais il avait vite appris qu'elles l'aidaient à maintenir les autres à distances. Cela lui évitait d'avoir à mentir sur la façon dont il les avait obtenues.

Cela évitait surtout que quelqu'un soit un jour amené à voir les autres.

Elles étaient innombrables sur ses bras, très profondes sur ses épaules, il lui manquait un morceau de chaire au niveau de sa taille. La plus importante partait de sa hanche droite à sa cheville – cinq lignes qui convergeaient vers l'empreinte très nette d'une morsure –. Tout cela, sans compter celle de son moignon et l'absence d'une partie de sa jambe gauche.

Je te veux toi.

Raphaël était attirant – très – et il savait se montrer charmant. Il aurait pu séduire n'importe qui.

Je t'aime.

Pourquoi il l'avait choisi lui, dépassait son entendement. Il ne se serait pas choisi lui-même, pour des dizaines de raisons.

Je connais ton cœur.

Raphaël était vraiment incompréhensible.

Avec un soupir, il fit disparaître les dernières traces de crème à raser. Il s'habilla avec sa méticulosité habituelle, son costume trois pièces jouant le rôle d'une armure moderne.

Sa voisine de palier – une sorcière qui n'avait pas vingt ans et qui travaillait chez l'apothicaire de la rue – lui adressa un regard sombre, sans doute parce qu'il s'était attardé plus que d'habitude. Il eut une grimace d'excuse qui ne changea rien à son expression.

Le quartier sorcier était aussi calme que d'habitude, le ciel avait encore les couleurs du levant – un dégradé de rose, de rouge et de violet – et il n'y avait pas l'ombre d'un nuage pour le moment. Paris semblait bien parti pour connaître une belle journée de printemps. Peut-être se laisserait-il tenter par une promenade le long du canal Saint Martin dans la soirée. Les berges de la Seine ne valaient pas celles du Lac Noire, mais il avait fini par y trouver son compte.

Son ventre gronda tandis qu'il s'approchait de la boulangerie. Il en poussa la porte sans y réfléchir à deux fois. Son regard se posa sur la petite table où Raphaël et lui s'installaient toujours quand ils déjeunaient ici.

- Monsieur ?

- Deux croissants, deux pains au chocolat et une belle poignée de chouquettes, s'il-vous-plaît.

Eugène apportait parfois des viennoiseries le samedi matin, cela faisait longtemps qu'il ne lui avait pas rendu la pareille. Il apprécierait sans doute le geste.

Il ouvrit la librairie, se prépara un thé et vérifia que les rares commandes pour la journée étaient prêtes. Aucune livraison n'était censée arriver aujourd'hui, les rayons étaient aussi ordonnés qu'ils pouvaient l'être – il s'y était appliqué la veille pour éviter de conseiller les clients –. Il put donc boire son thé dans le calme le plus complet, un livre ouvert à sa droite, l'oreille tendue vers les bruits familiers de la rue qui s'éveillait.

Il fit de son mieux pour empêcher ses pensées de rejouer la soirée de la veille.

Quand la porte s'ouvrit, deux heures plus tard, il n'avait vu qu'une seule cliente – une mère de famille à la recherche d'un imagier pour sa plus jeune fille –.

- Des viennoiseries ? Quelle est l'occasion ?

- Bonjour à toi aussi, Eugène.

Il pouvait sentir le regard de son patron le détailler de la tête au pied. Il l'ignora royalement, préférant récupérer la page des mots-croisés dans le journal qu'il venait de déposer sur le comptoir.

- Tu as la tête de quelqu'un qui n'a pas beaucoup dormi.

- Et, pour autant, tu as l'air décidé à tester ma patience.

Du coin de l'oeil, il le vit lever ses deux mains devant lui, mais son expression lui apprit qu'il n'allait pas en rester-là.

Merlin, il espérait que le commerce n'allait pas faire de lui une commère dans les années à venir.

A tout point de vue, la matinée fut calme. Les rares clients qui passèrent la porte savaient ce qu'ils voulaient – ce qui n'arrivait pas assez souvent à son goût –. Il n'eut aucune difficulté à esquiver les tentatives d'Eugène pour en apprendre plus sur son deuxième rendez-vous avec Raphaël – parce que non content de l'avoir appelé pour qu'il vienne soigner sa main, deux jours plus tôt, il n'avait pas manqué de relever le fait qu'il viendrait le chercher à sept heures –. Son patron s'éclipsa une heure au moment du déjeuner, laissant la librairie sous sa seule surveillance.

Au lieu de rester retranché derrière le comptoir pour boire son thé, il ouvrit la porte de la librairie et s'appuya sur la chambranle, appréciant les rayons de soleil sur la peau de son visage. Il ferma les yeux, un léger sourire aux lèvres.

Raphaël ne devrait pas tarder à terminer son service. Il se demanda s'il passerait le voir comme à son habitude ou s'il rentrerait directement chez lui.

Il déglutit difficilement quand il réalisa qu'il espérait que ce serait la première possibilité.

Merlin, dans quoi avait-il mis les pieds, exactement ?

Une semaine plus tôt, il était encore surpris que Raphaël soit son ami. Il ne comprenait pas comment une telle chose avait pu se produire, encore moins à son insu, mais c'était pourtant la vérité. S'il était tout à fait honnête avec lui-même, Raphaël était le premier ami digne de ce nom, en plus d'être l'un des seuls.

Petit, il avait eu du mal à se lier aux enfants de son âge. Il était plus réservé – surtout comparé à son frère –, il aimait les jeux calmes – les Colin-maillards le hérissaient – , il avait toujours peur de faire quelque chose qui lui vaudrait une punition une fois rentré au manoir – en particulier celles que sa mère réservait à son frère –. Bien sûr, les autres enfants Sang-Purs avaient reçu la consigne de l'intégrer – parce qu'il était qui il était – et, à force de les côtoyer, il avait fini par tolérer leur compagnie.

Il avait cru que certaines de ces accointances deviendraient de vrais amitiés à Poudlard loin du regard de leurs parents mais cela n'avait jamais été le cas, quoique puissent dire ses anciens camarades de maison. La vie au château n'avait été qu'une interminable représentation, durant laquelle il ne pouvait pas faire le moindre faux pas. Toutes ces personnes n'avaient connu que le parfait petit héritier qu'il avait été obligé d'être. Les seules qui avaient eu un aperçu de qui il était vraiment étaient les garçons avec lesquels il avait partagé des étreintes défendues dans un recoin du château, mais puisqu'il avait pris soin de modifier son apparence avant, il doutait que cela compte vraiment.

Et maintenant, Raphaël et lui étaient...

Il ne savait même pas ce qu'ils étaient.

Je t'aime.

A Poudlard, il avait eu deux petites-amies. Deux filles des Vingt-Huit Consacrées que ses parents avaient approuvées. Il s'était contenté d'appliquer l'étiquette Sang-Pur les concernant, aussi les avait-il accompagnées jusqu'à leur classe quand il le pouvait, il avait dansé avec elles lors des bals, il s'était contenté de baises-mains le plus longtemps possible et les rares baisers avaient été chastes. Elisabeth Nott s'était vite lassée et Emily Rosier était devenue sa fiancée.

Quand il avait fait sa demande, il avait eu l'impression de devenir encore plus prisonnier que le jour où il avait pris la Marque.

Bien sûr, Emily était charmante – et surtout docile, ce qui était une qualité que sa mère pensait indispensable pour la réussite d'un mariage – et si les choses avaient suivi leur cours, il aurait essayé de la rendre heureuse, parce que ce n'était pas de sa faute s'il n'avait aucune inclinaison pour les femmes.

Il aurait accompli son devoir conjugale juste assez souvent pour qu'elle ne soupçonne rien, ils auraient eu deux, peut-être trois enfants si les deux premiers étaient des filles, il aurait fait son possible pour être un meilleur père que celui qu'il avait eu et il se serait réfugié dans son travail pour oublier qu'il menait une vie qui ne pourrait jamais le satisfaire.

A l'occasion, il aurait peut-être visité un bordel, juste pour éviter que la frustration ne le dévore de l'intérieur.

Pour tout ce qu'il en savait, c'étaient ce que bien d'autres hommes dans sa position avaient fait avant lui.

Il ne s'était jamais autorisé à rêver d'autre chose. Il n'était pas comme son frère. Il n'avait pas le courage de tourner le dos à la société Sang-Pur pour vivre une vie qui le rendrait heureux, alors à quoi bon ? A part se torturer inutilement ?

En arrivant à Paris, il s'était interdit toute forme de relation, aussi la question ne s'était-elle pas posée.

Maintenant, il avait Raphaël.

S'il s'autorisait à rêver, juste une minute, il voulait d'autres nuits comme celle qu'ils avaient partagé la veille. Il voulait prendre sa main quand il en avait envie, il voulait goûter les dernières notes de son rire à même ses lèvres et il voulait le privilège de pouvoir se réfugier dans ses bras quand le reste menaçait de l'engloutir.

Il voulait s'endormir et se réveiller encerclé par son odeur.

Il voulait le toucher jusqu'à ce que le désir le rende incohérent, qu'il perde le contrôle sur son empathie et que la seule chose qui puisse encore faire sens dans son esprit soit son prénom.

Il rouvrit les yeux brusquement, le souffle court.

Dans l'hypothèse absurde où toute cette histoire ne soit pas qu'une énorme erreur – Raphaël finirait sans doute par réaliser qu'il s'était entiché d'un poids mort ou il réussirait par tout gâcher, consciemment ou pas – alors il tenait peut-être sa seule chance de goûter à une vie qu'il croyait inaccessible depuis qu'il avait compris qu'il préférait les hommes.

Parce qu'il n'était pas idiot. Raphaël était unique. Les chances pour que leurs routes se croisent devaient être insignifiantes. Le cosmos ne referait pas une erreur comme celle-ci deux fois.

Il termina son thé dans un silence pensif. Eugène le dévisagea quand il revint de sa pause.

- Tu ne fonds pas au soleil, finalement. Moi qui pensait que tu étais en partie vampire...

Il leva les yeux au ciel.

- Les vampires ne fondent pas.

- Tu es étrangement bien renseigné.

Il se décala pour le laisser entrer, avant de le suivre derrière le comptoir.

- Eugène, tu as toujours cet ami qui travaille à l'opéra de Paris ?

Il le vit se figer à sa gauche, puis se redresser de toute sa hauteur. Plusieurs coups d'oeil dans sa direction précédèrent sa réponse.

- Je n'ai pas encore reçu de faire-part de décès le concernant, donc je suppose que oui. Pourquoi ?

- Tu penses qu'il pourrait me trouver deux places pour vendredi ?

Son expression dégagée était presque convaincante. Eugène finit par hausser les épaules.

- Je vais lui passer un coup de fil. Si ce n'est pas possible, il pourra sans doute me proposer une alternative. Il connaît beaucoup de monde.

- Merci.

Il eut un silence pendant lequel Eugène se dandina d'un pied sur l'autre, tandis qu'il feignait d'être absorbé par une énième brochure détaillant les nouvelles éditions de titres classiques qu'ils possédaient déjà.

- Deux places, hein ?

- Oui. La boulangère a mentionné qu'elle était une fine connaisseuse. Cela devrait me permettre d'obtenir ses faveurs, tu ne penses pas ?

Eugène éclata de rire.

- Tu sais qu'elle est mariée au boulanger, n'est-ce pas ?

L'arrivée d'un client – juste un peu plus jeune qu'Eugène, et l'air encore moins commode – l'empêcha de lui répondre.

- Je chercher une édition originale des Mémoires de Pierre Bonaccord.

Puisque l'histoire était la spécialité d'Eugène, il lui revenait de s'occuper de l'homme. Son patron lui attrapa le bras quand il passa près de lui.

- Ne fais pas le con, gamin. Je l'aime bien, ton Soigneur.

Il ne réussit pas à retenir le bref sourire qui étira ses lèvres tandis que ses entrailles lui donnèrent l'impression de s'être emmêlées.

La vérité, c'était qu'il aimait bien Raphaël aussi.

Eugène soutint son regard une seconde de plus, puis serra doucement son bras, avant de rejoindre son client.

Je t'aime.

Il fixa le vide pendant un long moment, à nouveau assailli par les souvenirs de la veille, incapable de savoir quoi faire de la nouvelle chaleur qu'il sentait pulser dans sa poitrine.

Il fut sorti de sa rêverie par le bruit de la cloche au-dessus de la porte.

Il cligna des yeux plusieurs fois pour être certains qu'il s'agissait bien de Raphaël et que son cerveau ne lui jouait pas des tours, puis fronça les sourcils.

Raphaël portait encore sa tenue de l'hôpital, ses cheveux étaient hirsutes, comme s'il avait passé la journée à passer la main dedans. Ses yeux étaient cernés de rouge, sa mâchoire était verrouillée, ses lèvres crispées et ses épaules tendues.

- Je peux te parler en privé ? Demanda-t-il en détournant le regard.

Sa voix était rauque.

Il plissa les yeux sans réussir à deviner ce qu'il se passait. Il hocha toutefois la tête, lui faisant signe de le suivre tandis qu'il prenait la direction de la réserve.

Raphaël aurait-il retrouvé son bon sens ?

Ses entrailles se contractèrent à l'idée qu'il puisse être venu pour lui dire qu'il avait fait une erreur et qu'il valait mieux qu'ils en restent là.

Peut-être allait-il partir pour Lyon, finalement...

Il eut à peine le temps de fermer la porte de la réserve derrière eux que Raphaël fondait sur lui. Il s'agrippa à ses épaules avec une telle force qu'il pouvait sans doute sentir ses cicatrices malgré l'épaisseur de ses vêtements. Il enfouit son visage dans son cou sans le moindre mot.

Il resta interdit, les bras ballants et son équilibre incertain.

Raphaël avait le souffle court et il sentait la fumée de cigarette.

- Mauvaise journée, grommela-t-il contre le col de sa chemise.

Il battit lentement des paupières.

- D'accord.

Au bout de plusieurs minutes, il devint évident que Raphaël n'avait pas l'intention de bouger. Il lui fallut encore un moment avant qu'il ne se décide à poser sa main gauche sur sa nuque et la droite sur son bras.

Raphaël sursauta avant de se détendre, juste un peu. Sa respiration était encore erratique et il pouvait entendre ses dents grincer les unes. Il ignorait ce qu'il avait bien pu se passer à l'hôpital des Anges, mais cela devait être grave.

Toutefois, Raphaël avait fait un drôle de choix en venant le trouver s'il était à la recherche de réconfort, parce que ce n'était pas quelque chose qu'il avait souvent eu à faire – et il doutait de s'en être vraiment sorti quand il n'avait pas eu d'autres choix –. Il fit donc ce qu'il imaginait que Raphaël aurait fait si leurs places avaient été échangées : il entoura sa taille de son bras et il caressa doucement son cuir chevelu – les cheveux de Raphaël étaient plus courts que les siens, il avait imaginé qu'ils seraient moins doux que cela –.

A sa plus grande surprise, la respiration de Raphaël retrouva rapidement un rythme normal et la tension quitta ses épaules. Il attendit qu'il soit complètement détendu pour rouvrir la bouche.

- Tu peux pleurer, si tu veux. Je ferais semblant de ne rien remarquer mais je serais embarrassé pour nous deux.

Raphaël eut un bref éclat de rire étranglé. Il décida que c'était une victoire comme une autre.

Une étrange chaleur lui donna l'impression que son cœur se mettait à gonfler dans sa poitrine.

- Ça va aller, marmonna-t-il.

- OK.

Et puisqu'il le pouvait, il embrassa sa joue, puis il ferma les yeux en attendant que Raphaël se décide à se redresser.

- Eugène est derrière la porte, lui apprit Raphaël quelques minutes plus tard.

Il grimaça.

- Je trouvais cela étrange qu'il ne soit pas encore entré sans frapper.

Raphaël prit une profonde inspiration avant de se dégager avec douceur. Il se frotta le visage avec ses deux mains, ébouriffant encore plus ses cheveux, puis il s'assit sur le rebord du bureau.

Il était plus détendu qu'à son arrivée dans la librairie, mais il n'était pas encore dans son état normal. A quel point sa journée avait-elle été si terrible pour qu'il en perde son éternelle bonne humeur ?

Raphaël attrapa sa main et tira dessus avec douceur pour l'obliger à se rapprocher de lui, quand bien même il n'y avait pas un mètre entre eux.

Son regard brun semblait éteint quand il croisa le sien et ses traits demeuraient tirés.

- Est-ce que je peux t'embrasser ?

Il haussa un sourcil. Raphaël indiqua la porte d'un geste de la tête. Il leva les yeux au ciel.

Il se fichait bien qu'Eugène soit toujours en train de les espionner. S'il écoutait aux portes à la façon d'un enfant de sept ans, il mériterait ses regrets s'il en apprenait trop.

Il embrassa donc Raphaël avec toute la douceur dont il était capable, ignorant comme il put le goût du tabac froid sur ses lèvres. Raphaël eut une sorte de grognement appréciateur.

- Merci, murmura-t-il.

Il n'était pas sûr que cela soit juste pour le baiser, même s'il n'avait pas l'impression d'avoir fait grand chose.

- De rien.

Raphaël le détailla en silence et il lui rendit la pareille. Un léger sourire était revenu sur son visage, les plis sur son front étaient moins marqués et il lui sembla que ses yeux avaient retrouvé un peu de leur lumière.

Toutefois, ses cheveux ébouriffés donnaient l'impression qu'il venait de se réveiller. Il les aplatit du mieux qu'il put à l'aide de ses doigts. S'il avait eu une baguette, il aurait pu le rendre un peu plus présentable.

Raphaël rit doucement.

- Inquiet de ce que pourrait penser Eugène, finalement ?

- Rien n'empêchera Eugène de s'inventer des histoires. J'ai certains standards, c'est tout.

Le sourire de Raphaël s'étira, moqueur.

- Donc tu ne donnes pas seulement l'impression de passer plus d'une demi-heure à te coiffer chaque matin.

Il réussit à rester impassible même si Raphaël n'était pas si loin du compte. Il avait vite découvert qu'il se reposait bien plus sur la magie que ce qu'il avait un jour pensé. Certaines choses étaient plus difficiles que d'autres à reproduire sans magie.

- Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

- Comme tu veux. Je finirais bien par le savoir.

Sa réponse fit battre son cœur plus fort. Il faillit l'embrasser à nouveau, moins chastement cette fois.

- Tu as déjeuné ?

- Bien sûr.

Raphaël haussa ses deux sourcils.

- Autre chose que quelques gâteaux secs et une tasse de thé tu veux dire ?

Il avait terminé les chouquettes et le reste de son pain au chocolat. Il doutait que la différence compte aux yeux de Raphaël. Il salua son silence par un hochement de tête.

- C'est bien ce qu'il me semblait.

Il se releva, embrassa son front puis l'obligea à le suivre en tirant sur la main qu'il n'avait toujours pas lâché.

- Je n'ai pas mangé non plus. Quelque chose me dit qu'Eugène va te laisser m'accompagner.

Qu'importe ce qui ait pu se passer à l'hôpital des Anges, ce n'était pas assez grave pour lui couper l'appétit, ce qui était sans doute rassurant.

Ils retrouvèrent Eugène derrière son comptoir. Il semblait très satisfait et il n'essayait même pas de le cacher.

- Tout va bien, Raphaël ? demanda-t-il.

- Juste ma visite de courtoisie.

Eugène les détailla l'un après l'autre, un sourire amusé aux lèvres.

- Je peux prendre ma pause déjeuner ?

Il soupçonnait son patron d'être tout à fait capable d'interroger Raphaël si l'envie lui en prenait. Il valait mieux qu'il coupe court à cette éventualité.

- Il est presque quinze heure.

- Eugène, ne soyez pas plus difficile que Nigel, s'il-vous-plaît.

Eugène devait vraiment bien aimer Raphaël car il fit un geste de la main en direction de la porte.

- Ramène-le moi avant dix-sept heure. Il est de fermeture.

Et juste comme ça, il eut l'impression d'être un adolescent qui, après avoir réussi à convaincre son père de le laisser sortir, se voyait soumis à un couvre-feu.

Raphaël ne perdit pas de temps. Il lâcha sa main puis le poussa en direction de la porte. Sans se consulter, ils prirent la direction de leur boulangerie habituelle. Il n'avait pas vraiment faim, aussi choisit-il une petite quiche au fromage.

Raphaël l'arrêta quand il fit un premier pas vers leur table habituelle. Il plissa les yeux en remarquant qu'il semblait à nouveau tendu.

Une fois dehors, Raphaël les fit transplaner. Il reconnut le parc qui jouxtait le quartier sorcier avec surprise. Les rares fois où ils étaient venus y manger, ils avaient marché.

Se pourrait-il que Raphaël soit blessé ?

Ses gestes étaient plus raides que d'habitude tandis qu'il s'installait sur le premier banc libre qu'ils croisèrent, mais rien qui ne justifiait de transplaner.

Raphaël grimaça quand il croisa son regard interrogateur.

- On mange d'abord et j'explique après ?

Il le rejoignit sur le banc. Il doutait qu'il s'agisse de quelque chose de trop grave. Il pouvait attendre.

Ils mangèrent en silence, ce qui était assez rare pour être remarqué. En général, Raphaël faisait la conversation pour eux deux. Les récits de ses journées lui offraient toujours une possibilité de glisser une remarque ironique. Quand il revenait d'une visite chez ses connaissances antiquaires, il lui décrivait ses trouvailles.

Quoi qu'il e soit, il lui jeta plus de coups d'oeil que d'habitude. Raphaël semblait se tendre à chaque fois que quelqu'un passait devant leur banc.

C'était inédit.

D'ordinaire, il était celui qui était sur ses gardes en présence d'inconnus.

Raphaël avait avalé la moitié de son sandwich quand il le déposa sur le banc. Il se frotta à nouveau le visage, puis agrippa deux pleines poignées de ses cheveux, ses coudes posés sur ses cuisses.

- Je crois que tu vas devoir expliquer maintenant, parce que ça devient inquiétant.

- Et ton inquiétude n'aide définitivement pas, répliqua-t-il d'un ton sec.

Il fronça les sourcils.

Oh.

Oh.

Stupide, stupide, stupid.

Le problème était son empathie.

Si cela avait été possible, il aurait ramassé toutes ses émotions dans un coin de son cœur pour le soulager. A la différence de la Légilimencie, il n'existait pas de moyen de se protéger du pouvoir d'un empatte.

Raphaël commença à agiter sa jambe droite.

Merlin, il ne l'avait jamais vu aussi nerveux. Il n'aimait pas ça.

Il aimait encore moins le fait qu'il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il pouvait faire pour l'aider. Cela ne faisait pas vingt-quatre heures qu'il savait qu'il était un empatte. Raphaël n'avait pas eu l'occasion de tout lui expliquer en détails...

Au bout de plusieurs secondes, une seule chose lui vint à l'esprit.

- Si j'ai anéanti ton contrôle sur ton empathie avec seulement quelques baisers enthousiastes, tu n'es définitivement pas prêt pour le reste, Delacour.

Raphaël se figea, puis il tourna lentement la tête vers lui. Son teint était un peu pâle, mais il avait arrêté de secouer sa jambe, ce qui était sans doute bon signe.

Il haussa un sourcil.

- Toi non plus, répondit-il finalement, sa voix rauque.

Il eut un sourire en coin. Il n'avait pas eu des centaines d'opportunités à Poudlard, et tout cela remontait à une dizaine d'années maintenant, mais s'il n'y avait qu'un seul domaine où il était certain de maîtriser la situation, c'était bien le sexe, parce qu'il était doué pour interpréter les réactions de son partenaire. Raphaël était quelqu'un d'expressif, ça ne serrait que plus facile.

Non, Raphaël se pensait peut-être compétent, mais il lui montrerait qu'il l'était plus encore.

- Ça va aller ?

- Oui... Je n'ai pas beaucoup dormi et je...

Des pleurs mirent fin au silence paisible du parc. Il n'eut pas besoin de chercher longtemps pour trouver un petit garçon au sol un peu plus loin dans l'allée. Il ne devait pas avoir plus de trois ans et sa chute semblait être le plus grand drame de sa vie.

Raphaël semblait sur le point de pleurer, son teint résolument gris. Sa jambe avait repris ses tressautements et ses mains tremblaient.

Il serra les dents. De toute évidence, Raphaël était sur le point de perdre le peu de contrôle qu'il lui restait. Il ne savait pas ce qu'il se passerait s'il échouait à se calmer, mais il doutait que cela soit aussi inoffensif que ce qu'il s'était passé la veille.

- On devrait partir, dit-il.

Le petit garçon pleurait encore, inconsolable. S'ils s'éloignaient, cela aiderait sans doute.

Raphaël secoua la tête.

Il aurait aimé l'ignorer et le forcer à transplaner vers un endroit désert. Sans baguette, c'était toutefois impossible.

- Que puis-je faire ?

- Reste.

Le mot sonna comme une supplique. Que croyait-il ? Qu'il allait le laisser sur ce banc ? A moins qu'il ne lui demande de partir, il n'allait pas l'abandonner dans cet état.

Il déglutit.

Il n'allait pas l'abandonner tout court.

Comment avait-il pu croire qu'il pourrait s'enfuir pour Lyon sans un regard en arrière ?

Il lui fallut une poignée de secondes de plus pour trouver un moyen de l'aider, et il ne put que se traiter d'idiot quand ce fut le cas.

Il se mit debout devant Raphaël et il l'attira contre lui. Son visage se retrouva au niveau de sa poitrine. Le tissu de son costume ne réussit pas à étouffer le bruit qui lui échappa, et qui ressemblait beaucoup à un sanglot, tandis qu'il entourait sa taille avec ses deux bras comme si sa vie en dépendait.

- Pour ton information, tu n'es pas obligé d'être à l'agonie pour que j'accepte de te prendre dans mes bras, dit-il.

Raphaël eut un éclat de rire humide, ce qui était mieux que rien.

Comme un peu plus tôt, il enfouit ses doigts dans cheveux et il attendit que Raphaël soit de nouveau maître de lui-même.

La tension dans ses épaules sembla mettre une éternité à se dissiper.

Il embrassa le dessus de son crâne.

- Ce n'est pas vraiment à cause d'hier, pas vrai ?

Raphaël secoua la tête.

- Je n'ai pas assez dormi et ça a été la folie pendant mon service... A se demander si tous les enfants du pays ne s'étaient pas donné le mot pour faire n'importe quoi et terminer aux urgences. Sauf que, qui dit enfants, dit parents. Ils se transforment tous en une espèce de boule de nerfs dès que leur précieuse progéniture est touchée.

- Oui, les parents ont tendance à s'attacher à leur rejeton.

La majorité d'entre eux, en tout cas.

- Et moi qui pensait que le manque de sommeil et les patients difficiles étaient juste une journée comme les autres...

A la façon dont Raphaël se crispa, il comprit que son trait d'ironie était passé à côté de sa cible.

- Pour être tout à fait honnête, j'avais peur d'en avoir un peu trop dit hier soir et que tu te sois enfui à l'autre bout du pays. Ou de l'Europe.

Je t'aime.

J'avais juste besoin que tu le saches.

Raphaël bascula la tête en arrière, de nouveaux plis sur son front. Il réalisa avec un cruel temps de retard qu'il s'était tendu à son tour.

- Nigel ?

Sa pomme d'Adam lui donna l'impression d'avoir doublé de volume dans sa gorge quand il déglutit.

- Je... Si j'avais dû partir, je l'aurais déjà fait.

S'il avait vraiment voulu se tenir à sa résolution de ne plus laisser personne entrer dans sa vie, il aurait dû disparaître le jour où Raphaël lui avait offert l'exemplaire de Beedle le Barde, peut-être même après la soirée de son anniversaire. Il s'était voilé la face en se répétant qu'il lui suffisait de ne pas se rendre au rendez-vous. Il s'était ouvertement menti quand il avait cru qu'il réussirait à prendre le premier train pour Lyon ce matin, qu'importe la façon dont se déroulerait leur second rendez-vous.

Raphaël avait sans doute gagné depuis très longtemps.

- Je reste, dit-il, son coeur battant à grands coups dans sa poitrine.

Raphaël lui sourit.

Avouez, ils sont choux, non ? (et à 50 % stupide).


Behind the Scene :

- (1) Parfois, je vais faire un tour du côté du wikia britannique pour vérifier un truc et je tombe sur des détails à côté desquels j'étais passée à côté (si, si, c'est possible). Je ne sais plus si les dates concordent, mais elles concordent quand même.

- (2) Nathalie Cabrol existe vraiment. C'est une astrobiologiste et elle a l'air carrément badass. Les femmes font des sciences, deal with it.

- Je vais pas mentir, je n'ai pas hésité une seconde quand il a fallu donner un nom à la maman de Raphaël (wink wink Simone Veil et Simone de Beauvoir. Coeur avec le féminisme et le droit des femmes).

- Puisqu'on parle de prénoms, Eugène et George sont ceux de mes grands-pères. Alors spéciale dédicace à eux.

- Si j'ai renommé le lieu d'observation « le parc des étoiles » pour faire joli, il existe effectivement un observatoire en région parisienne (j'ai appris de ces choses!)


Comme d'habitude, je suis curieuse d'avoir votre avis sur :

- La confrontation dans la cabine téléphonique (vous avez quand même pas cru que Raphaël allait le laisser partir comme ça, si?)

- Le petit discours de la mère de Raphaël (AKA, le joker que Nigel avait pas vu venir)

- Nigel qui baisse les armes (AMEN! Qu'est-ce qu'il faut pas faire je vous jure !)

- Ce petit rendez-vous si mignon (oui, je me lance des fleurs, mais avouez que Raphaël assure!)

- Les révélations de Raphaël (Nigel est pas au bout de ses surprises et vous non plus!)

- Les révélations de Nigel (bon, si certain·e·s ont pas encore raccroché les casseroles, je sais pas quoi faire de plus)

- Eugène Lechat, autoproclamé capitaine du ship (je l'adore).

- Cette histoire d'empathe pour laquelle je n'ai pas eu de préavis, pour changer.

C'était un long chapitre (ah, le retour!) alors quel a été votre moment préféré ?

Et bien entendu, si vous avez des théories concernant le(s) lien(s) entre ce Spin-Off et le reste de mon UA maison, je suis tout ouïe.


N'oubliez pas de laisser une review avant de partir. Sans déconner, ça prend littéralement deux minutes !


On se dit à dans (normalement?) trois semaines par ici.

Orlane.

PS : les RàR auront sans doute quelques jours de retard mais elles arrivent !

Mis en ligne le 08/07/2021