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ANTHONY STARK
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Anthony Stark était un mystère en lui-même.
Ils n'arrivaient pas à savoir s'il détestait l'équipe ou s'il l'appréciait. Il les dédaignait durant les missions, méprisait leur avis, les ignorait à la Tour, passait son temps à avoir le monopole de la conversation. À côté de cela, il faisait tout pour que leur équipement soit opérationnel et optimal, il s'outrait lorsqu'on les envoyait à certaines missions sans être pleinement préparé, il laissait sa Tour à leur libre disposition…
C'était ambigu.
Alors l'équipe ne faisait que le minimum également : paroles de politesse, solidarité durant les missions, et puis c'était tout. Mais ils s'accordaient tous pour dire qu'il ne le connaissait pas du tout, sauf par ses déboires avec la presse et ses scandales à répétition. Tony était un génie milliardaire playboy philanthrope comme il le disait lui-même, et ses quatre qualificatifs résumaient assez bien ce qui se disait de lui. Ni plus ni moins.
Bienheureusement, un évènement leur permis d'en apprendre plus.
Cela arriva sans signe précurseur, un jour tout à fait banal de la semaine. Steve et Natasha rentraient d'une mission pour le SHIELD, Bruce se trouvait dans le laboratoire à sa disposition, Clint terminait ses échauffements dans la salle d'entraînement. Tony était sans doute à S.I., ou à n'importe quel événement médiatique. Une journée qui s'avérait calme et reposante.
Jusqu'à l'explosion.
Elle ne fut pas violente, certains ne l'entendirent même pas. Natasha, qui était dans la cuisine, fut la première interpellée. Il y eut un énorme fracas, du verre brisé, des meubles renversés ; elle était en train de se précipiter vers le séjour lorsque la voix de JARVIS résonna pour leur indiquer que quelqu'un était brusquement apparu et qu'il avait saccagé la pièce. Elle fut donc la première arrivée et constata l'état déplorable de la salle. La table en verre était en miette, le canapé était déchiré, il y avait une sorte de fumée de combustion et une odeur de moteur. Steve déboula peu après, suivit de près par Banner et Clint.
— Putain de bordel de merde… grogna une voix tremblante.
C'était une voix toute jeune, Steve en baissa automatiquement la garde. D'un malheureux réflexe, il faillit lui demander de faire attention à son langage, mais son équipe l'aurait charrié à vie s'il avait osé. Clint avait encore sa flèche armée lorsqu'une main apparut pour aider son possesseur à se redresser. Il s'appuya sur le canapé et se releva en boitillant.
— Je me suis pété les jambes ! s'exclama l'individu en geignant.
Banner s'avança en obligeant Clint à baisser les bras, plissant les yeux. La fumée s'évaporait également, et tout le monde pu voir le jeune homme longiligne qui grimaçait.
— Tony ? s'écrièrent-ils presque en chœur.
C'était lui. Il n'avait pas sa barbiche, il faisait vingt centimètres de moins, il avait moins de muscles, et il avait peut-être vingt ans de moins – mais c'était lui. Il portait un vieux t-shirt Metallica sous une chemise à carreaux et un jean ample.
— Hein ? dit Tony en les voyant. Vous me connaissez ? Où est-ce que je suis ?
Mais personne n'eut le temps de répondre : il tomba lourdement, laissant le bruit de sa tête cognant le sol résonner dans la salle silencieuse.
O
Ils avaient du mal à comprendre, jusqu'à qu'ils se rendent à l'évidence : soit Tony avait rajeuni par l'effet d'ils ne savaient quel sort, soit c'était un Tony du passé, soit un astucieux déguisement. Ils avaient tous tenté de joindre Tony (le vrai), de contacter S.I., le SHIELD, chaque contact qu'ils avaient, mais aucun n'avait vu le milliardaire.
Ils ne savaient toujours pas si ce garçon était justement leur milliardaire.
Steve l'avait porté jusqu'à « l'infirmerie » – pas la vraie, ils ne voulaient pas encore exposer Tony au monde, aux questionnements incessants, pas avec leur niveau d'incertitude. JARVIS avait certifié qu'il s'agissait de Tony, son ADN correspondait, le physique aussi à 99.9%. Il avait également refait le visuel du trajet du vrai Stark, qui avait enfilé son armure pour un voyage express à Londres, et il avait craqué discrètement toutes les caméras possibles et imaginables, mais c'était comme si Tony n'était jamais arrivé à destination. Il avait disparu dans le ciel, et était arrivé à la Tour avec vingt ans de moins.
Et sans l'armure.
C'était bizarre de voir ce jeune Tony. Il n'avait pas de barbiche : son visage était lisse, ses lèvres pleines, ses cheveux encore plus bouclés et fouillis que d'habitude. Son corps était moins musclé mais tonique, aux épaules larges et puissantes pour son âge. JARVIS avait vérifié d'après les informations qu'il avait, et les données qu'il récoltait le situait entre ses seize et dix-huit ans.
En tout cas, le jeune garçon savait s'amuser : Bruce avait trouvé un sachet de poudre blanche dans la poche de son jean, deux préservatifs, un paquet de cigarette presque vide, un briquet. Steve avait froncé les sourcils face à la cocaïne – même s'il se demandait encore pourquoi il était étonné. Tony n'avait jamais été du genre à cacher ses folies.
Fury était arrivé dans un déluge de cape, son œil foudroyant tout ce qu'il y avait à portée. Il avait crié pour avoir des explications, écoutant d'abord ceux de Cap, puis de Bruce, puis de Natasha, puis de Clint, se tournant finalement vers JARVIS qui répéta les mêmes choses. Il voulut aller réveiller l'enfant mais Bruce l'en empêcha, expliquant que sa tension était assez faible et qu'il était déshydraté, qu'il avait besoin de repos.
— Si je comprends bien, on n'a rien, résuma Fury.
Eh bien, JARVIS était en train d'étudier les rayons de la déflagration qui avait précédé l'arrivée bruyante de ce Tony adolescent, expliqua Bruce en montrant les données qui couraient sur un écran.
— J'espère qu'un résultat concluant en débouchera, sinon il faudra tirer les vers du nez de ce petit enfant, claqua Fury en pointant vaguement la forme endormie de Tony.
Sauf qu'il y avait là un petit problème : si ce Tony était celui du passé, qu'adviendrait-il s'il se réveillait dans l'avenir et apprenait à les connaître ? Ses décisions changeraient-elles ? et dans ce cas, le présent changerait-il aussi ?
O
Lorsque Tony se réveilla, il n'y avait que Natasha dans la pièce. Elle était la mieux placé pour apaise le garçon et lui soustraire des informations. Les autres observaient tous d'une autre salle, à travers les yeux de JARVIS. Après moult débats, Fury avait eu gain de cause lorsqu'il avait demandé la plus grande prudence avec l'enfant et de ne surtout pas lui faire comprendre où il se trouvait. Ils ne savaient toujours pas ce qui s'était passé, ce gamin pourrait très bien débarquer du passé, et Bruce avait été d'accord pour dire qu'il valait mieux ne pas causer le moindre dommage d'ordre temporel.
Steve avait le plus virulent à ce propos : cela lui rappelait bien trop son propre éveil dans ce siècle. Il lui avait fallu bien peu de temps pour s'en rendre compte, alors il se doutait que Tony le remarquerait tout de suite. Fury en avait convenu, mais il avait aussi souligné que Cap avait été un adulte accompli qui avait vécu la guerre lorsqu'il s'était éveillé, mais qu'à présent ils faisaient face à un gamin – très intelligent certes, bientôt diplômé du MIT s'ils se référaient à la chronologie, mais un gamin quand même. Alors Steve avait serré les dents et hoché la tête.
Et que se passerait-il si Tony devinait d'une manière ou d'une autre ? Il n'avait certes pas la puissance brute de Steve pour s'extraire de là et le voir de ses propres yeux, mais le problème serait tout aussi épineux.
Enfin, un génie peut-être, mais avec l'expérience d'un enfant.
Lorsque Tony ouvrit les yeux, les Avengers ne respiraient plus. Ils observaient les écrans comme si un monstre risquait de leur sauter dessus, tandis que Natasha arborait son air doux et apaisant de façade. Ils avaient épuré la pièce de toutes les manières possibles et imaginables : tout le matériel médical et informatique avait migré ailleurs, on avait changé le paysage que montraient les fenêtres, la literie, les produits et le moindre objet étaient sans âge ou vintage.
Steve savait que ce ne serait pas suffisant.
Tony ouvrait difficilement les yeux, paupières collantes, et arquaient vaguement un sourcil. Il tourna le regard vers Natasha, qui lui souffla un « bonjour » plein de bons sentiments. Elle lui demanda d'une voix douce s'il avait mal, s'il se souvenait de quelque chose, comme la bonne infirmière qu'elle était censée être. Steve se rappelait bien trop cette agente du SHIELD qui avait joué la même comédie.
Le jeune homme s'assit doucement sur le lit, grimaçant en étirant ses membres ankylosés. Natasha alla vers la carafe pour lui servir un verre d'eau et soutint son bras d'un air inquiet.
— Dois-je appeler le médecin ? s'enquit-elle de sa voix suave et chatoyante.
Tony observa le verre qu'il tenait silencieusement et tendit le bras pour le poser sur la table de chevet sans le boire. Il ramena son attention vers la jeune femme accroupie devant lui, qui le dardait de ses grands et beaux yeux verts. Il avait l'air encore perdu, le souffle court et hésitant.
— Où… où est-ce que je suis ? qu'est-ce qui m'est arrivé ? je… c'était…
Il déglutit et observa la pièce, voulant se lever pour aller à la fenêtre mais trébuchant sur ses jambes faibles.
— Doucement, souffla Nat en le faisant rasseoir.
Elle prit sa température, lui demanda s'il voulait manger quelque chose, mais Tony répéta ses questions avec plus de désespoir. Fury avait raison finalement, c'était encore un enfant, donc facilement sujet à la panique et qui manquait clairement d'expérience.
— De quoi est-ce que tu te souviens, mon petit ? tenta d'apaiser Natasha en s'installant à côté de Tony. Est-ce que tu veux un tranquillisant ?
Tony prit sa tête entre les mains, respira lentement mais bruyamment pour se reprendre. Il tremblait, ses yeux avaient du mal à s'arrêter sur un point.
— J'étais… Je-j'étais dans le labo de la fac. Mon coloc', Rhodey, voulait aller à une fête, mais j'ai refusé… Notre fête du Nouvel An était encore trop récente, je voulais être au calme. Et puis, je ne sais pas… j'ai trébuché sur un outil et je suis tombé – longtemps – très longtemps…
Natasha fronça les sourcils en l'entendant et annonça qu'elle allait chercher le médecin, mais Anthony l'arrêta en lui saisissant le poignet. Tout cela n'était que comédie, mais elle joua la carte de l'hésitation, avant d'abdiquer et de se rasseoir. Tony avait l'air un peu vulnérable, inquiet, même s'il avait repris ses esprits et qu'il tentait de le cacher. Il s'appuya sur ses mains dans une position détendue forcée.
— Tu es à l'hôpital mon garçon. C'est un groupe de personnes qui t'a amené ici. On a trouvé des résidus de drogue dans ton système, souffla doucement Natasha pour ne pas le brusquer. Nous pensons que la raison de ton évanouissement est dû à un petit mélange…
Tony baissa les yeux et se mordit les lèvres, suppliant presque Natasha de ne pas en parler à ses parents. Malheureusement, puisqu'il était mineur, ils devaient leur en référer ; Tony enfonça sa tête entre ses épaules en geignant. Il demanda quel jour ils étaient, si ses parents avaient déjà été prévenus, si la fac les avait contactés, et Natasha broda avec facilité. À un moment, Tony réussit à se lever et alla à la fenêtre, s'étonnant de voir que les volets étaient fermés.
— Est-ce que j'ai besoin d'un traitement ? j'ai l'impression d'aller bien, dit Anthony, une main sur le cœur pour se masser la poitrine.
— Le médecin sera plus à même de te renseigner mon beau, sourit Natasha avec patience. Tes parents ne nous avaient pas encore contactés lorsque j'étais venu te voir, mais ils ne devraient plus tarder.
Fury ne quittait pas les écrans du regard, les autres se détendaient sous la conversation. Alors, ce Tony venait bien du passé, il se croyait encore à l'époque du MIT, parlait de ses parents… Quelque chose s'était passé et l'avait propulsé ici, et leur Tony était peut-être dans le passé. Comment faire pour inverser la situation ?
C'était Bruce qui devait jouer le rôle du médecin, même s'il avait annoncé qu'il n'était pas doué pour mentir et jouer la comédie. Il portait déjà la blouse et attendait que Natasha sorte pour soi-disant l'appeler. Le moment était venu :
— Repose-toi petit, je vais chercher le Dr. Banner.
— Oui, merci, souffla Anthony en s'humectant les lèvres et en tentant de paraître détendu. Mais j'ai encore des questions, s'il vous plaît…
Natasha sourit d'un air rassurant et, d'un mouvement de tête, l'enjoignit à parler. Tony prit une inspiration, arrêta de se triturer les doigts pour enfoncer ses mains au fond des poches de son jean. Il leva la tête, révélant un sourire amusé.
— Depuis quand les infirmières portent-elles des armes ?
—
L'ambiance changea : Natasha resta de marbre, mais les Avengers se tendirent d'un coup. Fury aurait pu ressembler à une statue, mais sa mâchoire se crispa d'un coup, seul signe de son impatience. La déception qu'avait éprouvé Steve en voyant la naïveté de l'enfant s'évapora. Comment Tony avait-il fait pour deviner l'arme ? Elle était ingénieusement cachée sous la tenue d'infirmière – Steve ne savait même pas que la jeune femme en portait une.
— Tiens donc, une arme ? demanda Natasha sans se départir de son calme. Pas plutôt une seringue, petit impatient ?
— Je suis le fils d'un fabricant d'arme, j'ai l'œil pour ce genre de chose, dit le garçon en haussant une épaule.
Il fit quelques pas nonchalants, levant les yeux vers l'une des caméras. Il n'avait plus aucun signe d'angoisse ou d'hésitation, il n'y avait plus de peur dans son regard. Juste de la curiosité.
— Il y a plusieurs choses qui ne vont pas, commença le garçon en observant la pièce. D'abord, le MIT a reçu des consignes très précises de mes parents si jamais il m'arrivait quelque chose. La famille Stark a ses médecins personnels, je n'aurais jamais été admis dans un hôpital. Ma mère aurait été à mon chevet, comme toujours, prête à abandonner le monde pour moi, continua-t-il avec affection.
Natasha l'écoutait sans expression, son calme impressionnait Steve.
— Enfin, le plus évident, c'est que j'ai bonne mémoire, poursuivit Tony en se tapotant la tempe. Je suis tombé sur une table en verre dans un séjour d'une taille remarquable – je dirais dans les 90m². Derrière moi, il y avait de grandes baies vitrées qui montraient une skyline époustouflante ; devant moi, un groupe de personnes – dont vous faisiez partie. Dans une tenue absolument séduisante soit dit en passant – surtout l'arme qui sanglait votre cuisse. Un modèle très intéressant, épuré et aux lignes joliment incurvées, que je ne connais pas – et je vous l'ai dit, je suis le fils d'un fabricant de ces jouets. N'osez pas me dire pas que j'ai halluciné, sourit Anthony, ce serait vraiment décevant.
Bruce lança un regard à Fury, sans savoir quoi faire, mais Fury continuait de regarder. Maintenant qu'ils étaient grillés, cela ne servait à rien d'envahir la salle de leur présence, Natasha faisait très largement le poids. Et Anthony était tout sauf menaçant.
— Ça et d'autres choses encore, continua Anthony avec nonchalance. Votre maquillage est très joli.
Il tendit la main pour retirer une mèche rousse de son visage, dans un geste travaillé mais un poil hésitant, comme s'il n'osait en faire trop. Faisant un pas encore en avant, il se pencha légèrement et ferma les yeux, inspirant avec volupté.
— Et croyez-moi, je m'y connais en parfum féminin, souffla le garçon dans son sourire narquois. Et celui-ci porte des fragrances que je ne connais pas du tout.
C'était fascinant de voir leur jeune ami s'exprimer aussi calmement et aisément. Est-ce qu'il avait perdu de son sérieux en grandissant ? On devinait encore l'arrogance, la taquinerie, la moquerie, mais l'enfant était posé. Adulte.
Mais peut-être que c'était le cas parce que Natasha était une femme – et très séduisante.
— Et une dernière chose : Noël et le Nouvel An sont passés depuis quelques mois déjà.
Son petit sourire sournois était énervant et attachant en même temps. Prenant la main de la jeune femme, Anthony reprit le chemin du lit et ils s'installèrent tous les deux. Tony aurait pu continuer à jouer la comédie, mais il n'avait pas eu besoin de réfléchir pour voir que personne ne lui voulait du mal. Il n'était pas attaché, il était libre de ses mouvements, on avait certes tenté de lui faire baisser la garde en le laissant avec une femme, mais Tony avait toujours été davantage sur ses gardes avec les femmes qu'avec les hommes.
Natasha eut un sourire en l'entendant, que Tony lui rendit.
— Alors… est-ce qu'on peut être honnête maintenant que les choses sont à plats ?
Dans son oreillette, Fury ne dit rien, il acceptait donc que Natasha en révèle plus que prévu. Sincèrement, face à ce regard noisette brillant et ce sourire en coin, Natasha avait envie de lui expliquer, dans les limites de son possible, parce que l'enfant était attachant. Elle avait été impressionnée par sa comédie, il avait su simuler l'angoisse avec subtilité. Elle se sentait bête d'être entré dans son jeu si facilement : elle était partie du principe qu'un enfant dans cette situation aurait paniqué, mais que Tony aurait tenté de faire preuve de plus de retenue.
Et le voilà, s'installant en tailleur sur le matelas fatigué, posant sa joue contre sa paume et souriant d'un air intrépide et excité.
— En quelle année sommes-nous ?
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Steve avait toujours pensé que si Stark avait été dans sa situation, il s'en serait mieux sorti – il ne pensait pas que ce serait à ce point. Rogers avait cru avoir été capturé et détenu par l'ennemi, là où Tony avait assemblé les indices pour deviner que son époque avait changé. Le gouffre qui les séparait se creusait encore, quand il songeait que ce gamin avait moins de vingt ans.
Fury avait décidé de rejoindre la pièce de son pas décidé. Anthony avait haussé les sourcils à sa venue, souriant comme s'il venait de voir le Père Noël.
— Laissez-moi deviner, sourit-il avec enthousiasme : vous êtes le Big Boss d'une société secrète de défense et de prévoyance contre les menaces à grande échelle !
Fury arqua un sourcil, le visage si peu avenant que Steve reprit aussitôt son sérieux en le voyant à l'écran. Anthony ne perdit cependant pas son sourire et rit lorsqu'il comprit avoir visé juste. C'était si fascinant que Steve se surprit à sourire au son de son rire, vérifiant du coin de l'œil que personne ne l'avait vu. Mais Bruce et Clint étaient dans le même état que lui : leurs lèvres se courbaient en un sourire innocent qu'ils n'avaient pas conscience d'arborer.
Fury ne s'épancha pas en politesse et préféra jouer la carte de la vérité crue : que le gamin était apparu dans cette résidence dans une déflagration surnaturelle et qu'il n'avait pas pu le faire de nulle part. Tony haussa les épaules en avouant qu'il n'avait pas menti : il avait été dans le labo de la fac, avait trébuché sur quelque chose et était tombé. Longtemps.
— Pendant environ quarante-deux minutes, lâcha Anthony. J'ai compté.
C'était inconcevable. Qu'est-ce qui avait pu se passer qui aurait propulsé cet enfant jusqu'à eux ? Avait-il manipulé un élément chimique inconnu ? Ou était-ce l'œuvre de quelqu'un ? La dernière alternative était plus probable, restait à savoir qui l'avait fait – et pourquoi.
— Bon, quelqu'un va me dire en quelle année on est ? répéta Anthony en dévisageant Nat et Fury.
— À toi de me le dire, petit génie, claqua Fury. Qu'en penses-tu ?
Appelé par le défi, Anthony plissa les yeux et se leva. Il fit quelques pas, mains dans les poches, en détaillant chaque recoin de la salle et en étudiant la tenue de Fury. Puis il alla s'adosser vers la fenêtre et s'humecta lentement les lèvres. En soi, il n'y avait pas beaucoup d'indices ici, mais s'il assemblait tout ce qu'il avait pu voir avant de s'évanouir et les rares éléments présents, il devinait que…
— J'étais en 1986, commença-t-il, la dernière petite nouveauté dans le domaine des armes (pour l'instant, s'entend) est le Beretta Cheetah 85 ; 9mm, 8 coups, autour des 620g. Bonne prise en main. Design épuré. Mais les armes que j'ai vues étaient plus fluides encore, la crosse était moins épaisse, il n'y avait pas de fermeture d'éjection.
Il plissa les yeux en se frottant le menton, repensant sans doute à la forme de l'arme. On aurait dit une espèce de Colt M1911, mais avec une crosse plus longue, une culasse un peu plus large et il avait tout de suite deviné que la puissance et l'efficacité devait être supérieure à ce qu'il connaissait. Et avec plus de coups. À côté de cette arme, il revoyait les tenues des résidents aux couleurs sombres ou naturels, passant du noir au bleu marine, au gris métallique, au brun. Du cuir, une modernité qui transparaissait dans les lignes et les matières. Un maquillage quasi inexistant ou en tout cas naturel. Et le séjour avait été d'une modernité futuriste – c'était le cas de le dire.
Mais pas exceptionnel. Quelque chose comme « vingt ans plus tard ».
— Au bas mot… entre 2010 et 2015 ?
Putain de gamin.
O
Bruce était venu l'ausculter, mais son corps ne présentait aucun dommage, aucune fatigue ni aucune divergence. Anthony l'avait regardé faire de ses yeux perçants, observant le moindre de ses gestes comme s'il s'apprêtait à sortir une seringue pour l'assommer. Il le questionnait sur son parcours, écarquillant les yeux en apprenant qu'il avait sept doctorats, lui demandant aussitôt de lui en parler. Anthony ne visait pas autant, mais son but était bien spécifique et le parcours l'intéressait.
Les entendre parler de biologie, de molécules et même de mécanique en était trop pour les oreilles présentes. Mais les choses devinrent intéressantes lorsque l'enfant fut dans la même pièce que Steve. Il avait été convenu que Tony pouvait sortir de sa quarantaine, mais qu'il ne pouvait pas se renseigner sur l'actualité (donc le futur) pour éviter le maximum de risques. Tony avait semblé un peu trop conciliant, de l'avis de Natasha, mais on avait passé des heures à lui expliquer le danger que chaque information supplémentaire pourrait provoquer.
La première information (et pas des moindres) fut de comprendre que Steve Rogers était encore en vie. L'homme était devenu tellement commun dans la vie de tous les jours que personne ne l'avait pris en compte, jusqu'à ce que Tony ne se fige devant lui. Ce fut flagrant parce qu'il était en train de discuter avec Clint (vous vous battez avec un arc et des flèches ? sérieusement ? … C'est une idée géniale ! ») et puis qu'il s'était coupé dans son élan en avisant la silhouette massive de Rogers. Le capitaine était en train d'écouter les propos de Maria Hill, et cette dernière s'était tue en comprenant la situation.
Après un dernier regard vers Steve, elle s'éclipser pour décrocher son téléphone et répondre à Fury. Clint avait lancé son regard de gauche à droite, sans savoir quoi faire, muet devant le silence pesant.
— Il vous a retrouvé ? claqua Tony, yeux encore écarquillés.
Steve ressentit l'envie de demander de qui parlait le garçon, mais faire preuve de mauvaise foi n'était pas son genre. Il savait très bien de qui parlait l'enfant.
— Pas lui, non, répondit-il simplement.
Tony le dévisagea encore un moment, essayant sans doute de deviner ce qui s'était passé, comment on l'avait retrouvé, qui l'avait fait, quand il se détourna finalement comme si cela ne l'intéressait plus. Il l'oublia si vite que Steve se sentit presque vexé, mais il se reprit en songeant au dédain naturel que Tony éprouvait pour Captain America. Depuis l'enfance sans doute. Tony avait mis du temps à le supporter, alors il n'était pas étonnant de voir son jeune lui le mépriser ouvertement. C'était dommage, parce que Steve commençait à avoir une relation cordiale avec le milliardaire, et cette situation lui donnait l'impression de faire vingt pas en arrière.
Enfin, ils allaient faire en sorte de retrouver leur milliardaire entêté.
O
Par mesure de prudence, ils demandèrent à JARVIS de bloquer toutes informations en lien avec Tony. Ils lui demandèrent également de condamner la technologie trop avancée, les informations délicates, et de le surveiller. Anthony était tellement intelligent que Fury voulu le garder enfermer le temps de trouver une solution au problème – Bruce était sérieusement penché sur la question – mais tous les Avengers s'en était outré. Au fond, voir cette facette de Tony était attirante. Son visage était plus facile à lire – lorsqu'il ne jouait pas la comédie – et il avait encore une certaine fraîcheur.
Il aimait Bruce, et cela se voyait. Il avait voulu le suivre jusqu'à son laboratoire, réfléchissant aux possibilités de ce transfert inattendu, mais on l'avait vite tiré par le col pour l'en empêcher. Il avait pesté et s'était débattu mais sans trop de conviction. Ils avaient aussi ordonné à JARVIS de ne pas parler lorsque l'enfant était là, et c'était un peu embêtant de ne pouvoir communiquer avec lui dans ces moments-là. Parce qu'évidemment, quelqu'un devait toujours rester avec le garçon pour le surveiller.
— Allez, ce n'est pas juste ! se plaignait le garçon. Je suis dans le futur ! Laissez-moi voir la nouvelle technologie ! L'avancée numérique ! Les tendances cinématographiques !
C'était étrange de le voir ainsi, mais attachant. Tony n'était pas du genre à parler ainsi, il faisait ce qu'il voulait sans rendre de compte à quiconque, il se fichait des avis des autres en réalité. Lui fixer des limites et le voir les respecter était captivant. Clint avait l'air de beaucoup l'apprécier : il était le premier à s'être dévoué pour le surveiller. Fury avait ordonné à Bruce d'étudier le garçon, de voir si quelque chose avait changé en lui, si sa mémoire était altérée, s'il pouvait trouver une explication. Natasha et Steve suivaient activement les ordres et avaient suivi le dernier trajet de Tony à la recherche d'indice.
Anthony se trouvait dans le séjour où il avait atterri, il avait étudié chaque recoin d'un air extrêmement intéressé. Clint s'était demandé s'il devait attacher le garçon quelque part, mais il se plaisait à voir le jeune garçon gambader dans la pièce. Il aimait particulièrement la vue qu'offrait les grandes baies vitrées. Il plissait les yeux et essayaient de reconnaître la ville. Les buildings n'étaient pas nouveaux, mais il y avait trop de différences. Il se demandait où diable étaient passées les tours jumelles, eux qui avaient fait tant de bruit durant toute la construction et qui en étaient si fiers ! Les avaient-ils démolis ?
Clint cligna des yeux sans savoir quoi répondre. Il demanda à l'enfant de ne pas poser de questions délicates et de venir s'asseoir tranquillement. Anthony lui obéit en plissant les yeux.
— Ça veut dire que quelque chose s'est passé, conclut-il en s'installant. Ils n'auraient jamais détruit un bâtiment qui…
— Plus de questions ! plus de questions ! lui dit Clint en s'élançant pour le faire taire.
Anthony sursauta à la main qui lui barra les lèvres et se débattit.
— D'accord d'accord ! rit-il en se dégageant. Je sais pourquoi vous ne voulez rien me dire, je comprends.
Anthony était frustré et cela se voyait, Clint pouvait comprendre. Il voyait la curiosité et l'avidité briller dans son regard, mais personne ne souhait assouvir cette soif. Le voir aussi sage était vraiment nouveau, quand on savait que Tony était quelqu'un qui ne pouvait pas tenir en place et ne prêtait pas attention aux autres.
Mais Anthony n'arrêta pas les questions. Il demanda à Clint s'il travaillait avec l'homme au cache-œil depuis longtemps, où est-ce qu'il avait eu telle ou telle cicatrices. Clint ne voulut pas répondre mais l'intérêt d'Anthony était sincère, et il finit par se révéler un peu. Dans leur conversation, il ne parvenait pas à retourner le dialogue vers l'enfant. Il était doué pour éluder et changer de sujet.
— Est-ce que je peux voir ton arc ? S'te plaît~ ! J'ai toujours voulu essayer…
— C'est pas un jouet gamin, c'est une arme.
— Alors on l'armera pas ! Montre-moi juste la position, je m'ennuie ici…
Rester sans rien faire était évidemment ennuyeux, Clint devait le reconnaître. Lorsque Tony le menaça de continuer ses supputations, qu'il trouverait un moyen de pirater sa montre qui était à l'évidence numérique et donc relié au réseau, qu'il pourrait arracher les câbles des murs pour en trouver le fonctionnement – parce qu'il avait bien vu que tout, dans cette demeure (cette tour) était reliée –, Clint se fit la réflexion qu'occuper l'enfant serait judicieux. Une petite séance d'entraînement n'allait pas détruire l'avenir de l'humanité. Par sa montre, il avait pu demander à JARVIS de rapidement nettoyer la salle d'entraînement, de faire disparaître toutes les armes mais de laisser des arcs – les plus archaïques qu'il puisse y avoir. Anthony avait sauté sur ses pieds et avait tiré Clint pour qu'il montre le chemin, impatient de s'y mettre. Il babilla sur les arcs, le fait qu'ils avaient fait partie des JO jusqu'en 1920, qu'ils avaient eu une coupure avant d'y être réintroduit en 1972, l'importance de l'équilibre dans sa conception, sa légèreté mais sa puissance, les flèches souples et rapides. Clint lui demanda s'ils s'y étaient déjà intéressés, et l'enfant répondit qu'il aimait beaucoup le design, et qu'il s'agissait d'une très ancienne arme – une révolution. La chasse avait pris un autre tournant, les humains en voulaient plus.
Anthony avait toujours voulu essayer l'arc sans en avoir vraiment le temps. Ni la patience. Maintenant qu'il était aux côtés d'un maître, autant en profiter.
— La flatterie ne mènera à rien, asséna Clint d'un ton faussement sévère.
— Ce n'était pas mon but, tu es vraiment un maître ! affirma Anthony. Vu l'état de tes mains et les muscles nervés de tes bras, tu as dû passer des heures et des heures à la pratique.
La salle d'entraînement n'était pas trop loin, justement pour permettre aux Avengers de s'y rendre facilement. Lint soupira de soulagement en voyant que la salle était bien plus vide que d'habitude. Anthony s'élança dans la salle, plus vaste encore qu'un terrain de foot. Il se jeta presque sur les arcs, tentant de prendre la position. Clint voyait bien qu'il n'y connaissait rien, mais il mettait du cœur à l'ouvrage.
— Arrête-toi, arrête-toi ! Tu vas te blesser, tempéra Barton en arrivant.
Il reprit l'arme des mains du garçon, testa son équilibre et sa souplesse. Clint n'était pas surpris de voir qu'il s'agissait d'un arc rétractable à viseur, moins légère que la sienne et un peu plus encombrante, mais d'une puissance à faire pâlir. C'était évidemment le modèle le plus « archaïque » de la tour. Il s'agissait en fait de son dernier arc, mais le génie avait réussi à le rendre plus léger encore tout en ajoutant un viseur treize fois plus précis, une partie aimantée qu'il pouvait activer à l'aide de son protège-poignet – il avait aussi repensé son carquois et la totalité de ses flèches.
Oui, cet arc devait être archaïque pour Tony.
Il le reposa et prit celui d'à côté, plus petit et facile à manier. Anthony bouda un peu en le prenant, arguant qu'il voulait apprendre à utiliser le grand.
— La taille ne compte pas, non ? dit Clint en riant.
Anthony n'en était pas sûr, mais il n'argua pas plus.
Étonnamment, il fut un élève sérieux : il écouta assidûment, obéit aux remarques, prit compte de ses critiques, et ne se décourageait pas. La première fois qu'il banda l'arc, la corde claqua contre son avant-bras si douloureusement qu'il se roula par terre. La tension de l'arc n'était pas une blague, et il ne s'y attendait pas. Ses flèches prirent des directions très intéressantes, qui firent beaucoup rire le professeur. Anthony ne savait même pas viser, ses bras tremblaient un peu, le recul le surprenait toujours – ce qui était surprenant pour le fils d'un fabricant d'armes.
Anthony avait souri en se massant les bras :
— C'est dingue, mais j'ai toujours été nul en pratique, se moqua-t-il de lui-même.
Et il reprit. Clint avait toujours eu assez de facilité avec la pratique de l'arc, mais dans ses débuts, il avait été maladroit et ignorant. Anthony avait peut-être seize ans, mais il se revoyait en l'enfant. Il se demandait si ses filles pourraient aussi apprendre, s'il ferait un bon professeur.
Ils y passèrent l'après-midi, et honnêtement, ce fut l'un des meilleurs moments de la vie de Clint.
— Mais du coup, vous êtes des agents secrets ? Captain America ne fait pas très discret, demanda le garçon en essuyant sa sueur.
— Que tu crois, il est plus subtil qu'un ninja !
Anthony ne parlait pas vraiment de cela, mais Barton le savait bien. Il termina de ranger le matériel, se demandant si ce serait trop en dire que de juste évoquer leur équipe. Il avoua qu'ils n'étaient pas si secrets que cela : les gens connaissaient leur existence même s'ils ne savaient pas vraiment ce qu'ils faisaient. Anthony en fut encore plus enchanté. Il demanda à en avoir la preuve, à voir des articles, à écouter la télé. Barton ne se laissa pas avoir.
— T'es pas marrants… est-ce qu'on peut au moins manger quelque chose ? La bouffe a l'air meilleure !
Barton avait faim aussi : ils retournèrent en cuisine.
Aucun des deux ne savaient cuisiner, pourtant ils relevèrent tout de même le défi. Clint choisi une recette sur l'écran tactile du réfrigérateur, et ils cherchèrent les ingrédients à deux. Anthony fut très intéressé par l'interface du frigo, qu'il explora à loisir. Malheureusement, Clint ne pouvait pas répondre à toutes ses questions techniques, et il n'aurait peut-être pas dû laisser l'enfant s'y pencher autant, mais il ne pouvait pas interrompre sa recherche. Il avait l'air béat d'un enfant face à un jeu inépuisable.
Ils ratèrent la recette et se désespèrent tant du résultat que Clint préféra commander quelque chose. Il était si à l'aise avec l'enfant qu'il faillit demander à Jarvis de le faire, jusqu'à se souvenir qu'il n'avait pas le droit. Avec Anthony, il était difficile de se tenir aux restrictions, non à cause d'une sournoiserie discrète, mais à cause de sa juvénile honnêteté. C'était extrêmement surprenant, Clint s'était attendu à un sale gamin vulgaire, hautain, l'archétype du gosse de riche qui ne savait pas comment parler à des êtres humains. Mais il se retrouvait face à un garçon ouvert d'esprit, joyeux et taquin mais pas méchant.
À son âge, Clint se souvenait avoir été un petit con gâché par son malheur. C'était plaisant de voir un enfant se conduire en enfant.
— Est-ce qu'on peut regarder la télé ? Même un vieux film, c'est pas grave.
Clint hésita mais se dit que ce n'était pas une si mauvaise idée que cela. Il avait dit qu'il venait des années 80', de 86' précisément, sauf qu'il ne savait plus ce qui était sorti à cette date. Il voulu chercher, mais Anthony le libéra de cette tâche en citant quelques titres qui l'intéressaient, et JARVIS expliqua par SMS pourquoi il ne devait surtout pas le laisser regarder Henry ou tout autre film du même genre.
— Oh, je veux pas regarder Labyrinth ! se plaint Anthony en manquant de taper des pieds. Y a Top Gun qui est sorti que j'ai pas pu regarder, ou encore Alien – ou Star Trek 4 !
— Tu n'essayes pas de voir un film qui n'est pas encore sorti à ton époque, pas vrai ? se méfia Clint.
Anthony se récria à grand geste que ce n'était que pure calomnie, que jamais pareille fourberie ne lui serait venue à l'esprit ; par mesure de prudence, Clint préféra viser un film sortie avant 1986. Ils se rabattirent sur Retour vers le Futur, qu'Anthony avait déjà vu trois fois au cinéma. Cela ne l'empêcha pas de réagir comme s'il n'avait jamais vu le film, ou encore en anticipant chaque action. Sa spontanéité était d'une telle fraîcheur que Clint s'étonna de redécouvrir le film à ses côtés, amusés par les commentaires du petit garçon.
Ils étaient en train de regarder Star Trek quand Steve et Natasha arrivèrent. Ils constatèrent que la table était pleine – de cannettes (soda pour la plupart, mais quelques bières également) d'emballages de cochonneries, même des pots de glace – et les deux garçons se figèrent en les entendant arriver. Ils étaient sur le point de manger une grosse cuillerée de glace, et, après s'être lancé un regard, ils terminèrent sans autre hésitation.
— Ça y est, vous avez fini de vous amuser ? demanda Clint en se redressant.
— Et je vois que vous faites une petit pyjama party entre garçon, souleva Natasha d'un air narquois.
Elle portait encore sa combinaison noire, serrée, tout juste couverte par une veste en cuir et un sac sur l'épaule. Anthony se détendit sur le canapé et l'invita d'une voix suave à les rejoindre pour s'amuser, mais lorsque Natasha joua le jeu en le chevauchant, il se mit à rougir et à détourner le regard. Ce fut si surprenant que Steve écarquilla les yeux et Clint explosa de rire.
— Généralement, on évite de jouer les fanfarons quand on est si gêné, dit Clint en le charriant.
Anthony eut un rire embarrassé, les bras encore levés pour ne pas toucher la femme plantureuse qu'il avait encore sur les genoux. Natasha ne l'embêta pas plus, elle se poussa pour s'asseoir à côté, adressant un petit regard narquois à l'enfant qui se gratta la nuque. Il sembla sur le point de dire quelque chose avant de se reprendre.
— Généralement, les jolies filles ne répondent pas comme ça, s'expliqua Anthony en se mordant la lèvre, un sourire gêné aux lèvres.
— Ah ouais ? s'enquit Clint. Comment est-ce qu'elles répondent alors ?
Anthony haussa une épaule et tritura son pot de glace. Il y avait plusieurs cas de figures : on l'ignorait, on l'insultait, ou alors on lui gloussait dessus – certaines lui laissait son numéro. Mais personne ne venait le chevaucher en public, ça, c'était une première. Évidemment, avec Nat en face, il devait comprendre qu'elle était très réceptive à ce genre de jeu.
— Je pensais que monsieur s'y connaissait en parfum femmes – et donc en femme, sourit Natasha.
Anthony eut un sourire forcé. Il était très doué pour flirter, mais dès qu'on lui répondait, il perdait un peu ses moyens. C'était stupide, parce qu'Anthony était très joli garçon, évidemment que ses jeux allaient appeler à une réponse. Bien souvent, il gâchait un peu le moment en bafouillant ou en fuyant. Il y avait une très bonne raison derrière cela.
La jeune femme et Steve allèrent se rafraîchir et se changer, ils n'étaient pas contre un moment détente. Ils envoyèrent cependant l'enfant se coucher pour discuter de leur mission, ce qui provoqua bien des geignements. Avec un gros soupir abattu, le garçon leur souhaita bonne nuit et s'en alla.
Steve et Natasha se jetèrent un œil avant de soupirer. Apparemment, ils n'avaient pas trouvé la moindre trace de leur milliardaire, pas le moindre enregistrement, la moindre information, la moindre piste. Le signal satellite avait perdu la trace d'Iron Man en plein dans le ciel, et au même moment, le petit Anthony était apparu dans une explosion. C'était étrange, inexplicable, mais parmi les hypothèses les plus probables, c'était que leur Tony avait changé de place avec Anthony, et ils ne savaient pas encore comment faire pour remettre les choses en ordre.
— Est-ce que ça veut dire que le vieux Tony est… à la fac ? voulu rire Clint.
— C'est possible.
Anthony, qui écoutait discrètement, se demanda si c'était vraiment le cas – si son lui plus vieux se trouvait chez lui, dans la villa vide et silencieuse ou perdu au milieu des étudiants. Se connaissant, cela devait bien l'embêter : cette époque n'était pas très heureuse. Il avait longtemps eu hâte de vieillir, de devenir indépendant, pour ne plus rien attendre de personne, pour changer la balance. Ici, il avait compris qu'il possédait cette Tour, parce qu'il y avait tant d'éléments qui lui ressemblaient, d'ergonomie, de technologie, que c'était une évidence. Il avait déjà assisté à un échange entre cet IA et quelques Avengers – de très courts échanges.
En quelques jours, il en avait pourtant appris beaucoup. Sans qu'ils ne le sachent. Il était doué pour associer de très subtils éléments ensembles, et il ne perdait pas une miette des dialogues qu'il pouvait capter. Il y en avait, des références de films, de chanson, d'actualité, d'événements. Michael Jackson était mort, la guerre froide n'était plus, les Beatles non plus d'ailleurs. Fini les bipeurs, place à des smartphone, à Internet, au partage de fichier numérique. Cette époque était parfaite pour lui, son vieux lui devait bien s'ennuyer dans le passé.
— Je pourrais vous aider, dit-il en passant la tête par la porte.
Ils se tournèrent tous vers lui avec surprise. Sauf Natasha, qui continuait de boire son infusion comme si de rien n'était. Il subit le regard de Captain America, d'un reproche affectif mais bien présente. C'était étrange de le voir, son père lui avait tant parlé de lui qu'inconsciemment, il l'avait classé dans les « légendes ». Autrement dit : quelqu'un qu'il ne verrait jamais. Et cela l'avait rassuré, car il préférait que l'obsession de son père soit tournée vers un sujet mort plutôt qu'un être vivant. Il n'était pas sûr de pouvoir supporter de voir son père passer plus de temps avec quelqu'un qui n'était même pas de sa famille.
Et le voilà, devant lui.
Il n'aimait pas beaucoup cela. Mais il devait être honnête : ici, ses parents n'étaient pas vraiment les siens. Ils attendaient leur Tony – et s'il y pensait maintenant, peut-être qu'ils étaient morts, ils seraient au moins venus le voir dans le cas contraire. Le schéma était plus supportable ainsi : Cap était vivant mais ses parents étaient morts. Pas besoin de supporter leur fascination dans ce cas.
— Au lieu de courir le monde, le mieux serait d'étudier cette déflagration. Si on la reproduit, peut-être que je pourrais rentrer, et que l'autre Tony pourra revenir, continua-t-il en mettant de côté ses pensées.
Les trois héros se jetèrent un regard indécis. Anthony s'humecta les lèvres, froissa son t-shirt entre ses mains nerveuses, avant de décider de les rejoindre. Il s'installa à côté de Natasha et de Steve et tripota ses doigts.
— Mes parents son morts. Je fais partie de votre groupe en tant que héros en armure, et si j'ai réussi une prouesse pareille, j'imagine que je bricole pas mal pour vous. Je suis un businessman un peu égoïste et narcissique, mais je compte apparemment assez pour que vous vouliez me retrouver. Plus d'URSS, plus de Freddie Mercury, plus de Michael Jackson, et alors qu'on a marché sur la lune il y a peu, on a des Dieux nordiques qui débarquent.
Anthony tourna son regard vers Captain, vacillant devant ses yeux bleus et sa mâchoire carrées. Il avait effectivement l'air d'un homme prêt à sauter dans une base Nazie pour sauver ses amis, et il avait l'air construit pour soulever un tank. C'était extrêmement intimidant.
— Je sais déjà beaucoup de choses, et je n'ai pas eu à chercher – enfin, presque. Si je reste sans rien faire, je vais finir par pouvoir écrire mon autobiographie, continua-t-il.
Steve pinça ses lèvres et, après un dernier regard vers les autres, hocha imperceptiblement la tête. Clint lui fit un clin d'œil et Natasha lui offrit un sourire en coin.
— Ok alors… est-ce que Star Trek est terminé et si oui, est-ce qu'on peut tout regarder ? s'excita-t-il en sautillant.
— N'abuse pas ! refusa Steve en le décoiffant.
O
Ils s'étaient mis au travail. Anthony et Bruce pour la plupart, les autres en soutien et pour de vagues brainstorming. L'enfant avait beaucoup de lacunes mais il apprenait à une vitesse vertigineuse ; ils étaient descendus à l'atelier un jour, pour trouver chaque machine et chaque pièce complètement décomposé dans un ordre précis par terre, et Tony au milieu, assis comme un enfant qui jouait au bac à sable. Il était complètement sale et ses doigts étaient rouges à force de desserrer, de dévisser, d'arracher, etc. Bruce avait eu un moment d'absence choqué, incapable de savoir quoi regarder et sur quoi se morfondre en premier.
Et Anthony avait rigolé. Sa petite tache sur le nez s'était retroussée, ses yeux avaient brillés. Steve s'était demandé où était passé cet Anthony, comment il avait pu grandir et simplement effacer cette pureté. Il aurait voulu connaître cette facette de sa personnalité. Que s'était-il passé entretemps ?
Le soir, les Avengers se détendaient avec le petit Anthony. Parfois, l'un d'eux était appelé en mission, parfois en binôme, mais c'était rare. Un jour, ce fut Natasha qui resta seule avec lui, et ils étaient en train de faire le dîner. Enfin, Natasha essayait d'atténuer les erreurs de l'enfant et de rattraper la sauce qui était vraiment trop huileuse.
— Parfois, je cuisine avec ma maman, dit-il soudainement en la regardant vérifier la cuisson. Mais elle est comme vous, elle me garde souvent à l'écart en disant que je n'ai pas la moindre fibre culinaire !
— Je crois qu'elle n'a pas tort. Tu as voulu mettre le poulet dans une poêle, fit remarquer Natasha en lui pinçant la joue.
Anthony rigola en délogeant la main, arguant que c'était très logique. Ils grignotèrent quelques tomates cerises et olives en attendant la cuisson. Le garçon était en train d'expliquer qu'à la fin, c'était Jarvis qui les sortait de la cuisine pour ne pas causer de catastrophe, parce que sa maman était assez étourdie aussi. Mais c'était toujours très drôle.
— Jarvis ?
— Ouais, notre majordome.
Voilà qui donnait l'explication du nom de l'I.A.
— Je pensais que vous le saviez déjà. Je vous ai entendu parler à l'intelligence artificielle, et vous l'appelez tous JARVIS.
— Disons qu'on n'a jamais demandé d'où venait le nom.
Anthony acquiesça silencieusement.
— Est-ce que je peux te demander quelque chose ? demanda l'enfant.
C'était amusant de le voir prendre des pincettes, cela changeait beaucoup de leur milliardaire. C'était peut-être pour cela que personne ne lui avait explicitement donné l'autorisation de se détendre et de leur parler comme à des amis. Ils voulaient en profiter un peu.
— Pourquoi vous êtes tous ici ? Vous n'avez pas de famille ou des amis à rejoindre ?
Natasha garda silence une poignée de secondes. Clint en avait une, qu'il allait voir dès que possible, mais ils ne pouvaient pas s'absenter trop longtemps à cause de l'enfant. Ce qui lui était arrivé pouvait arriver à d'autres, alors ils tentaient de rester grouper. Mais elle et Steve n'en avait pas.
— Il faut bien qu'on s'occupe de toi, sourit la jeune femme.
Le garçon leva les yeux au ciel et Natasha montra simplement les pâtes carbonisées.
— Ouais, bon… tu n'as peut-être pas tort. Mais ça doit être dur de ne pas les voir, continua-t-il en triturant son verre. Vous pouvez les amener ici, c'est assez grand !
Oui, mais ce serait dangereux. La Tour Avenger n'était pas faite pour accueillir trop de public, parce qu'ils étaient une véritable cible vivante. Il comprenait cela, et il s'excusa de les gêner – surtout que leur recherche n'avançait pas beaucoup.
— Non, ne t'en fais pas. Je n'ai pas de famille, rassura Natasha en faisant mine de ne pas être touchée par sa propre déclaration.
Anthony ne dit rien, et puis il déclara que c'était terrible, mais que ce n'était pas une situation irréversible.
— Moi j'en ai une, dit-il doucement pour peser ses paroles, mais je n'en ai pas vraiment non plus. Je vois Howard une poignée de fois par an, et encore, on ne se parle pas vraiment. Je vois ma mère durant les fêtes, si elle n'a pas d'événements auxquelles participer, ou bien elle me rend visite si je suis blessé ou quelque chose du genre. Je vois bien plus Jarvis et Ana, je suis même plus proche du personnel ménager que de mes parents.
Ils échangèrent un regard hésitant, et ils avaient tous les deux la même expression.
— Tu n'as pas de famille du tout, alors l'absence d'affection doit être un peu plus supportable, non ?
— Pas vraiment, sourit Natasha en détruisant une olive à coup de cure-dent. Ma mère m'a quasiment jeté à la poubelle. Elle ne voulait pas de moi. Je pense que c'est parlant.
Et sa deuxième « famille » avait été monté de toute pièce. Elle ne voulait même pas y penser[1].
— Tu sais, on dit qu'on ne peut pas choisir sa famille. Mais ce n'est pas vrai, on peut la construire. Parfois, les amis nous offrent plus que ce que la famille ne pourra jamais nous offrir, dit Anthony avec douceur. Tu as l'air de beaucoup te plaire ici.
Elle eut un petit sourire. C'était vrai, elle se plaisait. Ses compétences étaient mises au service d'une noble cause, ses collègues étaient devenus des amis avec qui elle partageait complicité et petites blagues, et elle s'était dit que c'était peut-être cela, une famille. Des gens vers qui on pouvait se tourner pour n'importe quelle question – ou presque.
— Alors ? Tu te plais ici ? insista Anthony.
— Oui, souffla-t-elle simplement. Oui, je m'y plais.
Elle se leva pour vérifier le poulet, avant de demander à l'enfant de débarrasser la table pour faire de la place. Elle y posa le plat, l'odeur leur sauta au nez avec délice. Anthony alla chercher les assiettes et fit tomber son verre en le faisant. Natasha le força donc à s'asseoir et alla nettoyer, et l'image d'elle comme mère la frappa brusquement.
Elle ne pourrait cependant pas avoir d'enfant.
Durant un instant, elle en fut si profondément blessée qu'elle se figea, la main encore dans les cheveux bouclés du garçon. Elle ne l'entendit même pas lui demander si elle allait bien, mais il ne dégagea pas de son contact. Dans une inspiration vaguement tremblante, elle lui demanda de manger, et elle alla s'asseoir également. Elle fut reconnaissante de voir qu'Anthony ne posait pas plus de questions.
C'était un bon garçon.
— Je… je suis content aussi, tenta-t-il en découpant les pommes de terre. C'est la première fois que j'ai des amis.
Natasha releva les yeux avec surprise. Elle ne s'attendait pas à ça.
— Enfin, mon gars de dortoir est plutôt sympa, même si on a mal commencé. On s'entend bien maintenant. Mais… ici, je suis vieux, et pourtant on habite tous ensembles. On travaille ensemble, parce qu'on le veut. Et c'est vraiment cool.
Il eut un grand sourire lumineux, et Natasha baissa les yeux. Comment pouvait-elle lui dire qu'ils n'étaient pas amis ? Que d'eux tous, Tony était l'électron libre et qu'il n'avait pas l'air de beaucoup les apprécier ?
— Ton « gars de dortoir » ? Tu parles de… James Rhodes ?
Anthony sourit en hochant la tête, apparemment soulagé d'apprendre qu'ils étaient encore amis. Leur première année, ils ne faisaient que s'éviter, parce qu'Anthony était un petit gosse de riche con qui le démontrait un peu plus chaque jour, alors Rhodey ne l'aimait pas.
— Pourtant tu es vraiment sympathique, s'étonna Natasha.
— Je ne suis pas toujours comme ça, expliqua Anthony en haussant une épaule.
Et puis un jour, Anthony était allé défendre son compagnon de chambre, qui subissait quelques insultes racistes. Ils étaient allés manger un morceau. Depuis, ça allait mieux. Il demanda d'ailleurs pourquoi Rhodey n'était pas là, et Natasha avoua qu'il n'était pas encore tenu au courant. Puisqu'ils se connaissaient depuis si longtemps, il valait mieux éviter ces étranges retrouvailles. Ils avaient fait pareil avec Pepper, son assistante. Mais il ne la connaissait pas encore.
Anthony se leva pour débarrasser, mit les restes dans un tupperware pour le ranger dans le réfrigérateur et Natasha le regarda faire avec ce sentiment affectif encore difficile à comprendre. Ce fut peut-être pour cela que ses prochaines paroles traversèrent ses lèvres.
— Tu es un bon garçon Anthony. J'aurais voulu avoir un enfant comme toi.
Le garçon eut un petit sourire peu convaincu, mais nota qu'il n'était pas trop tard. Elle était jeune, et puis il connaissait des femmes qui avaient eu des bébés alors qu'elles étaient proches de la cinquantaine, il ne fallait pas être impatient.
— Je ne peux pas avoir d'enfant, avoua Natasha.
Anthony abandonna la vaisselle, s'essuya à peine les mains avant de retourner lentement s'asseoir face à la jeune femme. Il s'admonesta d'avoir été si stupide, d'avoir lâché tous ces commentaires qui, dans cette situation, étaient blessants. Et il ne sut comment retourner la conversation. Il s'humecta les lèvres et ne trouva rien de mieux à dire que de souffler que ce n'était pas une fatalité.
— C'est stupide, je suis désolé, se reprit-il aussitôt. Je… il n'y aura pas la grossesse… l'attente… l'appréhension… le labeur et… et le dénouement mais… il y a… il y a beaucoup d'enfants qui n'ont pas la chance d'avoir un parent, continua-t-il en se triturant les doigts. On n'a pas la chance de choisir sa famille, mais peut-être que dehors, si tu t'y attardes un peu, un enfant aimerait bien t'avoir pour maman.
Sa voix avait diminué à mesure qu'il parlait, parce qu'il savait que c'était un sujet qui n'avait pas de réelle solution. Aucun mot ne saurait réconforter. Et il n'avait jamais été doué pour cela de toute façon.
— Je n'ai pas appelé Howard « papa » depuis mes douze ans, reprit-il, les yeux dans le vague. Quand j'ai compris que, pour lui, je ne serais jamais assez. Et que ce n'était pas un sentiment qu'un parent devait transmettre.
Natasha prit une inspiration et s'étonna de la maturité du garçon devant elle, qui n'avait pas encore de poil au menton. Elle ne s'était pas attendue à une telle déclaration, et toutes ces révélations étaient extraordinaire. Enfin, elle savait bien que Tony ne s'entendait pas avec son père, mais l'entendre dire de la bouche d'un adolescent était surprenant. Lorsque le garçon redressa les yeux pour les plonger dans les siens, elle lut tant de résignation et de force que c'en fut étourdissant. Il avait l'air bien décidé à renier Howard et à ne pas en souffrir.
Même s'il souffrait indubitablement.
— Et franchement, avec le poulet que tu viens de nous servir, tu fais une maman géniale.
Natasha sourit en levant les yeux au ciel. Puis ils lavèrent la vaisselle.
Et se firent un câlin.
O
Ils avaient accepté d'être plus souple avec l'enfant, mais cela ne voulait pas dire que le 21ème siècle s'ouvrait à lui. Ils jouaient à des jeux de société, regardaient de vieux films, écoutaient de la musique en discutant. Anthony avait essayé de soudoyer les adultes pour lui permettre de boire de l'alcool, mais Steve ne dérogeait pas. Un jour qu'il ne fut pas là, Natasha avait accepté de partager une bouteille de whisky, mais il ne fallait pas le dire !
— Alors Anthony, raconte-nous un peu comment se passait ton année avant de débarquer ici, dit Natasha en s'installant sur un fauteuil., pour faire la conversation.
Steve était là ce soir, donc il avait droit à un verre de jus de fruits. Au milieu de la conversation, ils avaient une partie de petits chevaux, ce qui était vraiment ridicule. Ils avaient un peu abandonné la partie d'ailleurs, et Bruce était allé se coucher depuis longtemps.
— Mmh… Ça va franchement. Je suis assez content de mon projet, je devais le finir avant la fin de l'année mais… je sais pas trop quand je vais rentrer.
Il haussa une épaule et piqua dans le paquet de chips pour ignorer les petits regards compatissants. Si ce n'était que cela, il aurait juste à réduire son temps de sommeil, d'ailleurs il était déjà en train de s'y entraîner : il devait être deux heures du matin et ils étaient encore en train de faire un apéro post-dîner. Il n'en avait jamais fait, mais c'était amusant.
— Ton projet ? qu'est-ce que c'est ? demanda Clint en faisant rebondir une balle.
— Un projet de robotique pour mon doctorat. Un assistant autonome et mobile, pourvu de capteurs et capable d'apprendre de ses expériences. Selon le modèle que j'ai créé, il pourra soulever des charges allant jusqu'à cent-vingt kilos, alors ce sera pas mal en usine ou en manufacture.
Ils voyaient tous de quoi il parlait, c'était à peu près à cette période que Tony avait conçu DUM-E, qui serait son bébé et sa plus grande déception à la fois. Les limites de son temps ne lui avait pas permis de vraiment concevoir ce qu'il imaginait. En tout cas, cela signifiait qu'il n'avait pas encore conçu JARVIS, pourtant il avait dit qu'il avait déjà surpris des conversations avec l'I.A. C'était inquiétant, mais le mal était fait. De toute façon, ils ne savaient pas si Anthony se souviendrait de tout. D'après Bruce, le passé avait peu de chance d'être altéré, malgré tous les films de science-fiction qui disait le contraire. Il avait donné une explication qui avait sonné cohérente, mais personne ne l'avait vraiment compris. Anthony n'avait pas été là, ils l'avaient envoyé prendre un goûter, puis l'avait surpris en train de démonter le micro-onde.
Ils avaient décidé de ne plus le laisser seul. Encore.
— Vous savez peut-être déjà tout ça, réalisa Anthony en se redressant. Mon vieux moi a déjà dû tout dire. J'ai tendance à toujours trop parler avec mes amis.
Tony avait tendance à trop parler, mais toujours en futilités. Il préférait faire un discours sur toutes les spécificités des marques de whisky plutôt que de révéler la moindre chose sur son enfance ou ses sentiments. S'ils y réfléchissaient, il était plutôt du genre à ne surtout rien révéler. Alors, face à la remarque de l'enfant, ils ne surent trop quoi dire.
Ils n'eurent pas besoin de le faire. Anthony les observait tour à tour, décryptant leur visage. Il s'attarda un peu plus sur Natasha, mais son expression était infranchissable pour qu'elle puisse savoir à quoi il pensait.
— Ah, dit-il simplement.
Il dissipa le malaise en reposant sa canette de soda et en demandant s'ils pouvaient regarder quelque chose de récent, juste un seul ! Même un petit film d'animation tout gentil, parce qu'il était si curieux qu'il finirait par apprendre comment fonctionnaire Internet et qu'il allait tout fouiller tout seul. Il parlait davantage à Clint et Natasha, il osait rarement regarder Steve, et ce-dernier commençait à être las de cette mise à l'écart.
— J'imagine qu'un film d'animation ne peut pas faire de mal, dit Clint en haussant une épaule. S'il regardait Bambi, tiens !
— Mais Bambi est déjà sorti à mon époque, claqua Anthony avec déception.
— Je savais pas que c'était si vieux ! s'étonna Clint.
— Il a raison, intervint Steve, c'était déjà sorti alors que j'étais en Allemagne.
— Waouh, je savais pas que c'était si vieux que ça ! se répéta-t-il.
Steve leva les yeux au ciel. Ils débattirent quelques temps, Clint voulait se foutre de l'enfant et regarder Barbie, il se fit taper dessus par Captain. Natasha annonça qu'il valait mieux prendre quelque chose de nouveaux mais de pas très récent non plus, et ils optèrent pour Toy Story. Année 95, moins de dix ans après la période d'Anthony, cela devrait aller. Pourtant le garçon ouvrit grand les yeux dès les premières secondes et se pencha si près que Clint faillit lui dire de s'approcher encore. Il n'eut pas besoin de le faire : Anthony se leva pour s'asseoir par terre, et se mit à admirer la fluidité, le jeu de lumière, les matières, les mouvements… Tous les détails étaient impressionnants, et lorsque les jouets bougèrent, il s'extasia plus encore. Steve n'avait jamais pris le temps de regarder le moindre dessin-animé, il peinait déjà à rattraper les films alors il n'allait pas s'encombrer avec cela.
Pourtant, le voir en même temps que le jeune homme était attachant. Il se serait ennuyé très vite tout seul, mais à eux quatre, leur réaction combinée était amusante. Anthony avait l'air de beaucoup aimé Buzz et son innocence/ignorance, Woody et sa triste jalousie, mais également Mr. Patate qui lançait parfois d'acerbes remarques. Il rigolait beaucoup, pointait du doigts chaque personnage et appréciait les musiques. Il passait outre toutes les incohérences scientifiques, mais il s'amusait parfois à expliquer pourquoi telle situation serait impossible. À leur plus grande surprise, il fut étonnamment silencieux lorsque Buzz comprit douloureusement qu'il n'était qu'un jouet, et il renifla même un peu. Clint aurait voulu le charrier, mais Natasha le frappa avant qu'il ne le fasse.
Qui aurait pu croire qu'Anthony Stark pouvait être ému par un dessin animé ? C'était si étrange qu'ils auraient pu être mal à l'aise, mais ils avaient face à eux un enfant de seize ans, qui débarquait à près de vingt-cinq ans dans le futur, ils ne devaient pas juger si vite. Lorsque le film fut terminé, il regagna le canapé en s'essuyant le nez et en s'extasiant sur la qualité du film.
— C'est vraiment magnifique… est-ce qu'on peut le revoir ? S'il vous plaît ? minauda-t-il avec ses grands yeux noisette.
Il y avait encore quelques traces d'humidité, Natasha aurait pu fondre. Mais il était quasiment cinq heures du matin, elle l'envoya donc se coucher. Les trois adultes restants rangèrent le séjour sans vraiment savoir quoi dire, et puis ils allèrent au lit. Steve n'avait pas trouvé le film émouvant au point de tirer quelques larmes, au contraire, il l'avait trouvé amusant et sympathique. Il se demanda ce qu'avait pu en penser Anthony.
Le lendemain, il se leva pour aller courir, et il vit Anthony, assis en tailleur devant la télévision, à regarder encore Toy Story. Il devait n'être que huit heures du matin, il n'avait eu besoin que de trois heures de sommeil pour se reprendre, mais Anthony était jeune. Et il n'avait pas de sérum dans le sang.
Il s'approcha pour rester derrière lui, mais là encore, Anthony ne dut pas l'entendre arriver puisqu'il continuait de regarder. Sur l'écran, on voyait Woody être jeté hors du camion de déménagement, il était donc vers la fin.
— Que fais-tu encore debout, Anthony ? demanda-t-il en un murmure.
Le garçon sursauta en se tournant vers lui et se releva. Le film se mit automatiquement sur pause. Il babilla qu'il n'arrivait pas à dormir, qu'il était venu ici en se demandant comment remettre le film, et qu'il s'était joué tout seul.
(Il avait fait exprès de parler à voix haute pour que JARVIS l'entende et réagisse, mais il ne l'avouerait pas.)
— D'accord, dit Steve en soupirant. Mais regarde sur le canapé, tu t'endormiras sûrement. Je vais dire aux autres de ne pas faire de bruit.
JARVIS s'en chargera.
Le garçon y consentit et Steve alla même chercher un bon plaid qu'il enveloppa sur le garçon. Ses yeux étaient rouges, il avait vraiment besoin de dormir. Sans vraiment y prendre garde, il ébouriffa affectueusement ses cheveux avant de se rappeler que l'enfant ne l'aimait pas beaucoup. Il se redressa gauchement et voulu s'excuser, mais l'expression d'Anthony l'arrêta. Il avait l'air de vouloir le sonder, ce qui ne devrait pas être plaisant mais d'une certaine manière, l'enfant parvenait à le rendre chaleureux.
— Je suis désolé, dit le garçon.
Steve haussa les sourcils de surprise : il ne s'attendait pas à cela. Depuis qu'il connaissait Tony, c'était la première fois qu'il l'entendait s'excuser avec autant de sincérité. Et il fallait que cela sorte de la bouche de son lui adolescent.
— Je… Je suis mal à l'aise avec vous, dit-il enfin en se recroquevillant dans le plaid moelleux. Je sais que ça se voit, je suis désolé.
Rogers ne pensait pas avoir cette conversation maintenant. Il voulait bien sûr aborder le sujet avec lui, mais pas à huit heures du matin alors que l'enfant n'avait pas dormi du tout. Il ne voulait pas que sa faiblesse physique le pousse à faire des révélations qu'il ne voulait pas faire. Alors il taquina ses cheveux et lui dit de dormir, qu'ils en parleraient plus tard.
Le film reprit ; Steve s'en alla et, en se tournant une dernière fois, le vit les yeux fermés.
Il dormait.
—
Lorsqu'il revint, Natasha était en train de lire dans le séjour. Elle se redressa à son arrivée, signalant que Clint était rentré chez lui, et qu'elle était attendu au SHIELD. Rien de grave, rassura-t-elle aussitôt. Entraînement de routine avec les recrues, elle devait leur montrer deux-trois trucs. Discuter avec Hill des événements récents, vérifier le stock des armes extraterrestres, rendre visite à Fury. Rien qui sortait de la routine.
— Appelle-moi si besoin, je pourrais revenir, termina-t-elle en sortant.
Anthony dormait encore. Il demanda à JARVIS de le prévenir lorsqu'il se réveillait, car il alla prendre une douche bien méritée. Il vérifia également ses courriels et ses messages, travailla sur ses rapports et ses dossiers avant d'aller voir ce qu'il y avait pour le déjeuner. Il décida que les restes de haricots, de riz et courgettes étaient plus que suffisant. Il ne savait pas qui avait cuisiné, mais il en avait trop fait. Lorsque JARVIS annonça que l'enfant se réveillait, il saisit une boîte de céréale, un bol et le lait, et se rendit dans le séjour. Il avait l'air beaucoup plus reposé, même si en un sens, il était complètement débraillé et qu'il peinait encore à garder les yeux ouverts.
Il posa le butin sur la table basse et alla s'asseoir sur un fauteuil, déjà prêt à parler enfin de ce malaise qu'il y avait entre eux. Il savait d'où cela provenait, un petit peu, mais il avait l'espoir que cette conversation désamorcerait beaucoup de choses. Anthony bâilla, lui dit bonjour, puis décida d'abord d'aller se débarbouiller avant de manger. Steve était patient, il contempla les grandes baies vitrées, écouta les bruits discrets de l'appartement, jusqu'à entendre les petits pas du garçon. Il se jeta presque par terre pour manger et se mit aussitôt à parler, pour demander si le soldat avait bien dormi, si c'était le sérum qui lui permettait de dormir peu, s'il avait déjà mangé, si…
— Anthony, coupa doucement Steve avec amusement.
Le garçon s'arrêta dans une expression désolée et remplit à nouveau son bol. Steve lui accorda le silence pour le laisser manger, avant de finalement reprendre leur conversation.
— Alors, est-ce que tu veux m'expliquer pourquoi… pourquoi tu ne m'aimes pas ?
Le garçon fut résigné de voir que l'adulte se souvenait très bien de leur conversation. Il lui demanda s'il voulait vraiment en parler maintenant, et Steve rétorqua qu'ils pouvaient le faire plus tard, s'il préférait que les autres membres soient là pour y assister. Ce qui était une remarque très vraie, alors il posa son bol, se redressa sur le canapé où il s'assit en tailleur.
— Mon vieux moi ne vous a rien dit ? Sur l'obsession de…
Oh si, il l'avait bien entendu, mais il avait toujours pensé que Tony exagérait. Howard était la copie conforme de Tony à son époque, mais il avait vu des vidéos et des extraits d'interview, il avait gagné en maturité et en gravité. Un homme comme ça n'aurait pas pu dénigrer son enfant. Par contre, il savait que Tony pouvait être très susceptible, leur animosité n'était donc pas étonnante.
— Ouais, il me parlait de vous juste quand on se voyait – ce qui, depuis quelques années, veut dire moins d'une dizaine de fois par an, donc ce n'est pas beaucoup mais… Les seules fois où on se retrouve il…
Anthony baissa les yeux. Il avait l'air petit et vulnérable, à tel point que Steve s'en voulut. De l'obliger à révéler tout cela et d'avoir été source de tourmente toutes ces années sans même le savoir.
— Il me jette toujours ce petit regard résigné. Il a ce soupir quasiment imperceptible de déception à peine contenu. Il ne me demande jamais comment je vais, ni de lui raconter ma journée, ou mes problèmes. Il est juste… Il est…
Il se pinça les lèvres comme s'il en disait trop. Il avait honte d'en dire autant à la personne qui avait volé toute l'affection de son père. Il ressemblait à un enfant jamais content, c'était ce que son père lui reprochait souvent. Parce que voyons, je t'envoie au MIT, je te donne de l'argent de poche, je t'achète ce que tu veux, que veux-tu de plus ? Des enfants tueraient pour être à ta place, et c'est comme ça que tu me remercies ?
Anthony en faisait toujours trop. Mais il ne parvenait pas à s'en empêcher. Quasiment tous les autres parents étaient aimants, attentionnées, inquiets. Fiers. Pourquoi les siens ne l'étaient pas ? Il devait avouer qu'il était très méchant avec eux. Il avait compris qu'attendre leur fierté était vain, alors il cherchait leur désapprobation. Et ce n'était pas difficile.
— Je suis désolé, reprit l'enfant en le regardant. Je vous ai consciemment mis à l'écart à cause de préjugés stupides, je ne vous ai laissé aucune chance.
Steve le prit comme une pique acide. D'une certaine manière, ces paroles trouvaient écho en lui, car il se rappelait leur première rencontre. Il avait basé son jugement sur le dossier transmis par le SHIELD et le rapport de Natasha sans jamais chercher à vraiment connaître le milliardaire. Il ne lui avait laissé aucune chance, et c'était de là que résultait beaucoup de leur mésentente. New York lui avait permis de revoir son jugement, mais Tony était quelqu'un de naturellement difficile à lire et qui vivait de contradiction.
Autant dire, qu'ils ne s'appréciaient pas beaucoup aujourd'hui encore.
— Je ne savais pas que ton père était comme ça, dit-il pour désamorcer la situation. Je suis désolé qu'il n'ait jamais vu la chance qu'il avait d'avoir un fils comme toi.
Anthony haussa une épaule avec négligence, clairement pas du même avis que Rogers. C'était dommage de voir que le garçon balayait ce compliment – cela le différenciait de Tony, qui s'autocomplimentait la plupart du temps.
— En fait je… je ne suis pas comme ça, normalement, lâcha le garçon en s'enfonçant dans le canapé. Je suis du genre narcissique, égoïste, hautain et rebelle. Mais je me suis dit que… ici, avec des gens que je ne connais pas et que je ne reverrai plus avant longtemps… je pouvais peut-être faire tomber le masque. Et ça fait du bien.
Le « masque » ? De quoi parlait-il ? Tous les adjectifs qu'il avait utilisés fonctionnait avec Tony, mais cela ne pouvait pas être un masque, parce que cela voudrait dire que depuis son adolescence, il conservait cette façade comme s'il s'agissait d'une protection envers le monde, et c'était trop douloureux à envisager.
— Vous êtes des gens bien, termina le garçon. Mais je crois que j'ai commis une erreur.
Steve voulut lui demander quoi, mais Bruce choisi ce moment pour les rejoindre. Son léger débraillement signifiait qu'il venait de se lever, ce qui étonna Steve. Il était pourtant bien tard, presque l'heure du déjeuner – est-ce que Banner avait veillé tard aussi ? Il était pourtant aller se coucher bien avant eux. Il les jaugea de son regard vitreux avant d'exiger du café, et d'aller à la cuisine. Ils entendirent la machine s'actionner. Lorsqu'il revint, il se laissa tomber de l'autre côté et avala son café sans leur accorder un regard. Il ressemblait beaucoup à Tony, pour le coup.
— Tu n'as pas beaucoup dormi, pas vrai ? demanda Steve en le détaillant.
Bruce acquiesça en soupirant.
— J'ai eu les résultats de notre algorithme, alors je suis allé voir, et j'ai passé la nuit dessus.
Anthony se redressa et lui demanda ce que ça avait donné, et pourquoi il ne l'avait pas appelé aussi, il avait veillé la nuit dernière, ils auraient été plus productifs à deux ! Mais Bruce ne savait pas que le garçon n'avait pas dormi de la nuit, sinon il lui aurait ordonné de le faire. Dormir, s'entend.
— La signature magnétique est extrêmement semblable à celle des armes Chitauris, dit Bruce en se frottant les yeux. Qui sont tirés des pouvoirs du Tesseract.
Steve écarquilla les yeux et lança un coussin sur le scientifique, qui émit un grognement de surprise. Heureusement, il avait fini son café, la tasse tomba sur le tapis dans un petit « pouf ».
— Mais qu'est-ce qui te prend, Steve ? s'étonna Bruce.
Captain ouvrit grands les yeux dans un message silencieux en montrant l'enfant. Mais il était trop tard, Anthony n'avait rien perdu de l'échange.
— Le Tesseract ? C'est le cube qu'avait utilisé Crâne Rouge, non ? Et c'est quoi les Chitauris ?
Bruce eut l'air désolé, mais c'était trop tard. Steve se contente de lever les yeux au ciel. Il y avait des limites à ce qu'ils pouvaient dire à l'enfant, et ce sujet en faisait partie. Rogers le lui fit comprendre et lui demanda donc en conséquence de bien vouloir rester ici, pour qu'ils aillent parler dans le laboratoire, mais l'enfant argumenta qu'il ne serait pas bien difficile pour lui de se renseigner. Il avait des moyens, il préférait ne pas en user ainsi mais s'ils ne lui laissaient pas le choix, il s'y emploierait.
Steve fusilla Bruce du regard qui eut l'air piteusement navré.
— Reprend ton explication, soupira Steve.
— Euh, eh bien… bon. Je pense que depuis le… euh, depuis New-York, Tony a été le plus en contact avec ces armes. L'explosion dans le, euh… la brèche n'a pas été sans conséquence. Mais ce n'est pas logique qu'une réaction soit arrivé si tardivement, des mois après le… euh, l'explosion. Quelque chose a dû le déclencher…
À quoi bon essayer de faire attention maintenant ? Enfin, Steve appréciait l'effort, et il voyait où il voulait en venir. Le passage de Tony dans le trou de ver aura eu un impact plus cuisant que la chute de cinq cents mètres. Mais qu'est-ce qui avait pu déclencher le phénomène ?
— J'ai étudié l'onde, la fréquence, le magnétisme et bien d'autres paramètres, mais je n'ai pas trouvé de raison valable à cette détonation. Pas non plus d'explosion similaire.
Steve croisa les bras, en pleine réflexion. D'après les données qu'ils avaient recueilli avec Natasha, Tony avait disparu en plein vol, au milieu de nulle part, et les satellites n'avaient rien noté de particulier. Peut-être était-ce un effet de l'armure, mais ce serait difficile à capter à présent que l'armure en question avait disparu.
Un petit bruit attira son attention : Anthony grimaçait d'un air coupable en détournant le regard. Son doigt tapotait nerveusement son genou.
Steve plissa les yeux.
— Qu'est-ce qu'il y a Anthony ? Des choses à partager ?
Le garçon se mordit la lèvre mais consentit à répondre. Il se trouvait dans le laboratoire du MIT avant d'atterrir ici, et il avait effectivement fait quelque chose qui pourrait être en lien avec leur situation présente.
— J'ai pu voir le Tesseract il y a quelques années, j'ai vu les chiffres de son onde de rayonnement et de sa pression et j'ai… peut-être… essayé de les reproduire…
Il expliqua qu'il tentait de le faire depuis sa première année au MIT, plus par curiosité que par réel projet. En étudiant les données, il s'était rendu compte que ce cube était une source d'énergie, et qu'il serait intéressant d'essayer de le reproduire pour, peut-être, le développer à grande échelle. Il avait mis la main sur un générateur assez puissant pour essayer, mais l'onde l'avait fait trébucher et…
— Je vois, cela expliquerait la déflagration, réfléchit Bruce. Tony était la bombe encore endormi et Anthony était le détonateur.
Il marmonna des phrases sans queue ni tête, des calculs à peine terminés, des semi-hypothèses. Lorsqu'Anthony parvenait à comprendre quelques bribes, il donnait ses propres commentaires et des précisions sur les expériences qu'il avait fait. Steve était un peu perdu dans la conversation, alors il décida d'aller à la cuisine pour manger. Il les entendit prendre le chemin du labo, et Steve eut tout juste le temps de rappeler au garçon de penser à manger qu'ils disparurent. Il les abandonna donc le reste de l'après-midi, sans pouvoir pourtant arrêter de penser aux paroles d'Anthony.
Il se promit de s'excuser proprement auprès du milliardaire lorsqu'il reviendrait. Il allait s'intéresser davantage à lui, à ce qu'il pensait, à ce qu'il faisait, parce qu'Anthony l'avait dit : il faisait tomber le masque puisqu'il n'aurait plus à les côtoyer. Il se donnait l'autorisation d'être lui-même, car en partant, il continuerait à vivre avec sa façade. Lorsque Tony reviendrait, il ferait de même, il garderait ce masque opaque et continuerait de faire comme s'il se fichait d'eux.
Mais pourquoi faisait-il cela ? En quoi se cacher constamment pouvait le protéger ? Steve ne comprenait pas. Lui se sentait davantage en sécurité lorsqu'il partageait quelque connivence avec quelqu'un, lorsqu'il était entouré d'amis, qu'il savait pouvoir compter sur eux peu importait la situation. Mais Tony faisait en sorte de rester seul, c'était incompréhensible.
Est-ce qu'il avait eu une mauvaise expérience de l'amitié ? Avec son statut, il devait y avoir bien des gens mal intentionnés qui l'avait approché. C'était une supposition terrible, il se sentait désolé d'apprendre que l'enfant s'était reclus ainsi dans la solitude. Peut-être serait-il bienvenu d'inviter Rhodes parmi eux, ce serait sans doute réconfortant pour Anthony. Ou perturbant ? Voir son jeune ami avec vingt ans de plus risquait peut-être de lui donner un coup.
Tout était si compliqué…
Puisqu'Anthony était entre de bonnes mains, il se rendit à la salle d'entraînement jusqu'en début de soirée. Natasha était rentrée il y a quelques heures et l'avait rejoint sur le tapis. Clint, cependant, ne rentrerait peut-être que demain, il n'avait pas vraiment posé la question. À l'heure du dîner, Bruce et Anthony avaient apparemment déjà mangé, alors Natasha et lui prirent place ensemble. Cette fois, ils avaient commandé quatre pizzas pour manger – la plupart pour Steve.
— Tout s'est bien passé au SHIELD ? demanda-t-il pour faire la conversation.
Ils discutèrent de leur journée, mais ils en revinrent au sujet Anthony. Fury s'impatientait des résultats, il demandait où ça en était, si le garçon était bien surveillé, ce qu'ils avaient pu apprendre en ces quelques semaines. Pas grand-chose, avait-elle répondu, eh bien Steve la rassura en disant que les deux génies avaient peut-être trouvé quelque chose et si cela prenait forme, Fury allait enfin entendre de bonnes nouvelles.
Pourtant, un léger sentiment de réserve lui serra le cœur. Natasha dû le voir car elle eut un petit soupir qui déforma ses lèvres en une moue boudeuse.
— Le petit Anthony rentrera donc bientôt, dit-elle en posant le menton sur sa paume.
Rogers hocha la tête, pizza à la main. Il la reposa en se dépoussiérant les mains. « Bientôt » était très vaste, tout dépendait des résultats et du travail des deux scientifiques, cela pourrait être dans deux jours comme dans deux mois. Pourtant, les voir déjà sur une piste avait un quelque chose d'un peu angoissant.
— Ça t'attriste un petit peu aussi, n'est-ce pas ? questionna Natasha avec un regard compatissant.
— Oui, avoua-t-il sans chercher à le cacher.
Nat avoua la conversation qu'elle avait eu avec Anthony, il y avait déjà plusieurs jours. Steve se demanda s'il devait en faire de même, mais le fait d'en révéler autant le bloquait. Anthony lui avait ouvert son cœur sur leur relation, il n'allait pas tout divulguer. Il confirme cependant que le garçon avait confirmé qu'il n'avait pas d'ami. C'était déchirant.
— Et si on oubliait la prudence, capitaine ? dit Natasha en terminant sa cannette de soda. Si on faisait découvrir un peu le futur au gamin ?
Elle avait ce demi-sourire amusé qui la caractérisait, et l'œil pétillant d'une malice séductrice. Steve se demanda s'ils pouvaient vraiment faire cela, mais il en mourrait d'envie. La confiance de la jeune femme l'aida à s'y projeter et il partageait son sourire. Ouais, ils pourraient faire cela. Donner de bonnes expériences à l'enfant, un peu de confiance aussi. Il en avait besoin.
Mais le plan n'eut pas le succès attendu. Anthony passait son temps dans le labo, avec Banner ou bien seul. Il se couchait à heure régulière et ne semblait plus avoir de temps pour eux. Les quelques conversations qu'ils parvenaient à avoir étaient écourtées, même Clint ne pouvait plus embêter l'enfant. C'était comme s'il cherchait à tout prix à instaurer la distance, ce qui était d'autant plus vraie qu'Anthony ressemblait davantage à Tony. Il lançait mille remarques sarcastiques, s'autocomplimentait, dédaignait l'avis des autres. Dans un premier temps, ils avaient cru à une blague, mais il persistait dans ce rôle.
Pourquoi ?
Un jour qu'ils tentaient de reproduire l'onde du Tesseract, Bruce le questionna à ce sujet. Pourquoi est-ce qu'il ne les rejoignait pas le soir ? pourquoi est-ce qu'il partait si vite après le repas ? pourquoi est-ce qu'il ne prenait plus le temps de papoter avec eux ? Anthony arqua un sourcil, jouant avec un stylo qu'il faisait pivoter entre ses doigts, et déclara que son temps devait être judicieusement utilisé. Ils touchaient au but, les calculs étaient proches, la construction avançait, il n'avait pas le temps de faire autre chose.
Bruce le regarda longuement.
— Ne te moque pas de moi, je sais que ce n'est pas la raison.
— Hmm, notre relation aurait évolué à ce point ? sourit Anthony en se léchant les lèvres.
Bruce leva les yeux au ciel ; il avait l'impression de retrouver le vieux Tony Stark. Il aimait cette personnalité aussi, Tony était un ami, mais cela n'allait pas du tout à l'enfant. Il n'avait pas de poil au menton, pas de ride, pas la même masse musculaire. C'était perturbant.
— À quel jeu est-ce que tu joues ? Pourquoi parles-tu comme ça ? et c'est quoi ce regard que tu lances, arrête ça, demanda Bruce en plissant les yeux.
Anthony eut un rire mais ramena son attention à l'écran tactile, jouant avec les données pour les schématiser. Bruce ne le laissa pas faire : il fit disparaître les données d'un clic.
— Les autres sont venus me demander si je te torturais ici, reprit-il sans se départir de son ton de faux reproche. Est-ce que c'est ça ? Tu penses que je te torture ? Je ne t'ai pas attaché ici, va t'amuser dehors !
— J'aime bien être ici, détrompa Anthony dans une petite moue.
— Je sais que t'aimes être ici. Mais t'aimes être là-bas aussi. Je croyais que t'avais bien aimé, euh… le film là… Toy Story ?
Le garçon pencha la tête d'un côté en souriant, les yeux à demi fermés, dans une posture décontractée et légèrement hautaine. Bruce avait l'habitude de cette image, Tony ne prenait jamais rien au sérieux, c'était parfois difficile de parler avec lui. Mais Anthony avait montré beaucoup d'ouverture et de naïveté, alors il ne se laisserait pas avoir par cette façade.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Tu ne veux plus les voir, tu les boudes – est-ce que Clint t'a fait une mauvaise blague ? questionna Bruce en fronçant les sourcils d'incompréhension.
Il ne laissa pas Anthony éluder la question et le força à le regarder. Peut-être que Bruce allait trop loin, peut-être que l'enfant voulait vraiment en finir, son visage ne reflétait que négligence et légèreté.
— Qu'est-ce que tu racontes Bruce, dit-il en souriant. Ça fait quasiment un mois que je suis là, mon vieux moi doit s'ennuyer à mourir et je vais finir par rater mes examens.
Il était convaincant, les raisons étaient logiques, il devait rentrer chez lui.
— Anthony, lâcha simplement Banner de son profond regard.
Et il le vit : l'éclat frétillant d'hésitation, le frémissement imperceptible des lèvres qui délivrait un message bien différent de ses mots – toutes ces mimiques que Tony ne se serait jamais permis d'arborer. Bruce s'y accrocha en lui demandant ce qui n'allait pas, si quelqu'un avait été méchant avec lui, si quelque chose l'avait déçu, si c'était lui, Banner, qui était trop exigent et embêtant. Anthony nia tout, mais sa voix trahissait un certain malaise, jusqu'à ce qu'il ne parvienne plus à masquer que quelque chose n'allait pas. Le garçon garda les yeux baissés sur le torse de Banner et s'humidifia les lèvres comme s'il se demandait s'il pouvait vraiment parler.
— Tony va détester revenir, lâcha l'enfant sans le regarder.
Bruce fronça les sourcils sans comprendre. Il l'invita à développer du regard, mais l'enfant hésitait encore. Il pouvait comprendre, parfois, il y avait juste des choses qu'on voulait garder pour soi. Bruce ne pouvait cependant pas accepter de laisser le secret sur la situation, puisqu'elle les impliquait. Il tira l'enfant jusqu'à des chaises, face à une table de travail, et l'amena à s'asseoir sur le tabouret.
— On est collègue, dit l'enfant sans le regarder.
Cela n'aidait pas beaucoup l'adulte, mais il acquiesça. Oui, ils étaient collègues, ils partageaient beaucoup de choses, mais il ne comprenait pas le lien. Il croisa les bras, dans l'attente, mais le garçon secoua la tête.
— Non, dit l'enfant en voyant son visage, on est collègue, Bruce. On n'est pas… on n'est pas ami.
— Quoi ? Si, on est ami Anthony, on est…
— Non, non, assura l'enfant en se redressant, l'air vaguement attristé. Non, on est collègue, nous tous, on est collègue, mais on n'est pas ami ! On n'est pas…
Il baissa la tête en se pinçant les lèvres, coudes sur la table, et hésita à poursuivre. Il en avait cependant trop dit pour s'arrêter là. Bruce se pencha vers lui pour capter son regard et s'inquiéta de ses propos – qu'est-ce qu'il entendait par là ? L'un n'empêchait pas l'autre, ils pouvaient complètement être collègue et ami, c'était même préférable.
— Ou-ouais, mais… mais c'est pas le cas, marmonna Anthony d'un air dépité. Je pensais que c'était le cas, mais… mais… depuis que je suis là, je… enfin… aucun de vous ne me connaît.
Eh bien, Tony n'était pas simple à déchiffrer du tout, en réalité, il était un amas de contradiction. Mais durant tout le temps qu'ils passaient au labo, Bruce devait admettre qu'il était celui qui connaissait le mieux le milliardaire. Il ne pouvait malheureusement pas affirmer qu'il ne connaissait bien, mais comparé aux autres membres de l'équipe, il en était le plus proche.
— Je sais que Tony adore les cheeseburgers, commença Bruce. Je sais qu'il aime le rock, les bonnes boissons – même s'il ne supporte pas le vin –, qu'il n'accorde pas d'importance aux choses matérielles mais qu'il aime ses robots. Je sais aussi qu'il n'aime pas l'odeur de la lavande, qu'il déteste qu'on lui tende des choses. Quoi d'autre… euh… il n'avait pas une très bonne relation avec son père, et c'est peut-être pour cela qu'il refuse d'avoir d'enfant.
Anthony l'écoutait attentivement, légèrement de biais, le visage encore marqué par la déception.
— On vit ensemble, bien sûr qu'il y a certaines choses que vous savez, dit l'enfant. L'inverse serait vraiment bizarre. Mais à part cela ? Sur mon enfance ? mes mauvaises expériences ? mes difficultés ? mes peurs ?
L'avalanche de questions fit réfléchir le scientifique, qui chercha les réponses sur le plafond. Mais JARVIS ne parlerait pas.
— Tony Stark n'a peur de rien, déclara-t-il finalement, comme si cela coulait de source.
Anthony eut un très léger soupir et un regard qui montrait une certaine pitié. Mais que pouvait dire Bruce ? Tony ne parlait pas de cela, il tenait à son image de héros badasse qui réglait les problèmes en un clignement d'œil, qui n'avait peur de rien ni personne, qui dictait ses règles sans prêter attention aux autres. Stark était la personnification de l'assurance, de la confiance et de l'expérience. La seule chose qui pourrait éventuellement l'effrayer, c'était que la machine à café ne fonctionne plus – problème qui serait réglé en vingt secondes chrono.
Mais Bruce fit taire ces pensées et dû accepter le fait que l'enfant disait vrai. Ils n'avaient pas été très proches de Tony, il n'y avait que Pepper et Rhodey pour cela. Peut-être Happy aussi, mais c'était davantage professionnel. D'un geste plus paternel qu'il n'y pensait, il posa une main sur la tête de l'enfant, appuyant sur la touffe de cheveux avec chaleur et réconfort.
— D'accord, consentit-il dans un murmure. D'accord. Et tu penses qu'on n'a pas le droit à une seconde chance ?
Anthony cligna des yeux avant de se mordre l'intérieur de la lèvre. Le poids qu'il avait au cœur était vraiment douloureux. Il s'était ouvert bien trop facilement, parce qu'il avait supposé que toutes ces personnes étaient ses amies. Dieu, ce que c'était douloureux, douloureux, douloureux…
Mais Bruce avait raison. Il devait leur accorder une deuxième chance, il savait à quel point cela faisait la différence. Rhodey lui donnait une deuxième chance en ce moment même, et cela avait permis le début de leur amitié. Il pouvait faire pareil avec eux.
Ce soir-là, il rejoignit l'équipe pour le dîner. Clint était là, Steve arriva un peu plus tard mais fut clairement heureux de retrouver l'enfant avec eux. Natasha proposa d'aller terminer devant la télévision, et encore une fois, ils passèrent une très grande partie de la nuit ensemble. Bruce s'était endormi sur le canapé, Anthony et Clint étaient par terre, pour laisser les deux fauteuils à Natasha et Steve – les femmes et les personnes âgées avant. Steve avait ri en leur lançant une poignée de chips dont Clint était parvenu à attraper une partie directement dans la bouche.
— Alors, est-ce qu'on ne regarderait pas quelque chose d'intéressant ? dit Natasha en faisant tourner son vin. Comme… Toy Story 2 ?
— Y a un deux ? questionna aussitôt le garçon en se relevant.
Les prémices du sommeil qui le guettait disparurent, il fut si excité qu'on pouvait imaginer la queue touffue bouger derrière lui. Pour plaisanter, Nat caressa ses cheveux et pinça sa joue. Steve reposa sa bière en jetant un regard à Banner, qui n'avait pas l'air d'être près de se réveiller.
Ils regardèrent donc Toy Story 2. Clint prit l'enfant dans ses bras lorsqu'il le sentit s'endormir.
O
Anthony devait avouer que c'était plaisant. Peut-être que son vieux lui allait mieux s'entendre avec eux, il l'espérait en tout cas.
Ils eurent la visite de Mr. Fury, qui dirigeait l'agence super-secrète-pas-si-secrète qui avait entendu parler de l'avancée de leur recherche. Il avait amené avec lui une poignée de scientifiques pour les aider à tout mettre en place. Ils durent préparer le toit puisque l'installation risquait de dégrader l'intérieur, mais cela leur prit plusieurs jours encore. Et ce qui était embêtant, c'était que cela ne fonctionnerait pas s'ils ne le faisaient que d'un seul côté. Il fallait que Tony émette une onde semblable, pour entrer en résonnance et pouvoir revenir.
C'était très problématique. Ils ne pouvaient pas passer de message dans le passé.
Ils essayaient quotidiennement. Steve, Natasha et Clint les entourait, observant les scientifiques bouger à droite et à gauche en espérant que l'expérience allait fonctionner. Mais rien ne se passait. Bruce et Anthony avaient créé un détecteur de particule qui était censé les aider à repérer le moindre mouvement suspect, mais c'était difficile de le calibrer pour une période… passée.
Ils devaient trouver un moyen de laisser la machine constamment allumée. Pour qu'elle puisse réagir si Tony parvenait à en faire de même, et que le contact se fasse. Ils connaissaient tous Tony, même perdu dans les années 80', il aurait compris comment rentrer en moins d'une semaine, et créé la machine en deux jours. La situation durait depuis plus d'un mois, que se passait-il de son côté ?
— Peut-être qu'il s'éclate, en fait, lâcha Anthony.
Ils buvaient tous dans le séjour. Même Anthony ; Steve avait accepté qu'il puisse prendre quelques verres de cocktails, tant que c'était très doux. Clint lui avait donc préparé des boissons sucrées abordable, et Steve surveillait sa consommation. Peut-être pas assez, car Anthony était un peu pompette. Ses pommettes étaient roses, ses yeux étaient embrumés et il riait pour un rien. Une mouche s'était posée sur son genou, et il avait entamé une conversation technique sur les différents métaux et leurs propriétés. Cela avait été très drôle à regarder, et Steve aurait ri s'il n'était pas occupé à fusiller les deux assassins du regard.
Bruce trouvait cela drôle aussi, même s'il aida Steve à ne plus lui faire boire que de l'eau ou des jus de fruits.
— Peut-être qu'il veut plus revenir, poursuivi Anthony en boudant. Peut-être qu'il préfère rester là-bas plutôt qu'être ici.
Eh bien, il était passé des rires à la dépression en quelques secondes. La mouche avait disparu, il fixait son verre vide comme s'il lui ordonnait de se remplir seul. Il était assis aux pieds de Steve, qui lui caressait les cheveux et faisait en sorte que les bouteilles restent loin de lui.
— Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
Anthony fit tomber son verre qui rebondit sur le tapis. Las, il appuya sa tête sur le genou de Rogers, jouant avec l'ourlet de son pantalon de survêtement. Il n'était pas encore très tard, tout juste vingt-deux heures. Clint bavait sur un coussin en ronflant – il avait bu plus que de raison. Bruce lui jetait quelques coups d'œil pour être sûr qu'il allait bien. À la télévision, il y avait une rediffusion d'un match de foot qu'Anthony n'avait jamais vu, mais personne ne regardait de toute façon.
— Parce que, répondit Anthony sans regarder personne. Il s'oblige à vivre avec des personnes qui ne l'apprécient pas et qu'il n'apprécie pas, à travailler avec eux sur des projets dont il n'a peut-être pas envie et à maintenir constamment une façade de bonheur qu'il n'atteindra jamais.
Natasha, Steve et Bruce partagèrent un regard choqué. Clint ronflait encore.
— Et je sais que vous allez dire que j'exagère, mais je me connais un petit peu quand même. Je parle sans arrêt lorsque j'aime bien quelqu'un et que je lui fais confiance, je parle et parle et parle sans pouvoir m'en empêcher parce que ça me fait du bien d'être écouté. Mais vous ne savez rien… vous ne me connaissez pas, ça veut dire que je ne vous parle que d'idioties ou que je vous parle pas du tout, et vous vous en fichez parce qu'on n'est pas proche, et…
Anthony renifla, même s'il n'avait aucune trace de larme. Il était focalisé sur l'ourlet du pantalon de Steve.
— Alors ouais – ouais, je crois qu'il va pas rentrer.
Oh Dieu, ce que c'était violent. Steve se sentait terriblement coupable, plus encore en sachant que c'était l'alcool qui avait délié la langue de l'enfant ; il n'aurait sans doute rien dit sans cela et c'était plus terrible encore. Natasha fut la première à réagir : elle alla s'asseoir par terre, tout près de l'enfant, poussant un peu la jambe de Steve pour avoir de la place. Et elle prit son visage en coupe, délicatement, telle une mère qui voulait réconforter son enfant.
— Souvent, les adultes sont très stupides, murmura-t-elle en excuse. On fait beaucoup de suppositions, on accepte les idées préconçues et les préjugés au lieu d'apprendre à connaître la personne. C'est horrible, Anthony, on s'en rend compte.
Anthony avait fermé les yeux mais ne s'était pas détaché du contact. Bien au contraire, il avait l'air de vouloir s'y appuyer. Steve ne voyait pas son visage d'ici, juste la touffe de cheveux bouclés. Bruce tendit la main pour caresser ces boucles brunes, tandis que la main de Steve allait se loger sur sa nuque pour le masser doucement.
— Howard doit se retourner dans sa tombe, marmonna l'enfant, les yeux toujours fermés. Je viole toutes les règles Stark…
Ils n'eurent pas le temps d'en apprendre plus : sous leur attention, Anthony s'endormit.
Les trois adultes encore éveillés ne purent pas fermer l'œil. Lorsque Tony rentrera, ils allaient tous avoir une longue conversation. Et repartir sur de bonnes bases, peut-être. Ils l'espéraient tous.
Steve n'osait pas bouger, de peur de gêner l'enfant. La position était horrible, mais il n'avait pas la force ni la foi de le soulever pour le mettre à l'aise. Il se repassait tous les moments qu'il avait eu avec le milliardaire, leur confrontation, leurs engueulades, leurs regards noirs. Ils travaillaient ensemble depuis New-York mais… mais cela se limitait à cela. Ils travaillaient ensemble.
Steve voulait absolument qu'ils deviennent amis.
Peut-être qu'ils s'étaient assoupis, car lorsque Natasha ouvrit les yeux à l'alarme de JARVIS, le soleil était ardent. Et Anthony n'était plus là.
—
Personne ne pouvait comprendre ce qui s'était passé. Ils s'étaient tous levés en paniquant, mais avant de faire quoique ce soit, JARVIS leur explicita l'alarme : Iron Man était réapparu. Avec l'armure, il avait pu lui demander de rentrer à la Tour au plus vite, ce que Stark avait consenti à faire. Ils avaient tous pu voir l'enregistrement de la conversation, leur milliardaire avait l'air terriblement confus et perdu, mais il ne savait pas ce qui s'était passé. Impossible de savoir s'il avait fait un séjour dans le passé, car en tout cas, il ne se souvenait de rien.
Lorsqu'il se posa sur la plateforme extérieure, que son costume lui fut retirée, il tanguait légèrement sur ses jambes et dévisagea les autres sans trop savoir quoi dire. Il portait encore son costume Armani hors de prix, sa Rollex en platine, ses chaussures Italiennes lustrées. Vaguement décoiffé, mais d'un coup de main, les mèches se remirent à leur place. Bien loin des boucles rebelles du gamin de seize ans qui se bourrait avec deux verres.
— La famille Kardashian au complet, on dirait, lâcha Tony en les observant. Je vous le dis tout de suite, je suis Khloé[2].
Il les dépassa en retirant sa cravate, serrant la main de Bruce en passant. Il expliqua qu'il avait eu une drôle d'absence, mais que son trajet avait pourtant été optimal, et le directeur de TeknoTech allait sans doute lui en vouloir un peu mais il allait lui envoyer une Alfa Roméo en dédommagement.
— Alors, personne me dit pourquoi vous êtes tous là ? JARVIS m'a juste dit que j'étais attendu ici. Et j'ai vraiment besoin d'une douche…
Ils s'échangèrent un regard et, en une seconde, décidèrent de ne rien dire. S'ils voulaient repartir sur une bonne base, le mieux était de ne pas utiliser un prétexte pour vouloir se rapprocher de lui. Et plus tard, lorsqu'ils apprendraient à se connaître, ils pourraient en parler. En rire, peut-être. Ils n'eurent même pas besoin de trouver une excuse bidon pour justifier son retour, puisque Tony décida d'aller se doucher, de commander des cheeseburgers et les autres réussirent à le tirer dans le séjour pour manger. C'était si étrange pour le milliardaire qu'il sentit l'embûche et tenta de se désister plusieurs fois. Mais ils ne se laissèrent pas influencer.
Bruce ne comprit jamais ce qui s'était passé. Rien n'était concluant, il n'avait aucune piste, aucune explication, pas l'ombre d'une hypothèse. Mais puisque tout était revenu à la normale, ils décidèrent de passer à autre chose, et Fury lui-même clôtura le dossier. Même s'il avait ordonné de garder un œil sur leur vieux milliardaire inconscient.
Cela prit un peu de temps, mais… oui, ils espéraient pouvoir le dire, ils étaient amis. Ils apprirent certaines choses, même s'ils durent attendre bien des années. Ils devaient être patients. Ce n'était pas forcément simple parce que Tony était… Tony. Il était énervant, égocentrique, négligent. Il ne faisait pas du tout d'effort, et Natasha et les autres pensèrent que la personnalité du petit enfant venu leur rendre visite avait été une illusion. Un rêve commun, rien de plus. Une chimère qui ne reviendrait jamais. Seulement, leur patience paya plus tard, lorsque Tony évoqua à voix haute toutes les règles Stark que son père lui avait appris et dont il n'avait pas le droit de déroger. Qui lui pesait beaucoup, mais qui devait être suivi, comme Howard le lui avait enseigné – le lui avait inculqué à grands cris, à renfort d'insultes et de paroles rabaissant. Il devait suivre les règles.
Ils ne parvinrent jamais au moment où Stark leur révélait ces règles. Parfois, il laissait glisser quelques indices, et ils savaient que « Ne jamais révéler ses vrais sentiments » en faisait partie, de même que « Ne se fier à personne d'autre que soit », « Ne jamais laisser sa conduite être dicté par une femme » et « Toujours tout prendre au sérieux, mais ne jamais le montrer ». Il devait y en avoir des dizaines d'autres, mais celles-ci, Tony ne les partageait pas. Ce n'était pas grave, parce que Tony violait ces règles avec eux, d'une manière qui rappelait joliment ce petit garçon un peu perdu mais attachant qui avait partagé leur vie quelques temps.
Ils se sentaient privilégiés. Et c'était merveilleux.
Peut-être que, dans quelques années, Tony s'exprimera davantage sur ses cauchemars, sa vision, ses craintes d'une nouvelle attaque. Ses projets. Et lorsque Steve apprendrait ce qui était arrivé aux parents de Tony, peut-être qu'il lui révélera la vérité.
Parce que c'était ce que faisait les amis.
Et cela changeait tout.
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[1] « Sa deuxième « famille » avait été monté de toute pièce » : référence au film Black Widow.
[2] « La famille Kardashian au complet… je suis Khloé » : je ne connais pas du tout les membres de la famille, j'ai choisi un nom qui sonnait bien xD Si jamais ça ne va pas et que vous pensez que Tony serait mieux avec quelqu'un d'autre, n'hésitez pas à me le dire !
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Bien le bonjour chers lecteurs ! Me revoici avec un OS Marvel à nouveau ! Je me perds dans cet univers... Ayez pitié...
Alors, fondamentalement, il y a beaucoup de questions qui n'auront pas de réponse dans cette histoire. Elle est partielle, comme toutes les histoires, on ne peut pas tout savoir de tous les événements. Tony gardera encore bien des secrets, mais bon, l'équipe sera plus soudée qu'avant !
Anthony n'a malheureusement pas pu rencontrer Thor, qui était un peu occupé à Asgard :/ J'ai essayé au maximum de garder les faits conforme au Canon, même si j'ai dû, bien sûr, modifié bien des choses et apporter mon grain de sel ! Où serait le fun sinon ?
A mon avis, Tony ne saura jamais ce qui s'est passé. Il a juste eu une brève absence, un petit sentiment de malaise et, lorsque JARVIS lui a dit qu'il serait préférable de rentrer, il a obéi parce qu'il en avait besoin. Mais au fond, il ne cherche pas beaucoup plus loin, c'était passager. Après tout, il lui arrive de ne pas dormir ni de manger correctement, ce genre d'épisode lui arrivait parfois.
J'ai pensé à diviser l'histoire en deux parce qu'elle était longue, mais elle est plus courte que Fan Service, le OS précédent, alors... bon.
J'espère que vous avez pris plaisir à lire, parce que c'était vraiment marrant à écrire ! Un peu chiant, difficile à guider, il y avait toujours quelque chose que je voulais rajouter (ce qui explique la longueur, hum hum) même si on aurait pu écrire bien plus encore.
Bref.
A une prochaine mes p'tits choux~.
Karrow.
