Le soleil se couchait lentement à l'horizon, baignant le bureau d'une douce lumière. Un rossignol avait regagné son nid perché sur une branche non loin de là. Il chantait joyeusement son bonheur de regagner ses pénates. Devant la fenêtre, des gerbes de jasmin s'agitaient délicatement au gré de la petite brise qui s'était levée. La maison se situait à la campagne au milieu des champs de blé et d'arbres en tout genre. Ce n'était pas une imposante demeure mais elle était suffisante à leur bonheur et à ceux de leurs enfants avant qu'ils ne décident à leur tour de battre de leurs propres ailes. C'était une bâtisse de taille moyenne dans le style Tudor qu'ils avaient acquise dans le Dorset. Une de ses façades donnait sur une falaise et la mer. La jeune femme qui s'y était installée avec son époux avait littéralement craqué sur cet endroit et sa tendre moitié s'y trouvant lui aussi très bien, lui avait donné sa bénédiction pour en faire l'acquisition. Depuis, ils y vivaient ensemble.

Les derniers rayons donnaient au secrétaire en bois d'acajou des reflets mordorés. Attablé à celui-ci, un vieil homme s'était assoupi. Son thorax se soulevait à intervalle régulier tout comme son menton posé sur sa poitrine. Bien que les printemps se soient succédés en laissant leur trace indélébile, son visage, serein et détendu, avaient gardé de sa gaieté d'antan. Des éclats roux tantôt foncés tantôt clairs, vestiges de sa jeunesse passée, brillaient dans sa chevelure grise. Devant lui, sur son pupitre, un jeu d'échec qui avait connu des jours meilleurs, attendait visiblement que son propriétaire reprenne la partie qu'il avait commencée avec son épouse un peu plus tôt dans la journée.

Celle-ci l'avait vu lentement dodeliner de la tête. Contrairement à son caractère d'autrefois, elle avait mûri et vieilli aussi. Aussi ne l'avait-elle pas rappelé à l'ordre se contentant de le regarder dormir tendrement pendant quelques instants avant de quitter discrètement la pièce en faisant le moins de bruit possible.

Les heures avaient passés et il était toujours assis là les traits amplis d'une douceur qu'elle ne lui connaissait qu'en privé. Car elle était revenue, voir si tout allait bien, s'IL allait bien. Une séquelle de la guerre sans doute. Bien qu'elle lui ait souvent assuré avoir vaincu ses craintes les plus profondes, ils savaient aussi bien l'un que l'autre que ce n'était pas tout à fait vrai. La guerre les avait marqué tout les deux, les forçant à grandir plus vite que leurs condisciples et à vivre de douloureux moments. Cependant, les instants qu'ils avaient partagés par la suite, avaient adoucis leurs blessures.

Un franc sourire éclaira le visage du vieil homme lorsqu'il sentit les lèvres de sa tendre moitié se poser sur sa joue. Surprise, elle lui tapota avec affection l'épaule, son rire cristallin emplissant le lieu jusqu'alors tranquille.

- Non mais vraiment !, soupira-t-elle mon époux,daignerait-il venir me rejoindre dans notre royal lit ?

Les traits de sa conjointe exerçaient toujours le même attrait sur sa personne. Son imposante crinière poivre et sel avait peut-être perdu de sa prestance de jadis mais ses yeux marron dégageaient toujours cette vivacité qu'il aimait tant. Après l'avoir embrassée à son tour, il lui assura qu'il viendrait sous peu la rejoindre.

Lorsque le lieu eut retrouvé sa pérennité, il sortit d'un tiroir un carnet en cuir marron.
Cela faisait longtemps qu'il y pensait. Il y avait longuement réfléchi. Après tout, les biographies le concernant étaient légions alors à quoi bon consigner ses mémoires ?
Peut-être parce qu'il souhaitait donner un souvenir vrai, profond et sincère de sa vie, de ses rencontres, de leur amour et de leurs aventures. En bref, de ce qu'avait été sa vie sans chichi, sans mensonge, sans tabou. Juste lui tout simplement ! Il voulait montrer que loin de l'apparence de benêt ou d'immature qu'il avait parfois revêtu, toute sa vie durant, il avait appris de ses erreurs et avait grandi. Ses erreurs tout comme ses réussites, il voulait tout conter. Pour qu'un jour, sa descendance ait un souvenir de son ancêtre. Que loin de ces biographies parfois douteuses ou hypocrites, ils puissent le retrouver, lui…