La chute inexorable
La fin est proche, il le sait.
Gin effleure du bout des doigts le sable blanc du Hueco Mundo. Peut-être que son cœur ressemble à cela désormais : un monticule informe de poussière d'os.
Aride et sordide.
Sans Ran à ses côtés, il se dessèche, incapable d'étancher cette soif, incapable, également, de river son regard autre part que vers cette fin inexorable.
Tout se précipite.
Fini les rendez-vous clandestins. Il se souvient avec amertume de leur dernière nuit, quand le silence s'est fait épais entre eux. Les non-dits ont presque pris corps, tantôt ombres glaciales et accusatrices, puis fantômes tangibles et cruels. Mais il a savouré chacun de ces instants, chacun de ses souffles, chacun de leurs baisers.
L'adieu avant la chute.
Il a tremblé, aussi, à l'idée de devoir la laisser seule, sans une explication. Il est navré de lui avoir infligé cela.
Il n'est même pas certain de la revoir. Il n'est même pas certain de survivre à son entreprise.
Tout se précipite, et il a envie de ses bras.
Tout se précipite, et il a soif de son parfum.
Tout se précipite, et il ne désire que son pardon.
— Tu me manques, Ran… murmure-t-il au ciel dénué de nuage du Hueco Mundo.
Les souvenirs, amalgames d'images et de sensations décousues, l'habitent comme une malédiction. Le manque vertigineux lui fait l'effet d'une chute sans fin.
Alors il se raccroche à la brûlure dans ses tripes, cette haine informe et nauséabonde que lui inspirent Aizen et les Espada. Il souffle sur les braises de sa vengeance, alimente un feu rancunier et dévastateur. Il calcule, observe, fomente, provoque.
Il dissimule ses intentions et travaille son ambiguïté.
Il joue son rôle à la perfection.
C'est simplement dans les moments de solitude, comme celui-ci, que son jeu risque de s'étioler, la façade diluée dans une nostalgie palpable. C'est, en quelque sorte, la même chose que lorsqu'il voyait Rangiku en douce. La possibilité d'être démasqué lui arrache un frisson d'effroi, si bien qu'il se redresse, époussète ses vêtements avec un froncement de sourcil; il voudrait pouvoir se débarrasser de son costume comme d'une mue.
— Tu empestes les regrets, marmonne Tōsen lorsque Gin franchit la porte du palais.
Il tente d'ignorer l'amertume qui bouillonne en lui, se fend plutôt en une réponse sardonique et piquante, une réponse qui aurait peut-être fait sourire Ran par sa mesquinerie :
— Ton nez est aussi fiable que tes yeux, la puanteur de chenil qui t'a accompagnée tant d'années a complètement faussé ton odorat.
La mention à Komamura est un petit injuste, mais il est toujours beaucoup plus facile de cibler les handicaps des individus.
— Il est préférable d'avoir les sens troublés que le cœur en proie aux doutes… Mais je suppose que cela sera vite réglé, une fois qu'on aura tué tous les officiers de la Soul Society.
La chute s'accélère.
Son regard opalescent se fait meurtrier derrière les mèches de cheveux qui tombent sur son front. Il peine à juguler sa colère, à ne pas refermer ses doigts sur la garde de Shinzo et occire l'impudent pour sa menace à peine voilée.
— Assez, vous deux, ordonne Aizen en les rejoignant d'un pas paisible. On a du travail.
Son ordre ne souffre aucune réplique et aussitôt, les deux traîtres lui emboîtent le pas.
La fin est proche, se répète Gin en son for intérieur, les yeux fixés sur les omoplates d'Aizen.
Quand il ferme les paupières, il entrevoit enfin le sol qui se rapproche à grande vitesse, l'inexorable attraction de toute existence.
