Tes pas dans la neige


La neige tombe drue sur la Soul Society.

Les siècles passent, s'égrènent dans une paix relative, de celles où l'on passe peu à peu le flambeau aux jeunes recrues, un petit peu dépassé par leur vivacité intrépide et leur énergie délusoire.

Il neige, et quand il neige, Ran pense encore à Gin. Malgré les décennies qui les séparent, malgré la paix, son cœur est encore transi.

Elle se tient bien droite sur le palier de sa maison et regarde la neige déposer son manteau immaculé.

Demain, il y aura des empreintes de pas, comme la toute première fois où il l'a quittée. Elle ignore si elle les imagine, mais elle a le sentiment que c'est lui, comme pour l'inviter à suivre ce chemin sinueux qu'il a emprunté, comme pour honorer sa mémoire, son sacrifice. Elle aime marcher dans ses pas pour le retrouver, ne serait-ce qu'un petit peu.

Elle fait un premier pas en avant. Ses pieds s'enfoncent de quelques centimètres, la morsure froide la fait frissonner.

Les souvenirs fleurissent dans ses pensées comme des pas dans la neige, beauté éphémère et glacée qui embrase son cœur.

La caresse taquine de ses cheveux d'argent humide aussi, l'a fait frissonner. Elle revit l'instant avec intensité sous ses paupières closes, cette élégance frigide alors qu'il se débarrasse de ses vêtements trempés et glacés, et l'empressement avec lequel elle se réfugie dans ses bras pour le réchauffer, pour goûter au contact de sa peau sous ses doigts.

Nouveau pas.

Le tourbillon de flocons est comme autant de baisers glacés qui, par-delà la mort, viennent couvrir sa peau. Elle peut sans peine imaginer ses bras autour de sa taille, son front posé sur sa nuque, comme cette nuit sur le toit. Leurs membres entrelacés entre les plis de leurs vêtements, le contraste vivifiant de la chaleur de leurs corps face à la fraîcheur nocturne.

Encore un pas.

Elle peut presque sentir leurs doigts entremêlés alors qu'elle le suit dans la foule, ses yeux rivés sur son dos. Elle l'a vu de dos bien trop souvent, mais pour une fois, ce n'était pas parce qu'il partait. Il l'a guidée, il l'a amadouée, oscillant entre la mission qu'il s'était fixée et leur proximité.

Elle lève les yeux vers le ciel et quelque chose dans la tempête tourbillonnante lui évoque les feux d'artifice d'hiver, ces moments partagés, cette simplicité complice qui les unit encore.

Ses jambes la portent toujours plus loin dans la morsure glaciale, et les réminiscences se multiplient, dans le désordre, aigres pour certaines, d'une douceur dorée pour d'autres. La neige effleure ses mollets et alors qu'elle se dégage du piège ouaté, elle a l'impression fugace de goûter, encore, le sang qui macule les livres de Gin dans ses derniers instants.

Elle n'a pas le sentiment de lui avoir dit adieu.

Elle aurait voulu qu'il se confie à elle. Qu'il souffre moins. Elle sait qu'il était déchiré par ses choix, par son double-jeu, par les atrocités qu'il a dû commettre. Combien de fois a-t-il fini couvert de sang, seul et tremblant ? Combien de fois a-t-il failli s'égarer sur le sentier tortueux de la violence, les bribes d'humanité lui échappant chaque fois qu'une victime rendait son dernier souffle ?

Combien de nuits a-t-il passé, seul avec sa conscience, incapable de trouver le sommeil ?

Elle relève les yeux sur le chemin devant elle, souffle coincé dans sa poitrine, guidée par un sentiment diffus, par la conviction qu'il est là, tout près. Elle croit deviner sa silhouette qui disparaît entre les arbres et les flocons, avec un dernier sourire narquois, un défi éthéré qui se délite dans la tempête.

Encore une fois, il l'abandonne.

Sans regretter ses choix.

Elle soupire, l'ombre d'un sourire voilant son chagrin. Elle fait demi-tour pour retrouver la chaleur de son foyer, laissant la neige et les fantômes dans son dos, prenant bien soin de marcher, une fois encore, dans ses pas, une conviction intime nichée dans son cœur.

Un jour, elle ne rebroussera pas chemin.


Merci de m'avoir accompagnée et soutenue jusqu'à la fin de ce recueil. Ce dernier chapitre, cette scène dans la neige, me trottait dans la tête depuis des années, sans jamais vraiment prendre corps. Il m'a fallu longtemps pour réaliser qu'il fallait l'introduire d'une série de ficlets pour poser cette relation aigre-douce entre Ran et Gin. J'espère que ce court voyage vous a plu !