Auteur : kitsu34
Origine : Saint Seiya
Couple : CaMilo, parce que ce sont les seuls qui conviennent niveau caractère avec ce que je veux faire… J'ai essayé avec d'autres, notamment mes jumeaux préférés, mais ça ne marche pas… Par contre, il y aura des couples secondaires qui apparaîtront petit à petit.
Disclaimers : Rien à moi dans l'univers Saint Seiya…
Note : Merci à tous pour vos reviews ou vos favoris ! Le face-à-face entre les deux protagonistes tant attendu est enfin là… J'espère que vous ne serez pas trop déçus…
Par ailleurs, j'implore le pardon de ceux à qui je n'ai pas encore répondu pour les reviews du chapitre précédent : j'ai beaucoup de retard à tous niveaux, ayant été obligé de refaire un tour (non prévu) à l'hôpital. Je vais tenter ces prochains jours de vous répondre. Je vais peut-être mettre un peu de temps car je peine à rester longtemps éveillé et concentré. Je compte sur votre indulgence...
Réponse aux reviews non loggées :
A Callimaque : Ne t'excuse pas de ton retard, parce que, comme tu le vois, c'est une maladie très contagieuse… Merci pour tes compliments sur les changements fluides de focalisation et sur le caractère cinématographique, visuel du texte, j'en rougis ^^ ! Ce sont de très beaux compliments ! Et en effet, l'histoire n'est pas prévue pour s'arrêter de sitôt, normalement ! J'espère juste qu'elle ne te décevra pas à l'avenir !
Red Love – Chapitre 11
« Toi ! Que fais-tu ici ?
- Je t'ai dit, il faut qu'on parle.
- Je n'ai rien à te dire !
- Dans ce cas, moi, j'ai à te parler. Tu es sûr que tu veux le faire ici ? Ça ne me dérange pas...»
Camus, la mort dans l'âme, contempla la silhouette élégante accoudée au chambranle vermoulu de sa porte d'entrée. Le regard de mer d'été intense lui arrivait comme un jet de métal en fusion et sa température corporelle montait en flèche, sa respiration s'accélérait et se faisait saccadée. Comment la beauté et la grâce pouvaient-elles ainsi s'allier à la cruauté et à la puissance menaçante ? Il hésita un instant, coincé entre le corps souple dont la proximité l'affolait et l'entrée de son misérable appartement. Il n'avait pas le choix. S'il n'ouvrait pas, Red était capable d'entamer la discussion en plein couloir et ses voisins n'en manqueraient certainement pas une miette. Déjà qu'il n'était pas sûr qu'ils n'entendent rien une fois dans l'appartement…
Avec un soupir de défaite, il se retourna, chercha son trousseau et glissa la clé dans la serrure. Il dut s'y reprendre à deux fois, tant ses doigts tremblants peinaient à faire leur office. La présence silencieuse et la respiration de Red dans son dos accentuaient sa gêne et sa fébrilité. Le bras du photographe n'avait pas quitté le mur et se trouvait à quelques centimètres à peine de son visage. Il s'était rapproché et le frôlait presque, mais ne le touchait pas. Pas encore. Camus avala nerveusement sa salive et actionna la poignée. En grinçant, sa porte s'ouvrit et il se précipita presque dans son appartement, échappant à l'étreinte dangereuse.
Lorsqu'il se retourna, Red était entré et regardait autour de lui. Et devant le regard enchanteur qui détaillait son taudis, Camus prit horriblement conscience de sa misère. Le lit étroit au matelas bâillant, affaissé. La table bancale sous le pied de laquelle il fallait replier une feuille pour qu'elle tienne droit. Le lavabo qui servait à tout, à la toilette comme à la vaisselle et à la lessive et dans lequel trempait une chemise. Les piles de livres posées çà et là, à même le sol. Il se plia imperceptiblement, comme si Red venait de le frapper en plein ventre et sa respiration se fit sifflante. Pour un peu, il aurait haï le photographe de venir ainsi mettre en lumière sa vie minable. Il serra les poings et jeta rageusement son sac de cours et ses clés sur la table, inspirant profondément pour maîtriser ses sentiments exacerbés et sa panique de voir chez lui son cauchemar personnel, responsable de tous ses maux et de la sale journée qu'il venait de vivre. Une fois un peu remis de ses émotions et en fragile maîtrise de lui-même, il se retourna, combatif. La vue le stupéfia.
Red s'était tranquillement assis sur son lit et défaisait patiemment son déguisement, enlevant perruque négligée, faux bouc, faux piercings et effaçant un maquillage savamment réalisé pour changer totalement son expression et son visage. Ébahi, Camus vit s'effacer doucement l'artiste bohème et peu rassurant pour laisser place à l'homme dont la beauté l'avait ébloui dès le premier soir où il lui était apparu, dans les flashs crépitants d'une troupe de journalistes rassemblés sur le passage d'une actrice.
Aussitôt lui revinrent des images violentes et tranchées d'une soirée marquée au fer rouge en lui. Et aussitôt aussi remontèrent des limbes de son être des sensations étourdissantes d'un baiser incroyable dont le souvenir enflammait invinciblement son être. A chaque fois. Il ferma les yeux, proche une nouvelle fois de la panique que suscitait toujours en lui le fait de perdre le contrôle. Le photographe emplissait tellement de sa présence sa pauvre petite chambre de bonne. L'aura de Red débordait et l'enserrait de ses rets, le privant de la possibilité de s'éloigner de lui et de lui échapper. Exactement comme ce soir-là, à la galerie, quand il s'était noyé dans son regard hypnotique sans pouvoir faire le moindre geste. Le temps distendu et anormal de ce soir de cauchemar et de magie recommençait.
Débarrassé entièrement de son déguisement et ayant terminé son incursion curieuse dans les détails sordide de sa chambre, Red se tourna vers lui et ancra son regard dans le sien. Camus déglutit péniblement et pour masquer sa gêne et sa soudaine faiblesse étrange, se dirigea vers le lavabo et le réchaud posé sur une étagère juste à côté.
« Tu… Tu veux… boire quelque chose ? Je vais me faire un café, je pense.
- Mmh, un café, c'est parfait. »
Le silence s'installa à nouveau, épais à couper au couteau. Camus s'y reprit à deux fois pour doser le café dans sa petite moka italienne, et en renversa la moitié dans le lavabo, au passage. Il était atrocement mal à l'aise et n'osait pas regarder Red assis sur son lit, pourtant à moins de deux mètres de lui. Il sentait le regard translucide de mer d'été attaché sur lui, suivant le moindre de ses gestes. Et la tension montait dans la pièce. En revissant le haut de la petite cafetière sur sa base, il risqua un bref coup d'œil en biais et se heurta aussitôt aux yeux incroyables.
Camus frissonna longuement et sa respiration se coupa brièvement avant de repartir précipitamment, accompagnée de longs coups puissants qui résonnaient dans sa poitrine. Le regard de Red était étonnamment sérieux et intense. C'était un regard concerné, presque pensif. Comme s'il le transperçait et lisait dans ses secrets les mieux gardés, ceux que personne n'avait jamais effleurés. C'était un regard si étrange pour ce beau monstre cruel et superficiel, qui ne s'arrêtait jamais à rien ni à personne… Les longs coups puissants s'accentuèrent dans sa poitrine et il frémit à nouveau. C'était presque un regard magique, capable d'accéder à cette autre vérité du monde qu'il effleurait dans ses livres. Le même regard que des yeux bruns pailletés de vert qui l'avaient enflammé ce même soir et s'était imprimés indélébilement en lui...
L'idée le frappa de plein fouet à nouveau avec cette fulgurance de l'évidence qui jaillit soudain et il tressaillit et expira difficilement. Encore cette idée ridicule ! Pourquoi lui revenait-elle ainsi depuis deux jours, depuis qu'elle s'était imposée à lui en contemplant les photos des deux photographes à la galerie ? Un nœud douloureux se noua dans son ventre et sa température chuta d'un seul coup, le glaçant subitement. Un gouffre vertigineux venait de s'ouvrir sous ses pieds et menaçait de l'engloutir. L'atroce peur gelait ses entrailles, les tordant vicieusement entre ses doigts crochus.
Allumant avec peine son petit réchaud, Camus s'extirpa de sa gangue glacée et paralysante et recomposa son esprit et ses défenses. Il fallait qu'il garde la tête froide, ou il était perdu… Inspirant, les yeux fermés, il plongea en lui-même, descendant aux pires moments de sa vie, qui avaient forgé sa force et sa résistance et face auxquels il avait juré de ne plus jamais se laisser faire sans se défendre de toutes ses forces.
Les jointures de ses doigts crispés sur le rebord du lavabo blanchirent et son esprit agité redevint une surface lisse et calme comme un lac un soir d'hiver, sous la morsure du froid. Le tumulte des émotions s'apaisa et la voix hurlante de la panique ne fut bientôt plus qu'un chuchotement à peine audible. Il éteignit calmement le feu sous la cafetière sifflante.
Il se retourna et rouvrit ses yeux d'ambre rouge qu'il darda sur le photographe. Sans une crainte, sans une hésitation. Avec fermeté et assurance, d'un seul coup.
« Bien. A présent qu'es-tu venu faire ici exactement ? »
Red admira sans réserve l'assise ferme et fière des yeux admirables sur lui. Le trouble et la peur d'Aloïs ne lui avaient pas échappé et vu le passif de leur première rencontre, il était naturel qu'il lui inspire une telle aversion. Mais le voir juguler ainsi le flots d'émotions qui faisait rougir et frémir sa peau de soie blanche sous son regard l'impressionnait réellement. Si fier… Si fort et si vulnérable en même temps… Oui, il était vraiment admiratif...
Mais l'éclat combatif du regard magnifique ne lui avait pas échappé non plus. Visiblement, Aloïs n'entendait pas lui faciliter la tâche… Le regard hypnotique se fit transperçant et les yeux de lagon tropical s'étrécirent. Red poussa un long soupir et passa à l'attaque.
« Déjà, je voulais savoir comment tu vivais tout ça. Les journalistes, les articles. Moi j'y suis habitué. Ça ne me fait plus rien. Mais toi, ce n'est pas ton monde. Alors comment vas-tu ?
- Eh bien, vu que c'est entièrement ta faute et que tu m'as agressé l'autre jour, je suppose que c'est le moins que tu pouvais faire, en effet, de t'enquérir de mon état d'esprit. »
Red accusa le coup et sa mâchoire se serra sous l'attaque franche. Il ne s'attendait pas à une confrontation aussi directe. Il serra les poings sur la couverture du lit mais resta calme.
Ne pas s'emporter. C'est une faute. Seuls les perdants cèdent à la colère. Garder la tête froide. Toujours. Et vaincre. Toujours vaincre pour ne pas être vaincu.
Il inspira à son tour et se reprit. Un sourire sinistre éclaira son visage comme un éclair fugace et Camus se tint sur ses gardes, conscient d'un danger soudain et mortel aussi fugitif qu'un battement de cils. Red se leva et s'avança vers lui, tout en souplesse et en lenteur inquiétantes. Camus avala nerveusement sa salive, luttant contre la peur inexplicable que lui inspirait soudain le photographe. Glissant son bras dans son dos, il tâtonna, à la recherche de son portable, en vain. Red s'arrêta à un mètre de lui sans le quitter de son regard hypnotique.
« Allons, si je me souviens bien, ce n'est pas moi qui ait tenté de t'étrangler, il me semble.
- Et tu n'as pas renversé mon plateau pour ensuite te moquer de moi et me mordre au sang avant de m'embrasser de force, peut-être ?
- Ce n'était qu'une plaisanterie, pour te faire sortir de ton état de choc, pauvre petite chose tremblante.
- Arrête immédiatement de te foutre de moi ! La vérité, c'est que tu t'es comporté comme un sale con !
- Et je ne t'ai pas sauvé des sales pattes de ce salopard qui t'étranglait pour mieux te violer ?
- Et tu veux que je te décerne une médaille pour avoir juste porté secours à la victime d'une agression ?
- Une médaille, sans doute que non, en effet. Mais tu pourrais me remercier.
- Drüger a pu m'agresser parce que j'ai dû m'isoler après ce que tu as fait. Donc non, je ne te remercierai pas. Tu as juste réparé le mal que tu avais fait. Tout était de ta faute ! »
Le rire de Red prit Camus au dépourvu. Après un bref moment de surprise face à sa dernière réplique, le photographe rejeta la tête en arrière et se mit à rire, doucement d'abord, puis de plus en plus fort. Il recula et se rassit sur le lit. Au bout d'un instant qui lui parut long, Red se calma et reprit son sérieux, mais une lueur amusée et admirative luisait dans le regard à mi-chemin entre le vert et le bleu.
« Eh bien, tu n'y vas pas par quatre chemin, toi ! Jamais personne ne m'a parlé ainsi. Personne qui soit encore en vie, en tout cas. »
Camus tressaillit à nouveau sous une fugitive note de noirceur inquiétante dans la voix chaude et veloutée, à la légère pointe d'accent étranger. Mais il releva fièrement la tête en refusant d'écouter sa voix intérieure lui murmurant de reculer face au danger.
« Je ne vois pas pourquoi je te ménagerai. Tu ne m'as pas ménagé, toi.
- Mmh, par instinct de survie ? Mais tu as raison, mieux vaut jouer cartes sur table. Ça me fera gagner du temps. Et puis j'aime beaucoup…
- Que… De quoi parles-tu ?
- Mais j'aime beaucoup ta combativité, ça me change agréablement.
- Je ne parlais pas de ça ! De quoi parles-tu quand tu dis que tu vas jouer cartes sur table ? Pourquoi es-tu venu au juste ?
- Droit au but, hein? Oui, vraiment ne change rien, tu es parfait comme tu es pour ce que je veux faire de toi.
- De… De moi ?
- Vois-tu, j'ai un boulot à accomplir à Paris et j'ai besoin de détourner l'attention des médias de ce boulot, alors j'ai besoin de ton aide sur ce coup.
- Un boulot ? Quel genre de boulot.
- Une mission d'infiltration pour un reportage photo dans la pègre roumaine à Paris. Rien d'important pour toi. Mais ce serait ennuyeux que les paparazzis grillent ma couverture.
- Et en quoi cela me concerne ? Je ne vois pas.
- J'ai besoin d'un alibi pour qu'ils ne cherchent pas la raison de ma longue présence à Paris. Je ne m'attarde jamais plus d'un jour ou deux au même endroit, normalement. Mais j'ai besoin de rester jusqu'à dimanche cette fois. Un gros coup. Alors il faut détourner leur attention et leur donner ce qu'ils veulent.
- Leur donner ce qu'ils veulent ? Je ne comprends pas...
- Toi. Moi. Notre merveilleuse love story. Ils seront tellement ébloui par Red tombé amoureux d'un jeune serveur au secours duquel il a volé, qu'ils ne se mêleront pas de mes affaires. Tu comprends, chéri ? »
Camus se sentit blêmir sous le mot qui sonnait comme une insulte dans la bouche de Red et sa voix moqueuse. Comment osait-il lui jeter en pleine figure son mépris de la sorte ? Il porta les mains à ses tempes, trop estomaqué pour pouvoir lui répondre comme sa proposition le méritait. Une colère blanche, aveugle, s'emparait de lui sous le regard amusé de mer d'été et le sourire cruel.
« Hors de question ! Comment tu peux penser que je serai d'accord pour ce genre de choses avec toi !
- Vu la réponse que tu as faite à mon second baiser, je ne pensais pas que ce serait un problème.
- Je… C'est parce que je pensais qu'il s'agissait de quelqu'un d'autre. Pas de toi, évidemment ! Comme si je pouvais être attiré par toi après ce que tu m'as fait ! Tu es vraiment un être abject ! Jamais je ne ressentirai autre chose que du dégoût pour toi ! »
Red tressaillit à son tour et une pointe vive lui lacéra l'esprit. Les mots d'Aloïs se répercutaient douloureusement en lui. Le souvenir d'un baiser invraisemblable et son cortège de sensations incroyables, qu'il pensait ne plus être en mesure d'éprouver, refirent surface avec une force invincible. La chaleur le submergea, des réminiscences d'un plaisir qui incendiait ses nuits se levèrent. Des lèvres douces et tremblantes qui s'ouvrent sous les siennes. Une langue hésitante et malhabile qui s'anime et s'enroule passionnément autour de la sienne et un corps qui se soude puissamment au sien, l'enivrant totalement. Et soudain, tout se figea. Quelqu'un d'autre ? Quelqu'un d'autre…
Aloïs lui avait ainsi rendu son baiser en pensant à un autre homme ? Sa passion, le feu qu'il avait mis dans son baiser, ses râles de plaisir et ses frémissements éperdus dans ses bras, tout cela était destiné à un autre ? L'image d'une longue chevelure cendrée nouée en queue de cheval et d'un regard d'océan démonté qui l'avait mis en déroute le frappèrent de plein fouet. Une colère incompréhensible lui tordit le ventre et le brasier qui l'envahit brusquement n'avait plus rien à voir avec la chaleur sensuelle du désir. Soudain, sa vision se brouilla, se teintant de la piqûre écarlate de la rage. Il se leva d'un bond, terrible de fureur.
Camus recula jusqu'au mur, blême et éperdu face à une colère dont la cause lui échappait totalement. Terrifié soudain par l'éclat noir d'un danger terrible qui s'avançait vers lui, il tenta de s'enfuir mais une main qui lui fit pousser un léger cri de douleur l'arrêta et le projeta à nouveau contre le mur qu'il venait d'essayer de quitter et un corps à la musculature ferme l'immobilisa.
Un goût de cendre coula dans sa gorge et ses yeux le piquèrent en rencontrant un regard de mer tropical inflexible et cruel. Pourtant, ravalant ses larmes de détresse, il soutint le regard transperçant et méchant et cessa toute résistance. Immobile, l'oeil sec, la mâchoire serrée, luttant pour maîtriser sa respiration et sa peur, il lança d'une voix coupante et basse :
« Tu vas encore me forcer ? C'est ainsi que tu comptes faire croire à une histoire d'amour ?»
Red tiqua et son visage comme son regard s'assombrit. Son étreinte brutale se relâcha mais il ne s'écarta pas et ne prononça pas un mot. Les yeux hypnotiques changèrent d'expression et la détresse intérieure de Camus s'allégea quelque peu. Et soudain le regard intense, ce regard magique qui semblait lire en lui, refit surface et s'ancra dans le sien. Camus frémit puissamment et sentit une vague de chaleur monter invinciblement en lui. Catastrophé, il identifia le trouble profond qui se levait et parcourait son être, enflammant ses sens, précipitant sa respiration, creusant son ventre. Ce brasier ardent qui le consumait entièrement et le laissait épuisé, à la merci d'un mot, d'un souffle, d'une caresse… Ce même brasier qui l'avait ardemment brûlé sous le regard brun de Milo… Qui hantait ses nuits depuis cette soirée… Pourquoi ? Comment Red le faisait-il naître en lui d'un simple regard ? Comment pouvait-il avoir ce pouvoir sur lui après toutes les horreurs qu'il lui avait jetées au visage ? Il ne s'agissait pas d'une confusion, cette fois. Il avait Red sous les yeux, contre lui. Que se passait-il ? Etait-ce ce regard profond, si semblable à celui du jeune photographe qui avait cet effet sur lui ? C'était le même regard, même si la couleur des prunelles était différente...
« Pas besoin de te forcer, chéri… »
Atterré, Camus se sentit s'embraser sous la caresse soyeuse de cette voix incroyable, d'une sensualité telle qu'à elle seule elle enfiévrait son être. Il ferma les yeux en gémissant, conscient de sa défaite tandis que les bras de Red l'enlaçaient avec une autorité impossible à combattre. Les lèvres du photographe vinrent caresser les siennes avec douceur, presque légères malgré leur brûlure cuisante. Le brasier dans son ventre devint incandescent et Camus ouvrit la bouche pour accueillir Red en lui. Les mains sur son corps affermirent leur prise et le corps du photographe accentua sa pression contre le sien. Le baiser s'approfondit, le vidant de ses forces, le laissant séduit, presque inerte dans les bras qui resserraient leur étreinte sur lui. Une odeur de soleil et de pierre chaude, de désert brûlant, se leva. Et parmi le maelstrom d'émotions violentes qui l'habitaient, une pensée fulgurante passa à la vitesse de la lumière. Même regard, même odeur que Milo…
Et soudain le baiser et l'étreinte s'arrêtèrent. Camus faillit glisser le long du mur au sol. Il se rattrapa au dernier moment au rebord du lavabo, les jambes tremblantes, qui se dérobaient. Le regard de lagon indéfinissable, Red le regardait avec intensité, le visage illisible, la respiration saccadée lui aussi. Il se passa la main dans les cheveux d'un geste hésitant et Camus cilla, sous le geste familier. La voix chaude s'éleva, troublée, plus aiguë et l'impression étrange s'accentua.
« Parfait. Nous sommes donc d'accord, chéri...
- Je… Je refuse.
- Dans ce cas, essaie d'être convaincant quand tu dis non. »
Et sur ces derniers mots dits d'une voix moqueuse, Red l'embrassa à nouveau. Mais son baiser était différent, plus impérieux, plus dominateur. Les mains du photographe se mirent en mouvement, partant à l'assaut de ses vêtements. Camus tenta de résister, mais ses faibles tentatives furent contrées avec une facilité humiliante. Rapidement ses vêtements tombèrent à terre et Red le dirigea vers le lit sans cesser de l'embrasser. Le feu du désir s'empara de Camus à mesure que les mains du photographe parcouraient son corps, l'explorant de caresses qui le rendaient presque fou. Il n'avait jamais ressenti quelque chose de semblable. Sa respiration déchirait ses poumons de longs jets de flammes, son coeur grondait comme un tonnerre et son corps frémissait comme un arbre courbé par la bourrasque d'orage. Il était perdu.
Le désespoir l'étreignit au milieu de ces sensations incroyables et son esprit surnageant dans cet ouragan dévastateur se déchira de peine et de honte cuisante face à sa complète et ignominieuse reddition.
Red arrêta ses caresses et se redressa. Le corps d'Aloïs tremblait trop fort sous lui. Ce n'était plus seulement du plaisir. Il contempla le visage admirable, coloré de rouge, les lèvres gonflées et brûlantes qui l'hypnotisaient et la soie blanche de ce corps incroyable. Aloïs était parfait. Et ses jambes s'ouvraient toutes seules, comme s'il le suppliait de le prendre. Il n'avait qu'à se défaire de son pantalon pour accéder enfin à tous ses désirs.
Alors pourquoi hésitait-il ? Que se passait-il ?
Le jeune homme qui enflammait ses nuits était dans ses bras, incapable de lui résister. Il n'avait qu'à le cueillir. Qu'attendait-il pour le faire ? D'habitude, il l'aurait déjà fait sien… Il avait gagné, Aloïs avait perdu. Il était à lui. Il se courba à nouveau sur le corps blanc, caressant doucement la bouche frémissante de ses lèvres. Elle s'ouvrit toute seule, appelant son baiser. Il se coucha sur Aloïs, écartant à peine les longues jambes qui lui faisaient déjà place, glissant sur la soie de cette peau diaphane dont la douceur était à la mesure de la blancheur. Mais ses doigts dessinèrent les contours de muscles tendus à se rompre, qui frémissaient sans cesse sous l'effort d'une terrible lutte intérieure. Avec un ecrasant sentiment de frustration, Red se redressa et contempla longuement le visage crispé sous lui. Avec un violent geste de dépit qui envoya la lampe de chevet posée sur un cageot s'écraser au sol, il se leva et fit quelques pas dans la misérable chambre, cherchant à retrouver son souffle et à calmer l'ardeur de son désir.
Camus, sentant le froid couler sur son corps rouvrit les yeux et s'enroula rapidement dans sa couverture. Il était dévasté par la honte. Il ne pouvait même plus regarder le photographe dont il entendait la colère et la frustration s'abattre sur ses pauvres possessions. Une pile de livres rejoignit sa lampe de chevet brisée au sol, puis une seconde pile s'effondra à terre et finalement, la cafetière, projetée dans le lavabo, éclaboussa l'émail blanc de son liquide noir.
Que venait-il de se passer ? Pourquoi Red l'avait-il épargné ? Avait-il eu pitié de lui ? Vraiment ? Ce monstre d'égoïsme avait eu pitié de son désespoir alors même que les réactions de son corps le livraient sans merci à ses désirs ? Fugitivement, un regard hypnotique en coin hésitant et des épaules courbées lui traversèrent l'esprit. Des mots d'excuse entendus au beau milieu d'un évanouissement lui revinrent en mémoire. Son prénom hurlé avec peur et désespoir par une voix familière le frappa de plein fouet. Une main douce saisit son menton et lui releva la tête. Il leva les yeux sur un regard intense familier et une idée complètement folle, totalement incompréhensible et illogique.
« Qui était-ce ?
- Quoi ?… De quoi parles-tu ?
- Cet autre que tu pensais embrasser ?
- Je… Ça ne te regarde pas.
- Oh si, cela me regarde. Parce que, que tu le veuilles ou non, nous sommes liés maintenant, chéri.
- Je… Arrête de m'appeler ainsi ! Je ne suis pas ton petit ami. Je ne le serai jamais !
- Si je ne m'étais pas arrêté à temps, tu le serais déjà.
- Parce que tu penses qu'il suffit de coucher ensemble pour être un couple ? Laisse-moi rire !
-… Mmh, tu as sans doute raison. Mais je ne sais pas ce que c'est d'être un petit ami. Tu vas devoir m'apprendre.
- Je refuse ! Je n'éprouve rien pour toi. »
La caresse douce sur son visage d'une main chaude qui en redessinait les contours le fit trembler. Un trouble puissant s'empara de Camus. Red saisit une mèche de ses cheveux qu'il laissa glisser lentement dans sa main en le regardant avec une intensité insoutenable. Camus baissa les yeux et une impression de déjà-vu s'empara de lui. L'idée folle s'ancra en lui et soudain, elle ne lui parut plus si invraisemblable.
« Rien ? Tu es sûr ?
- Je… Je ne veux pas jouer la comédie. Ce serait une comédie de sortir avec toi. Un mensonge. »
Une colère blanche et terrible émergea de ses entrailles et ravagea Red. La douleur était insupportable et inconnue. Qu'était-ce que cette sensation de toucher du doigt, de pouvoir prendre ce qu'il désirait et pourtant d'en être invinciblement incapable ? La rage réveilla sa méchanceté.
Rendre coup pour coup, toujours. Et prendre ce qu'il voulait. Aloïs l'aimerait !
Oubliés l'alibi, la mission, Iéros. Tout ce qui comptait était de gagner cet être si fier et pourtant si fragile. Il pouvait le plier à ses désirs si facilement, le prendre ici et maintenant ! Et pourtant… un monde les séparait. Pourquoi ? Comment ? Quelle était cette force tout puissante, dévastatrice, qui emportait tout sur son passage ?
« Parfait. Ne le fais pas dans ce cas. Mais en ce qui me concerne, que tu le veuilles ou non, je vais mettre mon plan à exécution. Tu seras à moi.
- Tu es vraiment un sale type. Egoïste, froid, calculateur.
- Et c'est pour cela que tu m'aimes, chéri, n'est-ce pas ?
- Salaud ! »
Sur une dernière caresse, balayée par un geste rageur de la main de Camus, en riant, Red quitta l'appartement sans déguisement. En sortant dans la rue, il surprit du coin de l'oeil un flash. Un sourire cruel arqua les lèvres sensuelles. Allons, voici exactement ce qu'il espérait. On pouvait toujours compter sur ses semblables : ces paparazzis sans vergogne qui ne reculaient devant rien pour le scoop. Demain, tout Paris saurait pour lui et Aloïs. Alors il ne pourrait plus lui échapper…
Camus claqua la porte avec rage derrière Red. Il ne parvenait pas à se calmer. Il tournait en rond comme un lion en cage et donnait parfois de grands coups de pieds dans ses pauvres meubles. Son esprit bouillonnait. Et son corps brûlait à nouveau. Quel sort ce démon lui avait-il jeté ? Comment pouvait-il embraser son sang ainsi, d'un simple regard ? Comment pouvait-il l'atteindre avec ce qu'il était et ce qu'il affichait comme volonté de se servir de lui ? D'ailleurs pourquoi voulait-il le faire ? Il n'avait pas besoin de lui, contrairement à ce qu'il prétendait ! Que cachait-il encore ?
Son regard tomba sur la perruque, les faux piercings, le bouc et la lumière aveuglante l'éblouit.
Il avait raison.
Depuis le début.
Il avait cru que Milo l'attirait invinciblement et enflammait son coeur, tandis que Red n'embrasait que son corps. Qu'il était attiré et déchiré par deux hommes finalement étrangement proches l'un de l'autre. Et depuis le début, c'était juste là, sous son nez, bien caché en pleine lumière. Son regard qui s'agrandissait d'effroi ne pouvait plus se détacher du déguisement abandonné au sol dans son misérable appartement, comme la chrysalide d'un effroyable papillon.
Red était Milo.
oOoOo
