Chapitre 20 : Une dernière danse


Lorsqu'il abandonna enfin la piste de danse, Drago avait les pieds en compote mais son visage affichait une expression satisfaite. Les leçons de danse que sa mère l'avait obligé à suivre depuis l'enfance avaient payé, s'il en croyait le petit sourire qui flottait sur les lèvres de Susan. Le Serpentard avait encore du mal à croire qu'il avait invité une Poufsouffle au bal de Noël mais vu le bon moment qu'il était en train de passer, il ne le regrettait pas un seul instant. Il ne savait pas s'il devait maudire ou remercier Harry pour l'avoir rendu aussi… différent ?

Si certains élèves, tant de Serpentard que des autres maisons, avaient tendance à l'éviter depuis le procès public de son père, ce n'était pas le cas de tous. Harry avait continué à l'inviter à déjeuner avec son groupe d'amis comme si de rien n'était, Neville lui avait proposé de discuter s'il avait besoin et Luna… avait été Luna en lui offrant un collier de bouchons de bièraubeurres. Le geste était peut-être absurde mais il apprécia l'attention, tout particulièrement lorsqu'il se rendit compte que le collier comportait un charme très simple pour remonter un peu le moral de son porteur.

Drago en avait ouvertement discuté avec sa mère, profitant de pouvoir passer exceptionnellement au Manoir Malefoy le weekend qui avait suivi le procès. Narcissa l'avait écouté patiemment et lui avait posé quelques questions, centrées autour de ce qu'il ressentait et sur ses amis. Elle lui avait clairement recommandé d'oublier les « vieilles alliances » chères à son père, avec les Parkinson, les Crabbe ou les Goyle. Sa mère lui avait suggéré de se fier à son instinct et de faire preuve de discernement dans ses amitiés. Selon elle, Harry Potter était autant une étoile montante dans le monde sorcier britannique que son célèbre frère donc il n'y avait aucun mal à être son ami, bien au contraire.

- Tenez, je vous ai ramené des bièraubeurres, s'exclama Neville en tendant deux verres à l'attention de Drago et de Susan, tirant le blond de ses pensées.

- Merci, Neville, lui dit Susan avec un sourire.

Drago le remercia aussi d'un hochement de tête avant d'engloutir plusieurs gorgées du liquide salvateur. C'était rafraîchissant de se dire que l'héritier Londubat n'avait pas d'arrière-pensée en leur apportant des boissons et qu'il n'y avait aucune raison de se méfier de lui. Le Serpentard ne s'était pas rendu compte à quel point l'ambiance dans les donjons pouvait être pesante parfois.

- Luna n'est pas avec toi ? Demanda le jeune Malefoy après avoir étanché sa soif.

- Non, nous avons dansé un bon moment ensemble mais je commençais à ne plus sentir mes pieds. Elle m'a dit qu'elle allait danser un peu avec Harry avant de me rejoindre, je ne sais pas où elle trouve l'énergie, lui confia Neville dont le sourire était éblouissant quand il parlait de la Serdaigle.

- Et Saint Potter, devenu sauveur du monde sorcier avant d'avoir appris à marcher ? Où diable est-il passé ? S'enquit le Serpentard sur un ton railleur avant de recevoir une tape sur l'épaule de la part de Susan.

- Ce n'est pas très gentil, Drago, remarqua-t-elle d'un ton exaspéré.

- Je n'ai jamais prétendu être « gentil », rétorqua le blond en haussant les épaules avant de soupirer, mais soit, où est le plus connu et le moins appréciable des frères Potter ? Je l'ai aperçu en train de fendre la foule comme s'il avait un détraqueur aux trousses tout à l'heure.

- C'est vrai que je ne l'ai pas vu depuis un moment non plus, remarqua Neville en balayant les alentours du regard. Je vois Kathleen assise à l'une des tables mais pas Ryan. Il s'est peut-être absenté pour prendre l'air.

- Bah, ce n'est pas comme s'il pouvait lui arriver quelque chose à Poudlard. Même quand des trolls et des détraqueurs sont de sortie, il trouve toujours un moyen de s'en tirer alors cette année pendant laquelle l'école est sous les feux des projecteurs… Allez, assez parlé de lui. Comment ça avance avec Lovegood ? Vous vous êtes déjà embrassés ?

Drago avait choisi le timing de sa question avec le plus grand soin, le jeune Londubat manquant de s'étouffer avec sa bièraubeurre lorsqu'il l'entendit. Le Serpentard lui donna de grandes tapes dans le dos tandis que le Gryffondor lui adressait un regard mi-gêné, mi-exaspéré.

- Ce n'est pas… on est amis…

- Je trouve que vous allez très bien ensemble, s'exclama Susan avec un sourire complice. Tu devrais l'inviter à Pré-au-Lard lors de la prochaine sortie.

- Écoute Susan et rugis comme un lion pour une fois, renchérit Drago avant de boire une gorgée de son propre verre.

- Ah oui ? Peut-être que le serpent devrait aussi trouver le courage d'enlacer sa proie dans ce cas, répliqua Neville en regardant tour à tour les deux partenaires de danse.

Ce fut au tour de Drago de manquer de s'étrangler en buvant. Depuis quand Neville Londubat avait de la répartie ? Décidément, Harry était en train de tous les rendre fous… mais était-ce un mal ? Pourquoi ne pourraient-ils pas profiter de Poudlard comme d'un lieu où étudier et s'amuser plutôt que comme une arène qui reproduisait la pesante réalité du monde extérieur ?

Et puis zut ! Ces fichus Gryffondor n'avaient pas le monopole du courage après tout !

Drago se leva de sa chaise et invita Susan à le suivre pour une balade dans le jardin. Ayant sorti Ryan Potter de ses pensées, il avait une personne autrement plus charmante sur qui porter toute son attention.


Severus passait une soirée des plus exécrables. Il détestait les événements de ce genre, où les élèves étaient encore plus difficiles à contrôler que d'ordinaire. Le professeur avait déjà confisqué plusieurs bouteilles de Whisky pur feu et de différents alcools moldus que des élèves de sixième et septième année avaient fait entrer en douce dans l'école spécialement pour l'occasion. Combien de fois avait-il répété à Albus que Rusard était une véritable passoire en matière de contrôles ! Le maître des potions ne proposait pas de renvoyer le concierge mais il n'aurait pas été de trop d'avoir une personne compétente pour s'occuper de la sécurité. Avec toute la bonne volonté du monde, les enseignants ne pouvaient pas s'en charger efficacement au vu de leur charge de travail.

La discussion qu'il venait d'avoir avec Igor Karkaroff n'avait guère amélioré son humeur. Le directeur de Durmstrang était un lâche de la pire espèce mais Severus ne pouvait pas ignorer que la marque des ténèbres sur son bras devenait de plus en plus sombre et de plus en plus nette, pour la première fois depuis la chute du Seigneur des ténèbres.

Au moins, l'avantage de patrouiller dans les couloirs et dans le parc résidait dans la possibilité de rester à distance de la grande salle et du bruit infernal qui s'en échappait. Le directeur de la maison Serpentard s'apprêtait à rappeler à l'ordre deux élèves qui étaient en train de s'embrasser au clair de lune lorsqu'il reconnût les cheveux blonds de Drago. Les dernières semaines avaient été difficiles pour le jeune Malefoy, avec le procès de son père et les conséquences sur ses rapports avec les autres Serpentard. Pour cette fois et seulement cette fois, il décida de fermer les yeux.

Tournant les talons, il eut le temps de faire quelques pas avant de voir émerger une silhouette, qui s'était visiblement tenue derrière un pilier. Il s'agissait d'une femme dont les longs cheveux blonds étaient tressés et coiffés telle une couronne autour de sa tête. Sa robe claire apparaissait comme argentée sous les rayons lunaires, allant de pair avec la parure en diamant qu'elle portait. Son visage aux traits fins était d'une grande beauté, accentuée par le sourire amusé qu'elle lui adressait.

- Bonsoir Severus, je vois que tu es d'humeur magnanime ce soir. D'ordinaire, tu lui aurais assigné une retenue.

- Bonsoir Narcissa, répondit-il avec l'ombre d'un rictus amusé. Attribuons plutôt ça au favoritisme que je suis censé pratiquer en permanence envers mes serpents.

Il était vrai que Severus réprimandait rarement des punitions à ses Serpentard en public. Cela ne signifiait pas qu'il ne leur en attribuait pas du tout. La règle des Serpentard voulait que les conflits internes demeurent aux donjons. Le professeur Rogue appliquait aussi cette règle aux retenues et aux retraits de points qu'il infligeait aux élèves de sa maison. De cette façon, il préservait la fierté de ses Serpentard en public et pouvait tirer au clair les raisons des égarements de ces derniers en plus petit comité. Cela faisait longtemps qu'il recommandait à Albus que les punitions des élèves soient décidées après un entretien individuel plutôt qu'à chaud mais jusqu'ici, il n'avait obtenu la liberté d'appliquer ce principe qu'aux élèves placés sous sa responsabilité.

- Je t'en suis quand même reconnaissante, reprit-elle après lui avoir pris le bras. Puis-je t'accompagner pendant ta ronde ?

- Je ne suis pas du genre à refuser d'être en bonne compagnie, Merlin sait que les occasions sont rares à Poudlard, rétorqua le maître des potions tout en s'interrogeant sur les raisons de la venue de la mère de Drago à Poudlard.

- Je fais partie du conseil d'administration de l'école désormais, lui expliqua-t-elle, comme si elle avait lu dans ses pensées. J'ai décidé de profiter de ce poste pour voir comment s'épanouissait Drago. Il m'avait parlé des amitiés qu'il avait noué avec certains Gryffondor et Serdaigle mais j'ai été surprise qu'il se soit aussi bien intégré auprès d'eux. C'est dû à Harry Potter, n'est-ce pas ?

- C'est exact, confirma Severus en hochant la tête. L'autre fils de Lily a beaucoup changé depuis le début de l'année, sans doute de par ses interactions avec les gobelins. Il a réussi à faire graviter autour de lui des élèves de toutes les maisons, principalement proches de son âge mais aussi certains plus âgés comme le fils Diggory. J'ai surveillé cette situation de plus près quand Drago s'est mêlé à leur groupe mais leurs interactions sont plutôt positives, voire même fructueuses puisque ton fils s'est amélioré dans certaines matières à leur contact, comme la botanique.

- Je te remercie de garder un œil sur lui, s'exclama Narcissa avec un sourire plus doux.

- Je veille sur tous mes élèves, répliqua Severus en secouant la tête. Je suis bien placé pour savoir qu'un fils ne devrait pas souffrir des égarements de son père, surtout lorsqu'il fait de son mieux pour ne pas les répéter, compléta-t-il avec une once de mélancolie.

- À l'exception peut-être de Ryan Potter ? Rebondit Narcissa sur un ton plus léger, teint d'une pointe d'amusement.

- Celui-là fait tout son possible pour marcher dans les traces de son père… rétorqua Rogue sur un ton narquois avant de nuancer un peu son propos. Peut-être est-il un peu moins tête brûlée et égocentré depuis qu'il participe au tournoi des trois sorciers… mais j'attribue aussi ce changement à l'influence de son frère. Nous verrons s'il poursuit dans cette voie ou si la célébrité lui montera de nouveau à la tête.

- Allons, assez parlé du Survivant. Tu m'avais vanté avoir de tes bons vins des elfes dans ta cave, peut-être aurais-tu une bouteille dans tes appartements que nous pourrions ouvrir ? J'ai un peu passé l'âge de la bièraubeurre, remarqua l'ancienne Serpentard avec un sourire.

- Il doit bien m'en rester une ou deux, répondit Severus en haussant un sourcil. Comme je te le disais, je reçois rarement la visite de personnes de qualité… Soit, allons donc boire un verre et oublier quelques instants ces jeunes crétins ivres d'insouciance auxquels je dois enseigner un art que la plupart d'entre eux ne maîtriseront jamais.

Le visage de Severus affichait ce qui s'apparentait à un sourire pour le sourcilleux maître des potions tandis qu'il se dirigeait vers l'intérieur avec Narcissa. Eût-il continué sa ronde encore quelques mètres, il aurait sans doute aperçu, affalé sur un banc, la silhouette d'un adolescent dont le front était marqué par une cicatrice en forme d'éclair.


Kathleen avait attendu qu'Harry termine sa danse avec Luna avant de se diriger vers lui. Elle savait qu'il lui réserverait sans doute une danse mais elle ne voulait plus attendre. Cela faisait des semaines qu'elle souhaitait lui parler mais le moment ne semblait jamais propice, soit parce qu'ils se trouvaient avec leurs amis respectifs, soit entre deux cours. Parfois, elle avait même essayé de lui emboîter le pas lorsqu'il quittait la grande salle après dîner mais une fois arrivée dans le couloir, Harry avait mystérieusement disparu. Elle avait été rassurée lorsque son ami lui avait dit qu'il ne lui en voulait pas pour la façon dont son père avait placé son nom dans la coupe de feu sans son accord. Pour autant, elle ne comprenait pas pourquoi il la fuyait de la sorte alors qu'il semblait si proche de Remus et de Rose. Elle avait besoin de comprendre et le temps était venu pour elle d'obtenir des réponses.

Harry n'essaya pas de s'esquiver cette fois-ci. Le Gryffondor parcourut une partie du chemin pour la rejoindre tandis que les Bizarr'Sisters entamaient les premières notes d'une nouvelle chanson, plus douce.

This is your final chance

To hold the one you love

You know you've waited long enough

Kate rougit malgré elle, tant à cause des paroles que du fait qu'Harry venait de poser ses mains sur sa taille. Contrairement à la finale de la Coupe du monde de Quidditch, il ne s'agissait pas seulement de son comportement qui avait changé. Harry était aussi différent physiquement, moins flottant dans sa robe de sorcier, un peu plus grand et son visage n'était plus émacié. Il était en meilleure forme qu'elle ne l'avait jamais vu et ce constat lui rappela les éléments relatés au sujet des époux Dursley pendant le procès. L'oncle et la tante d'Harry ne le nourrissaient visiblement pas à sa faim, ce qui expliquait peut-être pourquoi il mangeait si vite à Poudlard, de peur qu'on lui retire sa nourriture mais aussi si peu, tant son estomac y était peu habitué. Elle ne s'en sentit que plus coupable de n'avoir rien fait pour l'aider à leur échapper.

C'était triste à dire mais après avoir si longtemps voulu lui parler, elle ne trouvait désormais plus les mots. Le regard émeraude de l'élève de quatrième année la désarmait totalement. Elle voulait s'excuser à nouveau, elle voulait crier qu'il lui manquait et à quel point elle avait eu peur pour lui lorsqu'elle l'avait vu seul dans l'arène face au dragon. La jeune Black sentait les larmes lui monter aux yeux mais sa gorge restait sèche.

- Suis-je si piètre danseur pour te faire ainsi pleurer ? Lui demanda-t-il sur un ton léger, démenti par la lueur triste dans ses yeux.

- Non, pas du tout. Ce n'est pas ça du tout. Je suis désolée, j'avais tellement de choses à te dire…

- Et maintenant, les mots te font défaut, n'est-ce pas ? Conclut-il en secouant lentement la tête.

- Je ne sais pas pourquoi c'est si difficile, on arrivait à parler si facilement avant, confessa-t-elle d'un air dérouté.

- C'est parce que je ne suis plus le même. D'une certaine manière, le Harry que tu as connu est mort l'été dernier. Je t'ai dit que les choses ne pourraient pas redevenir comme avant.

And make your final move

Don't be scared, she wants you to

Yeah, it's hard, you must be brave

Don't let this moment slip away

Kate sentit son cœur se serrer. Elle avait tellement espéré qu'il ait juste besoin de temps et qu'ensuite les choses redeviendraient comme avant. Son meilleur ami lui manquait terriblement, elle avait besoin de lui. Ces derniers mois à Poudlard avaient été horribles sans Harry pour se confier, sans Harry pour discuter. Elle avait des amis dans sa promotion mais ce n'était pas pareil. Harry la comprenait, il avait toujours été là pour elle… mais l'inverse n'était pas vrai. Elle avait conscience d'avoir failli l'été dernier et elle s'en voulait encore, autant de lui avoir fait du mal que de l'avoir éloigné, elle aurait dû faire preuve de davantage de discernement. Malheureusement, elle ne pouvait pas changer le passé, tout ce qu'elle pouvait faire, c'était d'essayer d'aller de l'avant.

- Mais tu n'es pas mort, tu es bien là, dit-elle en prenant ses mains dans les siennes, tu es…

Elle stoppa net lorsque son regard se posa sur les mains d'Harry et en particulier sur ses poignets. Ils portaient tous deux de fines cicatrices certainement laissées par des traces de lacérations. Ce n'était pas le genre de marque qui pouvait arriver par accident. Harry avait tenté de se suicider, il n'y avait pas d'autre explication.

- Oh Harry, je suis désolée…

- Je sais que tu es désolée, Kathleen mais cela ne suffit pas. Si cela peut te consoler, tu n'es pas la seule responsable de ce geste, que je regrette aujourd'hui.

- Je comprends que tu m'en veuilles, Harry mais je pensais que les choses pourraient s'arranger. Dis-moi ce que je dois faire pour que tu me pardonnes !

- Non, tu ne comprends pas, reprit-il d'une voix dénuée d'animosité. Je t'en ai voulu, je t'en ai même beaucoup voulu mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Je ne te souhaite aucun mal, Kate. Seulement, je ne pourrai jamais être aussi proche de toi que je l'ai été par le passé. J'en suis tout bonnement incapable. J'ai tiré un trait sur ce Harry-là et, malheureusement, sur notre amitié aussi.

Kathleen ne pouvait pas en entendre davantage. Elle comprenait d'une certaine manière mais cela lui faisait mal, tellement mal qu'elle n'arrivait plus à retenir les larmes qui coulaient librement sur ses genoux. La Gryffondor quitta la piste de dance en essayant de cacher son visage, fuyant aussi loin que possible. Une fois à l'extérieur, elle courut, aussi vite qu'elle le pouvait, ôtant ses chaussures qui la gênaient, déchirant sa robe qui la ralentissait, jusqu'à être arrivée au bord du lac. Là, avec la lune pour seul témoin, elle hurla à pleins poumons pour essayer de faire sortir cette peine et cette impuissance qui la rongeaient de l'intérieur.


Harry aurait dû ressentir une forme de satisfaction à l'idée d'avoir dit ses quatre vérités à Kathleen Black et d'avoir sans doute réussi à la repousser d'une façon qui allait lui assurer une certaine tranquillité pour longtemps. Pourtant, tout ce qu'il ressentait, c'était une forme de mépris et de dégoût envers lui-même. Ce n'était pas lui qui avait souffert de l'attitude de la Gryffondor, même s'il avait vu en rêve certains souvenirs de son prédécesseur et lu ce qu'il avait écrit dans son journal intime. D'une certaine façon, il ressentait sa situation comme celle d'un imposteur et ce sentiment était d'autant plus fort dans cet univers où sa vie était si différente de celle qu'il avait vécue.

Les paroles de Fleur l'avaient davantage affecté qu'il ne l'aurait cru. L'élève de Beauxbâtons était d'une franchise presque brutale mais c'était toujours quelque chose qu'il avait aimé chez elle. Il était plus à l'aise en sa compagnie, trop peut-être. Elle lui avait fait baisser sa garde pendant leur danse, au point que le sorcier en avait certainement trop dit. Elle avait déjà appris par Ollivander qu'il était un voyageur inter-dimensionnel mais il n'aurait sans doute pas dû lui parler de sa première existence. La dernière chose qu'il voulait, c'était de la faire pleurer. Il n'avait jamais aimé la voir pleurer.

Ayant quitté la grande salle, le jeune Potter gravit les marches des escaliers de Poudlard jusqu'à arriver au septième étage. Il s'apprêtait à ouvrir la porte de la salle sur demande lorsqu'il remarqua une haute silhouette qui se tenait non loin de lui. Dégainant sa baguette par réflexe, il songea qu'il devait vraiment être perdu dans ses pensées pour ne pas avoir remarqué qu'il était suivi.

À sa grande surprise, l'individu en question s'avéra être son grand-père.

- Charlus ?

- Je dois dire que je ne m'attendais pas à ce que tu fasses pleurer plusieurs de tes cavalières, Harry. J'imagine que je vais avoir quelques leçons à t'apprendre sur la meilleure façon de se comporter avec la gent féminine, s'exclama le patriarche Potter avec une pointe d'humour.

Harry laissa échapper un éclat de rire malgré lui, bientôt suivi par son grand-père. C'était sans doute un rire nerveux mais les paroles de Charlus l'avaient quelque peu détendu. Elles n'avaient cependant pas assouvi sa curiosité.

- Que faites-vous ici ?

- Eh bien, figure-toi que ton frère semblait curieux au sujet de ta cavalière. Je me suis permis de l'arrêter avant qu'il ne puisse la suivre à l'intérieur de cette mystérieuse pièce dont je n'avais pas souvenir. Il dort paisiblement dans le parc, je pense qu'il ne se réveillera pas avant une heure ou deux, avec des souvenirs un peu flous.

- Je vous remercie, je vous suis redevable.

- Oh, ça je le sais, mon garçon ! D'ailleurs, tu m'avais également promis de me présenter ta cavalière ce soir. Pourquoi pas maintenant ? À moins bien sûr que tu ne souhaites pas non plus que je voie ce qu'il y a derrière cette porte ? S'enquit son grand-père d'un ton faussement innocent.

C'était un test voire un piège, habilement tendu. Si Harry refusait sa proposition, la fragile relation de confiance qu'ils avaient commencé à nouer s'en trouverait très fortement affectée voire carrément réduite à néant. En revanche, s'il acceptait de le laisser entrer, il devrait lui expliquer un certain nombre de secrets qu'il aurait préféré garder pour lui, le temps de le connaître mieux. Quoi qu'il arrive, il devait prendre sa décision maintenant et elle aurait des conséquences quel que soit son choix.

- Vous pouvez entrer mais je vous demande de jurer de garder le secret sur ce que vous verrez à l'intérieur. Certaines personnes pourraient être mises en danger par ce que vous allez voir, moi y compris.

- Je te remercie pour ta confiance, Harry, répondit Charlus d'un ton plus sérieux.

Harry prit une profonde inspiration avant d'ouvrir la porte. Il avait l'impression que la situation échappait chaque instant un peu plus à son contrôle, ce qui le paniquait et l'exaltait à la fois. En dépit de sa nature prudente et précautionneuse, il avait également d'autres instincts avec lesquels il devait composer. Une partie de lui aimait la confrontation, que ce soit sur le plan psychologique comme il l'avait fait avec les époux Potter de ce monde ou sur le plan physique. Heureusement, il n'aimait pas tuer mais l'exaltation d'un combat et l'adrénaline qui circulait librement dans ses veines avaient quelque chose de grisant. Quand il s'en était ouvert à Kurogane par le passé, le ninja lui avait répondu qu'il était simplement devenu un guerrier et que c'était quelque chose de normal, tant qu'il ne perdait pas de vue ce pourquoi il se battait.

Hélas, c'était un tout autre genre de défi qui l'attendait dans la salle sur demande.


Fleur avait quitté la grande salle après sa danse avec Harry. L'élève de Beauxbâtons avait éprouvé le besoin de prendre l'air mais aussi de cacher les larmes qui continuaient de couler le long de ses joues, tant elle était bouleversée.

Victoire et Louis.

La seule trace de son intérêt envers ces prénoms figurait dans les pages de son journal intime, rangé sous clé dans sa chambre, à plus d'un millier de kilomètres d'ici, de l'autre côté de la Manche. Jamais elle n'en avait à quiconque, pas même à sa mère avec qui elle partageait une grande complicité. La jeune Delacour avait quatorze ans la première fois qu'elle les avait couchés sur le papier comme les deux prénoms incontournables qu'elle aimerait donner à ses enfants, si elle venait à avoir un jour une fille et un garçon.

Elle aurait eu envie de croire que le Britannique mentait, qu'il était tout bonnement impossible pour l'adolescent de quatorze ans de l'avoir connue par le passé, et pourtant le faisceau d'indices qu'elle avait récoltés lui indiquait le contraire.

Il y avait eu le fabricant de baguettes, monsieur Ollivander, qui avait parlé d'Harry comme d'un voyageur. Lorsqu'elle avait bluffé Harry à ce sujet, l'élève de Poudlard avait parlé de « voyage inter-dimensionnel » et évoqué les « réalités » qu'il aurait visitées. S'il s'agissait de mensonges, pourquoi lui avoir demandé de garder le secret ?

Ce soir, elle avait été déterminée à en savoir plus, sur sa vie, sur ses « voyages » mais là où elle s'était attendue à découvrir des choses merveilleuses, le tableau qu'il avait peint s'avérait d'une toute autre nature. L'émotion avait été tangible dans la voix du Gryffondor lorsqu'il lui avait parlé de cet elfe de maison qu'il avait croisé récemment et qui était mort pour lui dans un autre monde.

Plus encore, elle avait été frappée par les révélations qui la concernaient directement. Ses yeux ne mentaient pas lorsqu'il lui avait confiée l'avoir déjà connue dans plusieurs de ces réalités. L'affection et l'admiration étaient palpables dans sa voix lorsqu'il l'avait décrite, il l'avait regardée comme si elle était la personne la plus précieuse au monde. Fleur avait souvent vu des hommes et des garçons la convoiter de regard mais les yeux d'Harry étaient différents, ce n'était pas simplement du désir ou de l'admiration aveugle. Il la regardait comme s'il la connaissait intimement et la chérissait.

Si Victoire et Louis étaient les noms de ses deux enfants, cela signifiait que la Fleur qu'il avait connue dans son monde originel avait été son épouse… et qu'elle était morte assassinée. La voix du Gryffondor avait été si rauque, ses yeux verts si expressifs, elle ne pouvait pas imaginer qu'il puisse s'agir d'un mensonge. Son baiser sur sa joue était tendre mais les prénoms lui avaient fendu le cœur. Elle n'avait pas vécu cette vie mais l'espace d'un instant, une émotion irrépressible l'avait saisie à la gorge et l'avait fait pleurer. En cet instant encore, elle luttait de toutes ses forces pour garder le contrôle d'elle-même.

La jeune Delacour savait qu'elle devait mettre de l'ordre dans ses pensées. Sa grand-mère lui avait parlé des instincts particuliers que possédaient les Vélanes et leurs descendantes, distincts de l'attraction qu'elle susciterait chez les membres du sexe opposé. Elle lui avait dit qu'elle pourrait sentir certaines choses et qu'elle devrait se fier à cet instinct pour choisir la personne qui partagerait sa vie.

Harry n'était pas un sorcier comme les autres. En quelques mots, il lui avait peint un tableau bien sombre de sa première vie et elle n'osait imaginer ce qu'il avait dû vivre au cours de son « odyssée », comme il l'avait appelée. Si elle choisissait de se rapprocher davantage de lui, la Française savait déjà que cela aurait des conséquences sur sa famille, qui allaient bien au-delà des conflits et des mages noirs. Si elle s'attachait pour de bon à lui, Fleur devrait peut-être laisser derrière elle tous ceux auxquels elle tenait, un choix que jamais elle n'aurait envisagé de faire.

Et pourtant, elle le contemplait sérieusement aujourd'hui. C'était de la folie, purement et simplement mais son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et elle savait, sans pouvoir l'expliquer, qu'il était le bon. Prenant sa baguette en main, elle caressa délicatement le bois de rose en pendant au cheveu de sa grand-mère qui en formait le cœur.

La Française chassa les larmes de ses joues, désormais redevenue maîtresse d'elle-même. Elle leva ses yeux bleus vers le ciel, contemplant l'astre lunaire qui dominait la voûte céleste. Puis elle entonna une formule que lui avait enseignée sa mère, pour la guider vers une chose ou une personne qu'elle voulait fortement trouver. Ce n'était pas un sort facile à maîtriser, ni très fiable parce qu'à l'instar d'un sortilège du Patronus, il était basé sur la puissance des émotions.

Le sortilège fonctionna parfaitement cette nuit-là, le bout de sa baguette lui indiquant la direction du château.


Ses années à Poudlard remontant à bien des décennies, Charlus ne s'était pas attendu à grand-chose en pénétrant dans cette pièce qui lui était parfaitement inconnue. Le patriarche Potter s'était attendu à se retrouver soit dans une salle de classe poussiéreuse soit dans des appartements de professeur laissés à l'abandon. A la place, il se surprit à contempler une salle aussi grande qu'une cathédrale mais ce n'était pas là ce qu'il y avait de plus étrange.

Au centre de la pièce trônait une cage à oiseau suffisamment grande pour accueillir sans difficulté la douzaine d'Abraxans que la délégation de Beauxbâtons avait ramenée avec elle. Pour autant, ce n'était pas des chevaux ailés géants qui se trouvaient à l'intérieur mais un lit dans lequel reposait une jeune femme visiblement malade. La cavalière de son petit-fils se trouvait également dans la cage, assise à son chevet.

- Qui c'est, celui-là ? Demanda une voix bourrue avec un accent étrange.

Charlus reporta son attention sur les autres occupants de la pièce, qu'il n'avait pas immédiatement remarqués. Assis autour d'une table ronde, il s'agissait de deux hommes et d'un adolescent. Tous trois quittèrent leurs sièges pour se porter à leur rencontre.

Hormis leur grande taille, les deux hommes n'auraient pas pu être plus différents. Le premier était tout de noir vêtu, avec des cheveux ébène et des yeux d'une couleur sombre qui lui apparurent comme rougeâtres à la lueur des torches. Doté d'une certaine musculature, il portait au côté ce qui ressemblait à un sabre japonais, s'il en croyait sa forme légèrement courbée et la nature de sa poignée. C'était cet homme là qui s'était adressé à eux d'un ton brusque.

- Bonjour à tous et bienvenue à Poudlard, les salua Harry avec un sourire. Je vous présent mon grand-père, ici, Charlus Potter. Charlus, le grand gaillard qui vient de s'exprimer s'appelle Kurogane, c'est un grand guerrier dans son pays d'origine.

- 'lut, l'ancêtre, répondit le dénommé Kurogane d'un air méfiant.

- A sa droite, voici Fye D. Flowright. C'est un puissant magicien, le plus puissant de sa contrée d'origine d'ailleurs.

Le dénommé Fye était le deuxième homme. Vêtu d'un pantalon noir et d'une tunique d'une blancheur immaculée, le magicien possédait des cheveux blonds en bataille et des yeux bleu clair. Son visage aux traits agréables affichait un sourire des plus aimables mais son regard était aussi réservé que celui du guerrier.

- Enchanté de faire votre connaissance, monsieur Potter, déclara Fye d'un ton affable. Harry me fait trop d'honneur, il est sans doute le magicien le plus aguerri dans cette pièce…

- Et enfin, le coupa Harry avec un regard appuyé, je vous présente Shaolan. C'est un adepte de la magie orientale, son clan est d'ailleurs très réputé pour sa maîtrise élémentaire en Asie.

Vêtu d'un ensemble blanc orné de liserés verts, l'adolescent en question ne semblait guère être âgé de plus de quatorze ou quinze ans. Plus petit que Fye et Kurogane, il avait des cheveux bruns et des yeux marrons. À l'instar d'Harry, son regard semblait appartenir à quelqu'un de plus vieux.

- C'est un plaisir de vous rencontrer, monsieur Potter, s'exclama l'adolescent avec un sourire poli.

- Tout le plaisir est pour moi ! Répondit Charlus avec un enthousiasme non feint. Je ne m'attendais pas à rencontrer tant d'amis de mon petit-fils ce soir.

- C'était sans doute inéluctable, rétorqua Harry avec un sourire amusé.

Pour une raison qui échappait à Charlus, ces derniers mots suscitèrent des réactions tantôt amusées, tantôt exaspérées de la part de ses trois amis. Il supposa qu'il s'agissait d'une allusion à quelque chose qu'ils avaient vécu ensemble.

- Qui est cette jeune femme ? Demanda le patriarche en indiquant la personne alitée du regard.

- C'est la raison de notre présence ici, expliqua Shaolan d'un air sérieux. Ame Warashi pense qu'Harry est le seul à pouvoir la sauver.

- Et pourquoi ça ? Il n'est pas médicomage, que je sache, s'étonna Charlus en tournant la tête vers l'intéressé.

- Un médicomage ne pourrait sans doute rien pour elle, répondit Harry avant d'ôter sa robe de sorcier vert bouteille, qu'il posa soigneusement sur l'une des chaises avant de retrousser les manches de sa chemise blanche.

Sans surprise, Harry portait un pantalon de la même couleur vert bouteille ainsi qu'un gilet boutonné par-dessus sa chemise blanche. Par contre, Charlus regarda avec intérêt le holster sophistiqué qui était accroché à son avant-bras droit, ainsi que la courte dague accrochée par son fourreau au dos de sa ceinture.

- Mokona ?

Un étrange animal jaillit de la cage tel un ballon de volley. La boule de poils blancs ne ressemblait à aucun animal magique que Charlus ait vu au cours de ses voyages. Par contre, il le reconnut comme la créature qu'Harry avait prise avec lui pour son épreuve face au dragon, c'était lui qui avait fourni le parapluie ensorcelé, si sa mémoire ne lui faisait pas défaut.

- Mokona est là, Harry !

- J'aimerais que tu établisses une liaison avec Watanuki.

A sa grande surprise, le rubis qui ornait le front de la créature s'illumina avant d'émettre un rayon lumineux, qui projeta une image telle qu'il en existait au cinéma moldu. Toutefois, il ne semblait pas s'agir d'un enregistrement mais d'une liaison en temps réel, comme les moldus savaient le faire avec leurs écrans.

- Bonsoir Harry, déclara un homme via la projection.

L'individu frappa Charlus de par sa ressemblance avec le célèbre mage asiatique Clow Reed. Il y avait bien sûr quelque chose de similaire dans la somptueuse tunique de coupe chinoise mais c'était surtout son visage qui lui ressemblait. Ses cheveux noirs eussent-ils été plus longs, la ressemblance aurait été plus forte encore.

- Bonsoir Kimihiro, répondit Harry avec un sourire triste. Je vais avoir besoin de ton aide.

- La petite fée de la pluie a déjà payé sa contrepartie, de même que les Karasu Tengu. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la Zashiki Warashi mais je ne sais pas si cela suffira.

- Garde son esprit aussi longtemps que possible avec toi dans le monde des rêves. Ni son âme, ni son corps ne vont apprécier ce que je vais tenter mais si elle résiste consciemment, je n'ai aucune chance de réussir.

- Bonne chance, Harry.

- Toi aussi, Kimihiro.

Le regard du dénommé Kimihiro se posa un instant sur Charlus, qui eut la surprise de se voir adresser un sourire amical de l'intéressé avant que la liaison ne soit rompue.

- Est-il apparenté à Clow Reed ? Demanda Charlus, dont la curiosité était palpable.

- Oui, une lointaine parenté mais c'est un sujet pour une autre fois, éluda Harry avec un sourire d'excuse.

Sur ces mots, son petit-fils se rendit sans plus attendre auprès de la jeune femme. Pourquoi diable Charlus avait-il l'impression qu'il rentrait dans une cage aux lions ?


Harry ne se sentait pas aussi confiant qu'il y paraissait lorsqu'il entra dans la cage. Le genre de magie qu'il allait tenter ce soir était extrêmement volatile. D'un geste de sa baguette, il entama le tracé d'un cercle magique élaboré tout autour du lit où était allongée la Zashiki Warashi.

Ses longs cheveux noirs contrastaient avec sa peau pâle et avec son kimono en soie de couleur lilas. Ses paupières étaient closes et sa respiration semblait régulière. Assise à ses côtés, la petite fée de la pluie semblait agitée.

- Ame Warashi, je vais avoir besoin que tu quittes la cage, s'il te plaît.

- N'y a-t-il rien que je puisse faire pour t'aider ? Demanda-t-elle, son ton trahissant son inquiétude pour son amie.

- Non, tu risquerais d'être prise dans le rituel et la dernière chose dont j'ai besoin, c'est d'une complication. Tes pouvoirs sont trop puissants pour ne pas avoir d'influence sur le processus.

- Je comprends, j'y vais, concéda-t-elle avant de quitter sa chaise.

En passant près de lui, elle posa sa main sur son avant-bras, dans un geste à la fois de sollicitude et de remerciement. Lorsqu'elle quitta la cage, elle en referma la porte.

Le Gryffondor pouvait désormais se concentrer pleinement à sa tâche. S'installant sur la chaise laissée vacante par sa cavalière, Harry prit les mains de la Zashiki Warashi dans les siennes et ferma les yeux. Il n'existait pas d'incantation toute faite pour ce qu'il allait faire et personne n'en trouverait trace, à part peut-être dans d'obscurs grimoires. C'était une magie taboue pour sa dangerosité et à part sa mère et quelques mages noirs, peu en avaient fait usage pendant l'époque moderne, à sa connaissance.

La magie de l'âme était à double tranchant puisque celui qui y avait recourt mettait sa propre âme dans la balance, pour reprendre l'image du rite vers l'autre monde de l'ancienne Egypte. La réalité était beaucoup plus complexe mais Harry avait un avantage, il avait été un horcruxe et après avoir été longtemps une plaie sans nom, le morceau d'âme laissé par Voldemort lui avait finalement été bénéfique lorsque Harry avait appris comment le briser au point de lui faire perdre son identité.

Ainsi, ce qui restait du morceau d'âme de Tom Jédusor représentait une sorte de pare-feu pour Harry lorsqu'il « touchait » l'âme d'autrui, diminuant les risques auxquels il exposait sa propre âme.

La procédure qu'il allait tenter aujourd'hui serait d'autant plus compliquée que la personne sur qui il allait la tenter n'était pas humaine. La Zashiki Warashi était, à l'instar de la petite fée de la pluie, un esprit de la nature, qui souffrait de la pollution humaine. Il n'existait à sa conséquence aucun remède pour la faire revenir à son état originel. En revanche, il avait peut-être une solution pour arrêter le processus de transformation en shuka.

Ce n'était pas un savoir répandu de nos jours mais les premiers sorciers occidentaux auraient été issus d'unions entre des humains ordinaires, ceux qu'on appelait communément des moldus, et des esprits ayant forme humaine. Après plusieurs générations, lorsque leur descendance n'aurait plus été en mesure de vivre dans le monde des esprits, ils s'étaient résignés à vivre dans le monde des humains mais en apportant avec eux leur magie.

Il n'avait pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que le cercle magique s'était mis à luire au contact de sa magie. Il ressentait l'âme de la Zashiki Warashi, en proie à ces ténèbres qui allaient contre sa nature même. Cet être spirituel n'était tout simplement pas né pour être ainsi souillé et il ne pouvait pas retirer cette « noirceur ». En revanche, il pouvait la transformer.

Faisant preuve d'une infinie patience, il usa de sa magie pour peser d'un côté l'âme pure de l'esprit et de l'autre la souillure qui l'avait assaillie. L'aspect le plus difficile de cet exercice consistait à modifier la nature même des deux entités, qui étaient à l'heure actuelle aussi compatibles que l'eau et l'huile. Tout l'enjeu du processus consistait à apporter de légères altérations à l'âme et de profondes transformations au « mal » dont elle souffrait, de sorte à parvenir à les mélanger sans perdre ce qui faisait la personnalité de la Zashiki Warashi. C'était là que Kimihiro entrait en scène.

La Zashiki Warashi éprouvait des sentiments positifs très forts à l'égard du propriétaire de la boutique. Se trouver en sa compagnie, même en rêve, garantissait non seulement à Harry qu'elle ne résisterait pas consciemment au processus mais aussi que son âme garderait au maximum sa « forme », dans le sens des souvenirs, des sentiments, des traits de caractère qui faisaient d'elle la personne qu'elle était. Bien sûr, elle s'en trouverait altérée d'une manière ou d'une autre mais on ne faisait pas d'omelette sans casser des œufs.

Harry n'avait plus la notion du temps. Les yeux fermés, il s'était complètement coupé du monde extérieur pour se concentrer sur sa tâche. La moindre seconde d'inattention et la magie qu'il manipulait pourrait échapper à tout contrôle. Voldemort en avait fait la désagréable expérience dans la plupart des réalités où il avait créé un « Survivant ». Après l'avoir tant de fois mutilée, son âme n'avait pas été en mesure de résister aux barrières mises en place par Lily Potter de là où il venait. Dans ce monde-ci, il semblait que ce fut Doréa Potter qui en ait fait usage mais il n'en avait aucune preuve. C'était l'une des questions qu'il comptait poser à son grand-père.

La fatigue commençait à le gagner mais il tint bon. La souillure avait presque complètement disparu, désormais dissoute dans l'âme de la Zashiki Warashi. Lorsqu'il fut certain d'avoir terminé, le sorcier retira progressivement sa magie et laissa sa propre âme se détacher du contact établi avec l'autre.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il eut la surprise de se trouver non pas dans la salle sur demande mais dans la boutique de Watanuki. Plus étonnant encore, il avait son apparence d'adulte. Clignant des yeux, Harry mit plusieurs secondes à réaliser ce qui s'était passé.

- Je suis dans le monde des rêves, c'est ça ?

- Oui, tu t'es endormi, probablement d'épuisement. J'ai pris la liberté de t'amener ici pour ne pas que tu sois en proie à tes cauchemars habituels.

- C'est gentil de ta part, répondit Harry d'un ton appréciateur avant de venir s'asseoir à ses côtés.

La Zashiki Warashi était là elle aussi mais allongée les yeux fermés, sa tête posée sur les genoux de Watanuki. Pouvait-on seulement dormir dans un rêve ?

- Elle est toujours avec nous, expliqua Kimihiro. Elle essaie juste de rassembler ses esprits.

- Je suis désolé, je n'avais pas d'autre solution.

- C'était la seule option… et la demande d'Ame Warashi. Nous avons tous payé pour faire de ce vœu une réalité. J'espère juste qu'elle parviendra à vivre avec.

Harry posa son regard sur son ami, conscient de l'affection qu'il portait à la Zashiki Warashi. Il avait conscient que celle-ci ne le pardonnerait peut-être pas. Même s'il l'avait sauvée, elle ne pourrait plus retourner dans le monde des esprits, ni y vivre avec la petite fée de la pluie. Désormais, la Zashiki Warashi n'était plus un esprit de la nature, elle était humaine… ou plus exactement, elle était devenue une sorcière.