XXXV. Le ventre de l'Europe (2)


Montagnes Prokletije, Royaume de Yougoslavie, 1934

Giacomo Bellini

La nécromancie était une des magies les moins pratiquées, tout panthéon confondu. Dieu merci d'ailleurs, nous avons déjà assez à faire avec les quelques Raspoutines qui hantent le continent. Dans la Maison de vie, il s'agissait d'une spécialité hautement surveillée, qu'on ne pouvait étudier qu'avec l'autorisation expresse du Chef Lecteur. Les quelques nécromanciens en activité juraient ensuite un serment de fidélité particulier, et travaillaient dans le plus grand secret. Généralement, on ignorait jusqu'à leur nom.

Bien sûr, chez les Grecs, rien de tout cela n'existait. Et manque de chance, nous traquions un demi-dieu.

« Comment se fait-il qu'il y en ait toujours autant, j'avais râlé. Ils meurent tout le temps, et pourtant il en reste toujours pour nous casser les boules.

– Un dieu Grec ne revêt pas en permanence sa forme complète, il existe toujours en six ou sept incarnations à la fois. Et ils sont vieux, oisifs et libidineux, m'avait éclairci Anna.

– Charmant. »

Nous devions remonter toute la chaine de montagnes, en quête d'indices. Je la laissai Anna prendre les devants, sachant bien qu'elle était experte en pistage. Du moins, meilleure que moi, ainsi qu'elle ne perdait pas une occasion de me le rappeler. Le gamin ne maitrisant pas la métamorphose, nous allions à pied, péniblement, ce que ma camarade ne cessait de lui reprocher. En même temps, il a ce qu'il voulait. Le travail de terrain lui-même n'était pas aussi palpitant qu'on pouvait le penser. Pour dix pour cents d'action, on avait quatre vingt dix autres passés à crapahuter, se creuser la tête, perdre une trace, faire fausse route, et en règle générale, marcher puis attendre.

L'entrainement commença dès le premier soir. Anna n'avait pas adressé un mot au gamin de toute la journée. Alors qu'épuisés par la longue marche, nous nous étions laissés tomber autour d'un feu allumé à ma va vite, elle me l'avait désigné et ordonné :

« Vois ce qu'il vaut.

– Maintenant ? j'avais râlé.

– Maintenant, elle acquiesça.

– Take up your khopesh kid. Et toi tu pourrais t'en charger !

– Je ne vais pas me salir les mains, elle avait ri. Et je suis bien meilleure que toi en escrime. »

C'était vrai. En vertu de la loi hiérarchique basée sur la force qui régissait tous les rapports du Per Ankh, je lui obéis. Le garçon avait une technique et une force moyenne. Je le désarmai en quelques gestes. Comme jeune apprenti, il s'en sortait plutôt bien. Comme soldat envoyé en mission sur un territoire ennemi, il était désastreux.

Dès lors, chaque jour à la nuit tombée, nous nous installions à flanc de montagne, et pendant qu'Anna lançai des sorts de défense, je mettais à bébé Kane la raclée de sa vie. Il prenait l'humiliation de bonne grâce. En fait, je m'étais attendu à un portrait craché de Jabari, mais Julius avait plus pris du côté maternel : les Mazrui étaient aimés de tout le Per Ankh pour leurs bonnes manières et leur légendaire jovialité. Lui ne se tenait plus depuis qu'il avait appris que nous traquions un demi-dieu Grec. Il prend ça comme un jeu, il ne comprend pas le danger que nous courrons. Moi aussi je prenais ça comme un jeu à vrai dire, mais j'avais l'expérience pour me le permettre.

Anna le constatait également et s'en inquiétait. Elle me demanda de renforcer l'entrainement, et ne s'adressait à lui en général, que pour lui reprocher des choses. Le gamin avait fini par s'en plaindre.

« Why do you even bother training me if you hate me this much?

– Because nuking Kanes is far less interesting if you are losers at everything, avait plaisanté Anna. »

Il avait rougi et refermé sa bouche. Cette soudaine timidité m'avait étonnée: le gamin n'avait pas sa langue dans sa poche. Il n'était pas vraiment timide non plus, plus un genre moulin à paroles insupportable.

« Il ne parle pas tant que ça, juste assez pour que toi, tu l'ouvres moins, avait relevé Anna. Plus bavard qu'un Bellini, on n'a pas encore trouvé. »

Nous en étions au quatrième jour de traque. A part de vagues relevés, de magie si ancienne qu'elle aurait pu dater d'il y a quelques siècles, nous n'avions rien trouvé. Comme tous les soirs, nous dinions chichement, de galettes et de viande séchée. Anna, ne mangeait pas, mais chantonnait auprès du feu en aiguisant son sabre.

« This is not Russian, isn't it? demanda Julius

– It's Yakut, elle lui dit.

– Aren't you Russian ? »

Elle rit : « I don't have a drop of Russian blood.

– But you come from Russia, well, from the Soviet Union, il corrigea.

– The Russians make up less than half of the empire's inhabitants, elle lui expliqua patiemment,. My family is Tatar, from the Kazan region, my mother was Sakha, Yakout as the Russians say. »

Il y eut un moment de silence.

« You don't know where Yakutia is, elle constata en soupirant.

- No idea, il répondit.

- Of course…

- Anna, nobody knows your country's geography. No one cares, especially the other magicians, haven't you got used to it ? "

Elle ne se mit pas vraiment en colère, mais eut un air dégouté. Elle dessina alors une patate dans la poussière.

« What's this?

- The map of the Russian Empire. »

Elle montra un vaste espace à l'Est :

« There, this whole part is Siberia. Around the Lena river before the Tchoukotka, this territory is Sakha, Yakutia if you prefer. It's as big as Europe.

- Why don't you have an independent Nome then?

– Oh, believe me, we asked. »

La plupart des autres magiciens pensaient que la création d'autres Nomes en Sibérie créerait juste un réseau de Nomes-marionnettes aux ordres des Menchikov et augmenterait par conséquent leur poids à l'assemblée des Nomes.

« We are just using relay antennas. This is also why the Eighteenth Nome is so big. He's not divided as he should be.

– Well, it's no wonder, you have a red Nome, the House is worried.

– Menshikovs are no Setians, they are priests of Ra, which means that they know much better than this crap, Anna renifla, exaspérée. However, we, the Assilmouratovs…

– You are Setians. Like the Bellini."

Il me désigna d'un geste accusateur, puis se ravisa, gêné. Anna se moqua de lui.

"Yes, of course, we still worship the gods of chaos secretly.

– Praised be the mighty lord Set, and King Baal, and khan Moukhatour-batour-ashkabra, all the mighty cheese demons, and their high lord Pastadisastroso, j'annonçai solenellement.

– Planning to launch a new cult, hey?

– You've got Setians in your family too, lui a soudain lancé Anna, once in a while.

– That's a lie!

– Oh, little Kane, did I just revealed a family secret. What about Nahum Kane then?

– Jabari's uncle?" j'ai demandé intéressé. "Yeah, what about him?

– I knew him well, elle continua. Met him in Cairo. A kind, quiet boy. He was an animal charmer, used to walk in the desert, to charm snakes and sand foxes. Start spending more and more time there. Soon it was revealed that the hieroglyphs he used turned to red, and that he could raise sandstorms. You know what happened next? "

Ses deux yeux noirs scintillaient malicieusement, le gamin était pétrifié. Anna était en train de lui foutre la peur de sa vie.

"Your grandfather, Julius Kane his name was, he hunted him down for days, with dogs, his own little brother. Then, when he caught him… " Elle souriait toujours cruellement. "He sacrificed him to the god Osiris.

– Julius Kane was an ass! No offense for his namesake.

– It's just a whole package of lies!

– So sure boy? Ask your father then, he was there, he watched. My in law, Mikhail, was there as well. It was part of a truce with the Menshikovs.

– I don't believe you."

Anna roula ses yeux.

"Soo delusional, she said. Setians exist in your bloodline, you just don't accept them. Where do you think the charmspeak gift comes from?"

Il se leva d'un bond et partit chercher du bois pour notre feu. Anna et moi pouvions bien sûr créer un feu sans combustible, mais elle insistait pour perturber le moins possible les lois naturelles. La magie est un art qui ne se gaspille pas… Gnagnagna… Encore des règles à la con des élémentalistes russes. A moins que ça ne lui vienne des chamans Yakoutes.

"Anna, really?"

Elle haussa les épaules.

"This kid is full of crap, someone should frighten him a bit. "

J'haussai les épaules, je n'étais pas non plus son garde du corps. Enfin si, dans un certain sens, si, mais contre nos ennemis, pas contre les piques d'Anna Yegorovna. J'avais été son élève quelque temps, à Weimar, bien avant la guerre, et je les avais moi-même subies. Mais ce temps était loin derrière nous, et nous parlions à présent d'égal à égal. Nos conversations portaient sur tous les sujets possibles, j'étais un grand bavard, et elle en connaissait un rayon sur pas mal de chose. Ce soir-là, je n'étais plus trop sûr de comment nous en étions arrivés à parler d'hôtes et de dieux, mais nous étions clairement en terrain miné par rapport aux règles du Per Ankh. Après, c'était Anna, ce n'était pas non plus la personne la plus à cheval sur ce genre de règles, et puis surtout, les questions que nous nous posions étaient moins de l'ordre de comment le faire, que de l'ordre du quelles merdes te tombent sur la gueule.

« Anna ? J'ai une question à la con. En supposant qu'on puisse héberger des dieux…

– Admettons…

– On récupère bien d'une façon ou d'une autre leur personnalité et leur tempérament, ou genre leur libido ?

– Dans le sens d'énergie vitale, oui. Tu veux en venir où ?

– Si on abrite un dieu à la sexualité désordonnée, disons Set ou Sekhmet, est-ce qu'on a envie de baiser tout le temps ?

– Je ne sais pas, se mit à rire Anna, je n'ai pas besoin d'être l'hôte d'un dieu pour avoir envie de baiser, crois-moi.

– C'est vrai, moi non plus d'ailleurs. Mais ça c'est facile, c'est parce que je suis en couple avec le plus beau cul du Per Ankh.

– N'importe quoi.

– Admet-le !

– D'accord, faisons une liste de cul alors.

– Quoi ?

– Le classement des plus beaux culs de la Maison de Vie. »

Nous nous tûmes car au même moment Julius repassa devant nous, et que ce genre de remarques ne concernait pas un gamin de quinze ans, quand bien même il ne comprenait pas le français. Il posa des branches et repartit.

« C'est un garçon vachement travailleur quand même, elle constata. Ils l'ont dressé à la baguette.

– Bon, on s'y met ?

– Commençons par les pires.

– Zacharia, j'ai dit aussitôt. Oh et Iskandar, bien sûr.

– Oh non, quelle horreur ! Tu es vraiment un cinglé.

– Comme on le dit, la vieillesse est un naufrage.

– En parlant de beaux gosses, Jabari Kane est quand même bien foutu.

– Ce n'était pas le goût d'Alma Kane à ce qu'il semble, » j'ai ajouté avec malice.

Anna rit à grands éclats. On était vraiment de crétins, mais en présence d'un Kane nos instincts de magicien nobles reprenaient le dessus. Michel et Alice auraient sans doute roulé leurs yeux, en nous traitant de sales aristocrates.

« Est-ce qu'on est des gens horribles ?

– Oh que oui ! Hannibal Friedwald ?

– Bof, pas mon gout.

– Tu es sûr ?

– Un blondinet à bouclettes et bras flasques ? Non merci.

– Ton truc c'est les bruns oui.

– A côté tu as Jabari, l'homme viril qui tue ses ennemis à mains nues. Le choix est vite fait. »

Anna commença à imiter le ton solennel de Jabari :

« Chez les Kane, chaque homme n'est qu'un élément au service d'un tout. Chez nous, on ne mange que quand on l'a mérité, quand on a accompli ses commandements avec humilité et glorifié sa famille !

– Mes enfants tuent des ours à mains nues depuis l'âge de huit ans, et chassent des magiciens du chaos dans les grandes steppes du Nord, j'ai surenchéri. Il faut bien cela pour se montrer digne de manier le khopesh du grand Narmer. »

Nous prîmes un instant pour laisser libre cours à notre hilarité. Les larmes aux yeux, je repris :

« Et dire que tu as fini avec Vladimir.

– Il a de beaux yeux.

– Oui, bien sûr, tu as regardé ses yeux d'abord, te fous pas de moi. »

Elle s'étira dans l'herbe en baillant.

« Tu ne peux pas comprendre.

– Qui commande à la maison ?

– Moi bien sûr, elle répliqua en roulant ses yeux agacés.

– Faites l'amour, pas la guerre. Si vous voulez les deux, mariez vous, je résumai.

– Pffff, t'es con. »

Le gamin fit un aller retour supplémentaire alors que j'étouffai un bâillement. Il m'était toujours très agréable de ne rien faire et regarder les autres travailler.

« Quelle blague cette famille… murmura Anna, perdue dans ses pensées. J'ai entendu dire qu'il y a un petit frère aussi ?

– Amos, j'ai fait avec un grand sourire.

– Quoi ?

– Il est beaucoup trop mignon. »

Elle me regarda d'un air étonné.

« L'autre jour j'étais au Caire, je lui expliquai. Je me suis retrouvé devant la salle de classe des gamins débutants en statuaire.

– Ils sont combien en tout ?

– Quatre seulement. Ultra mignons, tu sais, c'est l'âge où ils ont encore des bouilles d'enfants et des toutes petites mains. Ils modelaient des shabti en argile. Le prof m'a demandé de surveiller la classe un instant.

– Il a demandé ça ? A toi ?

– Tssk, du coup je m'approche de mini Kane, et juste pour le taquiner j'ai commencé à critiquer les proportions de sa girafe, et tout. Et là, il me l'a lancée à la figure, comme ça… et comme il avait déjà mis une couche de hiéroglyphes, elle s'est partiellement reformée sur moi.

– Il t'a dit quelque chose aussi ?

– Il a crié un truc de l'ordre de « la ferme, pourriture Bellini », enfin un truc qu'il a dû entendre à la maison. Ce gamin est sauvage. Beaucoup trop chou je te dis. »

Anna riait à pleine gorge.

« Il t'a balancé une demi girafe puante à la gueule et toi tu es sous le charme !

– Je veux l'adopter !

– What are you talking about ? nous interrompit Julius.

– Your failures at swordmanship, je lui rétorquai. Get your ass here, next lesson is now ! »

A notre grand soulagement, Je finis par sentir quelque chose, une infime vibration, quelque chose qui indiquait une légère perturbation dans l'équilire des forces. J'appelai Anna et elle me confirma mon impression :

« It's faint, but it's greek.

– How can you know? Demanda le gosse.

– It reaks of goddly power. We should follow it. »

Le shabti-ibis nous trouva alors que nous nous apprêtions, toujours suivant la piste, à franchir le col de Je détachais en hâte la lettre de sa patte.

« Michel and the Tirana Nome managed to locate the main entrance. They've also found a map at the Nome of th fortress' layout. »

Apparemment, nous nous dirigions tout droit vers une entrée secondaire. Le plan était que nous l'empruntions demain, et nous retrouvions au cœur de la citadelle, pour pincer notre homme des deux côtés. Simple et efficace.

« Comment se fait-il que l'Albanie ait eu ce plan en sa possession ?

– La forteresse en elle-même date de l'époque des guerres contre les Ottomans, m'expliqua Anna. Ils ont du l'occuper. Je suppose qu'ils ont recoupé les pistes, les bouts d'information et conclu que notre homme s'y est réfugié. »

Nous trouvâmes sur la montagne suivante, la faille qui conduisait à la forteresse creusée dans la roche même. L'entrée ne m'inspira guère confiance, mais les abris souterrains sont toujours des endroits glauques. Surtout pour moi.

« Anna, tu es sûre de ça ? je lui demandai avant de m'engager.

– Desjardins et Didilescu nous retrouveront à l'intérieur. Les Albanais ont les plans, elle répéta, imperturbable. »

A cent cinquante ans d'âge, elle en avait tellement vu que tout l'indifférait.

« Et pouvons nous faire confiance aux Albanais ?

– Pouvons nous faire confiance à qui que ce soit ? »

Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

« Tout a été fait dans les règles. Si le gamin meurt dans les combats, ce sera la responsabilité de la Maison de Vie. Ils ont insisté pour l'envoyer dans les Balkans. »

La faille se mua peu à peu en un tunnel creusé à même la roche. Au bout du tunnel, une porte en fer, de facture simple mais bardée de sorts protecteurs. Un U était gravé sur la porte. L'inscription était récente. Nous perdîmes une demi journée à les défaire un à un.

« Strange… avait remarqué Anna.

– What ? » Bondit Julius, qui avait passé des heures à tourner en rond dans le boyau étroit qui le semblait le rendre quelque peu claustrophobe.

« This magic, some of it isn't meant to defend the fortress from outsiders. It's meant to keep something inside. »

Parfait, ça commence bien. Dans les romans d'horreur la première règle à suivre dans ce genre de cas était de ne pas ouvrir la porte. L'ensemble fichait la chair de poule, un peu à la Dracula déménage en Yougoslavie. Prokletije, Carpates, même combat, je souris pour me donner du courage. Si c'est un nécromancien, tu m'étonne qu'il ait un peu de décorum, il y a tout un folklore à entretenir.

Nous ouvrimes finalement la porte et pénétrâmes dans un genre de salle des gardes médiévales absolument déserte. Puis nous passâmes quelques autres grandes salles de pierre désertes. La majeure partie de la forteresse semblait avoir été abandonnée il y a bien longtemps. Dans une large galerie nous trouvâmes de la merde fossilisée de dragon, littéralement. Finalement, nous arrivâmes devant les morts. Là, ce devint bien gore.

Les salles suivantes étaient pleines de cadavres, une armée entière, morte il y a quelques années. La plupart avaient encore la peau mais étaient en état de décomposition avancée, la peau verte, les lambeaux sanguinolent… Pas besoin de vous peindre la scène, vous avez l'idée générale.

« What happened ? demanda Julius »

Il avait une toute petite voix.

« Some people came asking too many questions, j'haussai les épaules. »

Après cela nous atteignimes des pièces plus récentes, avec une architecture victorienne, de magnifiques poutres métalliques, et comme des chaines de montage. Nous devions les dépasser, cette zone industrielle, et trouver un escalier qui mènerait aux étatges, la partie la plus moderne, et probablement habitée. Nous retrouvâmes le U cette fois surmonté d'une croix catholique. Anna me le désigna, il était gravé sur des machines:

« What's this ? »

Quelque chose se noua dans mon ventre. Ce ne devrait pas être là. Ca n'a rien à voir, ça devrait n'avoir rien à voir.

« Ustaše.

– Excuse me ?

– A terrorist organisation, j'expliquai. It was founded after King Alexander's coup in 1929. Croatian catholic nationalists. Their ideology is close to fascism. They dream of accomplishing what Mussolini did in Italy. They aso tried to launch an insurrection two years ago. »

Cela me rendait dingue. Le spectre de la guerre civile planait sur la région, malgré tous nos efforts. Plus nous parvenons à pacifier les bandes paiennes, plus de nouveaux périls surgissent, sur lesquels nous n'avons aucune prise.

« It's good, I remember. Aren't they the one who think Serbian to have taken power over Yugoslavia ?

– They are. »

A ce moment là, les zombies ont débarqué.

Bon, plus exactement, les morts sanguinolents de l'entrée, en fait les cobayes du nécromancien, ont débarqué en masse avec des épées médiévales. Quand je dis en masse, c'est-à-dire, une cinquantaine à la fois. « Pas de feu, les charpentes sont méttalliques cria Anna. » Du coup, bien sûr nous avons commencé à courir. Nous atteignâmes enfin le cœur de la montagne. Des salles immenses semblaient d'anciennes carrières de pierre. Nous courûmes jusqu'au mur opposé. Je compris qu'Anna voulait y prendre appui avant de les cramer tous. Anna réglait toujours tous ses problèmes en y mettant le feu.

Cependant le premier rang de zombie ne nous atteint jamais, parce que le sol s'effondra sous lui. La fissure ouverte dans le sol de pierre s'anima alors et alla happer le second rang. Je respirai un peu plus tranquillement. Michel, je m'émerveillais. Il creuse des failles d'un claquement de doigt maintenant. Anna s'y empressa d'y jeter du feu. Je plissai les yeux et vis que les boules ne s'y éteignaient pas. De la lave ?

« Are you really fighting zombies with a volcano ? »

Elle me lança un regard amusé.

« I love volcanoes. They are majestuous. »

La faille happait de plus en plus de morts vivants. Anna avait pris le contrôle de son mouvement et, maitrisant à la perfection terre et feu, comme elle seule pouvait faire. Michel commença à la prolonger en subdivisions. Je suppose que Didilescu était avec lui, ce qui me rassura. Connaissant Michel, il avait du l'envoyer préparer une issue de secours. Toujours prévoyant.

« Mais qu'est-ce qu'il fout ? » Elle ronchonna. Puis au milieu du chaos gueula : « Si tu ne me maintiens pas une pression optimale, je n'arrive pas à former mon magma. » Puis plus bas. « Elémentaliste de mes deux. »

Enfin, tournée vers moi elle ronchonna :

« Et toi, qu'est-ce que tu fous plantée comme une cruche ? »

Je me souvins que j'étais du côté de l'escalier. J'attrapai Julius par le bras. Il fixait la faille avec des yeux ronds comme des billes.

« Come on, mind the volcano, Elementalists are doing their stuff. »

Nous filâmes vers les étages. J'étais sensé le babysitter et attrapper le nécromancien. Tout ça en même temps bien sûr ! J'avais appris le plan de l'a forteresse par cœur. Si je m'en souviens bien, les salles habitées étaient à l'étage.

Une planque de nationalistes déserte. Et que font-ils en Albanie ? Ante Pavelic, leur chef, vit à Rome je crois… Si la Sforza a quelque chose à voir là-dedans, je vais me la… Je n'eus pas le temps d'imaginer toutes les tortures que j'allais lui infliger, un zombie ours nous tomba dessus. J'esquivai à temps un coup de patte qui m'aurait brisé la nuque. Attenzione! Je gueulai, et bougeai le gamin hors du chemin. J'enflammai ma rapière, la lui mis dans la gueule, esquivai un nouveau coup de tête, essayai de répandre le feu sur le reste du pelage. Par miracle, Julius lui donna un coup de khopesh dans le flanc et il se désintéressa. Un Hiéroglyphe et il fut repoussé à l'autre bout de la pièce. Quand ce fut fini, j'avais le souffle court. J'avais perdu l'habitude de la magie élémentale.

Nous passâmes quelques salons, décorés avec des antiquités dans le style empire. Souvenirs de la campagne d'Egypte. Je suppose que c'est la déco du temps de Setne qui a du rester en place. Un bureau en bois d'acajou était dans un coin. Je me précipitai, fit sauter la serrure et récupérai autant de documents que je le pu.

« Take all the papers you see, je commandai au gamin. And strange artefacts, everything that's odd. »

Il hocha la tête, les yeux exhorbités. La peur, je lu dans ses yeux. Nous sommes coincés sous terre en plus, enfin, dans la roche plus exactement. Je n'eus pas le temps de lui faire de l'humour noir ou un discours motivationnel, car d'autres spectres nous tombèrent dessus. Ridicule, on voit qu'ils sont en cours d'expérimentation.

J'aurais mieux fait de me taire. Nous arrivâmes dans les salles de magie. C'était comme si un laboratoire de chimie avait rencontré un club de vampires victoriens. Les canapés chesterfield cotoyaient les alambics. Nous eûmes cependant peu de temps pour admirer le décor. Une dizaine de spectres nous faisaient face. Cette fois avec des khopesh. Ils nous attendaient comme un rang de statues, si bien que je faillis les confondre avec des shabtis. Ce sont bien des spectres je confirmai mentalement. Ils se ruèrent sur nous.

Le gamin mit un temps à réagir. Attention je voulu hurler. Mais les spectres regardèrent Julius et hésitèrent. Je sautai sur l'occasion, dégainai un couteau de boucher avec ma rapière et leur tombai dessus. J'étais en rogne.

Bien du Jabari Kane, ça ! Envoyer ses gosses dans les Nomes les plus mouvementés de la maison de Vie, exiger d'eux qu'ils fassent leurs armes dès l'âge de quinze ans… Qu'ils aient toujours une longueur d'avance « Du grand n'importe quoi, m'avais fait Michel ! C'est de magiciens adultes dont j'ai besoin, pas de travail d'enfant ! C'est de l'exploitation et c'est immoral ! – Et me baiser, c'est pas immoral ça ? »

Combien de temps cela fait-il ? Treize ans. Et onze depuis que nous avons quitté Paris. Il me semblait que nous avions toujours vécu ainsi, quasiment au grand jour dans ce pays que nous hantions en fantômes. En bonnes fées plutôt, je me dis. Bien qu'il soit rare que les fées creusent des volcans, je l'admets.

J'y pensais pour m'occuper en hachant joyeusement des spectres. Je connaissais tout de lui, chaque intonation, chaque expression, chaque geste, chaque habitude. Les airs qu'il fredonnait en arrosant les plantes le matin, ses doigts toujours tachés d'encre tournant les pages d'un rapport, sa manière de s'enrouler dans la couverture en s'allongeant sur moi, de préparer une béchamel tout en suçant la cuiller en bois, de surgir soudainement dans une pièce avec une nouvelle idée saugrenue dont il voulait absolument me faire part, de faire la gueule pendant des heures parce que son livre ne s'était pas fini de la manière dont il voulait, ses rêves et cauchemars, les moindres recoins de sa peau, tout. Et lui de moi. Et pourtant j'ai l'impression qu'il me faudrait encore cent ans pour bien tout connaitre.

« Giacomo, m'interpella le gamin. We are done, they're not dangerous anymore. »

Je me rendis compte, que, perdu dans mes pensées, j'avais fini de hacher menu, mécaniquement, les spectres. J'avais fait un carnage infâme. Les cadavres étaient toujours animés, mais en toutes petites pièces. Un doigt rampait dans la direction d'une vertèbre.

Je n'ai pas vu autant de chair humaine depuis le Chemin des dames. J'eus un haut le cœur. Julius alla vomir dans un coin de la pièce. J'essayai de ne pas me laisser distraire par un soudain bruit d'obus qui martelait mes tympans.

Je commençai à partager beaucoup de ses opinions qui me faisaient lever les yeux au ciel auparavant. Parce que ma famille m'élevait comme ça moi aussi. A courir les monstres dès mes douze ans. Ca ne devrait pas exister. Peut-être qu'il a raison, que ça ne devrait pas exister. A quoi ça nous sert d'imiter les demi-dieux, de quoi sommes nous jaloux ? Ils ne vivent que seize ans, ou bien ils tournent mal.

Je lui donnai une tape sur l'épaule :

« Come on. We're almost there… »

Ca pourrait être un get apens, les Albaniens pourraient avoir menti.

Et moi ? Une pensée parasite fusa. Ne suis-je pas un menteur moi aussi ? Je ne lui ai pas dit que Set avait fui la Duat et était activement recherché ? Et que ma famille ? Mais comment pourrait-il comprendre… Ce sont des trucs de Sethiens, des secrets de familles rouges. J'observai le gamin Kane du coin de l'œil. Ils ont hésité. Ils ont instinctivement hésité à l'affronter… Ou bien était-ce le nécromancien ? Puis je me réprimandai : concentre-toi ! Tu as une responsabilité !

Une pièce devant nous flamboyait d'une lumière rouge. J'eus à peine le temps d'entrevoir le visage du nécromancien. Je ne sais pas s'il avait un bouton d'autodestruction pour ce genre de situation, ou si nous avions trop usé de magie élémentale, mais la montagne tomba. Sur elle-même. Alors, que la voute s'éffondrait, nous nous précipitâmes dehors.