Chapitre XL. Les nuages étaient rouges…


Giacomo Bellini

Rome, 1936


Les lampadaires s'allumèrent un à un le long de la rue. Nous étions à l'heure sombre, entre chien loup comme l'appelaient les Français, qui précédait le crépuscule. L'homme vêtu de noir remontait la rue à grands pas, une main crispée sur la sacoche en cuir qui battait à sa hanche. Il était en chasse. Je le suivais depuis quelques heures, dans la plus grande discrétion possible. S'il me découvrait, il n'hésiterait pas à me trancher la gorge de son khopesh que, bien qu'invisible, je devinais pendant à sa ceinture. Je m'étonnais de le voir sans sa partenaire, d'ordinaire ce genre de mission se faisait toujours à deux.

La large rue allait jusqu'au Colisée, mais Aaron Kane ne déviait pas de sa route. Pourquoi se dirige-t-il dans cette direction ? Les ruines de l'ancienne arène étaient marquées du sceau de Rome. Rien d'intéressant pour nous, aucun artefact. Pourtant la piste était nette, je la sentais également.

Second fil d'un second fils, Aaron n'aurait pas grand-chose à hériter. Comme souvent chez les garçons, il portait un nom hébreu, conformément à la tradition des Kane. Elle remontait au combat perdu contre le magicien fils adoptif de Pharaon. Certains se rasaient la tête après une défaite, les fils de Narmer avaient choisi d'en inscrire le souvenir de génération en génération afin de ne jamais oublier. La seule défaite jamais infligée à la Maison de Vie dans un duel magique. On peut dire ce qu'on veut, mais au moins ils sont de bons perdants.

Il quitta soudain la grande avenue et s'engouffra dans une ruelle oblique. J'hésitai à m'y engager, puis m'y résolus, espérant que mon sort d'invisibilité tienne le coup.

Elle arriva derrière moi sans que je m'en rende compte. J'entendis le mot divin claquer avant de pouvoir réagir. Tas ! Je me retrouvai suspendu dans les airs, une corde tendue vers le ciel nouée autour de mes chevilles. Je compris instantanément mon erreur.

« Bellinis, always so stupid » soupira Nina Menshikova.

Nina s'adressa à moi dans un anglais coloré d'un accent russe prononcé :

« I'm in a fool mood. Quick, give me one reason not to throw you to Kane, he's as much pissed off as I am. You have one minute »

Des raisons, vite. Il m'était difficile de réfléchir avec le sang qui affluait dans ma tête, et encore plus de trouver les mots en anglais pour les dire. Nina Alexandrovna ne parlait pas italien, et, depuis Napoléon, refusait de prononcer ne serait-ce qu'un mot en français.

« Funny, right? Running into one of Set's minions, just when you're looking for the red god himself.

– Let's not jump to assumptions. Could you release me, I can't think. Please?

– I said give me a reason.

– I know the host ! » fut la première débilité qui me passa par la tête.

J'aurais pu lui dire sur quoi je travaillais, mais je préférais affronter la furie d'une Menshikov plutôt que celle d'Iskandar en personne. Nina réfléchit un moment, puis prononça un autre mot, et je m'écrasai contre les pavés.

Aaron et Nina étaient la filature officielle pour le Per Ankh, j'étais avec Bérénice celle officieuse pour le Chef Lecteur. Un mot de trop, et c'est la fin pour moi. Set recherchait sa Némésis, Aaron et Nina le cherchaient lui, nous devions veiller à ce que le premier scénario se produise d'abord, la Némésis avant la capture. Le dieu rouge cherchait un hôte également, un qui serait assez puissant pour lui permettre de l'affronter. Et je venais de suggérer que je connaissais son identité. Ma propension au mensonge compulsif venait de me trahir.

Je me relevai à grand hâte et massai ma nuque.

« You're working for him ? » Elle fronça les sourcils, peu convaincue.

« I want to earn my place back in my family.

– Your family follows the House's orders. How could you serving the Red Lord ever appease them ?

– You don't really know them, I see.

– At least, we know it can't be one of them. You can't host, the mark of Baal protects you from any kind of possession.

– And who do you think trains the hosts ? Prepares the vessels ? Who has this kind of knowledge ? And who knows the name and face of every Setian magician among the Per Ankh ?

– If they are loyals, the host must be off their radars. If they are not, they shall be dealt with in due time. »

Tu as une pensée trop simple, tu n'arrives pas à suivre les recoins tordus de l'esprit du chef Lecteur et de ma grand-mère.

« Setians… »

Elle eut une moue dédaigneuse. Nina avait cela avec Aaron en commun de ne pas les porter dans son cœur. L'ancien chef du 18ème Nome était l'un d'entre eux. Il avait tout tenté pour faire disparaitre la famille des Menshikov, ses anciens rivaux. Finalement Vladimir l'avait tué en duel. Peu rancunier, il avait ensuite épousé une des membres de sa famille, et avait toujours protégé ses magiciens rouges de l'animosité des autres Nomes. Encore un sujet de dispute je parie. Nous avons bien de la chance que ce soit lui qui gouverne le 18ème et non une de ses sœurs. Horus et Set, cette rivalité ne disparaitra donc jamais ? Ce n'est pas tant des deux que le Chef Lecteur se méfie pourtant. Il veut le Dieu des morts, l'ancien roi. Mais pour quelle bonne raison ?

La Menshikov dégaina une lame : « Enough talking now, tell me what you know, and what you're even doing there. »

Les deux chasseurs se rapprochaient dangereusement du dieu à mon goût. Ils risquaient de l'intercepter avant que le Chef Lecteur ne puisse tirer de lui des informations sur les autres divinités. Si je leur donne la bonne information, je les perdrais dans la nature. Et peut-être à ce moment là, Set agira enfin et nous comprendrons ce qui se trame. Tant qu'ils seront sur ses talons il ne tentera rien. Ou pire, la Menshikova l'arrêtera avant que nous ne puissions localiser le deuxième. Ou troisième. Ou quatrième. Un seul coup de filet avait dit Iskandar. Set travaillait pour lui à son insu.

« You're going circles. Obviously you're not looking where you should. The host must be powerfull, so he's from an ancient family. Not a red one, though, you would have found him by now, my family watches them.

– What are you implying ?

– Just take a wild guess, who recently, despite posing as a Warrior Family, tried to marry their heiress to the Bellini ? You're a Menshikov, you should know everything about Nahum Kane's sad story as well.

– And if it's true, why would you tell me ?

– You'd kill me if I didn't.

– Quite true. Why would you do that if you're serving Set though ?

– I never told you that, you just assumed it. »

Je jouais ma dernière carte, les meilleurs mensonges étaient mêlés de vérité.

« I'm not serving Sutekh, I'm working for the First Nome though. You know it's true. I've been givin you hints since the beginning of this conversation and you're not taking them. »

Nina réfléchit posément deux minutes. Elle devait me croire, elle savait que j'espionnai pour Iskandar, Vladimir l'avait bien compris et il ne lui cachait rien.

« Ask Bérénice Koité, she'll confirm it, je continuai de bluffer. And watch out. Your partner might very well be involved with all this.

– Hmm, you know what ? It might be some total crap, but it's worth a little investigation.

– Of course it's worth it. » Je pris un visage outré. « It's a direct order from your chief Lector. I've trying to reach out to you for days. I ended up playing theses dirty tricks, as you can see now. Now, I'll go if you excuse me. »

L'air digne, j'époussetai un reste de poussière sur ma manche, lui tournai le dos ostensiblement et repartit dans l'autre sens. Je n'arrive pas à croire que cela aie pu marcher. Si Nina soupçonnait la famille de son partenaire, les deux allaient vite se retrouver dans un imbroglio qui les dévierait de la route. Bon débarras, entre-tuez vous, je pensai.

Du Iskandar tout craché ça. Maintenant que la présence du dieu rouge se fait plus difficile à cacher, il envoie des agents à ses trousses, puis en envoie d'autres, de sa police secrète, pour veiller qu'il ne se fasse pas arrêter de sitôt. Enfin, pas avant qu'il nous ait permis de démasquer ses complices. Ou rivaux, enfin sa famille de divinités timbrées là. Set n'était pas venu mener la guerre à l'humanité mais à une personne précise. Son neveu à coup sûr. Pour réclamer le trône une fois de plus. J'avais l'impression d'être en plein milieu d'une opération de démantèlement du crime organisé.

J'avais rejoint la traque de Set, non par goût, mais parce que Bérénice ne m'avait pas laissé le choix. « Le Sethien, c'est toi ici. Au boulot. » Celle-ci devait me retrouver le lendemain. Nous nous étions donné rendez vous dans un hôtel miteux près du Tibre. J'y arrivai dans la journée. Le matelas était plein de punaises, elles me mordirent jusqu'au sang quand je m'y allongeai. Je pris parti d'attendre la magicienne sur l'unique chaise branlante.

Bérénice et moi avions fouillé la maison d'Arthur Chase à Boston, mais n'avions trouvé que peu d'indices. J'avais alors suggéré de jeter un œil aux affaires de Jelila Kane au 4ème Nome, je savais qu'elle avait du récupérer nombre de ses affaires après le décès.

Koité, un peu en retard, me rejoignit enfin en fin d'après-midi. Elle entra un sourire ravi sur les lèvres.

« Alors ?

– Ils s'approchaient un peu trop du but, je les égaré sur une fausse piste.

– Tu as bien fait. »

Elle ouvrit sa sacoche et en déversa le contenu, des liasses de parchemins et papiers, sur le lit.

« Ta piste était fabuleuse. Regarde moi ça. »

Pardonne-moi Jelila, je sais que je t'ai fait du tort. Maintenant je viens fouiller dans les papiers de tes morts. Tout ça n'est pas de gaité de cœur, je te l'assure.

« Je les ai trouvés dans la bibliothèque. Documentation, schémas… Il me faudra quelques mois pour les lire tous. Regarde un peu ça. »

Bérénice me désigna un plan.

« C'est Djedou?

- Exactement. Le tombeau d'Osiris. »

Abousir Bana, ainsi que les Arabes l'avaient renommé, avait été un des plus grands centres du culte Osirien. Il était situé au cœur du delta du Nil. Selon le mythe, Isis y aurait enterré son corps. Il ne demeurait rien du sanctuaire et de la ville, que des pierres éparses.

Le delta. Je réfléchis à toute allure. Set avait quitté la Duat à travers celui du Mékong, puisque le gamin qu'il avait possédé en premier était du clan Nguyen. Et la région était tout entière infestée de magiciens rouges. La Menshikov et Aaron Kane, suivant sa trace avaient exploré le delta de la Lena, du Rhône et celui du Niger. Pourquoi Set ferait il ainsi le tour des embouchures ? La logique de ce dieu m'échappait totalement. Dès qu'il quitte le délire mégalomane il en devient absolument incompréhensible. Son comportement est erratique.

« Le reste est assez complexe, des sorts, de la statuaire, beaucoup de calculs et d'architecture sacrée. Il y a des plans d'autres sanctuaires. La plupart sont dédiés à Osiris. Beaucoup de textes mythologiques également, dont certains qui ne concernent pas l'Égypte.

– Chase s'intéressait à tout.

– Mais au dieu Osiris en particulier. La plupart des traités mythologiques portent sur les autres mondes des morts. Quand penses-tu qu'il a commencé à réunir ces documents ?

– Il y a cinq ans environ, un peu plus un peu moins ? Je pense qu'il s'y est mis après l'affaire de la grande collusion des enfers. »

Les mondes des morts s'approchaient et s'éloignaient mutuellement au fil des années, des évènements et d'autres flux symboliques, telles des astres célestes. Parfois ils se touchaient presque. Il se produisait alors, là bas et sur terre, tout une foule d'évènements de nature et d'ordres divers. Iskandar surveillait cela de près, c'était un des cas où maintenir l'équilibre de Ma'at était le plus difficile. Il y a cinq ans de cela, les mondes avaient failli entrer en collision les uns dans les autres.

A l'époque j'avais été envoyé surveiller une perturbation anormale de la Duat avec Jacobi. Il y avait eu un problème, et tous les enfers avaient failli se reverser l'un dans l'autre. La situation avait été rétablie in extremis, en grande partie grâce au travail commun du seigneur Grec et de Vélès. La crise avait cependant mis en lumière un genre de problème dans notre au-delà. Enfin, si on peut appeler problème une vacance totale d'infrastructure et d'autorité.

Les questions sur notre au-delà étaient devenues quelque peu tabou depuis le bannissement des dieux d'Égypte. La Duat étant leur royaume dédié, ils étaient censés y être demeurés. Je m'étonnais parfois de ce qu'ils nous y laissent accéder à leur sphère, après la mort de nos corps. Après tout, sur terre, nous les chassions impitoyablement.

Mais les dieux pourtant, que nous pensions toujours résider la Duat, et donc Aaru et le monde des morts avaient désertés le hall du jugement derrière la deuxième cataracte. Le trône était vide. Les morts attendaient. Les magiciens attendent de leur vivant des centaines d'années sur terre que les choses se passent, et après leur mort, ils s'asseyent sur les pierres fendues de l'ancien hall du jugement et ils attendent encore. Il n'y avait personne pour peser les cœurs, ni bien, ni mal de l'autre côté.

Était-ce notre au-delà qui perturbait les autres, qui causait ces mouvements inexplicables ? Les enfers païens avaient tous continué de fonctionner comme auparavant, mais nous avions déclaré une guerre à l'univers tout entier. Et cela est le plus grand de nos secrets. A part Iskandar, et une poignée d'élu qui l'aidaient à réguler les mondes, à àen colmater les brèches, personne n'en savait rien.

« Ceci suggère ce qu'Iskandar craignait. Des magiciens sont mouillés, et pire, probablement des gens d'autres Panthéons, soupira Koité. »

Toujours aussi loyale elle, c'en est insupportable parfois.

« Pourquoi Iskandar a-t-il chassé les dieux ? je murmurai en partie pour moi.

– Les dieux ont trahi l'Égypte répondit Koité. »

Je savais qu'elle récitait là un texte appris par cœur. Nous le récitions tous du berceau aux funérailles.

« Tu connais Iskandar mieux que personne.

– Iskandar m'a recueillie quand je n'avais plus personne. Tu te trompes fortement si tu t'imagine que je trahirai sa confiance.

– Koité, je risque ma vie tous les jours pour des petites rancœurs que je n'arrive à comprendre. Ne me fais-tu pas confiance ? »

Elle fixa les plans, les yeux durs et les narines frémissantes. J'allais laisser tomber quand elle déclara soudain ;

« Tu veux savoir pourquoi nous bannissons les dieux ? Pour nous protéger, nous autres humain. Et non pas d'eux mais de nous même. Le pouvoir divin promet trop de chose. Ils nous avaient promis le salut, l'Égypte sauvée : et qu'est-ce qui s'est passé ? Des ruines. L'espoir est une chose dangereuse. »

C'était la première fois qu'elle s'exprimait ainsi, à cœur ouvert.

« Qu'est ce qui s'est passé ? J'osai lui demander. Au nome de Tombouctou.

– Les Koité sont une grande ligné de griots. D'anciens prêtres d'Hator. Il est bien dur de mériter sa place parmi eux. On n'est jamais digne d'eux.

– Ils t'ont banni.

– Nous avons tout deux du sang sur les mains, chacun à notre manière. »

Mes comptes sanglants dansèrent dans mon cerveau mais je les chassai pour me concentrer sur mon interlocutrice.

« Je n'étais jamais assez. Un jour, j'ai rencontré ma chance. Un vase s'est brisé, une déesse en est sortie : Meret, l'épouse de Hapy, déesses des danses et du chant.

– Tu as été un Hôte !

– La Maison ne les tue pas toujours, parfois il suffit juste de les séparer du dieu. J'ai du subir le rituel de séparation. J'y ai survécu. Tu vois, il n'y a pas de différence fondamentale entre se faire hôte et être possédé. Tout est question de degré et de nuance. Mais personne ne m'aurait gardé après tout cela. Le Chef Lecteur m'a accueillie. »

Koité se leva d'un bond et s'assit près de la fenêtre.

« Tu n'as pas idée de ce que cela peut faire : le monde à portée. D'une main, tu peux tout faire, effacer les injustices, réparer les blessures. Les Français qui envahissent ta maison et imposent leurs lois : effacé. La pauvreté, la faim : effacé. Et tous ceux qui ne sont pas d'accord pour une infinité de raisons, parce qu'il y a autant de raison de désaccord qu'il y a d'êtres humains, effacés aussi. Tu construits un monde meilleur, tu comprends ? Tu es le héros de l'histoire.

– Iskandar…

– Refuse de sacrifier nos vies sur terre à un quelconque au-delà.

– Donc il a pris soin de le faire disparaitre. »

Bérénice sursauta et leva vers moi de grands yeux inquiets. Je poursuivis sur ma lancée :

« Il est terrifié de mourir l'ancêtre. Même avec nos vies étendues, personne ne devrait vivre deux mille ans. »

Bérénice se leva et alla ouvrir rageusement la fenêtre, d'un geste qui signifiait que la conversation était terminée. Je ne l'entendis pas de cette oreille cependant :

« Il a tout fait, n'est-ce pas ? Pour demeurer un peu plus longtemps. Et il ne reste que lui, uniquement lui à connaitre la vérité sur ce qui s'est passé il y a plus de deux mille ans. Et depuis nous vivons enfermés dans son rêve.

– Si tu poursuis plus loin, je me verrai obligée de te faire payer le prix de ton insubordination, elle me coupa enfin. »

Je ne l'avais jamais vue ainsi, elle fumait littéralement de colère.

« Tu ne connais rien à rien. Tu n'es qu'un enfant gâté qui crache sur la main qui l'a nourrit dès l'enfance. As-tu seulement une idée de tout ce que le Chef Lecteur a du sacrifier pour permettre à notre Maison de traverser ces temps sombres ? »

Elle s'interrompit, sentant que ces paroles ne menaient à rien. Après avoir fermé les yeux quelques temps elle reprit d'une voix sèche et sans émotion :

« Djédou me semble une piste intéressante. Je vais y faire un tour. Toi, concentre-toi sur la traque de Sutekh. Agit s'ils s'en approchent trop. »

Après cet ordre, elle quitta la pièce. Je demeurai seul avec mes questions qui n'attendaient pas de réponse, et le sourd pressentiment d'une masse de rancœurs et mensonges sur lesquels nous avions bâti notre présent.

J'aurais du alors rentrer à Sarajevo, c'est vrai. Je me suis laissé prendre au piège de ma nostalgie. Peut-être alors les choses ne se seraient pas déroulées de la sorte ? Peut-être que… Mais le soleil était tellement beau, comme il disparaissait derrière la Janicule. J'eus un moment mélancolique. Avant d'emprunter un portail, je voulus me rendre à la grande roseraie, où Michel avait fait fleurir pour moi des roses en hiver. Je descendis marcher sur les bords du Tibre. A cette heure là où les familles rentraient dîner, il ne restait plus que quelques flâneurs. Un peintre, une bande d'étudiants, un mendiant qui dormait sous un pont. Les nuées d'étourneaux qui pullulaient à Rome formaient des masses noires dans le ciel orangé, ondulant, s'assemblant en des nuages menaçants. Je parvins au niveau du Pont Sisto près du palais Farnèse. Je devais prendre à gauche pour atteindre la roseraie. Je me retournai une dernière fois pour jeter un regard d'adieu au fleuve et ses oiseaux.

« Je ne pensai pas que tu serais un tel crétin Comello. Je t'avais prévenu. Et cette fois, ta grande sœur n'est plus là pour sauver son bébé chéri. »

Je sentis une lame dans mon dos, entre les omoplates.

« Bienvenue, petit frère, murmura Maurizio. »

C'était une erreur. Une de plus. L'Italie était une erreur, revenir était une erreur, s'attarder était une erreur.

« Ils ont profané la tombe. Notre cousin, Gian, ils ont caché son corps. Tu le sais ça, non ? Ou tu en fais partie de ce nouveau complot ? Ça ne t'a pas suffit de plonger tes deux mains dans son sang ? »

Il appuya sa lame dans mon dos pour me faire avancer. J'avançai jusqu'au Tibre, j'étais juste au bord.

« Et c'est comme ça que ça se finit… »

Je devais trouver quelque chose, dire quelque chose, le distraire. Dans cette position je ne pouvais rien faire.

« Tu ne peux pas me tuer maintenant. Le Chef Lecteur…

– Pfff, qu'importe, il te remplacera. Tu mens Comello, toute ta vie s'est construite sur un mensonge. »

Si je meurs ici, tout s'arrête, je perds tout. Je regardai l'eau en contrebas. Combien de cadavres y avaient déjà fini ?

« Tu ne connais rien à ma vie, je lui répondis. Tu n'y as jamais rien connu, comme vous tout d'ailleurs, je crachai ma rancœur. J'étais une arme et rien de plus.

– Les armes ne chouinent pas et tu ne fais que ça. »

Il avança son menton au dessus de mon épaule pour susurrer à mon oreille.

« Arrêtes ça. Tu voudrais te faire passer pour une victime. Mes frères étaient méchants avec jérémiades moi, on me frappe, on m'insulte et on m'abandonne dans les bois. Mais je te connais bien ordure. Timeo di Angelo, tu l'as saigné comme un porc.

– Vous me l'aviez ordonné. Et vous m'avez quand même envoyé de force à à la guerre après ça.

– Et Gian, j'ai vu ce que tu as fait de lui, y avait du cervelet partout sur le gazon. Nonna m'a chargé de cacher le corps, pour te couvrir tu comprends, petite perle fragile. Et Lindor, l'oncle d'Esme, c'était toi aussi, non ? »

Je ne répondis pas. Tout autour le grondement de la ville bourdonnait dans mes oreilles. Les nuages noirs d'étourneaux tournaient en essaims vengeurs. Je ne veux pas mourir, parce qu'il n'y a plus rien derrière. Je pris une profonde inspiration.

« Finis-en puisque c'est ce que tu souhaites »

Il éclata d'un rire sonore.

« Après tout, c'est pour le mieux, qu'en penses-tu ? Sinon, sinon viendrait un jour où le monde entier aurait su de quoi tu es capable en réalité. Et ton petit paradis de pouilleux, caché dans tes Balkans, serait parti en fumée avec ton secret. Ils ont le corps vois-tu ?

Je ne savais pas pourquoi il parlait autant. Peut-être au fond de lui-même avait-il un peu de cette appréhension sourde qui nous unissait tous deux dans le fratricide futur. Ou bien était-ce juste une cruauté de plus.

« De toute manière, ton mignon est déjà mort. Nonna a demandé sa tête au Dieu rouge en échange de son aide. »

Elle n'a pas… Et c'est moi qui l'ai fait rentrer au palais. Parce que j'avais peur de lui. La honte me vint, en même temps qu'un regain d'énergie. Je levais la tête. Les nuages étaient rouges et ils pesaient lourd sur la ligne d'horizon.

« Il couchait avec Desdémone. »

Je parvins à le choquer je pense parce que la pression de la lame diminua entre mes deux épaules.

« Je l'ai buté parce qu'il couchait avec une Sforza, qu'est-ce que tu dis de ça ? Le reste, vous en Antarctique, c'était en bonus. Cadeau !

– Tu ne dis pas…

– Demande à Sforza, elle te confirmera, elle ne fait que le gueuler sur tous les toits, ou Laura tiens, elle connait bien l'affaire. Il briguait ta place dans la famille, c'était un petit ambitieux, qui trainait avec les fils de Pharaon.

– Et trainer les morts dans la boue, c'est tout ce que tu sais faire toi !

– Chier sur la mémoire de Gian m'est certes un plaisir, mais qui n'égale pas celui qu'il devait ressentir, les soirs où il rentrait au palais, la queue encore humide du plaisir de l'autre. »

Maurizio étouffa en un grognement ce qui devait avoir été à l'origine un hurlement de rage. Mais à chaque phrase que j'accumulais, je sentais qu'une conversation se nouait entre nous, les mots éloignant toujours plus à la fois le couperet du poignard que l'instant fatidique du meurtre. Parler était devenue une éternité en soi, qui s'épanouissait quelque part, entre la vie et le couteau.

Comme Maurizio m'abreuvait d'insultes diverses, et particulièrement je tentai de réfléchir. Elle lui a donné le nom… Chaque nouvelle phrase de mon frère blessait comme un éclat d'obus. Aidez-moi, j'implorai. Toi aussi Baal, puisque nous portons ta marque. Mais le vieux dieu des Hyksôs, il est vrai, réclamait toujours un prix à payer. Les noms contre un hôte ? Les noms contre un service. Une machine à tuer. Baal, je te sacrifie cette vie devant moi, ou plutôt derrière il est vrai. Mon propre sang, comme tu l'aimes tant.

« Mais je gâche ma salive, il est temps petite ordure. »

Les nuages d'orages s'étaient massés dans le ciel, mais le rouge en avait disparu, ne restait qu'une obscurité et l'odeur des sables brulants. L'ombre tomba du ciel l'espace d'une seconde, et Maurizio, surpris, hésita. Je fis un pas de côté et couru vers le pont. Il courut après moi, dans les vents qui noyaient le son de sa voix et manquait de nous faire Il me rattrapait, aussi, vers le milieu du pont, je fis volte face, une de mes lames cachées dans la manche. Son premier coup manqua sa cible à cause du vent. J'offris mon épaule au deuxième coup, la lame mordit la chair, la mienne lui perça le ventre. Il ouvrit sa bouche pour crier, mais j'eux le temps de donner un tour de lame dans la chair sanglante. Il se dégagea en frappant ma tête de la sienne. Mon nez se fractura, une douleur vive envahit mon crâne.

Maurizio mit alors ses mains sur mon coup et me souleva dans les airs, au dessus du parapet. Je suffoquais. Les sons se firent distants. Des points rouges et noirs me dansaient dans les yeux. Du fond de moi-même, j'invoquai le sable qui tapissait le fond du Tibre, et quelque chose du répondre, comme Maurizio, me lâcha. J'eus le réflexe de saisir le parapet pour ne pas sombrer. Ma vision se rétablit un peu, mon frère avait posé ses mains sur ses yeux, des orbites sanguinolentes, desquelles pendaient ses yeux en lambeaux humide et dégoutants. Du sable, du feu, du verre. C'était un tour vieux comme le monde. Il fit un pas vers moi, une main rouge tendue dans ma direction, mais je bondis vers lui. Mon épaule saignait à grand flot, aussi je changeai de bras, pour lui asséner un coup d'estoc dans son cou, qu'il avait fin et blanc. Il tituba, déjà mort jusqu'au parapet, et je l'aidai à passer de l'autre côté. Il n'y avait pas de peur sur son visage, juste une grimace endolorie et ce oh d'étonnement, une image qui ne s'effacerait pas, même dans l'au-delà, si tant est qu'il devait y avoir un au-delà pour moi. Le corps de mon frère descendit dans le Tibre, plus léger qu'on ne l'aurait pensé, la grâce de ce oh, raidissant à jamais son corps dans une élégante surprise.