La fin approche mais on n'y est pas encore tout à fait...
Katymyny : Ce qui est pratique avec Rogue, comme il ne s'étend pas sur ses propres sentiments, c'est qu'on peut tout imaginer :) Pour Roman, il va falloir que je règle cette question-là aussi, mais pas dans ce chapitre.
Chapitre 36 - Peines de cœur
Lucius Malefoy n'en revenait pas. Il ne pouvait en croire ses yeux. Il avait beau lire et relire la lettre de Narcissa, il n'y trouvait aucun sens. Comment ? Pourquoi ?
En réalité, ses raisons étaient assez évidentes pour qu'elle ne se donne pas la peine de les lui expliquer. Quant au moyen, il l'avait sous le nez : un formulaire pré-rempli qu'il n'avait plus qu'à signer. Les gardiens d'Azkaban, eux aussi, avaient eu cela sous le nez avant de laisser passer le courrier. À cette heure, tout le personnel de la prison devait être au courant ; bientôt ce serait le ministère et, avant le lendemain matin, le reste du monde magique.
Lucius se laissa tomber sur sa couchette avec un rire amer. Il exagérait peut-être un peu sa propre importance : cela faisait longtemps que le public ne s'intéressait plus à l'existence trépidante de la famille Malefoy. Mais son nom restait honni par bien des membres de la communauté magique, dont – il en était convaincu – une notable part de ses gardiens. Pourquoi ceux-ci se priveraient-ils d'ébruiter la nouvelle de ce camouflet ?
Lucius se frotta les yeux avant de les reposer sur la lettre de Narcissa. Narcissa. Fidèle, loyale et digne épouse. Mère aimante et dévouée. Parfaite maîtresse de maison. Instrument de leur chute quand elle avait menti au Seigneur des Ténèbres et sauvé la vie de Potter. Lui en avait-il voulu, alors ? Même pas. Il lui avait pardonné d'avoir évité la prison, tout comme il lui avait pardonné d'être partie si loin en le laissant seul et presque sans nouvelles… Elle prospérait désormais au milieu des gobelins et des Moldus, et Lucius ne le lui reprochait pas. N'avait-elle pas agi au mieux de ses intérêts ?
Avec une grimace de colère, il froissa la lettre en boule et la jeta à l'autre bout de la cellule. Bien sûr qu'il lui en voulait ! Lui avait toujours agi au mieux de leurs intérêts à tous les trois ; aujourd'hui, il en payait le prix, et quel soutien avait-il reçu de la part de sa famille ? Froideur et abandon. Et maintenant, ça !
« C'est hors de question ! Tu veux savoir ce que j'en fais, de ton formulaire ? »
Saisissant l'imprimé à en-tête d'un cabinet d'avocats américains spécialistes du droit sorcier, il le déchira en mille morceaux qui parsemèrent sa couverture de confettis couleur parchemin.
« Consentement mutuel, mon œil ! Tu peux toujours courir à dos d'Abraxan pour que je te le donne, mon consentement ! Qu'est-ce que tu crois ? »
Il fulmina ainsi pendant plusieurs minutes, entretenant sa rage et semant des confettis dans toute la pièce ; puis sa colère retomba et il se sentit tout-à-coup vide et fatigué. Il parcourut du regard la petite cellule aux murs de pierre, faiblement éclairée par un jour maladif filtrant à-travers la fenêtre disjointe. Il avait toujours pensé que Narcissa l'attendrait. À sa libération, lorsqu'il prendrait pied sur le débarcadère, au sortir de la barque du Passeur, elle serait là, droite et digne, encore un peu froide peut-être – elle avait beaucoup à lui faire expier. Mais il croyait qu'elle serait là.
« Lucius,
Nous nous sommes trop éloignés désormais pour envisager de reprendre une vie commune, aussi ai-je pris la décision de divorcer. Je suis en mesure de subvenir à mes besoins ainsi qu'à ceux de Drago, tu n'as donc pas à t'en inquiéter. Tu trouveras ci-joint un formulaire de consentement mutuel à renvoyer signé à l'adresse indiquée, qui est celle de mon avocat. Je te remercie de le faire sans délai afin que cette affaire soit réglée au plus vite et avec un minimum de frais.
Porte-toi bien,
Narcissa »
Le jour de leur mariage, tout le monde portait du blanc. Narcissa en avait décidé ainsi. La mère de Lucius trouvait cela ridicule mais la mariée avait eu le dernier mot. Le blanc ne convient généralement pas au teint pâle des Anglo-Saxons. Le clan Black s'en tirait plutôt bien même si Bellatrix avait un air étrange dans sa tenue virginale ; sur d'autres, comme Rogue, le résultat était désastreux. Mais Narcissa et Lucius, eux, portaient des robes dont le tissu nacré entièrement brodé d'argent les faisait presque rayonner. Dans cette assemblée de gens endimanchés et pourtant si peu à leur avantage, le jeune couple possédait une allure autrement plus royale que celle des patriarches et des dignitaires qu'il avait invités. Ce qui était précisément l'effet que Narcissa recherchait.
« Les sorciers sont les maîtres, avait murmuré Lucius à son oreille cette nuit-là. Et nous serons les maîtres des maîtres. »
Il n'avait pas tenu cette promesse ; mais, pendant la cérémonie, il en avait fait d'autres qu'il n'avait jamais rompues. Narcissa pouvait être prête à les jeter aux orties – en fait, peut-être s'était-elle montrée moins loyale qu'il le croyait – , lui ne l'était pas. Il ne l'avait pas épousée uniquement parce qu'elle était la plus jolie des filles d'une noble, très ancienne et très riche famille. Et il ne la libérerait pas de ses vœux uniquement parce qu'elle pensait ne plus avoir besoin de lui.
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« Je ne sais pas quoi faire, expliqua Harry d'un ton désespéré. George a essayé de lui remonter le moral en faisant des blagues mais il ne l'a pas très bien pris. Ginny a voulu qu'on aille dîner un soir avec lui et Luna, Luna Lovegood. Elle pensait que peut-être il se passerait… quelque chose entre eux… Mais Luna a carrément mis les pieds dans le plat en demandant des nouvelles d'Hermione… »
Il s'interrompit, ses yeux verts emplis de détresse posés sur ses interlocutrices. Crickey poussa un petit couinement de sympathie. Alifair, elle, leva les yeux au ciel. Elle s'absentait quelques semaines et voilà que c'était la Bérézina ! À croire qu'elle était vraiment devenue indispensable.
« Bon, il s'est fait larguer, c'est jamais très agréable, résuma-t-elle vivement.
– Encore Miss Granger a-t-elle eu le tact de l'en informer de vive voix et non par hibou postal, souligna Crickey.
– En plus il a pas vraiment de diplôme, et pas de carrière non plus puisqu'il a juste pris la place de son frère mort, poursuivit la Moldue.
– C'est certainement une aide bienvenue pour Mr George Weasley, tempéra son elfe, mais on ne peut pas dire que Mr Ronald Weasley ait intégré par goût personnel le monde des farces et attrapes.
– Il a quatre frères, une sœur et un meilleur ami qui réussissent tout mieux que lui…, renchérit Alifair.
– Un complexe d'infériorité non résolu, glissa Crickey.
– Des parents qui ne savent sûrement pas trop quoi dire quand on leur demande ce qu'il fait de sa vie…
– En tout cas, c'est ce qu'il s'imagine.
– De vagues projets de devenir Auror ou joueur de quidditch professionnel qu'il n'a même pas tenté de concrétiser…
– Ce qui, concernant le quidditch, n'était sans doute pas plus mal.
– Et même son appart n'est pas vraiment le sien vu qu'il le partage avec le frère avec lequel il bosse et qu'il dort dans la chambre du mort. Avec tout ça, faut pas s'étonner qu'il ait le moral dans les chaussettes ! » conclut Alifair tandis que Crickey hochait la tête d'un air solennel.
Harry, qui n'avait pas réalisé à quel point la situation de Ron était désastreuse, se sentit encore plus désespéré. Cela dut se voir sur son visage car Alifair lui tapota l'épaule.
« T'en fais pas, c'est juste une mauvaise passe. Ça durera pas comme les impôts.
– Je ne sais pas, soupira-t-il. J'aimerais pouvoir l'aider mais… Quoi que je dise ou que je fasse, j'ai l'impression que ça ne fait qu'aggraver les choses. »
La Moldue et son elfe échangèrent un regard entendu : de toute évidence, Ron ne supportait plus la compassion de ses proches. Il était vraiment dans une très mauvaise passe.
« Je m'en occupe, décréta Alifair avec énergie. En ce moment, je passe mon temps à sauver les gens, de toute façon.
– Qu'est-ce que tu proposes ? interrogea Harry.
– D'abord, on va le traîner en boîte et le faire picoler. »
Crickey fronça les sourcils d'un air réprobateur.
« Juste assez pour qu'il se désinhibe, précisa Alifair. Et qu'il se mette à draguer. On verra si son estime de soi ne remonte pas en flèche après qu'il aura conclu avec quelqu'un.
– Heu, mais s'il n'arrive pas à… conclure, justement, qu'est-ce qui se passera ? s'inquiéta Harry.
– T'inquiète, il conclura, assura Alifair, confiante. Je vais le relooker un peu, ça fera pas de mal. Ensuite, il faudra compter sur son charme naturel. Et puis si ça ne marche pas, on le fera picoler encore plus pour qu'il oublie tous les râteaux qu'il se sera pris, conclut-elle d'un ton léger.
– Crickey doute qu'une nuit de séduction suffise à régler les problèmes de Mr Weasley, Miss », objecta l'elfe.
L'expression fit sourire Alifair, consciente que, si Crickey n'avait pas parlé de « nuit de débauche », c'était pour éviter de condamner tout haut une pratique à laquelle sa maîtresse bien-aimée s'adonnait elle-même régulièrement.
« C'est juste une amorce, expliqua-t-elle. Pour attendrir la viande. Ensuite on passera aux choses sérieuses.
– C'est-à-dire ? voulut savoir Harry, de plus en plus inquiet.
– Un petit séjour au calme loin de papa-maman, des frangins et sœurette attentionnés mais lourdingues, des ex brillantissimes et des potes superstars qui vous filent des complexes rien qu'en existant.
– Hein ?
– Crickey va préparer la chambre rouge, Miss, annonça l'elfe qui avait tout compris. Elle croit savoir que c'est la couleur préférée de Mr Weasley.
– C'est plutôt l'orange », corrigea Harry machinalement.
Crickey et Alifair échangèrent un nouveau regard.
« Il n'a vraiment rien pour lui, ce pauvre garçon », commenta la Moldue.
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Sonnerie. Couloir. Porte. Livres sur les étagères. Silence. Affiches sur les murs. Château. Forêt. Océan.
Elle aimait la mer, elle s'en souvenait. Elle volait jusqu'au rivage luisant sous la lune et elle attendait le lever du soleil, pour admirer le ballet des mouettes et les entendre chanter. Autrefois.
Affiches sur les murs. Livres sur les étagères. Gens en robes grises. Gants sur les mains. Gardien. Prisonniers. Murmures.
« Ils l'ont liquidé comme ça, sans sommation. De vrais assassins.
– Après ce qu'il a fait, ça t'étonne ? Moi, je dis que c'est bien fait pour lui. C'était une bête, rien de plus.
– Chut…
– Ouais, mais c'est pas la peine de nous bassiner avec le respect de la vie humaine et tout le bazar. Nous, on nous a mis en taule pour ça, et eux…
– Qu'est-ce que tu me chantes ? C'était rien qu'un putain de loup-garou !
– Chut !
– N'empêche qu'il aura bien profité avant de se faire coincer ! Il leur aura laissé un sacré souvenir !
– Ça, tu peux le dire ! Sûr qu'ils faisaient tous dans leur froc à chaque pleine lune. Tout le monde doit beaucoup mieux dormir depuis que le vieux Greyback est mort.
– CHUT ! Taisez-vous ou je vous renvoie dans vos cellules ! »
Silence. Livres sur les murs. Affiches sur les étagères. Mort. Océan. Rivage. Mouettes. Lac. Grotte.
La magie noire bourdonnait dans la grotte, sous le lac. Il y avait des livres, des os de rongeurs et des serpents momifiés, des bougies à flamme noire, du sang. Il y avait une chaîne de fer rouillée, un collier, et quelqu'un attaché au mur. Il criait. Le raclement des griffes contre la pierre. Les hurlements du loup.
Mort. Cris. Grotte. Bassin. Douleur. Seule. Mort. Peur. Mort. Feu. Mort. Colère. Mort. Mort. Mort. Mort.
« Ça suffit, maintenant ! Silence ! »
Silence. Livres sur les étagères. Affiches sur les murs. Château. Forêt. Océan.
Gants sur les mains.
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Beatrice gloussait doucement en explorant son nouveau territoire. On l'avait découverte en même temps que les affaires laissées par Greyback dans le bois près du gîte, paisiblement endormie dans un carton sur lequel son nom était écrit au marqueur. Saisie comme pièce à conviction, la poule avait posé bien des problèmes aux autorités magiques. De fait, on ne pouvait la conserver avec les autres éléments de preuve : il fallait la nourrir, lui faire prendre l'air, et puis elle risquait de tout salir. Les refuges pour animaux magiques n'étaient pas habilités à accueillir une gallinacée ordinaire, mais personne ne savait trop si la confier à un refuge moldu serait conforme aux procédures. Le Bureau des Aurors hongrois, qui avait imprudemment procédé à la saisie, tenta de s'en débarrasser auprès du TNT qui, en la personne de Stoya, ne voulut rien savoir. Beatrice passa donc plusieurs jours à picorer la moquette des Aurors et à y semer des fientes, jusqu'à ce que Roman, à sa sortie de l'hôpital, se porte volontaire pour lui offrir un foyer. Son chat s'était sauvé bien des mois auparavant et, en cette période difficile, il avait grand besoin de compagnie.
« Ça te plaît ? » lança-t-il à la poule qui passait la tête dans son nouvel abri, une niche de chien que Roman avait aménagée afin d'en faire un poulailler convenable.
Marijana désapprouvait fortement le fait qu'il l'ait installée dans le salon mais Kriszti, elle, avait tout de suite adopté Beatrice. Et, grâce au tapis autonettoyant que Roman venait de s'offrir à prix d'or, la propreté n'était plus un problème.
S'occuper de sa protégée lui procurait un certain réconfort. Il avait cependant hâte de reprendre le travail qui, espérait-il, finirait de lui changer les idées, même s'il redoutait quelque peu l'attitude de ses collègues. Ils avaient tous été formidables de solidarité envers lui mais certains, après réflexion, répugneraient peut-être à lui serrer la main ; on mangerait moins souvent avec lui dans la cuisine commune, on se tiendrait à distance. Tammy, qui venait de se découvrir enceinte, ne voudrait sans doute plus l'approcher. Même le TNT n'était pas complètement imperméable aux préjugés anti loups-garous et, après l'affaire Greyback, Roman comprenait que les gens ne souhaitent prendre aucun risque. Il espérait qu'avec le temps, si tout se passait bien, leur méfiance diminuerait, mais il n'y croyait pas vraiment. Même si ça ne se voyait pas à l'œil nu, il resterait marqué à vie.
Tout en observant Beatrice, il se mit à fredonner sa sempiternelle chanson, cet air moldu qui faisait grommeler John d'impatience tant il en avait assez de l'entendre en boucle. Roman possédait un répertoire étendu mais il restait particulièrement attaché à ce titre, un standard du jazz dans lequel ses capacités de chant magique donnaient leur pleine mesure. À l'hôpital, et encore en cet instant, il l'utilisait pour se réconforter, se redonner courage et espoir en la vie. Étrange, disait John, qu'il ne soit jamais parvenu à mobiliser cette aptitude pour produire un Patronus corporel. Et dommage, rajouta Roman. Ce n'était pas maintenant qu'il risquait d'y parvenir.
« Arrête de broyer du noir, soupira-t-il entre deux notes. Ça pourrait être bien pire. »
Personne ne l'avait rejeté. Sa fille ne le craignait pas. Stoya s'était battue pour qu'il garde sa place. John consacrait du temps à préparer sa potion, sans se plaindre. Et Alifair…
La veille de son départ, elle les avait invités au restaurant, John et lui. John avait fait le difficile pour la forme mais Roman voyait bien qu'il était content d'être là. Ils avaient passé une soirée merveilleusement normale à parler de tout et de rien, sauf de l'affaire Greyback, et la seule raison pour laquelle les tables voisines leur jetaient par moment des regards outragés, c'était la tenue d'Alifair que John s'était fait un plaisir de critiquer dès l'apéritif. À la sortie du restaurant, pendant qu'ils marchaient ensemble jusqu'à son hôtel, elle leur prit le bras à chacun, en un geste amical et naturel qui avait profondément ému Roman, tout comme le baiser qu'elle lui avait donné à l'hôpital. Alifair savait mieux que quiconque à quel point un loup-garou pouvait être dangereux, pourtant elle ne répugnait ni à sa compagnie, ni à son contact. Il aurait voulu croire que d'autres femmes seraient capables de faire ainsi la part des choses. En fait, une seule lui suffirait.
Le pire, c'est qu'il s'était promis de tenter sa chance après la capture de Greyback : si tout se passait comme prévu, il aurait enfin accompli quelque chose qui le mettrait un peu à sa hauteur. Mais tout ne s'était pas passé comme prévu. Le professeur Thorvaldsen lui avait témoigné beaucoup de sympathie : elle lui avait envoyé une carte avec une boîte de chocolats à la liqueur, et elle avait même pris le temps de venir chanter avec lui dans sa chambre d'hôpital. Roman ignorait ce qui, de la liqueur, du chant ou de la gentillesse de la cantrix, lui avait le plus réchauffé le cœur. Mais Lif ne savait pas à quel point elle comptait pour lui et, à présent, comment oserait-il le lui dire ? Non seulement il n'avait rien accompli de remarquable, mais il serait un fardeau pour la femme qui voudrait bien de lui un jour, si ce jour arrivait.
Il avait cessé de fredonner. Pratiquer le chant magique n'était pas le meilleur moyen d'oublier celle qui l'enseignait, constata-t-il. Et Beatrice, qui s'était blottie devant sa niche pour faire une sieste, ne lui était pas d'un grand secours. Il repensa à ce soir, désormais lointain, où, déprimé et trempé de pluie, il était allé toquer à la porte de John, armé de deux bouteilles de pálinka. John ne serait peut-être pas ravi de le voir débarquer à l'improviste, et Roman ne voulait pas lui imposer sa détresse alors qu'il faisait déjà tant pour lui. D'un autre côté, il avait encore quelques bouteilles en réserve ; et maintenant qu'Alifair était partie, John avait peut-être besoin de compagnie, lui aussi. L'un dans l'autre, ça valait le coup d'essayer.
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Drago était déprimé. Plus que ça, même. En fait, il se sentait anéanti. Et le pire, c'est qu'il ne comprenait pas pourquoi.
Il n'était plus un enfant, que diable ! Il savait que l'amour éternel n'existait que dans les contes, et encore. Il savait, ou devinait depuis un certain temps, que les sentiments de sa mère à l'égard de son père s'étaient affadis. Il savait que ni le nom de Malefoy ni la fortune qui allait autrefois avec ne les faisaient plus vivre. Il savait que sa mère côtoyait des divorcées ravies de leur indépendance. À son âge, il n'aurait pas dû être aussi affecté. Après tout, il avait vécu des choses bien plus terribles !
« C'est le monde qui s'écroule, commenta sobrement Nate van der Waals. Les derniers vestiges d'enfance qui partent en fumée. »
Bien malgré lui, Drago fut contraint de reconnaître qu'il avait raison. Depuis la défection de Pinkerton, Nathan, comme l'appelait sa mère, se montrait plus présent que jamais : Narcissa ne devait surtout pas hésiter à faire appel à lui en cas de besoin, insistait-il, il trouverait toujours moyen de se libérer. De fait, bien que très pris par le tournage de son film, il jouait souvent les taxis pour eux, plus efficacement que leur chauffeur renégat en raison de sa très bonne connaissance des rues de L. A.
« C'est dur à avaler, poursuivit Nate doucement. Dans ces moments-là, on ne peut pas s'empêcher de chercher un coupable. »
Il savait de quoi il parlait : ses parents aussi s'étaient séparés. Il se souvenait de son désarroi, à l'époque, de la douleur. Heureusement, Maddie était là qui vivait la même chose, et ils avaient surmonté ensemble cette épreuve. Drago, lui, cet étrange garçon si distant du commun des mortels, n'avait personne à qui parler. Alors Nate profita du trajet, loin des oreilles maternelles, pour lui faire comprendre qu'il n'était pas seul.
« Mais on n'est pas là pour compter les points, enchaîna-t-il pour combler le silence, ni décider qui a tort ou raison. »
Depuis le siège passager, Drago lui lança un regard venimeux. Qu'il ne s'avise pas de lui donner des leçons ! Il savait très bien qui était à blâmer dans cette histoire. Qui avait abandonné l'autre, qui l'avait laissé croupir seul en prison, qui lui retirait l'unique réconfort qu'il lui restait : celui d'avoir une famille. Qui, non contente de confier la procédure à un avocaillon gobelin, s'était répandue en confidences auprès de Moldues à la langue si bien pendue qu'il n'avait pas fallu deux jours à Nathan pour être au courant !
« En fin de compte, que tes parents se séparent ou non, tu resteras toujours leur fils. C'est tout ce qui importe », conclut Nate.
Il avait conscience d'énoncer des platitudes. Rien de ce qu'il pourrait dire n'atténuerait la peine du gosse, et ce n'était pas vraiment ce qu'il cherchait. Réconforter Drago, c'était surtout gagner sa confiance et se rapprocher davantage de sa mère. Pip aurait dit qu'il était encore plus roué que retors mais, puisque la voie se dégageait du côté du mari… Et puis, ce gamin avait vraiment besoin d'un soutien dans cette épreuve, alors pourquoi pas lui ?
« Est-ce que tu as eu l'occasion d'en discuter avec ton père ? »
Drago avait très envie de lui écrire afin de l'assurer de sa loyauté : il ne voulait pas que son père pense que, comme sa mère, il se détournait de lui. Il aurait aussi voulu lui dire de ne pas prendre cela trop au sérieux. Sa mère était entourée de langues de vipères écervelées et stupides ; le succès lui était monté à la tête, et l'attention que lui portait Nathan n'arrangeait rien. Un jour, elle retrouverait ses esprits. Il en était sûr. Mais il se refusait à expliquer tout cela dans une lettre en sachant qu'elle serait lue par les gardiens d'Azkaban.
« Pas encore », répondit-il d'un ton bref, et Nate hocha la tête sans détourner son regard de la route.
Évidemment : ce n'était pas le genre de conversation téléphonique qu'un tout jeune homme tenait à avoir avec son père emprisonné pour fraude fiscale. Plus que jamais, Drago se trouvait en manque d'une figure masculine à laquelle se raccrocher. Nate pensait qu'avec un peu de temps, s'il parvenait à endormir la méfiance maladive du gamin, il pourrait devenir sa bouée de sauvetage : il lui avait bien appris à nager, après tout.
« Essaie de ne pas trop lui en vouloir, conseilla-t-il à voix basse. À lui ou à ta mère. Ils font de leur mieux, l'un comme l'autre, j'en suis sûr. »
Du fond de sa triste colère, Drago faillit éclater d'un rire mordant. Ce bellâtre sans envergure se prenait vraiment pour un stratège ! Profiter de la situation pour tenter de l'amadouer après avoir placé une espionne chez eux et, peut-être, acheté des informations à ce traître de Pinkerton : des ruses à peine dignes d'un Serpentard de première année dont cet imbécile de Moldu devait se sentir très fier. Franchement, c'était à vomir ! Nathan avait de la chance que sa mère ait gardé la baguette parce que, sinon, Drago lui aurait appris le respect une bonne fois pour toutes ! Il commençait à en avoir plus qu'assez de le voir tourner comme un chien en chaleur autour de sa mère…
« On est un peu en avance, remarqua Nate. Ça te dirait d'aller boire un verre ? »
Drago était attendu au Nightingale pour l'ouverture. Par sa mère, bien sûr. Qui ne devait pas souvent lui donner l'occasion de boire comme l'homme qu'il était devenu. Nate n'avait pas l'intention de l'enivrer – elle ne le lui aurait pas pardonné – mais ce gamin trop couvé apprécierait sûrement d'être traité comme un adulte. Et puis, si ça lui déliait un peu la langue, il découvrirait peut-être où se procurer ces marques ultra-confidentielles de cosmétiques dont Narcissa était si friande… La tactique avait bien fonctionné sur Pip, et Pip était autrement plus malin que ce gosse.
« Pourquoi pas, après tout ? » soupira Drago.
Il n'en avait aucune envie, mais il n'était pas pressé de voir le Moldu reprendre sa parade nuptiale autour de sa mère. Un verre l'aiderait peut-être à supporter cette soirée, la septième depuis l'ouverture en grande pompe de la salle spéciale, au début du mois.
Tandis que Nate cherchait à se garer, Drago songea soudain que, même sans baguette, il lui restait un moyen d'exercer sa magie sur ce détestable coureur de jupons : la legilimancie. Il lui faudrait faire preuve de beaucoup de prudence et de doigté car il ne tenait pas à savoir quelles immondes pensées ce Moldu pervers nourrissait à l'égard de sa mère ; mais le moment semblait enfin venu de constater par lui-même tout ce que Mr van der Waals avait pu découvrir sur elle…
Nate joue avec le feu, Ron est en pleine remise en question, Narcissa prend son envol et Alifair attend toujours le résultat des ASPIC : mais comment tout cela va-t-il donc finir ?
Roman est bel et bien allé voir John pour lui confier ses peines de cœur ; si ça vous intéresse et que vous ne l'avez pas encore lu, le récit de leur tête-à-tête se trouve dans "Quelques pas de côté", chapitre 7 : Éternel féminin :)
