Chapitre XXVII : Stay with me, go with me [partie 1]
Federico se réveilla avec une sensation de douleur extrême dans le dos. Il avait passé la nuit ici à faire des allers-retours entre la machine à café, les WC et la chambre de Desmond où il avait fini par s'endormir sur la chaise près du lit, dans une position plus que douteuse.
Avec difficulté, il étira ses muscles endoloris. Après un long bâillement, il posa le regard sur son cousin. Il ne s'était pas formellement réveillé depuis la veille – juste un instant vers 2 heures du matin, mais encore très faible, il s'était rendormi presque immédiatement après le contrôle médical – et respirait calmement.
L'ECG indiquait un rythme cardiaque calme et régulier, le taux d'oxygène dans le sang semblait bien remonté et Federico ne doutait pas que la fièvre avait dû elle aussi bien diminué vu la dose d'antibiotique qu'on lui passait pour son infection.
Il observa encore un instant Desmond, le voir dans cet état le mettait mal. C'était le plus jeune de la famille et, à un an prêt, il avait le même âge de Petruccio aurait dû avoir. Alors, le trouver comme ça, en miette, le renvoyait à des souvenirs particulièrement pénibles qui le mettaient mal.
Il avait besoin de sortir et s'éloigner un peu de tout cela, pour sa propre santé mentale. Il avait veillé sur lui toute la nuit et il savait que c'était les premières heures après une intervention qui étaient les plus décisives. Ce délai étant maintenant passé, il pouvait se détendre. Desmond était entre de bonnes mains, les médecins passant régulièrement vérifier s'il restait stable, il n'y aurait pas de soucis s'il s'en allait quelques heures pour rentrer prendre un douche et dormir un peu dans un vrai lit.
Dans un souci de ne pas se faire blâmer d'être parti en laissant le convalescent seul, il sortit son téléphone et prévint sa sœur des dernières nouvelles. Il précisa que tout allait bien, et qu'il le laissait pour un petit moment. Il savait que Claudia ne lui ferait aucun reproche et comprendrait, mais c'était mieux comme ça, il le savait. Tout le monde était tendu et dans ce genre de cas il valait mieux une communication exemplaire.
Il glissa le smartphone dans sa poche, regarda encore son cousin, soupira une nouvelle fois, posa sa main sur l'épaule de l'alité, serra doucement, puis se releva. Au moment où il allait quitter la pièce, il vit, plantée devant la vitre de la chambre, Aveline DeGranpré, les mains dans les poches de sa blouse blanche, les traits tirés, les yeux cernés. Elle semblait, elle non plus, ne pas avoir spécialement dormi.
Le jeune homme sortit et la salua.
— Bonjour, répondit-elle sans détourner le regard de son protégé.
Federico se sentit presque mal à l'aise. Il n'avait pas revu la femme mokka depuis le soir où ils avaient parlé de la mort de Lucy Stillman, et il ne savait pas trop quoi lui dire. C'était gênant car elle-même n'ajouta rien après ses salutations pour faire mine de lancer une discussion. Mais peut-être n'avait-elle pas envie de parler, songea Federico. Il s'apprêtait donc à lui souhaiter une bonne journée et s'en aller, mais elle parla enfin, ce qui le retint :
— Comment va-t-il ?
Il se tourna et la regarda avec surprise. Elle l'observait à présent avec intensité et il distingua son inquiétude. Desmond lui avait expliqué la grande connexion professionnelle qui s'était liée entre eux, il n'en fut donc pas surpris.
— Il est stable et il a des phases de réveil, répondit-il en regardant à nouveau son cousin à travers la vitre. L'infection semble maîtrisée, d'après le médecin qui est passé tout à l'heure, mais il faudra plusieurs jours pour en être absolument sûr. Après, vous êtes chirurgienne, vous connaissez sûrement mieux tout cela que moi.
Elle ne répondit pas, fixant elle aussi à nouveau Desmond. Oui, elle savait. Elle connaissait par cœur les risques de voir une infection de ce type redémarrer avec plus de vigueur. Elle connaissait aussi toutes les complications post-opératoire qui pouvaient survenir (caillot, embolie, mauvaise réaction à un traitement médicamenteux, et 4a, ce n'était que celle qui étaient courante) et juger de la capacité de rétablissement. Sa spécialité était le cœur, les poumons, mais elle avait longuement pratiqué la chirurgie générale et traumatique avant cela. Elle savait que les dégâts à la main et à la jambe demanderaient une longue convalescence, et qu'il y avait peu de chance de récupérer 100% des capacités.
Federico l'observait avec attention, remarquant chaque petit tic de son visage tandis qu'elle songeait à tout cela. La crispation du coin de ses lèvres, le froncement de sourcil qui marquait son front d'une grande ride, le léger balancement d'un pied à l'autre. Il devinait qu'elle était focalisée sur certain détail et interrogea :
— Vous êtes inquiète pour quelque chose en particulier ?
— Sa main, répondit-elle simplement d'une voix sans ton, sortant les siennes des poche de sa blouse pour croiser les bras.
— Oui, approuva le jeune homme. Elle est vraiment en piteux état. Etant spécialisé en psychiatrie et pas en médecine générale, j'avoue que ça remonte à loin tout cela, mais c'est mauvais, n'est-ce pas ?
Elle observa en silence durant quelques secondes, puis soupira encore et reporta son attention sur lui.
— Lorsqu'il s'agit des mains, c'est toujours compliqué et délicat, expliqua-t-elle, son côté formateur reprenant le dessus durant un instant. Il y a des dizaines de petits os, d'articulations, sans parler des tendons et des nerfs. C'est très compliqué, même lorsque la blessure est nette. Or, il a la main en miettes (elle dit cette phrase avec une sorte de crispation dans la gorge). Je ne sais pas comment cela s'est produit, mais la radio montre que tout est en éclat là-dedans. Antonio et Sulleiman, mes collègues, ont fait leur possible, mais ils n'ont pu que parer au plus urgent en raison de l'infection et des tissus nécrosés. Ils devront y retourner, mais plusieurs tendons et nerfs ont été sectionnés ou atteints et il y a des éclats d'os. Même s'ils arrivaient à reconstruire la main et à lui rendre une certaine mobilité…
Sa voix s'éteignit dans cette phrase et son visage se crispa. Elle se pinça les lèvres, regarda dans la direction de Desmond et soupira profondément, à la fois las et en colère.
— Il était tellement prometteur en tant que médecin et chirurgien, déplora-t-elle avec plus de colère que d'agacement cette fois. Je n'ai jamais eu un étudiant avec autant de potentiel… Quel gâchis, vraiment !
Elle ferma les yeux et secoua doucement la tête, repoussant les émotions vives. Il y eut un silence, le psychiatre regardant la chirurgienne avec compassion. Il comprenait sa souffrance en l'analysant. Pour beaucoup de monde, une fois arrivé au sommet de ses propres capacités à s'améliorer (même si l'on n'arrêtait jamais de progresser d'une certaine façon), il y avait deux voies généralement empruntées : soit se complaire et finir par laisser l'arrogance nous consumer, soit transmettre son savoir, avec l'espoir secret de trouver l'élément prometteur de la prochaine génération.
Cette femme avait parié sur Desmond, et Federico avait l'orgueil familial de croire que s'était à juste titre, et voir les espoirs de transmissions s'effondrer ainsi devait être douloureux.
— Vous êtes certaine qu'il n'y a aucun espoir qu'il puisse exercer à nouveau ? se risqua-t-il à interroger.
Il savait que la réponse devait clairement se situer du côté de la négative, mais il avait besoin pour lui-même d'y croire. La femme ne répondit pas tout de suite, mais finit, après un instant par déclarer :
— En tout cas, pas s'il est soigné dans cet hôpital.
— Vous n'avez pas confiance en vos collègue, interrogea l'autre, un peu surpris de cette déclaration.
Aveline pencha la tête sur le côté et le regarda en travers.
— Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. J'ai une pleine confiance en mes collègues, seulement je sais reconnaitre un bon, un excellent ou un exceptionnel chirurgien. Ils auraient la capacité d'être exceptionnel, mais cet hôpital manque de moyen et de programme de recherche – sans parler du fait que c'est une petite ville est que nous avons donc moins de cas demandant une inventivités accrues. Ils stagnent comme excellents chirurgiens. Le cas de Desmond nécessite plus de moyen et d'émulation, et il ne les trouvera jamais ici.
Il y avait une colère et une rage sourde et froide qui stagnait en elle. Elle se contenait pour ne pas hausser le ton, mais elle en avait envie. Elle était en fâchée, soudainement, contre cette institution qui n'offraient pas la possibilité à son personnel de devenir brillant. Elle-même avait demandé plusieurs fois la mise à disposition de fonds et d'un laboratoire pour faire de la recherche, en vain.
Non, réellement, ici, personne ne pourrait rien pour Desmond. Le soigner, oui, le guérir, impossible, pas avec les ressources que cela demandait. En revanche, elle savait où elle trouverait à la fois l'émulation et le talent nécessaire à cela.
— Et quelle solution suggérez-vous dans ce cas ? interrogea Federico, qui la sentait bouillonner et se retourner les neurones à la recherche d'un possible espoir.
— On m'a proposé un post très alléchant au Seattle Grace, répondit-elle du tac-au-tac.
Le jeune homme en fut presque surpris et haussa les sourcils. Le Seattle Grace avait une sacrée réputation, il ne pouvait pas l'ignorer. Cet hôpital comptait certain des médecins les plus doués de la Côte Ouest et s'y voir proposer un poste était une sorte de consécration.
— Félicitation, se surprit-il à dire malgré lui.
— Je n'ai pas encore accepté, ajouta-t-elle. Mais comme le chef de l'hôpital essaie de me faire du charme, je peux tenter de négocier d'emmener Desmond là-bas avec moi et que ses soins par les meilleurs soient pris en charge comme gage d'embauche.
Federico l'observa avec de grands yeux. Cette déclaration le surprenait et le prenait de court. Il ouvrit la bouche, la referma, regarda en direction de son cousin. Il réfléchissait à ce que venait de proposer Aveline. Voir Desmond partir loin de Fasmay Hill allait sans doute peiner Claudia qui était aux anges de réussir à retrouver un semblant de famille unie. Et honnêtement, Federico commençait à s'y prendre au jeu lui aussi. Prétendre que retrouver sa sœur et ses cousins ne lui faisait rien serait un pur mensonge. Pouvoir se réconcilier avec eux, même si ce n'avait jamais été le but de son retour en ville, lui faisait plaisir. Mais en tant que médecin, même si sa spécialité était la psyché, il savait que c'était ce qui était le mieux pour Desmond en tant que patient.
Surtout si les frais faisaient parties intégrantes des termes de ce contrat. C'était des soins lourds et longs qui attendaient son cousin, et, bien qu'il ne doute pas que Claudia mettrait autant du patrimoine familial à disposition, les soins dans ce pays étaient un gouffre. Si seulement il y avait un système fiable d'assurance… mais ce n'était pas le cas.
Pesant tout cela, il regarda la chirurgienne et hocha la tête en guise d'assentiment.
— Si cela est possible, ce serait vraiment gentil de votre part.
— Je vous tiendrai au courant, répondit simplement Aveline. Mais si j'ose vous demander de garder cela pour vous tant que…
— Ne vous en faites pas, je considérerais cette discussion comme une séance, la tranquillisa-t-il.
— Merci, Docteur Grayson.
Elle lui serra la main, puis s'en alla le long du couloir. Elle avait beau ne pas avoir spécialement dormi cette nuit, elle avait les visites du matin à assurer avec les internes.
Federico la regarda s'éloigner en se faisant la réflexion que cette pauvre femme laissait les évènements la changer (elle était bien plus froide et sèche dans sa façon de parler et de se tenir que l'autre soir), mais était trop fatigué lui-même pour s'en inquiéter pour l'instant. Ce n'était ni une amie, ni une patiente. Soupirant, il prévint l'infirmière qui arrivait pour la toilette du matin de Desmond qu'il s'en allait et qu'il fallait l'appeler en cas d'évolutions de la situation, puis parti à pas trainant, ne rêvant que d'une douche bouillante et d'un bon lit.
oOoOoOo
Cesare sortit de la salle de bain où il venait de se préparer comme tous les matins (douche, barbe, cheveux, dents, parfum…) et repassa dans la chambre où, rouler en boule sous le duvet, Léonardo refusait de se lever.
— Léo, tu vas être en retard, soupira-t-il en levant les yeux au plafond, enfilant la chemise rouge qui attendait sur un cintre depuis la veille, le Borgia étant très organisé.
— Je ne veux pas y aller, répondit la voix geignarde et étouffée du blondinet.
Cesare ferma les yeux en finissant de boutonner la chemise, respirant profondément. Il n'avait pas beaucoup dormi lui-non plus, ayant dû écouter son mari lui faire part du déluge d'émotions qu'il ressentait à cause de tout cela – ce qui l'avait un peu vidé de son énergie mentale car lui-même n'était pas habitué à exprimer les siennes – et aussi parce qu'il avait ressassé la discussion qu'il avait eue avec Malik une grande partie de la nuit, s'interrogeant sur la faisabilité et la manière d'amener la chose à sa sœur.
Aussi, dans son état d'épuisement, il avait plus de mal à compatir et n'était pas d'humeur, même s'il essayait de se contenir car il aimait vraiment fort son petit peintre adoré et ne voulait pas le braquer.
— S'il te plait, Léo, ne fait pas l'enfant, lui lança-t-il en nouant sa cravate.
— Je n'ai pas la force d'aller là-bas et d'affronter une journée de travail en faisant comme si de rien tout en supportant l'ambiance pesante qu'il y aura forcément, commença à vouloir se justifier le blondinet sans sortir de sous le duvet.
Cesare, tout en enfilant sa montre hors de prix, perdit un peu patience face à ces caprices, s'approcha du lit en déclarant :
— Ecoute, je sais que c'est difficile…
Il attrapa le duvet et l'arracha d'un coup, faisant sursauter Léo sur le matelas, en caleçon à fleurs.
— … Mais tu es le patron, tu dois être fort pour tes employés !
— Mes employés, railla presque ironiquement le blondinet et essayant de lui reprendre le duvet, mais Cesare le tira encore et le jeta par terre. Ce qu'il en reste tu veux dire ? Malik a démissionné, Altaïr est suspendu, Lucy est morte, Rebecca… je ne sais pas si elle viendra et franchement je ne l'en blâmerai pas vu ce qu'elle a traversé, Clay est introuvable, quant à Assia et Claudia, elles risquent de ne pas être très présentes psychiquement vu que Desmond, respectivement leur petit-ami et cousin, est dans un sale état…
Cesare regarda son mari qui semblait camper sur ses positions, puis sa montre et soupira d'agacement par les narines. Il n'avait pas le temps de négocier mais avait malgré tout le sentiment que c'était à lui, en temps qu'époux, de le raisonner. Aussi choisit-il la méthode forte et l'attrapa par les pieds en déclarant « tu ne me laisse pas le choix ».
— Qu'est-ce que tu fais ?! s'exclama de surprise Léonardo en se voyant tirer subitement vers le bord du matelas.
— Sors de ce lit et affronte la vie ! répliqua Cesare d'un ton autoritaire. J'ai épousé un homme fort et sensible, pas une femmelette qui se cache à la première difficulté.
Le terme de femmelette atteignit Léonardo de plein fouet. Il se débattit juste avant de tomber du lit (bien sûr Cesare ne l'aurait jamais fait réellement tomber en risquant de le blesser) et se redressa sur les genoux lui faisant face, arrivant presque à la même hauteur dans cette position et sur ce promontoire.
Il le dévisagea avec colère, ce qui ne semblait ni atteindre ni surprendre le noiraud, qui avait délibérément choisi ses mots. Il savait qu'Ezio avait souvent reproché, dans leurs disputes de fin de relation, de se comporter d'une manière trop efféminée. La critique s'était profondément logée dans le cœur de Léo, qui se sentait profondément irrité, à cet instant, que son nouvel homme se serve du même reproche, même s'il savait au fond de lui que ça n'avait pas la même portée.
— Je ne suis pas une femmelette ! cria-t-il presque.
— Alors prouve-le moi et habille-toi, répondit très simplement Cesare en écartant les bras, regardant son mari droit dans les yeux.
Léo sortit du lit en continuant de fixer son époux d'un air fâché et s'approcha de la chaise où ses affaires étaient posées et commença à se vêtir. Cesare regarda à nouveau sa montre. En fait, il était pressé de descendre car il voulait profiter d'intercepter sa sœur avant que les autres employés de la banque n'arrivent pour discuter avec elle au calme de la proposition de Malik.
— Je vais demander qu'on ajoute des cornes et une queux de diable à ton costume pour la fête de la ville, lui lança Léonardo d'un ton grinçant.
La réplique surprit Cesare, qui leva les yeux sur son époux qui le regardait d'un air plus boudeur que coléreux à présent, et éclata de rire. Vraiment, il n'était pas croyable. En s'approchant de lui pour l'embrasser sur le front, il déclara :
— Fais comme tu veux.
— Tu es méchant et je te déteste.
— Tu m'aimes et je t'adore, répondit Cesare en lui pinçant les fesses.
Léo lui attrapa la main et le repoussa, déclarant d'un ton plutôt joueur à présent :
— Non, et tu peux leur dire au revoir parce que tu n'y toucheras plus avant longtemps.
Cesare, avec un sourire moqueur, répondit en toisant avec amour son homme :
— Allons, tu ne tiendras pas cette promesse… on sait tous les deux que tu aimes trop ma queue du diable pour ça.
Le blondinet devint d'un coup tout rouge et lui claqua l'épaule, choqué. Cesare le trouvait trop craquant à cet instant et, malgré la fatigue, dire qu'il ne ressentait pas l'effet de ses grivoiseries (surtout dans la partie inférieure de son corps), serait un mensonge. D'ailleurs, il pouvait en juger au visuel que pour son mari non plus. C'était tentant, mais il savait que ce n'était pas le bon moment. Ils avaient à faire tous les deux.
Il se contenta donc d'embrasser encore son mari, sur les lèvres, puis lui glissa à l'oreille :
— On verra ce soir si tu me déteste toujours autant.
— Tu me torture, gémit Léo. C'est un programme plus tentant que d'aller au bureau.
— Vois ça comme la frustration bénéfique à une soirée torride, répondit Cesare en écartant les bras tout en reculant de plusieurs pas, souriant de voir la torture qu'il infligeait à son époux, qui peinant à fermer son pantalon.
Il prit la veste de costar noire dans la penderie, l'enfila rapidement, puis sortit de la chambre en souhaitant une bonne journée à son chéri.
Il quitta l'appartement et rejoignit rapidement la banque. Après avoir désactivé le système d'alarme, il alla trouver le chef de la sécurité pour savoir si tout avait été cette nuit. Il fut satisfait d'apprendre que oui, puis regagna l'ascenseur menant à l'étage des bureaux. Tout en badgent pour ouvrir le sien, il envoya un message à sa sœur pour lui dire de monter le retrouver dès qu'elle arrivait.
Il n'eut pas à attendre très longtemps, ayant à peine le temps de se tirer un café bien serré avant que l'on ne toque.
— Entre ! lança-t-il.
La belle blonde s'exécuta. Elle portait son tailleur-jupe, chemise rouge (ils avaient les deux un faible pour cette couleur) et était coiffée en chignon aujourd'hui. Une allure souple mais qui lui donnait un air sérieux et professionnelle. Lucrèce était une belle femme mais aspirait réellement à ce qu'on ne la voit pas que pour cela. Elle était professionnelle, bosseuse, intelligente (surement plus que lui, songeait Cesare) et volontaire.
Ils se saluèrent sans se faire la bise. Malgré qu'ils soient relativement proche et attachés, ils étaient plutôt pudique à ce niveau-là, l'un comme l'autre. L'étalage de proximité et d'émotion, ce n'était pas vraiment dans l'esprit Borgia et il n'avait donc pas eu une éducation allant dans ce sens.
— Tu voulais me parler ? interrogea-t-elle simplement.
— Oui, assied-toi, répondit-il en lui désignant le canapé. Je te serre quelque chose ?
— Expresso.
— Noir et sans sucre.
— Tu me connais.
Il s'exécuta, et vint s'assoir en face d'elle. Ils burent leur boisson, puis elle le regarda attentivement en silence et leva un sourcil.
— Tu as ta tête des jours où tu es troublé, grand-frère. Qu'est-ce qui t'arrive ? C'est ton mariage express avec le blondinet qui te tracasse ?
Elle était emplie de sarcasme à l'encontre de Léonardo. Elle n'avait rien de personnel contre lui, mais elle avait de la peine à accepter un mariage à l'arrache à Las Vegas. Cesare reposa sa tasse sur la table et eu un sourire narquois. Il savait que c'était sa manière à elle de lui dire qu'elle s'inquiétait pour lui et espérait que tout se passait bien, mais ce matin il n'était pas d'humeur, avec la fatigue. Il répondit donc, aussi sarcastique qu'elle :
— Mon mariage va très bien, je te remercie de t'en soucier. Et toi, pas trop dur de savoir que Federico est revenu en ville sans que tu ne le sache ?
Lucrèce se raidit un peu et se contenta de sourire, ce qui étira sa bouche maquillée de carmin. Cesare savait que la taquiner sur le sujet était dangereux. En effet, elle avait eu, plus jeune, le béguin pour l'ainé des Auditore. Un béguin d'adolescente qui craque pour le mex plus vieux et plus mature (sept ans de différence, ça fait une sacrée différence d'avec les mecs de son âge), qui n'était ni réaliste, ni sérieux, mais pour lequel Cesare avait toujours aimé chambrer sa sœur.
Elle leva un doigt peu glorieux à son encontre et lui répondit poliment de se mêler de son cul. Ils éclatèrent de rire tous les deux. Ils aimaient se chercher mutuellement et se répondre. Elle avait un sacré caractère, comme lui, et ils pouvaient donc en rire ensemble. Après tout, elle était sa meilleure amie, en plus de sa sœur, et était sans doute la personne à mieux le connaître sur terre. Aussi, une fois le fou-rire passé, elle se ressaisit et demanda :
— Plus sérieusement, qu'est-ce qui te tracasse ?
Cesare redevint sérieux. Il regarda le tableau de maître suspendu au-dessus du meuble de la machine à café, réfléchit à ces mots, prit une grande inspiration, et demanda :
— Est-ce qu'il t'arrive de te sentir prisonnière de cette ville ?
— Ce n'est pas ta vraie question, répondit-elle, devinant parfaitement qu'il voulait gagner du temps en tâtant le terrain par des interrogations subsidiaires (elle le connaissait par cœur). Expose-moi les faits directement et pose la question qui te brûle.
— D'accord, soupira-t-il en se penchant en avant, joignant ses mains, regardant sa sœur droit dans les yeux. J'ai eu une conversation avec Malik, hier…
Il expliqua alors ce dont ils s'étaient entretenus, donnant également le contexte dans lequel cela était arrivé (Lucrèce s'étant d'ailleurs souciée à ce moment de l'état de Desmond). Il en donna les détails. Quand il eut fini, elle l'observait avec de grands yeux ronds, l'air vivement surprise et déstabilisée.
— C'est… ne sut-elle que dire. Très osé et… un peu sorti de nulle part.
— J'ai eu la même réaction, lui assura Cesare en se laissant repartir en arrière dans le fauteuil en cuir, étalant ses bras de chaque côté.
Lucrèce baissa les yeux en se mordant l'intérieur de la joue, réfléchissant, puis elle leva le regard sur son frère et déclara, d'un ton plus catégorique qu'interrogatif :
— J'imagine que tu es plutôt favorable ?
— Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda Cesare, parfaitement décontracté.
— Tu n'aimes pas vivre dans cette ville, tu ne t'en es jamais caché, répondit-elle en haussant les épaules. Et je suis persuadée que tu y vois probablement une opportunité inespérée de pouvoir fuir définitivement. Ce qui me blesse en t'imaginant loin de moi, mais me fait plaisir pour toi malgré tout.
— Donc ? fit Cesare en haussant un sourcil. Tu y serais plutôt favorable ?
Elle réfléchit, lança un regard en direction de la baie-vitrée, puis regarda à nouveau son frère.
— Disons que je n'y suis pas fermée. Il est vrai que le système actuellement en place dans cette ville est désuet et ne correspond plus à notre temps, sans parler qu'il s'insère difficilement dans le système démocratique de ce pays et que nous avons régulièrement des demandes dans ce sens de la part du Gouvernement. Ma seul crainte, c'est de faire les choses de manière trop précipitée en négligeant les détails et que ce soit la population qui en subisse les conséquences. Car, même si je sais que c'est une contrainte plus qu'une partie de plaisir pour nous tous, moi la première, le Conseil, nous, donc, a une obligation envers les citoyens de cette ville.
Son ainé l'écoutait et approuvait d'un hochement de tête. Elle avait des paroles sages. Elle avait absolument raison dans ce qu'elle disait. Il voulait fuir la ville et le rôle qui était héréditairement le sien et l'ennuyait profondément, ce n'était pas aux habitants de payer de plein fouet les inévitables troubles organisationnels qui s'ensuivraient de cette décision. Il n'y avait pas pensé, et il se demandait si Malik l'avait pris en compte, lui.
— De toute manière, répondit-il après ces réflexions, les choses ne se feraient pas du jour au lendemain, et j'imagine que ce sont des choses dont nous pourrions discuter et mettre en évidence lors des délibérations.
— Sans doute. Bon, si c'était tout ce dont tu souhaitais t'entretenir (dit-elle en se relevant, lissant sa jupe en même temps), je retourne préparer l'ouverture de la banque.
— En tout cas, fit Cesare en la regardant se diriger vers la porte, je suis surpris. Je m'attendais à ce que tu sois plus dure à convaincre.
Elle s'arrêta, la main sur la poignée, et se tourna vers lui.
— Et manquer une telle occasion de faire fulminer notre père d'avoir cédé sa place en détruisant son maudit héritage ?
Elle détestait profondément leur père, qui l'avait toujours traitée comme un simple pion à marier pour des questions d'alliance et lui mettait une pression monstrueuse encore aujourd'hui, alors qu'il était à l'autre bout du monde, pour qu'elle lui ponde un héritier (si possible mâle), sachant son fils homosexuel. Pouvoir s'assurer que, si un jour elle trouvait un homme gentil, elle puisse lui assurer un avenir sans pression était presque un soulagement, en vérité.
— J'imagine, oui, sourit Cesare en riant presque.
— Et puis, ajouta-t-elle d'un ton moqueur, si je m'assure que tu quittes la ville, j'empoche la direction de la banque et ton bureau au passage.
Bien sûr, elle plaisantait en disant cela, et pour l'accentuer, elle lui tira la langue. Cesare, bien que le sachant, joua le jeu et fit semblant d'en être outré. Il attrapa le coussin près de lui et le lança dans sa direction en hurlant :
— Espèce de… !
Mais elle ferma la porte en riant et le coussin s'écrasa contre le battant. Souriant, content d'avoir convaincu sa sœur (même si elle y mettait des réserves, qui étaient tout à fait recevables), il se leva et alla récupérer le coussin. Il le remit sur le canapé et alla à son bureau. Tout en démarrant son ordinateur, il envoya un message à Malik pour lui expliquer le point de vue de sa sœur, puis tomba sur une image envoyée par Léo le matin même, qui le mit dans un état d'impatience de le retrouver assez problématique pour se concentrer.
Tout en glissant le smartphone plus loin sur le pupitre, il se dit qu'il avait vraiment de la chance d'avoir épousé le blondinet.
oOoOoOo
Claudia réveilla Altaïr en se levant, sans trop de ménagement. Ce dernier ronchonna en se tournant dans le canapé, se mettant le coussin sur la tête. Elle le lui enleva et lança avec énergie :
— Allez, debout cousin !
— Claudia, râla-t-il en la regardant avec un seul œil ouvert, encore empâté de sommeil. J'ai pas spécialement bien dormi et j'ai rien d'autre à faire de ma journée avec la suspension, laisse-moi tranquille.
— Je n'ai pas tellement dormi non plus avec tes ronflements et Desmond à l'hôpital, mais je suis tout de même levée, riposta-t-elle en tirant la couverture à présent.
Il la retint, car il était en caleçon en dessous et en phase de réveil, s'était gênant. Râlant encore, il se mit en position assise, complètement décoiffé, la barbe ayant un peu poussé, les yeux mi-clos.
— Tu vas chercher où toute cette énergie.
— Dans le café, répondit-elle en désignant la cafetière sur le comptoir de la cuisine. Ça fait un moment que je suis levée, estime-toi heureux que j'aie déjeuné en silence.
— Si tu t'es donné tant de peine jusqu'à présent, pourquoi tu me réveille dans ce cas ? ronchonna encore le jeune homme en se grattant le bas du dos.
— J'ai beaucoup réfléchi, répondit-elle en contournant le bloc central pour aller se verser le reste de la cafetière (moins une tasse qu'elle réservait à son cousin) dans sa tasse-thermos. Ça me trotte dans la tête depuis que je me suis levée mais, vu la réduction massive de l'effectif de l'entreprise et tout ce qui reste à réaliser pour la fête du jubilé, il nous faut toute l'aide qu'on peut espérer.
— Ce qui veut dire, demanda Altaïr qui commençait à réussir à ouvrir complètement les yeux et tira à lui son jeans.
— Ce qui veut dire que tu seras suspendu pour ce qui est arrivé, mais plus tard. Aujourd'hui je te veux au boulot, y a trop à faire.
— Hein ? fit l'autre, la surprise le réveillant davantage. Mais qu'est-ce que tu veux que je t'apporte, je suis spécialiste en marketing, moi.
— Ne te sous-estime pas tout seul, tu as beaucoup d'autre compétence et ça peut toujours être utile.
Le jeune homme leva les yeux au plafond en soupirant d'agacement et se leva (en prenant soin de tourner le dos à sa cousine) pour enfiler son pantalon. Tout en le boutonnant, son regard tomba sur l'horloge suspendue au mur et il tiqua.
— Et c'est à cette heure que tu me préviens !? s'exclama-t-il, presque paniqué.
En effet, il était déjà quasiment l'heure à laquelle il partait habituellement pour bosser. Devant encore passer à la salle de bain et se raser, et même en sautant le petit-déjeuner, il n'y serait jamais à temps.
— Ne me regarde pas comme ça, je viens de me décider à procéder ainsi, répondit Claudia en restant très calme. Mais ne t'inquiète pas, tu peux arriver dans une heure, le temps de te préparer.
En disant cela elle regarda sa montre, enfila ses chaussure et s'approcha de la porte en attrapant sa serviette de travail.
— Moi par contre je file… à toute !
Elle ouvrit la porte et se retrouva nez-à-nez avec Malik, qui se tenait debout devant chez elle, le poing en l'air comme s'il allait toquer. Il avait la sale tête de celui qui n'avait quasiment pas dormi, lui aussi. Le jeune homme sembla quelque peu déstabilisé, ne s'attendant probablement pas à ce que quelqu'un ouvre la porte. Il fallait dire que cela devait bien faire un quart d'heure qu'il était dans le couloir à s'interroger s'il allait où non oser venir frapper, malgré l'heure matinale.
— Je… heu… salut, dit-il en baissant la main, n'osant pas croiser directement le regard de la jeune femme.
Elle le toisa une seconde puis tourna la tête en direction d'Altaïr, qui se trouvait torse nu au milieu du salon et semblait aussi surpris et incapable de savoir quoi faire que son amant. Elle leva les yeux au ciel en secouant légèrement la tête, souriant à moitié, et reporta son attention sur Malik en déclarant :
— Bon, puisque t'es là, j'en profite pour te le demander : Je sais que tu as démissionné, mais j'ai vraiment besoin de force de travail aujourd'hui, sinon on va être dans la panade. Est-ce que tu serais d'accord de revenir nous aider ?
Malik ouvrit la bouche, la referma, se pinça les lèvres en fronçant les sourcils, visiblement hésitant. Il était vrai qu'il avait démissionné et n'avait pas vraiment prévu de revenir, encore moins en sachant que c'était dans les locaux de l'entreprise que Lucy était morte quelques jours plus tôt.
— Je ne sais pas trop, Claudia…
— Je t'en prie, insista-t-elle. Clay étant porté disparu pour le moment, je n'ai personne pour tout coordonner et tu es le seul qui connaisse exactement chaque détail du projet.
Voyant qu'il semblait encore hésitant, elle décida de jouer une autre stratégie et s'empressa s'ajouter :
— Et puis, je te connais, tu es du genre maniaque. Tu ne voudrais pas t'en aller sans finir proprement ce que tu as commencé… si ?
Malik encaissa l'argument, qui fit mouche en lui. C'était vrai, il n'osait même pas s'imaginer s'il laissait les autres patauger ce que cela aurait comme résultat. Probablement que les célébrations serait en partie ratées, et on associerait son nom, immanquablement, à ce fiasco. Il n'avait pas envie de cela.
Son regard croisa à ce moment celui d'Altaïr, qui l'observait en silence, deux pas derrière sa cousine. Et lui, s'interrogea le jeune homme, quelle conséquence l'échec de la DaVinci Inc pourrait avoir sur lui ? Face à cette réflexion, Malik ferma les yeux, soupirant profondément, serra les poings, puis finit par céder :
— D'accord, je vais venir vous donner un coup de main. Mais ne considère pas que cela signifie que je souhaite reprendre mon poste.
— Il va de soi, approuva Claudia en souriant. Je demanderai à Assia de te préparer un contrat d'intérim, pour faire les choses en ordre.
Elle sortit de l'appartement en lui passant à côté et alla prendre l'ascenseur. Une fois dans la cabine et avant que la porte ne se referme, elle déclara encore :
— Je vous attends donc tous les deux dans une heure. À toute.
La porte de l'ascenseur se referma avec son petit bruit de métal grinçant, laissant les deux autres seuls sur l'étage. Malik tourna la tête vers Altaïr, qui s'était approché pour refermer la porte, vu que Claudia l'avait laissée grenade ouverte.
— Alors toi aussi ? fit avec ironie Malik, souriant presque.
— C'est dur de lui dire non, admit l'autre en hochant la tête.
Les yeux du noiraud se baladaient sur la silhouette à moitié nue de son amant, incapables de résister. Altaïr pour sa part le regardait en se mordant l'intérieur de la joue. Il était un peu troublé et gardait la « dispute » de la veille en mémoire. Après quelques instants, il se décida à interroger :
— En fait, que faisais-tu derrière la porte de si bonne heure ?
— Je… sursauta presque Malik, sortit de ses pensée et pris par surprise. Heu… je me disais… enfin, j'avais pensé que tu serais peut-être déjà levé et qu'on aurait pu… discuter. Tu sais, à propos de tout ce qui se passe.
Altaïr parut étonné à son tour, ouvrant un peu plus grand les yeux.
— Ho, fit-il en se posant une main sur l'arrière du crâne, se frottant les cheveux nerveusement. Je croyais que tu ne voulais pas le faire tout de suite.
— Disons que j'ai eu toute la nuit pour y réfléchir, répondit simplement Malik. Et je dois reconnaître que ce n'est pas une situation confortable ni pour toi ni pour moi. Il faut qu'on crève l'abcès avant qu'il ne parte en cacahuète.
L'image d'un furoncle se transformant en oléagineux fit sourire Altaïr. Il n'était pas certain de l'analogie, mais c'était amusant.
— Ce serait bien, oui, répondit-il.
— Mais bon, soupira Malik, Claudia vient un peu de bouleverser mes plans. Je n'ai pas envie qu'on en parle vite fait en urgence avant d'aller bosser. Tu mérites mieux.
— C'est certain que ce n'est pas l'idéal, reconnu Altaïr. Surtout que j'imagine que tu dois aussi te préparer.
— Oui.
Il y eut un bref silence, les deux réfléchissant chacun de leur côté. Finalement, Malik proposa :
— On pourrait se voir ce soir après le boulot, puisque c'est ainsi.
— S'il n'y a pas de nouveau un imprévu, soupira l'autre.
— Espérons, approuva sombrement Malik, une ombre dans le regard.
— Mais disons que c'est ok pour moi.
— D'accord.
Malik le regarda encore et esquissa un sourire. Un sourire où se lisait la fatigue et la tristesse, mais aussi une sorte de soulagement, peut-être. Il s'humecta les lèvres et se détourna après avoir encore profité un instant de la vue du torse nu de son voisin.
— Du coup, à tout à l'heure aux bureaux, déclara-t-il en regagnant son appartement.
— Oui, à plus, répondit Altaïr avant de retourner dans son propre logis, refermant la porte.
Il resta un instant immobile dans l'entrée et respira profondément, le cœur battant un poil plus vite qu'à la normale. Bien qu'il soit ravi de savoir que Malik était prêt à parler, et en dépit du fait qu'il ait avoué encore l'aimé la veille dans son accès de colère, il ne pouvait s'empêcher d'appréhender profondément la discussion à venir. Il ne parvenait pas à s'ôter de l'esprit, quand il voyait l'air fatigué de celui qu'il chérissait, que peut-être l'issue de celle-ci ne serait pas forcément positive.
Il soupira encore et se dirigea vers la salle de bain en essayant de repousser ses pensées. Après tout, pour l'instant, il ne pouvait pas savoir, et il devait se libérer l'esprit pour être efficace. Une longue journée de boulot, il n'en doutait pas, l'attendait.
oOoOoOo
Claudia traversa la rue et arriva aux bureaux, jouant des clés. Assia n'était pas encore à son poste, ce qui ne l'étonna pas vraiment. Déjà parce qu'il était encore tôt, le boulot ne débutant réellement pour les employé que dans un quart d'heure, et ensuite parce qu'au vue des circonstances, elle s'imaginait que la secrétaire passerait surement à l'hôpital voir Desmond avant de venir travailler. C'était normal et elle ne lui en tiendrait pas rigueur.
En parlant de Desmond, elle avait reçu un message de Federico. Son état était stable et il avait des moments de conscience, c'était plutôt bon signe et ça la rassurait quelques peu. Elle irait surement durant la pause de midi à l'hôpital, ou ce soir, pour lui rendre visite. Mais en attendant, elle devait se concentrer. Il ne restait que trois jours avant la fête du jubilé et il y avait réellement tout à faire.
En traversant le hall damé de blanc et noir pour gagner l'ascenseur, elle se félicita intérieurement d'avoir réussi à convaincre Malik et son cousin de venir prêter mains forte aujourd'hui. Quatre bras et deux cerveaux de plus ne seraient pas de trop. Surtout qu'il fallait compter désormais sans Lucy (cette pensée lui fit un pincement au cœur), sans Clay qui n'avait répondu à aucun message depuis hier, et peut-être suivant comment sans Rebecca.
En effet, au vu de ce qu'elle avait subi, Claudia ne lui ferait aucun reproche si cette dernière ne venait tout simplement pas travailler aujourd'hui. Rien que d'y repenser, de se représenter le sang sur le jeans, elle revit le hall d'entrée de la Villa Auditore à Monterigionni et le liquide rouge qui imprégnait ses propres vêtements.
N'y pense pas ! s'ordonna-t-elle en fermant les paupières de toutes ses forces, posant ses mains sur son ventre.
Non, elle ne devait surtout pas laisser ses souvenirs remonter. Surtout pas aujourd'hui.
La clochette de l'ascenseur tinta et les portes s'ouvrirent sur l'étage. Instinctivement, ses yeux tombèrent sur l'emplacement où s'était trouvée la tâche de sang hier encore. L'entreprise qu'elle avait réussi à mandater avait vraiment travaillé vite et bien car il n'y avait plus la moindre trace de ce drame. Ils avaient réussi à retrouver la même teinte de moquette et le raccord entre l'ancienne et le nouveau rectangle ne se voyait que si l'on y prêtait réellement attention.
Soulagée de cela car elle ne se serait pas vue demander à ses employés de bosser comme si de rien si l'on avait distingué clairement l'emplacement du meurtre, elle traversa l'étage (en contournant inconsciemment mais soigneusement la nouvelle moquette.) Elle voulut aller prendre du sucre dans le meuble de pause et tomba alors sur Shay qui se préparait un café.
— Ho, bonjour ! s'exclama-t-elle, surprise en sursautant un peu. Excusez-moi, je ne vous avais pas vu.
— Bonjour, Mademoiselle Auditore, répondit très calmement l'homme d'un ton neutre. Non, c'est moi qui m'excuse, j'aurais dû vous signaler ma présence dès votre arrivée.
Claudia lui accora un sourire un peu crispé et gêné. Elle avait presque oublié la présence de ce nouveau responsable de la sécurité. Il dégageait quelque chose de très froid, et la grande cicatrice qui courrait sur son visage la mettait un peu mal à l'aise. Aussi, elle ne savait pas trop quoi lui dire. C'était gênant. Alors qu'elle ouvrait le placard sous le regard scutateur de l'homme, ce dernier demanda :
— J'ai appris pour la jeune femme… Mademoiselle Stillman, c'est cela ? Je suis navré et je vous souhaite toutes mes condoléances.
Claudia laissa couler sur lui un regard dubitatif. Il semblait sincèrement désolé aussi bien dans le ton que dans l'expression de son visage, même si, elle ne savait pourquoi, il y avait un petit quelque chose de blaser dans l'attitude générale qui la mettait mal à l'aise.
— Je… merci, répondit-elle, ne sachant pas trop quoi dire de plus.
— Je suis encore vraiment navré que cela soit arrivé sous ma garde, vous savez.
— Je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas entièrement de votre faute, soupira la jeune femme qui aurait préféré ne pas avoir à discuter de cela. Vous ne pouvez pas être partout à la fois pour tout surveiller à chaque instant.
— C'est vrai, admit-il.
Il y eut un nouveau silence, durant lequel Claudia s'empressa d'ajouter le sucre dans son thermos et Shay but une gorgée de son café sans détourner le regard d'elle. Alors que la jeune femme refermait le bouchon à vis et s'apprêtait à partir, il l'interpella encore :
— Vous savez si la police à du nouveau concernant cette affaire ?
La jeune femme s'immobilisa net, un frisson lui parcourant le dos. Il y avait quelque chose qui lui avait fait un effet bizarre dans la manière de poser cette question. Elle n'aurait su expliquer quoi, mais… un détachement, peut-être, un peu trop marqué pour ne pas être simulé. Bien sûr, elle n'en avait pas clairement conscience, c'était plus une impression indirecte, mais tout de même, elle se sentait vraiment mal à l'aise en la présence de l'homme.
D'autant qu'en se tournant à nouveau vers lui, elle avait la désagréable sensation qu'il la sondait du regard, comme s'il voulait décortiquer la moindre de ses réactions. Elle déglutit, puis répondit simplement :
— Hélas, rien du tout pour le moment. Enfin…
— Oui ? insista-t-il en la pressant indirectement de développé.
Claudia se sentait presque mal face à lui, oppressée. C'était très étrange, comme si une alarme, quelque part en elle, la prévenait d'un danger. Mais elle n'arrivait pas à déterminer quel crédit donner à cette sensation. Après tout, il n'y avait rien d'agressif dans l'attitude de son interlocuteur, et ses questions n'étaient pas sujette à surinterprétation, mais… non, vraiment elle ne savait pas.
Elle essaya de se convaincre que les évènements de ces derniers jours l'avaient tout simplement plus ébranlée qu'elle ne l'imaginait et voyait le mal partout, mais elle n'arrivait pas à s'en convaincre totalement.
Sentant toujours le regard posé sur elle, elle répondit simplement, en essayant de dissimuler son malaise :
— Mon cousin, Desmond, a été retrouvé dans un état grave. Il est à l'hôpital. Apparemment, les deux cas ont l'air liés, selon la police.
— Ho, fit-il en tiquant du coin de la paupière. Je suis désolé pour lui. J'espère qu'il s'en tirera.
En disant cela, il était sincère. Ou le paraissait du moins. Ne décelant pas de fausseté dans cette remarque, Claudia, qui était tendue, se relâcha très légèrement.
- Merci, articula-t-elle.
- Et vous, vous tenez le choc ?
Il y avait de la sollicitude dans le ton, et cela fit baisser encore un peu la garde de la jeune femme. Il semblait réellement soucieux de son état, et cela lui fit du bien. Après tout, elle avait tendance à se montrer forte pour porter le groupe, mais peu de monde avait pris la peine de lui poser simplement cette question. Et le fait que cela vienne d'un quasi inconnu était, en quelque sorte, bon pour la partie d'elle qui était plus fragile qu'au premier abord.
- Je fais de mon mieux pour tenir, répondit-elle. Qu'avons-nous comme autre choix dans ce genre de situation ?
Il l'observa et hocha la tête en signe d'approbation à ce qu'elle disait.
- Ce sont de sages paroles.
Il lui accorda un sourire, elle le lui rendit. Il détourna son attention d'elle et regarda dehors par la baie vitrée. Elle l'observa de profil et remarqua qu'il semblait songeur, presque soucieux en fait. Elle voulut l'interroger, mais la cloche de l'ascenseur raisonna et Léonardo en descendit. La voyant, il s'exclama en traversant l'espace (ne s'empêchant pas non plus de jeter un regard au sol en contournant l'espace de la nouvelle moquette) :
- Ha ! Tu es déjà-là, formidable ! Ho, Shay, bonjour.
- Monsieur le Directeur, salut le responsable de sécurité en lui accordant un regard.
- Tu me parais bien énergique, lui fit remarquer Claudia en se déconcentrant de ce dernier pour s'adresser à Léo.
- La frustration sexuelle, ça tient éveillé, répondit le blondinet sans gêne, récoltant un regard dubitatif de la jeune femme. Mais ce n'est pas la question. Est-ce que tu aurais un moment pour débriefer de ce qu'il nous faut faire aujourd'hui ?
- J'allais te le proposer, approuva-t-elle en se dirigeant vers l'escalier menant à la passerelle.
Et ils grimpèrent tous les deux en entamant la conversation. Il demandait ce qu'elle imaginait qu'il aurait comme effectif, elle répondit qu'elle avait une bonne nouvelle à ce sujet, puis ils disparurent dans la salle de réunion et s'y enfermèrent.
Shay, resté seul en bas, les observa jusqu'à ce que la porte se soit refermée, les isolant, et soupira en se tournant à nouveau vers la baie vitrée. Il leva les yeux vers le ciel, dont une maigre parcelle de bleu azure c'était dégagée au milieu de la mer de nuages encore menaçants d'orage.
Dans sa tête, les choses se bousculaient. Alors comme ça, la fille était morte ? Il s'en doutait un peu, ses blessures étant graves, elle était pratiquement morte quand les secours l'avaient emmenée. C'était triste pour elle, il devait le reconnaitre, mais il ne s'en sentait pas coupable. Ce n'était pas lui qui l'avait poignardée, et la situation n'était pas engendrée de son chef.
Ses pensées se tournèrent ensuite vers le jeune homme. Desmond, donc ? Il avait survécu, lui. C'était une bonne nouvelle, et il le pensait sincèrement. Il n'avait jamais voulu qu'il y ait des blessés ou des morts collatéraux. En tout cas, pas sous son regard. Ce n'était pas le contrat avec Abbas.
D'ailleurs, il s'étonnait de ne pas avoir eu des nouvelles de ce maudit serpent depuis la veille, mais il n'en était pas suffisamment inquiet pour chercher à le contacter lui-même pour l'instant. Il avait été engagé pour être infiltré ici en tant que responsable de sécurité, et c'est ce qu'il avait fait durant le weekend, surveillant les locaux.
Toutefois, cela le surprenait un peu de ne pas avoir eu d'information concernant la libération du gamin. Il aurait plutôt imaginé que le cartel se serait débarrassé purement et simplement de cette complication inattendue engendrée par les gaffes de l'autre blondinet défoncé. Or, il était libre et en sécurité à l'hôpital. Et il allait parler, c'était une certitude. Dès qu'il se réveillerait et aurait repris conscience, il allait les dénoncer, tous. Abbas, la folle aux flingues, le nain de jardin et… lui.
Si personnellement il n'avait aucun soucis avec cette idée (il était dans le même état d'esprit que concernant la jeune femme de l'autre soir, s'il était dénoncé, il assumerait et ne résisterait pas, ce serait sa punition pour avoir pactisé avec le diable), il avait de la peine à s'imaginer qu'Abbas était en accord avec cette possibilité. En réalité, plus il y songeait, et plus cela ressemblait à une situation totalement imprévue. Est-ce que cela signifiait que le cartel avait merdé, ou s'était fait trahir ? Était-il déjà arrêté, ou en fuite ? Cela expliquerait potentiellement pourquoi il n'avait plus de nouvelle.
Shay soupira encore et déposa la tasse dans le lave-vaisselle. De toute manière, il n'avait plus envie de se prendre la tête avec ces questions. En réalité, même, une part de lui espérait que le jeune homme parle et le dénonce. Les dénonce tous. Il ne regrettait pas d'avoir fait un pacte avec Abbas pour se débarrasser du milliardaire pédophile bien des années plus tôt, ni de son aide pour se débarrasser de quelques autres personnes échappant à la juste punition de la justice. Mais il avait toujours été profondément conscient qu'en faisant ainsi, il allait lui-même contre la Loi et, profondément convaincu que tout acte répréhensible méritait châtiment en adéquation, il n'avait jamais refusé l'idée qu'un jour, lui-même payerait, tôt ou tard.
Ce moment était sans doute arrivé, et il en ressentait presque du soulagement, à vraie dire. Son seul regret, c'était qu'il savait que sa femme en souffrirait. Ses pensées allèrent alors vers celle qu'il avait laissée derrière, à Fallon, pour prendre ce pseudo boulot. Elle n'avait pas compris pourquoi il faisait cela, il ne lui avait pas fournis d'explication. Il avait prétendu que c'était une dette, elle n'avait pas posé plus de question. Il aurait aimé la revoir avant que tout ne se termine, mais peut-être cela faisait-il partie du prix à payer pour tout ce qu'il avait fait.
Il soupira encore et partit en direction du local de sécurité. Il ne savait pas combien de temps il lui restait, mais il ferait le travail pour lequel il avait été engagé (si bien par Abbas que par Léonardo et Claudia) jusqu'au bout.
oOoOoOo
La suite de la journée se déroula d'une manière étrange. Les employés étaient tous arrivés les uns après les autres. Ou du moins ceux qui restaient. Rebecca était arrivée en premier, Léo avait voulu savoir si elle se sentait apte et elle avait répondu avec énergie qu'elle avait besoin de s'occuper l'esprit. Avait suivi Assia, avec des poches autour des yeux tant elle avait pleuré et manquait de sommeil, à qui Claudia avait demandé de préparer un contrat pour Malik, à sa grande surprise. Une heure plus tard, c'était Altaïr et Malik qui était arrivés en même temps.
Chacun d'eux s'était arrêté un instant en arrivant sur l'étage, cherchant du regard l'emplacement où avait pu se produire le drame. Confirmant le bon travail de l'entreprise, personne ne semblait avoir deviné exactement. Claudia en fut rassurée, dans un sens, ça éviterait certain soucis (apparition spontanée d'autel commémoratif, où crise de sanglots devant un carré de moquette).
Il y avait eu une réunion sitôt que tout le monde fut arrivé, et on débriefa longuement de ce à quoi en étaient les préparatifs de la fête.
Rebecca expliqua que les éléments d'artifice pour la partie pyrotechniques du spectacle devaient être acheminés dans la journée et qu'elle devait parler avec le technicien-éclairagiste qui s'occuperait de la partie officielle à la mairie.
Concernant les costumes pour les Fondateurs, qui étaient du ressort de Lucy jusqu'à présent, Malik avait une idée pour s'en sortir. Il appela donc sa mère, qui accepta sans condition et avec plaisir de reprendre au vol le projet et d'aller coordonner le travail es couturiers.
Le cadre, qui avait ramené tous ses dossiers (emportés au moment de son départ), pu ensuite expliquer à l'équipe ce qu'il restait à faire et coordonner le travail de chacun. Rapidement, les choses étaient reprises en mains et le retard presque rattrapé.
Comme il restait tant à faire, Claudia et Léo se retrouvèrent à demander à leur employés de ne pas prendre de longues pause à midi. Ils acceptèrent, conscient de la situation (bien qu'Assia ait laissé entendre qu'elle avait prévue de passer voir Desmond, rapidement reprise par Claudia qui lui rappela qu'elle-même avait envie d'y aller, mais ne pouvait pas non plus). Léo commanda à manger à Mario, en face, qui les livra en leur faisant même un prix.
En début d'après-midi, Malik partit avec Rebecca pour le centre-ville. Ils devaient rencontrés l'entreprise de pyrotechnique et signé quelques documents. Alors qu'ils descendaient de la voiture, le téléphone de Malik sonna et il décrocha. C'était sa mère, la discussion sembla rapidement agacer le jeune homme.
- Maman, je comprends ce que tu me dis, je ne doute pas qu'une touche de moderne serait bien, mais réellement, j'aimerais que tu ne modifies pas trop les modèles dessinés par Lucy !... Oui, ça me tient vraiment à cœur !... Non c'est non négociable… Oui, moi aussi je te déteste…. Bisous, à plus tard.
Il raccrocha avec un soupire exaspéré et glissa l'appareil dans sa poche sous le regard de Rebecca.
- Elle va me rendre folle, fit-déclara-t-il d'une voix à moitié exaspérée, à moitié amusée.
- J'imagine, sourit son amie. Elle a sa vision des choses, vous vous ressemblez à ce niveau-là.
Malik approuva, et laissa soudain échapper malgré lui :
- Ça promet si je dois bosser pour elle.
Il se rendit compte qu'il venait de gaffer et se plaqua une main sur la bouche. À côté de lui, Rebecca venait de s'immobiliser au milieu du chemin dallé qui serpentait à travers le par et le regardait la bouche entre-ouverte.
- Pardon ?! s'exclama-t-elle à moitié sous le coup de la surprise.
- Je… heu…, fit Malik, très mal à l'aise.
- Tu vas bosser pour elle ?
Elle ne criait plus, mais il y avait dans sa voix, plus qu'une interrogation, une sorte de déception. Il la regarda droit dans les yeux et lui offrit un sourire triste.
- Pour l'instant, je n'ai rien signé, mais…
- Ho merde ! fit-elle à nouveau plus fort en laissant retomber ses épaules, comme si elle prenait un coup sur la tête. Tu as déjà pris ta décision, pas vrai.
- Rebecca, répondit très doucement Malik pour essayer de la calmer, tendant la main pour attraper son poignet dans un geste doux.
Elle se dégagea d'un geste et continua de le fixer droit dans les yeux, de l'incompréhension et une colère de déception sur le visage.
- Je te connais bien, Malik, ne me ment pas. Tu lui as déjà dit oui, pas vrai.
Il baissa la tête, soupira, la redressa, et acquiesça avec un air d'enfant pris en flagrant-délit de bêtise. Elle sembla abasourdie, un peu sous le choc. Elle se détourna, cherchant du regard quelque chose pour s'assoir, repéra un banc et alla se laisser tomber dessus, vacillant presque sur ses jambes.
Malik la rejoignit et s'assit calmement à côté d'elle. Ils ne se regardèrent pas, fixant tous les deux un point quelque part devant eux, au-delà du parterre de choux décoratifs et des buissons taillés. Il s'écoula un petit moment dans le silence (relatif) du parc. Au bout de plusieurs minutes, la motarde soupira et hocha la tête en se mordant la lèvre avant de déclarer :
- Franchement, j'en suis sur le cul.
- Je suis désolé que tu l'aies appris comme ça, j'avais prévu de te l'annoncer différemment.
- Oui, j'imagine, grinça la jeune femme en se laissant aller en arrière contre le dos du banc, croisant les bras dans une attitude fermée.
Malik, lui, était un peu penché en avant, coude sur les cuisses, mains jointes.
- C'est juste… je ne pensais pas que tu partirais, ajouta Rebecca, dépitée. J'imaginais pas que ça pouvait faire partie de tes options.
- En vérité, je crois que ça faisait un moment que cette option existait dans un coin de ma tête, expliqua le jeune homme.
- Alors pourquoi maintenant ? interrogea Rebecca en tournant la tête vers son ami.
Il tourna légèrement la tête vers elle, et lui accorda un sourire lourd de toutes les peines accumulées depuis des années. Il n'eut pas besoin de l'expliquer, elle comprit et soupira encore.
- Oui, je suppose qu'il y a bien des raisons.
Il y eut un nouveau silence. Malik réfléchissait à ce qu'il pouvait lui dire, mais il craignait de lui faire de la peine quoi qu'il arrive.
- C'est juste… enchaina Rebecca après un instant, cherchant visiblement elle aussi ses mots. C'est juste que, après ce qu'on vient de traverser… la mort de Lucy… (elle baissa les yeux sur ses genoux)… Je pensais qu'on serait là l'un pour l'autre, comme on lui avait promis.
Elle releva la tête et le regarda, les yeux brillants d'émotions. Elle avait envie de pleurer, mais elle ne savait pas si c'était de rage, de tristesse ou des deux à la fois. Malik le comprit, et, lui aussi triste, répondit :
- Ce n'est pas parce que je suis loin que ça signifie que je t'abandonne, tu sais. On restera en contact, je n'ai pas prévu de couper les ponts avec ceux à qui je tiens.
- Peut-être, lui accorda-elle. Mais ça ne change rien au fait qu'ici, il ne me reste concrètement que toi.
Elle leva les yeux vers les nuages qui s'épaississaient à nouveau pour retenir ses larmes et se mordit très fort la lèvre avant d'ajouter :
- J'ai perdu Shaun, j'ai perdu Lucy, et maintenant tu vas t'en aller. Et même si je suis certaine venant de toi que ce n'est pas une décision prise sur un coup de tête, que c'est surement réfléchi et que c'est probablement pour ton bien… Je n'ai plus de famille ici.
- Tu as les autres de l'entreprise.
- Pff. Oui, c'est vrai, fit-elle avec ironie. On s'entend bien, ce sont de bons camarades, peut-être même des amis. Mais vous trois, vous étiez ma famille. Ce ne sera pas pareil si tu pars.
Il en fut presque honteux et baissa les yeux. Il aurait aimé trouver les mots pour lui dire à quel point il était désolé. Il aurait aimé pouvoir lui dire qu'elle aussi était sa famille, avec Lucy, Altaïr et sa mère. Mais il savait que ça ne changerait rien à sa tristesse, là encore.
- Tu sais, finit-il par rompre le silence. Je ne le fais pas de gaité de cœur. Je n'ai pas envie de laisser ceux que j'aime, mai…
- Tu as besoin de prendre de la distance, le coupa Rebecca en hochant la tête. Ne t'en fais pas, je comprends. Je comprends même trop bien, soupira-t-elle. Moi aussi, par moment, j'ai envie de partir. Lorsque je suis ici au parc, lorsque je passe en moto devant le quartier sud, quand je vais au cimetière… tout me rappelle Shaun, son amour, nos moments. Et c'est si lourd pour mon cœur. Et maintenant, je sais que je vais connaître la même chose avec Lucy. Je ne sais pas comment je vais réussir à gérer de ressentir ce vide à double… alors je t'avoue que je ne comprends même pas comment tu tiens encore debout vu toutes les pertes et les douleurs que cette ville représente pour toi.
Elle décroisa les bras et lui prit la main, serrant fort, le regardant à nouveau dans les yeux.
- Je comprends que tu veuilles partir. Que tu en aies besoin. Seulement, je ne sais pas comment je vais tenir ici toute seule.
Les larmes coulèrent le long de ses joues et Malik sentit une infinie tendresse pour elle. Il n'avait pas envie de la voir triste comme ça, ça lui faisait mal au cœur. Il se rendait compte qu'elle avait réellement subi deux pertes terribles en peu de temps, et que personne ne s'était réellement soucié de savoir comment elle s'en remettait par rapport à Shaun.
Elle avait perdu l'homme qu'elle aimait et, clairement, leur lien était très fort bien que discret. Tout le monde avait imaginé qu'elle s'en remettait bien, qu'elle passait à autre chose, parce qu'elle semblait tout de même croquer la vie à pleine dent, qu'elle suivait une thérapie, qu'elle était généralement souriante…. C'était oublié que c'était simplement sa nature de rester joyeuse, et que ça ne signifiait pas qu'en dedans elle ne souffrait pas.
Elle n'avait pas encore terminé son deuil du Britannique, et maintenant s'ajoutait celui de son amie d'enfance, sa meilleure amie. Et pour couronner le tout, il lui annonçait qu'il allait partir. Il eut l'impression d'être un monstre, et sincèrement désolé, pris d'un élan d'affection, il la prit dans ses bras et lui frotta le dos.
Il entendit presque la voix, à cet instant, comme portée par le vent, de Lucy, qui leur faisait promettre de veiller l'un sur l'autre. Il se rappela ensuite des paroles de Rebecca, deux jours plus tôt : « brisés ensemble, c'est mieux que seul ». Il eut alors une idée et décida de la lui proposer.
- Rebecca, tu n'es peut-être pas obligée de rester ici toute seule à ressasser les souvenirs douloureux.
Elle se détacha de lui, renifla pour remonter le filet de morve qui s'était formé au coin de sa narine, et le regarda d'un air dubitatif, le visage tout mouillé de larmes.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Peut-être, si je discute avec ma mère… enfin, les défilés de Beautyfull sont généralement assez spectaculaires et elle est toujours à la recherche de technicien. Je me dis que ton expérience pourrait…
- Te sens pas obligé, renifla-t-elle en le coupant, s'essuyant les yeux du revers de la manche de sa veste.
- Je dis juste que ça peut s'envisager, et qu'on pourrait veiller l'un sur l'autre, comme nous l'avions promis à Lucy. Et puis… (il détourna les yeux et sembla triste)… je mentirais si je prétendais que partir me terrifie pas.
Rebecca l'observa attentivement, hochant la tête, prenant en compte l'argument, puis finit par déclarer d'une voix qui n'était qu'un souffle :
- J'ai le temps d'y réfléchir ?
- Oui, approuva Malik. Mais… je dois tout de même savoir relativement vite. Les choses peuvent se débloquer plus vite que je ne le prévois.
Ou stagner si je me ratte, songea-t-il tristement.
- D'accord, soupira-t-elle. Je vais y réfléchir.
Elle s'essuya encore, espérant réussir à reprendre un aspect à peu près humain avant de rencontrer le directeur de l'entreprise de feux d'artifice qu'ils étaient venu voir à la base. Puis elle songea à quelque chose et ajouta :
- Et par rapport à Altaïr ? ça signifie quoi pour vous deux.
Malik la regarda, puis soupira profondément par le nez, l'air profondément triste.
- Ho, je vois, fit-elle.
Elle sera plus fort la main de son ami, qu'elle tenait encore.
- Tu veux en parler ?
- C'est avec lui que je dois en parler, répondit-il dans un souffle. Mais merci.
Elle le regarda avec compassion, puis elle passa un bras autour de ses épaules et l'attira vers elle, posant sa tête sur son épaule. Il se laissa faire, et ils restèrent en silence comme ça un moment. Finalement, il lâcha :
- Je l'aime.
- Je sais, répondit-elle doucement.
- Et c'est douloureux.
- Je sais.
Ils restèrent encore ainsi un petit moment, le temps de se calmer tous les deux, puis ils se résignèrent à reprendre le cours de leur journée. Il restait tant à faire.
