Chapitre XXVIII : Stay with me, go with me [partie 2]
La journée continua de s'écouler au rythme du travail. La routine quotidienne – même si chamboulée par les évènements et le vide laissé par les disparus –était plutôt salutaire. Face au pire, lorsque les choses lui échappent, l'être humain a besoin d'un cadre familier, de répéter des gestes habituels, de se concentrer sur ce qu'il peut et sait maitriser. Et c'était exactement ce que chacun des membres de la DaVinci Inc faisait aujourd'hui.
Lorsque l'heure de la quille arriva enfin, ils avaient l'impression de ne pas avoir vu passer les heures, trop absorbé dans leur travail. Mais cela, bien qu'étant une sorte de petite fuite en avant face aux évènements récents, leur avait permis de presque complètement résorbé le retard accumulé.
Malik, en particulier, avait abattu un travail monumental, pris contact avec les prestataires partenaires, réorganisé ce qui pouvait l'être, repris en main les projets communs, coordonné ce qui restait à faire. Réellement, chacun avait conscience, Claudia et Léonardo les premier, que c'était une perte immense de ne plus l'avoir comme employé fixe.
Mais cela importait relativement peu à présent. Le PDG et sa co-directrice avait reçu des nouvelles de l'assurance. Ces derniers avaient analysés les premiers éléments à leur disposition par rapport à ce qui c'était produit avec Lucy. Ils allaient leur envoyé un inspecteur pour vérifier certaines choses, interroger les employés et les employeurs et attendaient certain éléments de l'enquête de police.
En tous les cas, le discours de l'interlocuteur au téléphone avait été plutôt clair. L'assurance ne prendrait probablement pas en compte les dépenses liées à cet « incident » (quel mot ignoble pour qualifier ce qui c'était produit) et que suivant comment, ils se réservaient le droit de se retourner contre l'entreprise pour non-respect des clauses du contrat.
Léonardo avait dû mettre fin un peu abruptement à la conversation car à un cheveu près, Claudia lui aurait arraché le combiné des mains pour insulter le correspondant, rouge de colère. Ce n'était pas tant le discours (auquel tous deux s'attendaient) que la manière hautaine et paternaliste employé pour s'adresser à eux qui la mettait hors d'elle.
Une fois calmée, ils avaient discuté tous les deux. Ils avaient conclu que le plus sage était pour le moment d'accepter sans faire de vague la visite et de répondre honnêtement aux questions. Claudia avait interrogé Léo sur ce qu'il envisageait si jamais les menaces de l'assureur étaient mises à exécution. Le blondinet lui avait alors ouvert son cœur et tenu le même discourt qu'il avait déjà eu avec Cesare la veille.
Claudia en était un peu tombée des nues. Elle ne s'attendait pas à le voir renoncer si facilement, sans même une once d'esprit combatif. Si ça n'avait tenue qu'à elle, elle se serait battue, aurait décortiqué l'intégralité des conditions générales de l'assureur, pris contact avec un avocat, vérifié les cas de jurisprudences, tout fait pour essayer de minimiser l'impact de cette affaire et éviter de devoir liquider l'entreprise.
D'autant qu'elle venait à peine de commencer ici, et qu'elle aimait sincèrement ce travail, les responsabilités qui lui étaient destinées. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait la sensation d'être là où elle devait être et de faire ce pour quoi elle était faite. Elle n'avait pas envie que tout cela se termine déjà. Mais elle savait que cela ne dépendait malheureusement pas entièrement d'elle. Sur les papiers, elle n'était pas PDG, seulement actionnaire à 49%.
Encore une erreur de jugement que son frère avait faite au moment de la fondation de la raison sociale, surement aveuglé par le désir de faire plaisir à son chéri, et que Claudia avait beaucoup de peine à comprendre. Elle se fit la promesse, d'ailleurs, de lui en toucher deux mots lorsqu'elle le verrait poser le pied en ville. Ce qui n'allait certainement pas tarder vu le message reçu la veille de sa part. Si elle calculait bien les heures de vols, il devrait être là dans la soirée ou demain matin au plus tard, suivant à quelle heure il avait pris son vol à Florence et sa correspondance à Washington.
Elle n'avait encore parlé à personne du retour d'Ezio. Elle estimait que, s'il lui avait écrit spécifiquement à elle et à personne d'autre, c'était sans doute parce qu'il ne voulait pas que cela s'ébruite avant que ce soit effectif. Peut-être voulait-il faire la surprise. Mon dieu, le pauvre, c'était lui qui allait en avoir une en découvrant tous les bouleversements survenu en une semaine à peine.
Tout en s'interrogeant sur le sujet, la jeune femme éteignit son ordinateur, salua son associé et descendit de la passerelle. Elle passa la tête par le bureau de Malik, le remercia pour son aide aujourd'hui avec sincérité et lui demanda s'il acceptait de réitérer le lendemain. Il accepta – presque – sans hésitation. Il avait l'air préoccupé par quelque chose, le regard triste, mais elle préféra ne pas l'interroger. Ce n'était sans doute pas ses affaires, et elle avait hélas bien trop d'autres choses à penser dans l'immédiat.
Elle prit l'ascenseur, et, une fois dans le hall, s'arrêta à hauteur d'Assia, derrière son comptoir, qui était en train de plier son poste elle aussi, avec des gestes nerveux et empressé.
— Je voulais te remercier d'avoir tenu ton poste aujourd'hui malgré le fait que ton petit-amis soit à l'hôpital, lui déclara-t-elle en s'accoudant face à elle.
La jeune femme parut un peu surprise, visiblement sortie de ses pensées et fixa sa patronne et amie en clignant des paupières.
— Je.. Si tu as pu le faire alors qu'il s'agit d'un membre de ta famille, je crois que je pouvais aussi. Mais merci à toi.
Il eut un court silence durant lequel elles se fixèrent. Claudia était presque déçue, depuis l'histoire avec Lucy, quand elle avait pris sa défense face aux attaques verbales de la secrétaire, quelques choses s'étaient tendues entre elles. Dommage, la jeune femme était la première à avoir accepté son arrivée et à avoir ouvert la porte à une potentielle amitié. C'était triste si les bons moments de complicités qu'elles avaient partagés pouvaient être balayés juste pour un désaccord sur un simple sujet comme celui-ci. Mais peut-être n'était-ce qu'une phase ? Elle n'en savait rien et ne voulait pas se prendre la tête. Que leur complicité puisse reprendre ou pas, elle n'avait en tous les cas pas envie de rester bloquée sur cette histoire. Il fallait aller de l'avant.
— Je vais monter le voir, déclara-t-elle après quelques secondes. Est-ce que tu veux qu'on y aille ensemble.
Assia se redressa légèrement, visiblement surprise par la proposition, puis lui sourit. C'était un vrai sourire, sincère, et cela fit aussi sourire Claudia en retour.
— Volontiers, dit Assia.
— Je t'attends dehors alors, j'ai commandé un taxi.
— Je te rejoins de suite, je finis de boucler.
Claudia se détourna et se dirigea vers la sortie tandis qu'Assia se dépêchait de classer des documents dans un classeur et de prendre son sac à main.
oOoOoOo
A l'étage des bureaux, Malik était encore en train de lire un courriel envoyé par un de leurs fournisseurs, ses petites lunettes rectangulaires posées sur le bout du nez. Il savait que c'était la fin du temps de travail théorique et qu'il serait à nouveau là le lendemain pour s'en occuper, mais il voulait absolument terminer de répondre à ce mail ce soir.
Tandis que ses doigts volaient d'une touche à l'autre pour composer son message, Rebecca passa la tête par la porte lui souhaita une bonne soirée.
— Bonne soirée à toi aussi, répondit-il.
Elle lui répondit par un simple sourire dans lequel se lisait une certaine ironie désabusée. Bien sûr, il savait qu'elle n'allait probablement pas passé une bonne soirée. Ce soir, c'était elle qui devait aller visiter Henry, le père endeuillé de Lucy. Ils en avaient discuté, elle était d'accord de faire ça ce soir, car il lui avait expliqué, après leur conversation de cet après-midi, qu'il avait besoin de calme et de suffisamment de temps libre pour pouvoir discuter avec Altaïr au sujet de ce qu'il lui avait révélé.
Il n'avait pas eu besoin d'apporter plus de justificatif ou de supplier, elle avait spontanément accepté et lui avait dit de ne plus se préoccuper de rien. Mais il était certain que l'idée d'être seule avec le père de sa meilleure amie, cet homme qu'elle connaissait depuis son enfance et qu'elle détestait voir triste, lui demandait un sacrifice émotionnel. Il en était conscient et la remerciait d'autant plus pour cela.
Elle s'en alla en lui faisait un signe de la main et il la regarda se diriger vers l'ascenseur. Il soupira profondément en se replongeant dans son mail, mais son esprit n'était clairement pas à son affaire et il décida d'aller au plus court dans les formulations et l'envoya tel quel (ce qui ne lui ressemblait pas). Il éteignit son poste de travail, puis se passa les mains sur le visage et soupira encore.
Alors qu'il fermait les yeux et tentait de lutter contre l'espèce d'angoisse poisseuse qui se répandait lentement dans sa cage thoracique et lui donnait un sentiment de suffocation à l'idée de la confrontation verbale qui s'annonçait, il entendit la voix du principal intéressé de ses pensées résonner depuis le pas de porte de son box et releva le visage vers lui.
— Salut, avait simplement dit Altaïr.
Malik l'observa et lui répondit « salut » en retour, un peu mal à l'aise. Ils n'avaient pas arrêté de se croiser en vitesse durant la journée mais dans l'ensemble, ils n'avaient pas eu le temps d'échanger lus de trois mots, chacun absorbé par la quantité ahurissante de travail. Aussi, la dernière vraie conversation qu'ils avaient eue était donc leur échange de ce matin, promettant de se vouer à LA conversation en fin de journée.
Il y eut un silence entre eux tandis qu'ils s'observaient. Altaïr semblait tout aussi mal à l'aise que lui, un peu stressé, ne sachant pas trop quoi dire. Après un instant, il réussit à formuler :
— Je… je vais rentrer. À quelle heure… enfin, je veux dire, comment aimerais-tu qu'on fasse ce soir ?
Malik ressentit de la tendresse face à l'évidente maladresse dans la voix de son amant. Il ressentait à quel point tout cela l'affectait et s'en sentait presque coupable. Il était conscient que cette attente devait être interminable pour lui, et s'était aussi pour cela qu'il s'était décidé à lui révéler ses projets et ce qu'ils impliquaient.
Il l'aimait, c'était une vérité à laquelle il ne pouvait pas échapper, et malgré cela il savait qu'il allait le faire souffrir. Cette pensée était insupportable. Mais il fallait en passer par là, c'était une obligation, sinon cette histoire resterait en suspens, quelque part dans l'éther.
— Je ne vais pas tarder à rentrer non plus, mais j'ai encore quelques détails à régler ici, finit-il par déclarer. Prends-toi une douche, bois une bière, détend-toi et je t'envoie un message quand je suis à l'appartement si ça te va.
— D'accord, approuva sans grande conviction Altaïr. A toute.
— A toute à l'heure.
Sans attendre plus longtemps et avec des gestes un peu raides, crispés, le jeune homme se détourna et disparut lui aussi dans l'ascenseur, laissant Malik seul sur l'étage.
Il se laissa aller en arrière dans son siège et soupira encore et toujours, longuement, pour essayer en vain (il le savait) de faire sortir l'étrange air qui oppressait ses poumons. Il se mordait l'intérieur de la joue tout en réfléchissant. Une part de lui était soulagée à l'idée d'enfin mettre les choses à plat avec Altaïr, de clarifier la situation. Mais une autre appréhendait terriblement ce moment car il savait au fond de lui que ce serait émotionnellement très éprouvant. Pour l'un comme pour l'autre.
Tout en essayant de lutter contre l'angoisse qui tentait de s'installer durablement, il fit la seule chose qu'il savait pouvoir l'aider. Il succomba à son besoin de contrôle et écouta la petite voix pernicieuse de ses TOC. Lentement, il réaligna absolument tout sur le bureau, compta le nombre de trombones dans le petit bocal posé à côté du gobelet à stylos et réussit, après avoir redressé à l'équerre parfaite le petit tableau au mur, à s'extraire de la boucle avant qu'elle ne le piège complètement.
Pour cela, il avait trouvé une technique la veille : regarder les petites crevasses en pleine cicatrisation sur ses mains (souvenir de sa mésaventure avec la vaisselle de Lucy) et se souvenir de la douleur et de la détresse. En y repensant, il se sentait terriblement bête et remerciait encore Rebecca d'avoir su venir à son secours à cet instant.
Réussissant à rompre le cycle avant de commencer à vouloir tailler les crayons gris jusqu'à ce qu'ils fassent tous la même taille au millimètre près (il nota dans un coin de sa tête de se débarrasser de ceux-ci pour parer cette éventualité de boucle), il ferma les yeux et resta ainsi, debout, droit comme un I, les poings sur les hanches et respirant profondément pour se calmer.
C'était un peu idiot, mais sa solution avait marché, il se sentait un peu moins angoissé. Il rouvrit les yeux, regarda sa montre – bien que ridicule, une demi-heure entière venait tout de même de s'écouler le temps qu'il reprenne le contrôle – et décida qu'il était temps d'y aller.
Il récupéra son manteau, sa serviette de travail et sortit de son bureau. Il quitta l'immeuble et prit lentement la direction de son appartement, déployant son parapluie car celle-ci était revenue.
oOoOoOo
Desmond reprit doucement conscience mais n'ouvrit pas tout de suite les yeux. Il avait la tête lourde, le corps douloureux dans son intégralité et se sentait agressé par les sons et les bips des différents appareils autour de lui. Il avait déjà eu de courtes phases de réveil dans la journée et savait donc parfaitement qu'il était à l'hôpital. Seulement, il n'était pas certain de se rappeler comment il était arrivé là.
Il avait le souvenir de comment il avait été agressé par Clay, se rappelait avoir blessé Lucy, se remémorait parfaitement les longues heures dans cette petite salle de douche insalubre dieu sait où... et ensuite ?
Il avait de vague bribe d'une conversation avec le fantôme de Lucy (qui le laissait encore avec un sentiment très étrange car il n'arrivait à dire s'il s'agissait d'une vraie apparition ou d'un effet de délirium dû à l'infection, d'autant qu'il l'avait revue sur une plage tropicale durant son inconscience ici, bien qu'il ne garde que de flous contours de ce songe), puis après, c'était plus de court flash d'images et de bruits qu'une réelle suite logique d'éléments. Il avait par exemple l'impression d'avoir entendu des coups de feu, le fugace flash de Clay le tirant sur un drap de lit, mais sinon…
La bouche à la fois pâteuse et sèche, il déglutit et cela lui fit mal. Très lentement, il décida donc d'ouvrir les yeux pour voir si quelqu'un – une infirmière – pouvait lui apporter un petit peu d'eau. Il se doutait que la perfusion qu'on lui avait placée dans le bras était très certainement reliée à une pochede liquide sucré-salé pour l'hydrater en continue, mais il voulait sentir le délice d'une simple gorgée d'eau fraiche dans son gosier, pour l'humecter.
D'abord, la lumière trop claire de la pièce l'agressa et il grimaça en poussant une sorte de grognement, puis le plafond lui apparut tandis que sa pupille s'adaptait en conséquence.
— Tiens, tu te réveilles, fit une voix familière près de lui, assez doucement pour ne pas lui faire mal aux oreilles.
Avec grande peine, il tourna la tête sur le côté et vit le visage de Federico, qui était assis sur la chaise près du lit. Il tenait entre les mains un livre et l'observait avec bienveillance.
— Ça fait… longtemps que… tu es là ? interrogea Desmond pour qui parler, là tout de suite au réveil, était compliqué et douloureux
Il demandait cela parce que, dans ses vagues phases de reprise de conscience au fur et à mesure de la nuit et la journée, il avait eu à chaque fois l'impression que son cousin était là. D'ailleurs, il se demandait combien de temps il avait été dans cet état de semi inconscience. Des minutes ? Des heures ? Des jours ? Il n'aurait sincèrement pas été capable de l'estimer car il avait l'impression d'avoir été plongé dans cet état comateux durant des siècles.
— Tu es là depuis une journée si c'est ça ta question, répondit Federico en devinant ce qui se cachait sous ses mots. On est le soir, et je suis resté près de toi à te veiller de la part de tout le monde presque non-stop depuis les dernière vingt-quatre heures.
En disant cela, il avait glissé un marque-page dans son livre et posé ce dernier sur la tablette près de lui avant de se pencher un peu plus en avant pour être davantage au niveau de son cousin, lui accordant un sourire fatigué.
Desmond, bien qu'encore un peu dans les vapes, lisait sur son visage qu'il y avait beaucoup de choses que Federico aurait aimé lui dire, plus d'informations, mais sans doute souhaitait-il lui épargner cela à peine réveillé.
— Merci, fut-il reconnaissant. De l'eau… s'il te plait, articula-t-il après quelques instants.
Son cousin prit le pichet posé sur la tablette (un truc moche en plastique thermo-moulé rose délavé) et lui servit un verre. Il activa ensuite le dossier automatique pour surélever un tout petit peu le jeune homme et lui tendit le verre avec une paille car il était trop faible pour tenir le gobelet de sa main valide et l'autre était toujours immobilisée (et le resterait surement encore un long moment, comme ça jambe).
Bien que déglutir lui fasse mal, la sensation de l'eau dans sa bouche et sa gorge lui fit du bien, il en profita en aspirant très lentement, gardant les yeux fermés pour les économiser et lutter contre le mal de tête et le tournis qui continuait de l'assaillir.
Quand il eut terminé, Federico récupéra le gobelet et le reposa sur la tablette. Desmond l'observa reprendre position sur la chaise. Il s'écoula un instant de silence durant lequel il essaya de rassembler ses pensées. C'était sans doute la première fois qu'il restait conscient aussi longtemps depuis son opération de la veille et il eut donc le temps de remettre un peu d'ordre dans le méli-mélo des souvenirs floutés de ces derniers jours.
Il avait le sentiment qu'il oubliait un détail important, quelque chose qui était essentiel, quelques choses contre lequel il devait mettre en garde. Mais il avait beau se refaire le film, il n'y parvenait pas pour l'heure et c'était frustrant.
— Ça va finir par te revenir, lui assura Federico, donnant l'impression de lire dans ses pensées alors qu'il ne faisait que décrypter le langage non verbal du visage de son cousin, devinant par habitude professionnelle le chaos sous le silence.
— J'espère.
Le plus âgé voulu ajouter quelque chose, pour le rassurer, mais il n'en eut pas le loisir, car Claudia et Assia arrivèrent à cet instant.
— Il est réveillé ?! s'enquit immédiatement cette dernière, la voix nouée.
— Il va bien ? demanda plus calmement Claudia.
Federico leur sourit et se releva de sa chaise en déclarant :
— Vous pouvez le lui demander directement.
Claudia ouvrit de grands yeux et un soulagement palpable se dessina sur son visage quand elle croisa le regard de son frère. Assia, elle, se lança presque au chevet de Desmond et lui saisit sa main valide.
— Des ! Tu vas bien ?
L'intéressé grimaça devant cette agression sonore, mais il tourna lentement la tête vers elle et lui répondit en tentant un trait d'humour :
— Salut, beauté.
Des larmes dans les yeux, elle lui caressa la joue et se pencha pour l'embrasser.
— J'ai eu tellement peur, déclara-t-elle.
— Tu nous as tous fait peur, ajouta Claudia en se débarrassant de sa veste qu'elle jeta sur la chaise.
Elle contourna le lit et vint de l'autre côté. Elle ne pouvait pas dire à quel point le fait de le voir réveillé, conscient, la soulageait. Même si, en voyant les deux engins de torture qui immobilisait sa jambe et son poignet, la dure réalité se rappelait à elle et l'attristait. Elle essaya cependant de ne pas le laisser transparaitre. Il n'avait pas besoin qu'on se lamente sur son sort, il était certainement déjà assez mal comme ça, elle le savait.
— Je suis navré, répondit Desmond d'une voix toujours fatiguée et trainante, mais plus fluide maintenant que les muscles de son larynx étaient à nouveau utilisé, sortant de leur torpeur.
— Tu n'y es pour rien ! répliqua Assia qui se voulait rassurante mais laissait un peu trop ses émotions prendre le dessus, sa voix partant dans les aiguës, faisant vriller les tympans sensibles de l'alité.
Il ne lui fit cependant aucun reproche malgré la grimace qui s'était sporadiquement marquée sur son visage. Il la sentait nerveusement atteinte, et comprenait parfaitement. Il n'osait même pas imaginer ce qu'elle avait dû vivre durant son enlèvement, alors qu'ils s'étaient enfin dits « je t'aime » la veille de sa disparition. Il se contenta d'attraper sa main et de la serrer avec le peu de force qu'il avait.
Ils se perdirent un instant dans le regard l'un de l'autre en se souriant (dans le cas de Desmond cela ressemblait davantage à une grimace, mais au vue de son état, on lui pardonnait). Claudia baissa les yeux sur son cousin et sourit elle aussi. Un sourire à la fois triste et soulagé, ce qui reflétait parfaitement ce qu'elle ressentait en cet instant. Elle posa une main sur l'épaule de Desmond et pressa doucement pour lui montrer sa présence et son soutien, puis se détourna.
— Je crois qu'on va vous laisser un moment tous les deux, vous en avez besoin, déclara-t-elle.
— Merci ! fit Assia avec reconnaissance sans détourner le regard de son petit-ami.
Claudia fit signe à son frère et tous deux sortirent dans le couloir, tirant la porte coulissante derrière eux.
— Merci d'avoir veillé sur lui toute la journée, soupira-t-elle alors qu'ils s'éloignaient dans le couloir.
— C'était la moindre des choses, répondit-il.
— J'aurais aimé passer te relayer mais…
— Trop de travail, la coupa son frère en hochant la tête. Ne t'en fait pas, je comprends. Et puis, j'étais disponible aujourd'hui, donc, pas de soucis.
Il y eut un silence, puis Claudia interrogea :
— Il est réveillé depuis longtemps ?
— Il a eu quelques phases dans la journée, mais c'est la première fois qu'il est vraiment conscient. Vous arrivez au bon moment.
— Du coup, il n'a pas encore parlé à la police, j'imagine, soupira-t-elle.
— Non, il faut attendre qu'il soit un peu plus en état. Mais je pense que maintenant qu'il est conscient, je vais demander aux infirmiers de prévenir le commissariat.
— Ok… super, soupira Claudia. L'idée que le salopard qui lui a fait ça se balade en toute impunité me rend malade.
— Je peux le concevoir, approuva Federico en jetant un regard en direction de la vitre donnant sur la chambre de Desmond.
À nouveau, un ange passa. Claudia sorti son téléphone de sa poche et y jeta un coup d'œil, fronçant les sourcils car elle venait de recevoir un message d'Ezio.
— Que se passe-t-il ? interrogea Federico en désignant l'appareil. Pas encore de mauvaises nouvelles rassure-moi.
— Non… fit sa sœur en remettant le téléphone dans sa poche.
Elle releva le regard sur son frère, l'observa un instant et s'interrogea sur ce que le retour d'Ezio pouvait avoir comme conséquence par rapport à lui, à eux, à la famille. Il ne lui avait pratiquement pas adressé la parole de toute la semaine, répondant laconiquement à ses messages (quand il y répondait) et ils n'avaient pas eu réellement de conversation sur les raisons de son départ subit.
Elle se demandait si une des raisons n'était pas le retour de Federico, cette décision de partir correspondant au jour où elle avait souhaité les réunir pour honnorer la mémoire de Petruccio. Aussi espérait-elle que, si tel était le cas, son retour ne signifie pas qu'il remettrait sa rencoeur sur la table. Elle était certes triste que son frère le plus proche soit parti loin d'elle, mais elle appréciait réellement et profondément le rapprochement qui s'était effectué depuis une dizaine de jours entre elle, Federico et Altaïr.
Elle goûtait cette cohésion avec délice, en dépit de cette absence. Au fond d'elle elle espérait sincèrement que cette retraite loin de la situation ait permis à Ezio de se calmer, de faire le point, et qu'il revenait avec des intentions pacifique. Et surtout, elle espérait secrètement qu'il revienne pour de bon, même si elle avait un étrange pressentiment. Ou peut-être était-ce à cause de cette histoire de surprise que son frère lui réservait qui, depuis la veille, lui laissait une sorte de tension dans le ventre ? Elle ne savait pas trop.
Voyant que son ainé l'interrogeait du regard, intrigué par ce « non » sans précision, elle décida de lui raconter.
— C'était Ezio, dit-elle. Il est en train de revenir. Il me prévenait qu'il était en train de monter dans sa correspondance à Las Vegas pour l'aéroport du comté. Il sera là dans la soirée.
— Ho, fit Federico avec surprise. Je vois. J'imagine que c'est… une bonne nouvelle.
Il n'était pas totalement convaincu de la chos, ou en tout cas pas totalement. Pour Claudia, il était certain que c'était une bonne nouvelle, il n'en doutait pas un instant. Il savait que ces deux-là étaient profondément soudé. Normal puisqu'ils n'avaient pu compter que l'un sur l'autre dans le cadre familial durant dix ans.
Mais pour lui, en revanche, il avait une certaine appréhension. Il se souvenait parfaitement ce que son petit frère lui avait dit lors de leur dernier échange, au cimetière. Qu'il ne lui pardonnait rien et qu'il n'oubliait pas. Il espérait que le fait d'avoir pris un certain recule (aussi bien psychiquement que physiquement) lui aura été bénéfique et que leur rapports s'en verraient moins tendus. Dans tous les cas, de son côté, il ferait le nécessaire pour ne pas envenimer la situation, le cas échéant. Il ne voulait pas décevoir sa sœur.
Claudia dut ressentir son appréhension, car elle lui accorda un sourire fatigué, et lui prit la main, déclarant :
— Tu sais que quoi qu'il dise te concernant, je prendrai ta défense.
— Je le sais, en fut-il reconnaissant, lui adressant également un sourire.
— Tant mieux, soupira-t-elle d'un air un peu gêné. Parce que j'ai un service à te demander.
Federico fronça un sourcil, observant sa sœur qui semblait un peu hésitante.
— Je t'écoute.
Elle s'éclaircit la voix, puis demanda :
— Il… me demande si je peux venir le chercher à l'aéroport. Apparemment, il a vendu sa voiture à un concessionnaire en y allant la semaine dernière… je pense que sur le coup de tête, il avait l'intention de ne pas revenir du tout, mais du coup, il n'a pas de véhicule pour rentrer. Et comme je n'ai pas encore eu le temps de m'en acheter une non plus…
Federico observa sa sœur, un peu surpris, ne sachant pas trop quoi répondre, entrouvrant la bouche en cherchant ses mots. Cette demande le prenait un peu de court. Claudia, sentant son hésitation, se ravisa, un peu mal-à-l'aise.
— Mais je comprendrais tout à fait si tu me disais non. Peut-être que tu n'en as pas envie ou… que tu n'as pas de voiture non plus, c'est vrai, je ne t'ai même pas demandé ça… au pire il pourra prendre un taxi.
— Claudia, soupira Federico en fermant les yeux. J'ai une voiture, et c'est d'accord.
Cette décision lui avait demandé de s'interroger profondément s'il s'agissait d'une bonne idée ou non, mais après réflexion, il se disait qu'en faisant cet effort, il montrerait à son frère sa volonté de ne pas être en conflit avec lui. Il espérait seulement que cela marcherait et qu'Ezio, de son côté, ne chercherait pas la petite bête en le voyant.
Claudia paraissait surprise de la réponse positive. Elle observait son frère d'un air presque dubitatif et interrogea :
— C'est vrai ?
— Oui, répondit-il en hochant la tête, les mains sur les hanches. Par contre, si tu n'y vois pas d'inconvénient, je préfère ne pas y aller seul et que tu sois avec moi.
— Tu sais, dans ma tête, sa allait de soi avec la demande, lui sourit Claudia. Enfin, en tout cas, merci.
— C'est normal. Bon, dans ce cas je vais te laisser un moment seule pour aller chercher ma voiture chez moi. Je reviens te chercher ici et je t'attendrais à la cafétéria. Quand tu veux y aller, tu me téléphone et on se retrouve sur le parking.
— D'accord. Je pense qu'on ne va pas tarder si on veut être à l'heure à l'aéroport.
— Bien, alors j'y vais.
— En t'attendant, je vais tenir un peu compagnie à Desmond.
— Ça marche. À tout à l'heure.
Ils se séparèrent, Claudia retournant en direction de la chambre de leur cousin, Federico parcourant les couloirs de l'hôpital pour se retrouver dehors. Il y avait une accalmie de pluie et il décida de ne pas prendre de taxi, s'enfilant à pas rapide dans l'escalier qui dévalait la colline de Fasmay et arrivait directement vers chez lui.
Tout en s'imaginant les retrouvailles avec son cadet, il ne pouvait s'empêcher d'avoir une certaine appréhension. Il espérait avoir pris la bonne décision, et que tout se passerait bien.
oOoOoOo
Altaïr était dans l'appartement de Claudia, une boule dans le ventre, là, dans cette place entre le cœur, les poumons et l'estomac où les émotions se focalisaient. Cela faisait bientôt une heure qu'il était rentré et qu'il attendait. Il avait pris le temps de se doucher, de se changer, et à présent, il était dans l'expectative. Il n'osait rien démarrer, que ce soit allumer la télé, ouvrir un livre ou se mettre sur son téléphone. Il restait là, un peu idiot, presque immobile dans le silence du salon, assis sur le canapé, les mains sur les cuisses, fixant la pendule au mur. Il remerciait sa cousine qu'il s'agisse d'un modèle qui n'émette pas un tic-tac sonore, sans quoi il aurait probablement sombré dans la folie.
Il tapotait nerveusement du talon, se demandant combien de temps encore son supplice allait bien pouvoir durer. Il savait que Malik ne lui ferait pas de mauvais coup, ne se désisterait pas à la dernière seconde. Parfois, il savait que le cadre aurait pu, mais pas ce soir. Ce soir, il avait vu dans son regard la sincérité. Il allait lui dire de venir pour discuter, ce n'était qu'une question de temps. Sans doute avait-il simplement eu besoin d'un moment pour se préparer mentalement à cette rencontre.
Aussitôt qu'il pensait cela, le nœud dans sa poitrine se renforçait. Il ne pouvait s'empêcher de se dire que, si Malik avait besoin de tant de temps pour se préparer à une simple discussion, ce n'était vraiment pas bon signe. Ça voulait dire qu'il y aurait des choses pénibles à débattre. Ensuite, il essayait de se convaincre du contraire, que tout irait bien, que c'était au contraire de bonnes choses qui s'annonçaient.
Mais tout cela, c'était son cœur et ses émotions qui se disputaient. Seulement, son esprit, lui, était lucide. Il savait que la discussion ne serait ni bonne ni mauvaise. Il ne s'agissait, à ce stade, plus du tout de la question. Non. Désormais, la seule chose qui pouvait ressortir de cette rencontre, c'était simplement une mise à plat. Ni blanc, ni noir, ni bien, ni mal. Simplement gris. Simplement honnête.
Poussant un grand soupir en fermant les yeux, tâchant de ne pas céder aux petites voix se disputant au creux de son âme, il tâcha de respirer profondément et de se calmer. Ce fut à ce moment-là que son portable, posé sur la table basse devant lui, vibra, une notification de message s'affichant sur l'écran.
Il sursauta vivement, son cœur s'emballant. Il hésita une seconde avant de se pencher pour saisir l'appareil, prenant le temps de chasser une fois de plus l'appréhension qui le dévorait de l'intérieur, puis déverrouilla et lu. Malik était chez lui, était prêt. Il pouvait le rejoindre, la porte était ouverte.
Avec la sensation que ses poumons ne tiraient plus assez d'oxygène, qu'ils étaient rempli de coton ou de gaz épais et poisseux, Altaïr se mit debout, glissa le téléphone dans sa poche et, tel un somnambule, il quitta l'appartement de sa cousine, en verrouilla la porte à clé, traversa le couloir et s'arrêta sur le pas de porte d'en face. Il prit une grande respiration, puis toqua, et entra.
Malik se trouvait au milieu de son salon, lui faisant face. Il était toujours habillé de manière stricte. Jeans, chemise aux manches retroussées au-dessus des coudes, gilet, cheveux parfaitement coiffé. Pourtant, la couleur de sa chemise avait changée, donc, il avait pris le temps de se changer. Cela indiqua à l'autre qu'il avait bien pris le temps de se préparer, et s'il avait choisi de se vêtir d'une manière aussi cadrée, c'était clairement car il redoutait lui aussi cet instant. Altaïr savait que se vêtir ainsi était l'une des manières que Malik avait de garder le contrôle.
Leurs regards s'aimantèrent instantanément. Le brun referma très lentement la porte, comme si la solennellité de ce moment l'y forçait inconsciemment et tourna le loquet. Puis, il s'avança face à Malik, s'arrêtant à un peu plus d'une longueur de bras. Une part de lui aurait aimé franchir cette distance et le prendre dans ses bras. Juste le serrer contre lui, pour lui dire à quel point son cœur était lourd et souffrait, mais l'instant ne s'y prêtait pas.
Après un instant de silence à se contempler, Malik s'humecta les lèvres, et parla :
— Merci d'avoir patienté, dit-il simplement.
— De rien, répondit simplement Altaïr, ne sachant que dire d'autre.
— Est-ce que… tu veux boire quelque chose ? interrogea son vis-à-vis, clairement aussi mal à l'aise que lui, en tournant la tête vers la cuisine.
Les yeux d'Altaïr parcoururent rapidement le plan de travail, et il ne put retenir un demi-sourire tant ce qu'il voyait à présent était cocasse.
— Tu attendais du monde ? interrogea-t-il en ayant un petit rire ironique.
Sur le bloc central de la cuisine s'alignaient es bouteilles à n'en plus finir. Du vin blanc, du rouge, du rosé, du champagne, celle de whisky, des jus de fruits, de l'eau plate et gazeuse, de la bière, du gin (que Malik détestait mais dont il avait toujours une bouteille en réserve pour Lucy, qui elle, adorait cela). Et pour chaque type de boisson, deux verres correspondant.
— J'ai… un peu paniqué, je ne savais pas trop quoi te proposer au vue de la situation, alors j'ai tout sorti, avoua Malik en esquissant un sourire lui aussi.
La pression dans le creux du ventre d'Altaïr se dissipa un peu tandis qu'un petit spasme de rire soulevait sa poitrine. Il observa Malik, qui pour le coup semblait lui aussi un peu plus détendu et l'interrogeait du regard, puis répondit :
— Une bière, volontiers.
Le noiraud approuva d'un hochement de tête, saisit deux bouteilles qu'il décapsula, puis alla vers le canapé en faisant signe à l'autre de l'y rejoindre. Il déposa des sous-verres sur la table-basse, puis se laissa tomber dans le moelleux du siège avant de tendre sa bière à son hôte, qui l'imitait en se posant à une distance raisonnable, sachant que la discussion qui suivrait nécessiterait cette éloignement physique minimum.
— Santé.
— Santé !
Ils trinquèrent et burent une gorgée. C'était surprenant de voir Malik boire de la bière, mais sans doute avait-il besoin d'une petite dose d'alcool pour affronter la situation et, abstinent depuis quelque temps déjà, n'aurait pas supporté les spiritueux.
Altaïr fit bien attention de reposer sa bouteille sur le dessous de verre lorsqu'il eut terminé de boire afin de ne pas affoler les TOC de son amant. Ils se regardèrent yeux dans les yeux un long moment, un peu gêné l'un comme l'autre, ne sachant pas vraiment comment commencer.
Après un certain temps, plusieurs minutes probablement, ce fut Malik qui brisa le silence.
— J'avais préparé soigneusement les phrases dans ma tête toute la journée, et maintenant que tu es face à moi je ne trouve plus mes mots.
— Peut-être veux-tu toujours trop contrôler les choses, lui répondit Altaïr sans aucun reproche. Tu devrais essayer de… je ne sais pas, juste dire ce que tu ressens sur le moment.
— Tu sais que ce n'est pas ce qui me réussit le mieux, soupira Malik en fermant les yeux. Je suis plus doué pour laisser la peur ou la colère s'exprimer que le reste.
— Tiens donc. Je n'avais pas remarqué, répondit avec ironie mais sans méchanceté son amant avec un sourire.
Malik haussa un sourcil, tiquant du coin de la lèvre, et lui lança le coussin qui se trouvait dans son dos. Puis il soupira en se plaquant les mains sur les tempes et se pencha en avant, posant ses coudes sur ses cuisses. Pourquoi était-ce si dur ? Il s'en voulait de ne pas savoir comment aborder les choses, de ne pas trouver quoi dire.
Sentant son malaise, Altaïr se releva à moitié et décida de briser un peu la distance, venant s'assoir juste à côté de lui, leurs jambes se touchant, passant une main sur le haut de son dos dans un geste affectueux. La situation avait beau être critique, il ne pouvait s'empêcher d'être touché par la détresse de celui qu'il aimait.
— Le truc… finit par marmonner Malik d'une voix pesante. C'est que je n'ai pas envie de te faire souffrir. (Il releva le visage et planta son regard dans celui d'Altaïr, l'air navré). Seulement, je sais que ça va être un passage obligé.
Altaïr sentit son cœur se glacer à cette réplique et, instinctivement, il retira son bras.
— Je vois, fit-il simplement, se penchant en avant pour reprendre sa bière, reprenant sa position plus éloignée de Malik.
Malik l'observait toujours avec un air désolé, les mains croisées désormais pendant entre ses jambes. L'autre pris une grande gorgée, n'osant pas le regarder directement, puis demanda après un instant d'hésitation, d'un ton un peu agacé :
— Ce que je ne comprends pas avec toi, Malik, c'est cette ambivalence permanente. Tu me caresses, puis tu me gifles, tout le temps. Hier soir, tu me disais encore que tu m'aimes, et j'ai l'orgueil de croire que c'était sincère, et pourtant aujourd'hui tu me dis que je vais souffrir. Je ne sais plus sur quel pied danser, franchement.
Il y avait de la fatigue dans sa voix. Une fatigue émotionnelle intense. Cela faisait mal à Malik de le voir ainsi, de le savoir si troublé. Et il savait qu'il en était le responsable. Il décida alors de faire quelque chose dont il n'avait pas l'habitude. Il se glissa en avant jusqu'à lui et prit son visage entre ses mains. Il le regarda droit dans les yeux, et déposa ses lèvres sur les siennes. Sans pression, sans essayer que ce ne soit plus qu'un chaste baiser.
La surprise fit un peu sursauter Altaïr, mais il se laissa faire, fermant les yeux le temps que cela dura. Lorsque Malik rompit ce contact, ils se regardèrent à nouveau, et le noiraud déclara :
— C'est une vérité et j'ai besoin que tu le saches : je t'aime. Et c'est peut-être la chose la plus sincère que je puisse te dire à l'heure actuelle.
Il se laissa retomber sur le canapé à côté de lui et, tout en continuant de l'observer, poursuivit après un long soupir.
— Seulement, je ne crois pas que l'amour soit la seule et unique chose qui fasse tourner le monde, la seule qui doive entrer en compte dans certaine décision de vie. Ce n'est pas dans ma mentalité, pas dans mon héritage, dans la manière dont j'ai appris à appréhender le monde en grandissant.
Altaïr écoutait, le visage impassible, mais serrant de plus en plus fort la bouteille dans ses mains, en faisant blanchir les articulations de ses mains. Il déclara plus qu'il n'interrogea :
— Tu vas partir, pas vrai ?
Malik ne s'attendait pas à ce que la question-réponse soit aussi frontale. Deux fois dans la même journée, il se demanda si la chose semblait aussi évidente que cela dans son attitude. Il ferma les yeux, prit une respiration, et hocha la tête de manière approbatrice sur l'expiration.
Son amant détourna les yeux en direction de la porte vitrée qu'il se souvenait avoir brisée pour le secourir quelque mois plus tôt. Il se demandait comment autant de choses avaient pu se produire depuis cet instant. Pourtant, immédiatement à la suite de cet épisode, ils avaient été heureux, non ? Ils étaient enfin ensemble après toutes ces années à s'espérer l'un comme l'autre. Alors pourquoi en étaient-ils arrivés là ?
— C'est… parce que je t'ai trompé ? C'est une punition ? interrogea-t-il après avoir déglutit avec difficulté, la voix nouée.
— Je te mentirais si je te disais que cette histoire ne m'a pas retourné le cœur et m'a fait mal, répondit Malik en soupirant (il aurait espéré que ce sujet ne revienne pas sur la table dans le moment actuel). Mais non, ce n'est pas à cause de cela.
— Alors pourquoi ?
Il y avait une certaine détresse dans le ton employé par Altaïr en posant cette question, ce qui piqua le cœur de Malik. Il prit le temps de réfléchir à sa réponse, puis déclara :
— Parce qu'il y a trop.
Il n'ajouta rien, baissant les yeux pour ne pas soutenir le regard de sons amant. Il tenta de respirer profondément, mais une vague horrible remonta en lui, dévastatrice, emportant ses réserves. Il redressa le visage, les yeux rougit et humides des émotions qui voulaient se déverser, et ajouta :
— Il y a trop. Trop de souffrance. Trop de souvenirs horribles. Trop de pertes…
Il ferma les yeux, hocha légèrement la tête en affichant un spasme de douleur sur son visage. Altaïr le fixait et lisait toute la souffrance que ces paroles soulevaient chez lui. Cela lui faisait mal, mais il ne devait pas intervenir, il le savait. Il devait le laisser terminer, aller jusqu'au bout.
Lorsque Malik eut réussi à contrôler la grosse émotion qui le traversait et le saignait, il rouvrit les yeux et poursuivit, sa voix tremblant.
— J'aimerais croire que je suis assez fort pour traverser tout ça une fois encore et rester ici, auprès de toi. Et crois-moi que j'aimerais rester auprès de toi…
Cette déclaration fit une émotion forte à Altaïr. C'était à la fois ce qu'il avait envie d'entendre, que Malik voulait rester avec lui, mais dans un contexte de négation qui le dévastait au plus haut point. Il avait envie de lui répondre qu'ils pouvaient affronter tout cela ensemble, que s'il fallait, il serait fort pour eux deux, l'aiderait à traverser cette période difficile, mais il ne pensait pas, à ce stade, que ses paroles feraient la moindre différence. Il n'était pas assez inconscient pour le penser.
D'autant que la réplique suivante termina de balayer tous ses espoirs.
— Seulement, j'ai le sentiment que si je reste, si je ne m'éloigne pas de toute la souffrance qu'il y a ici, dans cette ville, dans cette vie qui est la mienne sans tout à fait avoir jamais été la mienne… je vais m'éteindre, Altaïr. Je crains que ça ne finisse par me tuer si je ne pars pas.
Cette phrase transperça Altaïr comme une flèche, avec toute la douleur que cela peut impliquer. Son regard s'embua un instant des souvenirs douloureux. À nouveau, comme dans ces pires cauchemars, il se revoyait impuissant tandis qu'il contemplait l'homme qu'il aimait gisant sur le sol du salon, inconscient. Son cœur se serra et il en eut presque la nausée, il ferma les yeux de toutes ses forces et tenta de repousser ces images traumatiques. Il ne voulait plus jamais revivre ça, cette peur, cette détresse, cette souffrance de trouver la personne à laquelle il tenait le plus sur terre en train de mourir. Si ça recommençait, c'était lui qui n'y survivrait pas cette fois.
Les paroles de sa cousine lui revinrent en tête à cet instant.
Lorsqu'aimer fait si mal, que rester et une souffrance plus qu'un bonheur, il fallait mieux parfois y renoncer.
Partir, et laisser partir.
Cette pensée le saignait un peu plus encore, mais là, il ne voyait pas comment une autre issue aurait été possible. Il sentait que Malik en était à un point de rupture sur le point personnelle. Son discourt et son comportement en attestaient. Egoïstement, il avait toujours envie de lui dire de rester, de le supplier, de lui promettre l'impossible, de jurer sur les dieux ou les diables qu'il l'aiderait à vaincre ses enfers et retrouver la joie de vivre, une façon de respirer à nouveau… mais l'amour n'était pas un remède, il était trop sage pour croire naïvement le contraire. Si ça pouvait aider, il en était persuadé, ça ne guérissait pas.
Il y avait trop de blessures dans le cœur et l'âme de Malik. Trop de souffrance. Si présence à ses côtés pouvait aider un peu, éventuellement, il savait aussi que ça ne changerait rien au problème en profondeur. Et même, il ne pouvait de toute manière pas lui apporter la moindre assistance curative si lui-même souffrait du poison que constituait la peur de le perdre à nouveau.
En pesant concrètement le pour et le contre, il préférait le savoir en vie et, peut-être un jour, heureux loin de lui, plutôt que de devoir affronter l'idée d'un monde où Malik n'existerait simplement plus.
Les yeux toujours fermés, une expression crispée sur le visage, il hocha lentement la tête. Comme pour donner son assentiment, n'ayant pas la force de parler, de prononcer les mots qui signifieraient que tout serait terminé, en un sens.
Malik l'observait sans joie, l'expression grave. Il savait que ses paroles et l'aveu de sa volonté de partir était la pire des choses qu'il n'ait jamais faite. Il se maudissait de devoir infliger cela à Altaïr. Il se haïssait de le faire souffrir ainsi. Il voyait des larmes perler sous les paupières de l'homme qu'il aimait et cela le meurtrissait, lui donnait aussi envie de pleurer.
Seigneur, n'y avait-il réellement aucune autre issu ? Etaient-ils vraiment obligés d'en passer par tant de souffrance ? Étaient-ils obligés d'en finir là, comme ça ? De mettre fin à leur histoire alors qu'elle n'avait pas encore vraiment commencé ?
Il devait bien y avoir une autre solution.
Malik tendit la main et attrapa celle d'Altaïr, la serrant avec tendresse, ce qui fit rouvrir les yeux à ce dernier. Ils se contemplèrent un instant qui fut relativement long, dans un silence où ils se dirent tant de choses par le regard, toute la force des sentiments qui se forgeaient depuis leur enfance et les liaient plus qu'aucun mot n'aurait su l'exprimer.
Après un moment, Malik soupira, puis brisa le silence, caressant du pouce le dessus de la main de son amant.
— Je t'aime, Altaïr.
Le concerné le regarda avec tristesse, bien que cette réplique lui tire un vague sourire éphémère. Il déglutit péniblement, ravalant sa douleur, et répondit :
— Je t'aime aussi, Malik.
Un nouveau court silence passa. Malik sentait que son cœur se remplissait de détresse. Il était sûr de sa décision. Il voulait partir. Il devait partir. Chaque atome de son être le lui hurlait. Seulement, chacun de ces mêmes atomes lui criaient aussi ne pas avoir envie de perdre Altaïr, d'en être à nouveau séparé. Il avait beau l'avoir caché sous de la fausse colère, sous une montagne de mensonges, les six ans passés sans lui dans sa vie avaient été une souffrance, un vide immense.
Il songea alors à Rebecca, plus tôt cet après-midi. Il repensait aux mots qu'elle lui avait dit, sa peur de se retrouver seule, sa souffrance à l'idée de ne plus avoir à ses côtés ceux qu'elle chérissait. Il se souvenait aussi de ce que lui-même lui avait dit, qu'il était effrayé d'affronter sa décision seul. Et plus encore, il se souvenait de la proposition qu'il lui avait faite.
Peut-être que…
Non c'était fou de croire que…
Mais après tout…
Malik caressa doucement le dessus de la main d'Altaïr du pouce tandis qu'il la lui tenait encore, le regardant toujours dans les yeux. Presque dans un murmure, laissant parler son cœur, il dit :
— Je n'ai pas envie de te perdre.
— Je n'en ai pas envie non plus, répondit le jeune homme avec une infinie tristesse en serrant un peu plus fort la main de son amant.
Cette réponse donna un peu d'espoir à Malik, et il décida donc de lui proposer une solution à leur problème. Une solution qui paraissait simple, bien qu'un peu égoïste, il en était conscient.
— Alors… pars avec moi.
oOoOoOo
Federico venait de se parquer devant l'hôpital. La pluie était en train de reprendre et il se dépêcha de courir en direction de l'entrée. Alors qu'il s'apprêtait à passer la porte automatique, une voix de femme, qu'il reconnut immédiatement, l'interpella.
— Docteur Grayson ?
Il s'arrêta et se tourna dans la direction de cet appel. En face de lui, un peu sur le côté de la porte, adossée à la partie de la paroi vitrée qui se trouvait encore sous le couvert de l'avancement du toit, Rebecca l'observait.
— Mademoiselle Crane, répondit-il en sentant son cœur faire un petit soubresaut à la vue de la jeune femme.
Il y eut un petit moment de silence, presque gêné, où ils s'observèrent mutuellement avant que ce ne soit lui qui prenne la parole.
— Comment allez-vous ? Enfin, je veux dire… depuis l'autre soir.
Il se sentait piteusement gauche face à elle. Il fallait dire qu'au vue de ce qui lui était arrivé, il ne savait pas trop quoi dire (dans un cadre professionnel, il aurait surement su), pris ainsi au dépourvu. Le fait qu'il ait, comme l'avait si pertinemment relevé Shao, son ex, un petit béguin pour elle n'aidait pas.
— Vous me le demander en tant que personne ou en tant que professionnel ? interrogea-t-elle avec une certaine forme de taquinerie dans la voix, bien que le sourire qui l'accompagne laisse entrevoir une fatigue morale immense.
— Je ne suis pas en service, répondit-il en lui accordant un sourire compréhensif.
— Alors dans ce cas je vous répondrais que ça va, comme nous ne nous connaissons pas tellement, fit-elle avec une douce ironie.
Il trouva sa manière de dire ça presque tendre, mais il savait aussi lire le sous-entendu. Elle n'allait pas bien. Comment l'aurait-elle pu, vu tout ce qui était arrivé dans sa vie en si peu de temps. Il demanda donc :
— Et si j'avais été en service, que m'auriez-vous répondu ?
Elle ferma les yeux et eu un spasme du visage qui étira sa bouche en sourire ironique avant de rouvrir les paupières et de répondre en levant le visage vers le ciel :
— Que c'est très dur ces jours. Que je me demande comment j'arrive à tenir le choc, que j'ai l'impression d'un trou béant dans mon monde… mais qu'en dépit de tout cela je suis en vie (elle baissa la tête et posa son regard dans le sien, ce qui le troubla un peu plus). C'est déjà mieux que rien, n'est-ce pas ?
Federico était surpris par le mélange d'émotion qui semblait se dégager d'elle. Il ressentait toute la douleur de cette femme qui venait de perdre coup sur coup l'homme qu'elle aimait en début d'été, sa meilleure amie, et son bébé (il avait beau savoir qu'elle ne voulait pas le garder, il ne pouvait s'imaginer qu'une fausse-couche ne lui laisse pas des séquelles, puisque ça, ce n'était pas « faire le choix de », mais « subir que ». Et pourtant, en même temps que cela, il ressentait aussi émaner d'elle une volonté de vivre, de ne pas se laisser abattre et d'aller de l'avant. Il en était bluffé et cela lui inspirait du respect.
— Vous êtes ici pour voir Desmond ? interrogea-t-elle soudain pour changer de sujet car elle ne voulait pas parler, pas maintenant.
— Heu… oui, entre autres, répondit-il. Mais pas que… je suis aussi venu chercher Claudia car nous avons quelque chose à faire les deux ce soir.
Il n'osait pas dire directement de quoi il s'agissait. Il ne savait pas si Claudia en avait parler, et si ce n'était pas le cas, il ne voulait pas non plus révéler le retour d'Ezio de crainte qu'il ne souhaite pas le faire savoir à l'avance. Et vous ? Rien de grave j'espère.
— Grave, soupira-t-elle en hochant la tête. Non, on ne peut pas dire ça. Je suis venu accompagner le père de Lucy, notre amie décédée. Il voulait venir la voir, et je lui laisse un peu de temps seul.
Une des particularités de Fasmay Hill, c'était que l'hôpital disposait d''un service de pompes funèbres directement dans son bâtiment. Au sous-sol, dans le même service que la morgue, on trouvait ainsi de petites cryptes funéraires à température basse où les personnes décédées, déjà préparées dans leurs cercueils, reposaient en attendant l'enterrement et où les proches pouvaient venir se recueillir et faire un dernier hommage.
Ainsi, Henry Stillman se trouvait-il là-bas, auprès de feu sa fille. Rebecca, elle, n'avait pas eu le cœur de rester avec lui. Elle ne voulait pas revoir le corps de son amie gisant sans vie. Elle l'avait déjà vue le soir de sa mort et avait fait ses adieux à ce moment-là. Elle n'avait pas besoin de s'infliger cela une fois de plus. Elle l'affronterait uniquement le jour de l'enterrement, quand le cercueil reposerait dans l'église du cimetière, pour la cérémonie (il était prévu une cérémonie à cercueil ouvert, ce qui la répugnait personnellement, mais elle ne pouvait s'opposer aux choix d'Henry).
— Je vois, fit Federico en baissant le regard avant de s'enquérir : Et vous tenez le choc ?
— J'ai le choix ? répondit-elle avec sarcasme mais sans agressivité.
— Evidemment, répondit-il. Vous avez le droit d'être triste, en colère, de vous effondrer en pleurant, de hurler en maudissant la terre entière si cela vous fait du bien. Vous avez le droit de ressentir absolument ce que vous voulez, il n'y a personne qui est le droit de vous dire que c'est normal ou non.
— Je pensais qu'un psy me parlerais des cinq étapes du deuil, sourit-elle avec sarcasme mais toujours sans aucune volonté dans son ton de lui reprocher quoi que ce soit.
— Je n'ai jamais adhéré à cette théorie, lui expliqua-t-il en prenant place à quelques distances d'elle, s'appuyant également contre la cloison vitrée, les mains dans le dos, regardant au loin la pluie qui tombait à nouveau sur le parking. Sans doute certaines étapes reviennent-elle de manière assez systématique, mais je crois sincèrement que chacun fait son deuil à sa manière, et que chacun passe par des phases qui lui sont propres.
Il y eut un silence, Rebecca regarda à son tour au loin, pensive. Ils restèrent ainsi quelques instants avant qu'elle ne reprenne la parole, presque dans un murmure.
— Est-ce que ça vous paraitrait rationnelle, dans ma situation, d'avoir envie de tout quitter pour essayer de m'éloigner de la souffrance ?
Federico fut surpris par la question et tourna la tête vers elle un peu plus vivement qu'il ne l'aurait souhaité, son cœur s'emballant malgré lui. Il battit un peu des paupières, essayant de comprendre ce qu'elle voulait dire, et jugea qu'il lui fallait plus d'explications.
— Qu'entendez-vous par là ? demanda-t-il d'une voix qui se voulait neutre.
Elle soupira, puis expliqua :
— J'ai un ami… le dernier vrai ami qui me reste ici – Malik, je pense que vous le connaissez – qui envisage très sérieusement de quitter la ville.
— Oui, répondit-il sans joie ni jugement. J'ai entendu une rumeur par ma sœur qui allait en ce sens.
— Et bien… il me propose de partir avec lui.
Le trentenaire se crispa un petit peu et sentit une sorte d'immense lassitude l'envahir en même temps qu'une grande déception. Il ne pouvait le nier, cette femme l'intéressait. Physiquement, évidemment, même si ce n'était pas dans l'absolue la seule chose qui comptait. Mais surtout en termes de caractère et de personnalité. Il avait pu avoir un aperçu de sa personne au cours de leurs séances, et, même si ce n'était pas charitable et que son éthique le lui reproche en permanence, l'aperçu qu'il avait d'elle, en profondeur, lui plaisait beaucoup.
Evidemment, il ne se serait jamais permis d'un point de vue déontologique, de l'aborder de quelque manière que ce soit ou de se permettre de se servir de ce qu'il avait appris d'elle pour la séduire, mais… la fantasme et l'envie de rencontrer à nouveau quelqu'un le titillait, quoi qu'il puisse en dire. Cette petite part de lui qui aurait espéré que, une fois qu'elle n'aurait plus été sa patiente (ce qui n'aurait pas trop tardé car il sentait qu'il n'aurait su rester professionnellement neutre la concernant encore longtemps et l'aurait confiée à un autre de ses confrères) il aurait pu essayer de se rapprocher. Il n'aurait jamais été insistant si elle l'avait repoussé, mais l'envie était tout de même là, sous forme d'un fantasme.
Malheureusement, la part réaliste de lui savait qu'au vue de la situation, des épreuves qu'elle endurait, cela était compromis de toute manière. Il aurait été le dernier des salopards s'il avait tenté quoi que ce soit, même sans mauvaise pensée et sans insistance, dans un moment pareil de la vie de la jeune femme. Aussi, bien que cette déclaration le bouleverse un peu intérieurement car balayant les minces espoirs qu'il nourrissait dans un coin de son cœur, il ne pouvait pas la blâmer. Malgré tout, il ne put s'empêcher de l'interroger :
— Et qu'envisagez-vous ?
— Je ne sais pas, soupira-t-elle à nouveau sans le regarder, fixant toujours la pluie. Une part de moi serait prête à lui dire oui sans hésitation, mais une petite part de moi se demande s'il ne s'agit pas d'une simple fuite.
Il hocha la tête en baissant les yeux. Fuir. Décidément, il avait le sentiment que c'était une sorte de malédiction qui pesait sur la ville et nourrissait dans l'âme de ceux qui y vivaient ce désir d'ailleurs sans se retourner. Lui-même connaissait, comme beaucoup d'autre dans son entourage, le dernier exemple en date étant Ezio.
— Vous, reprit-elle en le regardant cette fois-ci. Qu'en pensez-vous ?
— Vous me le demander en tant que personne ou en tant que professionnel ? interrogea-t-il avec un sourire doux-amer en reprenant la formulation qu'elle avait eu un peu plus tôt.
— Les deux, répondit-elle simplement.
Il soupira, réfléchissant à sa réponse quelque instant, puis déclara :
— D'un point de vue professionnelle, j'aurais tendance à vous dire que vouloir fuir dans votre situation est tout à fait normal. Cela peut aider, probablement, mais il faut vous interroger s'il s'agit de s'éloigner pour se reconstruire et réellement essayer d'aller de l'avant en travaillant sur vos blessures… ou juste fuir pour ne pas avoir à ressentir les choses et à faire ce travail de deuil. En quel cas, je peux vous le dire d'avance, ça ne vous avancera à rien.
— D'accord, hocha-t-elle la tête avant de se pincer les lèvres en prenant le temps de bien peser ce qu'il venait de lui dire. Et personnellement ?
— Personnellement, je vous répondrais que je ne suis pas le mieux placé pour vous donner un conseil avisé. Je suis le fruit d'une famille où nous avons un lourd héritage de fuite en avant. J'ai moi-même testé, ça a failli me tuer. Après, je reconnais que je l'ai fait de manière extrême, ce qui n'est, j'en suis certain, pas votre cas…
— Donc ? essaya-t-elle de comprendre.
— Donc, reprit-il pour clarifier. Je pense qu'en définitive, le choix vous revient. Il vous faut simplement écouter votre instinct et vous poser les bonnes questions. Si vous pensez que réellement ici, il n'y a plus rien auquel vous puissiez vous rattacher pour aller de l'avant et traverser cette épreuve, alors vous devriez partir. Si en revanche vous pensez que vous avez la force d'affronter la situation en restant et que de bonnes choses peuvent encore survenir ici, des amis, un travail qui vous passionne, l'hypothèse d'une rencontre future qui vous redonnerait le sourire (tu es si malhonnête de dire ça, se fustigea-t-il intérieurement) … et bien dans ce cas rester.
Elle parut un peu surprise de la dernière remarque, levant un sourcil circonspect, puis regarda à nouveau vers le lointain. La pluie, au-delà de leur abri, redoublait et rebondissait avec un fracas reposant sur le sol du parking. Ils restèrent un long moment-là, en silence, ne prêtant aucune attention aux gens qui continuaient d'entrer ou de sortir de l'hôpital en leur passant à côté.
Du coin de l'œil, Federico observait par moment la jeune femme. Il avait un peu de tristesse à l'idée qu'elle parte, que ses rêves fantasmagoriques la concernant ne se réalisent jamais, qu'il n'ait pas l'occasion de lui dire qu'il la trouvait tout à fait charmante. Mais il s'en remettrait. Il songea à cette ancienne maxime, que lui avait enseigner un de ses professeurs à la fac de médecine :
Cela aussi passera.
L'histoire qui l'accompagnait racontait qu'un roi persan avait demandé à ses savants une phrase qui serait vraie en tout temps et toutes circonstances et qui tiendrait sur la surface d'un anneau. Les savants après y avoir réfléchit longtemps trouvèrent cette phrase : « cela aussi passera ». Alors le roi eut un règne juste et glorieux, car chaque fois qu'il lisait la phrase, il se rappelait qu'il ne fallait ni désespéré, ni se réjouir démesurément, car cela aussi passerait. Comme toute chose en ce bas monde.
Il ne l'avait jamais vraiment appliquée sur lui-même, car le mal dont il souffrait personnellement ne passerait jamais (une des exceptions qui confirmait la règle, sans doute), mais il la répétait volontiers à ses patients. Aujourd'hui, il avait envie et besoin de ce l'approprier et se dire que le petit flottement et la déception qu'il ressentait en cet instant passerait. Il savait que ce serait le cas. Et ce serait, en un sens, plus facile de se faire à cette idée puisque ça n'avait été qu'un espoir et que rien n'était concret.
Tandis qu'il se faisait cette réflexion, un téléphone sonna. Rebecca sursauta et fouilla dans la poche de sa veste de cuir. Elle en extirpa son portable et répondit. Federico, par respect, n'écouta pas la conversation, retournant se perdre dans ses pensées un instant. Lorsqu'elle raccrocha, elle se tourna vers lui et déclara :
— Je dois aller retrouver Monsieur Stillman…
Il y avait quelque chose d'emprunter aussi bien dans sa voix que dans son regard. A dire la vérité, elle aurait aimé poursuivre un peu cette discussion car elle trouvait la présence de cet homme reposante et ses paroles pleines de bons sens. Ça lui donnait l'impression de l'aider à démêler ses pensées.
— Pas de soucis, la rassura-t-il. Allez-y.
— Ça a été un plaisir de parler avec vous. Merci de vos conseils.
— Je vous en prie, lui sourit-il sincèrement.
Elle lui souhaita encore une bonne soirée, et entra dans le bâtiment pour aller rejoindre le père de Lucy, qui sans doute, avait dû se perdre dans les couloirs, déstabilisé par son deuil et son chagrin.
Federico, lui, resta encore dehors. Il avait besoin de prendre l'air et le froid presque mordant qu'apportait la pluie lui faisait du bien à l'esprit. Quelques minutes plus tard, Claudia l'appela pour savoir s'il était prêt, et elle le rejoignit un instant après. Elle s'arrêta en le voyant et le dévisagea, fronçant les sourcils, prenant une expression soucieuse.
— Tout va bien ? interrogea-t-elle.
— Non, répondit-il honnêtement en soupirant, juste avant de la regarder en souriant tristement. Mais cela aussi passera.
— Je n'en doute pas, répondit-elle sans conviction, mais ne crois pas t'en tirer si facilement. On a une bonne heure de route devant nous pour « faire une réunion », si tu en as besoin.
Il eut un petit rire et la gratifia d'un regard plein de compassion. Il l'adorait, cette petite sœur qui se préoccupait tout le temps du bien-être des autres en s'oubliant elle-même parfois.
— D'accord, accepta-t-il. Je te raconterai… à condition que tu atteignes la voiture avant moi.
Et en riant presque, il s'élança sous la pluie au pas de course. Claudia eut un instant de battement, puis se lança à sa poursuite, hurlant, sa voix oscillant entre le rire et le réel reproche à cause de la pluie :
— C'est triché, je sais pas laquelle c'est !
oOoOoOo
Altaïr restait comme figé. Il n'était pas certain d'avoir bien entendu ou en tout cas pas bien compris. Son cœur avait comme raté un battement, puis s'était emballé. A côté de lui, les yeux plongés dans les siens, Malik l'observait avec sérieux, attendant sans doute de voir sa réaction ou d'obtenir une réponse.
— Je… pardon ? balbutia Altaïr après quelques secondes qui lui parurent pourtant durer une petites éternité.
— Pars avec moi, répéta sans hésitation le noiraud, serrant un peu plus fort sa main.
Aïe, c'était bien ce qu'Altaïr craignait avoir compris la première fois, et cela le déstabilisait encore un peu plus. Il détourna le regard, brisant le contact visuel et se mordit l'intérieur de la joue, sa respiration s'accélérant en même temps que son cœur s'emballait davantage.
Malik, qui l'observait toujours, eut un petit tic facial et fronça les sourcils, inquiet. Il précisa :
— Tu n'es as obligé de me répondre tout de suite… tu peux prendre quelques jours pour y réfléchir mais… je t'aime, Altaïr, et vraiment, j'aimerais que tu viennes avec moi, je ne veux pas être séparé de toi à nouveau.
— Mais… balbutia encore l'autre, ne sachant vraiment pas quoi dire, les pensées se bousculant dans un brouhaha infernal dans sa tête, lançant la première qui lui venait à l'esprit. Et mon travail ?
— Je pourrais demander à ma mère de t'engager au marketing pour son entreprise, essaya d'être rassurant Malik. Ou tu pourrais devenir indépendant.
— Je… parce que du coup tu partirais avec ta mère, c'est ça ?
Il était à peu près sûr que Malik le lui avait déjà expliqué, ou en tout cas que la chose avait été très fortement sous-entendue lorsque Fadhila et lui avaient expliqués leur plan (enfin, celui de Malik, mais bon…) concernant le Conseil, mais là, tout de suite, pris de court, il n'arrivait plus à penser rationnellement.
— Oui, approuva Malik en hochant la tête, se crispant de plus en plus en voyant la réaction de quasi panique de son amant. Je vais être son assistant de direction, et potentiellement la suivre dans ses voyages.
Altaïr lâcha la main de celui qu'il aimait et se releva du canapé, perturbé. Dans sa tête, tout se bousculait avec fracas, il avait besoin de bouger pour réussir à les contenir et tenter de les ordonner.
Tandis qu'il avançait jusqu'au bloc de la cuisine et se servait un whisky comme remontant pour tenter de briser l'état de choc dans lequel il était, Malik se levait aussi du canapé et s'avançait au milieu de la pièce, le regard toujours fixé sur lui.
— Ça pourrait être sympa, argumentait-il encore. On pourrait voyager, voir le monde… ensemble.
Il y avait un coté éperdu, presque irréaliste et désespéré à la fois dans sa voix. Il voulait le convaincre. Il avait besoin de le convaincre. Parce que l'autre option, c'était… non, il ne voulait pas y songer. Il avait perdu trop de monde dans sa vie. Alors pas lui, pas cette fois. Cette fois, il gagnerait contre la vie, le destin, l'univers, la fatalité ou qu'importe qui ou quoi.
Altaïr but quasi cul-sec le fond de verre. L'alcool le chauffa en coulant dans son gosier et son ventre, et cela eut l'effet escompter. La chaleur se diffusa relativement rapidement dans sa poitrine, et son cœur se calma un peu. Il se servit un autre verre, mais ne le but pas tout de suite. Il le reposa sur la table en marbre, posa ses deux mains à plat dessus, bras légèrement écartés comme pour prendre appui et baissa la tête.
Il devait à présent réfléchir, et vite, à ce qu'il voulait. Bien sûr, une part de lui avait envie de céder, de dire oui, de juste pour une fois dans sa vie prendre le choix facile, la décision simple qui lui assurerait de pouvoir gouter au bonheur d'être avec Malik, et définitivement puisqu'il se suivrait partout.
Une autre part de lui, tout en même temps, lui disait qu'il devrait peut-être raisonnablement attendre et y réfléchir quelques jours, à tête reposée. Mais au fond de lui, il savait qu'il n'avait pas besoin d'y réfléchir tant que ça.
Il sentit la main de Malik se poser sur son épaule, douce, pleine d'attente. Alors, il se passa la langue sur le bord des lèvres pour les humecter, soupira en fermant les yeux, puis les rouvrit et se tourna d'un quart pour faire face à Malik, qui se dressait à côté de lui, toujours le regard plein d'attente et d'espoir. Il baissa les yeux, puis les releva pour planter son regard dans celui de l'homme qu'il aimait. Il posa sa main sur sa joue, caressant sa barbe parfaitement taillée, puis avança le visage et déposa un tendre baiser sur ses lèvres.
Malik se laissa faire en fermant les yeux, sa main attrapant le bord de la chemise d'Altaïr. Ce contact, chaste, doux, tendre, dura quelques secondes, le plus grand des deux souhaitant faire de cet instant un moment figé. Lorsqu'il se résigna à briser l'instant, il regarda à nouveau Malik, qui ouvrit doucement les yeux et esquissait déjà un sourire, pensant avoir deviné ce qu'allait lui répondre son amant.
Altaïr lui accorda un sourire en caressant encore sa joue, mais son corps parla une seconde avant que sa bouche n'exprime sa pensée, sa tête hochant légèrement de gauche à droit, tandis qu'il murmurait dans un souffle.
— Je t'aime sincèrement, Malik. Mais je ne peux. C'est non.
Le sourire sur le visage du noiraud se décomposa et toute joie sembla quitter son regard une fois la stupeur passée. Il se dégagea, et retourna sans rien dire vers le canapé, s'y laissant tomber, ses mains attrapant ses genoux, s'y crispant.
Altaïr l'observa en silence, le cœur lourd, bien qu'en accord avec sa décision. Il soupira encore la bouche fermée, puis revint à pas lents prendre place à côté de Malik, leurs bras et leurs cuisses se touchant. Il sentait Malik figé, ses yeux bougeant légèrement bien que fixés sur un point quelque part sur le mur, rougissant et s'humectant de larmes, sa bouche tremblant légèrement, tout comme le reste de son corps qui tentait de retenir la vague de déception et de tristesse qui le traversait.
Le spécialiste en marketing hésita un instant sur ce qu'il devait faire, et décida d'écouter son cœur. Il passa un bras autour des épaules du noiraud, sa main se resserrant sur son épaule, l'attirant lui comme pour lui faire un câlin. D'une voix presque éteinte, toujours figé, Malik demanda :
— Pourquoi ?
— Parce que je t'aime, sincèrement, de tout mon cœur, Malik.
— Et c'est comme ça que tu me le montre, railla bien que sans force le jeune homme en tremblant un peu plus, retenant de toute ses forces ses larmes.
Altaïr sentait toute sa détresse et il savait que c'était de sa faute. Pourtant, il ne s'en voulait pas. Il avait bien pesé le pour et le contre, et il était en accord avec sa décision. En passer par là était malheureusement une conséquence de celle-ci, et il assumait cela. Il soupira et poursuivit avec le plus de douceur possible dans la voix, embrassant la tempe de Malik, qui ne le repoussa pas malgré sa douleur actuelle.
— Oui, dit-il. Je t'aime tellement fort que, vois-tu, je suis prêt à accepter d'avoir le cœur brisé et de souffrir de te voir loin de moi. Mais je le fais parce que je sais que tu as besoin de partir, et que te retenir serait égoïste de ma part. Je te laisse donc partir, j'accepte cela pour que tu puisses aller bien.
Sa gorge se sera, ce n'était pas parce qu'il était convaincu de rpendre la bonne décision que c'en était moins douloureux pour lui. Il déglutit en essayant de repousser l'envie que lui-même avait de laisser remonter un sanglot et poursuivit :
— Mais je ne peux pas me rendre moi-même malheureux pour faire ton propre bonheur.
Malik tressailli et redressa le visage vers lui, l'interrogeant de ses yeux remplis de tristesse.
— Je ne veux pas partir Malik. Je sais que pour toi cette ville est synonyme de malheurs à répétition, de douleur… mais pour moi elle reste l'endroit où j'ai grandi, celui où je t'ai rencontré et où je suis tombé amoureux de toi (cette fois des larmes perlaient dans ses yeux tandis que Malik écoutait avec attention, la bouche entre-ouverte). L'endroit que j'ai regretté pendant six ans d'errance et que j'ai aimé retrouver… tu n'as pas idée à quel point. Et c'est là aussi que se trouve ma famille, les gens que j'aime le plus au monde après toi. Il y a Claudia, Federico que l'on vient de retrouver et que j'apprécie d'apprendre à connaitre, Desmond, qui va avoir besoin de tout notre soutien… sans parler de tous ces gens que l'on connait depuis toujours et qui font partie de mon monde. Je ne veux pas… partir encore loin de tous ces gens. Ma place… est ici, et j'ai mis des années pour y revenir, et depuis, j'ai l'impression d'être à nouveau moi-même, d'être là où je dois.
En disant cette tirade, les larmes coulaient toutes seules en silence sur ses joues, et sa voix devenait plus pesante car il tentait de lutter contre la tristesse que chaque mot lui infligeait en scellant un peu plus à chaque syllabe l'irrémédiable réalité d'une séparation désormais inéluctable.
— Alors… si tu m'aimes autant que je t'aime, tu accepteras de comprendre que je souhaite rester ici, même si cela te brise le cœur. Si je peux te laisser partir par amour, tu pourras me laisser rester… par amour.
Il se tut et ferma les yeux pour chasser l'eau de ses yeux, reniflant un grand coup, le cœur serré. Malik, bien que fou de douleur, pleurant lui aussi désormais, prenait pleinement conscience de la souffrance que ressentait en cet instant son amant et s'en voulut terriblement de lui infliger cela. Mais lui non plus ne céderait pas sur sa décision. Alors il fallait accepter l'inéluctable et douloureuse réalité.
Il se tourna d'un quart, attrapa le visage d'Altaïr, déposa à son tour un baiser chaste et humide de larmes sur ses lèvres, puis posa son front contre le sien et, leurs regards si proches se plongeant l'un dans l'autre, il déclara, le cœur saignant :
— Je t'aime. Alors d'accord. Je te laisse rester.
Les bras d'Altaïr glissèrent autour de lui et il l'enserra dans une étreinte où, il l'espérait, il lui communiquerait tout son amour et toute la douleur que cette rupture tacite engendrait chez lui.
Car, même si aucun des deux ne souhaitait le dire à haute voix, c'était bien ce dont il s'agissait. Une rupture. Celle de la catégorie la plus belle et la plus triste que l'histoire puisse connaitre. Une rupture d'amour véritable, celle où les cœurs étaient en parfait accord, mais que la vie, simplement, refusait de laisser battre ensemble.
Ils se laissèrent aller à la douleur, la détresse, mais la délivrance aussi, que celle-ci leur imposait. Serrer l'un dans les bras de l'autres, ils pleurèrent, se dire leur amour, leurs excuses, leurs vœux de bonheur.
oOoOoOo
À l'aéroport du comté, Claudia et Federico attendaient désormais devant les portes de sortie du terminal international.
— Tu le vois ? interrogea la cadette en se dressant sur la pointe de ses pieds pour essayer de voir par-dessus l'épaule d'un homme plus grand qu'elle.
— Non, pas encore, répondit Federico qui restait aux aguets, les yeux allants et venants sur les huit portails à tour de rôle.
Claudia poussa un soupir agacé, et attrapa le bras de son frère pour le tiré un peu plus loin, hors de la marrée humaine qui se massait devant les portes d'arrivées en dépit de l'heure avancée.
— Qu'est-ce que tu fais ? interrogea Federico.
— On change de stratégie, celle-ci ne marche pas ! expliqua-t-elle en sortant son téléphone.
— Ce qui veut dire ?
— Que nous on reste ici et que c'est lui qui nous trouvera, développa-t-elle en tirant son téléphone de sa poche.
Elle voulait appeler Ezio pour le prévenir de les rejoindre près des cabines téléphoniques, mais, tandis que ça sonnait, Federico lui tapota l'épaule. Elle se retourna et vit son autre frère arriver dans sa direction, se frayant un chemin à travers la marrée humaine, un sac sur l'épaule, un grand sourire sur le visage.
— Claudia ! Ciao ! s'exclama-t-il, encore branché en italien qu'il parlait non-stop depuis une semaine.
— Ezio ! lui répondit sa sœur, son visage s'illuminant.
Elle ne lui laissa pas le temps d'arriver jusqu'à eux, se précipitant vers lui et le prenant dans ses bras dans une étreinte de sincère joie. Son ainé referma ses bras autour d'elle, la soulevant légèrement pour la faire virevolter.
— Je suis content de te revoir aussi, petite sœur, déclara-t-il en le reposant, la regardant avec un grand sourire.
Il remarqua alors la présence de Federico, et son sourire s'effaça, son visage redevenant sérieux, mais aucune colère ne se marqua dans son regard ou dans ses traits cette fois-ci.
Federico se tendit légèrement, Claudia observa en silence, elle aussi crispée, mais Ezio s'avança vers lui, s'arrêta à sa hauteur, le regardant droit dans les yeux, et le prit aussi dans ses bras pour lui faire l'accolade, à la grande surprise des deux autres, qui se détendirent alors un peu.
Lorsqu'il le relâcha, Ezio déclara à son frère :
— Je suis désolé pour l'autre fois. Je crois que j'ai laissé mon orgueil te juger sans prendre le temps de t'écouter. J'aimerais apprendre à savoir qui tu es devenu, et pas te juger selon qui tu étais, si tu acceptes mes excuses.
Federico battit des paupières plusieurs fois, mettant quelques secondes à comprendre ce qui se passait, puis il eut un sourire, posa une main sur l'épaule de son frère et lui déclara :
— Ce serait avec plaisir, Ezio.
— YES ! s'exclama Claudia en les rejoignant, heureuse de voir cette scène de réconciliation qu'elle n'espérait plus.
Visiblement, cette petite virée à Monterigionni lui avait fait du bien. Il avait réfléchi et semblait plus calme, plus posé dans sa manière d'être et de parler. Il se tourna vers elle, lui sourit, puis son regard passa au-dessus de sa tête et il eut l'air soudain plus sérieux, déclarant :
— En fait, à propos de ton cadeau surprise…
Claudia eut un instant d'appréhension car elle voyait comme une sorte de doute apparaitre dans le regard d'Ezio. Avec un mauvais pressentiment, elle se retourna très lentement, et c'est alors qu'elle le vit.
Devant elle, se dressait un jeune homme qu'elle reconnut immédiatement, sorti tout droit de son passé. Son cœur se figea dans sa poitrine tandis que tout en elle se raidissait, le sang rafflua, la faisant blêmir à vue d'œil, son cerveau entrant en tilt, son sourire disparaissant des son regard et de son visage.
— Ciao, Claudia, dit-il en la fixant d'un air à la fois mal-à-l'aise et en même temps empli d'une sorte de froideur.
— Darim, réussit-elle à peine à articuler.
