Sirène _
Battle Royale, Jour J — 5 heures 13 du matin — 34 survivants
— C'est de la folie – c'est de la folie – de la folie – c'est de la folie, monologue Fumiyo, dardant entre les arbres sans oser regarder derrière elle.
Elle murmure à peine – ses lèvres se meuvent, mais seul un souffle sans tonalité s'en échappe.
Elle tient ses deux sacs tout contre elle tandis qu'elle évite des souches, à peine éclairée par la lueur frêle de l'aube. Le premier sac est celui qu'elle a diligemment préparé l'avant-veille, avec ses affaires de rechange, sa trousse de toilette, deux shojos pour le trajet...
L'autre, elle n'en sait rien. Il n'est pas très lourd, ce qui l'inquiète.
Depuis qu'elle a quitté l'école en position n°18, elle n'a pas osé s'arrêter et ne sait donc toujours pas ce qu'il y a réellement dedans. Pour tout ce qu'elle en sait, elle se trimballe un sac de pelures de pommes de terre.
Elle n'a pas pris le temps d'attendre qui que ce soit près de l'école lorsqu'elle a constaté les cadavres de Yoshio Akamatsu (Garçon n°1) et de Mayumi Tendô (Fille n°14).
Ses narines, déjà imprégnées de l'odeur de sang de la salle de classe, saturée de l'écoulement de Yoshitoki Kuninobu (Garçon n°7) n'avaient que se choquer à celle aigre-douce des embruns, de l'air frais, mais aussi de la mort plus fraîche de ses comparses.
Et de fait, Fumiyo ne sait plus réellement depuis combien de temps elle avance, mais bonne marcheuse, elle sait qu'elle a parcouru au moins cinq kilomètres depuis qu'elle a fui l'école.
Lorsque ses jambes refusent d'avancer davantage et que son ventre se tord bien trop pour qu'elle continue à se refuser une pause toilettes, elle s'arrête et pose ses sacs.
En tant qu'assistante de l'infirmière, elle a vu son lot de blessures. Elle s'y connait. Elle se destine à une carrière d'infirmière, elle-même. Mais ce qu'elle a connu cette nuit n'a rien à voir avec ses livrets de médecine. Aucun pansement, aucun antiseptique, aucune suture, n'aurait pu réparer ce qui avait été aussi aisément rompu devant elle.
Des corps inertes, semblables à des pantins désarticulés, lâchés au sol, lui évoquant des scènes théâtrales de bunraku, ce théâtre traditionnel auquel l'avait parfois entraînée sa mère et dont elle avait eu si peur petite.
Les corps de ses feus camarades ressemblaient à des ningyō, les poupées si grandes de cet art, éclatées sur le sol.
Le crâne explosé de Nobu-san, en os aussi friable que le bois, les cheveux détrempés par sa propre cervelle, son sang, du sérum et le mucus sain de ses sinus touchés de plein fouet.
Le corps dévasté, vidé de ses entrailles de leur ancien professeur.
Quand bien même Fumiyo essaye de reprendre son souffle, ses poumons brûlent d'avoir aussi longtemps couru. Ses joues sont bouillantes et elle est recouverte de transpiration de la tête aux pieds.
Comme il bruine, quand elle s'arrête, elle a presque un frisson. Son corps bouillonne, mais elle a l'impression qu'elle est en pleine douche froide.
Elle ne parvient pas à croire ce qui se passe – car c'est de la folie.
Oh, bien sûr, elle connaît le programme. Elle ne peut pas ne pas le connaître, son père est journaliste. Chaque année, il fait partie des très nombreux scribes à couvrir médiatiquement l'évènement. De fait, elle sait très bien que le programme existe, mais elle n'a jamais escompté y prendre part. Et pour cause : Fumiyo est la plus ennuyeuse et banale des écolières japonaises, et rien ne peut changer quoi que ce soit à ça.
La seule chose un peu différente dans sa vie est justement le travail de son père, qu'elle voit en plus très peu de toute façon. Sa mère et son beau-père vivent dans une banlieue ni pauvre, ni riche – juste située parfaitement au milieu de tout, et intrinsèquement médiocre à tous les niveaux. Hormis quelques épisodes tragiques – qui ne la sortent pas du lot de ses camarades, elle en est sûre – sa vie est d'une platitude confortable.
Fumiyo n'est ni brillante, ni stupide. Pas impopulaire, mais pas populaire. Pas trop moche, mais pas spécialement belle.
Ses goûts sont simples : elle aime le thé, Minami, sa meilleure amie de la 3ème A, les shojos populaires et tresser les cheveux de ses camarades de classe pour s'en faire apprécier. Plus tard, elle aimerait être mère de deux enfants, un garçon et une fille. Elle aimerait rencontrer un homme sain, si possible l'exact opposé de son père et de son beau-père, qui sont deux types d'hommes faillibles.
Un mari qui prendrait soin d'elle et de leurs enfants ; qui travaillerait certes dur pour le bien-être de sa famille, mais qui ne la ferait jamais payer cruellement pour cela.
Voilà. C'était ça, sa vie. C'était cela, le futur qu'elle s'envisageait.
...Jusqu'à il y a quelques heures du moins.
Dans ce jeu, elle ne voit pas quelle place elle va pouvoir prendre. Elle est horrifiée à l'idée d'être tuée, mais n'entretient aucun souhait de se défendre jusqu'à la mort.
Elle a simplement envie que le jeu ne soit qu'une plaisanterie. Bien sûr, ce n'est pas le cas. Personne ne prétend avoir tué un professeur de façon aussi écoeurante juste pour faire peur à une bande de collégiens.
Et Nobu-san n'avait pas fait semblant de mourir. Il était réellement mort.
Se retrouver dans le programme B.R est totalement alien. Cela ressemble à une erreur de calcul, un bug du système. Il n'y a pas d'échappatoire. Le jeu n'est pas qu'un jeu – c'est une fracture dans sa vie ; qui met tout en perspective, qui éjecte tout dans son passé.
Ce qu'elle est désormais, c'est le personnage très réel d'un massacre historique.
Si cela était un jeu vidéo, elle saurait à peu près par où commencer. Mais ce n'est pas un jeu vidéo. Les giclées de sang sur elle en témoignent.
Nobu est mort entouré, mais désespérément seul.
Si cela était un jeu vidéo, elle sait ce qu'elle serait.
Un NPC. Non-playable character.
Un personnage dont le dialogue est borné à certaines répliques – condamné à vivre une trajectoire de vie codée, à laquelle il ne s'attend pas bien qu'elle soit entièrement écrite. Un personnage secondaire, tertiaire même. Un personnage avec une action extrêmement limitée, qui est esclave de l'intrigue, esclave des protagonistes.
À la merci du bon vouloir du joueur.
Lorsqu'elle s'adosse à un tronc, le souffle court, elle continue de perdre son regard dans le vide, incapable de le concentrer sur quoi que ce soit. Son esprit boucle entre sa sueur, la tension dans ses membres et l'horrible sensation humide de ses chaussettes hautes, complètement ratatinées sur ses chevilles et chaussures. Ses jambes sont détrempées d'avoir frotté les herbes hautes pendant si longtemps.
Elle frissonne à nouveau et sa vessie se rappelle à elle.
Il faut qu'elle aille aux toilettes, sinon quoi, elle va se faire dessus – mais la terreur suinte le long de sa peau, éveillant ses oreilles au moindre bruissement, et suscitant des œillades frénétiques tout autour.
Elle finit par s'éloigner d'un pas, se cachant derrière un épais bosquet et s'accroupit, glissant sa culotte le long de ses cuisses pour s'adonner à ses besoins. Durant le temps que cela dure, elle se sent presque mourir.
L'activité pourtant triviale, et qui la recentre quelque peu sur des sensations physiques moins désagréables, la fait se sentir plus vulnérable encore que lorsqu'elle courait il y a quelques minutes.
Lorsqu'elle termine, elle réalise qu'elle n'a rien pour l'hygiène et inspire lourdement par le nez. Décidée, elle retire complètement sa culotte pour le moment, et essaie avec une grande impression de ridicule de se secouer pour éviter tout écoulement intempestif le long de ses jambes.
Fourrant sa culotte dans sa poche de veston, elle s'en retourne à ses sacs. La sensation de sa nudité la rendrait presque malade. Elle n'a jamais été ainsi dénudée en extérieur, et quand bien même sa jupe protège son bas-ventre – et quand bien même il n'y a aucune assistance – elle se sent coupable d'oser se présenter ainsi.
Tout est délirant.
Et elle ouvre plutôt le sac militaire. Des rations d'eau et de pain. Trois morceaux et deux bouteilles pour être exact. De quoi tenir quelques jours, à peine, si elle sait les faire durer.
… Mais elle n'aura pas besoin de les faire durer, car le jeu ne dure que trois jours, se rappelle-t-elle en se mordant la lèvre presque jusqu'à la percer.
Elle aura de la chance si elle parvient même à finir le pain qui lui a été donné.
Il y a deux bouteilles d'eau. Deux litres en tout.
Il y a aussi un sac de papier blanc – du papier absorbant multi-usages de piètre qualité, sèche et rugueuse, observe-t-elle. Sans tergiverser, elle en profite pour retrouver un semblant de contrôle sur elle-même, s'empare d'une feuille, débouche une bouteille pour l'humidifier et finit ce qu'elle n'a pas pu faire précédemment.
Les yeux toujours rivés sur le contenu du sac, elle est toutefois très inquiète, car il ne semble pas y avoir autre chose. Elle a sa carte d'identité et la carte de l'île dans sa pochette hermétique ; les bouteilles d'eau ; les morceaux de pain ; le sachet de papiers.
Voilà.
Palpant le sac, le cœur battant plus vite que jamais, elle sent toutefois un petit rectangle solide. Les gestes tremblants, elle tâtonne pour trouver l'ouverture de la poche intérieure qui contient le petit objet. Tandis qu'elle se penche, le collier meurtrier dont on les a affublés s'enfonce dans son menton l'empêchant de déglutir convenablement. Elle finit par trouver la fameuse poche et sort un boîtier plastique accroché à une petite chaîne.
Une petite diode brille sur le côté. C'est une lampe-porte-clés. Elle reconnaît l'objet car il est similaire à ce qu'elle a fabriqué en travaux manuels et économie ménagère.
Une lampe à accrocher aux clés de chez soi… pour éclairer son chemin lors d'une rentrée nocturne.
C'est un objet certes utile : chez soi.… Mais cela n'a rien d'une arme.
Absolument pas. C'est une farce.
Choquée, elle se laisse avachir sur le sol, tenant entre ses doigts sa condamnation à mort. Comment pourrait-elle avoir une chance de survivre dans ce jeu, si en plus de ne pas pouvoir attaquer autrui, elle ne peut même pas s'en défendre ?
Elle ne comptait pas spécialement être offensive, et plutôt se planquer jusqu'à avoir une bonne idée… Mais si toutefois elle devait se défendre, c'était couru d'avance.
Tout cela est une vaste blague, une horrible et affreuse plaisanterie.
Fumiyo sanglote, bien sûr.
Ça ne change pas des dernières heures. Elle sait que ses larmes ne la sauveront pas, mais que peut-elle bien faire de plus, au juste ?
Elle n'a même pas de quoi se suicider.
Tout tremble : ses jambes, ses mains. Ses épaules tressaillent à chaque fois qu'elle inspire, dans un hoquet pathétique. Elle sent le sel de ses larmes, et probablement de sa morve, sinuer le long de sa bouche. Elle a beau essuyer avec sa manche, elles reviennent inlassablement souiller son visage.
Engourdie pendant un moment, ses yeux se perdent dans le vague et son esprit voyage dans des souvenirs rassurants, puis des idées possibles.
L'île était habitée, mais a été évacuée – c'est ce que Sakamochi a dit, n'est-ce pas ?
Peut-être devrait-elle oser entrer dans une des demeures qu'elle a croisé en courant, sans oser s'approcher du hameau ?
Pour l'instant, elle n'est pas parvenue à rassembler suffisamment de courage pour y pénétrer. Mais peut-être y trouverait-elle une arme ? Au moins un abri ?
Il pleut et elle a froid.
Ou bien, abandonner dès maintenant ? En marchant un peu, elle pourrait trouver une pente escarpée de laquelle se jeter, notamment sur la côte ?
Car elle a entendu parler de ce jeu de nombreuses fois déjà, et croiser quelqu'un ne veut pas dire mourir simplement. Certaines personnes perdent la tête.
À vrai dire, certaines personnes de sa classe n'ont déjà plus toutes leurs têtes, si elle se fie à son propre jugement. Et elle compte de nombreux individus qu'elle paierait cher pour ne jamais croiser, comme Mitsuko Sôma (Fille n°11), par exemple.
Peut-être son jugement est-il hâtif ? Parfois, lorsqu'elle revâsse aux personnes de sa classe, elle se plaît à les imaginer tous confidents les uns des autres – savoir ce qui se produit dans leurs vies.
Peut-être que ceux qui perdront l'esprit ne seront pas ceux qu'elle croit.
Peut-être seront-ce ceux qui semblent pourtant ordinaires et équilibrés. Car "l'équilibre n'est-il pas une forme d'aliénation, lorsqu'on vit dans cette Grande République d'Asie ?"
C'était ce qu'elle avait entendu dire, une fois, au hasard d'une rue tandis qu'elle rentrait chez elle. Une conversation entre deux vieux hommes qui jouaient au Go au détour d'un trottoir. Longtemps, elle n'avait pas compris cette phrase, mais au cours de sa troisième, elle avait commencé à appréhender une partie de son sens.
Fumiyo continue ses inspirations pour calmer les embardées de son coeur et les soubresauts de sa poitrine.
La seule personne à laquelle elle fait réellement confiance, dans cette école, est Minami. Et Minami n'est pas là. Minami n'a pas été sélectionnée.
Et bien malgré elle – ce privilège, Fumiyo l'envie désagréablement.
Certes, Minami sera bientôt mise au courant et pleurera longuement sur son sort lorsqu'elle sera alertée. Mais, et puis quoi ?
La superficialité de sa réflexion l'écoeure un peu, bien qu'elle ne parvienne à changer d'idée. Elle n'a pas besoin d'une pitié lointaine, elle a besoin d'une aide immédiate ; et malgré tous leurs rires, tous leurs bons moments, tous leurs secrets, il s'agit là d'une chose que Minami ne peut lui apporter.
Elle renifle de plus belle, puis, bêtement, jette un nouveau coup d'œil à sa petite lampe.
Elle l'enfouit dans sa main pour cacher la diode qui produit certainement la lumière vive et appuie sur le bouton, presque négligemment. Juste pour se rassurer.
Ce n'est que quelques secondes plus tard qu'elle réalise la terrible et mortelle erreur qu'elle vient de commettre.
Il ne s'agit pas de lampe. Il s'agit d'une alarme personnelle anti-agression. Les décibels hurlent dans la forêt comme une sirène dans une ville attaquée, perçant l'air et sifflant le long de sa chair, sinuant le lisse de picots de terreur.
Ce n'est pas la seule erreur qu'elle commet, car le bruit la choque tellement qu'elle en lâche l'outil. Le temps de le rattraper pour éteindre la sonnerie, toute l'île, et même probablement les quatre bateaux militaires mentionnés durant les règles, ont dû entendre l'alerte.
Absolument pétrifiée et les tympans complètement atrophiés par la sirène stridente, Fumiyo se sent presque défaillir. Le désormais silence la tétanise et elle sent sa respiration complètement lui échapper et sa conscience quitter presque les contours de son corps.
Les secondes s'écoulent au ralenti.
Mais rien.
Rien ne vient, et elle se remet à pleurer, nerveusement.
La seule chose à laquelle elle pense, c'est qu'elle est contente d'être allée aux toilettes juste avant, car sinon, elle se serait fait dessus.
Mordant sa manche pour étouffer sa respiration, elle sent ses sanglots s'interrompre vivement dans sa poitrine lorsqu'un bruissement de feuillage se fait entendre.
Des branches s'écartent, le sol humide et recouvert d'humus ploie tendrement sous des semelles maladroites.
Et quand la silhouette apparaît, Fumiyo ne sait pas si elle doit ressentir de la réassurance ou de l'effroi. Kazuchi Niida (Garçon n°16) et son col droit, tout en transpiration, braque une arbalète sur elle.
— Oh, prononce-t-il simplement. C'est toi, Fujiyoshi… Tu as entendu ?
Incapable de parler, Fumiyo hoche véhément la tête en signe d'approbation.
Évidemment qu'elle a entendu. Est-il stupide ? Le continent lui-même a certainement entendu !
Kazuchi Niida est un élève qu'elle trouve relativement désagréable – et qu'elle n'apprécie pas depuis qu'elle l'a vu dénoncer l'un de ses camarades à sa place en contrôle de japonais. Mais elle n'éprouve rien de plus à son égard, à vrai dire. Elle se moque bien de son existence, tout comme lui de la sienne.
À présent, néanmoins, elle doit nouer cette notion avec l'idée de tuer ou d'être tuée. En l'occurrence, elle n'a vraiment pas le dessus.
C'est un sportif – footballeur pour être exact – il a l'air d'avoir arrêté une course, mais à part être en nage, il ne semble pas être essoufflé. Il semble impossible d'imaginer le distancer, même sur un terrain qu'il ne connait pas.
Il balaye les alentours d'un air à moitié nerveux.
— Tu es toute seule ? Demande-t-il.
Fumiyo ne voit vraiment pas l'intérêt de mentir dans cette situation et continue bêtement d'hocher la tête avec vigueur.
Niida essuie la transpiration de son front et de son menton avec sa manche avant d'esquisser un sourire hors-de-propos.
— Moi aussi, moi aussi, murmure-t-il. Je cherche Chigusa, tu l'as vue ?
Cette fois, Fumiyo hoche la tête à la négative.
Il se lèche les lèvres, et elle devine à ce geste sa soif.
— Je la cherche, répète-t-il. On est ensemble, tu sais ?
Fumiyo sait que cela est totalement faux, mais elle est très loin de vouloir le contredire à cet instant. Il la tient en joue. Avec une arbalète.
De sa vie, elle n'a jamais eu aussi peur. Son cœur bat tellement vite, et ses oreilles sonnent encore du bruit suraigu et lancinant de l'alarme.
— Je veux la retrouver pour qu'on…
Il ne finit pas vraiment sa phrase, préférant la fondre dans le silence, mais Fumiyo sait très bien de quoi il parle. Ce type est un obsédé. Comme la plupart des types de l'école, de toute façon. En tout cas, c'est là un sujet qu'elles ont régulièrement entre filles.
— Et toi, tu cherches quelqu'un ? Laisse-moi deviner… Mimura ? Nanahara ? Un de ces deux losers, je parie ?
Sa lucidité quant aux célibataires les plus intéressants de la classe laisse à penser que ce n'est pas la première fois qu'il envie ces garçons dans ses pensées. Son ton dédaigneux en dit long.
Machinalement, Fumiyo continue de nier avec son menton. Elle ne sait pas quelle est la bonne réponse à cette question, et doute sincèrement qu'il y en ait une.
— Toutes les gonzes les veulent alors qu'ils savent même pas triquer, critique-t-il de plus belle en levant les yeux au ciel.
— Je- Je ne cherche personne, balbutie-t-elle.
— C'est quoi ton arme, s'enquit-il brusquement, avec une sorte d'avidité nouvelle.
Fumiyo montre d'un geste tremblant la boîte plastique qu'elle tient au creux de sa paume.
— Une lampe de parking ? Pas de chance, ma pauvre, se moque-t-il gaiement.
Elle a envie de lui jeter au visage, et surtout de lui demander de faire attention à son doigt sur la gachette de l'arbalète, car un faux mouvement ne serait vraiment pas le bienvenu… Mais elle s'abstient, et ne dit rien – se tait comme elle le fait d'ordinaire.
En plus, il est crétin – il ne sait pas ce qu'elle tient dans sa main. Mais ça non plus, elle ne le dit pas… Car elle non plus ne savait pas. Et c'est aussi le seul atout dans sa manche… Bien que ce soit probablement la raison précise ayant amené Kazuchi Niida à sa rencontre.
Elle grimace.
Kazuchi baisse son arbalète, estimant qu'elle ne représente aucun danger. Ce qui est factuel. Fumiyo ne sait pas si le geste est rassurant ou inquiétant. Pourtant, il ne la tient plus en joue. Cela devrait être simple.
— Désolé, mais…
Il ne semble pas désolé pour un sou.
— File-moi ton sac.
Si l'alarme n'avait pas suffisamment prononcé son arrêt de mort, cette nouvelle sentence le faisait. Sans eau ni nourriture, elle ne pourrait rien faire sinon se laisser mourir de faim avant de se faire tuer par quelqu'un.
— Niida… essaie-t-elle de négocier.
Mais que ce soit un geste instinctif ou délibéré, Niida lève l'arbalète à nouveau, sans la viser vraiment, mais suffisamment pour que cela soit menaçant.
— Ton. sac.
Vaincue, Fumiyo se meut quelque peu pour s'approcher de son sac et le pousser dans sa direction. Mais soudainement, Niida braque l'arbalète sur elle véritablement.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? Souffle-t-il dans une sorte de rire époustouflé.
Comme il regarde à sa gauche, elle tourne le visage vers la droite pour suivre ses yeux.
Sa culotte. Tombée de sa poche.
Niida semble promptement hilare par la vision du vêtement.
— Lève ta jupe pour voir ? L'enjoint-il d'un geste sec d'arbalète.
Fumiyo recommence à actionner sa tête en signe de dénégation, se prostrant davantage sur elle-même face à l'humiliation de la situation.
— Allez, là ! Ordonne-t-il en s'esclaffant.
Elle n'a pas vraiment le choix, n'est-ce pas ?
— Si tu le fais, je te laisse une bouteille et un morceau de pain, s'amuse Niida.
Fumiyo se remet à sangloter et redresse la tête pour le supplier du regard, mais celui qu'il lui rend est cruel et intraitable. Elle pose ses paumes au sol pour se relever puis époussette ses mains contre sa jupe, reniflant frénétiquement.
Lentement, elle crochète ses doigts en-dessous de la longueur de sa jupe et s'apprête à remonter le vêtement.
— Fais pas la limace et magne-toi.
Elle s'exécute, et les yeux de Kazuchi s'écarquillent.
— Woooow ! Mais t'es poilue ma PAROLE, crie-t-il à moitié.
Elle rabat aussitôt sa jupe, complètement mortifiée. Elle sait que certaines filles se font épiler ou s'épilent elles-mêmes, mais elle n'a jamais osé demander comment elles se débrouillent – et ce n'est certainement pas sa timide mère qui lui apprendra à le faire.
Et si Fumiyo se rase les jambes et les aisselles avec un rasoir jetable qu'elle a volé à son beau-père, mais n'ayant pas eu de cours de natation depuis… la primaire ? Elle a cependant eu une désagréable expérience avec le rasoir dans cette zone par le passé, elle n'a plus recommencé.
Elle paye cette négligence durement par l'ignoble raillerie de Niida.
— Tu sais que les filles doivent s'épiler, ma cocotte ? Singe-t-il à moitié.
Elle a envie de lui rétorquer que s'il "veut voir une chatte épilée, il n'a qu'à regarder un porno", car elle est assez sûre qu'il n'en a jamais vu en vrai avant la sienne – mais se rappelle qu'elle n'a que moyennement envie de mourir par un carreau d'arbalète, dans de longues et atroces souffrances.
En plus, elle n'utiliserait jamais un langage pareil dans une réelle conversation.
Alors, elle se tait.
Le regard de Kazuchi a cependant changé. Il ne la contemple plus seulement qu'avec dérision. Une autre idée flotte derrière ses yeux délavés et injectés.
Tout à coup, il ôte sa main gauche de son arbalète, ne la tenant plus qu'à bout de bras droit, et amène ses doigts à sa ceinture. Au début Fumiyo ne comprend pas.
Puis il défait le bouton de son pantalon et commence à tirer dessus pour le descendre.
Horrifiée par son geste, Fumiyo regarde ailleurs.
— Qu-Qu'est-ce que tu fiches ? S'écrit-elle.
Il ne semble pas s'en formaliser.
— J'ai un autre marché à te proposer. On baise et je te laisse un autre morceau de pain, ça te va ?
— Je- Je croyais que tu étais avec Chigusa…?
Il lève les yeux au ciel, l'air absolument exaspéré par sa stupidité.
— Dans moins de 72h, on sera tous crevés, t'as pas compris ? Ces putains de colliers explosent, qu'on se soit fait buter ou pas.
— Mais tu aimes Chigusa, non ? Plaide Fumiyo.
Niida continue de la regarder comme si elle était la dernière des crétines.
— J'ai pas dit que j'étais amoureux de toi, j'ai dit que je voulais qu'on baise, clarifie-t-il avec méchanceté.
Quand il commence à s'approcher d'elle, elle recule et son dos heurte le tronc derrière.
— Il y a bien une raison pour que tu retires ta culotte, non ? Se moque cruellement Niida.
Il baisse l'arbalète et Fumiyo sent les rouages tourner dans sa tête.
Elle a déjà vu des films.
Elle n'est plus une enfant. Pas vrai ?
C'est sa vie qui est en jeu.
Une sorte de fougue la prend.
— D'accord, concède-t-elle, la voix vacillante.
Il semble à la fois surpris et satisfait qu'elle consentisse aussi rapidement à l'acte.
— Ok… murmure-t-il. Alors, tourne-toi. T'as qu'à te mettre à quatre pattes. Et relève ta jupe.
Fumiyo sent l'adrénaline pulser dans tout son corps. Il va lâcher son arbalète, il n'a pas le choix, pas vrai ?
À ce moment-là, elle n'aura pas le droit à l'erreur.
Si sa virginité est le prix de sa survie, elle la cèdera sans une seconde pensée. Lorsqu'il va mettre son…Oh… oui, c'est ce qui se prépare. Bien sûr.
Elle se concentre, balayant la répugnance qui se loge dans sa gorge à grand renfort de bile.
Là, elle agira. Pas vrai ?
Elle n'est plus une enfant.
Alors, lentement… Elle tourne sur elle-même. Elle se met dos à lui et se penche vers le sol. Le temps qu'elle s'agenouille à nouveau par terre et qu'elle positionne ses mains pour se mettre à quatre pattes devant lui, elle entend des bruits.
Le signal qu'elle attend est un bruissement de feuillage, de terre – quelque chose qui signifie qu'il a déposé son arme par terre, mais ce n'est pas ce son là qu'elle entend.
Non, ce qu'elle entend, c'est le bruit distinctif d'une fermeture éclair. Sa braguette. Elle le sent se rapprocher d'elle dans son dos.
— T'as pas relevé ta jupe, fait-il remarquer. C'est pas grave, je vais le faire, se réjouit-il finalement.
On dirait un gosse devant une pile de jouets à déballer.
Fumiyo entend genoux de Niida heurter le sol, tandis qu'il se positionne vraisemblablement. Elle tient toujours dans son poing serré son alarme, et elle est prête. Elle est terrorisée, mais prête. Complètement submergée par l'ici et maintenant.
Prête.
Il retrousse sa jupe et elle sent l'air et la bruine sur sa chair. Kazuchi respire plus vite. Elle sursaute à moitié lorsque ses mains se posent sur ses deux fesses.
— Ton cul est tout froid, annonce-t-il.
Il n'y a plus aucune autre intonation dans sa voix sinon celle de la simple découverte. Il est littéralement obnubilé par la vue. Fumiyo tremble de tous ses membres.
— Mais c'est un sacré petit–
Un TACATA-CATA-CATA frénétique transperce l'air et la bruine et Fumiyo se sent recouverte d'une substance visqueuse et chaude. Elle tombe à la renverse sur le côté, se retournant du même coup face à un assaillant non-loin.
Elle est parsemée de gouttelettes de sang et de morceaux de cervelle. La silhouette se rapproche et elle distingue une silhouette dans la pénombre, qu'elle peine d'abord à reconnaître… Jusqu'à l'identifier comme étant celle du volontaire, Kazuo Kiriyama (Garçon n°06).
Sa vision est un dernier présage de mort.
Il tient une mitrailleuse à la main et un pistolet dans l'autre. Le long de son torse, une bandoulière retient son sac militaire et une autre l'affuble d'une troisième mitraillette.
Lui aussi, comme elle, est maculé de sang. Mais ce n'est pas celui de Niida, ce qui démontre qu'il a certainement assisté à d'autres morts…
Voire y a activement participé.
Il s'approche. Elle ne sait pas ce qu'il veut mais recule stupidement sur place, ses mains s'égratignant sur le sol tandis qu'elle exerce sa retraite. Il continue d'avancer, et Fumiyo fait de sombres pronostics : il s'approche probablement pour venir la prendre en cible plus aisément – pour économiser des balles ? – mais aussi peut-être pour récupérer ses affaires...
Son expression est complètement vierge, si ce n'est la lueur de plaisir dans ses yeux.
Sans y réfléchir plus longtemps, Fumiyo clique. L'alerte hurle à nouveau.
Elle lui jette le boîtier au visage, et sa main droite relâche la crosse de son pistolet presque par réflexe, se portant à son oreille pour à la fois se défendre du son environnant, mais aussi du projectile. Il braque néanmoins son pistolet de sa main gauche, comme dans une symétrie professionnelle. Fumiyo a le temps de décamper du champ de tir, de récupérer l'arbalète et, sans hésiter, voyant flasher les rares moments de gloire de son club d'archerie devant ses yeux : elle tire.
Et elle l'atteint en plein cœur.
Son doigt est toujours sur la gâchette du pistolet-mitrailleuse dont le canon est dirigé à moitié dans l'air. L'arme tire au hasard à l'impact, plantant des balles dans le décor partout autour d'elle tandis qu'elle enfouit sa tête dans ses bras. Certaines l'effleurent, dont une si près de son cou, qu'elle croit durant un instant qu'il l'a touchée.
Elle a à peine le temps de comprendre ce qu'elle vient de faire qu'il perd son équilibre et tombe en arrière ; sa tête heurte violemment une branche et il s'effondre sur le sol.
Et là, elle hurle.
Hurle de tout son saoul, de toute la panique qui l'étreint. Peu importe, car l'alerte est si assourdissante que son cri disparaît.
Ses membres bougent tous seuls et elle se jette sur l'alarme, horrifiée par son propre geste. Elle clique à nouveau pour arrêter l'alerte. Mais tout est trop tard, elle est entourée par deux corps inertes, et l'île entière peut débarquer à tout moment.
Meurtrière, crie l'écho de l'alerte, cinglant ses tympans et lui donnant une migraine presque instantanée.
Elle se précipite sur le volontaire et, sans réfléchir, tire sur le carreau, mais ce dernier semble fiché pour toujours dans ton torse rigide. Elle veut réparer son erreur, sortir la flèche.
Si elle sort la flèche, alors Kiriyama reviendra à la vie, n'est-ce pas ?
Et elle ne sera plus une tueuse.
Elle n'est qu'une enfant.
Elle ne connaît pas Kiriyama, et pour tout ce qu'elle en sait, elle l'a tué alors même qu'il venait lui sauver la vie… Mais la flèche ne vient pas. Elle refuse de sortir, et Fumiyo panique, sanglote. Kiriyama saigne du nez et du front. Tout semble perdu.
Et elle perd connaissance.
Battle Royale, Jour J — 7 heures 05 du matin — 33 survivants
Quand Fumiyo reprend connaissance, à peine quelques minutes plus tard, elle est toujours affalée sur le torse de Kiriyama, est c'est comme ça qu'elle se rend compte qu'il respire encore. Il n'a pas regagné conscience, cependant.
Prenant la mesure de ses environs, elle s'affole à nouveau et se précipite sur ses pieds, tirant machinalement Kiriyama par les jambes dans les fourrés. Heureusement, la pente lui est favorable, et Kiriyama est suffisamment lourd pour affecter positivement la gravité. Elle repart presque aussitôt en arrière, comme téléguidée par une manette invisible, et ramasse leurs affaires laissées tombée, puis, dissimule autant qu'elle le peut leurs traces. Prise d'une dernière idée, elle ramasse également l'arbalète toujours dans les mains de Niida.
Heureusement qu'elle a fait ça.
Heureusement qu'elle s'est réveillée à ce moment là.
Heureusement qu'elle a eu ce temps.
Car c'est à peine quelques minutes plus tard que Mitsuko Sôma débarque dans la clairière tandis que la pluie se met à battre avec plus de vigueur. Fumiyo plaque sa main contre sa bouche et contre celle de Kiriyama, par pur réflexe. Mitsuko sonde méticuleusement les alentours de Niida, s'approchant à plusieurs reprises de la cachette de Fumiyo et Kiriyama, mais ne les aperçoit pas.
Choisissant de ne pas s'éterniser sur ce lieu qui risque d'attirer d'autres personnes, elle finit par décamper. Elle n'a pas adressé le moindre regard de pitié à Niida – qui certes n'en mérite pas, mais cette insensibilité est cependant désagréable à observer et la fait frissonner de froideur. Lorsque Fumiyo reporte ses yeux sur Kiriyama, elle le trouve en train de battre des paupières fébrilement, braquant ses yeux d'acier encore vitreux sur elle mais elle lui fait le signe du silence dans une expression horrifiée.
Se penchant vers lui, elle souffle à son oreille.
— Ne t'en fais pas, je vais t'aider. Je ne vais pas te laisser comme ça.
Il la dévisage mais semble trop étourdi pour serrer à nouveau convenablement ses mains sur ses crosses. Du sang sort de sa bouche et macule la main de Fumiyo qui lui entrouve les lèvres. Il s'est mordu la langue, et pas qu'un peu. Est-ce dû au choc ? Elle n'en sait rien, mais cela doit lui faire un mal de chien. Cependant, il a eu de la chance dans son malheur, car elle sait à quel point il est aisé pour une mâchoire de sectionner une langue, et la sienne est simplement entaillée. Durement, mais il survivra et guérira vite.
La langue guérit toujours très vite.
Tandis qu'il a à nouveau perdu connaissance, elle l'installe convenablement et actionne prudemment les crans de sureté des armes – du moins sur deux d'entre elles, car elle ne comprend pas les autres et ne veut pas faire d'erreur.
Elle prend son propre sac de voyage et en sort un sweat épais à fermeture éclair qu'elle troque contre sa veste à col marin, replie cette dernière et la glisse sous la tête de Kiriyama, la réhaussant pour se donner un peu plus de lumière. D'après ce qu'elle constate de son torse, il ne saigne pas par-là. C'est lorsqu'elle prend véritablement la peine d'écarter son col qu'elle constate que son torse est noir.
Noir comme un gilet pare-balles.
Un épais gilet pare-balle.
Le carreau de l'arbalète est fiché dedans, comme dans un morceau de bois. Visiblement, elle a beau avoir tiré en visant bien, son projectible n'a pas eu de grande force car il a à peine traversé la protection. C'est donc là la raison pour laquelle il respire toujours.
Son choc à la tête, par contre, a été rude : elle en a été témoin. Et il n'a pas eu de casque pour amortir l'impact. Dans l'idéal, il ne faudrait pas qu'il dorme, mais elle ne peut pas présentement l'en empêcher.
S'emparant de son kit de premier secours, toujours dans son propre sac de voyage, elle serre les doigts sur la sensation familière de son flacon d'antiseptique, qu'elle a bien pris la peine de remplir hier. Elle asperge généreusement sa tempe sanguinolente et prend même la peine d'asperger d'autres égratignures de parcours sur son visage, avant de tamponner l'ensemble avec un morceau de gaze prédécoupé.
Elle remercie sa propre diligence et son sérieux antérieur. Si elle n'avait pas préparé tout cela la veille, elle ne pourrait l'aider.
Passer une aiguille dans un fil est plus compliqué que prévu, à cause de ses tremblements, mais elle y parvint tout de même.
Se désinfectant soigneusement les mains à l'aide d'un gel hydroalcoolique et de son antiseptique, elle stérilise comme elle peut ses outils – fil et aiguille – et entreprend de recoudre à points serrés, réguliers et élégants la tempe de Kiriyama.
Quand la tâche est terminée, elle se demande comment il a fait pour ne pas grimacer. Certes, il est inconscient ; mais ne pas esquisser la moindre expression alors même qu'elle le transperce encore et encore, serrant les deux lèvres sanglantes de sa tempes l'une contre l'autre, est étrange.
Elle désinfecte tout à nouveau et enroule précautionneusement son front avec une bande de gaze, qu'elle noue soigneusement et sans trop serrer. Quand elle finit, elle se rend compte que ce qu'elle vient de faire n'a rien de logique – pourtant, elle se sent mieux.
Elle se sent mieux car le cadavre de Kazuchi Niida (Garçon n°16) n'est pas dans son champ de vision ; car ce dernier est mort et ne peut plus lui causer le moindre mal ; car elle n'est pas celle qui a dû appuyer sur la détente et mettre fin à ses jours ; car elle a pu soigner quelqu'un – sa seule véritable compétence, à vrai dire. Et que le geste lui a permis de retrouver un semblant de son calme.
Elle inspecte le reste de Kiriyama, sans outrepasser la pudeur de simplement examiner ses mains, poignets et bras ; ainsi que son cou en-dessous du col droit de son uniforme. Il a les cheveux en bataille, déteints. Elle n'ose pas y toucher, bien qu'elle ait déjà en mémoire la sensation de ces derniers, ayant longuement maintenu sa tête le temps de sa suture. Il ressemble en tout et pour tout à un délinquant… Son uniforme, par contre, crie autre chose. La matière est solide et bien cousue. Il est même ajusté. C'est un étudiant riche, d'une école riche. Qui n'a somme toute rien à faire ici.
Pour se donner quelque chose à faire et entrecouper ses idées, elle range les sacs autour d'elle. Dans celui de Niida, elle trouve une corde métallique. Comme celle d'un instrument de musique. Cette dernière est ferme, rigide et légèrement souple. Peu maniable. Lui non plus n'a pas eu de chance.
Et de ce qu'elle en déduit, son arbalète n'est du coup pas la sienne ? Vu les cadavres à la sortie de l'école, l'arme a dû appartenir à Yoshio Akamatsu (Garçon n°1) ou à Mayumi Tendô (Fille n°14). Selon la logique, et même si cela paraît aberrant, c'était sans doute l'arme d'Akamatsu. Ce dernier se sera posté près de l'école pour tirer ses camarades à vue. C'était presque une certitude, puisque Mayumi était sortie en 14ème… Niida s'était donc emparé de l'arme d'Akamatsu et l'avait abattu avec ?
Quelle horreur.
Fumiyo continua de rassembler les sacs, vidant le militaire de Niida et fouillant dans son sac de voyage pour voir si elle y trouvait des choses intéressantes… Mais rien de véritablement probant si ce n'était quelques accessoires qui pourraient lui être utiles. Elle suspendit un grand k-way par-dessus Kiriyama afin de le préserver des gouttes de pluie tandis qu'il était encore inconscient, et continua de fouiller.
… Des vêtements de garçons, une boîte pleine de préservatifs – ce qu'elle trouva répugnant et ridicule, mais elle choisit de ne pas s'y attarder – un ballon neuf prêt à être gonflé à la pompe, un sifflet, une paire de basket de sports de grande marque.
À vrai dire, vu sa pointure Niida et elle avaient presque la même – pour peu qu'elle épaississe ses pieds avec une paire de chaussettes supplémentaire. Se trouver un point commun avec cet être dégueulasse la dégoûta quelque peu, mais elle enleva néanmoins ses propres souliers d'écolières, glissa ses semelles dedans, et enfila les baskets.
Oui, cela ferait l'affaire.
Les chaussures avaient même des crampons, ce qui permettrait d'avoir un meilleur appui sur le sol douteux de la forêt. Elle retira à nouveau les chaussures et changea ses hautes chaussettes, les remplaçant par des sèches – puis les doublant pour augmenter la circonférence de son pied.
Pendant ce temps, la pluie continuait de battre son plein contre la haute cime des arbres dans une drôle de cacophonie. Heureusement, le feuillage les en protégeait beaucoup. Elle jeta un regard au corps inerte de Kiriyama qui reposait toujours sous le K-way, la tête abandonnée sur le côté, tournée vers elle. Ses yeux était fermés. Son expression était toujours la même : aussi impassible que précédemment.
Fumiyo détourna le regard et s'empara ensuite de deux élastiques de cheveux ; les nouant en haut de ses chaussettes hautes pour en renforcer la tenue. C'était un truc qu'elle avait vu faire Takako Chigusa (Fille n°3), lorsqu'elle voulait hâter le pas en jupe.
Elle s'affairait toujours, venait même de mettre de côté une culotte propre de son propre sac et son jogging, qu'elle avait eu le bon sens de prendre avec elle lors de ce … "voyage"... Lorsqu'elle reçut soudain un violent coup sur la tête.
Elle chuta sur le sol, heureusement d'une très petite hauteur puisqu'elle avait été accroupie tout ce temps... et se trouva tout à coup surplombée de la silhouette étonnamment stable de Kazuo Kiriyama. Il la dévisageait, braquant sa mitrailleuse sur elle et tâtant de l'autre main sa tempe dans une expression vide.
Horrifiée, Fumiyo essaya de reculer, de se redresser, mais il plaqua fermement son pied contre sa poitrine, lui coupant momentanément le souffle d'un geste brusque et la contraignant surtout à rester en place. Il balaya les alentours des yeux avant de les reporter sur elle. Vu les mouvements de sa mâchoire, il était en train d'évaluer les dégâts infligés à sa langue. Étourdie, elle le regarda comme si ce qu'elle voyait n'était pas normal. Choquant.
— Je suis désolée, eut-elle à peine le temps de murmurer, presque sans voix, avant de sombrer à nouveau dans l'inconscience.
