Challenge _ -149 jours avant Battle Royale — Hôpital de Kagawa – Aile neurologique, neurochirurgique et psychiatrique – District de Kita, préfecture de Kagawa

— … et c'est comme ça que vous l'avez trouvé ? Interrogea la voix masculine monocorde.

— Oui, lui confirma-t-on.

— De combien de crises a-t-il souffert, ce mois-ci ?

— Je ne suis pas… sûre… ?

Dans le fond de son oreille, Kazuo entend le cliquetis d'un stylo rétractable s'enclencher, et la bille de ce dernier rouler nerveusement sur un papier.

— Il faut noter leur fréquence, il n'y a que comme ça que l'on peut convenablement ajuster son traitement.

— Il n'est pas souvent à la maison, docteur…

— C'est à lui de les signaler, éluda le médecin pour toute réponse.

Docteur Giro n'avait pas la patience qu'on escomptait d'un homme de son âge. Du moins, c'était ce que songeait Kazuo tandis qu'il s'humectait les lèvres, se redressant dans son lit. Sa chambre était tout aussi stérile que d'habitude, sinon le sac de livres qu'avait évidemment amené sa mère. Dedans, il devinait la reliure de l'anthologie philosophique qu'il lisait en ce moment, et plusieurs tomes annexes qu'il avait demandé à Iwami de lui procurer lors de ses courses hebdomadaires.

Sa mère pénétra dans sa chambre à nouveau, faisant rouler la porte pour leur donner davantage d'intimité. Lorsqu'elle remarqua qu'il était non seulement éveillé, mais en plus qu'il la regardait fixement, elle baissa les yeux.

Cette conduite était somme toute habituelle.

Il se souvenait ne pas l'avoir comprise au début – ses accès de violences débouchaient sur des affaissements, des prostrations, et une moue presque déchirée par une peine d'anticipation.

Pour lui, imaginaire et futile.

Il avait appris – malgré lui – à reconnaître cette expression. Si initialement, cela avait nécessité un effort significatif, désormais les liens étaient faits.

Les corrélations établies.

Il n'avait rien contre cette émotion chez autrui, bien au contraire : elle lui était bien souvent très utile. Mais il n'appréciait pas particulièrement de la constater chez sa mère, car cela lui évoquait une odeur désagréable. Une sorte d'hallucination olfactive qui témoignait de la négativité du spectacle – de la notion même.

— Le docteur Giro souhaiterait que tu notes plus diligemment tes crises, Kazuo, murmura-t-elle en s'avançant avec une certaine réserve.

Comme s'il était un animal sauvage qu'il fallait approcher lentement, prudemment. Un animal dont on n'était pas sûr de la docilité, et même au contraire, dont on soupçonnait une prochaine attaque.

Il tourna sa tête vers la fenêtre, le menton baissé et son regard traversant la pièce par-dessus ses cils. Il laissait fréquemment sa tête penchée ainsi, ne serait-ce que pour éviter l'effroi inutile des autres en sa présence. Lorsqu'il ne les regardait pas, lorsqu'il se montrait indifférent à leur présence, il passait relativement inaperçu.

Relativement étant le mot-clé.

Lorsque ses yeux croisaient ceux des autres – c'était cette fameuse expression à laquelle il s'était habitué qu'il voyait se former sur les visages. Peu importait la figure, homme ou femme, ou même l'âge. Les sourcils s'haussaient, les commissures ployaient, le sillon nasogénien se creusait légèrement. Tout était subtil.

Il lui avait fallu des années pour reconnaître et interpréter ce que les autres percevaient et avisaient naturellement.

Son expression, à lui, plongeait les autres dans une sorte d'effroi. La plupart du temps, presque latent, inconscient – du moins dans des situations générales. Mais parfois, ses œillades, et son absence de micro-expressions totalement réflexes, causaient des sueurs froides à son entourage. Ce n'était pas seul qu'il en avait fait la découverte, c'était son oncle, neurologue de profession, qui l'en avait factuellement informé.

Enfin, peut-être n'avait-ce pas été purement factuel – difficile de le dire, car les souvenirs étaient toujours complexes à revisiter pour lui. Mais de nombreuses assiettes avaient été brisées ce jour-là, et une fenêtre avec.

Peut-être le lui avait-il dit avec rétorsion, et sans doute avec l'intention de le blesser.

Un effort vain que ses études auraient dû improduire. Mais même les personnes les plus éduquées, semblait-il, restaient esclaves de leurs émotions – particulièrement de ces deux-là : peur et colère.

Kazuo ne prit pas la peine de répondre. La conversation n'était pas un exercice auquel il aimait s'adonner. Il doutait de toute façon que sa mère n'attende quoi que ce soit de sa part.

Elle s'assit près de son lit, à son chevet, et attrapa la main ballante qui se trouvait être là, la saisissant et la portant à sa joue douce et tiède.

Elle s'essayait toujours à lui donner un contact physique dès qu'elle le pouvait. Après tant d'années, elle aurait dû reconnaître la manœuvre inutile, mais c'était sans compter sa détermination.

Kaneko se farcissait des livres sur les troubles psychiatriques, l'autisme, l'épilepsie, la schizophrénie et plein d'autres festivités de ce type depuis l'accident, et il savait qu'elle ne s'arrêterait pas de son vivant.

Mais elle aurait beau s'y évertuer, elle ne pourrait pas insuffler une quelconque émotion à un esprit qui n'en était pas fondamentalement absent, simplement différent dans son interprétation. Le fonctionnement de son système limbique avait changé, et ce pour toujours.

La thérapie, les recalibrages, tout cela n'était qu'une poudre aux yeux – un espoir creux que les médecins s'efforçaient de faire avaler à ses parents pour entamer des processus de soins coûteux et expérimentaux.

Il n'était pas intéressé. Lui-même n'était pas gêné. Et de par sa condition, n'en avait strictement rien à faire de la gêne des autres.

Il tolérait les facéties de sa mère car il était encore mineur, et qu'il était bien plus facile de coopérer avec les figures d'autorité que de s'en faire des ennemis, mais le jour-même de son anniversaire, il quitterait la demeure familiale sans ne plus jamais y mettre les pieds.

Ce qu'il s'y déroulait ne l'intéressait pas le moins du monde.

Non, ce qui l'intéressait, c'était essentiellement de ne pas… s'ennuyer. D'avoir quelque chose à examiner, analyser, décrypter, démonter, déconstruire – pourquoi pas détruire – juste pour en voir l'ensemble. Ses facultés d'apprentissage brillaient plus qu'aisément, puisant dans une curiosité sans faille, dont il ne se souvenait guère le début, et dont il doutait qu'il connaîtrait la fin.

… Quelque chose d'insatiable en lui qui ne demandait qu'à être nourri, encore et encore, jusqu'à avaler le monde entier.

La seule chose qui l'entravait, à part son jeune âge, était les fréquentes crises d'épilepsie dont il souffrait, et pour lesquelles il prenait une médication. N'ayant peur de littéralement rien, il lui arrivait fréquemment de ne pas prendre le traitement – par désintérêt, paresse ou ennui… Ces incartades lui coutaient malheureusement des séjours dans cette clinique.

Encore là, pourtant, il ne pouvait pas s'amener à s'en soucier au-delà de l'irritation plate et sans contours qui mouvait mollement son ventre dans une envie de casser quelque chose ou plus plaisant encore, de frapper quelqu'un.

L'instinct pur, reptilien, dictait simplement qu'une violence était potentiellement souhaitable, mais il gardait son libre-arbitre.

Et cela faisait des années qu'il n'avait plus frappé sa mère, ni un médecin. Cela n'amenait rien de bon. Généralement des camisoles et de l'isolement forcé, durant lequel il s'ennuyait jusqu'à presque se sentir mourir. Non pas que la mortalité n'ait suscité autre chose que cette même curiosité dévorante qui lui donnait presque envie d'accéder à la mort pour savoir.

Rien de captivant, cependant, à se trouver coincé dans une salle, les membres entravés, juste parce qu'on s'est pris d'envie d'asséner un coup de poing dans la gueule d'un soignant.

Durant les longs moments de réflexion dont il disposait, s'ennuyant très largement les trois quarts du temps, il s'était rendu compte qu'autrui était très volontaire et prompt à nommer des sensations et émotions par toutes sortes de mots ou d'expressions se voulant grandioses. Les autres s'extasiaient souvent d'être ni plus ni moins qu'un nuancier aux couleurs incommodes, inconfortables et souvent stupides.

Il préférait quant à lui rester tel quel.

Si l'accident était une tragédie dans la vie de sa famille, il le percevait davantage comme une opportunité. À laquelle, en conséquence, il s'était complètement adapté.


-141 jours avant Battle Royale — Demeure Kiriyama, banlieue riche de Takamatsu, Préfecture de Kagawa

Kiriyama était enfin rentré de la clinique. L'odeur de l'hôpital, familière, s'était presque incrustée dans sa peau, envahissant désagréablement ses sens.

Il n'aimait pas ça.

Il n'attendit même pas qu'Iwami ait fini de ranger ses affaires avant de se déshabiller.

La pudeur n'était pas quelque chose qu'il connaissait.

Il passa à côté d'elle, sentant dans ses périphériques qu'elle détournait la tête. La femme de chambre avait l'âge de sa mère, mais elle se comportait devant lui comme une ingénue.

Peu après l'accident, c'était sur elle qu'il avait testé la plupart de ses tentatives à la conversation et à la manipulation, afin de voir comment une personne lambda réagissait à son contact.

Désormais, elle avait une peur panique de lui.

L'évolution faisait bien les choses. Car son effroi était rationnel et logique ; il lui était même profitable, car elle évitait soigneusement toute confrontation, toute contrariété – et donc toute représaille.

Il pénétra dans la vaste salle-de-bain, et se fit couler un bain tandis qu'il se lavait sur le carrelage. Lorsqu'il eut fini de frictionner durement sa chair, il attrapa le flacon de shampoing et le peroxyde d'hydrogène. Sans mettre de gants, il en badigeonna complètement son crâne, démêlant sommairement ses mèches détrempées au passage.

Il n'y avait rien de plus plaisant pour lui que l'odeur de l'eau oxygénée.

Quand il s'installa dans la baignoire, il laissa sa tête reposer sur le rebord et se détendit. La salle-de-bain opulente contenait une télévision.

Il l'alluma d'un clic de télécommande.

...que les préparatifs commencent pour la 4ème édition du programme B.R.

La loi martiale B.R, signée par le gouvernement lors de la dernière élection, organise cette fois le tournoi dans le sud-est, a renseigné aujourd'hui le ministère des Armées dans un communiqué de presse. Nous n'avons à ce jour pas plus d'informations.

Comme vous le savez, une classe sera sélectionnée au tirage au sort dans l'ensemble des structures pédagogiques du Japon – sans discrimination. La classe devra ensuite participer au tournoi. Un seul élève en sortira vainqueur.

Retrouvons la gagnante de l'an passé, Aoshi Mai. Âgée de seulement douze ans au moment des faits, la vainqueure avait sauté plusieurs classes dans son établissement de Sanjinn.

Lors de l'interview de clôture, elle nous avait confié avoir tiré parti de son apparence fragile pour duper ses camarades, conduisant à sa victoire incontestée, six heures avant la fin du tournoi.

Kazuo regardait l'écran avec attention – il appréciait pas mal la télévision. Les jeux-vidéos aussi. Cela le distrayait convenablement, épisodiquement du moins.

L'interview de la gamine dura à peine deux minutes, ses parents se tenant derrière elle. Ils semblaient presque penauds. Kiriyama plissa les yeux pour détailler leur expression.

Ils avaient peur.

Peur de leur progéniture

Elle semblait pourtant correctement ajustée. Son visage laissait défiler des émotions sommaires de contentement.

Elle semblait, à défaut d'un autre terme, épanouie.

Cependant, dans ses yeux, Kiriyama trouvait quelque chose de différent de chez les personnes typiques. Une sorte de brin de liesse, un peu délirant. Comme une folie contenue dans un vase, qui viendrait un jour prochain à déborder.

Kiriyama considéra le reportage qui se terminait puis, lorsqu'un autre reportage s'enclencha, changea de chaîne. Il zappa longtemps jusqu'à tomber sur une autre chaîne d'information, qui relayait elle-aussi le communiqué du ministère des Armées.

Il écouta diligemment, même s'il s'agissait d'informations peu ou prou similaires à celles qu'il venait d'entendre.

Au bout d'une demi-heure, ses racines commencèrent à le brûler et il plongea la tête sous l'eau pour se rincer.

Dans le silence aquatique, il entendit son cœur battre légèrement plus rapidement qu'à son habitude. Un effet secondaire notoire des médicaments qu'il prenait.

… Et peut-être aussi une forme d'excitation liée à ce qu'il venait de regarder. C'était la dernière année où il se qualifiait pour participer à ce tournoi. Il n'y avait jamais réellement réfléchi auparavant, mais l'idée s'insinuait en lui peu à peu.

Or… Lorsqu'une idée faisait son chemin dans son esprit, elle y était ensuite indélogeable.

À court d'oxygène, il remonta à la surface.

Se rinçant les cheveux en les massant sous l'eau, il réfléchissait.

Sa démarche était purement exploratoire. Scientifique.

L'idée de participer ne l'effrayait pas mais par contre – et cela était intéressant – l'excitait.

Il aurait là-bas l'opportunité de s'adonner à des actes autrement interdits par la loi, sans la moindre conséquence. Or il avait en tête beaucoup d'idées, beaucoup de théories à tester. Non pas qu'il ait attendu jusqu'ici pour braver la loi… Mais s'il avait déjà volé – non pas car il en avait le besoin, mais juste pour voir s'il le pouvait – il n'avait jamais causé sciemment un mal physique à quelqu'un au point de le tuer.

Il avait blessé des hommes et des femmes ; des inconnus et des membres de sa famille… Il avait appris à se battre, en lisant simplement des livres sur le sujet. Rien n'était difficile. Rien n'était impossible. Mais existaient cependant des interdits, et c'était ceux là qui éveillaient désormais sa curiosité.

Car depuis l'accident, il n'avait rien à perdre.

Il existait pour lui deux façons de vivre sa vie confortablement, cumulables ou exclusives, là était son choix.

Il pouvait continuer à utiliser ses connaissances du monde et des autres comme d'un outil de manipulation précieux... Faire ce qu'il souhaitait du restant de son existence tout en passant davantage de temps à manipuler qu'à en profiter à visage découvert. Porter un masque.

Dire les bonnes choses, au bon moment ; arborer une expression étrangère sur sa figure pour plaire, pour convenir, pour séduire, pour obtenir.

S'ennuyer ferme, donc.

Ou alors la façon courte.

Prendre ce qu'il voulait prendre, instantanément, sous la contrainte, sous la menace.

Ne pas dissimuler ses intentions.

Ne porter aucun masque sinon celui dont on l'accusait de se vêtir, sans comprendre que c'était là l'essence même de son âme : l'indifférence absolue.

Prendre, quitte à arracher ; s'emparer, quitte à blesser ; gagner, quitte à tuer.

Ce n'était pas parce qu'il ne ressentait pas le flot d'émotions d'autrui, qu'il ne ressentait rien. Il ressentait du plaisi ;, il ressentait de l'impatience, de l'ennui. Il ne s'agissait simplement pas d'un ressenti émotionnel.

C'était plutôt quelque chose de fond : une sorte de vague chaude, tiède ou froide. Purement physique et nerveuse. Et lorsque toutes ces sensations se mélangeaient, il se retrouvait à envisager des actions ; des crimes qu'il pourrait commettre et desquels il pourrait s'en tirer sans écopper de la moindre rétribution judiciaire ; des manipulations pour obtenir quelque chose qu'il convoitait. Ce qu'il convoitait était toujours spontané, imprévisible, et c'était là donc l'unique chose qu'il honorait dans la vie – la seule chose qui ne l'ennuyait pas.

Et présentement, ce qu'il voulait, c'était participer à ce jeu.

Voir ce que tuer signifiait, induisait.

Voir un véritable corps tomber.

Voir un monde s'effondrer.

Une personne – une carcasse, pleine de volontés et d'idées, qui s'achevait juste car il le voulait, et parce qu'il le pouvait.

Des espoirs qui s'envoleraient, un regard qui se viderait. Peut-être des réactions vives. Il n'en savait rien. Il supposait, sur la base de films, de jeux, de livres et de quelques expériences personnelles… Des cris, des supplications, de la fuite. Quelque chose d'inaliénable, d'indéniable, d'incontournable, d'inévitable. Engendrer la mort.

Être la mort.

Peut-être était-ce comme cela qu'il la connaîtrait et comprendrait, de son vivant ?


-136 jours avant Battle Royale — Demeure Kiriyama, banlieue riche de Takamatsu, Préfecture de Kagawa

— C'est hors-de-question – tu as perdu la tête ? Sais-tu combien je paye ton école ? C'est bien pour que tu n'aies pas à endurer ce genre de mesures barbares.

Kazuo était assis sur le canapé, penché vers l'avant, les avant-bras plaqués sur ses genoux dans une posture dont il savait que son père ne pensait que du mal. Ce qui l'indifférait.

— Ce n'est pas une requête, précisa Kazuo, la voix lente – pour baisser le ton de la conversation, notamment.

Ce soir, il était prompt à la migraine, ce n'était pas le meilleur moment pour plaider sa cause. Néanmoins, les sélections étaient en cours et il n'avait donc que peu de temps.

— J'ai dit non.

Kazuo expira longuement et rabattit son dos sur le dossier du canapé, plongeant délibérément ses yeux dans ceux de son père.

Sa conduite désinvolte était un crachat au visage du patriarche Kiriyama qui, depuis des générations; se faisait grande fierté d'une très stricte éducation familiale. Mais c'était perdu d'avance. Il n'y avait pas de châtiment corporel qui pourrait le dissuader de son idée.

Une fois qu'il en avait une, c'était terminé. Son père était l'une des personnes mieux placées pour le savoir, et pour en avoir fait la personnelle et amère expérience.

De l'hyperfixation, avait appelé ça l'un de ses psychiatres.

De l'obsession, avait dit sa psychothérapeute avant de lui demander poliment de quitter sa patientèle.

Il fallait dire qu'il lui en avait fait voir des vertes et des pas mûres, à celle-là.

Elle n'avait pas eu de chance : il l'aurait volontiers reconnu, si toutefois cela l'avait intéressé. Lors de leur thérapie, il avait été en pleine exploration du pouvoir de l'argent, mais également la découverte de ses propres hormones et de leurs effets assez saisissants sur sa personne.

Il s'était procuré des magazines pornographiques, lui avait posé des questions intimes, fait d'outrageuses spéculations. Elle était restée professionnelle, rationnelle.

Il s'en souvenait encore bien, car il s'agissait du moment où il parlait encore significativement. Répondait, du moins.

Lorsque Kiriyama lui avait proposé qu'elle lui fasse une fellation contre vingt-cinq mille yens et qu'elle avait platement refusé, il avait simplement eu recours au chantage.

Si elle refusait de s'exécuter, il la dénoncerait auprès du conseil thérapeutique comme pédophile notoire et elle perdrait sa licence.

Après quelques séances de tergiversations, elle s'était enflammée, avait discouru longtemps sur son caractère de "pervers caractérisé", mais avait fini – et il en avait bien profité – par lui sucer la queue exactement comme il l'avait demandé.

Tout le monde avait un prix.

Son père aussi.

Contre la bonne rémunération, on pouvait obtenir n'importe quoi.

C'était un jeu dont il s'était rapidement lassé, mais cela ne signifiait pas qu'il rechignait à en user dans certaines situations bien spécifiques. Celle-ci se qualifiait.

— Les tuteurs qui refusent les participations au programme sont exécutés sans sommation, rappelle-t-il simplement, la voix toujours aussi lisse.

Comme s'il ne parlait pas, badinement, de l'exécution de son père.

Par sa faute.

Pourquoi ? Car il éprouvait une envie de tuer – ne serait-ce que pour voir.

Et que son père éprouvait un quelconque scrupule – soit par envie de contrôler une situation qui lui avait pourtant déjà échappé depuis des années, soit à cause d'une prétendue affection qu'il annonçait éprouver à toute personne voulant lui parler de son "pauvre fils handicapé".

— Cela signifie que si tu ne signes pas ce papier, les autorités sauront que malgré ma candidature volontaire, mon tuteur légal principal aura jugé plus favorable l'insurrection plutôt que le respect de la loi.

Il ne parlait pas souvent. Très rarement, en fait.

Sauf en cas de réelle nécessité.

Et lorsqu'il s'y exerçait, il restait purement factuel, rationnel, objectif. Cela n'était pas difficile, c'était ce qui lui venait naturellement.

— Kazuo, souffla son père, à la fois inquiet et exaspéré. Tu comprends que nous essayons de te protéger ?

Mais Kazuo était la dernière personne à avoir besoin de protection. Et cela, son père le savait bien.

C'était donc bien une question de réputation.

Il jugeait que l'ambition de son fils de participer, mais en plus de très possiblement gagner un jeu de massacre, ternirait son image d'homme d'affaires.

Et cela lui était intolérable.

Mais Kazuo n'en avait que faire. Car si l'adulte ne signait pas, il mourrait, c'était aussi simple que ça. Sa participation n'était pas négociable.

Et dans le cas où il chercherait à l'en empêcher, ce ne serait pas la première fois que Kazuo imiterait la signature de ses parents. Que ferait-il alors ? Essaierait-il de se retracter ? S'exposerait-il au regard scrutateur du gouvernement en dénonçant une manipulation de son fils ? Cela représenterait une menace tout à fait similaire à sa réputation.

Kazuo haussa les épaules, afin de transmettre toute son indifférence en la matière.

Son père soupira de plus belle.

— C'est non, clôt-il la discussion.

Ce mot n'existait pas.


-134 jours avant Battle Royale — Demeure Kiriyama, banlieue riche de Takamatsu, Préfecture de Kagawa

Quand sa mère était venue le supplier de changer d'avis, il n'avait pas levé un sourcil.

À la fin de leur "conversation", elle lui avait demandé d'imiter la signature de son père, afin de le protéger d'une exécution – plan qu'il avait déjà escompté mener.

De ce qu'il en avait déduit tout au long de son existence, sa mère aimait son père. Cette affection lui était hors-de-propos vu la personne égoïste et arrogante que le patriarche Kiriyama était.

… Mais enfin, l'amour de sa mère était inconditionnel. C'était la raison pour laquelle elle l'aimait lui-aussi également. En vain.

Sa mère n'avait que faire de la réputation de son père. Cela lui coûterait une formidable raclée, à n'en pas douter, si jamais son père apprenait qu'elle avait conspiré avec lui. Cela aussi, il s'en fichait. Demeurait une pointe d'impatience liée à la possessivité qu'il avait vis-à-vis d'elle – car la vie de sa mère lui appartenait, se disait-il parfois – mais rien de plus.

Rien, cela était certain, qui n'aurait motivé une intervention pour la protéger des coups.

Pour Kazuo, c'était une double-victoire. Il gagnait contre son père, et il remportait un secret utile dans le cas où il voudrait faire chanter sa mère.

C'était tout.

Il gardait la tête froide.

Certains avaient dit "glacée".


-125 jours avant Battle Royale — Cellule préfectorale du Ministère des armées, Aile du programme Battle Royale.

L'homme feuilletait le dossier en face de lui, la posture très droite. Un vrai fonctionnaire. Kazuo attendait qu'il termine, les yeux dans le vague, mâchonnant insouciamment un chewing-gum.

Lorsqu'il fit claquer une minuscule bulle serrée, le fonctionnaire releva les yeux vers lui, et Kazuo identifia sans peine l'agacement sur son visage.

Encore un qui détestait les jeunes, comprit-il au mépris inscrit profondément dans les traits de son visage.

Les adultes étaient si prévisibles.

Si jamais ce jeu lui permettait de rencontrer un adversaire à sa taille, et qu'il ne remportait pas la victoire, Kazuo songeait qu'il ne perdrait rien de précieux.

Devenir même un tant soit peu comme l'être pathétique en face de lui ne l'intéressait pas le moins du monde. Ce n'était pas tant un jugement qu'un constat objectif. Évidemment, cela n'avait pas de lien direct véritable avec le fait d'être adulte. Disons juste que plus les personnes vieillissaient, plus elles devenaient aigres et inintéressantes à ses yeux. Les personnes de son âge et les enfants, imprévisibles, étaient nettement plus captivants.

— Et tu as bien compris que tu as seulement une chance sur quarante-cinq de survivre ?

Et en plus, il ne connaissait pas les probabilités.

Kazuo lui jeta un regard vacant pour toute réponse. Il n'était pas encore diplômé, et il en savait plus qu'un fonctionnaire du ministère des Armées.

Voilà ce qui était le plus pathétique, finalement.

Que quelqu'un d'aussi ignorant que ce fonctionnaire ne considère les autres qu'avec mépris, qui pourtant n'avait aucune légitimité. Quelqu'un avec des responsabilités telles que les siennes aurait dû savoir comment calculer des statistiques.

Non ?

— Tes tuteurs légaux ont signé la décharge, donc pour cette partie-là, c'est convenu. En tant que volontaire, tu n'auras pas le droit d'amener quoi que ce soit avec toi. Tu seras fouillé, indiqua-t-il finalement.

— Même du chewing-gum ?

C'était une véritable question, mais le fonctionnaire essaya de le foudroyer du regard. Comme si Kazuo avait essayé de faire une plaisanterie douteuse. Mais cela n'avait rien d'une blague et il ne fit que se heurter aux yeux scrutateurs de Kazuo, toussotant pour se redonner un semblant de contenance. Enfin, il répondit.

— Aucun bagage, d'aucune sorte – aucun objet, aucune nourriture, clarifia le clerc.

Kazuo haussa les épaules afin de faire comprendre qu'il avait compris, et que cela lui était indifférent.

— Les règles seront données le Jour-J, mais j'imagine que tu dois déjà les connaître, puisque tu te portes candidat.

Silence.

— Bien. Le tirage au sort a été effectué hier, comme tu le sais. L'école en lice n'est pas une information délivrée aux candidats extérieurs.

Silence.

— C'est néanmoins une école de délinquants, donc…

Le fonctionnaire rouvrit le dossier qu'il venait de clore, comme pour vérifier quelque chose.

— Tu viens d'une école préparatoire, de ce que je vois ? Tu ne vas pas rencontrer des camarades de ton genre. Ces élèves sont des animaux.

Le fonctionnaire referma le dossier. Kazuo plissa les yeux, jaugeant ses paroles pour ce qu'elles étaient.

Penser que la délinquance était matière à l'inquiéter n'était pas pertinent.

Les seules personnes qui avaient à s'inquiéter de la délinquance étaient les gens comme lui. Les gens qui se faisaient bouffer par les autres.

Kazuo ne faisait pas partie de cette catégorie.

Déçu de ne pas susciter la moindre réaction, ce fut au tour du fonctionnaire d'étrécir les yeux, essayant quant à lui d'arborer une moue menaçante.

— Des sauvages qui amèneront certainement avec eux une expérience criminelle dont tu ne connais rien. Es-tu sûr de vouloir participer ?

Il voulait lui faire peur. Tactique très vaine.

Kazuo sentit cependant une pointe d'impatience l'envahir. Il n'appréciait pas spécialement que l'on le provoque aussi frontalement. Néanmoins, il ne pouvait pas faire grand-chose, au risque de se retrouver en prison pour outrage à agent.

Il ne lui répondit pas, préférant porter plutôt sa main à sa bouche, en sortit son chewing-gum. Il vint le coller insolemment sur son propre dossier.

Il l'avait amené avec lui pour sa candidature mais n'en avait plus besoin.

Une tâche de salive humecta le papier buvard de la pochette tandis que le fonctionnaire, choqué, balbutiait des mots inintelligibles. Imperturbable, Kazuo quitta sa chaise, décidant que l'entrevue était à présent terminée.

— Renseigne-toi un peu sur la classe 3-B du lycée de Shiroiwa et nous verrons si tu parviendras à fermer l'oeil jusqu'à l'inauguration du jeu, s'écria le fonctionnaire tandis que Kazuo laissait la porte claquer derrière lui.

La démarche résolue et tranquille, il quitta le bâtiment.


-122 jours avant Battle Royale — Bibliothèque de la Kagawa University, Takamatsu

Kazuo se balançait négligemment sur sa chaise, attendant que la page de l'internet national se charge. Non-loin, un duo de filles chuchotaient et regardaient dans sa direction.

Comme lui, c'était des écolières. Des étudiantes. Il ne reconnaissait pas leur uniforme, mais n'en avait que faire. La seule chose qui l'avait moyennement intéressé était la courtesse de leurs jupes. L'une d'entre elles avait particulièrement remonté la taille du vêtement, dévoilant des cuisses fines et laiteuses, invitantes.

Si au début elles avaient semblé positivement intéressées – certainement à cause de ses cheveux déteints qui tournaient des têtes – elles semblaient désormais réviser leur jugement depuis qu'il leur avait adressé quelques instants de son attention. Découragées, sans doute à cause de son impassibilité.

Certes, elles avaient souri, mais il ne leur avait pas rendu.

Il les avait simplement détaillées de haut en bas, s'arrêtant sur leur poitrine et sur leurs cuisses, puis s'était détourné d'elles.

Il ne se sentait aujourd'hui ni la curiosité ni la patience de voir si l'une d'elles – ou même les deux – retrouverait son sourire s'il enfilait son masque.

Kazuo était déjà sorti avec des filles de son école avec cette méthode. Ce n'était pas compliqué à entreprendre – feindre de la gentillesse, de la réserve, de la patience.

Pas compliqué, mais long et, au bout d'un moment, ennuyeux.

Il ne l'avait fait que pour l'attrait physique de la gente féminine, à l'égard de laquelle il entretenait des velleités et intentions très spécifiques.

Il aimait voir des seins, des sexes féminins, des fesses, et des corps nus de manière générale. La pénétration d'un vagin, d'une bouche, ou même d'un anus étaient très agréables également.

Comme il n'éprouvait rien de particulier pour les hommes, il avait plutôt concentré son attention sur les femmes.

Kazuo avait plusieurs notions testées et conductrices rapides d'une relation amoureuse. Complimenter, écouter, rebondir, complimenter à nouveau, s'en aller. Les filles demandaient systématiquement son e-mail après ça. Ensuite, ce n'était qu'une affaire de rendez-vous dans un endroit qui la flatterait – car le lieu choisi indiquerait l'importance du rendez-vous pour lui. C'était ainsi qu'elles réfléchissaient. Un endroit magnifique et cher était l'idéal. Vraiment, ce n'était pas une science trop complexe.

Ensuite, traîner un peu, ralentir la cadence – et puis laisser planer un doute sur ce qu'il ressentait. Parfois, il était un cœur brisé, parfois il était un mauvais garçon. Peu importait son rôle. Il l'ajustait à mesure de leur entrevue.

Souvent, à son terme, les filles acceptaient de l'accompagner dans un hôtel ou même dans des toilettes. Ce n'était pas une question de pudibonderie ou de promiscuité. C'était juste qu'il y avait une clé pour chaque serrure, et que ce à quoi il s'essayait était essentiellement du crochetage.

Il ne les jugeait pas sur leur facilité à le laisser les utiliser. Il en profitait, et cela s'arrêtait là. Le reste n'avait pas d'importance.

Une fois qu'il avait eu ce qu'il voulait, il les laissait sur place, et ne les recontactait pas. Ce n'était pas du mépris : c'était du désintérêt.

La page s'afficha enfin.

Un professeur démissionne du collège après une attaque au couteau !

Le 5 février dernier, un élève de cinquième agressait l'un de ses professeurs au couteau, au sein même du Lycée de Shiroiwa.

L'attaque s'est produite peu après le début des cours matinaux. Le motif du différend n'a pas été précisé. La victime a été blessée à la jambe et a immédiatement été transférée à l'hôpital le plus proche. Son pronostic vital n'est pas engagé.

Enquête ouverte

La classe de cinquième B a été convoquée par les forces de l'ordre. Une enquête a été confiée au commissariat de la ville. « Le recteur condamne avec la plus grande fermeté cette agression. Il apporte son soutien personnel au professeur, à sa famille et à l'ensemble de l'équipe pédagogique du lycée », a affirmé le rectorat dans un communiqué.

Cette attaque s'inscrit dans la multitude d'agressions commises sur les équipes pédagogiques depuis les trois dernières années. Cette année, c'est déjà soixante-et-onze professeurs et instituteurs qui ont été blessés sur leur lieu de travail par des membres estudiantins. Nous rappelons que depuis novembre dernier, une cellule d'écoute a été mise en place à l'attention des élèves et du personnel.

Kazuo continuait de mastiquer son chewing-gum sans réellement motiver sa mâchoire au geste, finissant l'article avec une œillade vide.

Une agression au couteau ? Et alors ?

Il se demandait bien pourquoi il avait pris la peine de rechercher l'établissement. Même si, au fond, il savait très bien pourquoi. Sa curiosité et le ton challengeant du fonctionnaire avait suffi. Il avait cru pouvoir lui faire peur, et Kazuo avait honnêtement souhaité vérifier si cela était même possible.

De toute évidence, bien sûr que non.

Parmi les photos illustrant l'article, une photo de classe avec une quarantaine d'élèves se présentait. Une autre présentait le bâtiment du lycée, en état médiocre. C'était loin d'être un établissement de bonne facture, et l'éducation y étant dispensée devait être à la hauteur de sa réputation.

Rien d'intéressant, donc.

Machinalement, il détailla chacun des jeunes visages sur la photographie, presque par réflexe.

Des années durant, des photos lui avaient été présentées en thérapie, et il avait été chargé d'identifier les émotions sur les visages des personnes. Cela faisait partie du "recalibrage".

En fait, cela n'avait fait que lui apprendre comment fonctionnait les relations interpersonnelles, et les enjeux qui les peuplaient. Il n'éprouvait rien de plus en voyant un sourire que quelques jours après son accident. Cette faculté à interpréter naturellement les moues d'autrui était finie. Terminée.

Ce n'était pas plus mal.

Sur la photo, peu d'élèves souriaient. La plupart ne semblaient pas avoir envie d'être là. Seuls quelques visages détonnaient parmi la quarantaine d'élèves. Six filles et quatre garçons, avait-il compté.

L'une des filles était incidemment placée vers le centre de l'image, et elle arborait un sourire relativement sincère. Son visage n'avait rien de particulier, sinon cela.

Il regarda négligemment le nom.

Fumiyo Fujiyoshi.

Un prénom peu commun, mais ringard.

Deux autres filles semblaient sourire malicieusement, non loin – et quelque chose de sombre durcissait leurs traits. L'une d'entre elles particulièrement semblait vicieuse, mais sous une sorte de visage angélique. Mitsuko Sôma.

Commençant à sentir l'ennui poindre le bout de son nez en son for intérieur, il ferma la page web.


-114 jours avant Battle Royale — Lycée de Shiroiwa, banlieue de Shiroiwa, Préfecture de Kagawa

Kazuo était à moitié avachi sur ses propres genoux, la tête penchée en avant et les yeux fermés, attendant que la sonnerie de l'établissement daigne sonner.

Il ne redressa le visage qu'à ce moment-là, machouillant un chewing-gum un peu trop usé à ce stade. Il le cracha par terre, sans égard pour la voirie, et en reprit un autre dans une boîte de sa poche. Sa veste noire était ouverte et son col évidemment détaché, révélant sa chemise blanche froissée malgré le repassage appliqué d'Iwami.

Il séchait rarement les cours – sauf pour une bonne raison. La présente étant une forme de curiosité quant aux personnes qui participeraient à ses côtés au jeu. La curiosité était évidemment née de la provocation frontale du fonctionnaire, à laquelle il accordait son attention.

À quoi allaient ressembler ses adversaires ? Seraient-ils des victimes ou des tueurs ?

Quelques élèves commencèrent à sortir de leurs salles de cours. Clairement, quelques clubs avaient réussi à subsister malgré l'atmosphère de médiocrité. Vu la tenue de certains élèves, il y avait un club d'athlétisme, un club d'archerie et un club de basket. Non-loin, il semblait aussi y avoir un club de base-ball et de football. Il se redressa et pénétra dans la structure sans être empêché, et ce malgré son uniforme radicalement différent de la couleur taupe de Shiroiwa. Personne n'en avait rien à faire de qui entrait ici ; c'était un vrai moulin. Il avait vu des hommes âgés entrer pendant les récréations afin de s'entretenir avec des écolières.

Il passa rapidement devant le gymnase : certains élèves dribblaient, mais la plupart discutaient entre eux. Les pistes d'athlétisme étaient complètement effacées par l'usure. Le club d'archerie, lui, ne comportait que deux cibles élimées et comptait moins de cinq archers. La majorité d'entre eux n'avaient même pas de carquois.

Rien d'impressionnant à voir ici. Il s'apprêtait à tourner les talons lorsqu'il entendit le bruit caractéristique de la tension d'une corde et choisit de prêter son attention une seconde de plus. La flèche partit maladroitement et vint se planter dans le décor, derrière la cible.

Quel tir minable. C'était une évaluation objective, sans jugement. Le tir avait été véritablement mauvais.

Un rire s'envola, pas aussi moqueur qu'escompté.

— Je t'avais dit que je m'améliorerais, s'écriait une fille à une autre en lui fichant un coup de coude complice.

— Il te reste de la marge… Plaisanta aimablement sa camarade.

— Je l'ai presque eue, bougonna la première. Essaie-toi pour voir.

— Je n'ai pas dit que j'allais faire mieux, plaida-t-elle avec réserve.

Elle arma cependant la flèche, la braquant droit vers la cible. Elle eut beau préparer longuement son tir, la flèche n'eut pas plus de succès que celle de sa comparse.

— Tu vois que ce n'est pas si simple, se moqua-t-elle.

L'autre haussa les épaules et laissa échapper un rire à nouveau.

Pourquoi riait-elle au juste ? Car elle venait d'échouer ?

Selon Kazuo, cela n'avait rien de comique. La situation, selon sa propre grille de lecture, était inintéressante et plus pathétique qu'autre chose.

À force de les regarder, il reconnut l'une d'entre elles.

C'était le même sourire que sur la photo. Fujiyoshi.

À la voir en vrai, elle avait l'air timide et niaise.

Il continua pourtant de la scruter, car son visage changeait d'expression plus rapidement qu'il n'en avait l'habitude. Ce n'était pas remarquable en soi – simplement un peu étrange. Pas suffisamment pour capter son attention plus longtemps.

— Hey, salua une voix enjouée et séductrice derrière lui.

Kazuo se retourna. Une fille se tenait derrière lui, la jupe raccourcie insolemment et les cheveux longs lâchés dans un gracieux mouvement. Il fallut quelques instants à Kazuo pour la reconnaître comme étant Mitsuko Souma. Elle avait grandi depuis la classe de cinquième. Il la regarda de haut en bas.

Objectivement, elle était attirante. Très attirante.

— Tu es le frère de Santaro ?

Elle le prenait pour quelqu'un d'autre.

Il lui adressa son habituel regard vacant, et elle perdit son sourire. Mais ses sourcils, au lieu de se hausser, s'arquèrent négativement.

— Tu es qui, du coup ?

Kazuo la regarda encore un peu, essayant de voir si cela allait changer quelque chose, mais rien ne se produisit. Elle n'avait pas peur de lui.

Cela arrivait parfois. Lorsque les personnes en face avaient un certain cran, ils ne ressentaient pas le malaise avec autant d'intensité que certains.

Son intérêt resta cependant linéaire. Il n'avait pas envie d'enfiler son masque. Il n'était pas venu pour s'entretenir avec qui que ce soit – juste pour regarder.

Ce qu'il avait fait.

Il ne répondit rien et s'en alla, passant à côté d'elle comme si elle n'était qu'un lampadaire.

— Loser, souffla-t-elle à mi-voix.

Il s'arrêta et lui jeta un regard par-dessus son épaule. Cela, par contre, était rare. Et relativement amusant.

Lentement, ses lèvres s'étirèrent donc dans un sourire candide – une grimace.

Kiriyama ne savait pas réellement sourire sans intentions, juste imiter un sourire.

Elle eut un léger mouvement de recul, presque imperceptible.

La voilà. La peur. L'instinct de survie qui s'enclenche.

Cela suffit à Kazuo qui reprit son chemin, sans rien ajouter.

Elle participerait au jeu. Dépendant du hasard, il aurait l'opportunité de lui montrer exactement qui il était à cette occasion. Peut-être lui accorderait-il même un peu plus d'attention ?

Vu ses intentions, elle le déplorerait certainement.


-99 jours avant Battle Royale — Lycée & École Préparatoire d'Université Kagawa, ville de Takamatsu, Préfecture de Kagawa

Le souvenir de sa visite à Shiroiwa tournait légèrement dans son esprit tandis qu'il rangeait ses affaires de cours. Lorsqu'il se rendait à l'école, c'était pour apprendre.

La difficulté du travail était stimulante, et les sensations plus fortes pour lui. Même si difficulté n'était vraiment pas le bon mot.

Néanmoins, personne ne parlait. Il avait presque été surpris de constater la liberté avec laquelle les étudiants se parlaient à Shiroiwa. Comme s'ils partageaient des choses légères et profondes. Comme s'ils faisaient partie d'une sorte de famille dysfonctionnelle, obligée de s'entendre – parfois décidée à s'aimer.

Ici, ce n'était que le silence absolu. Parfois, des élèves échangeaient des exercices – mais cela était rare. La compétition était une bête féroce dans l'établissement.

Les élèves ne baissaient pas leur garde, tous le dos droit – ils ne s'exprimaient que peu. Seuls leurs visages révélaient des émotions. Mais ce n'était que parce que Kiriyama avait été entraîné toute sa jeunesse au décryptage des expressions qu'il était capable de les saisir, car ses camarades faisaient tout pour les dissimuler.

Ici, les émotions étaient considérées comme inopportunes.

Presque comme si les autres élèves cherchaient à lui ressembler.

Cela lui permettait d'être intégré simplement et sans anicroche. Néanmoins, il reconnaissait sans peine la tristesse, la déception, la honte sur certains visages lorsque des devoirs étaient rendus. De même, il identifiait la fierté, l'arrogance, l'humilité, la volonté de discrétion quand quelqu'un obtenait ce qu'il voulait.

Il était ironique que sa condition même ne l'empêche naturellement de comprendre les autres, mais que son traitement l'ait rendu plus sensible à leurs états-d'âme.

Sensible, certes – sans implication. Sans investissement, aucun.

Il repensa au rire absurde de Fumiyo Fujiyoshi qui rate une cible.

Elle n'avait pas feint de rire.

Elle se moquait réellement d'avoir raté la cible.

Pour elle, ce n'était pas important. L'accomplissement était relatif.

Le lycée, et cette classe par extension, étaient dans l'ignorance de ce qui les attendait. Elle ne savait pas que là était le seul moment pour elle d'acquérir une aptitude au tir qui lui sauverait peut-être la vie dans quelques mois. Aurait-elle ri si elle avait su ? Il en doutait.

Rirait-elle encore au moment du massacre ? Il se le demandait sincèrement. Il ne comprenait pas vraiment comment ces individus fonctionnaient.

Des sauvages, des animaux, avait dit le fonctionnaire.

Non, cela semblait plus complexe que cela. Beaucoup plus complexe.

Et à la fois, pourtant, surtout compliqué pour lui.

Shiroiwa ressemblait à une fourmillère, mais sans foi ni loi.

Quelque chose de grouillant, de pressé, d'excité.

Qu'en serait-il lorsqu'il tirerait à bout portant ?

Verrait-il cette lueur de vie s'absenter de leurs visages ?

Peut-être parviendrait-il, dans la mort, à leur faire porter l'indifférence que son visage présentait sans effort ?

Peut-être seraient-ils ceux, finalement, à le plus lui ressembler… ?