Circonstances _


Tout tire.
Fumiyo ouvre les yeux, cherchant sa table de chevet.
Elle ne trouve qu'une souche percée par des balles et non-loin d'elle la face livide et choquée de Kazuchi Niida.

Il a des fourmis plein la bouche et le visage. Des mouches se posent sur ses yeux ouverts.

À cette vue, Fumiyo veut crier, mais quelque chose obstrue sa bouche – quelque chose qui l'empêche même de bien respirer.
Battant des paupières, elle essaie de comprendre sa position, de bouger ses membres. En vain. Elle est pieds et poings liés.

Un peu plus loin, une silhouette assise négligemment sur le coin d'un tronc effondré, s'affaire.

C'est Kiriyama. Il recharge ses armes.
Et ce qu'elle a dans la bouche, c'est l'extrémité d'une grenade.


Battle Royale, Jour J — 8 heures 29 du matin — 33 survivants

Lorsqu'il remarque qu'elle a les yeux ouverts, probablement à cause de l'accélération de sa respiration, il la regarde longuement.

Fumiyo ne comprend pas ce qui se passe. Pendant quelques instants, elle essaie de retrouver le sens de la gravité.

Kiriyama était mort. Elle l'avait tué.

Sauf que le carreau de l'arbalète ne se trouve plus dans son torse. C'est vrai. Et sa tempe est toujours bandée, donc ses sutures ont bien eu lieu.

Elle essaie de demander ce qui se passe mais la grenade l'en empêche. Kiriyama semble le remarquer cependant, car tout en continuant à recharger ses armes, il continue de la regarder.

Il mâchouille quelque chose et Fumiyo réalise qu'il n'est pas en train de manger : c'est un chewing-gum. Sa nonchalance est aussi choquante que décalée, et Fumiyo se sent bizarre. Son ventre se secoue en une cascade de vrombissements qui émergent autour de la grenade comme des murmures étouffés.

Elle rigole nerveusement. Sanglote en même temps. Ses nerfs lâchent.

Il ne semble pas s'offusquer de son hilarité ni de ses pleurs, et continue de mastiquer tout en empilant balle sur balle dans le réservoir de son pistolet. Quand il a fini, il se lève, et s'approche d'elle – se mettant à triturer les environs. Il ramasse tout ce qui l'intéresse : l'arbalète et les carreaux, notamment, et les jette négligemment dans son sac militaire, avant d'ouvrir brusquement son sac à elle. Il récupère les bouteilles d'eau et le pain, mais laisse le reste. Il ouvre ensuite son sac de voyage et fouille négligemment dans ses affaires, sortant les vêtements dans des gestes distraits. Mortifiée, Fumiyo ne peut que le regarder faire tandis qu'il vide tout sur le sol ; ses chemises, ses sous-vêtements, ses chaussettes hautes. Son intimité se répand sur le sol mouillé de la forêt. Elle a l'impression que c'est dans ses entrailles qu'il fouille.

Rien ne l'y intéresse, à part ses bonbons et un paquet de chewing-gum qu'il glisse nonchalamment dans sa poche de veste.

Lorsqu'il termine son inspection, il tombe finalement sur le sachet hermétique de sa carte. Elle contient la carte de l'île et sa carte d'étudiante. Elle n'a pas encore pris la peine de regarder dedans mais il semble y avoir un petit fascicule qu'elle suppose être un livret des règles du jeu.

Kiriyama fait une minuscule bulle entre ses dents qu'il fait durement claquer tout en lisant ce qu'il y a d'inscrit sur sa carte d'étudiante. On dirait… qu'il regarde sa photo d'identité.

Sans rien dire, il lui jette un regard impassible avant de balancer sa carte à ses pieds.
Il se relève, ramassant et rangeant ses affaires, et s'apprête à enfiler les bandoulières de ses sacs sur son épaule. Visiblement, il est sur le départ. Tout à coup, il se fige subitement.

Il la regarde à nouveau, toujours en mâchouillant mollement, l'air de pondérer quelque chose.
Sa bouche est à moitié ouverte. Insolente. Désinvolte.

Il n'a pas l'air de souffrir du moindre séquelle de sa chute. Si son front n'était pas bandé, elle n'aurait jamais deviné qu'une longue suture de son œuvre s'y trouvait. Il jette un coup d'œil à sa main – dans laquelle son pistolet est désormais rechargé.
Soudain, il s'approche d'elle, s'accroupit à ses pieds, et reprend finalement la grenade entre ses dents d'un geste peu précautionneux, libérant sa bouche.

Un trait de salive suit son mouvement, mais il n'y prête pas d'attention.
Il fourre la grenade dans son sac militaire dont la fermeture éclair est toujours grande ouverte – praticité qu'il s'octroie certainement pour attraper les armes.

Aussitôt, Kiriyama braque le pistolet contre son front. En réponse, elle ferme les yeux immédiatement. Mortifiée par sa naïveté, elle comprend cependant et étrangement son raisonnement.

Certes, elle a soigné sa tempe, mais elle ne lui a pas moins tiré dessus avant. Certes, il porte un gilet pare-balle, mais elle n'en savait rien. Certes, elle a montré un signe positif envers lui, mais si elle meurt, il récupère tout son kit, et même son nécessaire de secours.
Ensuite, dans ce jeu, une balle est moins précieuse qu'une grenade.
Et puis, il n'y a personne à impressionner. Non pas que Kiriyama ait l'air d'être quelqu'un souhaitant impressionner qui que ce soit.

Peut-être hésite-t-il même à tirer car le bruit n'est pas nécessaire. Peut-être va-t-il se décider à l'égorger, à la place ?

À vrai dire, elle n'en sait rien, elle ne le connaît pas et de fait ne peut deviner son fil de pensées.
Elle n'a vu de lui que sa silhouette dans l'obscurité de la salle de classe ; ses yeux luisant d'une indifférence défiante, d'un ennui déconcertant pour le contexte. Elle le revoit quitter son bureau lestement, attraper le sac militaire sans effort. On dirait qu'il a déjà joué à ce jeu, mais elle ne sait pas si cela est possible.

— Merci, souffle-t-elle entre ses dents.

Une balle dans la tête, c'est presque une charité qu'il lui fait. Pourtant, elle n'a pas compris ce qui l'a amené à lui mettre une grenade entre les lèvres pour commencer… Du ressentiment, peut-être... ? Après tout, elle a essayé de le tuer. Mais il a l'air d'avoir changé d'avis. Et c'est tout ce qui compte.

Elle ne sait pas trop bien ce qu'il attend, mais puisqu'il lui laisse le temps de parler, elle parle. Ce sont ses dernières paroles. Elle en profite.

— Je suis vraiment désolée d'avoir tiré, ajoute-t-elle.

Autant faire l'abnégation de ses péchés tant qu'il en est encore temps.
Humble, elle laisse son front collé à la bouche du canon du pistolet, révérant le contact dans une posture de gratitude et d'appel à l'indulgence.
C'est une fille polie. Elle mourra en tant que telle.

Une nouvelle bulle indolente claque sèchement et un postillon atterrit sur sa joue. Ou c'est de la bruine, elle ne sait pas. Elle s'en moque, elle va mourir.

— Il... allait me violer.

Clac.

Une autre bulle. Elle rouvre les yeux, car ça commence à être long. Elle déglutit durement et sent son collier se resserrer autour d'elle – même si bien sûr, ça n'est sans doute qu'une illusion.

Qu'attend-il pour tirer ?

Il continue de la regarder, aussi impassible qu'il l'est humainement possible.
D'un geste simple, il ôte le canon du front de Fumiyo et de son autre main, enclenche la glissière, comme s'il venait de se souvenir qu'il fallait armer le pistolet avant de tirer.

Son expression est vide, et Fumiyo le contemple intensément – détaillant son visage pour essayer d'y trouver quelque chose. Sur sa figure, il n'y a rien.
Seulement le vide. Elle doute qu'il ne l'ait réellement écoutée jusque-là. Il la dévisage en retour.

Le cœur de Fumiyo bat très vite et lui fait mal. Sa gorge s'étrécit à mesure que les secondes passent.
Finalement, il porte son autre main à son cou. Elle ne tressaille même pas, tant elle est en état de choc. La sidération la tétanise complètement. Un bout de métal racle désagréablement contre sa gorge, ripant sa chair.

Kiriyama tiraille sur son collier. Fumiyo sent tout son corps se crisper à ce geste.

Que fait-il ? S'il continue, ça va exploser !

Car Kiriyama touche le collier comme si ce dernier ne risquait pas de lui faire sauter la boîte crânienne.

Et elle a peur. Elle préférerait qu'il lui tire une balle dans la tête. Elle veut en finir. Mais il fait durer la situation, et cela la rend presque malade.

Au contact contre sa chair, le collier semble fendu... mais le métal n'est pas souple et il n'y a aucun moyen de faire sortir son cou par l'entame. Cela ne semble pas le décourager, car, sans la moindre précaution, il manipule le collier, tirant dessus pour agrandir la faille. Il force, mais ça ne vient pas. Malmenée par ses gestes brusques, elle s'abandonne à la terreur et des larmes coulent à nouveau sur ses joues, horrifiée à l'idée d'être simplement défigurée et de mourir lentement, dans les ténèbres...

Kiriyama semble perdre patience et plaque le guidon de son pistolet contre le métal de la laisse métallique et, sans hésiter, appuie sur la détente.

Un cri se loge dans la trachée de Fumiyo, mais elle ne parvient pas à le sortir.

Un liquide chaud coule le long de son cou, elle n'entend plus rien. Non pas qu'il y ait quoi que ce soit à entendre, mais elle a très mal.

Son oreille, déjà fragilisée par les deux sonneries d'alarme, n'a pas toléré cette énième violence. Elle est assez sûre que son tympan s'est rompu. D'ailleurs, sa tête tourne, elle a envie de vomir.

Kiriyama continue de tirer sur le collier qui cette fois se rompt aisément. Il érafle sans pitié la peau, glissant néanmoins sur le sang chaud et poisseux qui coule depuis son oreille. Après avoir observé longuement le mécanisme – cette laisse électronique explosive innomable... Il jette le collier presque par-dessus son épaule, dans un geste négligent. Ce dernier tombe juste en face du visage de Niida. Sans même trop regarder, Kiriyama récupère le pistolet-mitrailleur qui pend sur son torse et, d'une main, tire toute une salve de balles. Le collier explose, emportant avec une partie de l'œil de Niida – giclant son orbite contre Fumiyo qui n'ose plus garder ses propres yeux ouverts.

Visiblement, tirer des balles ne l'inquiète absolument pas – quitte à ce que cela rameute des personnes. En fait, tirer des balles ne semble l'inquiéter en rien. Kiriyama commet tous ces actes sans colère vraisemblable – en tout cas, aucune n'est visible… et Fumiyo est littéralement terrifiée.
Il n'a pas l'air de ressentir quoi que ce soit. Mais il est là quand même. Pas absent.

Juste… indifférent.

Elle rouvre les yeux quand elle sent un métal bouillonnant sur sa joue. Il a posé le canon encore fumant contre sa chair qui se met à grésiller. Fumiyo crie de douleur et essaye de dégager sa figure de cette brûlure, mais il n'appuie que plus fort.
Lorsqu'il retire l'arme, un morceau de chair y reste collé et s'arrache. Ses larmes sont une torture de plus contre sa blessure et elle sanglote de plus belle.

— Pourquoi… ?

Mais cette fois, lorsqu'elle ose lever les yeux vers lui, il sourit d'un coin de commissure.

Elle entrevoit son chewing-gum entre ses incisives et molaires, tandis qu'il reprend sa mastication avec un sourire carnassier de dément. De fou furieux.
Elle se demande bien ce qu'il fiche, à traîner dans les parages, torturer une fille qu'il ne connait pas plutôt que de l'achever et de quitter la zone.

— Finissons-en, exige-t-elle presque.

Mais il ne doit pas la prendre bien au sérieux, avec son visage baigné de larmes, de sueur et de sang.

Hystérique...

Non, Kiriyama ne semble pas s'agacer de ses sanglots, dirigeant plutôt le canon de son pistolet à nouveau vers son visage. Lentement, et dans un geste dangereux, il essuie ses larmes avec le revers de l'arme, et elle frissonne de dégoût et de terreur à ce contact.
Le métal colle à sa plaie de brûlure moite et s'y accroche douloureusement.

L'odeur de poudre imprègne l'air et remplit ses narines. Elle a le goût du sang et de la bile sur la langue quand elle s'humecte instinctivement les lèvres. Le mouvement attire aussitôt le regard de Kiriyama.

Soudain, presque naturellement, il vient apposer l'extrémité du pistolet contre sa bouche. Horrifiée, elle serre les lèvres, mais il insiste en appuyant plus fermement, sans égard pour ses dents qu'elle sent claquer. Sa mâchoire est douloureuse tant elle la contracte. Mais il force.
Alors, elle obéit et ouvre sa bouche pour lui.
– Et il y enfourne le canon.

Au début, seulement légèrement.

Quelques centimètres à peine. Il regarde ses joues ployer et sa mâchoire s'abandonner sur l'embout métallique. Puis il actionne son poignet de nouveau et savonne presque le guidon métallique contre sa langue, vraisemblablement fasciné par les va-et-vient qu'il exécute.

Pendant ce temps, il la dévisage toujours et continue de mâcher insolemment son maudit chewing-gum.
Aucune notion ne vient plus à Fumiyo pour formaliser en son for intérieur l'immonde panique qu'elle ressent durant cet instant.

Le goût lui évoque la fois où elle a gardé une pièce de 100 yens dans sa bouche pendant une matinée, quand elle était en primaire... pour un pari. Quelque chose d'autre nappe sa langue cependant : une substance fumée, poussiéreuse. Foncée.

Mais qu'est-ce qu'il fait ?!

Elle lâche des suppliques qui s'étouffent contre l'arme.
Kiriyama ne répond qu'en reportant ses yeux vers les siens, lui adressant le même sourire taré.
Son sourire n'est pas normal.

C'est un rictus plein de malveillance, qui n'atteint pas réellement tous les muscles de son visage et qui en sollicite d'autres incongrus… Comme si elle avait face à elle un masque mélangeant des expressions qui n'ont rien à voir, qui se contredisent.

Bientôt, il le perd au profit de son impassibilité, et enfonce l'arme plus profondément dans sa gorge.
Elle sent le contact dur et désagréable heurter sa glotte. Presque aussitôt, elle a un renvoi et manque de dégobiller, mais elle se concentre sur sa respiration, car si elle vomit, elle est assez sûre qu'elle s'étouffera.

Il laisse échapper une expiration rieuse, que son expression ne restitue pas.

Cela l'amuse ?

Impossible d'en être complètement sûre. La pluie continue de choir autour d'eux et emplit les environs. Les bruits de gorge, eux aussi, continuent de retentir dans le bosquet désolé tandis qu'il lui pénètre la bouche sans relâche avec l'arme.

Son geste n'est pas attentif, mais pourtant maîtrisé. Il appuie plus fermement contre la paroi de sa gorge et elle sent des larmes couler machinalement le long de ses joues – cette fois-ci non pas par panique, mais par réflexe lacrymal.
Lorsqu'il daigne enfin ôter le long guidon de sa gorge, ce dernier est maculé de salive. Kiriyama se redresse et examine son arme avec un air curieux.

Un filet de bave détrempe le menton et le col de Fumiyo, tandis qu'elle s'abandonne au soulagement de pouvoir respirer à nouveau.

Quelques instants plus tard, et sans la moindre cohérence, il l'attrape par les cheveux pour la redresser, puis s'ensaisit de ses hanches, la jetant sur son épaule. Fumiyo n'est pas lourde et, pour un gabarit comme Kiriyama, ce n'est pas une tâche très compliquée. Il la retient par le creux de ses reins, sa jupe à moitié remontée sur ses fesses et l'exposant presque.

À personne, cependant, sinon lui.

Et lui ne semble pas s'en soucier un seul instant, car il entame une marche décidée et célère, enjambant une souche et marchant en plein sur le crâne de Niida qui, déjà fragilisé par l'explosion, éclate bruyamment sous leur poids.

Honnêtement, à ce stade, Fumiyo n'est plus vraiment dans son corps. La dissociation s'opère presque sans qu'elle ne s'en rende compte.

Lorsqu'elle le réintègre à nouveau, il a arrêté de pleuvoir et Kiriyama pénètre dans une maison délabrée en ouvrant d'un coup de pied la porte.

Dès qu'il entre, il la jette au sol et elle pousse un cri de douleur qu'il étouffe aussi sec par un violent coup de pied dans le ventre. C'est son diaphragme qui prend, et le souffle coupé, elle ne fait plus le moindre bruit, exactement comme il le souhaitait.

Il ne souhaite probablement pas qu'elle attire d'autres personnes ici.
Ou alors, c'est pour le simple plaisir de lui infliger un coup. Vu ce qu'il vient de lui faire, rien n'est impossible.
Elle se demande exactement quelle heure il est, jusqu'à ce que soudainement...

— Il est midi, les enfants – vous devez tous avoir les crocs !

Le souffle de Fumiyo s'arrête pour de bon et elle plonge dans une apnée profonde. Son cœur tambourine dans sa poitrine jusqu'à la douleur.

— Faites une trêve, le temps de déjeuner !

La simplicité et la trivialité du discours lui donnaient envie de vomir, plus encore que le coup de Kiriyama.

— Mais avant de manger, si vous le voulez bien, je vais vous donner les noms de vos camarades éliminés...

Tournée vers le mur, Fumiyo était incapable de voir ce que Kiriyama faisait, mais elle l'entendait faire du remue-ménage – visiblement, il fouillait la baraque.
Lorsquee Sakamochi commença son énumération, Fumiyo sut immédiatement que cette dernière allait s'éterniser.

Trop de ses camarades avaient péri durant la matinée. Beaucoup trop. Sakamochi commença par les garçons. En plus de Nobu-san, juste avant le début de la partie, huit garçons avait péri. neuf en tout, donc. Trois dont elle avait vu elle-même les cadavres grotesques.

— Yoshio Akamatsu (Garçon n°01), Hiroshi Kuronaga (Garçon n°9), Ryûhei Sasagawa (Garçon n°10), Mitsuru Numaï (Garçon n°17), Kazuhiko Yamamoto (Garçon n°21), Tatsumichi Ôki (Garçon n°3), Kyûichi Motobuchi (Garçon n°20), Kazushi Niida (Garçon n°16)...

Quant aux filles, il y avait déjà cinq victimes… Dont une dont elle avait vu le corps, Mayumi, et la dernière… Qu'elle était elle-même.

— Mayumi Tendô (Fille n°14), Izumi Kanai (Fille n°05), Sakura Ogawa (Fille n°04), Megumi Etô (Fille n°03) et…. Fumiyo Fujiyoshi (Fille n°18) !

Elle s'entendit morte dans l'ignoble ton sentencieux de Kitano et son cœur reprit une chamade qu'elle ne lui désirait plus. Puis Sakamochi lista les zones qui deviendraient interdites à partir d'une certaine heure – il y eut un silence dans la demeure à ce moment-là, comme si Kiriyama prêtait attention à l'annonce l'espace de quelques secondes.

Quand l'annonce s'arrêta, elle résonna encore longuement dans l'oreille gauche de Fumiyo qui respirait avec peine.

Treize morts, déjà.
Treize. Morts.
Treize personnes éteintes, à jamais.
Treize camarades perdus, pour toujours.

Fumiyo peinait à même penser. Ne serait-ce que débuter à comprendre enclenchait des terreurs qu'elle se refusait à laisser la terrasser. Or c'était précisément de cela qu'il s'agissait.

Des enfants, des adolescents ; des élèves. Treize enfants morts. Et morts pour quoi ?
Pour la patrie ? Pour le recrutement ? Pour l'honneur ? Quel honneur y avait-il dans ce jeu ?

Les liens pinçaient et tranchaient sa chair, coupant la circulation de ses membres. Sa gorge lui faisait mal, toujours dévastée par le traitement misérable enduré quelques heures plus tôt.
Fumiyo essaya de se recentrer sur sa propre situation, mais elle avait beau essayer d'y réfléchir, elle ne comprenait pas pourquoi Kiriyama l'avait emmenée avec lui. Elle se laissa rouler sur le dos, se coinçant un horriblement nerf durant sa rotation, puis força pour se tourner davantage, faisant finalement face à la pièce dans laquelle elle se trouvait.
Une salle à manger, certainement.

Un kotatsu occupait le milieu de l'endroit. Les sacs de Kiriyama étaient lâchés par terre, à côté.

Lui était négligemment installé contre un pan de mur, à l'opposé, toujours lourdement équipé de ses armes. Il mâchonnait un des bouts de pain à l'air insipide en regardant par la fenêtre aux volets à moitié fermés. Sa mâchoire roulait vivement et Fumiyo se concentra sur ce mouvement répétitif et sanguin, son ventre chauffant dans une sensation de faim et de répulsion entremêlées.

N'avait-il pas mal à la langue ? Il avait une sérieuse entaille. Sa tête lui faisait-elle mal ? Avait-il pris un anti-inflammatoire de son kit ?
Sentant son regard sur lui, Kiriyama reporta son visage dans sa direction et la scruta sans expression – arrachant au passage un nouveau morceau de pain avec ses dents.

Auraient-ils pu être amis, sur le toit du collège, en train de pique-niquer ?
Auraient-ils pu s'échanger des banalités, des plaisanteries ? Au lieu de ce silence morbide ? Cela aurait-il compté ?
Cette idée était ridicule, mais pourtant, elle se la formalisa.

La sensation des entraves à ses poignets était collante, lui révélant que c'était du scotch et non pas de la corde. Elle força dessus, mais rien ne se produisit.

— Qu'est-ce que tu me veux ? Finit-elle par demander, à bout de nerfs.

Mais il persévéra dans son mutisme. Pendant de longues minutes, ils restèrent dans le silence épais et poussiéreux de la bicoque désertée.

Finalement, finissant son morceau de pain, il se releva, haussa les épaules et lui adressa un léger sourire halluciné.

Il était encore en train de mastiquer sa dernière bouchée lorsqu'il s'accroupit devant elle. D'un seul geste, il approcha sa main de son visage et enserra sa joue gauche blessée. Et tout à coup, il avança son visage tout près du sien – à distance de nez – et claqua vivement des dents devant elle, manquant de la mordre.

Son haleine était chaude et farineuse.

Il eut une expiration railleuse avant de lui attraper la gorge et de serrer sans sommation, l'étranglant avec une semblance de délectation dans le regard.
Elle essaya de regagner de l'air – de se débattre, mais rien.

Kiriyama colla alors son front au sien et continua de la dévisager tandis que tout oxygène se dissipait de son corps.
Quand une obscurité salutaire commença à envahir sa vision, il relâcha sa prise et lui asséna un coup de langue sur les lèvres tandis que, la bouche grande ouverte pour amasser des goulées d'air qui lui donnaient le vertige, Fumiyo essayait tant bien que mal de reprendre son souffle.

Après coup, l'intimité du geste lui parut alarmante. Il la torturait pour le plaisir. Il allait continuer à la torturer. Peut-être s'agissait-il d'une revanche pour sa tentative de meurtre, mais elle en doutait.

Mais elle commençait également à supposer qu'il n'avait pas réellement besoin d'une raison. Il était tout à fait possible qu'il le fasse seulement, car il le pouvait. Peut-être le faisait-il car tuer des gens était la véritable motivation de sa participation volontaire. Il en fallait bien une, n'est-ce pas ?
Elle ne le connaissait pas, mais tout amenait à cette déduction.

Tandis qu'elle le contemplait, elle trouva sur lui des myriades et myriades de tâches de sang, que semblait-il, elle n'avait pas remarqué avant. Combien de personnes listées par Sakamochi avaient été abattues de sa main ?
Toutes… Toutes ses armes qu'il portait, n'était-ce pas la preuve irréfutable qu'il avait terminé des vies et s'était emparé de leurs outils ?

Des cris retentirent au loin, interrompant son raisonnement terrible.
Kiriyama se redressa et d'un coup de pied rude, la projeta contre un radiateur non-loin. Son dos heurta le métal avec brusquerie et elle laissa échapper une plainte presque aphone. Il l'attacha là aux tubes métalliques rouillés, récupéra ses sacs, puis quitta les lieux.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle remarqua qu'il avait oublié une fin de bouteille et un bout de pain entier sur le kotatsu.

À mieux tendre l'oreille, et à mesure que les battements de son coeur ralentissaient et laissaient place à d'autres sons, elle crut capter une voix qu'elle connaissait. Avec une oreille hors d'usage, il était difficile d'être sûre, mais elle se concentra et pencha délibérément la tête vers le son. Ce n'était pas Sakamochi.

— … aucune intention de vous entretuer ! Alors, on vous invite à venir nous rejoindre ici !

Le cœur à peine calmé de Fumiyo reprit un rythme effréné.

Elle reconnaissait à peine la voix de Yumiko Kusaka (Fille n°07), déformée par des sonorités radio, et également par une sorte de trémolo de peur.

Que fait-elle, bon sang ?

Fumiyo essaya de se redresser le long du radiateur, forçant sur ses membres et se contorsionnant pour se retourner vers la fenêtre aux volets fermés au-dessus d'elle. Évidemment, même en se tordant dans tous les sens, elle ne pouvait avoir de vision sur ce qui se passait au dehors.

— Je vous en prie, venez-nous rejoindre !

Nous ? Étaient-elles plusieurs ?

Le ventre noué, la gorge serrée, Fumiyo sentait son souffle lui échapper de nouveau. Quel courage ! Quel courage d'oser ainsi interpeler leurs camarades !
… Mais quelle imprudence, néanmoins ! Elle était bien placée pour savoir que se hasarder à signaler sa position par un bruit – tout comme elle l'avait fait involontairement avec son alarme anti-agression – pouvait être synonyme de condamnation. Si jamais quelqu'un d'aussi malintentionné que Niida l'avait été… ou même que Kiriyama l'était encore… partait à leur rencontre, cela ne se terminerait pas bien pour elle. Ou elles.

Une autre voix vint rejoindre la première, comme pour confirmer les dires.

— On est deux ! Vous voyez bien qu'on ne vous menace en rien ! On n'a aucune envie de se battre !

Yukiko Kitano (Fille n°06), avait visiblement aussi une main sur ce que Fumiyo devinait être un mégaphone.

Très amies, il n'était pas surprenant que ces deux là se soient trouvées et soient restées ensemble jusqu'ici. Si elle n'avait pas été dévorée par l'épouvante à l'idée de son propre sort, et à l'imagination qui lui débordait de sanglantes conclusions pour elles si elles continuaient de crier ainsi, Fumiyo aurait presque pu ressentir de l'envie.
Mais cela ne parvint pas aux rives de son esprit, car avant même d'avoir eu l'opportunité de ressentir quoi que ce soit, un tir retentit bruyamment.

Horrifiée, Fumiyo continua de se battre et se débattre contre ses liens, essayant de voir, d'aider, de faire quelque chose. Mais rien n'y fit. Ses liens résistaient : solides et intraitables.

— Arrêtez ! Nous n'avons aucune intention de nous entretuer ! Réfléchissez !

Mais ces appels à la raison furent soudain coupés par une salve malheureusement très familière.

Un TACATA-CATA-CATA immonde et ininterrompu qui retentit à travers l'air, se réverbérant même sur les murs de la maison dans laquelle elle se trouvait, faisant frémir le placo.

Un sordide cri d'agonie retentit dans le mégaphone et Fumiyo, paralysée, sentit une vague de larmes envahir ses yeux tandis qu'elle reconnaissait la souffrance de la meilleure joueuse de soft-ball de 3ème du Lycée de Shiroiwa, Yumiko Kusaka.

Des tirs saccadèrent les environs encore pendant quelques instants, alors même que plus rien d'autre n'était audible, et complètement tétanisée par le choc, sidérée plus encore que devant le cadavre de Niida, Fumiyo se laissa retomber sur le sol, se choquant douloureusement contre le radiateur auquel elle était attachée.

En pleine dissociation, Fumiyo sentit sa conscience quitter son corps, sursautant cependant à chaque nouveau tir dans le lointain. Lorsque le silence s'abattit finalement sur l'île, elle était complètement avachie et prostrée contre le radiateur, comme une noyée s'accrocherait à une bouée. Elle se sentait sangloter, au loin – ses épaules tressauter dans un hoquet contre lequel elle ne pouvait rien.

Elle resta plongée dans cet été d'hébétude pendant un très long… très long moment.


Battle Royale, Jour J — 16 heures pile – 22 survivants

— Ça y est, il est seize heures ! Je vous donne la liste des morts. Pour les garçons : Yoji Kuramoto (Garçon n°08) et Shô Tsukioka (Garçon n°14). Attention, les colliers sont traitres si vous vous trouvez dans une mauvaise zone, psalmodia gaiement Sakamochi.

Le bruit de radio faisait grésiller la voix de Sakamochi, la rendant plus sinistre encore qu'elle ne l'était déjà. Cette voix infâme l'aurait rendue malade si elle ne l'avait pas déjà tant été. Autant de désinvolture… C'était criminel.

Fumiyo, les yeux dans le vide, essayait de reprendre ses esprits, de se recentrer… Mais la tâche était rude. Perdue dans des souvenirs triviaux de collège, de vacances, de famille, de moments amicaux… Elle s'en sentait douloureusement arrachée par le son affligeant de cette nouvelle énumération.

À nouveau, des trépassés.

Et c'était également l'heure de vérité. Une heure qu'elle aurait aimé ne jamais connaître.

— Et pour les filles : Yumiko Kusaka (Fille n°07), Yukiko Kitano (Fille n°06), Yoshimi Yahagi (Fille n°21), Takako Chigusa (Fille n°13)...

La confirmation arracha un gémissement de désolation totale à Fumiyo qui se laissa encore plus choir sur elle-même.

— Total : six ! Vous avez beaucoup ralenti la cadence, je suis très déçu ! Et du coup, j'augmente les zones interdites…

Mais elle n'écoutait plus Sakamochi, laissant sa tête retomber complètement sur sa poitrine.

De toute façon, elle ne savait pas où elle se trouvait, ni si elle se trouvait dans une zone déjà interdite ou qui le deviendrait bientôt… Peu importait.

Non, peu n'importait pas !

Il fallait espérer qu'elle se trouvait bel et bien dans une zone interdite ! Car si, en effet, c'était le cas, elle n'avait désormais plus de collier à faire exploser… Quiconque d'autre – a priori – n'aurait pas cette chance. Fumiyo serait donc peut-être mise à l'abri de ses camarades par les mêmes règles sadiques de ce "jeu" qui les contraignaient à s'entretuer.

… Et peut-être serait-elle également à l'abri de Kiriyama ? Car il n'y avait pas de doute dans son esprit, bien qu'elle n'ait pas assisté à la scène. Elle avait reconnu les salves de son arme. Il était – elle en était sûre – celui à avoir abattu ses deux camarades pleines d'espoir : balayant d'un crachat la flamme fragile qu'elles avaient allumés pour tout autre élève désespéré.

Mais quand bien même la zone n'était pas interdite, Kiriyama ne reviendrait probablement plus désormais. N'est-ce pas ?

N'est-ce pas ?
C'était là sa seule bénédiction, le seul espoir auquel elle se raccrochait à moitié, même si elle ne pouvait pas non plus en être certaine.

… Cependant, ne plus avoir de collier ne signifiait pas qu'elle n'était pas condamnée à périr sur cette île. Les dernières heures, elle n'avait su quoi envisager. Être trouvée, ne pas être trouvée… Difficile d'asserter quelle était la pire alternative.

Qu'adviendrait-il si quelqu'un la trouvait ?
Qu'adviendrait-il d'elle si personne ne la retrouvait ?
Mourrait-elle de faim, de soif et d'épuisement ?

Toute perspective de suicide était impossible les membres ainsi liés. Elle était déjà considérée comme morte. Il n'y aurait alors qu'à s'éteindre doucement... Dans quelles genre de conditions son corps serait-il ramené à ses parents ? Serait-il au moins ramené ? Rien n'était moins sûr.

Fumiyo essaya à nouveau de se mouvoir, de plus en plus engourdie et drainée par tous ses efforts. Elle avait l'impression à certains moment que ses liens n'avaient pas bougé d'un iota, et à d'autres que ses liens s'étaient quelque peu élargis. Il était difficile d'en être sûre tant elle était contorsionnée.

De ce que Sakamochi avait dit, les tuteurs légaux avaient été avertis de leur situation, et de fait contraints à signer des décharges pour "autoriser" cela. Une demande d'autorisation qui n'en était pas vraiment une, bien sûr, mais plutôt une vérification de la loyauté des tuteurs à la RDGA. Toute défiance signifiait une mise à mort. Après tout, leur professeur principal avait été ainsi assassiné. Ils avaient tous pu voir son corps décharné, vidé grotesquement de ses organes, à moitié déversés sur lui.

Fumiyo, comme la plupart des adolescents de son âge, aimait ses parents... mais elle doutait qu'ils aient fait le choix du sacrifice – surtout que sa participation signifiait forcément sa mort. Ses parents ne nourrissaient pas pour elle de grandes ambitions comme d'autres parents de ses camarades de classe. Son père serait certainement horrifié qu'un évènement qu'il couvrait médiatiquement chaque année ne devienne le théâtre de sa mise-à-mort… Mais voilà tout.

Il n'était pas devenu journaliste pour l'engagement, mais plutôt par dépit car il ne parvenait pas à se faire connaître en tant qu'auteur. L'événement ne susciterait chez lui que plus de dépit encore. Quelle pitié.

Mais penser à ça l'engageait encore à pleurer, or elle n'avait plus la moindre force. Il fallait qu'elle se concentre !

Ne plus avoir de collier signifiait également une possibilité de survie.

C'était ce qu'elle essayait de se rappeler en mantra, encore et encore. Il n'y avait plus rien sinon ses camarades pour lui faire sauter la tête. Elle essaya de se libérer à nouveau, éreintant sa dernière et maigre énergie dans des efforts qui ne la menaient à pas grand chose… Du moins, jusqu'à ce qu'elle ne sente finalement le tranchant d'une parcelle de rouille.

Friable, certes, mais néanmoins solide. Le souffle court, elle procéda avec une douceur méticuleuse, bien que tremblotante. En pleine hypoglycémie, et dans son état physique, il était difficile pour elle de se fier à ses sensations. Elle fatigua le scotch longuement contre le bout de métal et parvint enfin à cisailler les liens de ses poignets. Elle lâcha une exclamation de soulagement désespéré à ce constat et se précipita pour défaire ses chevilles.

Ce fut plus long… Car Kiriyama avait utilisé la corde musicale de Niida pour ceindre ses membres sous le scotch. Ici, elle y trouva sa peau bleuie et même coupée par le métal. Les blessures étaient superficielles, et le peu de sang dans ses jambes l'empêchaient de véritablement en sentir la totalité de la douleur, mais bientôt, les sensations lui reviendraient.

Du moins, elle l'espérait.
Lorsqu'elle fut libre de ses mouvements, elle sentit des larmes de joie envahir sa vision. Complètement désoeuvrée, cependant, elle ne savait pas plus quoi faire. Elle n'avait pas projeté plus loin que défaire ses liens.

Sauf...

Affamée, elle se jeta simplement sur la fin de la bouteille laissée par Kiriyama. Il restait deux gorgées seulement, mais cette eau fut une louche des dieux.
Ensuite elle attaqua le pain, sans retenue, essayant malgré tout de mâcher le plus lentement possible – à la fois pour faire durer le maigre repas, mais aussi par peur de s'étouffer.

Elle navigua nerveusement en rond autour du kotatsu avant de finalement oser pénétrer dans l'unique autre pièce de la minuscule maison.
Une chambre.

Un miroir fendu habillait un placard mural sommaire, le tout faisant face à un lit occidental de mauvaise facture. S'approchant de son propre reflet, Fumiyo n'osa pas se regarder longtemps. Des ecchymoses avaient martelé sa peau et traçaient le long de son cou la marque d'une poigne violente. Elle ressemblait à sa mère lorsque son beau-père rentrait ivre… ce qui arrivait de temps à autre.

Il avait déjà tenté de la frapper elle aussi à plusieurs reprises, mais jamais dans une telle proportion, pour des raisons évidentes de discrétion… Cela n'avait de toute façon rien à voir.
Hormis le fait que cela arriverait d'autant plus désormais, en son absence, elle en était sûre. … Sauf si elle s'en sortait ?

Si elle se planquait et ne cherchait personne ? Mais même à faire cela, comment fuirait-elle l'île ? Comment pourrait-elle s'en retourner à sa famille ? Cela était formellement impossible. Les tricheurs du jeu étaient tués sans sommation. Soit on était vainqueur, soit on ne l'était pas, il n'y avait pas de demi-mesure.

Mais elle pouvait néanmoins écouter les annonces de Sakamochi, se décider à sortir, lorsque toute cette horreur serait terminée. Lorsque tout le monde serait parti ? Elle trouverait bien une embarcation, n'importe quoi. Elle ferait un radeau. Peu importait. Non ?

Mais son idée s'interrompit lorsque la porte d'entrée s'ouvrit dans l'autre pièce. Elle plongea le plus discrètement possible sous le lit, remuant une poussière qui lui piqua vivement les yeux et le nez. Elle plaqua ses mains sur sa bouche et ses narines, se retenant de respirer, de tousser, d'éternuer…

L'individu entra dans sa pièce sans faire de détours, presque imprudemment, et elle crut deviner à la semelle de ses chaussures qu'il s'agissait d'un garçon. Impossible d'en être réellement sûre, et Fumiyo avait bien du mal à garder les yeux ouverts avec toute cette poussière.
Pendant ce temps, la personne faisait le tour de la pièce, disparaissant de toute façon de son champ de vision.

Soudain, une rafale de balles retentit dans l'air et plut sur le sommier défoncé. Fumiyo cria, évidemment.

Une main attrapa alors brutalement sa cheville et l'attira hors de sa cachette. Elle eut beau essayer de donner des coups de pied, cela ne donna rien... Jusqu'à, du moins, ce que l'un d'entre eux – possiblement bien placé, elle n'en savait rien – ne fasse lâcher la prise de son ennemi.

Elle sortit par l'autre côté du lit, mais à peine se fut-elle redressée pour quitter la pièce à toutes jambes qu'un canon se colla contre l'arrière de son crâne. Un bras lui enserra tout de suite le cou dans une prise d'étouffement, et elle se laissa aller contre la personne, attrapant seulement son bras dans une supplication.

— Pitié… C'est moi… Fujiyoshi… Murmura-t-elle au garçon. Je ne suis pas armée.

Tout à coup, une bouche s'approcha de son oreille.

— Je sais.

La voix était très basse, presque comme un souffle. Le ton était railleur, mais insensible. Un murmure. Elle ne connaissait pas cette voix, pour ne l'avoir jamais entendue de sa vie, et c'est notamment à cela qu'elle devina qu'il s'agissait de Kiriyama.

Elle sentit ses jambes flageoler sous elle, et ses membres s'amollir contre lui dans une terreur presque béate. Le canon du pistolet vint se planter contre sa tempe droite tandis qu'il respirait suffisamment proche de son oreille gauche pour qu'elle ne sente la chaleur de son haleine contre son hélix et s'engouffrer dans son lobe.

Il avait tué Yumiko et Yukiko. Sans scrupules.

— ...S'il-te-plaît, discutons, balbutia-t-elle en guise de supplication.

Mais cette proposition ne sembla pas émouvoir Kiriyama, qui la projeta simplement sur le lit et se tint debout à son pied. Il ne paraissait résolument pas vouloir commencer une conversation. Il la regardait plutôt comme un gamin observe un insecte. Curieux, mais avec une ombre dans les yeux. Il n'était pas difficile de suivre son flot de pensées. Il allait la tuer. Il était même incompréhensible qu'il ne l'ait pas déjà fait.

Avait-il laissé la nourriture pour alimenter un espoir qu'il se plairait à étouffer ?

Peut-être se réservait-il sa torture comme une forme de récompense supplémentaire qu'il se rationnait ?
Qu'en savait-elle au juste ? Elle était loin d'être équipée pour comprendre ce qu'elle identifiait comme un psychopathe, au sens film d'horreur du mot.

Il la scruta sous toutes ses coutures, laissant aller son regard sur différentes parties de son corps, les arrêtant à des endroits attendus et inattendus. L'instinct criait proximité et il corrobora l'hypothèse en s'approchant d'elle, et venant attraper sa gorge à nouveau.

La strangulation fut tout aussi brutale que la première, au matin, mais elle dura moins longtemps, car, cette fois, Fumiyo se laissa faire. Elle s'abandonna à sa poigne, laissant basculer sa tête en arrière pour lui laisser la pleine prise sur son cou.
Kiriyama se pencha alors davantage dans sa direction et colla son front contre le sien, comme il l'avait fait dans la clairière, le matin même

Il ne relâcha pas tout de suite son cou, la maintenant plus longuement dans sa prise, serrant et desserrant, comme une balle en mousse.
Que prévoyait-il de lui infliger ?

Avait-il envie d'elle comme Niida ?

Cela n'avait plus aucune sorte d'importance, vu ce qui se produisait. Elle lui donnerait ce qu'il voudrait. Lorsqu'il la relâcha enfin, se redressant du même coup, elle porta ses doigts tremblants à sa chemise et commença à la déboutonner, les larmes toujours plein les yeux. Des picotements d'adrénaline, de dégoût et d'appréhension ponctuaient sa chair de bas en haut.

Kiriyama l'observa faire avec attention, sans l'interrompre, suivant du regard ses gestes et la peau qu'elle découvrait au fur et à mesure.

Le fait qu'il ne l'arrête pas acheva de la convaincre que ce qu'elle faisait était peut-être ce qu'il attendait.

Peut-être.

Il ne dit rien, cependant, ni n'esquissa la moindre moue tandis qu'elle se découvrait. Aucun signe d'approbation, d'excitation, ni de contrariété. Lorsqu'elle retira sa chemise et frissonna, il ne réagit pas plus.

Ce n'est que lorsqu'elle cessa son manège, prise de doute, qu'il bougea enfin.

Terrorisée par la bribe de son mouvement, au coin de ses périphériques, elle se prostra, fermant les yeux. Lorsqu'elle osa les rouvrir à moitié, elle constata qu'il avait simplement légèrement mu son poignet et angulé la crosse vers elle – braquant lâchement le pistolet-mitrailleuse dans sa direction générale.

Lentement, cependant, il approcha le canon de l'armature sous son soutien-gorge et colla le cylindre métallique contre le creux de son sein, soulevant le vêtement sans sommation, et faisant sauter sa poitrine par-dessous dans un relâchement soudain.

Son regard était fixé sur sa poitrine et il avait peut-être pris plaisir à observer son propre geste, car son mouvement s'était interrompu pour ne laisser place qu'à sa seule observation. Il faisait de plus en plus sombre dans la pièce, mais ses yeux rivés sur elle luisaient.
Ils restèrent un certain moment comme ça, jusqu'à ce qu'il n'enfonce plus sévèrement la pointe de l'arme dans son sein.
Le mouvement était clair.
"Continue."

Elle s'exécuta donc, et reprit son déshabillement. Après s'être quelque peu débattue avec l'attache de son sous-vêtement, d'une qualité très modeste et à l'attache médiocre, Fumiyo abandonna et passa son soutien-gorge par-dessus sa tête, laissant ses seins complètement à nu.

Il actionna très légèrement sa main, exécutant une faible retraite de l'arme – juste de quoi titiller son téton avec le canon de la mitrailleuse.
À ce contact sordide, elle laissa échapper une petite plainte... et balaya véhément le canon d'un revers de main, se protégeant la poitrine du frisson terrible qui l'avait parcourue à ce contact. Terrifiée par son propre réflexe, elle jaugea sa réaction, l'air affolée.

Mais Kiriyama ne protesta pas contre son insurrection. Du moins, pas tout de suite.

C'est quelques instants plus tard, au beau milieu du silence, qu'il vint s'en-saisir de sa mâchoire et claqua son crâne contre la tête de lit dans un impact dur, l'assommant presque.
En l'espace d'une trentaine de secondes, elle le sentit l'étrangler à nouveau et engouffrer sa langue droit dans sa bouche, non pas pour l'embrasser – semblait-il – mais plutôt pour la pénétrer.

À moitié étourdie, elle s'abandonna à cette nouvelle prise et tenta même un petit lapement doux en signe de docilité et d'apaisement.

Une erreur ou une excellente idée, elle ne sut pas immédiatement, car, après cette timide tentative, il serra plus fort sa gorge et lâcha sa mitrailleuse, préférant venir saisir son sein gauche.

Fumiyo n'avait jamais expérimenté une telle intimité avec un homme... un tel contact.
Tant et si bien que si l'agression la foudroyait d'un choc, elle amenait également avec elle la sensation trouble d'un plaisir qu'elle ne s'était connue à présent que solitaire.

Le métal des armes frottait contre sa peau nue et éraflait des parties d'elle sans qu'elle n'en prenne pleine mesure. Au contraire, elle se cambra davantage contre lui et sentit sa main quitter son sein pour venir attraper un de ses poignets et la ployer plus encore – jusqu'à la tordre contre lui dans une clé de bras sans pitié.

Ses seins côtoyaient les bandoulières rêches des armes tandis qu'il violait l'intégrité de sa bouche, suçotant sa langue, serrant sa gorge pour la contraindre à ouvrir plus grand encore. Et en réponse à cela, elle s'autorisa à gémir, car cela paraissait être la chose la plus sensée à faire.

Le ronronnement de ses plaintes sembla résonner contre lui et aviver sa violence à son encontre. Il la retourna vivement face contre le sommier sale et élimé, et la redressa contre son torse à nouveau, maintenant toujours son corps contorsionné dans une clé de bras qui cette fois retenait ses deux poignets à la fois.

Cambrée, dans la limite de la souplesse de sa colonne vertébrale, tordue contre lui comme une possédée, elle dut même pencher son visage et le regarder en arrière pendant qu'il continuait de serrer sa gorge et d'empoigner savamment sa poitrine, léchant sa joue sur toute sa longueur.
L'idée quitta ses lèvres avant de s'être formulée pleinement à son esprit, et Fumiyo laissa sa gorge lâcher un "oui" qui siffla dans l'air et arrêta presque Kiriyama dans ses mouvements.

Presque.

Pourtant, il n'y avait de oui à rien.
Rien de ce qui se produisait n'était concevable et encore moins consenti. Mais elle avait dit oui. Et bien qu'elle dise non plusieurs fois, après ce tout petit mot, ce fut comme si ce dernier n'existait pas.

Cette fois, il la repoussa tête contre le lit, mais visiblement uniquement pour se laisser le temps de se délester de ses bandoulières qui commençaient à le gêner. La mitrailleuse et la mitraillette tombèrent imprudemment sur le sol, mais il garda son pistolet en main.

Pas folle, la guêpe.

Dessus était gravé Walther PPQ et Fumiyo se dit que si elle restait en vie, ce serait un nom dont elle se souviendrait à jamais, quand bien même il ne lui évoquait rien.
Kiriyama l'enjamba complètement, s'asseyant sur son ventre en relâchant tout son poids, et planta le canon entre ses deux yeux. Ce dernier n'y resta pas longtemps, car il vint encore une fois caresser sa bouche avec, puis sa gorge, puis sa tempe, sinuant sur son corps dans une ronde imprévisible et extrêmement risquée.

Sa bouche finit par rejoindre la sienne, ou plutôt la contraindre à nouveau à une invasion brutale et cruelle. Il lui éclata la lèvre d'un coup d'incisive et elle gémit de plus belle à l'intérieur de son orifice buccal, étouffant le son d'une façon cuisante.

Peu importait car, bientôt, il embouchait ses seins, mordait sans scrupule sa chair, suçait et aspirait pour faire mal, et y parvenait très bien.
Ses doigts vinrent bientôt pénétrer sa bouche. D'abord seulement l'index et le majeur, mais subséquemment rejoints par l'annulaire, doigtant indécemment son orifice buccal, comme pour faire jaillir le plus de salive possible.

Fumiyo hoquetait à chaque nouvelle violence, mais ses sanglots étaient sans cesse atrophiés. Par sa langue, par ses doigts, par son arme. Il alternait les assauts, ne lui laissant jamais le temps de s'y accommoder. Lorsqu'il plongea ses doigts jusqu'à sa gorge, elle le sentit lécher son cou et apposer même ce qui ressemblait à des baisers provocants sur sa chair moite.

Lorsqu'il eut assez de la malmener de cette façon, il quitta le lit et continua de la tenir en joue quelques instants. Dans l'obscurité, elle voyait luire sa bouche ; humide de leurs deux salives et assombrie par les contacts rudes.

Il laissa retomber son bras lâchement le long de son corps, et eut une ombre de sourire dans l'obscurité. D'un geste brusque, il asséna un coup de pied dans le sommier, enjoignant Fumiyo à l'imiter et à quitter le lit à son tour.

Fumiyo ne comprenait pas grand-chose à la situation, ni ne connaissait la sensualité, mais il n'avait pas l'air beaucoup plus expérimenté qu'elle, vu la seule brusquerie avec laquelle il s'y prenait. Cependant, à sa différence, il semblait savoir précisément ce qu'il voulait.
Ce qu'il attendait d'elle.

Il jeta un coup d'œil à ses genoux et lui asséna un coup de cheville derrière afin de la faire tomber devant lui. Rattrapant sa prise sur son visage, puis sa bouche, il y engouffra ses doigts à nouveau, pointant le pistolet sur sa tempe, davantage dans un signe équivoque de ce qu'elle avait à faire que dans un geste de menace.

Et, sans se questionner, envahie d'une adrénaline folle, les flammes de répulsion et d'excitation au ventre, elle s'exécuta instinctivement. Ses doigts défirent maladroitement son bouton de pantalon et ceux d'un caleçon d'écolier modèle.
Elle n'avait jamais fait ça de son existence et le regarda, comme pour chercher son approbation. Pour toute réponse, il continua de lui adresser une moue impassible.

Quand son sexe émergea, elle constata que ce dernier était rigide – et donc vraisemblablement en état d'érection. Autrement dit, de ce qu'elle avait entendu dire, cela signifiait qu'il était probablement excité par la situation. Mais ce n'était pas parce qu'elle reconnaissait une érection qu'elle savait véritablement par où commencer, et quoi en faire.

Kiriyama sembla étrangement perdre patience et, cette fois-ci, planta plus véhément le canon dans sa tempe.

— Dans ta bouche, l'avisa-t-il.

Affligée à l'idée d'emboucher une telle… chose, elle obéit pourtant. Le contact timide et frêle qu'elle essaya au début fut célèrement contrecarré par un empoignement douloureux de ses cheveux à l'arrière de son crâne. La prise autoritaire et sans appel la pressa jusqu'à la garde et obstrua entièrement sa trachée dans ce qu'elle devina être la pratique éhontée que les collégiens raillaient parfois au détour d'une conversation lubrique.

Il laissa aller une exhalation lourde et satisfaite avant de tirer ses cheveux en arrière – non pas par égard pour sa respiration, mais pour le seul plaisir de la retraite de sa bouche.
Kiriyama ne lui laissa que quelques secondes à peine avant d'y replonger, puis d'aller se loger jusqu'à sa gorge, envahissant chaque parcelle de ses muqueuses et violentant sa bouche avec le bâillon organique qu'était sa queue.

Prise à moitié de hauts le cœur et la poitrine tressautante, Fumiyo ferma les yeux quand il poussa plus loin encore. Des larmes coulaient le long de ses joues, traversant la brûlure du sang, de la honte, de l'humiliation et l'intense et innommable et incompréhensible plaisir qu'elle sentit la traverser tandis qu'il lâchait un râle rauque de satisfaction.

Après cela, il sembla quelque peu absent – sa main relâchant la brusque poigne pour une main plus leste – et elle osa donc ralentir significativement la cadence.
Les yeux toujours fermés, et pour mieux respirer – et surtout pour s'empêcher d'avoir un réflexe d'éructation – Fumiyo prit le temps d'appréhender réellement la longueur, le diamètre, et la texture. Le goût, même.

Plus lascivement, car sidérée et presque prise au jeu de cette étreinte, de ce viol, elle enserra langoureusement son sexe avec sa paume et se sentit véritablement comprendre ce qui était souhaitable à l'instant.

Elle prenait conscience de sa langue en-dessous du membre, des palpitations de ce dernier, du lapement qui semblait contracter ses membres lorsqu'elle s'y adonnait. De la longueur qu'elle pouvait – par elle-même – engouffrer dans sa bouche et jusqu'à la naissance de sa gorge, sans pour autant se donner envie de vomir – même si cette envie l'étreignit trois ou quatre fois. Elle se concentra, comme si elle apprenait à se servir d'un instrument de musique : d'une flûte particulièrement difficile à manier. Seulement happée par ses propres sensations et par les réactions subreptices qu'elles engendraient, Fumiyo trouva… horriblement, mais heureusement… un rythme.
Et il devint le sien.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle le trouva en train de la regarder fixement, la main sur l'arme significativement relâchée, mais malgré tout toujours braquée sur elle. Ses yeux luisaient plus encore qu'auparavant, mais il la laissait librement s'exécuter, conservant tout de même la menace de l'arme comme une caresse sur son crâne. Quand il remarqua qu'ils échangeaient un regard, il recommença à accompagner – relativement lentement – son mouvement. Puis, il intima une une cadence à peine plus rythmée, lui faisant comprendre par ce biais qu'elle s'y prenait exactement comme il voulait.
Comme elle le devait.

Quand elle ferma les yeux de nouveau, penchant la tête vers l'avant pour reposer ses cervicales, il ne la laissa pas faire, redressant son menton avec le guidon du pistolet d'un geste sec et exigeant.

Il n'eut pas besoin d'expliciter son ordre. Elle l'obligea, tordant littéralement sa nuque pour continuer de le regarder.
Pour l'en récompenser, la punir, ou se féliciter lui-même, elle n'en savait rien, il tira sur ses cheveux de plus belle, la contraignant encore plus en arrière.

Il l'imita alors presque, dans une sorte de moue, puis entrouvrit ses propres lèvres et sortit sa langue. Une vraie grimace de gosse. Sa langue portait toujours l'entaille rutilante, désormais close mais néanmoins vive de sa propre morsure survenue dans la matinée.
Désarçonnée par cette vue, elle s'immobilisa un instant avant de comprendre finalement l'ordre, de s'exécuter et de l'imiter en retour, la bouche grande-ouverte et la langue sortie.

Il laissa alors glisser sa queue le long de ses lèvres, de sa bouche toute entière et même de ses joues, la maculant de salive. Le bout de son sexe crochetant parfois sa bouche pour s'enfoncer dans une de ses joues et profiter de la vue de son immobilité docile.

— Putain…

Avare en mots qu'il était, elle sentit ses yeux s'écarquiller à l'entente de ce juron, car ce dernier laissait deviner sa perte de contrôle, pourtant indémontrable…
En effet, il tenait toujours l'arme contre sa tempe. Elle était à sa merci.
Du contrôle, il n'avait rien perdu. Et pourtant… ?
Il esquissa un rictus avant de replonger dans sa gorge, appuyant plus encore sur l'arrière de son crâne.

Ce dernier aller-retour marqua la fin de cette position inconfortable, car il la redressa contre lui et lécha d'une lampée son visage larmoyant et baveux sur toute la longueur, de son menton jusqu'au front.
Presque dans le même geste, il la repoussa violemment, la maintint contre le lit et fit rouler le canon contre son intimité, la poussant à un cri mêlé d'effroi et de plaisir coupable.

Bon sang, pas avec ça !

Mais Kiriyama était loin d'en avoir fini.
L'arme vint remonter le long de sa cuisse puis se plongea dans son nombril ou elle trouva ancrage, pendant qu'il s'accroupissait devant elle et lapait une première fois tout son sexe détrempé.

Elle tressaillit, incertaine – rien n'était familier. Mais le contact de cette langue silencieuse et meurtrie contre son intimité ne manqua pas de lui faire expulser une exhalation vive.

Il n'y resta pas longtemps, préférant mordre violemment sa cuisse plutôt que de lui donner un peu trop ce qu'elle voulait. Quand bien même elle ne savait pas elle-même de quoi il s'agissait réellement. Son corps tressautait presque, mais il la tenait fermement en place, tandis qu'elle se tordait sous lui, des plaintes à la bouche, déchirée entre douleur de sa poigne, mortification du viol, et plaisir du contact.

Le sang se répandit en kyrielles sur la chair fragile et pâle de sa cuisse et il continua de laper, semblant se satisfaire de ce nouveau fluide qui se mêlait à sa cyprine.

À peine une dizaine de secondes plus tard, il plantait sa queue raide dans son intimité et, sans hésiter, força jusqu'à la garde.
L'embout du pistolet rippa hors du nombril et il vint aussitôt l'enfoncer dans sa bouche, afin de la pénétrer par tous les orifices possibles à la fois.

Terrifiée, complètement droguée par sa propre adrénaline, très endolorie par l'entrée violente et inconnue, Fumiyo s'abandonna totalement à sa prise, les yeux écarquillés.
Il en profita pleinement, enchainant les va-et-vient de son sexe et celui de son arme dans un balancement sordide, douloureux... et détestablement agréable.

Son autre main agrippa sa gorge pour la maintenir docile tandis qu'il la faisait ployer sous les coups de reins. Quand elle recommença à gémir, il sortit le canon de sa bouche, la laissant s'exprimer plus librement. Il avait vraisemblablement envie de l'entendre.

Cette notion-là cliqueta en elle comme un gond.
Et pour survivre, certes – mais aussi pour elle, elle l'appela dans un souffle.
La mâchoire de Kiriyama se contracta. Alors elle répéta son nom. Et il intensifia son rythme, écrasant le haut de ses cuisses contre sa propre poitrine pendant qu'il la besognait horriblement fort et atrocement vite.

Et encore, elle le répéta et cela la fit presque rire nerveusement car le mot ne voulut bientôt plus rien dire. Seul... dernier mot présent dans son esprit, dernier mantra, comme si elle avait perdu la faculté de parler.
Elle essaya alors de balbutier autre chose, ne serait-ce que pour voir si un mot pouvait changer quelque chose à quoi que ce soit. La seule autre notion qui parvint à sortir de sa bouche fut une supplication.

Il n'en fallut pas plus à Kiriyama pour braquer son arme sur son bas-ventre, en signe de menace. Elle eut un soubresaut de terreur à ce contact froid mais comprit néanmoins.
Il appréciait ça et réclamait qu'elle continue.

Et elle le fit, entremêlant suppliques et son nom, gémissements de plaisir et sanglots. Ses mains, libres, vinrent s'agripper à sa chemise souillée de tâches de sang et elle accusa les coups de reins en renversant sa tête en arrière, exposant entièrement son cou vulnérable et ses seins nus à sa vision. Il lâcha un nouveau râle.

Alors, c'était cela, un viol, se dit-elle, l'esprit complètement trouble.

Un homme qui prend possession, contrôle de votre corps et vous brise en dedans et en-dehors. Des coups, des invasions, des offensives délibérément cruelles, humiliantes, dégradantes.

Et pourtant, pourquoi ressentait-elle son corps plus vivement qu'elle ne l'avait jamais ressenti ? Une infâme honte envahit ses joues et ses tempes tandis qu'elle s'abandonnait encore davantage, comme refusant de se rendre complice de l'acte, le laissant la dominer complètement et être le seul acteur.

Il refusa cet engourdissement et vint attraper l'arrière de son crâne pour la redresser contre lui, la contorsionnant jusqu'à l'absurdité. Elle rouvrit les yeux et le vit en train de la perforer du regard.

Il jeta un coup d'œil à l'endroit où ils se joignaient, ayant significativement ralenti le rythme. Il avait le souffle court et le front moite. Ses yeux étaient d'un noir de jais, comme ceux d'un félin qui se prépare à une attaque soudaine et mortelle.

Regarde. Lui disait-il avec ses yeux.
Regarde comment je te viole.

Et elle s'exécuta avant de reporter les yeux vers les siens.
Fumiyo ne savait pas quel genre de réaction il attendait, mais elle ne put de toute façon offrir rien d'autre qu'une grimace, et la moitié d'une moue perdue entre la douleur et une sorte d'hilarité nerveuse. À son expression, Kiriyama arbora une presque imperceptible œillade de surprise mêlée de satisfaction, tandis qu'il reprenait un rythme ridiculement rapide, surveillant les effets de cette reprise sur son visage.

Il continua à la maintenir face-à-face avec lui, détaillant sa figure tandis qu'il accélérait à nouveau le mouvement. Un rictus finit par transparaître sur ses lèvres, comme pour imiter l'étrange et incompréhensible expression de Fumiyo.

Ce dernier ne faisait que promettre une nouvelle perversion.

Elle comprit ce dont il s'agissait lorsque son autre main vint porter son arme plus bas encore, frottant son intimité, et même la sienne dans un geste excessivement dangereux. Le cran de sécurité n'était pas enclenché. Et là où il frottait avec le canon de l'arme était un endroit qu'elle connaissait.

Qui se rappelait à elle.
Une petite cible terrible où s'accumulait une tension insupportable.
Il n'était pas tendre avec, insistant véhément contre la boule nerveuse, vite et fort.

Horrifiée à l'idée qu'il tire, par accident ou pire, délibérément, elle se sentait pourtant monter de plus en plus haut. Elle sentit ses traits se déformer dans une grimace tandis que le plaisir continuait à se stocker, bout par bout, morceau par morceau, dans son pubis ; un petit éclair se traçait, trait par trait, fulgurant d'abord faiblement puis fortement son bas-ventre, jusqu'à traverser ses membres du bas vers le haut.

La petite foudre s'acheva dans la moindre de ses terminaisons nerveuses, la paralysant dans un cri muet. Comme un signal, il la baisa plus vigoureusement pendant ce qu'il devina justement être un orgasme, la faisant monter plus haut encore.
L'ébauche de son rictus s'était transformé en un évident sourire désormais, et il laissa même échapper un rire. Un rire inexplicable et au retentissement gênant. Pas un rire d'interprétation. Un rire vide de sens, mais plein de sensation.

Cela ne dura pas beaucoup plus longtemps, ce qui était en soi une véritable question de perspective, car lorsque ses râles s'accélérèrent dans l'arrière-salle de son esprit, elle avait l'impression qu'ils y étaient depuis des heures.

Il s'extrait sans sommation de son intimité et la projeta sur le sommier, profitant de la surplomber pour la maculer de son sperme dans une nouvelle exhalation basse, rauque, sifflante.

— Putain, répéta-t-il pour une seconde fois, à bout de souffle.

Complètement béate, interloquée par ce qui venait de se produire ; par sa propre soumission et plus encore par le plaisir qu'elle avait pris à sa dégradation, elle resta inerte sur le lit : utilisée, abusée. Des vagues d'excitation et de plaisir continuaient de rouler sur son corps, doublées par d'autres de douleur et d'accablement. Les deux s'entremêlaient, confusant tout, écumant tout, brisant toute certitude ou conviction.

— Kiriyama... Appela-t-elle une nouvelle fois dans l'obscurité de sa vision.

Sa voix était à son image, fatiguée, enrouée, cassée.

Il faisait nuit à présent, et, à l'entente du bruit, elle comprit qu'il reprenait ses armes abandonnées au sol. Il s'était déjà rhabillé, semblait-il.
Évidemment, il ne répondit pas, ni même n'esquissa le moindre geste qui aurait pu sous-entendre qu'il l'avait entendue. Ou plutôt écoutée.

— Reste-là.

Ce furent les derniers mots qu'elle entendit cette nuit-là avant de sombrer.


Quand elle se réveille, elle se fait bringuebaler sur une épaule mouvante.

Sa tête cogne, comme si elle avait été dans un profond coma et que c'est avec des coups qu'elle en a été sortie.

Elle est vêtue de sa chemise d'écolière, ouverte, et de sa jupe, c'est tout. Tout son corps lui fait mal. Un bras ferme la retient contre une démarche qu'elle reconnaît. Elle ne sait pas où il l'emmène et elle s'en fiche radicalement. L'abandon est total.

Elle soupire quand même son nom dans un murmure tordu, sait-on jamais.
Peut-être qu'il aime ça.

Étrangement, ça compte.


Elle ouvre les yeux et se trouve dans un espace très réduit, clos, et complètement obscur. Tout tangue et chavire autour d'elle. Une odeur d'algue semble imprégnée tout autour d'elle. Lorsqu'elle pousse la surface dure face à elle, cette dernière craque, puis finit par s'entrouvrir. Elle se recouvre les yeux machinalement, protégeant ces derniers d'un soleil éclatant et tout bonnement éblouissant.

Un bruit de moteur lui indique qu'elle est dans un véhicule. Elle est dans une cale. Montant maladroitement à l'échelle, seule issue pour sortir du cagibi – et les yeux à moitié clos à cause de la lumière, elle émerge sur un pont de bateau. Ce n'est pas une grande embarcation, mais cela ressemble à un rêve ; avec les miroitements et scintillements du soleil sur les vagues.

Kiriyama est derrière une barre, mastiquant un chewing-gum comme la première fois qu'elle l'a vu. Elle voit son paquet de chewing-gum posé sur le tableau de bord : il est presque vide.
Kiriyama se retourne vers elle et la regarde sans expression. Sa moue est presque insolente d'impassibilité. Il n'a plus son collier – ni son bandage. Ses sutures colorent toujours sa tempe, par-dessus une ecchymose prononcée. Elle tourne sur elle-même et entraperçoit des îles dans le brouillard et à grande distance.

— Où sommes-nous ? Murmure Fumiyo.

Mais Kiriyama ne prend pas la peine de lui répondre, car sa question est stupide. C'est ce qu'elle se dit du moins au vu de son expression. Néanmoins, ils ne sont plus sur l'île et elle ne comprend rien.

— Où va-t-on ? Essaye-t-elle encore. Que s'est-il–

Mais il reporte son regard vers elle, et son œillade veut dire "ferme ta gueule ou je te jette par-dessus bord". Alors, elle se tait.

Elle n'a aucune idée de la raison pour laquelle il l'a emmenée avec lui.
Peut-être a-t-il aimé le viol ? Non, inutile de se poser la question. Elle sait qu'il a aimé.
Si elle est avec lui, c'est certainement car il prévoit de recommencer.

Il n'a pas l'air de chercher plus loin que la répétition de ce qui lui plaît. C'est sans doute la seule explication raisonnable. Pourtant, il y a autant de partenaires qu'il en trouvera à menacer avec une arme. Mais peut-être aime-t-il la facilité ?

Cela n'a pas l'air d'être son genre.

Fumiyo se demande si c'est ce qu'elle souhaite de sa vie, ou si elle ne ferait pas mieux de se jeter elle-même dans l'océan. Peut-être devrait-elle le provoquer, pour qu'il ne la tue par exaspération…?

Mais elle n'a pas envie de mourir. Même après tout ce qu'elle vient de vivre.
À tout dire : elle n'a trop envie de rien, sinon de savoir ce qui se passe dans sa maudite tête de fou furieux.

À quoi pense-t-il ? Que croit-il faire ?
Quelles sont ses intentions ?
A-t-il des intentions ?

Il y a une mitrailleuse qui dépasse d'un sac militaire sur le côté. Juste à côté d'elle. Le sac surplombe lui-même une certaine quantité d'autres sacs de voyage. Ceux de ses camarades de classe.

Pourquoi ?
Pourquoi laisser une arme à côté d'elle ?
Souhaite-t-il qu'elle se défende pour un quelconque jeu tordu ? Probablement.

Elle ne se pose pas plus de question, attrape l'arme et la braque vers lui. Sans se tourner vers elle, sa mâchoire se crispe et sa mastication s'interrompt quelques instants avant de reprendre comme si de rien n'était. Il ne daigne même pas la regarder.

— Où va-t-on ? Exige-t-elle de plus belle.

Elle pose le doigt sur la détente mais n'ose pas appuyer. Elle le tient en joue, comme ça, pendant longtemps. Plus d'une heure, c'est sûr. Sa posture est maladroite, vacillante. Parfois, il lui jette un coup d'oeil désintéressé. Rien dans sa silhouette n'indique qu'il est inquiet. Au contraire, il est détendu, les membres relaxés.

Finalement, il quitte son poste et s'approche d'elle, la regardant enfin droit dans les yeux. Il s'avance jusqu'à buter contre le canon. Comme s'il attendait qu'elle tire.
Soudain, il approche sa main et désenclenche la sécurité qu'elle avait jusqu'ici négligé. La provocation, malgré le geste simple, l'horrifie.

La provocation fonctionne car ses jambes manquent de lâcher... Mais elle n'a toujours pas appuyé sur la détente. Finalement, il lui arrache l'arme des mains et la braque sur elle, visiblement las.

Et elle ferme les yeux.
Elle est ravie que son sort ne dépende plus d'elle, c'est ça la vérité.
Elle est ravie d'attendre qu'il décide à sa place. Pour elle.
Elle se laisse aller à un maigre sourire.

Mais rien ne vient, et c'est seulement lorsqu'elle se décide à rouvrir les yeux qu'il appuie sur la gâchette.
Une volée de balles part, mais aucune ne la touche. Elles ricochent autour d'elle. Elle se prostre et se bouche les oreilles jusqu'à ce que la salve assourdissante s'arrête. Lorsque c'est le cas, elle se redresse à peine, tremblotante.

Elle ose à peine y croire, et stupidement, esquisse un timide sourire dans sa direction.

Kiriyama la regarde attentivement, lui rend une sorte de moue, avant de lui asséner un violent coup avec la crosse de l'arme, la contraignant au sol.

Et, comme si de rien n'était, il s'en retourne à la barre, lâchant l'arme sur le pont comme si ce n'était rien. Pas une arme. Pas un bateau au milieu de nulle-part. Pas un acte de violence inutile et dangereux.

Quand elle parvient à se redresser de son coup, elle le regarde naviguer.

Fumiyo ne pleure pas, elle ne sanglote plus.

Elle regarde l'horizon.