Le Labyrinthe

L'auberge des Trois Veneurs se trouvait au carrefour de la grande route royale et de deux artères secondaires qui menaient, l'un à une mine de fer, l'autre à un village de charbonniers. Dans cet établissement, on y croisait des individus de toutes sortes et de tous rangs confondus. Du noble seigneur au paysan en maraude. Aussi, personne ne prêta attention à la silhouette encapuchonnée qui franchit le seuil pour se présenter au comptoir. Elle échangea deux mots avec le patron, qui la conduisit dans un recoin isolé de la grande salle principale par une épaisse tenture.

Là, deux autres individus l'attendaient, assis autour d'une modeste table, éclairée par une simple lanterne. La nouvelle venue prit place sans cérémonie face à eux et releva son capuchon, présentant au feu de la lanterne son visage aux traits sublimes et sa peau aux nuances exotiques.

- Alors, commença Lady Fénide, quelles sont les nouvelles ?

- Comme on s'en dout…tait, les rebelles Ilotes ont invest…ti la fort…eresse de Tulak. Tout po...rte à croire qu'ils veulent en f...faire leur nouveau repère.

- Ren soupçonne-t-il quelque chose ? demanda encore Fénide. Sans quoi ce serait un joli coup à tenter…

- Peine perdue, affirma Lord Bérid. Les Ilotes restent du menu fretin.

- Toute l'at…tention de Ren est tou...tourné vers l'est. Il veut reconquérir le Clan t…tout entier.

Ils marquèrent un moment de pause. Durant lequel Fénide jaugea avec plus d'attention ses deux interlocuteurs. DJ tripotait convulsivement la pinte de bière qu'il tenait entre ses doigts crasseux aux ongles mal lavés. Pour une obscure raison, son oncle avait tenu à l'amener avec lui dans ses pérégrinations à travers le Clan.

Cela faisait plusieurs semaines que Fénide s'obstinait à faire croire à Ren que Lord Frak Bérid était retenu dans la région des marais de Dagobah pour organiser la défense des frontières. En réalité, celui-ci faisait le tour des fiefs de ses partisans, afin de voir qui il pourrait gagner à sa cause s'il entrait en conflit ouvert avec le Roi.

A en juger par sa mine déconfite, la pêche n'était pas brillante.

- Vous semblez contrarié, mon Oncle.

Bérid la lorgna avec une sorte de reproche dans le regard.

- Des rumeurs ont commencé à courir, aussi bien parmi la noblesse que le bas peuple.

- Quelles rumeurs ?

- Que Kylo Ren voulait t'épouser. Et que pour cela, il était prêt à tuer Lord Muraka. Mais qu'après avoir rencontré Lady Senyse, subjugué par sa beauté, il se serait ravisé et aurait voulu la prendre pour femme. Son frère lui faisant obstacle, il l'aurait éliminé pour faire sa cour.

Fénide éclata d'un rire sans joie.

- Contes que tout ceci !

- Fénide, la tempéra Bérid, je crains que tu ne doives te faire une raison. Tes charmes n'ont pas agi sur Ren comme tu l'espérais. Il te faut mettre ton orgueil de côté…

- Il ne s'agit pas d'orgueil, mon Oncle ! Et si vous vous étiez décidé à rejoindre la cour à Mustafar, comme je vous en ai prié, vous auriez compris comme moi que Ren se joue de nous tous.

- Que veux-tu dire par-là ?

- Que notre très estimé Roi n'a que faire de Lady Senyse, ni de moi, ni de toute autre donzelle qui s'agiterait devant lui. Il a depuis longtemps arrêté son choix sur une seule : la catin Jedi qui est dans son lit.

- La Jedi ?

Bérid eut l'air ébahi. Quant à DJ, il haussa les épaules en prenant une mine d'enfant boudeur. Obligé de suivre son principal « mécène » dans ses déplacements, le malfrat était astreint à un régime sobre depuis deux semaines. Cela rendait son humeur maussade.

- Es-tu sûre de toi ? insista Lord Frak. Ren a fait d'elle sa maîtresse ?

Fénide le toisa durement.

- Mes charmes ne sont pas mon seul talent. Je pensais que vous le saviez, mon Oncle. Je sais sonder un homme pour trouver son point faible. Et j'en ai la certitude : si Kylo Ren dédaigne les courtisanes et les nobles dames, c'est parce qu'il préfère le vulgaire et la fange. Chaque nuit, elle va le rejoindre dans ses appartements et elle ne le quitte que peu avant l'aube. J'en viens même à me demander si ça ne l'excite pas de déguiser sa catin en Jedi pour obliger le reste des nobles à l'adorer comme une sainte.

Fénide prenait maintenant plaisir à voir le visage de son « très cher » oncle se décomposer, au fur et à mesure qu'elle enchaînait les allusions scabreuses. Cela la vengeait un peu des séances d'humiliation auxquelles elle était soumise depuis des mois. Son orgueil avait été blessé de toutes les manières possibles : d'abord Kylo Ren, ce barbare brutal, laid et sans grâce, avait repoussé ses avances, ensuite il lui préférait une petite souillon, ramassée sur le bord du chemin, et comble d'injure, ne la trouvant pas digne de jouer les paravents, il avait choisi de s'afficher avec celle qui incarnait son parfait opposé.

Elle aurait pu lui pardonner d'être un rustre, d'être un moine austère ou un dépravé. Mais un imbécile se laissant berner par Senyse, c'était trop.

- Attendez… grommela DJ. Celle que vous appelez « la Jedi », c'est pas la donzelle qui s'est présent…tée à la forteresse Tulak ? La pe...tite brune avec ses chignons bizarres, montée sur une jument grise…

- Celle-là même, maugréa Lord Frak.

- La catin de Kylo Ren s'est rendue au fort des Ilotes ?

- Elle y a même été bien reçue. Il me semblait qu'elle était de mèche avec ce soldat… Quel est son nom déjà ?...

- Finn, compléta DJ. Je les ai déjà croisés ensemble.

Lady Fénide et Lord Frak tournèrent vers le malandrin leurs visages consternés. Celui-ci se frottait les tempes comme pour en chasser une violente migraine ou se triturer les méninges.

- Quand Ren venait de p…prendre le pouvoir, le t…troufion, là… Finn. Il est venu me trouver pour que j'intercè…de auprès de vous. Il était accompagné p…par cette fille.

- Pourquoi ne m'en as-tu rien dit ?

- Hé ! Je savais p…pas qu'elle était la maîtresse de Ren. Je t…traîne pas avec la Haute, moi. Enfin, à quelques excep…tions. Je pensais que c'était une des nouvelles souris de la Rébellion.

- Les liens entre Ren et les Ilotes sont peut-être plus étroits que ce que nous avions imaginé.

- Il serait parvenu à nous le cacher ?

- Je ne sais… Plus j'en découvre sur cet homme, plus il me déconcerte.

Ce fut au tour de Bérid Frak de paraître songeur.

- Les Rebelles étaient notre meilleur atout, soupira-t-il.

- Vous disiez qu'ils étaient du menu fretin.

- Pour Ren ! Pas pour nous. Ils représentent une force de frappe non négligeable pour déstabiliser les autres fiefs et les contraindre à rentrer dans le rang. Mais si Ren se les estmis dans la poche… alors nous sommes plus isolés que je ne le pensais.

- Mais il doit bien rester des Maisons qui se rangeront sous la bannière des Frak… Les Maul ? Les Dooku ? Les Anddedu ?

- Les Maul et les Dooku ne sont plus qu'un ramassis de consanguins, la grandeur de leurs Familles appartient au passé. Quant aux Anddedu, j'aimerais mieux glisser ma main dans un nid de serpents que de faire alliance avec eux.

- Je suis certaine que vous voyez le tableau plus sombre qu'il ne l'est. Au pire, vous pourrez toujours compter sur le soutien des Yama.

- Ah oui ? Ton cher père sera ravi que je l'entraîne dans une nouvelle conspiration…

Bérid parla d'une voix amère. Fénide tendit la main pour prendre la sienne entre ses doigts délicats. Il se laissa amadouer par la caresse, mais le cœur n'y était pas. Elle se sentit troublée. Même dans les pires moments, elle avait toujours vu le frère de sa belle-mère afficher une souveraine assurance et s'il avait eu des craintes ou des doutes, il n'aurait permis à personne de les deviner. Mais là, BéridFrak semblait accuser le poids de ses quarante-neuf ans.

DJ poussa un rot et se leva précipitamment de table.

-Pardon, Messire et Gente Dame, mais je dois aller pisser.

Il passa derrière la tenture et rejoignit le brouhaha ambiant de l'auberge.

-Comment pouvez-vous supporter un tel individu ? s'impatienta Fénide. Vous aussi vous vous mettez à adorer la fange, comme notre Roi.

- Aussi vulgaire que soit cet homme, ses talents sont précieux. Et je t'avoue qu'il m'est une distraction bienvenue en ce moment.

Fénide fit une moue désapprobatrice.

- Franchement, mon Oncle, ressaisissez-vous ! Vous me faites peur à force de broyer du noir.

- Tu ne te rends pas compte. Si Ren s'est allié avec la Rébellion Ilote, alors nous n'avons plus de moyen de pression sur eux. En revanche, ils en ont un sur nous.

- Quelle stratégie envisagez-vous alors ?

Un nouveau silence. Plus lourd et plus vibrant que le précédent.

Lorsque Bérid se décida à reprendre la parole, il prit les deux mains de Fénide dans les siennes et les rapprocha pour qu'elle puisse sentir son souffle chaud sur sa peau.

- Peut-être devrions-nous admettre notre défaite ? dit-il. Si j'allais me jeter aux pieds de Ren et implorait son pardon ? Je lui rendrais mon poste de Grand Intendant et je me retirerais sur mes terres, comme Mère me tanne pour que je le fasse depuis six ans…

- Mais... et moi ? Que deviendrais-je dans tout ça ?

Bérid lui embrassa les mains avec ferveur.

- Je te garderais avec moi.

- Lady Frak ne le permettra jamais.

- Il faudra bien qu'elle se fasse une raison. Si je demande l'appui du Roi pour t'épouser, ni elle, ni ton père ne pourront plus rien dire. Ou même s'il ne veut pas, qu'importe ? Nous n'aurions qu'à partir toi et moi, de notre côté. Ensemble, nous gagnerions Mandalore, ou Naboo. N'importe quelle autre contrée où on a besoin de gens capables, rusés et intelligents. Qu'en dis-tu ? Tout recommencer ailleurs. Rien que nous deux.

Fénide demeura interdite, sondant le visage de son compagnon comme si elle tentait d'y lire quelque chose. Puis elle partit dans un grand éclat de rire.

- Mon Oncle, ça n'est pas charitable de vous moquez de moi dans un moment pareil !

Elle retira ses mains et se jeta en arrière pour rire à son aise.

- Nous sommes trop roués, vous et moi, pour changer de la sorte. Je vois bien que vous cherchez à me mettre à l'épreuve. Je comprends. Mes derniers échecs ont émoussé la confiance que vous placiez en moi. Mais je ne compte pas rester sur une défaite. Rassurez-vous, je trouverai le moyen de faire basculer la situation à notre avantage.

Les lèvres de Bérid Frak s'étirèrent en un sourire cynique.

- Je t'ai décidément trop bien formée…


Ce soir-là, un grand bal était prévu dans les jardins de Mustafar. Kylo n'était pas vraiment enthousiaste à cette perspective. Il était piètre danseur et avait toujours l'impression d'être empoté dès qu'il essayait de se mouvoir gracieusement. Un corps massif et imposant, c'était l'idéal sur un champ de bataille, mais sur une piste de danse, cela devenait très vite un handicap.

Mais pour séduire ses hôtes, c'était – hélas ! – un exercice indispensable. Ren était d'autant plus nerveux que Senyse Muraka avait insisté pour qu'il l'invite à la première danse.

- Cela renforcera l'illusion de notre proximité, avait-elle argumenté. Qu'importe les distractions que vous vous offrez par ailleurs, tant que tout le monde a la certitude que j'ai votre préférence.

- De quelles distractions parlez-vous ?

Lady Senyse lui avait jeté un regard en coin, à la fois ironique et en même temps empli de reproches.

- Majesté, me croyez-vous assez naïve pour ne pas savoir à quel genre d'activité se livre un homme de votre âge et de votre trempe avec une femme qui le rejoint dans sa chambre chaque nuit ?

- J'ignore où vous avez entendu de telles rumeurs, mais…

- Ah non ! Epargnez-moi l'embarras d'avoir à entendre vos excuses, je vous en prie !

Elle lui jeta à nouveau ce regard glacial. Celui qui lui donnait l'impression d'être un écolier pris la main dans le pot de confiture.

- Je ne suis pas jalouse, si c'est ce qui vous inquiète. Au fond, ce n'est pas plus mal de savoir que vous êtes un homme avec des besoins ordinaires. A force d'afficher votre abstinence, certains commençaient à se poser des questions sur vos véritables penchants…

Kylo réprima un geste d'agacement. Cette façon de surveiller ses moindres faits et gestes, et de spéculer sur sa vie intime commençait à lui peser. Il savait pourtant à quoi il s'était exposé en devenant Roi. Mais est-ce que Rey arriverait à le supporter mieux que lui ?

- Je n'ai pas aperçu votre écuyère au cours des derniers jours, poursuivit Lady Senyse. J'aurai cru que vous saisiriez l'occasion d'exhiber la Dernière Jedi devant vos invités.

- Non. Rey n'est pas un animal de foire. Et je préfère que les contrées étrangères en sachent le moins possible sur elle, pour le moment.

- Auriez-vous quelques projets secrets pour elle ?

- Si ces projets sont secrets, vous pensez bien que je ne vais pas en parler avec vous…

Cette fois, Senyse ne trouva rien à répondre. Et Kylo n'était pas mécontent d'être parvenu à lui clouer le bec. Ses joutes verbales avec la noble dame étaient de plus en plus périlleuses. Le Roi commençait à regretter d'avoir accepté ce marché de dupes en faisant passer Lady Muraka pour sa favorite. Chaque jour, elle gagnait en influence sur ses vassaux et les seigneurs du Clan. Sous ses airs de jeune fille sage et bien élevée, Senyse était très douée pour tromper son monde. Ren redoutait le jour où il devrait l'écarter pour donner sa place légitime à Rey.

La nuit était particulièrement douce en cette fin d'été. C'était pourquoi il avait été décidé que le bal se tiendrait dans les jardins, au milieu des bosquets fraîchement retaillés et des parterres de fleurs multicolores. Les tables avaient été dressées pour le banquet, une estrade en bois pour les musiciens et une piste de danse éclairée par des flambeaux. Des lanternes étaient suspendues dans les buissons et les arbres fruitiers. Un décor idyllique et enchanteur, au milieu duquel les convives ne souhaitaient pas dépareiller. Pour une fois, les Sith avaient abandonné leurs habits noirs pour des parures un peu plus colorées. Même Lady Senyse, d'ordinaire si austère, avait fait un effort pour l'occasion.

Lando Calrissan était, comme d'habitude, flamboyant. On aurait même pu croire qu'il se livrait à une sorte de compétition avec l'ambassadeur de Naboo. Bo Katan était d'humeur plus taquine que jamais, plaisantant sur le nombre d'hommes qui lui avaient demandé de lui accorder une danse. En tant que sœur de la Duchesse de Mandalore, elle restait un parti plus que désirable pour un chevalier aventureux, en dépit du peu d'effort qu'elle fournissait pour paraitre féminine et de son âge avancé.

Kylo en avait déjà assez de tous ces ronds de jambes. Il voulait revoir Rey.

Quand allait-elle rentrer de cette maudite mission ?

Alors qu'il ruminait, assis à sa place d'honneur, en attendant que Cépéo annonce l'ouverture du bal, Naïs se rapprocha discrètement pour lui murmurer à l'oreille :

- Alvarr est ici. Il est revenu discrètement du fief des Dakhan. Il dit qu'il a des informations importantes. Et il ne veut les dire qu'à vous seul.

Kylo hocha la tête sans dire un mot et se leva.

Il suivit Naïs entre les buissons épais du jardin. Ici, les plantations formaient un dédale étroit et dense, dans lequel il était aisé de se perdre. Pratique pour les rencontres discrètes. D'ailleurs, à en juger par les soupirs qui s'échappaient de certaines frondaisons, certains n'avaient pas daigné attendre la fin de la soirée pour commencer à batifoler. Au détour d'un bosquet, ils tombèrent sur un des mignons de Lord Malak. Le jeune homme rougit et sembla très malaise en les voyant. Mais Kylo lui accorda à peine un regard.

Enfin, Alvarr l'attendait près d'une fontaine, encore vêtu de sa tenue de cavalier, les bottes couvertes de boue. En le voyant, le Roi se demanda soudain pourquoi son chevalier ne s'était pas présenté au reste des convives. Et pourquoi tenait-il tant à ce que leur entrevue soit secrète ?

Pris d'un mauvais pressentiment, Kylo envoya Naïs monter la garde et alerter si quelqu'un, n'importe qui, venait à approcher. Puis il alla droit à son chevalier pour lui serrer la main. Dans l'obscurité, les deux hommes se ressemblaient beaucoup : ils faisaient la même taille -bien que Ren soit légèrement plus grand -, même cheveux sombres tombant sur les épaules – il n'y avait qu'en plein jour qu'on pouvait voir que ceux d'Alvarr tiraient plus sur le châtain – un nez droit proéminent, une carrure aux épaules larges. Il était même arrivé que, pour des raisons stratégiques, Alvarr se fasse passer pour Kylo.

- Tu fais bien des mystères, ce soir, maugréa ce dernier après l'avoir salué.

- Je préfère que le moins de personnes possible soit au courant de mon retour. Même nos frères d'armes.

- Pourtant tu t'es présenté à Naïs.

- Parce que je suis tombé sur lui à la porte du château. Il vaudrait d'ailleurs mieux le mettre aux arrêts après notre discussion. Par prudence…

- Comme tu y vas ! Tu deviens plus paranoïaque que moi.

- Nous avons été trahis, asséna le chevalier comme un coup de masse. Par l'un des nôtres.

Kylo sentit son sang se glacer. C'était ce qu'il redoutait depuis des mois. L'ultime trahison : celle d'un de ses frères d'armes, de quelqu'un qui avait fui le Temple comme lui, qui était passé par les mêmes épreuves et dont la jalousie et l'ambition aurait fini par détruire tout sens de l'honneur ou de la loyauté.

- Sais-tu de qui il s'agit ? demanda-t-il froidement.

- Non.

- As-tu une preuve ? Un indice ?

- J'ai la parole de Lord Dakhan. Il m'a avoué, durant notre rencontre, qu'un homme est venu le trouver en se présentant comme un des chevaliers de Ren. Il lui a parlé d'un plan visant à vous trahir, en vous attaquant de l'intérieur.

- Et qu'est-ce qui te dit qu'il n'a pas simplement cherché à t'embrouiller ? Afin d'affaiblir nos rangs ?

- J'y ai pensé. Mais il m'a rapporté des anecdotes que lui aurait racontées le traître, sur vous. Des choses que seul l'un d'entre nous aurait pu connaître.

- Et qu'est-ce que le traître voulait que Dakhan fasse pour lui ?

- En résumé, qu'il fasse mine d'accepter de s'allier avec vous et qu'il réclame votre présence lors des noces de son fils avec Lady Bazine Ventress. Et lors de la fête, quelqu'un aurait empoisonné votre vin…

Kylo repensa à la soudaine obsession de Rey pour ce qu'il buvait.

- Et il ne t'a pas donné de nom ?

- Il ne connaissait pas l'homme en question. Il ne se rappelle pas son visage non plus. Apparemment, le traitre a embrouillé ses souvenirs afin qu'il ne puisse pas l'identifier.

- Donc, il s'agit de quelqu'un de prudent et d'avisé, qui maîtrise les dons de Force de la suggestion mentale.

Le Roi énuméra dans son esprit tous les dons qu'il connaissait de ses chevaliers. Mais il n'était pas impossible qu'un ou plusieurs aient développé des capacités à son insu.

- Il y a autre chose que Dakhan et Ventress m'ont dit, au sujet de votre Dame.

Kylo bondit sur Alvarr et le saisit par le col de son manteau.

- Quoi ? Que t'ont-ils dit ? Et comment sont-ils au courant ?

- Mais Kylo, ce n'est plus un secret pour personne que vous faîtes la cour à Lady Senyse.

- Oh… Elle.

La tension de Ren chuta aussi rapidement qu'elle était montée.

Alvarr lui-même fut troublé par un tel revirement.

- Parce qu'il y en a une autre ?...

- Qu'on-t-il pu te dire au sujet de Senyse ? éluda Ren. Quel secret aurait-elle pour moi ?

- Vous a-t-elle dit qu'elle avait été courtisée par Armitage Hux ?

- Non, je l'ignorais. Eh bien, c'est certes une anecdote intéressante, mais ça ne change pas grand-chose.

- Rien ? Vous en êtes sûr ?

- J'imagine que cela donne à Hux une raison supplémentaire de me haïr.

- Et de haïr Lord Muraka. Apparemment, ce dernier était opposé à cette union. Il voulait s'allier avec la Maison Yama. Et il est de notoriété publique qu'il n'appréciait pas Armitage Hux.

- Eh bien, voilà qui devrait me disculper de son meurtre une bonne fois pour toute…

- Ça n'est pas si simple. La rumeur circule que Lady Yama vous aurait séduit et tenté de vous convaincre d'éliminer Lord Muraka, qui était votre rival. Vous auriez changé de projets seulement après avoir fait la connaissance de Lady Senyse. Et frappé par sa beauté, vous auriez alors éliminé le frère pour avoir les coudées franches.

- Absurde ! soupira Kylo, dépité. Quelle fable ridicule mes ennemis ne sont-ils pas prêts à inventer pour me mettre ce meurtre sur le dos ? Tout le monde semble oublier que j'ai failli y laisser ma peau, moi aussi. J'en porte la marque sur le visage !

- Vous avez eu le tort d'y survivre.

Kylo se massa les tempes, à bout de nerfs.

Au loin, des bribes d'instruments de musique lui parvinrent. Lui rappelant qu'il avait un rôle d'hôte et de maître de cérémonie à jouer. Il ne pouvait pas se permettre de laisser ses émotions et ses inquiétudes transparaître durant le bal. Il devait donner l'illusion d'être parfaitement à l'aise et sûr d'être à sa place. Alors même qu'il avait plus que jamais l'impression d'avoir le cul posé sur un trône fait de ronces.

- Quoique tu aies d'autre à me dire, dit-il à Alvarr, ça attendra demain. Va trouver Imaze et demande-lui de te faire dormir dans sa chambre. Ne parle à personne.

Les deux hommes se séparèrent.

Ren rejoignit avec Naïs l'endroit où étaient rassemblés les convives.

A son entrée, la musique emplissait tout l'espace. Lady Senyse dissimulait difficilement son impatience : assise seule, sur un siège croisé, entourée de ses courtisans, elle tapait nerveusement du pied. On pouvait voir le bout de sa pantoufle brodée de perle dépassé de sous le jupon d'une robe de brocart vert tendre et ivoire. Ses longs cheveux blonds étaient attachés en deux longues tresses, enroulées de chaque côté de son visage ovale, et piquées de perles et de fleurs. Une image parfaite de la royauté : digne, gracieuse et pure. A mille lieues de la sombre et sensuelle Fénide Yama.

Une reine parfaite.

Pourtant, elle lui faisait horreur.

Sa bouche toujours figée dans un rictus de mépris, son regard empli de morgue, son port de tête altier lui donnant une allure tellement raide et constipée qu'on aurait pu croire qu'elle était assise sur un nid de frelons. Kylo devait concéder cela à Fénide, elle avait vu juste en traitant sa rivale de pisse-froid. Son visage aux traits doux et régulier était aussi froid qu'une statue de marbre. Avec sa peau pâle et ses cheveux blonds, elle irradiait tel un spectre vengeur. En la regardant, Kylo revoyait le cadavre ensanglanté de Lord Muraka devant l'autel. Il repensa aux corps des Jedis amoncelés dans le Temple. Tué sur ordre de Hux. Hux dont a priori il avait ravi la fiancée.

A l'image de son rival se superposait celle de Senyse. Quel rôle jouait-elle dans tout cela ? Connaissait-elle les machinations de son ancien soupirant ? D'ailleurs, « ancien » était-il le bon mot ?

Alors qu'il ruminait ses sombres pensées, maître Cépéo trottina vers lui :

- Ah, Sire ! Vous êtes enfin là ! s'ébaudit-il. Nous allons pouvoir ouvrir le bal !

Cépéo avait un faible pour tout ce qui touchait aux mondanités. C'était pourquoi en dépit de son grand âge et d'une mémoire souvent défaillante, il s'était imposé comme maître de cérémonie.

Le vieux chambellan le poussa pratiquement vers Senyse qui leva vers lui ses yeux d'émeraude, un peu hésitante. Kylo lui offrit sa main pour l'inviter à le rejoindre. Les musiciens sur leur estrade entonnaient les premières mesures de la sérénade qui avait été choisie pour ouvrir le bal. Le ténor se mit à chanter lorsque le Roi et sa dame furent au milieu de la piste.

Douce dame jolie,1

Pour Dieu, ne pensez pas

Que nulle a pouvoir

Sur moi, que vous seulement

Kylo se retint de ricaner. Il trouvait le choix de cette chanson franchement ironique, pour ne pas dire mesquin.

Que toujours sans tricherie

Chérie,

Vous ai en tout humblement,

Tous les jours de ma vie,

Servie

Sans vilaines intentions

Hélas ! Et je mendie

L'espoir d'un soulagement

Et ma joie va périr

Si vous ne me prenez en compassion

Senyse et lui, se tenant par la main, décrivaient de grands cercles en tournoyant. Lui, tout de noir vêtu dans une étoffe moirée et rehaussée de broderies rougeoyantes qui m'acculaient son corps telles des éclaboussures de sang. Elle, luminescente dans sa robe blanche et verte, telle une déesse du printemps au milieu d'un été mourant.

Mais votre douce domination

Domine

Mon cœur si durement

Qu'elle le contrarie

Et le lie

En amour grandement

Qu'il n'a d'autre envie

Que d'être à votre merci ;

Et ne m'octroie,

Votre cœur, aucun répit.

La foule des invités autour d'eux devenait floue au fur et à mesure que le bruit de la musique, l'éclairage des lanternes et les effluves des encensoirs brouillaient ses sens. Au point qu'il lui sembla reconnaître le visage de Rey au milieu des dames.

Douce dame jolie,

Pour Dieu, ne pensez pas

Que nulle a pouvoir

Sur moi, que vous seulement

Rey, ses cheveux bruns lâchés sur ses épaules, une couronne d'anémones ceignant son front bombé, dans sa robe bleue gris. Celle-là même qu'elle refusait de mettre car c'était « une chose trop belle » pour elle.

Était-ce la réalité ? Ou un tour que lui jouait son esprit encore trop tourmenté par l'absence de la jeune femme ?

Et ma maladie

Guérie

Ne sera nullement

Sans vous, douce ennemie,

Qui vous régalez

De mon tourment.

À mains jointes, je prie

Votre cœur, puisqu'il m'oublie,

Qu'il me tue, par pitié,

Car il a trop longuement langui.

Distrait par cette vision, Kylo en oublia de suivre le rythme de la musique et manqua de peu trébucher en entraînant sa cavalière avec lui. Se reprenant de justesse, il s'efforça de se concentrer sur les dernières mesures, tandis que la voix du chanteur s'éteignait doucement sur le dernier refrain.

Douce dame jolie,

Pour Dieu, ne pensez pas

Que nulle a pouvoir

Sur moi, que vous seulement

Lorsque la musique se tut, il leva les yeux vers l'endroit où il avait cru apercevoir Rey. Mais il n'en vit nulle trace.

Un songe très probablement.

Autour d'eux, les convives applaudirent. Les musiciens entamèrent alors une nouvelle mélodie et d'autres couples vinrent rejoindre la piste de danse. Kylo ne pensait plus qu'à s'écarter de l'attention générale, mais Senyse le retint par sa manche et il lut dans son regard que si jamais il l'abandonnait en un tel moment, elle trouverait un moyen de lui faire payer plus tard. A contrecœur, Kylo lui céda une deuxième danse, puis une troisième… Après la quatrième, chacun était persuadé dans l'assistance que Senyse Muraka venait d'être intronisée comme future Reine du Clan.

Mais les réjouissances ne s'arrêtèrent pas là. Cépéo, monté sur l'estrade des musiciens, interrompit le bal en frappant dans ses mains.

- Nobles seigneurs et gentes dames, annonça-t-il, pour clore dignement ses réjouissances, j'invite chacun de vous à se munir d'une lanterne et à vous enfoncer dans le labyrinthe qui se trouve derrière nous. Des indices y ont été disséminés et celui ou celle qui parviendra à résoudre toutes les énigmes, aura la joie de remporter le trésor qui s'y trouve caché.

Chaque invité s'empara d'une lanterne que lui tendit un serviteur et par groupe de deux ou trois, ils entrèrent dans le labyrinthe. Kylo demeura en retrait jusqu'au dernier moment. S'il parvenait à s'écarter discrètement, il pourrait rejoindre Alvarr dans sa chambre et poursuivre leur discussion de tout à l'heure. Mais alors qu'il reculait doucement en direction du château, quelqu'un le tira par le bras et le poussa à son tour vers l'entrée du bosquet.

- Majesté ! L'apostropha Lord Malak. Faites-nous l'honneur accompagner. Avec vous à nos côtés, la victoire est assurée !

Kylo tourna la tête de gauche à droite pour constater qu'il était étroitement encadré par Malak et Senyse dont les visages avaient pris une expression féroce. L'avidité et le désir de vaincre étaient les deux traits de caractère dominant chez la plupart des Sith. Homme ou femme, sans distinction.

Le Roi céda : après tout, il lui serait toujours possible de les semer dans le labyrinthe, puis de revenir sur ses pas pour quitter la place discrètement. C'était plus raisonnable que d'être ouvertement discourtois.

Plus docile qu'à l'accoutumée, il se laissa donc conduire dans le dédale étroit de buissons épais et feuillue. Une course frénétique s'engagea à travers la végétation sombre, dont ni les étoiles au-dessus de leurs têtes, ni les deux lanternes qu'ils tenaient à bout de bras, ne parvenaient à percer totalement l'obscurité. Ondevinait la présence des autres participants aux bruits de pas précipités au loin et aux éclats de rires. Au milieu de toute cette agitation, Senyse ressemblait plus que jamais au spectre d'un esprit vengeur. Elle se cramponnait à Kylo telle une chatte, tenant entre ses pattes une souris. Ses joues, d'habitude si pâles, avaient pris une teinte écarlate. Et ses yeux brillaient comme de la braise. Le vin et la danse avaient dû échauffer ses sens et la sortir de sa réserve. Et Kylo sentait lui-même que sa tête commençait à lui tourner.

Lui pourtant si sobre et maître de lui-même, se sentait gagner par une sorte de vertige. Ses jambes ne le soutenaient qu'à peine. Son cœur tambourinait dans sa poitrine au rythme d'une marche militaire. Même la proximité du corps de Senyse finissait par agir sur lui : le parfum de lilas et de fleur d'oranger de sa peau, l'éclat laiteux de son teint, dont les veines bleues tressaillaient le sommet de sa poitrine bombée par son corsage.

Kylo finit par manquer d'air. Par miracle, un groupe de joyeux drille jaillit en contre sens à leur marche, au détour d'un bosquet. Ce qui entraîna une bousculade permettant à Kylo de s'écarter de ses compagnons pour s'enfoncer dans un couloir latéral. Sans prendre garde à la direction qu'il prenait, il s'enfonça dans labyrinthe. Son seul but étant de mettre le plus de distance possible entre lui et le reste du monde.

Titubant presque, il déboucha dans une sorte de clairière aménagé par les buissons. Sûrement une de ses cachettes pour les rencontres clandestines. A bout de souffle, il s'appuya sur un banc de pierre, avant de s'y laisser choir de tout son long. Évidemment, la banquette était assez large pour le soutenir et ses bras et ses jambes flottaient dans le vide, ses talons enfoncés dans la terre humide. Au-dessus de lui, les étoiles brillaient comme autant de chandelles. Ça l'aveuglait presque.

Force, il n'avait pourtant pas l'impression d'avoir autant bu !

- Voilà une attitude peu royale ! roucoula une douce voix près de lui.

Kylo se redressa vivement pour faire face à la femme devant lui.

- Rey !

Rey, sa Rey. Plus belle et délicate qu'une fleur sauvage. Rey, telle qu'il l'avait aperçue lors de la danse. Rey vêtue et couronnée comme une nymphe des bois. Rey lui souriant et lui tendant les bras. Rey dont le nom chantait dans sa tête à chaque heure du jour et de la nuit.

Kylo quitta son banc pour se jeter à genoux devant elle, serrer ses bras autour d'elle et appuyer sa tête contre son ventre tendre comme le flan d'une biche et respirer son odeur.

- J'ai fini par croire que tu ne reviendrais plus, soupira-t-il.

Ben...

- Les choses ont pris plus de temps que prévu. Mais je suis là à présent.

Ben…

- Promet-moi que tu ne t'en iras plus. Je ne veux plus jamais que nous soyons séparés.

Ben… retourne…

- Tu semblais pourtant en bonne compagnie, tout à l'heure. Vous formiez un beau couple avec la future Reine.

Retourne… Ben…

- Pitié, ne parlons plus de ça. Si tu pouvais lire en moi, tu saurais qu'il n'y aucune Reine dans mon cœur… Hormis toi.

Toi… Ben… retourne…

- Alors, en bonne souveraine, je me dois de veiller sur mon unique sujet.

Ben retourne-toi !

Distrait par la voix de plus en plus stridente qui hurlait dans sa tête. Kylo se retourna juste à temps pour éviter le bras armé qui s'abattait sur lui. Une silhouette noire au visage masqué fondit sur lui telle une ombre menace. Son premier réflexe fut de tendre le bras pour repousser Rey loin de l'assaillant. Mais sa main se referma sur le vide. Rey s'était volatilisée.

L'assassin revint à l'assaut. Cette fois, Kylo l'empoigna à bras le corps pour tenter de le repousser, mais ses membres étaient incroyablement faibles et il se sentit partir en arrière. Sa tête heurta le sol et l'autre en profita pour appuyer son genoux sur sa poitrine. La lame froide du couteau lui frôla la nuque. Ses doigts s'agrippaient au poignet de l'assaillant, mais ses muscles se tétanisaient à une vitesse anormale. Il n'aurait bientôt plus la force de la repousser.

Lorsqu'une bourrasque emporta l'assaillant. Kylo s'effondra alors complètement inerte.

L'assassin, la tête bourdonnante après le coup qu'il venait de recevoir, fit volte-face pour se confronter à celle qui venait l'interrompre dans sa mission. Rey, le bâton à bout de bras, lui opposait un visage féroce et un regard déterminé. Ne laissant pas à son adversaire le temps de réagir, elle lui jeta un autre coup à la tête. Mais cette fois-ci, il put esquiver. Rey lança un autre assaut et encore un autre. Son but étant de l'éloigner le plus possible de Ben qui gisait inconscient sur le sol.

Ce fut alors que l'individu frappa dans ses mains et deux autres silhouettes en tout point semblable à la sienne apparurent à ses côtés.

Et merde ! Un assassin qui maîtrisait le don de dédoublement.

Les trois l'encerclèrent et l'obligèrent à reculer.

Rey jeta son bâton d'un côté, puis d'un autre. Mais elle avait la sensation de ne plus frapper que le vide. Elle comprit alors que son adversaire tentait de la distraire pour pouvoir tranquillement achever le Roi inconscient, tandis qu'elle se battait avec des illusions.

Rappelle-toi que tu n'as qu'un seul adversaire.

Alors Rey ferma les yeux. Sa vue la trahissait, mais elle avait quatre autres sens pour la guider et la Force. Elle se projeta en Elle pour percevoir chaque élément de son environnement : le sol sous ses pieds, les arbres autour d'elle, Ben effondré derrière elle – son esprit semblait baigner dans des limbes insondables, mais il était bien présent, c'était le plus important – et l'assassin.

Enfin, elle perçut une masse passer près d'elle et se pencher sur Ben. Sans hésiter, elle donna un coup violent dans sa direction. Un grognement et le craquement d'un nez cassé lui indiquèrent qu'elle était sur la bonne voie. Un autre coup, cette fois au thorax et l'autre recula en vomissant de la bile. Le dernier coup vint de derrière l'assaillant. Rose avait surgide derrière un buisson, une pierre à la main et en avait frappé la tempe gauche de l'assassin qui s'effondra à terre.

Paige et le jeune Pyrcel apparurent juste derrière elle. Le premier réflexe du jeune noble fut de soulever la capuche de l'inconnu pour découvrir son visage.

- Mitaka ! S'exclama-t-il dans un sursaut de surprise et d'effroi.

- On est arrivé à temps, commenta Rose. Fichu labyrinthe ! Y a bien que les nobles pour jouer à se perdre dans des buissons...

Rey avait reporté toute son attention sur Ben, qui n'avait toujours pas repris connaissance. Elle s'agenouilla près de lui et prit délicatement sa tête dans son giron. Son visage était aussi pâle et immuable qu'un gisant. Pourtant il respirait encore.

Paige vint la rejoindre et renifla rapidement la veste du Roi, avant d'écarter son visage tout aussi vite.

- Effluves de datura : ça brouille les sens et ça provoque des hallucinations.

- Est-ce qu'il y a un antidote ? demanda Rey inquiète.

- Pas nécessaire. Les effets se dissipent d'eux-mêmes. Mais il va rester confus un certain temps.

Pour confirmer ses dires, Ben se mit à remuer faiblement entre les bras de Rey, avant d'enfouir son visage entre ses seins.

- Je ne comprends pas, se lamenta Pyrcel en se rapprochant après avoir solidement ligoté Mitaka avec l'aide Rose. J'ai moi-même veillé sur sa coupe et son assiette durant tout le repas. Il n'y avait rien de suspect, je puis en jurer.

- Il ne l'a pas ingéré. C'est une substance qui s'inhale. On en a enduit ses vêtements. D'ailleurs, mieux vaut lui retirer sa veste, sinon il n'est pas prêt de reprendre ses esprits.

Les quatre jeunes gens se synchronisèrent pour déshabiller le Roi qui continuait de marmonner comme un homme ivre et de vouloir – pour une raison mystérieuse – enfouir sa tête dans le giron de Rey.

Au loin, on entendait des braillements d'excitation.

- Il faut l'évacuer d'ici, dit Rey. Personne ne doit le voir dans cet état.

A quatre, ils le hissèrent sur leurs épaules, pour le mettre debout. Mais le faire avancer s'avéra plus compliqué, car du haut de sa stature de colosse et de son état d'ébriété avancé, Ben était très difficile à manœuvrer pour les trois jeunes femmes et le noble jouvenceau. D'ailleurs, ils n'eurent pas fait trois pas hors du bosquet, qu'une immense colonne de poils leur barra la route.

- Imaze ! s'exclama Rey en reconnaissant le Wookie. Tu tombes à pic. Aide-nous ! Ton maître a fait un malaise, il faut le reconduire à sa chambre.

Après un grognement approbatif, le grand chevalier velu les débarrassa de leur fardeau et souleva Ben dans ses bras avec autant de facilité que s'il c'était agi d'une jeune mariée, avant de se diriger vers le château, Rey sur ses talons. Tandis que Rose, Paige et Pyrcel revenaient en arrière pour s'occuper de Mitaka.

Le groupe avait presque franchi le seuil de l'escalier de service, lorsqu'un cri perçant leur parvint depuis le fond du parc :

- Au meurtre ! A l'assassin !


1. Chanson écrite et composée par Guillaume de Machaut au 14e siècle. Librement traduite de l'ancien français.