L'AMOUR FRATERNEL


Chapitre 1

Cet appel, c'est comme une lettre

Aujourd'hui, il faisait beau. Le ciel était bleu, le soleil brillait comme jamais. L'été venait de commencer. Cela aurait ravi n'importe qui, on aurait profité de ce magnifique temps pour se promener, pour prendre l'air, pour déjeuner ou bien juste pour se relaxer. Mais ce n'était pas son cas. Ce n'était pas le cas de Mycroft Holmes.

Oh dieu.

Il détestait le soleil. Il détestait avoir chaud. Il détestait cette saison qui lui donnait des migraines. C'était souvent la période où les politiciens et la famille royale britannique prenaient des vacances, allégeant en grande partie son emploi du temps. Il avait du temps libre pendant l'été, plus de temps que n'importe quel mois dans l'année. Il devait gérer les crises du pays, pendant que d'autres se bronzaient.

Mais quand il n'avait rien à faire, il restait chez lui, dans sa pièce préférée, à regarder des anciens films. Sur son projecteur. Mais…aujourd'hui, c'était différent. Aujourd'hui, il était fatigué, épuisé, exténué. Il n'avait jamais ressenti un tel sentiment. Il était juste affalé, dans son fauteuil préféré à regarder fixement le plafond, vide de sens.

Cela faisait quelques mois depuis que Sherlock avait découvert Eurus, depuis que leurs parents avaient enfin appris son lourd secret. Ce secret qu'il avait porté tant d'années après la mort de l'Oncle Rudy. Il devait être soulagé, d'être libéré d'un poids aussi lourd mais…non. Chaque jour depuis ce jour, était un calvaire. Il avait l'impression de porter autre chose de plus lourd, qu'il traînait un boulet à ses pieds. Il avait trahi ses parents, son frère et sa sœur. Il les avait condamné sans aucun scrupule, sans leur donner le choix. Comme un tyran, comme un dictateur, comme un salaud.

Il avait évité d'aller le moins possible à Sherringford, diminuant ses visites. De toutes manières, Eurus le détestait, elle ne l'avait jamais demandé, elle n'avait jamais été ravi de le voir, c'était toujours Sherlock. Oh, Sherlock. Son très cher petit frère. Il avait tenté de le protéger de tout ça, mais il n'avait guère réussi, il avait enchaîné échec sur échec. Ses parents avaient raison, c'était lui le plus mature, lui qui réfléchissait le plus, lui qui portait l'espoir même des Holmes. Comment ne pas aimer son petit frère plus que lui ? Même lui, se détestait.

Il se leva et se décida à se diriger dans sa chambre, pour cela, il allait devoir traverser tout son manoir. Manoir qu'il avait acheté de son propre argent à sa majorité. Il avait hérité de son oncle mais aussi de ce qu'il avait pu gagner en échange de conseils politiques. On l'avait surnommé le « jeune ministre de l'Ombre ». C'était une époque où il n'avait pas encore à se soucier de Sherlock, encore moins d'Eurus. Puis, il ignore comment tous cela a commencé.

En foulant son couloir, ses pas résonnèrent dans ce vide. Un si grand espace si silencieux, vide de personne. Seulement lui et son égo. Seulement lui et son esprit. Seulement lui et ses remords. Une grande habitation pour abriter toutes ses erreurs.

Sherlock n'avait jamais compris pourquoi Mycroft vivait dans un lieu aussi grand pour une seule personne. En vérité, personne ne savait vraiment, même ses parents.

Il entra dans sa chambre, tout aussi grande que l'appartement de Baker Street de son adorable cadet. Le lit était double, les fenêtres étaient immenses et illuminaient le lieu de repos. Il s'assit sur le bord du lit, défaisant sa cravate et enlevant sa veste.

Si fatigué, si épuisé, si exténué.

Dormir était un luxe pour lui. Il avait toujours bien géré ce genre de chose. S'il pouvait dormir pendant des heures, voire des jours, il le ferait. Dormir permettait à son esprit d'être enfin sur pause. Car son esprit était sa force, mais aussi une faiblesse. Si Sherlock était considéré comme un génie, lui était bien supérieur. Si Eurus avait un esprit aussi dangereux, lui, l'était tout autant, mais il n'y avait pas cette folie, il avait été raisonnable, tuer le répugnait et il avait une moralité si stricte et un sens de la justice si dure, qu'il avait été rapidement surnommé « L'homme de Glace ».

Et pourtant son esprit si grandiose soit-il, le faisait souffrir. Et ce, depuis qu'il était enfant. Il avait très vite compris que ses parents ne pouvaient pas l'aider et il avait tu ce problème. Il avait appris à s'adapter, à ne pas dévoiler entièrement ses talents pour se fondre dans la masse et pour gravir les sommets. Chaque pouvoirs avaient un point faible et le sien lui devenait de plus en plus insupportables. Son esprit avait toujours besoin de stimulation, il devait constamment réfléchir, donnait de quoi satisfaire ses méninges, il n'arrivait pas à se reposer. C'est pourquoi il avait rejoint le gouvernement, pas de le temps de se reposer, non seulement, il était stimulé mais en plus il servait la justice. C'est pourquoi il avait le pays sur ses épaules, c'est pourquoi, il avait pris en charge sa sœur, c'est pourquoi il surveillait son frère par inquiétude certes mais pour soulager son esprit, cela en était presque maladif. Quoi de mieux que de grandes responsabilités. Il servait son pays et sa famille.

Il avait réussi à apaiser son esprit hyperactif, mais ces derniers temps, c'était comme si tout ce qu'il avait pu faire n'était qu'échec, déception et remords. Pendant presque vingt ans à écouter ses pensées, son esprit, pour finir ainsi.

Seul.

Détesté.

Rejeté.

Un grand pouvoir, de grandes responsabilités…mais que des déceptions, des larmes, des morts, des injures, des reproches.

Je suis un échec. Qu'ai-je fait jusqu'à maintenant, à part faire souffrir mes proches ?

Cette phrase qui ne cessait de le tourmenter depuis la révélation de sa sœur. Le son d'un violon le fit lever la tête. C'était Eurus qui jouait un air qu'elle avait sans aucun doute composé. C'était une illusion formée par son esprit meurtri, il le savait.

« Oh ma chère sœur, si tu savais, murmura-t-il.

Il aimait le violon. Profondément. Il aurait adoré en jouer. Il se souvient de ce jour quand il avait eu 13 ans, il avait décidé d'apprendre le violon, il a convaincu ses parents de lui en acheter un. Mais à ce moment-là, Eurus avait causé la mort de Victor Trevor et avait mis un incendie à leur maison familiale. Sherlock, traumatisé, avait trouvé son réconfort dans le violon, tout en effaçant ses souvenirs si douloureux. Mycroft n'avait jamais oublié, c'était lui qui lui avait donné son violon pour lui, espérant que cela lui permettrait de supporter cette douleur. Il avait eu raison. C'était un cas rare où il avait pu aider son petit frère. Il n'avait cependant pas pu apprendre le violon laissant ce loisir à Sherlock.

L'illusion de sa sœur continuait à émettre une douce musique. Il sourit doucement, reconnaissant l'air que Sherlock lui avait appris.

« J'ai offert un violon pour Sherlock…et je t'en ai offert pour Noel, Eurus, lui dit-il tendrement, je me souviens que tu m'avais dit que tu l'aimais, tu ne m'as pas remercié, mais je sais que tu avais apprécié que ce soit le même que celui que j'avais donné à Sherlock. »

Il passa une main sur son visage et l'illusion disparut comme le son qui l'accompagnait. Il prit son téléphone et composa le numéro de sa mère.

Cette dernière ne répondit qu'après deux sonneries.

« Mike ? »

Encore ce surnom. Mais il n'allait pas s'en plaindre, cela signifiait généralement une affection.

« Bonjour, maman. Je voulais savoir si tu allais bien, toi et papa.

- Bien sur que nous allions bien, mon chéri. Nous nous rendons d'ailleurs chez ta sœur. »

Chez ta sœur. Il se retint de rire. Sherringford n'était plus une prison, mais l'habitation officielle d'Eurus, il leur avait permis d'ouvrir une salle de cinéma. Il y avait désormais peu de gardes, car Eurus ne semblait plus intéresser par les méfaits. Sherlock l'avait sauvé après tout.

« Oh c'est déjà le jour ?

- Oui bien évidemment, tu y seras au moins ?

- Je crains…que non, tu lui transmettras mes salutations, ainsi qu'à Sherlock.

- Mike, tu sais que tu peux l'appeler.

- Moins je l'appelle, mieux il se porte.

- C'est ton frère. Il est de ta famille. »

Il ouvrit la bouche pour répondre, mais rien ne sortit, car ce qu'il allait dire, ne pourrait pas convaincre sa mère du contraire.

Son frère ? Peut-être. Mais quelqu'un d'autre ferait un meilleur frère que lui. Il avait échoué, là où John Watson avait réussi.

« Je sais, maman. Je sais.

- Mike, je suis heureuse qu'on soit tous réuni, j'espère vraiment qu'un jour, Eurus pourra venir à la maison.

- Maman, tu sais bien que ce n'est pas possible. Elle…a fait du mal.

- Ne peux-tu pas pour une fois faire exception pour la famille ? N'as-tu donc aucun compassion fraternelle ? Sherlock aurait été d'accord. »

Sherlock. Toujours, Sherlock. Il n'avait pas d'autres mots à dire. Il est vrai, Sherlock était plus émotif, plus sensible, plus aimé et plus aimant.

« Je suis désolé, parvint-il à dire.

- Tu n'as que ce mot à dire, Mike, mais nous attendons tous des agissements de ta part. Si tu t'excuses, il faut que tu sois plus convaincant.

- Je ferai en sorte de l'être, maman. Je dois…te laisser, je te rappelle plus tard. »

Il raccrocha sans même qu'il puisse entendre sa mère lui dire au revoir. Il n'en avait pas envie. Mais elle avait raison. Il ne faisait que s'excuser, il n'avait encore rien fait de concret, jusqu'ici, il avait juste suivi le mouvement, il avait souvent des conversations houleuses avec Sherlock et généralement, il finissait par céder.

Peut-être devait-il faire ce que sa mère lui a dit. Appeler Sherlock.

Ses doigts pianotèrent machinalement sur son téléphone et le numéro de son cadet s'afficha, attendant que la personne décroche. Normalement, il ne répondait pas jamais. Mais il ne perdait pas espoir.

« Mycroft ? entendit-il dans le combiné.

Il eut tellement envie de rire, c'était un miracle.

- Bonjour, mon frère, c'est rare que tu me répondes.

- Maman m'a envoyé un message, me disant que tu allais appeler, si je ne répondais pas, j'aurai eu le droit à des remontrances de trois heures, tu la connais. »

Ah. Donc ce n'était pas la volonté de Sherlock. Une pointe de déception piqua dans le cœur de l'ainé.

« De quoi voulais-tu parler ? Qu'as-tu dit à maman ? questionna son jeune frère.

- Je devais juste te transmettre mes salutations, demain, tu vas voir Eurus, non ?

- Oui, tu viendras ?

- Non, je ne peux pas. Je suis occupé ailleurs ?

- Alors ton travail est plus important que ta sœur ?

- Je n'ai pas dit ça, Sherlock, répondit-il à son frère.

- Qu'est ce qui serait plus important que rendre visite à sa sœur qui a été séquestré pendant des années par son propre frère ? ricana Sherlock froidement.

- Je ne l'ai pas…séquestré, elle était et elle restera dangereuse.

- C'est ta sœur.

- Oui, et tu es mon frère, je n'ai fait que…te protéger d'elle.

- Tu m'as menti, Mycroft. Tu appelles ça protéger ?

- On en a déjà parlé, pourquoi veux-tu remettre ça sur le tapis.

- Oh et bien peut-être parce que tu refuses de prendre tes responsabilités et tu la fuis, en diminuant tes visites ! Je ne suis pas aveugle, Mycroft.

- Je connais mes responsabilités, Sherlock et tu ignores tout ce que j'ai pu faire pour toi, pour elle, pour nos parents !

- Qu'as-tu fait à part nous cacher un membre de notre propre famille ! Et maintenant, tu me dis quoi, que tu ne peux pas la rendre visite ? Ne me prend pas pour un idiot, tu ne sers que tes propres intérêts. Cela a toujours été ainsi.

- Comment peux-tu penser une chose pareille ?

- Alors réponds moi franchement, n'as-tu donc eu aucune remords à voir ta propre sœur enfermée entre quatre murs ? La cachant de moi, de nos parents ?

- Sherlock, ça suffit, on ne va pas…

- C'est ce que je pensais.

- J'ai fait des erreurs, j'en suis conscient. Je le paye tous les jours. C'est pour ça que j'ai décidé de… »

Il se tut brusquement, conscient qu'il en disait trop. Il allait trop loin, Sherlock n'avait pas besoin de savoir, il ne devait pas savoir.

« Décider quoi ? » répéta celui-ci à son oreille.

Il se mordit les lèvres.

« Tu le sauras bien assez tôt. Transmets mes salutations à Eurus.

- Tu devrais le faire toi-même.

- Je suis désolé, termina-t-il avant de raccrocher.

Encore une fois, il ne laissa pas le temps à Sherlock de répondre. Il ne perdit pas à instant et appela John Watson. Il savait qu'il n'était pas très apprécié auprès du médecin, surtout que la plupart du temps, quand il l'appelait, c'était généralement pour lui donner une mission, une affaire ou pour lui demander un renseignement sur Sherlock.

« Bonjour ? salua John en décrochant.

- Ah, bonjour, Dr Watson, j'espère que vous vous portez bien.

- Eh bien, jusqu'à que vous appeliez, marmonna-t-il.

Mycroft sourit, amusé par la réponse.

« Je…j'ai eu une dispute auprès de Sherlock, il va sans aucun doute être de mauvaises humeurs dans les jours à venir.

- Oh. Merci de prévenir.

- Je compte sur vous pour prendre soin de lui.

- D'accord…Vous m'avez appelé juste pour ça ? Non, parce que sinon, c'était pas la peine.

- Je…en fait, je pars en voyage, expliqua-t-il rapidement, je serai absent pendant un moment, je n'ai rien dit à Sherlock, pour ne pas le mettre davantage en colère.

- Et vous me le dites à moi ? Vous savez qu'il va être au courant tôt ou tard.

- Je préfère être loin lorsqu'il le sera, déclara-t-il.

- J'ignorai qu'il vous faisait peur à ce point.

- Vous ignorez à quel point il est effrayant quand il décide de se venger, soupira-t-il.

- Oh ça…

- Merci pour ce que vous faites pour lui. Je compte sur vous.

- Pas de souci.

- Au revoir, John. »

Il raccrocha à nouveau et éteignit son téléphone. Il n'en aura plus besoin. C'était terminé. Il avait fait ce qu'il fallait faire. Désormais, il devait passer à l'étape suivante. Il frotta ses tempes, pris de migraines. C'est rare qu'il passait autant de temps au téléphone, avec des…proches. Du moins, s'il avait le droit de les appeler.

Seront-ils là à son enterrement ? Si enterrement a lieu d'être.

Il déposa son portable sur sa table à chevet, puis ouvrit le tiroir et sortit un album. A l'intérieur, il y avait des photos de famille, de lui, de Eurus, de Sherlock, de ses parents, jusqu'à aujourd'hui. Il y avait la photo de famille de John Watson avec Sherlock dessus, portant la petite Rosie dans ses bras. La dernière page, c'était la plus récente, pris à Sherringford: Ses parents assis devant leurs enfants, Sherlock, Eurus et lui-même. Elle avait été difficile à faire, car leur sœur n'avait pas saisi l'idée d'une photo de famille, Sherlock avait du lui expliquer en jouant au violon.

Doucement, comme une pierre précieuse, il la saisit et la retira de sa protection, déposant l'album à coté de son portable. Il fixa longtemps sans se rendre compte, que des larmes coulaient silencieusement de ses joues, jusqu'à glisser sur l'image qu'il avait entre ses doigts.

C'était la seule photo où ils étaient tous les cinq réunis. Et pourtant, pourquoi avait-il l'impression d'être en retrait ? pourquoi son cœur lui faisait-il mal en regardant cette photo ? Dire qu'il n'avait pas de cœur serait un mensonge. Il avait un cœur, mais il avait longtemps enfermé dans cette glace. L'empêchant de s'exprimer, l'empêcher de montrer quoique ce soit. Les sentiments le rendaient vulnérables, les sentiments le rendaient faibles, les sentiments obstruaient son esprit. Son cœur ne pouvait pas vivre avec son esprit. Il avait fait un choix, c'était soit son cœur ou soit son cerveau. Il avait pris son cerveau au détriment de son cœur.

Il n'avait plus de cœur. Il était brisé. Il ne le sentait même plus.

Gardant la photo en main, il prit de l'autre main, une boite de somnifère qu'il avait depuis quelques semaines déjà. Il dormait mal ces derniers temps, les rêves étaient une torture, le noir était insupportable, fermer les yeux était horrifiant. Car il revoyait ses erreurs les uns après les autres, il entendait les reproches de ses parents, les menaces d'Eurus, les insultes de Sherlock.

Il connaissait les effets de l'overdose de ce genre de somnifère. Il allait mourir petit à petit, sans douleurs, sans rêve, sans rien ressentir. C'était le meilleur choix. Il s'endormirait normalement, sans penser à rien, sans que son esprit ne le tourmente.

Il aurait pu prendre une drogue plus forte, mais ce serait contraire à ces principes. La drogue, c'était le domaine de Sherlock. Pas le sien.

D'un geste sec, il ouvrit la boite et versa cinq pilules, qu'il avala avec une bouteille d'eau. Il répéta ce mouvement quatre fois. Il avait calculé, cela durera six heures. Six heures où il pourra arrêter son esprit, puis s'éteindre à jamais. Une mort agréable qui lui correspondait bien.

La somnolence arriva très vite, et il s'allongea dans son lit, comme s'il allait dormir. Il garda auprès de lui la photo. Lui qui attachait très peu d'importance au matériel, s'accrochait à une simple photo.

Puis, il ferma les yeux. C'était terminé.