Chapitre 2 : Ta perte me briserait le cœur


Sherlock était sur le point de quitter Baker Street quand il reçut un appel inhabituel. Ce n'était pas Mycroft à nouveau, mais un numéro rare qu'il avait très peu l'occasion d'avoir. C'était le numéro de Sherringford, soit d'Eurus.

Inquiet, il décrocha alors qu'il était sur le palier du 221B.

« Sherlock Holmes.

- Mr Holmes ? Je suis l'un des infirmiers en charge de votre sœur. Je vous appelle parce qu'elle ne se sent pas bien. »

Le détective se précipita rapidement pour ouvrir la porte, l'anxiété serrant son cœur, courant presque sur le trottoir.

« Je suis sur le chemin, je vais prendre l'hélicoptère dans 20 mins, l'informa-t-il en tentant d'appeler un taxi, est-elle malade ? Qu'a-t-elle ?

- Elle ne cesse de répéter le nom de votre frère, Mr Holmes, le nom de Mycroft.

- Quoi ?

- Je dois vous avouer que nous savons pas quoi faire, nous avons tenté d'appeler votre frère, mais il ne répond pas.

- Il a dit qu'il était occupé, marmonna Sherlock.

- Oui, mais d'habitude, il réponds, cela lui est déjà arrivé, même lorsqu'il se trouvait en Chine. »

Sherlock fronça les sourcils, pour le coup, l'infirmier avait raison, quelque chose n'allait pas, c'était inhabituel.

« Qu'a-dit ma sœur ?

- Je vais vous la passer. »

Il entendit l'infirmier parler puis quelques bruits sourds, puis un souffle féminin, qu'il reconnut rapidement.

« Eurus ? Dis-moi, qu'as-tu ? demanda-t-il espérant qu'elle puisse lui donner une réponse concrète.

- Mike.

- Oui, Mike. Je suis désolé, il ne peut pas venir, il est occupé.

- Mike. Sherlock. »

Il cacha son agacement, inspira profondément, tout en s'arrêtant de gigoter. Se dépêcher ne servira à rien. Il devait trouver quoi dire à sa sœur pour la calmer.

« Eurus, je vais venir jouer avec toi bientôt, je suis en route, et puis je dirai à Mike de venir, d'accord ?

- Mike ! hurla-t-elle hystérique, Mike !

- Quoi ? Mais…

- Mike. Sherlock. Mike. Sherlock, répéta-t-elle l'angoisse s'entendant dans sa voix.

- Eurus, je ne comprends pas.

- Mike ! »

Puis plus rien. Juste des pleurs. C'était la première fois qu'elle pleurait depuis que Sherlock l'avait sauvé de son esprit torturé.

« Je vais aller le voir, déglutit-il, d'accord ? Je vais aller le voir, je vais le retrouver et je vais te le ramener. »

Il n'eut pas de réponses. C'est alors que l'infirmier reprit le combiné et la parole.

« Elle est…sous le choc, je crains qu'elle ne puisse dire autre chose.

- Très bien, mes parents arriveront bientôt, prenez-soin d'elle.

- Je ferai de mon mieux et concernant monsieur votre frère ?

- Je m'en occupe, dites à mes parents que j'arriverai en retard. »

Il raccrocha et dut changer sa destination, il avait un autre frère à voir.

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Ce fut assez étonnant de voir qu'il n'y avait personne qui ne lui ouvrait la porte du manoir de Mycroft Holmes. Tous les indices indiquaient que son frère était encore en Angleterre et chez lui. Premièrement, il l'avait appelé directement sur son téléphone quelques heures plus tôt. Deuxièmement, le grillage qui protégeait la propriété n'était pas verrouillé, les caméras de sécurité secrètes n'étaient pas activés. Troisièmement, il avait appelé Anthéa pour connaître l'agenda de son frère. Et il avait surpris de voir qu'il lui avait menti. Mycroft n'avait rien de prévu à faire cette semaine et il a donc négligé de voir leur sœur. Et dernièrement, le manoir de son frère, l'endroit le plus sécurisé d'Angleterre avait baissé sa protection de moitié.

Il garda sa colère pour plus tard car les mots d'Eurus revinrent en tête. Elle était intelligente, plus intelligente que lui et donc avait donc de bonnes raisons de lui avoir dit ça. Finalement, il se résout à utiliser les doubles des clés que Mycroft lui avait donnés.

« Pourquoi tu me les confies ? Tu penses réellement que j'en aurais besoin ?

- Sait-on jamais.

- Je ne les utiliserai jamais, sauf peut-être pour te tuer dans ton sommeil.

- J'aimerai bien voir ça. »

Sherlock grimaça, juste pour cette fois-ci et c'était pour Eurus, elle voulait voir Mycroft et il l'attacherait pour qu'il se rende à Sherringford.

Il s'introduit dans la grande résidence tout en criant le prénom de son frère, légèrement ennuyé de voir que seul le silence et l'écho étaient ses seules réponses. Mycroft était définitivement ici, car son parapluie favori qu'il emportait tout le temps avec lui-même en temps de canicule était disposé soigneusement sur le porte-manteau de l'entrée.

Il grimpa à l'étage, jetant un œil à chaque chambre, puis s'arrêta enfin devant celle de son frère. Il n'était jamais rentré dans cette pièce, car il n'avait jamais porté d'intérêt et il avait toujours respecté l'intimité de son ainé. Malgré leur différent, il gardait un profond respect pour lui.

Lâchant un soupir, il frappa. C'était la dernière pièce, Mycroft dormait sans aucun doute, mais il devait le réveiller. Sans réponse, il frappa à nouveau. Toujours rien. Sherlock devint impatient. Son frère devait-il dormir profondément ? Il leva les yeux au ciel et prit la décision d'ouvrir la porte.

Effectivement son frère dormait, inconscient de l'intrusion. Sherlock s'approcha du lit, les mains sur les hanches, prêt à lui hurler dessus, prêt à lui donner le pire réveil que son frère ait connu, mais ses yeux d'analyses, son esprit de déduction l'en empêchèrent.

Boite de pilule vide. Téléphone éteint. Photo dans la main droite. Pâleur mortelle. Aucune réponse. Pas de réaction.

Tout à coup, il réalisa ce qu'il venait de déduire et l'horreur le saisit, sa gorge se serra, refusant d'admettre son analyse.

« Mycroft…trembla-t-il en posant une main sur l'épaule de son frère.

Pas un bruit.

- Mycroft, réveille-toi, souffla-t-il alors que son cœur s'accéléra soudainement.

Pas de réponse.

- Mycroft, bon sang, ne me fais pas cette blague, ce n'est pas drôle. »

Sans qu'il ne veuille, des larmes s'échappèrent de ses yeux alors qu'il secouait le corps de son frère désespérément.

- Non, non, non, ne me fais pas ça, je t'en prie, t'as pas le droit, après tout ce que tu as fait… »

Rien, rien. Rien du tout. Pas de réponses. Ses yeux ne s'ouvraient pas. Ses reflexes de secouriste refirent surface et il prit le pouls. Il était presque indétectable, mais il était encore vivant, sa respiration était presque imperceptible. Mais combien de temps lui restait-il ? Il fallait qu'il fasse vite, car il pouvait le perdre à n'importe quand.

L'effroi l'envahit soudainement et il chercha son portable. Il tremblait tellement qu'il le fit tomber et qu'il dut se reprendre à plusieurs fois avant de finalement composer le numéro d'urgence. Lorsqu'il eut enfin quelqu'un, il déballa ce qu'il put :

« C'est mon frère…il répond plus, je…l'ai retrouvé, il y avait des pilules, il les a pris… il ne répond, il…respire, son pouls, il est encore là…je s'il vous plait…je sais pas quoi faire, je… »

Il babilla des mots sans réfléchir, trop perturbé par ce qu'il venait de découvrir, trop affolé de l'état de son frère. On essaya de le calmer et lui assura alors qu'une ambulance arrivera d'une minute à l'autre. Mais pour Sherlock, ce fut les plus longues secondes d'attente de sa vie.

Il ne cessait d'appeler son frère, dans cette immense chambre où même les murs paraissaient jouer de lui.

« Je t'en prie…Mike…je t'en prie, ne me fais pas ça…bredouilla-t-il alors qu'il lui tenait la main, ne sachant quoi faire. Il n'arrêtait pas de pleurer, sanglotant comme un enfant perdu, il ne pouvait pas s'en empêcher et même s'il pouvait, il était dans un état déplorable, qu'il ne serait jamais capable. Mais il s'en fichait, car Mycroft était en train de mourir et il ne pouvait rien faire, il était impuissant.

Des pas s'entendirent, des sons de sirènes s'approchaient et de l'agitation dans le manoir vint le troubler. C'était les ambulances, ils allaient sauver son frère.

« Sherlock ! »

Il sursauta et se retourna pour voir John suivit de plusieurs ambulanciers, secouristes et la police.

« John ? »

Si la présence de la police ne le surprit pas, celle de John était inattendue. Comment pouvait-il être là ? Que faisait-il là ? Comment l'avait-il su ? Se demanda son esprit anxieux.

Tous se regroupèrent autour de Mycroft, John le tira de là mais Sherlock le repoussa, l'air paniqué, prêt à retourner auprès de son ainé inconscient.

« Je…ne peux pas le laisser, je dois être avec auprès de lui, c'est mon frère ! s'écria-t-il en voulant y retourner.

- Sherlock, Sherlock, je sais, dit John en lui attrapant le bras pour l'emmener loin, ils vont l'emmener, ils vont le prendre en charge, ne t'en fais pas. Il va s'en sortir

- Non, tu ne comprends pas, il a besoin de moi, il…John…il…il ne va pas bien.

- Je sais, Sherlock, mais tu ne peux rien faire pour l'instant. »

Sans qu'il ne se rende compte, John l'avait entrainé ailleurs, à l'extérieur, au milieu de toutes ses voitures de polices et d'ambulances qui avaient pris place devant le manoir morbide de Mycroft Holmes. Une couverture orange avait été mis sur son épaule et John l'avait incité à s'asseoir au bord la banquette arrière d'un véhicule de police.

Une question le tarauda son esprit. Pourquoi ? Comment cela pouvait-il arriver à Mycroft ? Il ne pouvait croire une seule seconde que son aîné avait tenté de mettre fin à ses jours. Ce n'était pas possible, pas Mycroft. Son frère était fort, était intelligent, disposant d'un mental d'acier, il était l'homme de glace, celui qui n'avait jamais failli. Alors pourquoi ? Comment s'était-il brisé ?

« Sherlock ? »

Il frémit. John avait posé une main sur son bras, d'un geste rassurant et familier.

« Ils vont l'emmener à l'hôpital le plus proche…

- Il faut…il faut qu'on aille, je… »

Il se remit sur pied mais il trébucha, John le rattrapa de justesse.

« Tu n'es pas en état, Sherlock, tu es en état de choc, tu…je ne crois pas que…

- Je dois rester auprès de lui, il faut que je reste auprès de lui, s'il te plait. » supplia le détective en l'empoignant.

L'hésitation de John se fit sentir mais il céda cependant, conscient de l'état psychologique de Sherlock. L'ancien médecin militaire n'aurait jamais imaginé voir son meilleur ami aussi mal.

« D'accord, allons-y. »

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Guy'S Hospital

Sherlock patientait, avec John en salles d'attente. Mycroft avait été emmené en urgence en salles d'opératoire où il subissait un lavage gastrique important. Mais aucun médecin n'avait pu leur dire s'il était sorti d'affaire ou pas. Et cela n'arrangeait pas l'inquiétude de Sherlock qui ne voyait que des signes pessimistes. Il tournait en rond dans la salle, impatient, ignorant les supplications de John, ni bien même les demandes du personnel. Il n'arrivait pas à rester assis, ni à contenir son angoisse.

J'ignorai que tu étais si…émotif, mon cher frère.

Il se figea et vit son illusion de frère debout, avec son parapluie, le jaugeant d'un air arrogant. Même si son palais mental lui jouait des tours, son cœur fut presque rassuré de le voir.

Tu sais, si je meurs. Ce n'est pas une fin.

« Non, n'y pense même pas, marmonna Sherlock, tu ne mourras pas. »

Autour de lui, des individus le toisèrent étrangement. Il avait parlé à haute voix, ce n'était pas discret, même John le remarqua. Agacé, il quitta ce lieu et alla se réfugier à un endroit plus calme, situé dans un couloir vitré où il avait très peu de passages.

Son « frère » l'avait suivi, marchant à ses côtés, comme un fantôme.

« Tu n'es pas mort, tu n'es pas mort, se répéta Sherlock en s'appuyant sur une rambarde n'osant imaginer le pire.

Tu peux vivre sans moi, petit frère.

- Non, je ne peux pas. C'est faux.

Tu l'as fait. Tu as pu le faire. Ne te voile pas la face.

- Tu étais toujours quelques parts dans l'ombre. Si tu n'es plus là…Je serai perdu.

Tu n'es pas seul. Tu as John.

- Arrête ça. Arrête ça tout de suite ! » s'écria Sherlock en se retournant vers lui.

Mais il n'y avait personne. Il le savait. Cela a toujours été ainsi. Son foutu palais mental. Juste lui et son accablement. Juste lui et sa tristesse. Juste lui et son esprit. Juste lui et ses pensées. Ses pensées qui le hantaient. Depuis qu'il avait vu son frère dans sa chambre, seul, endormi, mourant dans cette immense demeure, beaucoup trop grande pour une seule personne, beaucoup trop sombre pour un être aussi important que lui.

Son frère.

Son grand frère.

His Big Brother.

Qu'avait-il manqué ? Qu'avait-il manqué pour avoir été aveugle de la souffrance de son frère ? Il a toujours été lent. Il n'a pu sauver Eurus de sa propre psychose et il n'a rien pu faire pour sauver son frère de sa propre combustion.

Il était leur frère et il n'a rien vu venir.

« Sherlock ? »

La voix de John le réveilla brusquement. Il ouvrit les yeux. Il était assis contre le mur, au milieu de ce couloir vide où à travers les baies vitrés, les arbres et le vent se jouaient de lui.

« Sherlock ? répéta John inquiet de le voir dans cette position.

Le détective releva la tête, croisant le regard de son médecin préféré. Il s'apprêta à répondre une phrase passable, ses lèvres tremblaient et cela l'en dissuada. Il n'aimait pas montrer à son meilleur ami qu'il était faillible.

- Sherlock, est ce que tout va bien ? demanda-t-il en s'agenouillant près de lui.

Il dut inspirer plusieurs fois avant de dire un mot compréhensible.

- Je…vais bien, c'est juste que…tu sais…

- Je sais, je sais, sourit John tristement, je sais, Sherlock, mais tu n'as pas besoin de rester seul.

- Parfois être seul, ça fait du bien.

- Non, tu te trompes, être seul…ce n'est jamais bon. Surtout quand tu es... »

L'ancien militaire s'interrompit, hésitant. Sherlock le remarqua évidemment et il fronça le sourcils.

« Quand je suis ? dit-il en l'encourageant à continuer.

- Emotionnellement instable.

- Je ne suis pas…instable ! protesta Sherlock frustré, je suis…

- Tu l'es, déclara John doucement, tu es un Holmes, après tout, c'est tout à fait normal que tu réagisses de cette manière après avoir vu ton frère faire une tentative de suicide. »

Sherlock déglutit, sachant très bien que son ami avait raison. Pourtant c'était toujours difficile à admettre et il dut se retenir de pleurer.

« Sherlock, murmura John, si tu as besoin de…d'évacuer, tu n'as pas à te contrôler.

- Je…ne me contrôle pas, bredouilla-t-il.

- Si tu es doué pour résoudre des meurtres, je suis beaucoup plus doué que toi pour lire le cœur des gens, et notamment le tien. »

Ne supportant plus cette conversation, le détective se remit sur ses pieds, prêt à s'éloigner de John à nouveau, comme il le faisait généralement, quand c'était trop pour lui. Il n'avait pas envie, il ne devait pas, les émotions n'étaient pas fait pour lui.

Alors qu'il s'apprêtait à quitter les lieux, John lui lança :

« Tu n'as pas à te sentir responsable, Sherlock. »

Il se figea alors. Son corps semblait soudainement immobilisé à ces mots, si véridiques. Comment le Dr Watson pouvait-il lire aussi bien son état d'esprit ? Comment avait-il réussi à entrer dans sa tête pour obtenir des déductions si justes ?

« Tu n'es sais rien, John, parvint-il à dire dans un murmure.

- Peut-être, mais je te l'ai dit. Je te connais.

- Non, tu n'en sais rien, siffla-t-il en faisant enfin face à John, tu ne sais rien de moi.

- Bien sur que si, je suis ton ami.

- Oh, mon ami…donc peux-tu développer ? »

Sherlock penchait beaucoup trop vers l'insolence en cet instant critique et pourtant, John ne parut pas du tout décontenancé, ni même surpris. Au contraire, il lui esquissa un petit sourire qu'il avait l'habitude de faire quand il était certain de sa réponse.

« Tu es triste, Sherlock, tu es triste de voir ton frère dans cet état et c'est compréhensible, tu as le droit de ressentir le chagrin, la colère ou bien l'amertume. Tu es humain, alors je t'en prie, au nom de notre amitié, ne fuis pas ce que tu ressens. Tu te blesseras encore plus et… »

Encore une fois, il s'arrête, baissant les yeux puis revenant au détective qui attendit qu'il termine.

« Et je n'aime pas te voir comme ça. »

Pendant un instant, John crut qu'il n'avait pas réussi à convaincre Sherlock. Ce dernier n'avait dit mot, figé, comme s'il avait un instant retrouvé son palais mental. Ce n'était pas le cas, car la seconde qui suivit, des larmes coulèrent des yeux de Sherlock et ses lèvres tremblèrent, libérant un sanglot sourd.

N'écoutant que son cœur, le médecin porta secours à son ami en détresse émotionnelle, il l'enlaça dans ses bras, le berçant et caressant son dos, lui offrant une épaule pour pleurer.

« Je ne veux…pas le perdre, John. Je ne veux pas, pleura Sherlock.

Les mains du consultant empoignèrent désespérément sa veste, s'accrochant à lui, comme une bouée de sauvetage.

- Il va s'en sortir, ne t'en fais pas, le rassura John.

Et pour la première fois depuis qu'il connaissait Sherlock, ce dernier se laissa aller, pleurant, criant, dans ses bras et il se rendit compte, alors, que les Holmes se ressemblaient beaucoup plus qu'ils ne laissaient paraître.