Attention, Scientifique Jaloux

Chapitre 1

"Maudit Flavien!"

C'était ce que Brad se répétait sans cesse depuis quelques semaines maintenant. Depuis sa destitution, Brad n'avait plus le moral à grand chose. En fait, il n'avait que l'esprit embrumé par la honte et le désarroi. Sa position de second officier, c'était ce qui l'avait distingué du reste de l'équipage, un statut de supériorité sur ces minables qui s'étaient payé sa tête avec leur petits stratagèmes et leur manigances afin de lui faire perdre son rang.

Ce n'était pas comme s'il avait voulu tuer le Capitaine. Il n'avait mis que du petit poison dans le café du Capitaine, juste pour le forcer à démissionner. Après tout, après quatre ans de mission, il n'avait pas encore été en mesure de trouver de planète habitable pour y déménager la race humaine. Quatre ans d'échec… alors que lui, Brad Spitfire, scientifique d'une intelligence et d'une capacité de décision exceptionnelles, aurait trouvé une planète bien avant ce pitoyable imbécile qu'ils appelaient un capitaine. En fait, il y était presque arrivé avec les Barzots, si seulement il avait réussi à mener son plan à terme. La mission aurait été terminée… mais non, il avait fallu qu'on l'empêche d'être un héro!

C'était déjà à peine s'il endurait de se faire traiter de la sorte, mais maintenant qu'il avait perdu son titre, il se sentait complètement démuni. Cela avait pourtant été tolérable au début de la mission. L'équipage avait respecté son rang, au-dessus d'eux, minables subordonnés. C'était le bon temps. Il se souvenait d'avoir fait laver le plancher à Flavien avec une brosse à dents, plus d'une fois. Lui et Bob étaient plus facile à manipuler dans ce temps là. Les autres, même s'ils le méprisaient, avaient su où était leur place. Mais peu à peu, cela s'était dégradé et le Capitaine leur avait même laissé le loisir de taper sur le scientifique comme bon leur semblait. Il avait su garder la tête haute, malgré les coups, car il était demeuré supérieur à eux. Le fait que le Capitaine regardait ailleurs, ou pire, applaudissait quand il croulait sous les coups l'enrageait tout de même...

Et maintenant, la cerise sur le sunday, le Capitaine avait nommé Flavien comme second officier à sa place… Flavien! Ce bâtard de demi E.T. se méritait une promotion!

Brad ne comprenait vraiment pas ce que le Capitaine lui trouvait de si intéressant. Il n'était qu'un médiocre demi humain, habile avec le radar certes, mais il n'avait rien de comparable avec lui-même, un scientifique hors pair. Le technicien était bruyant lorsqu'il jouait de la musique, avait une tendance à sortir rapidement les poings, avait constamment besoin qu'on lui rappelle ses qualités et était bien trop refermé sur lui-même, incapable de parler en public ou de simplement extérioriser ses sentiments à autrui. De plus, il suivait presque toujours les ordres aveuglément, comme un idiot qui ne se sert pas de sa tête.

Flavien n'était qu'un licheux de bottes, se disait Brad. C'était probablement la raison pourquoi le Capitaine l'estimait tant: cela flattait son ego! Le Capitaine semblait toujours avoir de bon mots et un regard tendre à l'égard de Flavien. Il était toujours en train de vanter ses actions et sa bravoure, alors qu'il n'avait jamais eu rien de bon à dire de Brad, même quand ses efforts auraient été dignes d'éloges.

Si seulement cela avait juste été le Capitaine… La vérité était que Flavien attirait l'amour de tous autours de lui. C'était tellement injuste.

Il y avait bien sûr Bob, son meilleur ami d'enfance. Cela n'était sans doute pas difficile à comprendre, le pilote était tellement idiot, les deux étaient un match parfait. Par contre, l'intensité de leur amitié déstabilisait Brad. Comment pouvait-on trouver quelqu'un si dévoué, un ami si fidèle qu'il donnerait sa vie pour l'autre? Brad n'avait jamais vécu cela, il n'avait jamais même eu un seul ami. Il enviait beaucoup les deux hommes, liés par une amitié inébranlable.

Il y avait aussi Pétrolia, qui s'était jetée dans ses bras depuis le début. Ce n'était pas que Brad veuille l'amour de la jeune fille, plutôt sotte et dont la maturité manquait de façon remarquable. Il se demandait plutôt comment Flavien avait fait pour attiré les filles aussi facilement depuis le début de la mission. Pourquoi s'intéressaient-elles à lui, plutôt qu'à Brad? Il ne trouvait pas de réponses et il était plutôt jaloux de ne pas avoir ce charme alors qu'il était si beau. Qui n'aurait pas voulu de son beau corps mince et svelte?

Valence aussi était tombée sous l'emprise de cet imbécile de Flavien. Elle, qui passait beaucoup plus de temps avec Brad, éprouvait beaucoup plus de compassion et d'affinités avec l'opérateur radar. Pourtant, Brad lui avait confié ses plus profonds secrets, tous les maux qui le rongeaient de l'intérieur, ses sentiments les plus profonds. Il s'était ouvert avec elle comme il ne l'avait jamais fait avec personne d'autre, et pourtant elle semblait éprouver plus d'affection pour Flavien que pour lui. Brad ne comprenait pas pourquoi la psychologue ne l'estimait pas plus.

Même Serge, un robot, tout ce qu'il y avait de plus rationnel, semblait s'être lié d'amitié avec le technicien. Il était vrai que Brad ne s'adressait à Serge que dans le cadre de son travail ou bien pour se servir de lui et de ses multiples fonctions, mais n'était-ce pas là l'usage habituel d'une machine? Serge aurait dû être reconnaissant envers Brad, qui se servait de lui afin de maximiser ses capacités et son utilité auprès de l'équipage. Au lieu de cela, il semblait le mépriser et préférer le reste de l'équipage, qui ne se servaient pas de lui à son plein potentiel. Le robot obéissait même au technicien, bien avant sa promotion, alors qu'il ignorait Brad plus souvent qu'autrement. Comme si l'opinion d'un simple opérateur radar était plus valable que celle d'un scientifique de renommée...

"Maudit Flavien!" Répéta Brad à voix basse.

Le scientifique rêvait de lui faire ravaler ses gallons et surtout de prouver à tous qu'il n'était pas digne de les porter sur son uniforme. Il avait imaginé toutes sortes de scénarios, des plus farfelus aux plus réalistes, où le nouveau second officier se retrouvait humilié, dégradé, abandonné ou même vilifié par le reste de l'équipage. Brad avait même imaginé un scénario où il arrivait à l'achever, mais le scientifique était bien trop pissou pour tuer un des membres d'équipage, et puis il ne détestait pas Flavien à ce point. Il détestait l'attention et l'affection que celui-ci recevait à sa place.

Non, s'il voulait se venger, Brad devait prouver à tous que Flavien ne se méritait pas les éloges qu'on lui faisait, et surtout pas son grade de second officier. Il devait prouver que Flavien n'était pas digne de leur confiance. Il devait révéler sa vraie nature, exposer ses plus profondes faiblesses et surtout, son côté le plus sombre.

"Ils vont me le payer…"

Brad sourit malicieusement. Il savait exactement comment il allait s'y prendre. Bientôt, Flavien serait si détesté qu'il ne serait plus rien aux yeux de l'équipage.

Le système solaire Cretons Panés 3 n'était qu'à quelques heures de distance et il semblait y avoir quelques planètes intéressantes, dont une, Tiguidou Laï Laï, qui promettait particulièrement. Le Capitaine était de très bonne humeur, car le rapport du radar de longue portée avait détecté des points d'eau potable possibles. Le vaisseau aurait besoin de refaire des réserves d'eau très bientôt alors la nouvelle était plus que bienvenue. La planète était beaucoup trop petite pour les humains, mais elle pourrait peut-être les aider à la continuation de la mission si elle contenait suffisamment d'eau potable.

"Merci Flavien" Dit Charles en relevant les yeux du rapport, regardant le jeune homme avec un sourire "Espérons qu'il y aura suffisamment d'eau pour remplir nos réservoirs"

"Ça devrait, Capitaine. D'après le radar, il y aurait aussi des nappes souterraines très proches de la surface de la planète, mais il faudra faire une autre analyse avec le radar une fois en orbite pour savoir où sont les points où on pourra se ravitailler."

Charles acquiesça et redonna le rapport à son second officier. Quel vent de fraîcheur, travailler avec Flavien comme son second. Préparer les plans de missions avec lui était tellement plus rapide et agréable. Il était ponctuel, méticuleux et surtout, fiable. Contrairement à Brad, il ne geignait pas quand le Capitaine lui demandait de produire un rapport ou un plan de vol, et surtout, il pouvait être confiant sur la qualité et la validité des informations fournies par Flavien. Il n'avait ni agenda secret, ni plans malhonnêtes pour prendre sa place ou l'éliminer. Son seul but était de l'assister à mener la mission à son aboutissement.

Charles était très fier du jeune homme et de ses accomplissement depuis le début de la mission. Lorsqu'il l'avait recruté, il avait été extrêmement doué à ses tâches, certes, mais Charles se souvenait trop bien de sa timidité et de sa peur de déplaire. Il était naïf et peu expérimenté dans les rouages du leadership. Charles l'avait vu se transformer, peu à peu, prenant confiance en lui-même et en ses capacités. Bien sûr, il demeurait humble et ne cherchait pas nécessairement à monter en grade, mais les membres d'équipage lui faisaient confiance et savaient qu'ils pouvaient se fier en son jugement, même en l'absence du Capitaine. C'était entres autres pour cela que Charles l'avait choisi.

"Nous serons arrivés aux abords du système solaire Cretons Panés 3 vers les six heures du matin." Ajouta Flavien, le sortant de ses pensées.

Le Capitaine se leva.

"Bien! Dites à tout le monde d'aller se coucher, l'heure du couvre-feu approche. Je veux que tout le monde soit reposé lorsque nous entamerons les manoeuvres de mise en orbite."

Flavien se mit au garde à vous.

"Bien Capitaine!"

Brad avait trouvé ce qu'il cherchait. Il avait fouillé les analyses médicales du Centre de Santé alors que Pétrolia était occupée à faire une mise à niveau sur Serge dans la Salle des Machines. Il cherchait particulièrement celles de Flavien, qu'il avait dérobées en les cachant à travers une pile de dossiers d'analyses scientifiques. Il sortit du Centre de Santé, ayant l'air faussement occupé, feuilletant ses documents qui lui servaient de couverture afin de ne pas attirer l'attention sur les quelques pages d'informations médicales.

Personne ne l'avait vu, et il sourit. Il allait analyser ces informations et trouver le moyen qu'il cherchait afin d'assouvir sa soif de vengeance.

Il trouva un coin tranquille et feuilleta les pages rapidement. Réinsertion d'un poumon, démolécularisation, analyse d'un champignon extra-terrestre et ses impacts sur son organisme, résistance aux charges paralysantes et desstrusstrices, blessures variées… Finalement il trouva ce qu'il cherchait.

"Ah! The dark side of the Flavien…"

Brad lut rapidement, marmonnant à voix basse.

"Dark side… événements déclencheurs… effets sur son psyché… ondes cérébrales… Ah ha! Autres possibles déclencheurs, sulfuro toxine de jus de poutine… intéressant…"

Il referma le dossier médical et le cacha a nouveau en le réinsérant à travers ses documents scientifiques.

"Ça tombe bien" murmura-t-il pour lui même "j'en ai justement un flacon au laboratoire."

Son sourire s'élargit jusqu'aux oreilles. Il aurait enfin l'opportunité de prouver que Flavien n'était pas aussi digne de confiance que le reste de l'équipage ne le pensait. Ils allaient regretter de l'avoir dégradé, foi de Brad Spitfire! Ils allaient tous goûter à sa vengeance…

Lorsque le signal du couvre-feu était donné, l'équipage avait seulement quinze minutes afin de regagner leurs quartiers. Bob se demandait comment il allait avaler ses quinze jambons au beurre d'érable et à l'ail avant d'aller se coucher. Il n'aimait pas laisser sa nourriture dans le frigo après l'avoir réhydratée, c'était toujours moins bon et il risquait que quelqu'un lui dérobe une partie de son repas.

Il soupira. Il n'aurait pas le choix pour cette fois, il devrait en garder pour le lendemain matin.

Il mit la majorité de ses jambon dans l'énorme frigo de la cuisine, et en garda un sous chaque bras.

"Jamais j'croirai que j'ai pas le temps pour une p'tite collation…" murmura-t-il en sortant de la cuisine.

Il croqua à belle dent dans un des jambons. Lorsqu'il retourna la tête, il vit Brad sortir du laboratoire, au bout du couloir.

"Y travaille tard…" Pensa-t-il pour lui-même.

Bob haussa les épaules et continua son chemin. Ce que le scientifique faisait ne l'intéressait guère. Le pilote avait d'autres préoccupations… en plus de vouloir dévorer ses deux jambons, Bob avait hâte de retrouver la Cabine de Repos afin de raconter à Serge comment il avait réussi à traverser le niveau 6 de Super Mario 83 en seulement 4 minutes et 34 secondes. C'était un vieux jeux, sur sa vieille console de Switch-U, mais lui, Flavien et Serge aimaient bien y jouer et se donner des défis. Jusqu'à maintenant, c'était surtout Serge et Flavien qui détenaient les records, mais cette fois, il était bien certain de les avoir battu tous les deux.

Il se dirigeait vers la Cabine de Repos lorsqu'il croisa Valence.

"Bon soir Bob" Lui dit la psychologue avec un sourire "Je vois que tu t'es trouvé une collation."

Valence, même après des années à côtoyer Bob, se surprenait encore souvent à se demander où le pilote pouvait bien mettre toute cette nourriture. Elle était venue à la conclusion que Bob avait simplement un métabolisme bien plus rapide que la plupart d'entre eux.

"C'est juste une partie de mon goûter" Répondit Bob, l'air piteux "J'ai pas le temps pour le reste… Hey, as-tu vu Serge?"

"Il s'en allait bientôt se recharger… toi, as-tu vu Brad? J'ai à lui parler…"

En fait, Valence n'avait pas particulièrement envie de parler au scientifique, mais depuis sa destitution, elle lui avait trouvé un air déprimé et c'était son travail de s'occuper de ses patients, aussi chiens sales soient-ils. Elle savait que Brad avait tendance à mal gérer ses émotions négatives et elle voulait seulement s'assurer qu'il ne fasse rien qu'il ne regretterait.

"Je l'ai vu sortir du laboratoire tantôt…"

Valence réfléchit. Brad ne travaillait habituellement pas plus qu'il ne le fallait mais il lui arrivait parfois d'aller se réfugier au laboratoire pour avoir la paix car personne d'autre n'y allait jamais. Elle se dit qu'elle devrait garder un oeil sur lui, juste pour s'assurer qu'il ne se renferme pas sur lui-même avec ses idées noires.

"Merci Bob."

Elle s'éloigna et le pilote reprit son chemin vers la Cabine de Repos. Il avait juste le temps de manger avant le couvre-feu...