Chapitre 7
Valence désespérait de trouver un moyen de traverser le voile d'obscurité qui semblait entourer l'âme de Flavien. Elle avait tenté de lui parler, de le raisonner, de l'atteindre par ses sentiment mais en vain. Il restait de marbre, fixant un point invisible devant lui. Son regard noir lui glaçait le sang mais Valence refusait d'abandonner.
"Flavien, j'aimerais ça que tu me parles…" Répéta-t-elle pour une énième fois.
C'était comme parler à un mur, se disait-elle. Rien ne semblait le sortir de cette transe. Elle jeta un coup d'oeil à Serge, qui se tenait toujours à l'entrée de l'entrepôt, l'arme braquée sur Flavien. La psychologue n'aimait pas du tout que son patient soit sous haute surveillance, mais elle devait bien se résoudre à accepter que celui-ci n'était pas un cas ordinaire. En plus d'être dans un état second, il était beaucoup plus fort et robuste qu'un humain ordinaire, même si cela ne paraissait pas à l'oeil nu.
Valence, après ses études, avait travaillé avec des athlètes olympiques*, mais ce qui l'avait amenée à travailler dans ce domaine était en fait son stage en milieu carcéral lors avant la fin de sa maîtrise. Elle avait eu à assister une psychologue en établissement dans le traitement de patients qui pour la plupart utilisaient des narcotiques. Elle savait bien comment ces substances affectaient le cerveau et pouvaient emmener les détenus à agir avec des comportements imprévisibles. Ces comportements ressemblaient en quelques points avec ceux de Flavien, mais elle était plus que certaine que celui-ci n'avait jamais touché à des drogues de sa vie et qu'il n'essaierait jamais: Ce n'était pas du tout dans son profil psychologique. De plus, certains détails de son comportement ne ressemblaient pas à ceux d'une personne sous influence. Cela la rendait perplexe. Était-ce sa partie extra-terrestre? Comment affectait-elle son psyché?
Valence savait par contre une chose: durant son stage en établissement pénitencier, jamais un des détenus n'avait été pointé d'une arme durant toute la durée d'une consultation. La présence de Serge était nécessaire dans ce cas, mais la psychologue était tout de même mal à l'aise de devoir recourir à traiter son ami de la sorte.
Alors qu'elle allait encore tenter de rejoindre Flavien, elle entendit un bruit de pas dans le couloir.
"Serge?" Fit la voix de Bob "Comment ça que la porte est arrachée?"
Sans jamais baisser son arme, le robot répondit.
"Flavien l'a défoncée. Il s'est calmé après que Valence le lui ait demandé."
"Valence?"
Le visage anxieux de Bob apparut dans le cadre de porte.
Détournant son regard pour une seconde, la psychologue lui fit un petit sourire rassurant.
"Ça va Bob, tout va bien"
Le pilote hocha la tête, mais il était toujours incertain.
"Bob?" Fit le robot à côté de lui "Pourquoi ne replace-tu pas la porte? Tu pourrais en profiter pour la solidifier."
Bob hocha à nouveau la tête. Il serait prudent de renforcer la porte, juste au cas où Flavien redeviendrait hostile. Le pilote se dit qu'il pourrait reprendre ses recherches sur le vaisseau par la suite. Il s'attela à la tâche.
Après avoir fouillé plusieurs pièces déjà, Pétrolia commençait à se demander si c'était vraiment la façon la plus efficace de retrouver ceux qui manquaient à l'appel. Elle avait déjà éliminé la salle d'informatique, la salle des machines, le gymnase, le salon de billard, la bibliothèque et le local de jeux vidéos de sa liste. Il lui restait encore bien des pièces, le Romano Fafard étant un 48 et demi**… même avec Bob et le Capitaine, cela leur prendrait encore au moins une heure avant d'avoir fait le tour.
Elle tourna le coin du corridor et arriva devant la prochaine pièce à fouiller, le laboratoire. Elle savait que Brad y allait parfois, donc elle resta sur ses gardes. Elle avait le mauvais pressentiment que Brad était effectivement impliqué et qu'il se cachait quelque part sur le vaisseau. Elle n'avait aucune confiance en ce traître, aussi pissou soit-il. Elle l'avait vu maintes fois pointer son arme contre les membres de l'équipage et il était même capable de leur tirer dans le dos, si l'envie lui prenait.
Renforçant sa poigne sur son fusil, Pétrolia ouvrit la porte et pointa son arme.
Ce n'était qu'une petite pièce, ventilée en entier, avec des armoires de chaque côté, renfermant une foule de produits chimiques derrière des portes vitrées. Il y avait des comptoirs noirs où se trouvaient des éprouvettes, pipettes et autres accessoires d'analyse. Au milieu de la pièce se trouvait une table et un lavabo.
Au fond de la pièce, quelque chose attira l'attention de la jeune fille. Une énorme toile opaque recouvrait ce qui semblait être une caisse ou une boîte quelconque. Pétrolia allait au laboratoire de temps à autres pour s'approvisionner en équipement, et jamais elle n'avait remarqué de boîtes dans cette pièce.
Elle avança, prudente, et prit le coin de la toile. Elle était lourde et faite d'un tissus très épais. Elle souleva lentement le coin.
"Pika pika?"
Lorsqu'elle entendit ce langage familier, la jeune technicienne retira la totalité de la toile d'un coup sec et sourit.
"Pikachu!"
Elle s'accroupit afin de pouvoir voir la petite créature de plus près.
"Pika pika pika pika pika pika!"
"J'suis contente de te voir!"
Le pikachu semblait être en bonne forme et il était surexcité de voir la jeune fille.
Pétrolia remarqua la cage et fronça les sourcils.
"Qui t'as enfermé là-dedans? Brad?"
Il n'y avait aucun doute dans l'esprit de Pétrolia, il n'y avait que le scientifique qui pouvait être aussi fourbe pour enfermer le petit extra-terrestre dans une cage.
"Pika!"
Pétrolia n'avait pas besoin de parler le langage des Pikachus pour comprendre l'affirmation de la petite créature jaune.
"Quand je vais le voir lui…" Répondit-elle d'une voix pleine de mépris. Elle comprenait maintenant ce qui avait pu provoquer Flavien. Si l'opérateur radar avait eu vent que quelque chose était arrivé à Pikachu, cela avait du le rendre fou de rage. Elle n'était pas certaine pourquoi il s'en était pris au Capitaine, mais elle avait un doute qu'il y avait une raison, et que celle-ci impliquait Brad. Quand cela concernait la manipulation, le scientifique avait un talent fou, c'était presque inné chez lui.
Le jeune fille tenta de se calmer.
"Attends, j'te sors de là."
Elle prit une pince à sa ceinture et en quelques essais, elle brisa le cadnas qui tenait la cage vérrouillée. Aussitôt la porte ouverte, Pikachu se précipita sur elle et elle le serra très fort dans ses bras, posant son visage sur la fourrure lisse et soyeuse. Elle lui flatta le dessus de la tête, entre ses deux longues oreilles.
"J'ai eu peur, tu sais?"
"Pika pika…"
Pétrolia savoura encore quelques instants le câlin avec la petite créature, puis le regarda dans les yeux.
"On va aller trouver Flavien… Il… il ne va pas très bien."
Le Pikachu prit un air inquiet.
"Pika?"
"Je pense que tu pourrais nous aider"
La première chose que Charles vit en tournant le coin l'alarma au plus haut point. La porte de l'entrepôt numéro deux était ouverte et l'androïde se tenait au milieu de celle-ci, l'arme pointée vers l'intérieur. Il remarqua ensuite Bob, qui finissait de ranger ses outils, ce qui le calma quelque peu. Si le pilote ne semblait pas paniquer, cela était normalement bon signe. Brad, qui le suivait de près, s'arrêta lui aussi et observa la scène.
"Serge? Bob?" Commença le Capitaine.
Y allant de la façon la plus efficace, il ajouta:
"Au rapport"
Sans bouger d'un seul millimètre, le robot prit parole.
"Flavien a défoncé la porte. Sa force est nettement supérieure à celle d'un humain. Valence a réussi à le calmer mais depuis, il ne réagit toujours pas au monde extérieur. J'ai demandé à Bob de ressouder et de renforcer la porte, au cas où on en aurait besoin."
Charles hocha la tête en signe d'approbation. Si ses membres d'équipage savaient suivre les ordres, ils savaient aussi quand il était nécessaire de prendre des décisions si un événement imprévu survenait. Charles n'était pas fâché que Bob ait interrompu ses recherches sur le vaisseau si Serge et lui avaient jugé prioritaire de prendre des précautions contre Flavien. Il était fier de mener un équipage si performant qui savait se fier à leur bon jugement. Jamais dans l'histoire de l'aérospatial n'avait-il rencontré un équipage aussi fiable… à l'exception de Brad, bien sûr.
Il regarda Bob, puis Serge.
"Où est Valence?"
"À l'intérieur"
Les yeux de Charles s'écarquillèrent.
"Quoi?!"
Il s'avança rapidement pour voir l'intérieur de la pièce et vit Valence, debout à côté de Flavien, lui parlant doucement. Elle semblait concentrée sur son patient, tentant de le raisonner avec le calme et l'empathie qu'on aurait accordé à un enfant effrayé. Par contre, Flavien n'avait rien d'un enfant. Il fixait devant lui de ses yeux noirs et inhumains, brûlant de rage. Il semblait trembler, prêt à exploser à tout moment.
Charles était tiraillé entre plusieurs sentiments qui montaient en lui. Il avait peur pour Valence… il était terrifié. Comment s'était-elle mise en position de danger, comment avait-elle pu même penser une seule seconde que c'était une bonne idée? Charles connaissait sa compassion et son sens du devoir, mais il ne pouvait que se sentir complètement terrorisé par le fait même que quelque chose puisse arriver à sa belle et douce Valence. Il voulait la sortir de là, il voulait se mettre devant elle et la protéger de tout danger. Mais le danger, c'était Flavien. Et cela le déchirait: Son bon, loyal second officier. Son Flavien… son protégé. Comment pouvait-il même le considérer comme un danger? Comment tout ceci était-il arrivé? Charles s'inquiétait de son état actuel, mais aussi de ce qui se passerait s'ils n'arrivaient pas à le ramener. Allaient-ils devoir l'enfermer pour le reste de sa vie, mis à l'écart et caché de tous comme un patient déséquilibré dans un asile psychiatrique? Charles ne voulait pas considérer la possibilité que cet état ne soit permanent, mais même s'ils arrivaient à le ramener du côté sombre, qu'allait-il arriver ensuite? Charles devrait considérer la sécurité de son équipage avant tout. Il devrait considérer que Flavien, même sous sa façade tendre et dévouée, était un danger potentiel pour eux et peut-être pour lui-même... une bombe à retardement. En tant que Capitaine, il serait obligé de prendre des mesures drastiques qu'il ne voulait pas considérer… Il refusait de les considérer, pas maintenant.
"Vous voyez?" Fit la voix de Brad derrière lui "Il est une menace sur ce vaisseau"
Charles ferma les yeux une seconde et expira lentement. Même si Brad l'exaspérait au plus haut point, il n'avait fait que dire tout haut ce qui lui-même pensait tout bas.
Brad voyait qu'il avait encore une fois atteint sa cible. La confiance du Capitaine s'effritait rapidement et il ne restait que très peu à faire afin que celle-ci ne s'effondre complètement. Assuré qu'il allait enfin toucher à son but ultime, la destitution du second officier et le bris de l'affection constante envers celui-ci, Brad poursuivit.
"Flavien est dangereux, Capitaine, vous ne pouvez pas le garder comme second officier… vous ne pouvez pas prendre le risque qu'il s'en prenne aux autres comme il s'en est pris à vous."
Charles serrait les dents. Il n'avait pas d'arguments.
"Brad" S'interposa Serge, toujours immobile en position d'attaque "Taisez-vous donc. Vous êtes aussi dangereux que Flavien, sinon plus. Flavien n'agit pas de façon volontaire, alors que vous, vous avez toujours entreprit de prendre le commandement de façon déloyale. Vous n'êtes qu'un traître. Vous êtes vil et malhonnête et le Capitaine fait preuve de beaucoup de clémence en vous laissant rester sur le vaisseau. N'en abusez pas."
Le scientifique se tut, hébété. Serge lui en avait bouché un coin, ce qui ne déplu pas du tout au Capitaine. Brad ouvrit la bouche une seconde pour dire quelque chose, mais il ne trouva rien à répondre pour contrer les dires du robot. Il la referma, frustré, et s'éloigna de quelques mètres avec un grognement indigné.
Bob, qui avait suivi la conversation, s'approcha de Serge et lui donna une petite tape sur l'épaule. Il était fier que Serge ait pu défendre son meilleur ami de la sorte. Même si ce que Brad avait dit n'était pas entièrement faux, Bob espérait encore qu'ils allaient trouver une solution et qu'ils allaient ramener Flavien de son côté obscure.
Le pilote aurait bien donné une volée au scientifique, mais il voulait encore tester la porte, afin d'être bien certain qu'elle résisterait à la force surhumaine de Flavien. Si celui-ci ne semblait pas être hors normes habituellement, sa force devenait incroyablement puissante lorsqu'il était de mauvais poil. Bob se rappelait d'un incident en 5e année, lorsque des élèves de sa classe avaient voulu s'en prendre à lui car il était grassouillet. On tentait souvent de l'intimider en raison de son embonpoint et même si Bob était capable de se défendre, Flavien s'en était mêlé et s'était interposé malgré sa petite taille en comparaison à celle de ses camarades de classe. Il voulait protéger son meilleur ami et avait tenté de calmer les tensions, mais un des tourmenteurs avait éclaté de rire. Lorsque celui-ci avait levé le poing pour frapper Bob, la main de Flavien avait attrapé son bras et il s'était ramassé par terre si vite que personne n'avait même pu voir comment cela s'était produit. Ce n'était qu'un seul incident parmis d'autres, mais ceux-ci étaient rares car Flavien avait un caractère plutôt calme à moins d'être provoqué. En y repensant maintenant, Bob sut que c'était probablement les débuts de sa force surhumaine et il se rappela que celle-ci s'était manifestée à quelques occasions par la suite.
Le pilote jeta un coup d'oeil vers son ami. Maintenant, il le reconnaissait à peine. Il était toujours tendu, ses yeux hagards et ses muscles tremblants, comme s'il tentait de résister au côté sombre, comme s'il peinait à garder le contrôle sur lui-même. Valence s'était approchée de lui et avait réussi à le toucher sans qu'il n'explose de rage. Elle caressait doucement ses cheveux, désordonnés et humides de sueur. Elle lui murmurait à l'oreille, tentant désespérément de l'atteindre à travers cette transe.
Bob retourna à ses outils, tentant de se concentrer sur autre chose afin de ne pas céder à la panique. Alors qu'il allait tester les nouvelles pentures renforcées, il entendit un pas rapide sur le pont métallique qui s'approchait d'eux, puis Pétrolia tourna le coin, un grand sourire illuminant son visage.
"Heille tout le monde, j'ai retrouvé Pikachu!"
À suivre.
*Voir "La Genèse"
**Voir "Réal Estate"
