Chapitre 9
Habituellement, Valence se serait opposée à enfermer Brad avec Flavien alors qu'il était encore sous l'emprise de son dark side, mais dans ce cas précis, elle ne dit rien. Elle était bien trop contrariée pour même formuler cette pensée dans sa tête. Comment Brad avait-il pu penser à droguer un membre d'équipage, sachant l'effet dévastateur que cela aurait sur lui et potentiellement sur les autres? Comment quelqu'un pouvait-il faire une chose pareille?
Elle regarda Bob pousser brutalement Brad dans la petite pièce maintenant transformée en cachot, puis refermer la porte d'un geste plein de mépris.
"J'espère qu'il vous déchire en morceaux" Cracha le pilote à travers les barreaux de la petite fenêtre.
Valence vit que Flavien n'avait pas bougé, mais que Brad s'était pris aux barreaux, son visage reflétant la terreur.
"Pitiééééé!"
Valence se retourna et commença à s'éloigner en direction du Centre de Santé, l'ignorant complètement.
Pétrolia, Bob et le Capitaine emboîtèrent le pas, laissant seulement Serge derrière eux, gardant la porte. Ils savaient que Serge empêcherait Flavien de tuer Brad, mais rien ne pouvait dire s'il ne le laisserait pas le tabasser un peu… et cela leur était complètement égal.
Brad les regarda s'éloigner, puis glissa au sol, désemparé. Supplier Serge ne servirait à rien, le robot obéirait aux ordres seulement. Brad s'assit à côté de la porte et ramena ses genoux sous son menton.
Son plan avait échoué. Les autres connaissaient tous son implication dans la capture du Pikachu et dans le déclenchement du côté obscur de Flavien. Ils savaient qu'il était responsable et le haïssaient, mais cela n'avait rien de nouveau. Par contre, même en ayant vu le comportement hostile et déchaîné du second officier, ils semblaient quand même s'inquiéter pour lui malgré le fait qu'il avait même tenté d'assassiner le Capitaine. Il recevait encore de l'affection et du respect malgré ses agissements violents et erratiques… mais comment faisait-il?!
Brad leva les yeux afin d'observer la forme presque immobile de Flavien, qui se tenait toujours au milieu de la pièce, encore sous l'influence du côté sombre. Il n'avait pas vraiment changé depuis la dernière fois qu'il l'avait vu: des yeux noirs absents de tout sentiment humain, des tremblements de rage irraisonnée et une aura glaciale et distante… par contre, Brad remarqua quelque chose pour la première fois: Flavien semblait résister. Il semblait trembler sous l'effort constant de ne pas fléchir sous cette force obscure qui tentait de le noyer sous son emprise.
Brad leva les sourcils. C'était la première fois qu'il remarquait l'effort que le dark side coûtait à Flavien. Le scientifique avait toujours cru que le côté sombre n'était qu'un état second et que l'opérateur radar ne faisait que succomber à celui-ci, mais en l'observant attentivement à ce moment précis, Brad comprit qu'il le combattait avec tous les forces qu'il lui était possible de mener. Il était dans une bataille mentale entre les puissants effets du narcotique sur le côté le plus sombre de son âme et sa volonté de ne pas vouloir faire de mal aux membres de l'équipage. Les efforts que celui-ci déployait pour y résister semblaient lui coûter tout ce qu'il avait.
Un soudain sentiment de désolement face à la situation dans laquelle se trouvait Flavien l'envahit, mêlée de remords en considérant son implication dans le tourment que vivait présentement le jeune technicien. Flavien n'était pas méchant, il ne l'avait jamais été. Il avait ses défauts, mais Brad ne le détestait pas au point de lui faire subir ce qu'il endurait en ce moment…. En fait, il n'était pas certain de le détester du tout… Il l'enviait, voilà comment il pouvait décrire ce sentiment qui l'avait habité depuis tout ce temps. Tout ce qu'il avait voulu, c'était son rang de second officier. Il avait voulu qu'on le remette en fonction dans son ancien poste et surtout, qu'on lui accorde le respect qui venait avec celui-ci. Sans sa position de second officier, Brad n'avait plus aucun moyen de se faire écouter ou obéir: les autres n'avaient pas assez de respect pour lui. Il ne savait pas non plus comment en obtenir non plus. Tout le monde le détestait.
Brad aurait voulu que les autres membres d'équipage l'aiment, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Il aurait voulu qu'on l'estime, qu'on l'écoute et qu'on lui accorde du respect. Il était bien trop orgueilleux pour l'avouer à voix haute, mais au fond de lui-même, il savait que c'était la vérité. Et surtout, il enviait Flavien d'avoir réussi à obtenir tout cela. Lui qui avait vécu une enfance si difficile, il avait trouvé le moyen d'obtenir l'amour et l'estime de tous, alors que lui, Brad Spitfire, né dans l'élite et la richesse, n'arrivait même pas à obtenir une fraction de tout cela.
Sans détourner le regard, Brad continua à fixer la forme tremblante du technicien radar. Il sombra dans la contemplation de ses pensées, ainsi qu'à l'implication de celles-ci sur ses récents agissements. Il ressentait... du regret?
Un pensée horrible lui traversa l'esprit: Devenait-il mou?
Une fois au Centre de Santé, Valence et Pétrolia se mirent à la tâche de trouver toutes les informations sur le sulfuro toxine de jus de poutine. Elles sortirent tous les ouvrages scientifiques pouvant contenir des sujets reliés et Pétrolia fit l'extraction des articles concernés dans la base de données de médecine.
Pendant qu'elles sortaient l'information, Bob se tourna vers son supérieur.
"Capitaine?" Demanda-t-il d'un ton nerveux "Qu'est-ce qui va arriver à Flavien?"
Charles considéra son pilote et calcula mentalement si celui-ci était capable de supporter la vérité. Il semblait anxieux et inquiet de la condition de son meilleur ami, mais pas au point de céder à la panique.
"Je ne sais pas, Bob" Répondit-il sincèrement "Espérons que les effets seront simplement temporaires"
Charles observa son pilote une seconde, puis les filles qui travaillaient. Devinant que cela allait prendre encore un peu de temps, il s'excusa, mentionnant qu'il allait aller vérifier si le cap était toujours bien sur Alola. En fait, il avait plutôt besoin de calme, ayant les nerfs toujours à vif. Il avait besoin d'être seul s'il ne voulait pas écarteler Brad la prochaine fois qu'il le verrait. Il sortit, tentant de calmer ses envies meurtrières envers le scientifique.
Bob s'adossa au mur et regarda distraitement les deux femmes travailler. Il songea à son ami, qui malgré toute la malchance qu'il avait eu dans sa vie, avait toujours été une partie intégrante de la sienne. Il se rappelait de leurs sorties au parc du quartier alors qu'ils étaient déjà inséparables. Il se souvenait de leurs tournois de cartes de collection dans la cours d'école, que Flavien arrivait toujours à gagner mais aussi du partage du butin une fois les autres partis. Les premiers amours de Bob, naturellement toujours des filles qui s'intéressaient à Flavien plutôt qu'à lui… mais Flavien, toujours dévoué, refusant à chaque fois de sortir avec elles et poussant Bob à tenter sa chance. Leurs amis communs, connus à l'école, au water-polo, au football ou au hockey cosum… mais aussi la gang à Campeau, qui leur causait toujours des ennuis… Leur premier band, ainsi que leur première chanson "Des filles, des filles, mais pas pour nous autres"... d'autres chansons, parfois de style rock ou folklore, mais aussi des compositions plus heavy metal, lorsque Flavien vivait des mauvaises passes dans sa vie avec ses familles adoptives. Il se rappelait aussi de leurs différentes jobs d'été, de leurs études à l'Académie Spatiale, lui en techniques de pilotage d'engins aéronautiques, et Flavien en techniques de radio, communications et radars. Leur plus grand rêve, s'embarquer dans l'espace ensemble... Ils avaient réussi, ils y étaient… mais Flavien parviendrait-il à se sortir de son côté sombre? Pourrait-il continuer à participer à la mission?
Bob regarda la porte par laquelle le Capitaine était parti. Même si Flavien se sortait de son dark side, qu'allait faire le Capitaine ensuite? Flavien avait tenté de l'étrangler. Ce n'était pas rien. Attenter à la vie d'un supérieur était passible de la court matiale. Le pilote savait que le Capitaine appréciait d'avoir Flavien sous son commandement, il lui avait toujours démontré une certaine affection. Il savait aussi que le Capitaine était compréhensif et d'une nature plutôt conciliante, mais serait-il prêt à pardonner un attentat sur sa vie? Le pilote en était moins sûr… et que ferait Flavien, une fois qu'il aurait appris qu'il avait porté la main sur l'homme pour qui il vouait tant de respect?
Une petite traction sur la jambe de son pantalon sortit Bob de ses pensées. Il baissa le regard et découvrit Pikachu qui le regardait de ses yeux noirs et doux.
"Pika?"
Bob se pencha pour prendre le petit extra-terrestre jaune dans ses bras.
"Est-ce que tu as faim?" Demanda-t-il.
Le petit être secoua la tête.
"Pika...pika."
Bob soupira lentement.
"J'aimerais ça que Flavien soit là pour traduire…"
Pikachu posa une patte sur sa joue, baissant les oreilles, puis il parla doucement dans son langage.
"Pika pika…"
Bob devina que Pikachu aussi aurait voulu la même chose. Il flatta doucement la fourrure soyeuse de la petite créature et attendit patiemment que Valence et Pétrolia trouvent une solution.
Valence n'aimait pas cela… pas du tout. La seule choses qu'elle et Pétrolia avaient pu trouver concernant les effets du narcotique, c'était que lorsque les zones cérébrales du cortex frontal ne répondaient plus après que la toxine ait été présente dans le système plus de trois heures, les patients n'avaient plus aucune chance de sortir de leur état violent. Le seul traitement expérimental qui avait fonctionné sur un patient était un choc électrique d'un voltage très élevé, mais le patient n'avait pas survécu par la suite. Pour Valence, c'était hors de question de risquer ceci sur Flavien.
"On a rien d'autre?" Demanda-t-elle à sa collègue.
Pétrolia fit un signe négatif de la tête.
"C'est tout ce qu'on a…" Répondit-elle "Et encore… On a aucune mention sur le dark side, incluant des changements physiques. Ça parle juste d'états seconds et de comportements violents si la quantité dépasse une certain seuil."
Elle soupira et laissa tomber la brique qui lui servait de référence en médecine.
"Ya rien pour nous autres là-dedans"
Pétrolia fixait le livre, songeuse. Elle aurait bien aimé avoir des références sur la race du père de Flavien. Elle n'avait aucune idée de la façon dont fonctionnait leur biologie… elle n'avait même pas le nom de leur espèce! Elle n'avait jamais rencontré ce fameux Richard, mais elle avait eu ouïe dire qu'il n'avait rien de très noble, à part son titre. Si Flavien était le fils d'un prince, il n'avait pas hérité de la personnalité de celui-ci. Il ne souhaitait ni pouvoir, ni richesses, contrairement à son père. Flavien était plutôt du genre à vouloir donner tout ce qu'il avait, plutôt que de souhaiter accumuler de plus grands biens ou d'importants statuts sociaux. Pétrolia ne savait même pas s'il avait reçu la majorité des traits génétiques de cette race inconnue. Ce n'était pas comme s'ils avaient demandé le profil génétique de son père avant de le renvoyer sur son vaisseau. La jeune médecin avait beau avoir commencé à dresser la liste des caractéristiques extra-terrestres de l'opérateur radar, elle n'était qu'au tout début de son analyse. De plus, Flavien n'était pas tout à fait réceptif à l'idée de vouloir connaître les implications biologiques de ce père si décevant. Il lui avait même avoué, lors d'une de ces nuits où il n'arrivait pas à dormir, qu'il aurait préféré ne jamais connaître Richard. Il aurait préféré continuer à espérer que son père avait eu une bonne raison de l'abandonner, qu'il était un homme bon et juste malgré son absence. Il aurait préféré continuer à vivre dans ses illusions plutôt que d'apprendre la triste vérité.
Pétrolia ne pouvait pas vraiment le blâmer. Sans le comprendre parfaitement, elle éprouvait un sentiment similaire. Elle avait connu ses deux parents, contrairement à lui, mais elle en gardait le souvenir à travers ses yeux d'enfant. Puisqu'ils avaient disparu lorsqu'elle avait à peine 15 ans, elle n'avait pas vraiment eu le temps de les connaître autrement que comme des parents et non pas comme des personnes à part entière… elle n'avait jamais eu de conversation avec eux, d'adulte à adulte. Son père demeurerait à jamais son héro et son camarade de jeu et sa mère, la définition même de l'affection. Elle regrettait ne pas pouvoir les connaître autrement, avec leurs défauts et leurs faiblesses… serait-elle déçue si elle les rencontrait aujourd'hui?
Devant elle, Valence pianotait sur un des livres de référence pendant qu'elle faisait défiler l'information de l'ordinateur central sur son écran. Elle leva les yeux, le regard brillant.
"Je pense que j'ai une idée"
