22. Septembre 1992 La modération
Je rentre en Angleterre, volontairement avant Remus et les garçons. Il s'agit bien sûr de brouiller les pistes mais aussi parce que j'ai besoin d'un temps à moi avant de me lancer dans cette nouvelle vie qui se profile. Je serais bien aller voir mes parents et faire du cheval avec mon père mais je n'ai pas le courage de répéter notre dernière conversation. Je vais donc droit à Londres et à l'appartement que je partage toujours officiellement avec Carley et Dawn.
Une fois qu'on a épuisé tout le dépaysement que constitue le Brésil et l'ouverture des cadeaux que j'ai scrupuleusement ramenés, mes plus vieux amis me confirment que je serai assermentée dans deux jours, soit une bonne semaine avant la rentrée de Poudlard. A priori, c'est très rare que des promotions aient lieu comme cela alors que certains de nos collègues sont en vacances et on l'appelle déjà la "promotion Dumbledore".
"Sans doute parce que ceux que ça agacent n'ont pas envie de l'appeler la promotion Tonks", souligne Dawn.
"Mais vous en faites partie ?", je m'inquiète. Être la seule de notre trio à en bénéficier me paraît pire que tout dans le contexte qu'elle vient d'esquisser.
"Carley en fait partie", indique laconiquement Dawn au même moment où son amoureux me fait signe que ce n'est pas un bon sujet. "C'est bon, Carley. Elle l'aurait su demain ! Ni moi, ni Tanya."
"Mais pourquoi ? Bell a l'air content de toi", je presse. J'ai eu moins de contact avec Tanya et son mentor, Andrea Williamson, mais j'ai vu Bell et Dawn agir ensemble et il m'a toujours semblé gentil et bienveillant avec elle, à la féliciter et l'encourager. Pour tout dire plus prévenant que Kingsley, qui a toujours l'air de vouloir vérifier si je vais ou non me casser la gueule.
"Bell dit…", elle commence, "Ne le prends pas pour toi, Tonksie, d'accord ? Bell dit que je sais le manuel par cœur, que je fais des rapports excellents et que je suis parfaitement les procédures mais… que je suis quelque part trop sage et que je n'ai pas fait encore la preuve de mon autonomie."
"Qu'est-ce que je ne dois pas prendre pour moi ?", je questionne avec sincérité, et Carley ricane avant de répondre à la place de ma copine :
"Bell, et pas que lui, pense que tu es exactement tout l'inverse : tu connais les procédures et le manuel et tes rapports sont corrects, mais tu prends des initiatives et des risques !"
"Il a dit : ta copine Tonks, elle fait des conneries, mais elle apprend de ses conneries. Elle progresse visiblement. Quelque part, on sait qu'elle se dépatouillera sans doute d'une situation compliquée et inattendue. Qu'elle a de la ressource. Toi, on attend toujours de savoir…", complète Dawn avec un soupir qui me fend le cœur.
"Il se trompe complètement", j'affirme. "Il ne voit pas tout ce que tu sais et que j'entrevois à peine sur les équilibres au sein de la Division ! Et heureusement que tu as été là plus d'une fois pour me tirer d'affaire !"
"C'est lui mon mentor, Tonks. S'il a émis un avis défavorable, je ne vais pas être considérée comme prête par-dessus sa tête ! "
"Non", j'admets. J'hésite, et puis je me tourne vers Carley en essayant de poser la question de manière à ménager les sentiments de ma plus vieille copine : "Podmore, lui, en a marre d'avoir un aspirant ?"
"Au moins autant que Shacklebolt, on dirait", il entre facilement dans mon jeu. "Il me juge autonome et opérationnel - ses mots. Je manque de bouteille politique et diplomatique, mais je suis comme tu le pressentais nommé à la protection de vieux Dumbie… alors je vais peut-être avoir l'occasion d'améliorer ça. Des conseils à me donner ?"
Il me semble que Dawn est aussi intéressée que Carley par ma réponse que je prends le temps de composer.
"Tout ce que tu as pu entendre ou lire sur lui est vrai : il a une influence, une lecture des gens, une maîtrise de la magie, hors du commun. Tout chez lui est hors du commun. Même le fait est qu'il reste, à son âge, à son poste, aussi curieux, bienveillant et accessible. Après, il ne faut pas pour autant penser qu'il est fondamentalement gentil ou naïf à cause de ça. Il a son agenda et il le suit."
"Tu dis ça après tout ce qu'il a fait pour toi !", s'effare Dawn.
"Il a fait pour moi ce qu'il devait faire, à la fois, pour que j'accepte certaines missions et pour que Remus soit content. Je ne dis pas qu'il me déteste. Je pense qu'il me trouve efficace et fiable. Mais on peut dire que les coups de pouce qu'il a donné participaient aussi à la construction des conditions nécessaires pour la réalisation de ses objectifs. Des objectifs que je partage pour autant que je puisse en juger..."
"Quels objectifs ?", questionne Dawn.
"Plus de justice ?"
"Tonks, t'en dis trop ou pas assez !", s'agace Carley et il a bien sûr raison.
"La réhabilitation de Sirius Black, par exemple", je décide de leur livrer. Après tout, c'est une réalisation objective.
"Qu'est-ce qu'il a fait pour cela ?", s'étonne Dawn.
"Tellement de choses que dire "tout" est sans doute le plus efficace", je soupire.
"Et toi, tu l'aurais aidé ?", doute Carley.
"J'ai fait des choses. D'autres auraient pu les faire, mais j'étais là, j'avais certaines compétences et surtout la motivation de voir le cousin de ma mère libre et réhabilité."
"Tu as fait des choses", répète Dawn. "Des choses… pas spécialement… légales". Ce n'est pas une question alors je ne réponds pas.
"Shacklebolt sait ?", creuse Carley. Je soupire et il comprend. "Évidemment qu'il sait. Tu as déjà dit que tu avais été placée auprès de Dumbie par lui… Tu joues à des jeux sacrément dangereux, Tonksie, tu sais ça ?"
Je soupire. Je voudrais avoir les moyens de leur dire que non, qu'ils se trompent, que je ne suis qu'une petite aspirante qui va un peu plus vite que prévu, que mon parcours n'est pas si atypique. Ou si dangereux. Je finis par acquiescer.
oo
Le serment n'est pas très long. Il dit en substance et sans surprise que je m'engage à servir la Lumière et à faire reculer les Ténèbres. Il n'est pas très spécifique sur ce qu'est la Lumière et ce que sont les Ténèbres. Je trouve ça révélateur de ce que j'ai appris depuis ma sortie de l'Académie sur la société et la justice magique et, à la fois, presque commode. Ce serment dirait que je dois me garder des Créatures que je ne pourrais l'articuler avec conviction devant le directeur de l'Académie, le Commandant des Aurors et le directeur du Département de la justice. Le moment qui me touche vraiment dans cette petite et rapide cérémonie est quand Shacklebolt, avec un sourire chaleureux, me tend l'athamée symbole de mon nouveau statut.
"Bienvenue, Auror Tonks" - ce sont les mots simples qu'il a choisis. Podmore, lui, a préféré un petit discours élogieux pour Carley. Je crois que je préfère la simplicité. Quand je le prends dans mes mains et que l'objet ressent ma magie, mon nom se grave en runes sur sa poignée. Comme dans mes rêves de gosse à Poudlard. Je ne pensais pas que je serais aussi émue de voir ça.
Une demi-heure plus tard, le commandant Scrimgeour en personne me détaille ma nouvelle position. J'ai trois jours d'enseignement par semaine et je dois surveiller Poudlard un week-end sur deux. Le reste du temps, je reste à la disposition de la Division et, comme ça paraissait compliqué de m'assigner à quelqu'un d'autre, je viens en appui à Kingsley sur les dossiers qu'il suit. S'il n'en a pas besoin, il peut m'envoyer en renfort d'autres équipes, comme il le faisait avant quand j'étais aspirante. On peut dire que rien ne change vraiment sauf mon grade et ma paie qui va faire un bond qualitatif impressionnant parce que Poudlard me rémunère aussi mes heures de cours. Mais je n'y pense pas réellement sur le moment - c'est Dawn qui me fera remarquer ça plus tard. Et encore, elle ne sait pas pour le fonds à mon nom ouvert par le testament de Sirius.
Sur le moment, je m'inquiète davantage d'avoir, là encore, un traitement particulier, lié à Dumbledore pour faire court, jusqu'à ce que notre Commandant appelle ensuite Carley pour un entretien. Je ne suis rassurée que jusqu'au moment où je réalise que l'affectation de Carley aussi est liée au Directeur de la Coopération magique et président du Magenmagot. Ça donne un peu de poids supplémentaire aux rumeurs et regards en biais de certains de nos collègues les jours qui suivent. Dawlish se force sans doute à me féliciter de ma promotion "exceptionnelle". Kahn, lui, discourt à son habitude au moment du café sur l'influence pernicieuse du politique dans la gestion des affaires des Aurors. Je ne dis pas que tous pensent comme eux mais, clairement, je me distingue par davantage que mes cheveux roses.
Je suis donc assez contente quand Maugrey Fol-Oeil m'apprend que nous sommes attendus à Poudlard pour notre prise de fonction officielle. C'est Rogue qui nous fait visiter le château et nous montre où seront nos appartements respectifs. Maugrey ne connaissait pas la porte arrière ou les passages qui mènent des appartements au reste de l'école et que j'ai découverts en accompagnant Dumbledore. Je me garde de faire montre de mes propres connaissances. Après cette visite, c'est Remus qui a, dans son bureau directorial, une vraie discussion avec nous à la fois sur le curriculum de nos cours et leur répartition entre nous et sur ce qu'implique pour lui la sécurité de Poudlard. Il est avenant, mais professionnel. Il n'a jamais un regard, un mot ou un sous-entendu qui pourrait trahir l'état réel de notre relation. Il ne cache pas qu'on se connaît, mais ne se permet aucune familiarité. Moi, j'essaie de donner le change. Je suis sans doute plus nerveuse qu'il ne faudrait et Maugrey se sent presque obligé de me dire que ça va bien se passer. Remus nous a préparé une copie de ses propres cours pour les sept années comme une référence à adapter selon vos envies. Maugrey est beaucoup plus intéressé que je ne l'aurais parié sur la progression et l'organisation des cours.
Mais cet après-midi reste une sorte de parenthèse dans ma vie de jeune Auror qui ne sait pas exactement ce que son titre et son serment changent réellement. Je reste assignée à l'autorité de Kingsley, et c'est donc sur ses talons que j'arpente les ruines fumantes d'un groupe de maisons, conséquence d'un incendie qui s'est déclaré sur le chemin des Embrumes. La police est convaincue que ce n'est pas un accident et les analystes du laboratoire sont déjà sur les lieux quand nous arrivons.
"On cherche encore les propriétaires", explique l'agent qui nous accueille. Il a les yeux tirés. "Ces maisons étaient toutes louées, mais on n'est pas certains qu'elles n'étaient pas même sous-louées. Dès que j'ai l'info, je vous la transmets. Vous trouverez l'Analyste Marie par là-bas."
Je perçois la satisfaction de Kingsley qui a de bonnes relations avec Basil Marie que j'ai déjà eu l'occasion de le croiser. C'est un homme assez athlétique. Plus âgé que Remus, je dirais, mais plus jeune que mon père. Il adore parler de Quidditch. Et c'est l'analyste en chef sur les lieux.
"Ça ressemble à quoi, Baz ?", le questionne Kingsley.
"Un feu dont on n'a pas encore trouvé la cause exacte, mais on sait que ce n'est pas d'origine magique. Par contre, il a rencontré des éléments magiques qui l'ont largement renforcé et alimenté. Surtout dans la maison donnant sur la rue des Embrumes", il précise en se retournant pour en indiquer la direction. "J'ai laissé un de mes petits gars. Il a quasiment fini ses relevés et il a peut-être des idées à cette heure… des trucs qui vous permettraient de savoir quels étaient les enjeux ici."
"Tonks, si tu veux bien", commente Kinsgley. J'opine le "Oui, Chef" de rigueur, mais j'ai le temps d'entendre la suite alors que je m'exécute. "Mais tu écartes le feu accidentel ?"
"Définitivement. Tu veux que je te montre ?"
Marie et Kingsley s'éloignent de leur côté et, moi, je regagne la rue des Embrumes en ayant l'impression que "le petit gars" dont Marie n'a même pas jugé bon de donner le nom ne peut être qu'une des dernières recrues du labo. Donc, potentiellement, Aelius Wind. Cerridwen trouve sans doute sympa de me confirmer que j'ai de bonnes capacités de déduction.
"Analyste Wind", j'opte pour une entrée en matière formelle.
Aelius relève la tête. Il est accroupi en train de faire des prélèvements.
"Il parait que tu es Auror. Félicitations", est son accueil quand il s'est redressé. Il ne me tend pas la main. Peut-être parce que les siennes tiennent des fioles et des pinces.
"C'est le troisième jour de ma vie où je porte ce titre, je reste prudente", je tente de sourire.
"Mais tu continues ta carrière propulsée par rien de moins que le professeur Dumbledore", il commente sans sourire. Il n'a qu'une infime retenue avant de balancer son Cognard : "J'imagine que tu avais raison de laisser tomber des vacances miteuses avec moi."
J'encaisse le coup avec plus de philosophie que je ne l'aurais cru possible et je crois qu'Aelius est d'ailleurs stupéfait de mon manque de réaction à sa provocation.
"On m'a envoyé à toi parce que tu aurais des éléments permettant d'identifier ce qui était entreposé dans cette maison et peut-être les raisons de cet incendie criminel", je récite.
"C'est comme ça que tu veux jouer ça ?"
"Je ne crois pas qu'il soit bien professionnel pour nous deux de nous jeter notre fin de relation à la tête", je soupire. Il me regarde avec des grands yeux exorbités qui me donnent envie de la prendre dans mes bras et de le consoler. Oui, je sais, une très mauvaise idée. Je continue donc à jouer les raisonnables : "Aelius, je te dois peut-être plus d'explications que je n'ai bien voulues t'en donner. Je t'ai sans doute fait plus de mal que je ne l'aurais souhaité. Je veux bien… qu'on aille boire une bière, ou qu'on se donne un rendez-vous à l'aube pour un duel, quand tu veux, hors de nos heures de service. Mais mon chef, lui, attend tes premières hypothèses, et c'est Marie qui lui a dit que tu en avais. On va juste avoir des ennuis l'un et l'autre si rien ne se passe."
"Merlin, j'aurais vécu assez vieux pour t'entendre prêcher la raison et la modération ?", est son commentaire suivant. Il n'y a plus réellement de colère dans sa voix. Juste de la surprise et même un peu d'amusement.
"On dirait", je rigole, sincère. Je sais sans doute mieux que lui combien j'ai déjà changé.
"Tu dînerais avec moi ?", il presse brusquement. Je crois qu'il se force à ne pas rougir et qu'il se prépare à mon refus.
"Pourquoi pas", j'accepte.
Il ravale assez bien sa surprise et opte pour une sorte de numéro de charme qui lui ressemble : "Ça me paraît plus raisonnable qu'un duel à l'aube. Tu m'aurais réduit en purée quand on était encore à Poudlard. Je ne vois pas comment j'aurais plus de chance aujourd'hui. "
"Tu me dis, je viendrai", je promets.
Il a un regard insistant que je soutiens de mon mieux.
"Mes premières hypothèses", il finit par s'inviter lui-même. J'opine. "Y avait assez d'ingrédients interdits ou régulés pour passer le reste de sa vie à Azkaban… Tu veux voir ?"
ooo repas au restau (la rentrée à eu lieu)
Je crois que je me suis attendue à ce qu'Aelius me contacte dès le lendemain ou, du moins, rapidement pour me faire tenir ma promesse, mais ce n'est pas ce qui se passe. Sans doute est-il assez au courant des développements de l'enquête pour juger que ce n'est pas le moment. Les journées suivantes sont en effet assez intenses parce qu'on se retrouve dans la poursuite d'une certaine Victoria Hitchens, née-moldue mais descendante d'une branche mineure des Flint, et de ses deux comparses - un Cracmol lointain descendant des Burke et un jeune garçon Moldu qui se révélera un cousin éloigné de Victoria. Le trio joue avec les deux mondes avec un certain brio pour nous perdre. Shacklebolt n'arrive pas à convaincre Scrimgeour de l'intérêt de nous allouer des renforts ni de faire appel à la police moldue pour les repérer.
"Shacklebolt, tu ne vas pas te retrouver à la tête d'une équipe spéciale à chacune de tes enquêtes. Surtout que, la dernière fois, tu ne m'as pas réellement retrouvé Black avant Dumbledore ou Lupin !" est ce qui tombe sur la tête de mon mentor quand il tente d'insister.
C'est regrettable, car le lendemain Hitchens et ses deux amis explosent magiquement une voiture de police moldue qui a courageusement tenté de les arrêter après un excès de vitesse. J'ai rarement vu Kingsley plus pâle que sur les lieux de cet incident. Néanmoins, les arrêter devient la priorité indiscutée, et je participe avec intérêt à une mission conjointe avec la police moldue. Il nous faut exactement dix-huit heures supplémentaires pour mettre la main sur la petite bande. On peut sans doute regretter qu'Edmund Burke bascule dans le vide quand il se jette au travers du sort d'Assommoir de Hawlish destiné à Victoria. Mais cette fois, Scrimgeour est bien obligé de reconnaître que Shacklebolt a fait son boulot avec efficacité alors que toute la communauté magique commençait à s'affoler de l'affaire.
Je suis un peu frustrée dans ce contexte de devoir abandonner la constitution des dossiers pour aller surveiller la rentrée de Poudlard, même si j'avoue que je suis assez émue de voir que Cyrus est réparti à Gryffondor, de sentir sa nervosité, son innocence, quand le Choixpeau est posé sur sa tête. Je veux croire que ma mère le sentirait aussi si elle était là et qu'elle reverrait son hostilité viscérale à cette deuxième chance. J'essaie aussi d'imaginer les sentiments de Sirius sans oser interroger Remus sur la question. Il faut bien dire que je n'ai aucune envie de devoir revenir, en retour, sur la réaction de ma famille que j'ai pour l'instant sobrement qualifié de "sur la réserve".
Je dois avouer que je m'amuse plus que je n'aurais osé le penser à dispenser les cours qui me sont demandés et que j'apprécie l'admiration que je lis dans la plupart des yeux de mes élèves. Comme je l'imaginais, la classe de Harry et Drago reste un petit défi pour moi, entre le fils de Remus qui semble toujours en train de se demander quelle place il doit me laisser dans sa vie et mon cousin qui semble en mission commandée par ses parents à la fois pour pirater mes cours et déstabiliser Harry. Mais globalement, j'estime m'en sortir pas si mal. C'est ce que je répète à Carley, à Dawn, à Tanya ou à Kingsley quand je suis à la Division.
Ça fait plusieurs semaines, finalement, que je jongle avec ma nouvelle vie quand je reçois l'invitation d'Aelius. Il l'a déposée à la Division dans une enveloppe scellée. La secrétaire ne fait aucun commentaire quand elle me la tend un jeudi matin où je me présente à la Division avant Kingsley. Mais je suis quand même gênée quand un peu étourdiment je l'ouvre devant elle et tombe sur ce contenu laconique :
"Tonks, si tu es toujours partante, on peut se retrouver au Fier Chasseur. Peut-être un jeudi soir - je sais que tu es à Londres le jeudi. Aelius."
Je ne sais pas trop quoi faire du fait qu'il ait visiblement enquêté sur moi, ni du choix du restaurant, un peu chic, un peu en retrait du Chemin de Traverse. Un endroit où je suis allée avec mes parents. Mais il faut en finir, je me répète. Il faut crever l'abcès. Pas douter. Je décide donc de répondre par hibou et sans attendre que mon chef arrive.
"Ce soir vers 20 h si possible pour toi, Tonks."
Sa réponse positive est quasi immédiate me faisant douter de nouveau. Quelles sont ses attentes ? A-t-il une vengeance ou une reconquête en tête ? La modération voudrait peut-être que je m'abstienne. Que je trouve une excuse de travail ou que je propose un lieu moins calme. Mais je ne me vois pas expliquer mon comportement dans un pub. Je réponds donc que, si je suis en retard, je le préviendrai et je mets de côté toute l'affaire le reste de la journée que nous passons sur la préparation du procès de Victoria Hitchens.
Ce n'est qu'en fin d'après-midi, en me regardant dans la glace des toilettes de la Division que je reviens sur la soirée qui s'annonce. Ce n'est pas que je m'inquiète de ma tenue, non. C'est vers Remus que vont mes pensées. Il y a près d'un an, quand nous avons mis en place nos soirées londoniennes, il a insisté pour dire que je n'avais pas de compte à lui rendre. Il serait là que je vienne ou non, que j'arrive tard ou non. Pas besoin de se justifier ou de prévenir. On a très peu raté de ces soirées, l'un et l'autre, telle est la réalité. Et je ne compte pas rater complètement cette opportunité de compenser tous ces moments où nous sommes au même endroit sans que je puisse l'embrasser ou me blottir dans ses bras. Il me semble néanmoins évident que je ne peux pas ne pas le prévenir. Notre relation s'est quand même développée et je ne peux pas avoir l'air de me cacher, je décide. Je trouve donc un prétexte pour sortir de la Division et trouver un endroit acceptable et discret pour lancer un Patronus qui annonce que je le rejoindrai après le dîner parce que je vais discuter avec Aelius Wind à sa demande.
J'essaie de ne pas voir de signe ou de m'attrister de l'absence de réponse. Moins nous avons d'échange, moins nous risquons d'être interceptés ou découverts. Et Remus a répété qu'il ne voulait pas que je me sente obligée de me justifier. J'imagine que je ne peux exiger qu'il me donne son assentiment. Mes pensées sont clairement fiévreuses et complexes quand j'arrive au restaurant. Aelius est déjà là et il se lève à mon approche. Il s'est installé dans un de ces box dont je me souvenais. Un sortilège de confidentialité assure que les conversations restent inaudibles du dehors. Mon père a signé pas mal de contrats dans ce restaurant pour cette raison, je m'en souviens.
"Je… j'ai du mal à croire que tu sois là", il lâche quand on se rassoit après d'assez maladroits salamalecs mutuels.
"J'avais promis", je rappelle patiemment. Il opine. "J'aimerais qu'on…soit… qu'on ne soit pas… que tu ne m'en veuilles pas… qu'on puisse… se parler", je tente très poussivement.
"Tu es avec quelqu'un ?", il veut savoir immédiatement.
"Merlin, on n'a même pas commandé", je regrette.
"Pardon", il marmonne, mais je ne pense pas qu'il soit bien sincère.
"Je suis avec quelqu'un et … je veux même bien te dire qui, mais on commande d'abord", je tente. "J'ai faim."
On appelle la serveuse et je choisis un plat de gibier présenté comme la spécialité de la maison. Aelius prend la même chose et je dois me retenir de demander s'il sait ce qu'il vient de commander. On attend nos portos pour reprendre les hostilités. Enfin, je décide que je ne vais pas le laisser mener l'interrogatoire.
"Et toi, tu es avec quelqu'un ?"
Aelius a l'air surpris, mais acquiesce. J'attends le cœur un peu battant parce que je ne veux pas céder la première, mais la méthode Lupin semble fonctionner.
"Marilyn est… américaine… enfin sa grand-mère est anglaise et… Bref, elle a décidé de faire des études à Londres… On s'est rencontré dans un séminaire de l'Université…"
"Super", je commente avec enthousiasme. Une fille qui partage les envies livresques d'Aelius me paraît un bon début.
"Elle… elle est contente que je te vois ce soir… C'est elle qui m'a poussé à t'écrire. Marilyn espère que… je saurais mieux où j'en suis… quand nous aurons parlé…", il me livre avec sa sincérité habituelle.
"Tu ne sais pas où tu en es ?"
"Tonks… je… J'ai été… Tu étais l'amour de ma vie", il lâche. "J'étais certain que si j'étais patient… compréhensif… si je nous donnais le temps… tu finirais par te dire que tu cherchais… quelque chose que tu avais déjà, en fait. "
Ok, j'ai posé la question et j'ai la réponse. Pas que je l'ignorais fondamentalement, mais il ne l'avait jamais dit aussi clairement.
"Pardon" est le seul mot qui me vient.
Il hoche plusieurs fois la tête avant de continuer. Ses poings sont serrés, je note.
"J'ai besoin de savoir pourquoi tu m'as quitté."
C'est mon tour de chercher mes mots.
"Parce que… je n'ai jamais été aussi sérieuse que toi… Je t'aime beaucoup Aelius. On a appris des tas de trucs chouettes ensemble sur la vie, non ?", je tente. "On s'est fait beaucoup du bien. Moi, je t'ai certainement fait du mal mais, ensemble, on a vécu des chouettes moments… On a grandi ensemble... Mais… je cherchais en effet autre chose… je ne savais pas exactement quoi… Et pas seulement en termes de… partenaire…. Je cherchais le sens de ma vie, de mon engagement... " Je ne sais pas comment finir.
"Et tu as trouvé ?"
La serveuse arrive alors avec nos plats. Elle nous jette des regards par en dessous, sans doute pour essayer d'établir si on est des amoureux en train de se disputer, je me dis. Elle demande si on veut du vin et on dit oui tous les deux en la laissant choisir lequel. Ce qui ne doit pas être très habituel à voir son expression.
"J'ai mesuré des tas de limites. Je ne cesse de mesurer tout ce que j'avais refusé de voir", je lui livre avec sincérité. Aelius m'a bien écouté des heures quand je disais que je voulais devenir Auror. Il sait de quoi je parle. "Mais j'ai aussi... contribué à des choses importantes... Je ne donnerais pas ma place pour un empire."
"Il... il y a quelqu'un... auprès de toi ?", il ose après un silence pensif.
La serveuse amène des verres de vin, on boit et mange un peu. Il n'ose pas me relancer une troisième fois sur ma vie amoureuse.
"Je vais répondre", j'indique en reposant mon verre. "On aurait dû commander une bouteille non ?" Ses yeux s'écarquillent devant la suggestion. Je fais signe à la serveuse et je commande donc ladite bouteille. J'attends qu'elle nous ait servi pour lui répondre : "Je suis depuis près d'un an avec Remus Lupin", je le lance. Je vois à ses yeux que ça lui tombe dessus comme une surprise entière - ce qui me rassure un peu. "Il n'y a pas dix personnes au courant pour l'instant. Si jamais ça se savait et que tu y étais pour quelque chose, Aelius, je ferai de ta vie un enfer !"
"Lupin ?", il vérifie d'une voix étranglée.
"Ouais. Ça s'est fait lentement et... discrètement. Il fréquente Dumbledore... et... on a joué ensemble au billard... un jeu d'adresse moldu", je précise.
"Je pouvais attendre longtemps", est la conclusion d'Aelius
ooo
Je suis assez fière de moi quand je rejoins l'appartement de Remus. Je me sens adulte et en contrôle. On peut dire que la distance suspicieuse et résignée de Remus est exactement l'opposé de mes sentiments du moment.
"Il se passe quelque chose ?", je m'inquiète d'abord.
"Rien que ce qui devait arriver" est sa réponse.
"Cyrus ?", j'articule, ne sachant ce qui est le plus probable - vais-je voir débarquer mes collègues pour nous arrêter ? Puis, je me souviens de ce truc qui nous complique la vie depuis le Brésil : "Harry a encore entendu son serpent ?"
"Pas besoin de faire l'innocente", il s'agace.
"Remus ?"
"Je serai bon perdant", il soupire avec une résignation patiente et douloureuse.
C'est à ce point-là de la conversation que j'envisage le problème. Je pars au quart de tour, avec une colère profonde qui me prend par surprise.
"T'es sérieux ? Tu crois quoi ? Qu'Aelius me propose de l'épouser ? Tu crois que je te trompe ? Mais quelles fables moldues tu peux bien te raconter !?" Il reste là, impassible, à me regarder vitupérer avec ses yeux ambrés et l'envie de lui lancer un sortilège me traverse comme un éclair, me faisant frissonner.
"Je t'ai toujours dit que tu es libre..."
"Et qu'est-ce que j'ai toujours répondu ?", je crie. Il secoue la tête. "Mais réponds ! Ou tu as oublié ?!"
"Tu n'as pas besoin de hurler."
Je prends une grande inspiration parce que je sens bien que répondre tout de suite serait prendre trop de risques. Je pourrais dire : "Crois ce que tu veux" et me casser, par exemple. C'est très tentant.
"Tu n'as pas besoin de..." Je me reprends et plante mes yeux dans les siens pour lâcher : "Je suis allée dîner avec Aelius et il m'a parlé de sa copine, Marilyn, et demandé pourquoi je l'avais quitté. Je lui ai dit qu'il avait été une chouette rencontre, mais que… je préférais un vieux lycanthrope suspicieux et préférant croire que je couchais avec lui par inattention plutôt que par amour..."
"Tonks..." Il y a une note de reproche dans sa voix et ça fait longtemps qu'il ne m'a pas appelée comme ça.
"Alors si je fais mon sac ce soir, Remus Lupin, ce ne sera pas parce que je préfère les jeunes sorciers pleins d'avenir, mais parce que tu auras insulté les sentiments que j'ai pour toi..." J'ai tenu jusque-là, mais les larmes sont là dans ma voix et dans mes yeux.
"Je ne te mérite pas", il souffle.
"N'importe quoi ! Mais si tes fils disaient la moitié des conneries que tu me sors ce soir, tu les enverrais réfléchir dans leur chambre !"
L'idée a l'air de trouver un défaut dans sa carapace de misérabilisme et, presque, de le faire sourire.
"Je serais bien seul dans cette chambre", il ose avec un regard en dessous qui le rajeunit terriblement.
"Ça peut s'arranger", je réponds. Bien trop vite, je sais.
oooo
Désolée, j'ai du mal à trouver du temps pour vous... J'espère que vous aurez apprécié cet engagement qui vient... Et que vous vous portez bien...
