23. Octobre 1992. La mesure

Un des problèmes de mon nouvel emploi du temps, c'est que je ne peux pas faire beaucoup d'enquête de terrain et que Kingsley finit par me refiler pas mal du travail de rapport et de compilation, voire d'enquêtes théoriques dans la bibliothèque de Poudlard. De fait, je suis assez certaine que je dépasse nettement mes heures de travail dues à la Division de Londres, mais je me laisse exploiter avec philosophie. J'imagine trop comment serait pris que je me plaigne, alors que j'ai été promue dans les premiers et que j'occupe un poste hors norme. En conséquence, ce soir de novembre, j'ai terminé mes corrections et préparations pour mes classes de demain, mais je suis encore en train de bosser sur une compilation de preuves qui doit asseoir une stratégie de tribunal. Ce fin renard de Kingsley m'a vendu que je la présenterais "sans doute". Je fais ça dans mon appartement de Poudlard, laissant à Remus l'espace et le temps de vaquer à ses propres occupations. On se rejoint généralement plus tard dans la soirée.

Quand on frappe à ma porte, il est deux bonnes heures avant l'horaire que nous avions convenu. Je suis en pleine relecture de l'interrogatoire d'un type qui, outre frapper sa femme, pratique aussi le trafic de Limeffaces - ces drôles de gastéropodes asiatiques qui ont pour caractéristiques de pomper la magie résiduelle autour d'eux. Il se trouve qu'une de ses créatures a été utilisée pour maquiller un cambriolage un peu culotté chez un bijoutier réputé de Liverpool.

"J'arrive", j'annonce en pensant que ça peut aussi être la visite de Maugrey qui s'ennuie un peu à Poudlard ou d'autres de mes collègues. Ça arrive parfois.

"Monsieur le directeur", je constate sans dissimuler ma surprise en ouvrant la porte.

Remus me fait signe qu'il veut entrer, je m'écarte pour le laisser passer. Je ne crois pas que beaucoup de membres du corps professoral ou des élèves doutent encore de la nature de nos relations, mais nous sommes tous les deux d'accord pour conserver une certaine distance formelle.

"Albus est en route pour me rendre visite", il m'annonce la porte refermée. "J'ai déjà envoyé un carrosse à sa rencontre. Il sera là dans une demi-heure maximum. Tu peux te joindre à nous ?"

"C'est nécessaire ?"

"Tu n'as pas le temps ?", il s'informe. Pas fraîchement, mais avec ce raidissement insidieux que j'ai appris à reconnaître. Il y a clairement un enjeu. Je ne sais pas encore lequel.

"Je veux dire, il veut te parler de quoi ? C'est une réunion de l'Ordre ?", j'enquête.

"Non, je ne pense pas. Il a dit qu'il n'y avait pas de raisons de déranger Severus", il estime plus léger.

"Mais moi, oui ? Je veux dire, il a demandé que je sois là ?"

"Tu ne t'appelles pas Severus. Il n'a rien dit pour toi", il précise avec un demi-sourire. "Tu n'as pas le temps, pas de problème."

"Tu voudrais que je sois là", je vérifie. Il a un très bref haussement d'épaule qui vaut confirmation. "Ok, j'ai sans doute assez avancé pour aujourd'hui."

Une demi seconde, je crois qu'il va reculer parce que le travail reste une valeur sacrée de Remus, sans parler son soutien affiché pour ma carrière d'Auror. Mais finalement, il opine. Il veut que je sois là.

"Je vais à sa rencontre. Tu peux aller chez moi quand tu veux", il m'annonce. Le regard circulaire qu'il a pour mon installation de poufs colorés devant la cheminée et de parchemins étalés partout en dit long. Jamais il ne se verrait accueillir Albus dans un tel décor.

Je prends le temps de ranger tous les documents de la Division dans le coffre que j'utilise à cet effet et de brosser mes cheveux roses avant d'aller chez Remus. Je rumine qu'il y a peu de membres de notre communauté qui prendraient avec autant de décontraction l'arrivée de Dumbledore chez eux à une heure pareille. J'essaie de voir dans l'insistance de Remus à ma présence une forme de reconnaissance de ma place dans sa vie. J'essaie aussi de ne pas penser au pire - déjà, définir le pire est objectivement compliqué. Aucune de ces ruminations ne m'a préparé à, qu'aux côtés de Remus et Albus, il y ait Carley Paulsen. Lui-même d'ailleurs a l'air un peu emprunté.

"Nymphadora, je suis certain que la situation vous amuse", est le parti-pris d'Albus qui n'a pas manqué mon regard à son nouveau garde du corps. "Sachez, Auror Paulsen, que votre collègue Tonks a subi avant vous mes visites parfois tardives. Nous voyagions ensemble, l'Auror Paulsen et moi, et il se serait inquiété si je lui avais dit de me laisser avant d'être rentré à Finchley. Je suis sûr que Nymphadora nous dira qu'il faut le comprendre."

"Ma porte est ouverte à l'Auror Paulsen", commente Remus sur un ton aimable, voire amusé. "Surtout lorsqu'il assure votre sécurité, Albus."

"Vous vous demandez l'objet de ma visite, Remus", estime ce dernier. "J'ai des choses à vous dire. De pas très bonnes nouvelles et, même s'il n'y a pas de réel caractère d'urgence, je n'ai pas vu de raison de reculer. Les hommes ne se préparent jamais assez tôt à l'adversité."

"Assieds-toi, Dora, je t'en prie. Nous vous écoutons, Albus."

Quand je prends place à la droite de Remus sur le canapé, Carley semble décider qu'il est de trop. "Je vais... vous attendre dehors, professeur"

"Ah oui", fait semblant de réaliser Albus - franchement, je ne le crois pas une seconde. "Je propose que votre collègue et amie Nymphadora prenne cette décision. "

"Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, professeur", je remarque alors que Carley semble figé dans son mouvement.

"Albus, Nymphadora", me reprend gentiment Dumbledore. "Il va falloir essayer au moins !"

"Il va alors falloir essayer de ne pas m'appeler Nympha..."

"J'ai des scrupules à vous appeler Dora", il m'interrompt avec bonhomie. "Mais ces scrupules sont sans doute à la hauteur des vôtres... Si je promets de faire de mon mieux, puis-je espérer ?"

"Je ferai de même... Albus."

"À la bonne heure !", il se félicite. Ses yeux bleus pétillent comme s'il venait d'entendre une bonne blague. Mais ils s'éteignent un peu quand il reprend sobrement : "Je suis venu pour partager avec vous deux - avec Remus d'abord, mais c'est sans doute approprié et utile que vous entendiez, Dora, ce que je sais d'un projet qui est encore pour l'essentiel secret... Je dirais que dix personnes, tout au plus, sont au courant."

Il s'arrête et regarde Carley comme pour me rappeler le rôle qu'il entend me faire jouer.

"Est-ce que ce secret... peut compliquer l'intégrité d'un Auror ?", je formule lentement. Puisqu'il veut que je prenne la décision autant que je mesure les enjeux.

"Pas fondamentalement, Dora. C'est une information qui malheureusement finira par être connue... Mais bien sûr, il n'est pas souhaitable que l'on sache que je la propage surtout auprès de certaines personnes comme Remus", développe Albus en me regardant toujours avec ses yeux pervenche, étonnamment sérieux. Un putain de test, voilà ce que c'est. Remus n'a pas l'air de songer, même un instant, à intervenir.

"J'ai... j'ai envie de dire qu'il faudrait d'abord savoir si Carley souhaite... partager ce secret...", je tente.

"Vous savez comme moi, Dora, qu'il ne voudra pas répondre à cette question... et qu'il est probable que oui, dans le fond, l'idée de connaître un secret... lui plaise.", me répond Albus mais il y a une sorte d'appréciation dans sa voix. Je note que mon surnom ne semble plus du tout lui causer de scrupules. Veut-il poser à quel point il m'a laissée s'approcher de lui afin que Carley sente le chemin à parcourir ?Je suis quasiment certaine d'avoir raison et mon cœur en bat plus fort. Ce que Remus ne manque pas, j'imagine.

"Vous voudriez que ce soit moi qui le tienne responsable de son silence ?", je vérifie.

"Je peux jurer", propose Carley donnant raison à Albus.

"Nous ne pratiquons pas ce type de serments, Auror Paulsen", lui répond Dumbledore avec une gentillesse affectée qui sent la réprimande. "Je les trouve assez avilissants. Mais nous nous tenons mutuellement responsables de nos actions. Remus peut se montrer très dur avec moi quand il estime que je ne tiens pas mes engagements."

"Quand j'estime que vous les réinterprétez", corrige Remus avec une petite grimace. Albus lui sourit et incline la tête comme s'il lui accordait ce point. Je n'ai aucune idée de ce dont ils parlent et, j'avoue, ma curiosité est sacrément piquée.

"J'entends", soupire Albus avant de se tourner vers moi. "Votre décision, Dora ?"

"Je ne pense pas réellement intimider l'Auror Paulsen, Albus", je remarque avec sincérité.

"L'intimidation n'est pas réellement une solution", il philosophe en réponse. Remus sourit en l'entendant d'ailleurs. "Ce que vous avez que l'Auror Paulsen n'a pas encore, c'est un accès privilégié à certaines informations. Nous lui proposons d'améliorer cet état de fait, mais il faudra qu'il s'en montre digne pour que cela se reproduise."

"À moi de vérifier qu'il en est digne", je comprends. Un test dans un test.

"Vous me semblez la mieux placée."

Je rumine tout cela que quelques secondes.

"Carley, veux-tu rester dans les conditions énoncées par Albus ?"

"Je suis honoré de votre confiance… je m'en montrerai digne", il articule avec pas mal d'émotion. Il rencontre mes yeux et ne sait pas exactement quelle contenance prendre. J'opine donc et il fait de même nerveusement.

Le registre de la conversation change du tout au tout quand Albus reprend la parole. Cette fois, c'est pour nous expliquer qu'il a eu vent par le Magenmagot d'un projet de décret porté par plusieurs juges. Et ce décret a pour seul et unique objectif de limiter des droits déjà fortement encadrés des lycanthropes.

"Malefoy est certainement derrière au moins deux d'entre eux", estime Remus.

"Je ne dirais pas cela avec certitude", soupire Albus. "Je ne dis pas qu'il n'applaudisse pas secrètement un projet qui vous affaiblisse, Remus. Il ne chérit pas vos victoires, surtout celles qui ont été ses défaites. Mais ce n'est pas son agenda. Je le soupçonne d'autres projets sans doute plus dangereux encore..."

"Qui alors ?", je questionne.

Une sorte de tristesse traverse les yeux d'Albus.

"Différentes personnes qui veulent grignoter petit à petit ce que notre communauté a fini par arriver à construire de plus juste. Leurs noms ne nous apporteraient rien pour l'instant. "

"Il faut pourtant faire quelque chose", je tente sans doute étourdiment.

"Certainement", confirme Albus. "Pensez à tout cela comme à un travail d'équipe. Laissez-moi le Magenmagot et ses subtiles équilibres politiques. Aidez Remus à se préparer au pire…"

"La fuite", complète Remus avec amertume.

"Mais où ?", je questionne avec sincérité.

Albus a un infime regard pour Carley avant de formuler : "Le pays de votre femme et de votre fils vous offrirait la meilleure protection."

oo

"C'est bien contre moi, avec des conséquences pour tous ceux qui subissent la même malédiction que moi", commente amèrement Remus lorsque nous nous retrouvons tous les deux seuls.

Oui, je sais, j'ai des rapports à finir, mais je ne pense pas que j'y arriverais. Même pas la peine d'essayer.

"Pourquoi Dumbledore veut impliquer Carley ?", je questionne pour ma part. "Tu savais qu'il serait là ?"

"Il me semble que le plus important est ailleurs !", il m'oppose fraîchement.

C'est le ton qui ferait reculer Harry et hésiter Cyrus. Moi... je me demande si je n'ai pas été insensible et égoïste et, du coup, j'essaie d'arrondir les angles.

"Tu es certain que c'est contre toi ?" Son regard confirme. "Mais est-ce qu'ils ne peuvent pas se douter que, vu ta position, tu vas pouvoir te préparer ?", je tente de raisonner. Je n'ose pas demander s'il songe réellement à fuir au Brésil.

"Des juges du Magenmagot ! Ils se croient tout puissants ! Et puis, qui viendra défendre un loup-garou ? Si je fuis, ils ont gagné autant que s'ils me retirent mes droits !", il s'échauffe. Quelque part, il se ressemble très peu à cet instant. Il a même une flamme un peu inquiétante dans les yeux.

"Fuir est bien sûr une sorte de... défaite", je lui accorde. "Mais tes responsabilités sont multiples : tes fils, les garous, Poudlard", j'énumère. "Il m'a semblé qu'Albus conseillait d'avoir une porte de sortie prête, pas d'abandonner la bataille avant qu'elle ait lieu. De se mobiliser, pas de se penser vaincu."

Remus me considère tellement longtemps que je ne sais plus quoi penser.

"Je sais, je ne suis qu'une gosse qui fait semblant de connaître le jeu", je m'excuse, prête à m'enfuir - pas au Brésil, non, mais dans mes appartements, pour pleurer sur un avenir où je ne sais plus si je suis la bienvenue.

"Arrête de te rabaisser", il gronde doucement en mettant ses deux mains sur mes épaules, ses yeux ambrés dans les miens. "Tu ne fais semblant de rien. Tu donnes au contraire tout ce que tu as, sans compromission, sans limitation, sans égoïsme. Ce n'est pas faire semblant."

"Mais l'idée n'est pas que tu t'inquiètes aussi pour moi", je tente.

"Bien sûr que si. Je m'inquiète pour toi au moins autant que, toi, tu t'inquiètes de moi - de nous, Dora. Je suis désolé de ne pas le dire assez fort et assez souvent. Je m'excuse d'oublier parfois, ou de tenir pour dû, ce que tu me donnes..."

"J'ai déjà dit que je voulais être là", je rappelle. Les larmes sont là, je ne sais pas les retenir.

"Et je veux que tu sois là. J'ai besoin de... Je n'ai pas beaucoup d'amis qui savent me dire quand je déconne, Dora. La plupart ne semblent plus voir que mes réussites et non mes possibles erreurs. Même Sirius", il soupire. "Tu es mon Épouvantard contre mon pire ennemi - qui est sans doute moi-même...", il affirme en enfouissant son visage dans mes cheveux roses.

"Tu savais pour Carley ?", j'arrive à enquêter de nouveau - une fois que j'ai fondu et que je me suis très lentement reformée autour de cette certitude que, si, j'ai sans doute encore une place dans son avenir. Il opine toujours serré contre moi. "Un test ?", je vérifie.

"Tu l'as plus que réussi", il souffle.

"Tu mériterais que j'aille me coucher dans mon appartement", j'énonce.

"Je m'excuse ?", il tente sans me lâcher.

"Je me rappelle t'avoir entendu dire aux garçons que c'était un peu facile de s'excuser", je tente de tenir bon.

"Je leur répète aussi que c'est..."

"...une force", je le coupe.

"Ok", il soupire et il se décolle de moi pour me regarder dans les yeux. "Si je n'avais pas été certain que toi, et Carley d'ailleurs, aviez toutes les chances de passer le test, je n'aurais pas laissé faire Albus." Je ne sais pas ce qu'il lit dans mes yeux, mais Remus rajoute de lui-même : "Sur la tête de mes deux fils, Dora. Albus a besoin de pouvoir faire confiance à Carley... "

"Qu'est-ce qu'il mijote encore ?", je m'intéresse malgré moi.

"Tu veux dire à part bloquer ce décret porté par mes plus fidèles ennemis ?", il ironise douloureusement.

"Il a intérêt à le bloquer", j'affirme, et ça le fait sourire. "S'il te perd, il perd Poudlard et ce sera un gros trou dans son petit système." Le sourire de Remus s'efface si brusquement que ça m'inquiète. "Quoi ?"

"Je crois qu'il n'y aurait sans doute plus beaucoup de tests politiques que tu ne passerais pas haut la main... cachée derrière tes cheveux roses."

"Ce que vous m'avez appris d'utile, Albus et toi, c'est que l'apparence est une arme à double tranchant... que le mépris des gens peut se retourner contre eux, que les rêveurs peuvent avoir le dessus s'ils ne renoncent pas à leurs ambitions..."

"C'est un joli compliment..." Il hésite à me reprendre dans ses bras.

"Si j'ai passé tous ces tests, je mérite une récompense, non. Embrasse-moi", je souffle en croisant mes bras autour de son cou.

ooo

Il se passe bien une autre semaine avant que, lors d'une de mes journées à la Division, je me trouve assignée à l'équipe de Podmore dont Carley fait toujours partie, un peu comme moi, je me retrouve généralement avec Shacklebolt. En fait, Carley doit être encore plus souvent que moi assigné à son ancien mentor, je réalise. Je sais que mon expérience pédagogique est encore squelettique, mais je me fais la réflexion que j'ai sacrément eu de la chance d'avoir un champ plus large d'expérimentation. Pendant le briefing de Miles Podmore, aussi rigide que d'habitude, j'espère confusément que "protéger Albus" se révélera une aussi bonne expérience pour Carley.

Podmore a défini très précisément une zone à fouiller près d'Avalon pour chacun de nous. Il s'agit de rechercher la source d'interférences magiques nouvelles gênant les transplanages - et peut-être d'autres choses d'ailleurs, mais c'est arrivé jusqu'à nous à cause du nombre anormalement élevé de désartibulations enregistrées dans cette zone récemment. J'ai tenté de poser la question, mais la réponse de Podmore a été de demander si je n'avais pas compris ma mission.

La zone de Carley est contiguë à la mienne, mais on prend notre temps, l'un et l'autre, de faire notre travail avant de dériver lentement et sûrement vers un bosquet à la limite de nos zones respectives. Il semble bien que nous l'ayons tous les deux identifié comme un bon endroit pour échapper aux yeux et aux oreilles de nos autres collègues. Quand on se retrouve en face de l'autre, on a un demi-sourire complice qui ne ment pas. On épuise très rapidement des sujets comme la santé de Dawn (et sa frustration de n'avoir toujours pas été promue) et mes classes à Poudlard. On n'a ni l'un ni l'autre détecté de turbulences magiques - on prend la peine de se faire ce rapport formel. Reste à aborder ce qui nous tracasse l'un et l'autre. Enfin, j'imagine que ça le tracasse au moins autant que moi.

"Tu sais... j'ai repensé à l'autre soir", il se lance finalement. Je ne dis rien, mais je montre que j'écoute. Oui, un peu comme Remus. Sans doute beaucoup moins bien, mais Carley reprend. "J'ai... souvent été un peu jaloux... et je ne comprenais pas... tes silences... tes secrets... mais tu n'avais pas le choix. Comme je n'ai pas le choix à mon tour aujourd'hui. Le prix de leur confiance est clair... On ne peut pas garder de distance... encore moins qu'avec la Division..."

"Je suis contente de t'entendre dire ça", je formule lentement et sincèrement.

"Je ne te laisserai pas tomber, Tonks", reprend Carley avec une conviction marquée. "Tu n'auras pas besoin de... J'ai choisi et je tiendrai ma part du contrat."

"Tu n'as pas peur de perdre tes dernières illusions ?", je questionne à brûle-pourpoint, consciente que ce n'est pas ce qu'il s'attendait à entendre.

"Tu les as perdues ?", il me demande en retour avec plus de liberté qu'il ne se l'est autorisé depuis longtemps, je m'en rends compte brusquement, comme une évidence que je n'ai pas voulu regarder en face. Une triste vérité, je décide.

"Certaines", je souffle avec sincérité. "Mais, presque étrangement, ça n'a pas entamé mon envie de... faire une différence... de ne pas laisser faire en mon nom des choses que je réprouve..."

"Vaste programme", commente Carley mais il y a de l'espoir aussi dans sa voix.

"Je sais bien que je n'ai pas encore les moyens d'action... peut-être que je ne les aurais jamais..."

"J'ai quand même l'impression que tu as intégré une équipe gagnante !"

"Je suis très contente que tu aies l'air de vouloir faire de même", je lui affirme.

Nos jetons de communication brûlent alors dans nos poches et nous lisons en même temps le même message. "Rapport 20 minutes."

"En attendant ce grand jour où on déciderait de ce qu'on doit faire, on se bougerait un peu qu'on aurait raison", je commente.

"Tu me l'enlèves de la bouche", il confirme.

On n'a pas besoin de se regarder pour repartir finir notre mission chacun de notre mieux.

ooo

"Professeur Tonks, des recherches à cette heure ?", questionne Remus apparu dans la Réserve me tirant de mes lectures fiévreuses.

"Il est quelle heure ?"

"Presque minuit."

"Oh. Désolée", je m'excuse avec cet automatisme que je voudrais perdre. Du coup je grimace et ça le fait rire silencieusement, je le vois à ses yeux.

"Tu n'es pas venue au dîner", il souligne. "Je pense que la moitié de Poudlard pense qu'on s'est disputés. Minerva n'était pas loin de me poser la question. Pour me gronder sans doute."

"Et l'autre moitié ?", je questionne un peu étourdiment. J'ai la tête pleine de théories sur les facteurs pouvant troubler les transplanages. Je sais bien que les gens du Département des Mystères ont dû retourner sur les lieux aujourd'hui, mais le fait qu'on n'est absolument rien trouvé hier n'a cessé de me questionner. C'est Fol-Oeil qui m'a fait remarquer que j'avais quand même une des meilleures bibliothèques magiques britanniques sous la main.

"Ok, sans doute tout Poudlard", me concède Remus. "On peut savoir de qui je dois être jaloux ?"

"Je cherche des pistes… des explications sur pourquoi les transplanages sont troublés dans la région d'Avalon... Je sais, ce ne sont pas mes attributions, mais ça me trotte dans la tête."

"Et alors, des pistes ?", il s'intéresse.

Je hausse les épaules. Il attend et je décide qu'il est sans doute celui à qui je peux dire mes idées les plus folles.

"Ce qui revient dans la littérature, c'est la présence d'une créature magique mal en point dont l'aura malade trouble la magie... une créature ou un humain - pour le coup, les auteurs qui se sont intéressés à la question avaient une vision plutôt large de ce qu'est une créature."

Il sourit. J'aime définitivement son sourire.

"Il faut une créature assez puissante magiquement... Paracelse cite un basilic près de Zurich", je signale.

"On n'en a pas vu récemment sous nos latitudes", objecte Remus.

"Oui. J'ai du mal aussi à penser que ça soit ça. De toute façon, on n'a vu aucune trace de créature magique puissante... et, crois-moi, Podmore nous a fait ratisser la zone !"

"Tu as une autre théorie", il suppose.

"Ceux qui mettent en avant les créatures citent aussi les Obscuri comme capables parfois de troubler les pratiques magiques d'autres personnes, notamment les transplanages..."

"Ce n'est pas là non plus une occurrence bien fréquente", juge Remus. "Mais ça peut mériter vérification."

"Je ne me vois pas proposer ça comme théorie à Podmore..."

"Alors, à quoi bon ?"

"D'abord, c'est pour avoir des idées en tête si jamais de nouvelles pistes apparaissaient", j'explique. "Et puis, je pourrais suggérer l'idée à Carley..." Remus arque un sourcil, mi-amusé, mi-réprobateur. "De toute façon, ce qui me paraît plus le plus probable, ce n'est aucune de ces deux théories... C'est plutôt ce que j'étais en train de lire. Si quelqu'un a mis en place un lieu de transports magiques de grande taille, un lieu caché... la puissance des Portoloins cachés peut très bien expliquer les troubles rencontrés... et notamment leur intermittence..."

"Une activité cachée ?" s'intéresse Remus en s'asseyant à côté de moi. La chaleur de son corps contre le mien me fait me rendre compte combien la température a dû baisser dans la Réserve. Plus de minuit, a-t-il dit.

"Eh bien, c'est, je viens de le découvrir, le fond de la régulation des Portoloins : si tout le monde en faisait n'importe où et les utilisait sans précaution, on déséquilibrerait le tissu magique", j'indique tournant vers lui le lourd volume que j'étais en train de lire.

"Ce serait dommage de ne pas tirer les lauriers d'un tel travail de recherche, Auror Tonks" est l'avis appréciateur de Remus quand il a fini de lire les différents textes que j'ai mis de côté.

"Ce serait malvenu d'avoir l'air d'en remontrer au monde entier avec mes cheveux roses et mes assignations hors norme", je contre.

"Je trouve dommage que tu te limites ainsi, que tu t'interdises de briller librement !"

"Jolie formulation, je m'en souviendrai", je persifle. Il lève les yeux au ciel avec davantage de patience que j'en mérite sans doute. "Kingsley me répète que je dois être subtile et patiente." Il lève les mains en signe de défaite, et ça m'agace. "Tu as raison sur le fond, Remus, mais... je ne veux pas me faire davantage d'ennemis que j'en ai déjà... C'est toi qui répètes que je dois préserver ma carrière !"

"Tout cela est très juste, mais quelle stratégie, alors, Auror Tonks ?", il s'enquiert toujours patient. Plus curieux qu'autre chose, je dirais.

"Demander humblement l'avis de mon mentor", je propose.

Remus reste silencieux assez longtemps et je me prends à frissonner, inquiète de l'avoir froisser sans savoir pourquoi. Il passe finalement un bras autour de mes épaules pour me souffler à l'oreille : "J'aimerais dire que j'ai hâte de voir ce qu'il te conseillera, mais je suis jaloux qu'il puisse t'aider là où je ne peux rien... et, en même temps, je suis content de me dire que je ne suis pas le seul à veiller sur toi... Et je sais que tous les deux vous allez être à la hauteur de l'enjeu."

oooo

Pleins de petits pas en avant selon moi. La semaine prochaine, on sera en novembre et ça devrait s'appeler : La sécurité.