24. Novembre 92. La sécurité

J'ai presque honte de le dire mais la pleine lune de novembre me prend plutôt par surprise. On ne peut pas être spécialisé en tout et j'avoue que l'Astronomie m'a souvent fait bâiller. Des excuses de mauvais élève, pas de compagne attentionnée, je juge sévèrement en affichant un calendrier lunaire animé dans ma salle de bains pour éviter que ça se reproduise mais aussi pour me forcer à réfléchir aux précédentes. Celle de septembre est passée inaperçue dans le fracas de la rentrée et les incertitudes de ma nouvelle vie. Remus a disparu trois jours des couloirs de Poudlard, Rogue s'est assis à sa place. De toute façon, j'étais à Londres la moitié du temps, et on n'osait pas encore se rejoindre chaque soir où j'étais à Poudlard. Celle d'octobre, j'avais davantage de repères et j'ai senti monter la tension en Remus et en Poudlard. Mais là encore, j'étais à Londres le soir dit et je suis revenue après que lui-même soit rentré chez lui. Il n'a pas voulu me voir quand je suis revenue. "Une fatigue que tu comprendras bien". Je n'ai pas réellement insisté.

Mais, en novembre, la pleine lune tombe un mercredi, jour de cours pour moi, et le temps est épouvantable. Le rapport vous échappe sans doute mais, quand il neige et qu'il gèle, et que tout le monde reste à l'intérieur, il y a une tension particulière dont je me souvenais du temps de mes études mais qui me touche différemment étant du côté des professeurs. Enfin, je m'en rends compte pour la première fois, la disparition anticipée du directeur rajoute une couche de stress collectif, des étudiants comme de l'équipe pédagogique. Il me semble voir, chaque jour, les traits de Remus se durcir alors que la date approche. Il reste abordable et courtois, et peut-être que je m'imagine des choses, mais il me semble qu'il doit faire un plus grand effort que d'habitude pour maintenir cette façade publique qui est la sienne. Il me semble aussi qu'il m'évite au maximum. Et je n'ai bien sûr personne à qui en parler.

Il disparaît presque à mon insu. Au déjeuner de mercredi, Remus est là, mangeant presque distraitement la moitié de son assiette en écoutant Minerva et Pomona lui parler de la coupe de Quidditch. On n'a pas le temps d'échanger un mot avant que je reprenne mes cours. Totalement à propos, Drago arrive à demander, faussement innocemment, au beau milieu de mes explications sur mœurs et dangers des Lutins de Cornouailles, "ce que je compte faire de ma soirée". Pour la plus grande joie d'une partie des Serpentards seulement, notons le - je crois que la blague a perdu de son sel pour un nombre important de ses condisciples. Je le menace de "passer la soirée ensemble, vous et moi, pour impertinence" et ça n'a pas l'air de le tenter. Harry, lui, l'ignore avec constance sous le regard inquiet de Ron.

Quand je termine ma journée, sans presser personne, en prenant le temps de répondre aux questions de mes cinquièmes années et de préparer une expérience pour le lendemain, Remus est introuvable. Pourtant la Lune n'a pas encore dépassé l'horizon. Je me dis que je ne peux pas ne pas lui dire au revoir, ne pas l'embrasser, ne pas lui rappeler son humanité. Mais il n'est ni chez lui, ni dans son bureau, ni en promenade dans le parc - je vérifie auprès de Hagrid, qui semble désolé de me dire que ce n'est "pas du tout dans les habitudes du professeur Lupin d'aller se promener un jour de pleine Lune". Quand je renonce, j'ai juste le temps de me changer, et c'est le dîner.

Ne me demandez pas ce qu'il y a comme repas, qui sont mes voisins ou de quoi ils ont pu parler. La réalisation que je ne sais ni à quel moment Remus a rejoint l'endroit où il passe la pleine lune ni quel est cet endroit occupe tout mon cerveau. Je liste mes certitudes. Ce n'est pas chez lui : "Aucune envie de casser quoi que ce soit, d'entacher ce lieu", est ce que j'ai réussi à lui arracher la seule fois que nous nous sommes approchés du sujet. Je sais aussi que ce n'est pas à Londres. A priori, avant d'être à Poudlard, c'est ce qu'il faisait, c'est ce qu'il m'avait livré dans la même conversation. Je m'affole en pensant aux risques pour ses voisins moldus, à ce que le Bureau de régulation magique des créatures en penserait. Des pensées d'Auror, pas d'amoureuse. Honteux. Je sais.

Silencieux, grave et austère, Severus préside la table des professeurs, qui est clairement plus calme que d'habitude. Il me semble que tout le monde parle moins et plus bas. Il me semble que c'est aussi le cas pour les élèves. Je cherche Harry et Cyrus des yeux et les trouve au milieu de leurs amis, ni plus ni moins exubérants a priori que d'autres jours. Je retourne dans ma tête qu'eux savent où est leur père puisqu'ils l'ont déjà rejoint. Je suis tentée mais je ne me vois pas leur demander alors qu'il leur a formellement interdit de recommencer. J'essaie même de me convaincre que Remus a sans doute changé de lieu pour être sûr. Ça ne me convainc qu'à moitié, il faut le dire. Aux environs du dessert, j'arrive à la conclusion que la seule personne que je peux interroger est Rogue. Comme j'imagine possible qu'il m'envoie balader, j'attends que la plupart de mes collègues soient partis. Je n'attends pas longtemps. Personne ne semble avoir envie de s'attarder. En bonne Gryffondor sans doute, Minerva part la dernière en me jetant un regard curieux mais sans poser de question. Cerridwenn merci.

Il ne me reste qu'à prendre mon courage à deux mains. Je m'approche du directeur adjoint. Lui-même est en train de se lever et je me dis que notre rencontre aura l'air fortuite. Rogue a l'air de fait surpris de me voir dans son champ de vision, mais il se reprend très vite

"Ne vous inquiétez pas, professeur Tonks, je ne prends pas personnellement le fait que tous mes collègues soient systématiquement pressés de quitter ces lieux les soirs de pleine lune", il affirme.

"Je... Je me questionnais sur... le lieu dans lequel... le professeur Lupin.. se retire...", je formule maladroitement.

Les yeux d'obsidienne de Rogue braqués sur moi me rappellent mes pires souvenirs de potions.

"Un souci professionnel pour la sécurité de Poudlard, sans doute", il susurre. "Je peux vous assurer, Auror Tonks, que la situation est bien maîtrisée. J'oserai même dire : mieux contrôlée que lorsque nous étions étudiants ici", il rajoute avec un rictus agaçant. J'avoue que je réalise en même temps qu'en effet la question de la lycanthropie de Remus se posait déjà quand ils étaient élèves. J'enquêterais bien, mais Severus continue sur sa lancée : "Par ailleurs, nous sommes collectivement tombés d'accord sur le fait que la sécurité elle-même demande que cette localisation reste peu partagée. Et j'imagine que vous serez d'accord avec moi pour penser que je ne saurais élargir ce cercle sans son aval."

"Je n'ai pas pensé à lui demander", je plaide sans aucun souci du ridicule ou de la subtilité.

"Et ce soir, vous vous en rendez compte ?" J'ai l'impression d'entendre très nettement le "Mademoiselle Tonks" condescendant et réprobateur qu'il ne prononce pas.

"Il est en sécurité ?", je décide de creuser un peu. Je n'ai plus grand-chose à perdre. J'ai déjà perdu dans ses yeux, tour à tour, le statut de professeur et d'Auror.

Je n'aurais jamais parié mais ma question semble presque toucher Rogue. Il ne rétorque pas et me fait signe de sortir avec lui. Je m'inquiète vaguement de ce qu'en dira Radio Poudlard, mais je le suis.

"La sécurité de Remus est une question importante", il commence dès que nous sommes seuls et en ayant pris la précaution de placer une bulle de silence autour de nous. D'ailleurs sa voix a changé. Je me demande s'il a jamais auparavant utilisé cette voix posée et presque égalitaire avec moi. "Là où il est, il ne peut pas se blesser, notamment parce qu'il a scrupuleusement pris le traitement que je lui prépare. Mais si jamais le traitement ne suffisait pas, la porte est capitonnée et il n'y a rien dans cet endroit avec quoi il pourrait se blesser par accident. Mais la sécurité ultime pour lui, pour l'humain, et je suis certain qu'une Auror le mesure, c'est que le loup ne blesse personne. Jamais." J'opine mais ça ne semble pas lui suffire. "N'interprétez pas son silence comme de la pudeur mais comme un souci très réel qu'un accident ne puisse jamais arriver. Pour de mauvaises comme de bonnes raisons."

Je suis furtivement tentée de lui parler de Harry et de Cyrus mais j'ai aussi subi assez de leçons - quel que soit le ton, ça reste une leçon - pour une seule soirée. Je vais donc le remercier poliment et m'enfuir, mais Rogue ne l'entend pas de cette oreille : "Comment se passent vos cours, professeur Tonks ? Vous trouvez du sens au partage de votre savoir et à l'affrontement avec votre cousin Drago ?"

"Vous semblez en douter", je grogne presque.

"Je m'interroge" est sa réponse sybilline, avant de me planter là sans autre effort d'explication.

oo

Le lendemain me paraît insupportablement long. La matinée est grise et froide et même l'enthousiasme des premières années - classe de Cyrus, évidemment - pour les aspects offensifs du Sortilège des Crottes de Nez et comment s'en protéger n'arrive pas à me faire sourire. Sans surprise, Remus ne réapparait pas le midi, et je me dis que je vais partir à Londres où je dois assister à une audience au Magenmagot sans l'avoir revu. La seule bonne nouvelle est que le ciel est dégagé. Il fait froid et la neige crisse sous mes pas quand je m'éloigne du château en dédaignant les carrosses parce que j'ai clairement besoin de me défouler.

J'ai presque atteint les grilles ouvragées de Poudlard quand j'entends sa voix qui m'appelle par mon titre de professeur Tonks. Je dois lutter pour m'arrêter et lui faire face. Oui, je suis en colère, je réalise par la même occasion.

"J'ai failli te manquer", est son commentaire détendu, presque soulagé, quand il me rejoint. "Quelque chose ne va pas ?"

"Je suis curieuse de ce que tu peux avoir à me dire après m'avoir évitée toute le début de la semaine", j'articule, incapable de ne pas noter les cernes sont les yeux, les plis plus marqués de sa bouche. Il s'est enveloppé d'une grande cape pour partir à ma recherche mais il n'a pas pris le temps de la fermer. Je note tout ça à mon insu sans savoir si c'est l'Auror ou l'amoureuse qui a cette capacité. C'est sans doute la seconde qui aimerait s'autoriser à fermer la cape pour qu'il n'ait pas froid.

"Dora... ce n'est pas une semaine tout à fait comme les autres", il plaide avec un temps de retard qui me dit que vraiment il ne s'attendait pas à cet accueil.

"Je ne suis pas certaine que ça explique tout", j'arrive à indiquer toujours si proche de l'explosion que ça m'en donne le vertige.

"Tout.. quoi ?"

"Pourquoi je ne sais rien des arrangements que tu prends ici ? Pourquoi je ne sais pas quand tu te retires, où tu es, quand tu reviens ?"

"Je ne suis pas... prêt... à te montrer... ça... à me montrer à toi comme ça."

"Tu l'as montré aux garçons !"

"Ils sont venus me voir de leur propre initiative, je..."

"Je dois donc leur demander à eux ?"

"Ce serait leur imposer un bien étrange conflit de loyauté !"

Le pire est que c'est vrai, je réalise, furtivement rougissante. Je vois bien Cyrus avoir envie de me dire oui et Harry souligner combien c'est une mauvaise idée.

"Dora... J'entends", essaie alors Remus, notoirement conciliant. "Je... suis touché par ton inquiétude... par ton envie de savoir... comme j'ai été touché par celle des garçons... Si tu m'avais demandé... mais tu attendais sans doute que ça vienne de moi... Tu attends peut-être depuis des mois", il s'inquiète finalement.

"Pas réellement", je lui avoue. "Depuis moins longtemps que ça... Sans doute que je n'étais pas prête avant... si je ne me posais pas la question."

"Tu veux que je te dise... maintenant ?", il questionne presque timidement.

"Je... je crois que ce serait mieux si on avait plus de temps. Je voudrais aller à Londres pas trop tard... avoir le temps de relire ma part du dossier pour l'audience de demain..." Il opine qu'il se souvient. "Tu me cherchais ?" Je m'invite à ne pas hurler s'il me parle d'emploi du temps ou de la transmission de notes ou d'un courrier de parents d'élèves.

"Puisque tu es à Londres, je me demandais si demain soir... tu aurais un peu de temps à m'accorder...", il se lance.

"A Londres ?", je vérifie parce que le rapport avec Poudlard m'échappe.

"A Londres", il confirme. "Je dois visiter deux appartements. Je voudrais ton avis."

"Deux appartements", je répète de nouveau, totalement dépassée par ce nouveau développement.

"Je me suis dit... depuis la rentrée, que celui que je loue est trop petit... avec les garçons qui grandissent... avec toi... ce serait mieux d'avoir deux chambres séparées... voire trois... Je me suis aussi dit que ce serait mieux d'acheter... Quand je pense aux lois que préparent certains... je me dis que, par sécurité, ce serait mieux d'avoir un appartement assez grand qui m'appartiendrait... ou mieux encore, aux garçons... voire... à toi - mais c'est sans doute beaucoup te demander...", il me livre, notoirement nerveux, la main droite courant dans ses cheveux.

"Tu veux acheter un grand appartement moldu... qui, si tu perds tous tes droits dans le monde sorcier, pourrait être aux garçons ?", je reformule en évitant soigneusement d'aborder ma place dans le montage, je sais.

"Je suis allé voir un avocat", il m'apprend. Quand on y pense, il ne m'a pas davantage parlé de cette recherche d'appartements.

"Ça fait longtemps que tu cherches un appartement ?", j'enquête en me disant que je ne devrais sans doute pas mais incapble de m'en empêcher.

"Pas réellement. Pas sérieusement. J'avais juste laissé mon nom dans des agences immobilières moldues dans le quartier... Je n'ai pas envie de changer de quartier", il précise.

"Et tu comptais m'en parler quand ?"

"Mais je t'en parle ! Je n'avais pas d'offres sérieuses avant. Là, il y a deux... biens - c'est comme ça qu'ils en parlent - dans le quartier... Je... je me suis dit que demain soir... ce serait à la fois pratique et discret..."

"A quelle heure ?", je finis par demander.

"A toi de me dire", il prétend.

J'avoue que je dois me forcer pour répondre factuellement.

"Après dix-huit heures je ne devrais pas avoir de problème."

"Après dix-huit heure alors !", il conclut avec un entrain qui me semble un peu forcé.

On commence par rester planter face à face. Je me dis que je dois partir mais je n'y arrive pas. Qui sait ce que lui peut se dire. On s'embrasse finalement avec moins de simplicité que la première fois - mais c'est après tout la première fois dans l'enceinte de Poudlard en dehors de nos appartements respectifs. Je le quitte en me demandant comment s'habillent les Moldus qui vont visiter des appartements après leur journée de travail.

ooo

"Je suis impressionné - positivement impressionné", commente le juge en se tournant vers nous alors que l'accusé officiel vient d'être emmené. "Votre dossier est déjà très solide, sur les méthodes, sur les motivations, sur les antécédents et la jurisprudence. Avant même que j'ai posé des questions et des requêtes. Non que vous m'ayez habitué à des dossiers mal fichus, Auror Podmore, mais celui-là me paraît étonnamment fouillé. Et si j'en crois le rapport du Département des Mystères, ils n'ont fait que confirmer des hypothèses que vous avez apportées... Très impressionnant !"

Je vois Podmore hésiter, Carley se trémousser. Moi, je ne risque pas de l'ouvrir. J'ai bien en mémoire les efforts de Kingsley pour faire entendre à Podmore que, si le Basilic était sans doute très peu probable, le trafic de Portoloins méritait un peu de sueur de notre part. Carley et moi avons fourni la sueur. Et le pot aux roses a été découvert bien vite après ça.

"L'Auror Tonks est, vous le savez sans doute, assignée à la protection de Poudlard et... Elle en a profité pour mener quelques recherches fondamentales... qui ont orienté notre enquête", formule lentement, presque à regret, Podmore. "Et Paulsen s'est beaucoup intéressé à la jurisprudence."

"Je ne peux qu'approuver et me féliciter de leur compétence et leur enthousiasme, comme de votre guidance", répond poliment et diplomatiquement le juge. "Vous aurez ma réponse formelle dans deux jours. Mais je pense que vous serez satisfaits..."

En sortant du bureau du juge, Podmore me dit qu'il n'a plus besoin de moi. Le ton sur lequel il le dit pourrait faire penser qu'il se passerait bien de moi pour le restant de sa vie. Carley le suit en me faisant un clin d'œil. Je vais regretter d'avoir dit après dix-huit heures à Remus quand je vois Dawn sortir des archives du Magenmagot.

"Tonks ? L'affaire du trafic ? Où est Carley ?"

"Parti dans le sillage de Podmore qui n'avait plus envie de me voir. Il digère lentement que ma piste théorique se soit finalement révélée solide et que le juge ait apprécié nos efforts pour le dossier."

"Il t'en veut d'être passée par Shacklebolt", me souffle Dawn avec un regard périphérique qui dit bien qu'elle aimerait en dire plus. "On va boire un thé ?"

J'opine sobrement et nous allons nous caler devant de grands chocolats chauds - finalement - dans un salon de thé très tranquille à cette heure. Dawn place quand même une bulle légère autour de nous.

"Il aurait voulu que je fasse quoi, Podmore ?", je reprends le fil de notre conversation quand j'ai dégusté ma première guimauve - rose évidemment - fondue dans le chocolat..

"Que tu transmettes à Carley. Il n'arrête pas de dire à Carley que tu la joues perso et qu'il doit se méfier."

"Charmant."

"On te connaît, Tonks", elle commente d'un ton entendu mais je ne trouve pas ça rassurant.

"Je ne peux pas tout vous dire", je me défends alors que je n'ai pas été réellement attaquée, je sais. "Je vous dis tout ce que je peux vous dire."

"On sait", répond Dawn les yeux un peu écarquillés. Je décide de faire mon Remus et ça marche insolemment bien. "T'inquiète pas, on sait que tu dis ce que tu peux, que tu nous aides quand tu peux... Enfin... Carley est content... fier... d'être avec Dumbledore... de savoir..."

"C'est pas moi qui ai décidé ça", je tente. S'il y a un prix que je ne veux pas payer, c'est perdre mes amis.

"Mais il est proche de toi en qui il a confiance", elle pose.

"Il m'a demandé de le surveiller", je lui rappelle et je vois dans ses yeux qu'elle le sait déjà. "C'est autant un test pour moi que pour lui. Voire pour toi."

"Je vois", elle commente après un temps de silence. "Merlin... c'est... tout est plus compliqué que je l'imaginais", elle me livre en repoussant sa tasse de chocolat.

"Oui", je confirme fermement. Je vois bien que cette fois mon silence ne la fera pas reprendre. Elle est partie dans ses propres ruminations. "Et toi... c'est pour quand le grand serment ?"

"Je ne sais pas. Je n'ose pas demander. Mais je vois bien que je suis dans un cercle vicieux", elle me livre. Visiblement, elle n'attendait que ça. "Je suis bonne en montage de dossiers, alors Bell me les colle tous à finaliser... Le pire est que ça m'intéresse, tu le sais... au point que je me demande parfois si j'aurais pas dû plutôt faire avocate ou juge... Parce que, pendant ce temps là, je ne fais pas autant de terrain que d'autres, pas assez d'opérationnel dans lequel tu assommes ton collègue... et j'imagine qu'on continue de se demander ce que je ferai dans une situation délicate !"

"Je suis désolée", je réponds avec sincérité. "Bell devrait s'en rendre compte, non ?"

"Je ne me vois pas lui dire ça... Il est tellement... protecteur... et en quelque sorte paternaliste et misogyne... Il aime se dire que quand on sera mariés avec Carley, j'arrêterai de bosser pour avoir des enfants et les élever. Ça lui paraît l'ordre des choses."

"Il te dit ça ?", je vérifie pas loin de l'outrage. "D'arrêter et de faire des gosses ?"

"Pas aussi clairement mais... il me répète quand même souvent que c'est bien que je sois à l'aise avec l'administratif et le juridique... que ce sera pratique... Des choses comme ça..."

"C'est moche", je ponctue.

"Non, c'est sans doute un peu fermé d'esprit mais aussi un peu réaliste", elle m'oppose. "Parce que la réalité est qu'il n'y a presque pas de femmes dans cette Division. La plus gradée est Rohesia Bibine, et elle s'est arrêtée près de huit ans pour élever ses enfants. Du coup, elle est Rang Trois et elle sait bien qu'elle ne sera pas promue tant que le dernier de ses enfants ne sera pas à Poudlard. Parce que la réalité est que je compte bien épouser Carley à un moment ou un autre et avoir des enfants avec lui... et pourtant rester Auror... Si j'arrive à être assermentée un jour, bien sûr !"

Je suis intimidée par tout ce que Dawn semble avoir déjà réfléchi sur la question. Je m'interdis fermement toute introspection ou comparaison. La seule fois où la question des enfants potentiels est venue pour l'instant, c'était au Brésil. En blaguant plus ou moins, Remus s'est demandé s'il serait à la hauteur d'une famille de la taille de celle des Weasley et moi, j'ai trouvé malin de qualifier ça de "meute". Oui, ça a jeté un froid et on évite soigneusement le sujet depuis.

"Tanya, elle en est où ?", je m'interroge plutôt à haute voix.

"A peu près au même point que moi... Je crois que t'es la fille assermentée le plus vite de toute l'histoire de la Division. Malgré tes cheveux roses", elle sourit. Son sourire est moins solide quand elle rajoute : "C'est sans doute bien que ça ait été avant que ça se sache... J'imagine que c'est délibéré... "

"Je suis protégée, c'est ça que tu veux dire ?", je me désole. En plus, j'ai fini les guimauves et le chocolat m'écoeure.

"Mais j'applaudis ceux qui le font, Tonksie. Votre histoire mérite d'être protégée. A moins que tu en aies marre de jouer la prof et la belle-mère ?"

"Je joue encore assez peu la belle-mère... D'abord, on ne vit pas tous ensemble... et... on s'apprivoise doucement les uns, les autres... Mais je crois que ça va.", je réponds et, évidemment, je repense à mon rendez-vous. "Tu as fini ton chocolat ?"

"Pourquoi ?"

"Faut que j'aille acheter des fringues de dame moldue..."

"Là, maintenant ?"

"Remus veut que je l'accompagne pour visiter un appartement... Il achète un appartement... Je ne vais pas y aller en uniforme, ou en jean... Je regarde les femmes dans la rue depuis hier soir... elles portent souvent des tailleurs... des ensembles..."

"Clémente Cerridwenn", est le commentaire de Dawn.

"Je sais", je lui promets.

"Je veux voir ça", elle décide en avalant la fin de sa tasse d'une seule gorgée.

oooo la viste de l'appart/ le choix/ Un tailleur prune

Je crois que Remus est juste sidéré quand je déboule au rendez-vous dans un tailleur pantalon en velour prune - j'ai aussi pris la jupe assortie mais je profite honteusement que le monde moldu tolère les femmes en pantalon même dans des situations formelles. Remarquez que même les sorciers masculins se mettent en robe pour des situations formelles. La dame de l'agence, elle, adore et me couvre de compliments. Même ma couleur de cheveux la ravit. Elle va jusqu'à dire à Remus qu'avec quelqu'un muni d'un goût aussi sûr, il va faire le meilleur choix possible d'appartement. Un moment d'anthologie.

Le premier appartement est sombre parce qu'au premier dans une rue étroite. Il vient d'être entièrement refait. L'odeur de peinture flotte encore dans l'air. Il y a deux chambres assez grandes et une cuisine ultra-moderne et totalement équipée. "Vous n'aurez plus qu'à apporter vos meubles !" Il n'a pas beaucoup d'âme selon moi, mais il est certainement fonctionnel et dans le bon quartier.

Le second est au troisième étage d'un bel immeuble, tout près du grand parc où Remus emmène les garçons se défouler et où je suis déjà allé courir. Il est grand et bizarrement agencé. Il n'a pas été aéré depuis des mois, ni entretenu depuis des années. Si la magie l'habitait, on trouverait sans doute des pixies dans les rideaux. Mais les fenêtres sont hautes et même un soir d'hiver, on sent bien qu'il doit être lumineux.

"Il faut une vision, un projet", concède l'agent immobilier qui doit sentir autant que moi le désarroi de Remus. "Mais il y a de grandes possibilités."

Nous sommes revenus sur le palier à ce stade de la conversation. La porte de l'appartement d'en face est ouverte, on entend des voix.

"Il est très bien", je renchéris. Remus me regarde les yeux exorbités comme s'il s'étonnait que j'aie un avis alors qu'il m'a demandé de venir. "Il y a de quoi faire trois chambres, un bureau, et on doit avoir une belle vue... Il est bien placé."

"Mais... il est... il y a pleins de travaux à faire", il tente.

"Il faut juste quelques bons ouvriers, Remus. Personne ne te demande de devenir peintre ou plombier..."

C'est à ce moment-là que les voix de l'appartement d'en face se rapprochent de nous. Un couple - plus âgés que moi, mais plus jeunes que Remus - apparaît. Ils ont des plans à la main et la femme est enceinte.

"Oh, vous êtes intéressés par l'appartement ?", nous aborde la femme. Elle est avenante et souriante. "Un potentiel de folie !"

"Olivia achèterait tout l'immeuble si elle pouvait", commente son mari. "C'est le problème d'avoir épousé une architecte d'intérieur. Elle ne vit que pour transformer les espaces !"

"Nous n'en avons malheureusement pas les moyens. On vient de s'endetter pour des décennies mais on sera bien ici. C'est un bon quartier, parfait pour une vie de famille. Et le bâtiment est très sain. Bien bâti. On peut oser des transformations, on n'aura pas de surprise. La sécurité. j'imagine que, comme nous, vous avez des couloirs étranges un peu partout ?"

"Effectivement" ,concède Remus sur ses gardes.

"Vous allez les supprimer ?", je m'intéresse.

"On l'a déjà fait. Vous voulez voir ?"

Les Thomson nous font visiter leur chantier. Les explications de la femme, Olivia, sont très claires sur les travaux en cours et elles viennent me confirmer mon sentiment de départ. Je vais jusqu'à lui dire.

"Ce sont les travaux qui vous rebutent ?", elle interroge. "Franchement, c'est bien sûr un investissement supplémentaire, mais vous allez tripler la valeur de ce bien si vous le revendez au goût du jour."

"Je ne cherche pas à gagner de l'argent mais à... offrir un foyer à ma famille...", lâche Remus. "Vous avez parlé de sécurité... c'est mon premier objectif."

"Encore mieux", estime le mari de l'architecte - Drew. "Nous serions voisins pendant longtemps !"

Je décide d'avoir le toupet qu'on me reproche parfois. "Vous prendriez la supervision des travaux si nous nous décidions, Olivia ? Nous ne sommes pas tout le temps à Londres et nous manquons de compétences en travaux, Remus et moi. Appelez-moi, Dora."

"Je n'aurais pas cru que tu allais te montrer aussi directive et enthousiaste... ce matin, tu avais l'air d'avoir envie de me planter là", estime Remus quand nous dînons dans une pizzeria avant de rentrer en Écosse, une heure plus tard - après avoir signé un engagement à l'agence et serrer la main d'Olivia Thomson pour son engagement professionnel. "Pas que..."

"Si tu dis un truc du genre que j'en aurais le droit, je te prends au mot", je le menace. "Tu veux un appartement échappant au droit sorcier et je pense que c'est une très bonne idée de ton avocat. Et les garçons ont leur habitude dans ce quartier. Tu l'as dit toi-même. Ce n'est pas pour changer l'année prochaine, mais pour le long terme, la sécurité. Offre toi ça, tu en as le droit."

"Si tu le dis", il me sourit.

"Tu en as bien les moyens ?", je vérifie sans doute un peu tard.

"Avec l'héritage de Sirius et mes économies... oui."

"Tu ne regretteras pas", je lui prédis.

Il prend ma main et la serre pour souffler : "Jamais."

ooooo

Allez, on est prêt pour deux chapitres situés en décembre 1992. Passez de bonnes fêtes