Hello tout le monde !
Voilà le nouveau Chapitre… entre petites touches d'humour, de glamour et de mystère !
On s'en parle à la fin…
Bonne lecture !
Ce fut avec de larges enjambées dans l'eau sombre et tiède que Thésée parvint à les ramener jusqu'à la rive. La sorcière fut surprise qu'il puisse marcher si aisément, et ce, malgré la blessure de sa jambe, qu'elle devinait encore douloureuse.
Dès lors qu'ils furent totalement hors de l'eau, trempés et pieds nus sur les galets mousseux, il la fit descendre de son épaule, et l'attrapa aussitôt par le bras, la calant vivement derrière lui.
Sa large main abîmée était douloureusement serrée autour de son avant-bras, mais Freya ne dit rien.
En fait, tous deux avaient les yeux rivés vers la rivière.
La tension augmenta d'un cran alors que des bruits étranges et des vaguelettes sombres parvinrent jusqu'à eux. Comme un avertissement. Une mise en garde que quelque chose était là.
Oui.
Car il y avait bien quelque chose dans cette rivière.
Quelque chose de sombre, de dangereux, rapide et tapi dans l'ombre.
Il y eut un long silence, à peine perturbé par leurs souffles défaits et les bruits des remous mystérieux qui émanaient des eaux troubles. Et puis… il n'eut plus rien. Comme s'il n'avait jamais eu aucune perturbation dans ce paradis tropical. Comme si ce monstre marin n'avait été que le fruit de leurs imaginations trop fertiles.
Mais Thésée ne baissa pas sa garde tout de suite, ni sa baguette d'ailleurs ; elle était toujours braquée vers un ennemi invisible et englouti. Freya déglutit difficilement, presque de travers, derrière les mèches noires qui dégoulinaient sur son front et ses tempes.
L'Auror avait raison de ne pas baisser sa garde, et outre son mauvais pressentiment, il y avait ces scintillements étranges et fluides qui provenaient de la bague d'Ursula Nott. La bague dont elle avait hérité, et qu'elle s'était toujours refusé de porter.
Seulement…
Il y avait eu ce rêve étrange.
Et ce pressentiment. Cet instinct, qui lui avait hurlé de s'en saisir.
Ses yeux bleus fixèrent les reflets dorés, comme tout à coup hypnotisée.
Les deux serpents d'or remuaient sinueusement autour du péridot taillé en ovale, et cela n'était jamais arrivé auparavant… Du moins, elle ne l'avait jamais remarqué.
La voix de Thésée grogna entre ses dents, la secouant hors de ses rêveries :
- Qu'attendez-vous pour sortir votre baguette, Miss Nott, une invitation par Hibou ?
Freya lui rendit le regard agacé qu'il s'était empressé de camoufler, redirigeant son expression urgente dans la direction des eaux verdies. Elle siffla avec venin, comme pour lui rendre la pareille :
- Que vous me lâchiez, pour commencer.
A ces mots, ses yeux gris flashèrent vers elle, puis, vers son avant-bras, et après un court instant d'hésitation, il sembla réaliser qu'il la maintenait bel et bien. Après une furtive grimace, il marmonna assez fort pour qu'elle l'entende :
- Et dire que je voulais un instant de quiétude.
Freya l'ignora, agrippant sa propre baguette, coincée dans la poche de sa robe blanche, complètement détrempée et plaquée contre elle, formant de longs pans transparents et fripés sur sa peau pâle.
Elle l'eut à peine entre ses doigts, qu'un soudain mouvement attira leur attention à tous les deux. Un remous, plus fort que tous ceux qui avaient résonné dans la clairière jusqu'à lors. Et Freya ne put retenir une inspiration sifflante d'urgence alors qu'une large ombre sinueuse apparut non loin de la surface de l'eau sombre.
En un quart de seconde, Thésée et Freya pointèrent leur baguette vers cette ombre, et l'Auror anglais, dans un geste vif et urgent, releva sa baguette vers le ciel nuageux.
Une masse sombre fut arrachée aux eaux troubles, dans un fracas ruisselant, éclaboussant tout ce qui se trouvait dans son périmètre proche. L'eau tiède qui avait giclé dans leur direction fit que Freya dut détourner la tête quelques petits instants, mais lorsqu'elle pivota de nouveau vers la masse, qui flottait désormais maladroitement dans les airs à près de deux mètres au-dessus de la surface brouillée de la rivière, sa voix se coinça brièvement dans sa gorge.
Thésée parut lui aussi à la fois surpris et circonspect devant la forme qui gesticulait un peu dans la direction que pointait sa propre baguette. Et puis, sa mâchoire se remua vaguement, comme s'il essayait de masquer une vilaine amertume qui aurait envahi son palais.
Sa voix grave articula précisément ce à quoi Freya était en train de penser :
- Je dois dire que ce n'est pas comme cela que j'imaginais l'algue en question.
La forme en costume noir gesticula encore un peu, et puis, deux grands yeux bruns s'ouvrirent d'un seul coup dans leur direction.
La silhouette dodue, maladroitement pendue à l'envers, parut tout aussi surprise que les deux sorciers sur la rive.
Jacob Kowalski recracha de l'eau, créant comme une petite fontaine devant son visage retourné et surpris.
Freya l'interpella sans prendre la peine de dissimuler sa surprise :
- …Jacob ?
Seulement, le Moldu n'eut pas le temps de dire quoique ce soit, puisqu'une autre masse jaillit à la surface de la rivière.
Il s'agissait d'une grande créature, oblongue comme un serpent de mer, avec une tête qui pouvait s'apparenter à celle d'un cheval, seulement, sa crinière était faite d'une multitude d'algues vertes, et son corps, dans les mêmes tons, était pourvu de longues et visqueuses nageoires.
Freya aurait très certainement hurlé d'affolement si elle n'avait pas aperçu le Magizoologiste aisément perché sur le dos de cette créature. Il était trempé, comme Jacob et eux, mais semblait particulièrement satisfait. Il avait une expression fière, semblable à celle d'un Moldu après une course hippique pleine de succès.
Mais son sourire retomba très rapidement.
Les quatre individus demeurèrent figés un petit moment, comme si le temps avait subitement cessé de filer. Sur l'instant, il leur sembla même que les bruits de la jungle autour d'eux s'étaient arrêtés.
Freya, trempée dans sa robe presque transparente, était paralysée, à moitié cachée derrière la grande forme de Thésée. Ce dernier, avait le bras droit tendu vers le ciel, la baguette dirigée vers le pauvre Jacob, dont la silhouette subsistait difficilement à l'envers.
Les yeux noisettes de Norbert Dragonneau s'étaient d'abord lentement posés dans la direction de ceux de son frère, dont l'expression était si froide que Freya jura qu'elle avait ressenti une chute des températures ; et puis, lentement, il avait relevé la tête vers son ami Moldu, qui s'était remis à s'agiter nerveusement dans les airs.
Il parut mal à l'aise, et complètement hésitant quant à savoir que dire.
Finalement, sa voix balbutia avec un semblant de regret :
- Je vous avais prévenu, il faut bien s'accrocher à sa crinière.
Jacob recracha encore un peu d'eau avant d'articuler difficilement :
- Et moi je vous avais dit que ce n'était vraiment pas une bonne idée que l'on monte là-dessus…
Freya abaissa lentement sa baguette, remarquant étrangement que les deux serpents d'or sur sa bague avaient cessé de remuer sinueusement. Ils étaient revenus à leur position initiale, comme s'ils n'avaient jamais bougé du tout.
Ses yeux dévièrent vers le grand serpent qui se trouvait devant eux, dans les eaux sombres, et qui s'agitait fougueusement sous le Magizoologiste.
Après un court moment de réflexion, elle demanda presque silencieusement à Norbert :
- Quelle est cette… créature ?
Le Magizoologiste sembla surpris de la trouver là, comme s'il venait de se rendre compte qu'elle avait été cachée, voire nichée, contre le dos nu de son frère pendant tout ce temps.
Pendant un instant, elle crut qu'il allait certainement s'offusquer de la voir ainsi, en si petite tenue, trempée et transparente, calée derrière le torse découvert de Thésée… mais en réalité, c'est à peine si ces informations étaient parvenues jusqu'à lui.
Il répondit avec une caresse sur la crinière de l'animal, et un léger sourire qui renaissait :
- Un Kelpie.
Thésée et Freya échangèrent un vague regard ; celui de la sorcière était plutôt incertain, celui de l'Auror était profondément agacé.
Mais Norbert continuait :
- Il était assez sauvage, il y a quelques mois encore, mais désormais il s'habitue plutôt bien à nos promenades…
Freya sentit Thésée se tendre à la mention de ces fameuses promenades, mais il n'eut pas le temps d'intervenir, car son jeune frère enchaînait déjà :
- J'ai même l'impression qu'il préfère la tiédeur de l'eau d'ici à la température glaciale de l'Angleterre.
La voix de Thésée fut sèche :
- C'est dangereux ?
Le Magizoologiste haussa vaguement les épaules avec une moue qui ne fut pas des plus rassurantes :
- Oh… et bien, cela dépend.
Thésée laissa échapper un cliquetis d'exaspération et rétorqua aussitôt avec une voix aride :
- Cette réponse ne me convainc pas le moins du monde, Norbert.
Le jeune Dragonneau pensa apparemment bien faire lorsqu'il précisa avec un froncement de sourcil vers son frère :
- Il ne mord plus autant qu'avant.
A ces mots, c'est Jacob qui hoqueta de surprise, il s'agita de nouveau, encore coincé à l'envers dans les airs, son visage devenant rouge écarlate. Il bredouilla avec incrédulité vers Norbert :
- Attendez une minute, ce n'est pas ce que vous disiez tout à l'heure… Vous disiez que c'était sans danger.
Freya lui lança, malgré elle, un regard plein de compassion, comprenant que le Moldu s'était encore une fois retrouvé dans une situation qui aurait pu mal se terminer. A son insu.
Le Magizoologiste n'eut pas le temps de répondre à son ami américain, puisque Thésée enchaîna rapidement :
- C'est donc ça… le Dragon qui tu as montré à tes élèves ?
Norbert parut réellement surpris.
Mais vraisemblablement pour les mauvaises raisons… car il s'empressa de corriger son frère aîné :
- Oh, mais ce n'est pas un Dragon.
Thésée lui rendit un regard las, et enfin, Norbert tiqua :
- Mais comment sais-tu que…
- Tout le Brésil semble être au courant de ta petite démonstration, l'avait coupé Thésée.
La surprise s'accentua sur ses traits constellés de tâches de rousseur :
- Oh, vraiment ?
Au-dessus du groupe, Jacob commençait probablement à s'impatienter, car il remuait timidement ses bras dans la direction de Thésée, dont le sortilège le maintenait encore et toujours retourné dans les airs. Sa voix craquela même un peu :
- Hum, est-ce possible de me faire descendre ?
Mais le ton, et le geste, durent être trop timides puisque ni Norbert, ni Thésée n'y prêtèrent aucune attention. Les deux frères étaient déjà bien trop pris, voire embourbés, dans leur nouvelle joute verbale.
L'Auror anglais siffla dans la direction de son frère avec une voix pleine de désapprobation :
- Il me semblait que tu devais faire profil bas ici.
La voix timide de Jacob résonna une nouvelle fois maladroitement au-dessus d'eux :
- Hum… s'il-vous-plaît ?
Freya lui lança un regard désolé alors qu'encore, ni Thésée ni Norbert ne semblaient réagir. Norbert rétorqua même à son frère avec un sourire forcé et furtif :
- C'est ce que je fais.
A ces mots, Thésée ne put retenir un souffle sarcastique.
- Loin de moi l'idée de vous interrompre, mais…
Jacob n'eut pas le temps de terminer sa phrase, même si cette dernière fut plus forte et déterminée que les précédentes. Son visage était si rouge désormais que Freya crut qu'il allait imploser.
Elle posa sa main sur l'avant-bras de son ancien patron, pour l'interpeller :
- Monsieur Dragonneau…
Mais ce fut comme si ni elle, ni Jacob n'existaient.
Il continuait avec véhémence, les yeux fixés droit vers son frère, encore à califourchon sur la créature verte, les deux jambes enfoncées dans l'eau sombre :
- Tu ne devrais pas faire parler de toi ici. Tu sais très bien que Grindelwald-…
- Je sais ce que je fais, Thésée. Je n'ai pas besoin de tes sermons.
Sentant très bien qu'une nouvelle fois leur échange tournait au vinaigre, Freya insista un peu plus fort, les sourcils froncés par un mécontentement naissant :
- Vous pourriez laisser Jacob redescendre.
Mais Thésée balaya sa requête d'une main, et Freya le suspecta de ne l'avoir même pas écoutée. Les yeux gris métal de l'Auror étaient encore figés vers son frère, dont la posture fière s'était effacée au profit d'un califourchon rigide.
Thésée appuya avec une mâchoire serrée :
- C'était imprudent.
A ces mots, le Magizoologiste brandit sa baguette dans la direction du Moldu, et tenta de le faire redescendre avec un geste sec. Mais l'emprise de Thésée sur son ami dodu dût être assez ferme, puisque le sort de Norbert n'eut qu'un effet timide.
Il tenta de nouveau, avec une bouche fine comme une ligne.
Mais son sort ne fit que secouer vivement Jacob Kowalski, qui s'écria d'ailleurs :
- Hé, ho… !
Norbert rétorqua froidement vers Thésée :
- Tout ce que je fais te paraît imprudent.
Et son grand frère sembla tirer une corde invisible, qui arracha Jacob de l'emprise naissante de Norbert, l'attirant sèchement dans sa direction. Le Moldu s'étouffa presque :
- Oh- … !
Lassée de cette scène, qui lui évoquait celle où deux garçons se disputaient un jouet, elle haussa le ton, sa voix secouée par la brise soudainement fraiche :
- Au Nom de Merlin, à quoi jouez-vous tous les deux ?
Mais Norbert mordait encore, avec un ressentiment qui ne lui ressemblait pas :
- Parce que tu penses que tu es un bon exemple ? Dois-je te rappeler que tu as accepté une mission absolument-…
- Tu ne sais rien !
Thésée avait aboyé tellement fort, qu'une nuée d'oiseaux colorés s'en était envolée non loin d'eux. Et ces volatiles n'étaient malheureusement pas les seuls à prendre leur envol.
Dans un geste brusque, et accidentel, Thésée avait envoyé le Moldu dans le décor.
Ce dernier, projeté dans les airs, vers le milieu de la rivière, hurla avec une voix vacillante.
Le coeur de Freya se stoppa, et son sang ne fit qu'un tour.
Il allait tomber.
Il allait tomber.
Tomber.
Elle hurla à son tour à travers la clairière :
- Arresto Momentum !
Sa voix résonna un long moment, tout aussi suspendue dans les airs que l'était désormais Kowalski.
Elle l'avait rattrapé de justesse, si bien que son costume, bombé au niveau de son nombril, trempait déjà contre la surface des eaux sombres. Son visage était grimaçant, dans l'expectative de l'impact qui aurait pu être le sien contre l'eau tiède. Il ouvrit un oeil, puis le deuxième, et n'eut pas le temps de dire quoique ce soit, puisque le sortilège se leva et qu'il finit par tomber pour de bon, la tête la première.
Le coeur de la sorcière fit un tel bon dans sa poitrine qu'elle crut défaillir, elle abaissa sa baguette dans un geste mécanique, et se précipita vers la rive, plantant douloureusement ses deux genoux contre les galets mousseux et glissants :
- Oh, Merlin ! Jacob ! Vous allez bien ?
Le Moldu réapparut à la surface de l'eau, les cheveux noir plats contre son crâne rouge écarlate. Freya voulut faire quelques mètres dans l'eau pour le rejoindre et l'aider à regagner la rive, mais la créature, dont elle avait momentanément oublié la présence, se mit à hennir étrangement.
Thésée, qui semblait enfin sortir de sa longue torpeur, la tira d'un seul coup en arrière, si fort, qu'il la fit se relever complètement.
Il ne vit pas le regard assassin qu'elle lui lançait car il semblait diriger le même dans la direction de son frère alors qu'il sifflait entre ses dents serrées :
- Remets donc cette fichue créature dans ta fichue valise.
Norbert allait lui répondre, mais Freya reprocha sèchement :
- Vous auriez pu faire attention !
Et elle s'empressa d'ajouter, en regardant Norbert cette fois :
- Tous les deux.
Thésée tenta vaguement de se justifier, en indiquant platement :
- Il n'est pas tombé de si haut que-…
- Vous ne savez pas ce que ça fait.
Son ton fut si acerbe que l'Auror anglais se tut.
Pendant un instant, il parut même subitement désolé. Pas envers Jacob, mais envers elle.
Sans doute réalisait-il soudain que cette chute, aussi minime soit-elle, lui avait directement rappelé sa propre chute de balai. Il entrouvrit ses lèvres mais Freya l'interrompit une fois encore :
- Vous agissez comme des enfants.
Jacob revint à la nage dans le soudain silence, en faisant quelques brasses maladroites, et puis, il agita ses mains alors qu'il glissait à moitié sur les galets mousseux.
- Je vais bien, Freya, ne vous-…
Thésée, visiblement à contre-coeur, finit par lui tendre la main pour l'aider à remonter sur la terre ferme, et dès lors que le Moldu fut sorti des eaux, il articula vaguement à son égard :
- Navré, Monsieur Kowalski.
Jacob lui répondit d'un petit geste de la main, assorti d'un petit sourire forcé, et s'attela finalement à tapoter son veston détrempé.
Rapidement, la clairière replongea dans un silence plein de tension.
Le Moldu se mit à essorer un petit chapeau noir, une gavroche usée et visiblement très imbibée d'eau tiède. Il eut un sourire nerveux, puis un raclement de gorge qui l'était tout autant.
Pour rompre le silence qui était devenu particulièrement insupportable, il lança banalement :
- Donc euh… Charmante clairière…
Mais personne ne lui répondit.
Même le Kelpie semblait s'être muré dans le silence lui aussi.
Norbert et Thésée parurent refuser de se jeter un quelconque regard, et fixaient respectivement une rive et un horizon opposé, comme l'auraient fait deux enfants vexés.
Jacob montra la rivière dont il venait de s'extirper tant bien que mal avec un mouvement de bras humide :
- Vous étiez venus ici vous baigner tous les deux ?
L'atmosphère boudeuse se mut d'un seul coup en un malaise presque palpable.
Il ne faisait aucun doute ici qu'il s'adressait directement à Thésée et Freya.
Cette dernière se tendit d'un seul coup.
Norbert avait arraché son regard de la rive pour le braquer dans la direction de son frère et de la Nott. Pour la première fois, le Magizoologiste sembla clairement détecter quelque chose et se mit à regarder Freya et Thésée à deux fois, tour à tour, avec un air curieux.
Ses yeux noisettes se fixèrent finalement dans sa direction à elle, et ils descendirent rapidement le long de sa silhouette moulée par son fond de robe détrempé. Il parut gêné, et en une fraction de seconde, se tourna même complètement, si bien que Freya se dit qu'il aurait réagi de la même manière si elle eut été complètement nue.
De toute façon, Thésée s'était déjà vaguement déplacé devant elle, comme pour la cacher à la vue de son frère et du Moldu, bien qu'il le fit d'une manière si discrète que ce fut à peine perceptible.
Il articula avec un ton aussi froid que l'était désormais l'atmosphère :
- J'étais venu passer un moment paisible, avant que Miss Nott ne me rejoigne, si vous souhaitez vraiment tout savoir.
Le ton se voulait détaché, mais leur discussion tous les deux ne l'avait pas été.
Pas le moins du monde.
Elle était venue pour parler de la veille, de la douloureuse expérience de la veille, mais ils avaient finalement parlé comme des amis… et puis, il allait lui dire quelque chose. Il n'avait pas fini sa phrase, mais il n'en avait pas besoin ; la sorcière l'avait bien compris. Elle se sentit assommée tout à coup, comme si elle avait reçu un coup de massue.
Freya se mit à trembler, des pieds à la tête.
Le froid la gagnait, alors qu'il faisait si chaud dehors.
Et pourtant, elle était gelée.
Elle entendait que Jacob commentait vaguement la température de l'eau, mais elle n'écoutait plus vraiment. Un coup de chaleur et de sec la ramena momentanément sur terre, Thésée avait formulé un sort discret dans sa direction, et elle était désormais agréablement sèche. Une vague de réconfort l'enveloppa sensiblement, alors que l'Auror lui adressa un regard à la fois amer et inquiet :
- Vous devriez rentrer, Nott.
Il avait raison.
Elle hocha la tête.
- Oui, je… suis fatiguée, je pense.
Il proposa automatiquement :
- Je vous raccompagne.
- Non.
Il parut surpris de son refus catégorique, et elle reprit moins sèchement :
- Non, cela ira.
En montrant le Magizoologiste du menton, elle suggéra :
- Vous devez parler tous les deux.
Thésée ne dit rien et la fixa simplement un instant avant de faire glisser ses yeux gris dans la direction de son frère et de sa créature, qui remuait encore sinueusement à la surface de l'eau.
Freya regarda Jacob avec insistance un certain moment, et puis, il finit par saisir le message :
- Oh, oui, tous les deux.
Il indiqua le petit sentier par lequel elle était arrivée et proposa maladroitement :
- Oui. Hum… laissez-moi vous accompagner.
Elle avait enfilé si vite ses affaires qu'elle n'était même pas certaine d'avoir mis sa robe à l'endroit, et sans se tourner vers les deux frères silencieux, elle s'engagea dans le sentier tropical avec Jacob.
Sur le chemin aux parfums de forêt, le silence s'installa de leur côté aussi, vaguement perturbé par le froissement des grandes feuilles et le craquement des graviers sous leurs pieds.
Une certaine nervosité grimpa en Freya, lui triturant le ventre.
La chute de Jacob avait réveillé en elle une certaine fébrilité, comme si la plaie de sa propre chute, qui n'avait jamais vraiment cicatrisé, venait de se réouvrir.
Jacob interrompit son train de pensées sombres :
- Je suis désolé que nous ayons interrompu votre… moment avec Monsieur Dragonneau.
Freya devint à la fois blême et écarlate.
Et même s'il était désormais clair que Kowalski n'était pas dupe, elle rétorqua vivement :
- Vous n'avez rien interrompu du tout.
Le Moldu parut gêné qu'elle ait d'une réaction si virulente, il agita ses mains encore mouillées avec maladresse :
- Oh, je ne sous-entendais rien de-… enfin.
Il enchaîna avec une autre phrase mais Freya ne la comprit pas. En réalité, elle ne l'écoutait plus.
Une forme sombre, grande, imposante, était quelques mètres à sa droite.
L'ombre était immobile.
Et le coeur de Freya se stoppa tout bonnement dans sa poitrine.
Grimmson.
C'était lui.
Son sourire carnassier, son regard vil.
Il était là.
Son estomac faillit se retourner complètement, et son coeur fit un bon si douloureux qu'elle faillit s'écrouler. Mais la peur, la terreur, s'empara d'elle.
Elle agrippa la manche trempée du Moldu, et se mit à courir vers la gauche, dans la direction de la Cabane. Jacob, un peu surpris, se mit à courir néanmoins, tout en balbutiant des morceaux de phrases inintelligibles :
- Freya ? Oh-…!
- Courrez ! Aboya-t-elle avec une voix qui s'était brisée.
Ils coururent si vite, qu'elle en avait les poumons en feu ; et alors que Jacob manquait de trébucher sur une racine, elle l'avait relevé avec une force surhumaine, celle qui est pleine d'adrénaline et de réflexe de survie.
Lorsqu'ils arrivèrent devant la Cabane, Freya se retourna vivement, la baguette tellement serrée dans sa main que ses ongles rentraient dans la paume de ses mains.
Elle pensait faire face à Grimmson.
Mais il n'était plus là.
Il n'y avait que la forêt tropicale. Immense et verte.
Mais rien d'autre.
Jacob se laissa tomber au sol, tellement essoufflé qu'elle crut un instant qu'il ne s'en remettrait pas de si tôt. Entre quelques souffles éreintés, il bredouilla :
- Quoi, quoi ? Qu'est-ce que c'était ?
- Que se passe-t-il ?
C'était la voix austère de Porpentina qui arrivait derrière eux.
Elle avait sa baguette à la main, comme Freya, et ses yeux noirs scannaient scrupuleusement la lisière de la forêt. Quelques longues minutes s'écoulèrent durant lesquelles Freya ne répondit pas.
Le souffle de Jacob était si lourd et si défait, qu'il était désormais le seul son qui résonnait dans la clairière de la forêt. L'auror américaine finit par abaisser sa baguette lentement, voyant que rien ne sortait de la masse immense et verdoyante.
Au lieu de répéter sa question, elle souleva un sourcil dans la direction de son amie. La Nott lui rendit un regard complètement paniqué. Elle balbutia :
- Il y avait-…
Elle secoua sa tête.
Son bras se rabaissa avec lenteur, comme l'aurait fait un mécanisme rouillé et elle déglutit difficilement, avant d'admettre :
- Non… j'ai dû… j'ai dû rêver.
Jacob et Porpentina la toisèrent comme si elle avait complètement perdu l'esprit ; et comment pouvait-elle leur en vouloir ?
C'était peut-être bien le cas.
A la fois épuisée, paniquée et honteuse, Freya prétexta vouloir se reposer et fila dans sa chambre sans un mot de plus pour ses deux compagnons qui demeuraient perplexes.
Etrangement, en arrivant dans sa chambre, la première chose qu'elle eut terriblement envie de faire, fut de retrouver Bernie.
La créature était calme dans la valise de Dragonneau, et il se baladait tranquillement dans le paysage valloné et vert qui répliquait celui des vastes plaines d'Angleterre.
Dès lors qu'elle apparut sur l'herbe verte et fine, l'Hippogriffe trotta gaiement dans sa direction.
Tout en le caressant, Freya balaya le paysage du regard, et repensa aux collines qui entouraient la Ferme biscornue des Dragonneau. Comme ce cadre idyllique était différent de l'environnement sombre du Manoir Nott, où le temps semblait toujours être gris, et le parc plongé dans la brume.
Le Manoir Nott.
Une série de questions lui parvint, si violemment, qu'elle crut devoir s'asseoir.
Comment allait Torry ? Et son Père ? Comment avait-il réagi en voyant qu'elle n'était plus là ?
Y-avait-il porté une quelconque attention, d'ailleurs ?
Et Marcus, comment se portait-il ? N'était-il pas en danger ?
Et sa Mère, oh, sa Mère.
Si elle avait réussi à échapper à MacDuff et Krafft, où diable était-elle passée ?
Ces questions furent un véritable crève-cœur.
Et pour la première fois, elle réalisa que sa famille lui manquait.
Terriblement.
Même Marcus, et son Père, pour qui elle n'avait ressenti que de l'animosité pendant si longtemps.
Le vent était frais dans la valise, si différent de celui de dehors qui était humide et chaud.
Elle finit par s'asseoir sur son lit mécaniquement, et après avoir fixé le vide pendant quelques longues secondes, ses yeux tombèrent vers ses mains, et plus particulièrement vers sa bague.
Cette bien étrange bague.
Etait-ce pour prévenir d'un danger que ces serpents s'étaient mis à remuer ainsi ? Après tout, la seule fois qu'elle l'avait portée, avait été lors de cette nuit à Gringotts, et elle ne l'avait peut-être pas remarqué. Elle avait été tant absorbée à empêcher son frère et son patron de se battre qu'elle ne s'en était pas préoccupée une seule seconde.
Le fait de repenser à Gringotts fut à la fois un coup de chaud et un coup de poing dans son estomac.
Gringotts.
Les souvenirs à la fois gelés et brûlants de leur transplanage, jusque dans la neige de Hyde Park, lui revinrent comme une autre gifle.
Elle repensa à son rêve, et à ces quelques moments incandescents de proximité avec Thésée.
Et puis, vint très rapidement le frais souvenir de ce qu'il s'apprêtait à dire un peu plus tôt à la rivière, et qu'elle ne pouvait se résoudre à entendre.
La froideur dans sa poitrine revint.
La valise entrouverte à ses pieds et complètement sans-dessus dessous attira son attention. Ses yeux bleus tombèrent sur le portrait de famille Nott, qui dépassait à moitié sous un épais châle beige. Elle se souvint avoir pris ce portrait à la vite et l'avoir fourré dans le fond de sa valise au moment de son départ… Elle le prit dans ses mains, non sans émotion, et ses yeux se remplirent de larmes, jusqu'à rendre l'image complètement floue.
Elle redevint nette et mouvante dès lors que des premières larmes avaient roulé le long de ses joues. La photographie était comme elle s'en souvenait ; elle était triste et terne.
Sans aucun sourire. Sans aucun bonheur.
C'était cette vie-là qu'elle voulait quitter en rejoignant le rang d'Auror.
C'était cette vie-là qu'elle avait finalement fui.
Mais elle réalisa douloureusement que c'était désormais aussi celle-là qu'elle aurait aimé retrouver.
Sa vie normale.
Morne et ennuyeuse.
Son frère Marcus désagréable et piquant.
Son Père dédaigneux et autoritaire.
Sa Mère silencieuse à jamais.
Cette nostalgie la frappa en plein abdomen.
Et elle réprima un sanglot alors qu'elle se laissa glisser sur le parquet abîmé, s'agenouillant juste devant cette valise désordonnée. Elle posa le portrait à côté du cuir usé du bagage et plongea sa main sous le châle beige pour en extirper une longue chaîne d'argent, et à son extrémité, un médaillon ovale noir.
Ses doigts firent tourner le médaillon de la tante Isadora, désormais désensorcelé, et elle regarda ses reflets jouer avec la lumière du soleil pensivement.
Dumbledore lui avait forcément donné ce pendentif pour une raison.
Peut-être pouvait-elle faire comme elle ?
Comme la Tante Isadora.
Vendre ce maudit collier de famille pour quelques Gallions et partir loin d'ici ?
Mais où pouvait-elle bien aller ? Mais ne le fallait-il pas ?
N'avait-elle pas failli mourir la veille ?
Tout en piégeant ses compagnons avec elle, en les attirant dans le même piège.
Les paroles blessantes de Thésée résonnèrent comme un coup de poignard dans son égo cabossé.
Elle était trop innocente, trop inexpérimentée et trop naïve.
Cela lui fit du mal de l'admettre, mais il avait raison.
Et dire qu'elle lui reprochait d'être son Chaperon. En réalité, en agissant comme un enfant, elle l'avait plutôt changé en nourrice.
Et à cause de ses erreurs, à cause d'elle, il avait failli en mourir.
N'était-ce d'ailleurs pas aussi le cas de Phineas ?
A cause d'elle, n'avait-il pas été torturé, jusqu'à en perdre l'usage d'une de ses jambes ?
Et Coffin, alors ? Torturé jusqu'à la folie.
Et le vieil Abbott ? N'était-il pas mort en la protégeant lui aussi ?
Freya eut soudainement envie de vomir.
De disparaître.
Thésée avait raison.
En réalité, elle n'avait rien à faire ici.
Elle ne faisait qu'attirer des ennuis.
Cette réalisation fut comme un électrochoc.
Dans des gestes désespérés et hâtifs, elle attrapa les affaires qui débordaient de sa valise et fourra le tout dans les pans ouverts de ses bagages en cuir. Elle y jeta le pendentif d'Isadora, le portrait de famille des Nott, et son châle beige. Elle referma les pans fermement, et avec une main tremblante, la souleva et se dirigea vers la sortie.
La Nott se figea alors que trois coups cognèrent justement contre le bois de porte.
Pendant un instant, elle imagina le visage défait de Thésée dans le couloir, ses yeux gris qui seraient tombés vers la valise qu'elle tenait entre ses mains. Mais alors qu'elle ouvrait la porte, elle fut presque déçue.
- Oh, Jacob-…
- Je venais voir si vous alliez bien.
Le Moldu était là, avec un plateau dans les mains, sur lequel était posées deux tasses délicieusement fumantes de thé.
Freya était paralysée là.
La valise encore ancrée dans sa main, la porte solidement agrippée dans l'autre.
Qu'avait-elle espéré au juste ?
Que Dragonneau eut été là ? Qu'il lui aurait fait la morale quant à partir seule dans ce pays inconnu ? Qu'il l'aurait rassurée et assurée qu'il la protégerait, comme il l'avait déjà maintes fois fait ?
Elle tentait de ravaler cette bien étrange déception quand Jacob demanda :
- Je peux entrer ?
A court de mots, Freya hocha silencieusement la tête et ouvrit la porte en grand, l'autorisant à entrer, ce qu'il fit sans hésitation. Il posa le plateau sur le lit froissé, et ses yeux noirs tombèrent sur la valise qu'elle tenait.
- Vous partiez ?
Freya s'étrangla presque sur son explication, tant le sanglot dans sa gorge avait enflé :
- Je… Je ne fais qu'attirer des ennuis à tout le monde.
Mais Jacob n'eut pas la réaction à laquelle elle s'attendait.
Il soupira, presque avec agacement :
- Oh, je vous en prie !
Et sans crier gare, il s'assit lourdement au pied du lit, les bras ballants et l'air tout aussi déprimé qu'elle. Au bout de quelques secondes, pendant lesquelles Freya parvint finalement à dompter ses émotions, elle finit par l'imiter en s'asseyant à ses côtés, en silence.
Il marmonna entre agacement et impuissance :
- Vous et moi savons pertinemment que c'est plutôt moi le fardeau du groupe.
Il expliqua rapidement devant le regard hésitant de Freya :
- Je ne suis pas un sorcier comme vous tous.
Et puis, il haussa les épaules avant de soupirer grandement :
- Mais je dois retrouver ma Queenie. Je veux tant la revoir.
Son expression se mut en un air abattu :
- Elle me manque.
Ses yeux noirs tombèrent vers ses mains dodues, et il ajouta avec un sourire si triste que cela remua quelque chose en Freya :
- Alors, je lutte avec cette désagréable impression, car je sais qu'au bout du tunnel, il a cet objectif. Ce merveilleux objectif qu'est de retrouver Queenie.
Il renifla vaguement et souleva des yeux rougis vers la fenêtre envahie de verdure.
Il y eut un petit silence entre eux, puis, sans quitter les lianes qui pendaient de la fenêtre des yeux, le Moldu murmura presque :
- C'est idiot, mais je…
Il se racla la gorge, et sembla subitement chercher quelque chose dans ses poches, encore humides de sa baignade accidentelle :
- … Je me balade avec ça dans ma poche depuis Septembre.
Il sortit de sa poche froissée une petite bague. L'anneau paraissait si fin dans sa large main que Freya mis quelques secondes à comprendre de quoi il s'agissait. L'anneau en or jaune était étincelant, serti d'une jolie petite pierre rose.
Freya commenta avec une voix presque silencieuse :
- Elle est ravissante.
- C'est une Morganite.
Il sourit dans la direction de la pierre et expliqua :
- Ce n'est pas un diamant, mais… comme elle adore le rose, alors je pensais qu'elle aimerait porter celle-ci à son doigt… si elle acceptait de m'épouser, bien sûr.
Il arracha son regard du bijou et perdit immédiatement son sourire.
- Vous devez me penser ridicule, et désespéré mais-…
- Pas du tout, Jacob.
La Nott, touchée par son récit, et par ses adorables intentions, lui fournit un sourire ému :
- C'est adorable.
Jacob hocha simplement la tête, et Freya comprit qu'il ne répondait pas oralement car, comme elle, il semblait tout à coup submergé par l'émotion.
- Ces derniers mois ont été pénibles. Très pénibles. Et ce voyage ne l'est pas moins. Tout comme le vôtre, j'imagine.
La jeune femme déglutit difficilement avant d'acquiescer à son tour.
- Il est vrai que ces derniers mois ont été…
Ses yeux bleus glissèrent vers sa valise, et sa voix trembla plus qu'elle ne l'aurait souhaité :
- … je n'ai pas les mots.
Jacob rangea discrètement la bague pour Queenie dans la poche intérieur de sa veste, au plus près de son coeur, et un petit sourire amical lui revint alors qu'il déclarait :
- Heureusement que nous sommes entourés de si bons amis.
Il y avait quelque chose chez Jacob, qui, malgré le fait qu'il eut été Moldu, était magique.
Son sourire, sa présence, ses attentions… il avait le don rare de transmettre un sentiment si chaleureux que cela en devenait contagieux. Les entrailles glacées de Freya se réchauffèrent un peu, et elle souffla avec un demi-sourire :
- C'est vrai.
Il lui tendit sa tasse de thé fumante avec un sourire, et il demanda avec un ton quelque peu hésitant :
- Vous aimeriez retrouver votre cousin, non ? Ce Croyance… ou Eugène, plutôt.
Elle hocha simplement la tête et à la mention de sa famille, sa gorge enfla de nouveau, si bien qu'il était tout à coup difficile de faire passer sa petite gorgée de thé.
Au non d'un moment, elle souffla pensivement :
Il n'y a pas que lui que j'aimerais retrouver…
L'image terne de sa photographie de famille lui revint en tête, et elle dût fermer les yeux pour essayer de l'effacer.
Jacob eut soudain un ton décidé, et lui assura avec confiance :
- Alors, accrochez-vous. Ne partez pas sur un coup de tête… j'ai le sentiment que nous arrivons au bout de nos peines, Freya.
Comme elle aurait aimé le croire.
—-
Le lendemain, et après une nuit passée à se retourner inlassablement dans les draps moites de son lit, Freya ne vit pas Dragonneau de la matinée. Il semblait que lui et Norbert étaient partis enquêter sur quelque chose, dès les premières lueurs du jour.
Porpentina, restée à la Cabane, elle aussi, avait l'air à la fois enchantée qu'ils se soient un peu réconciliés, mais aussi terriblement vexée de ne pas être incluse dans leur sortie. Elle trépignait d'impatience, guettant sans cesse la porte biscornue de la Cabane tout en soupirant.
Elle soupira encore une large fois devant son café que Jacob avait servi dans une tasse ébréchée :
- Ils sont rentrés tard hier, et sont ensuite partis de bon matin.
Freya se pencha vers elle, abaissant un peu son ton car elle savait que Moreno était dans le bureau secret, à quelques pas d'eux.
- Vous savez où ils sont allés ?
Porpentina haussa les épaules avec un air si froid qu'elle eut l'air figée :
- Aucune idée.
Elle ajouta avec un ton piquant :
- Je n'étais pas conviée.
Elle souffla à nouveau, après une gorgée de café brûlant :
- Enfin… j'imagine que je dois me réjouir de les voir réconciliés.
Et puis, ses yeux noirs glissèrent vers ceux de Freya.
La Nott était restée complètement paralysée devant son reflet, à peine brouillé par la vapeur qui émanait de sa tasse de thé. Elle avait l'air si différente.
Son visage rond des Nott était devenu creux.
Son teint, déjà bien pâle, était désormais livide, et accentué par de vilaines cernes sous ses yeux bleus. Et puis il y avait encore ces vilaines marques ; ces égratignures sur sa joue gauche, ce cou et ce décolleté qui virait au violet sombre. Un terrible souvenir de deux nuits auparavant.
Goldstein la fit sursauter alors qu'elle lui demandait avec inquiétude :
- Vous avez l'air pensive, vous allez bien ?
Freya secoua la tête.
- Je me demande juste ce que faisait Monsieur Dragonneau près du cimetière l'autre jour. Il est vrai qu'avec tout ce qu'il s'est passé… je n'ai pas eu l'occasion de lui demander.
Ce n'était pas exactement ce à quoi elle pensait, mais son amie ne sembla pas relever cela.
Porpentina s'exclama avec réalisation :
- Ah, ça.
Elle continua avec un air quelconque :
- Il m'a expliqué qu'il se renseignait quant à la Malédiction.
- La Malédiction ?
- Oui, l'Agent Moreno nous en parlait l'autre fois, vous vous souvenez ?
Effectivement, l'Auror brésilien avait mentionné cela, alors qu'ils allaient à la Cabane pour la première fois, presque une semaine auparavant.
Porpentina poursuivit :
- Monsieur Dragonneau trouvait que ces rumeurs étaient louches… et effectivement, elles sont très récentes. Trop récentes.
L'américaine grimaça avant de prendre une autre gorgée de son café.
La Nott, elle, réalisa :
- Vous… pensez que cette rumeur de Malédiction aurait pu…
- Oui, éloigner les habitants hors de cette zone. Pour y faire des choses louches, ou même s'y cacher.
Les mains de Freya se crispèrent autour de sa tasse de thé, pourtant brûlante.
Sa voix demanda presque en silence :
- Il a trouvé quelque chose ?
- Non, pas pour le moment.
Mais l'américaine se reprit très vite, avec un ton emprunt d'agacement :
- De ce qu'il a bien voulu me dire en tout cas…
Il y eut un long moment de silence pendant lequel Porpentina semblait hésiter.
Et puis, elle finit par demander :
- Comment allez-vous ?
La Nott haussa les épaules machinalement et répondit :
- Bien.
Son amie américaine fronça les sourcils, avec suspicion et insista :
- Vraiment, Freya.
La Nott prit une grande gorgée de son thé, même s'il eut été bouillant.
Ses yeux retombèrent aussi vite dans le creux de sa tasse où son reflet était affligeant.
Porpentina posa une main sur l'avant-bras de Freya, et elle lui dit :
- Hier en rentrant de cette rivière, vous aviez l'air si-…
- Il y avait Grimmson.
L'américaine s'était figée.
La voix de Freya était sortie toute seule, sans son accord ; et elle le regrettait déjà.
Porpentina parvint à remuer ses lèvres, toujours avec cet air figé :
- Je ne comprends pas.
Freya grimaça et balbutia avec une voix contractée par l'angoisse :
- Il y avait-… j'ai vu Grimmson.
Alors que son amie ne semblait réagir, elle continua en déblatérant si rapidement, qu'elle fut surprise que ses mots ne s'emmêlent pas :
- Il était près du sentier alors que nous revenions de la rivière avec Jacob.
Après un léger moment de flottement, qui parut durer une éternité, la main sur l'avant-bras de Freya lui donna une petite pression amicale. Porpentina prit un air peiné qui dérangea fortement la jeune femme anglaise.
- Freya, ce Grimmson est-…
- Je sais.
Elle avait retiré son bras de l'emprise de son amie, si vite, qu'elle eut presque emporté les deux tasses hors de la table. Un peu mal à l'aise, et surtout agacée que son amie prenne un air empli de pitié, elle se leva brusquement de sa chaise. Sa voix dérailla un peu :
- Je sais que c'est ridicule, et tout bonnement impossible.
Elle serra son poing le long de son flan alors que Porpentina se levait lentement, comme l'aurait fait Norbert en approchant une créature craintive.
Freya avoua avec une voix tremblante, d'agacement et d'anxiété :
- Je réalise surtout que ce n'est pas la première fois que cela m'arrive.
Elle déglutit difficilement, manquant de peu de s'étouffer sur sa propre salive.
Ses mains mirent à trembler tellement, qu'elle dut les pincer sous ses bras croisés. Elle dût fermer les yeux, pour ne pas repenser à ces quelques moments, et puis, elle finit par avouer à son amie :
- Ce n'est pas la première fois que je pense le voir… alors qu'il n'est pas là.
Il y eut un silence tendu, et puis, Freya comprit que Porpentina ne la fixait pas elle. Du moins, depuis un petit moment, elle semblait fixer un point bien au-delà derrière elle…
Vers la porte.
Freya se retourna lentement pour voir les deux frères Dragonneau dans l'encadrement biscornu de l'entrée de la Cabane. Norbert avait encore la poignée de la porte dans la main, son éternelle valise dans l'autre. Thésée, lui, se tenait droit comme un piquet de Quidditch.
Son expression était inintelligible.
Elle ignora depuis combien de temps ils eurent été là.
Thésée rompit l'épais silence, comme on l'aurait fait avec un couteau :
- Comme lorsque nous étions à bord du bateau ?
L'expression inintelligible devint grave.
Il fit un pas vers elle, puis un deuxième, presque en boitant à cause de la blessure de sa jambe.
Les sourcils froncés, il déduisit encore :
- Ou aux fiançailles de Malefoy ?
Comme elle ne répondait pas, elle était bien trop déconfite pour cela, il crut bon de devoir préciser :
- Vous aviez couru dans les jardins, car vous pensiez l'avoir-…
- Je me souviens très bien de cette soirée.
Elle l'avait coupé si sèchement qu'il eut un léger mouvement de recul, et puis, ses sourcils se froncèrent de nouveau, et il demanda, un tantinet sarcastique :
- Vraiment ?
Il sembla devenir aussi agacé qu'elle, et marmonna assez fort pour qu'elle l'entende :
- Votre état ce soir-là me laissait plutôt penser que vous ne vous souviendriez plus de rien.
Freya lui décocha un regard froid.
- Est-ce une moquerie ?
Il ne répondit pas et se contenta de l'observer longuement.
Trop longuement.
Freya, complètement déconfite, voulu s'enfuir du séjour, pour se réfugier dans sa chambre, quand la voix de Porpentina ricocha entre les murs décrépits :
- Votre ami Soigneur ne devrait plus trop tarder à arriver à Caxambu…
Le ton était doux, mais le contenu horripila Freya.
Elle lui adressa un regard sincèrement blessé et rétorqua avec acidité :
- Je ne suis pas folle.
Un nouveau silence.
Et cette fois-ci, Freya regarda les trois sorciers devant elle tour à tour.
Elle crut s'étrangler :
- Vous… me pensez folle.
Les sourcils de Porpentina se courbèrent d'inquiétude alors qu'elle refaisait quelques pas vers elle :
- Freya… nous nous faisons du souci pour vous.
La Nott la coupa dans son avancée avec un ton froid :
- Ce n'est pas nécessaire.
Elle regarda son amie et Thésée, et puis elle cracha avec un étonnant mélange de déception et de furie :
- Vous me prenez tous les deux pour une folle, doublée d'une incapable.
Elle leur tourna le dos, faisant des pas rapides et crispés vers le couloir qui menait aux chambres, mais la grande main abîmée de Dragonneau avait attrapé son avant-bras, et elle se retourna pour le regarder.
Son regard était tout aussi sombre que celui qu'elle lui adressait.
- Vous avez le don de complètement retourner les situations, Nott.
Sa voix grave était plus basse, mais pas moins agacée :
- Je vous rappelle que nous sommes sensés être en colère contre vous, pas l'inverse.
Il eut apparemment du mal à contrôler son expression habituellement quelconque, puisqu'il grimaça un peu en poursuivant :
- Dois-je vraiment vous rappeler de quoi il s'agit ? Vous nous avez menti. Vous m'avez menti.
Le poids dans l'estomac de Freya fut tant alourdi qu'elle crut se faire éventrer.
Il se pencha vers elle, comme il l'aurait fait devant un enfant, et réprimanda gravement :
- Vous êtes allée seule, et d'une manière tout à fait inconsciente, à votre stupide rendez-vous avec Grimm-…
- N'en parlez pas, s'il vous plaît.
Elle l'avait interrompu avec une voix stridente et tremblante, et il se tut immédiatement, soudainement bien trop conscient que ces simples mots lui faisaient revivre sa terrible soirée de l'avant-veille. Dans un réflexe étrange, elle se mit à frotter son cou et le haut de son poitrail, où Grimmson s'était acharné, et où, elle savait qu'il restait encore des traces de ce sinistre épisode.
Il sembla regretter sincèrement ses paroles, mais Freya répliquait déjà :
- Votre mémoire semble vous faire défaut. Vous m'avez menti aussi, si je ne m'abuse.
Le charmant visage devant le sien sembla à la fois mal à l'aise et agacé, il allait rétorquer quelque chose, mais Porpentina les avait rejoints et leur tapait chacun sur l'épaule, comme l'aurait fait un piètre médiateur :
- Bien, bien. Vous êtes donc quittes.
Mais ni Freya ni Thésée ne parurent satisfaits de cette conclusion.
Le Héros de Guerre se redressa lentement, et sans quitter la Nott des yeux, fit glisser sa main abîmée dans la poche de son pantalon.
Porpentina reprit avec une voix de Professeure :
- Nous devons nous calmer, et nous concentrer pour ce soir.
Dragonneau tiqua :
- Ce soir ?
Porpentina lui adressa un regard presque fier, et elle pointa le grand livre bleuté de Carneirus qui était posé sur la table.
- Aujourd'hui Carneirus mentionne une Pleine Lune.
Et puis, elle récita avec la même expression dans la direction de son homologue anglais :
- La Pleine Lune, seule dans la nuit noire, éblouissante, mettra beaucoup en lumière ce soir.
Dragonneau parut agacé de l'admettre, mais il avoua pourtant :
- Je ne comprends pas.
Il y eut un autre silence, mais ce fut Norbert, qui n'avait pas encore parlé depuis qu'il était entré, qui bredouilla :
- La prochaine pleine lune est à la fin du mois.
Goldstein hocha la tête dans sa direction, et revint vers Thésée :
- Je pense qu'il s'agit du spectacle du Cabaret.
Elle expliqua encore, tout en faisant mine d'épousseter le dessus de la table de bois :
- Miss Nunes est appelée La Senhora da Lua, la Dame de la Lune…
Comme personne ne réagissait, elle leva les yeux au ciel et soupira dans la direction du Magizoologiste :
- Norbert, vous m'avez dit que les commandes d'impression avait été passées au nom de son patron, Monsieur Pinto.
Norbert balbutia avec réalisation :
- Il se peut que Carneirus se révèle dans la soirée.
Thésée semblait tout à coup profondément perdu dans ses pensées, alors que Norbert lui regardait déjà la pendule accrochée au mur effrité.
L'auror anglais finit par dire avec une mine grave :
- Il ne faut pas que son identité soit divulguée publiquement. Si Grindelwald ou un de ses acolytes l'apprenait alors-…
- Oui.
Porpentina croisa ses bras devant sa chemise blanche et impeccable :
- Ils le captureraient certainement, et le forceraient à écrire la suite de son fichu ouvrage.
Elle jeta un regard à chacun des sorciers devant elle et elle articula avec amertume :
- Non seulement ils auraient ces prophéties, mais ils seraient les seuls à les avoir… ce qui leur donnerait une belle longueur d'avance sur nous tous.
Thésée adressa un regard décidé dans la direction de son homologue américaine :
- Nous devons le trouver avant lui.
Porpentina hocha la tête, et sortit de sa poche une Brochure toute chiffonnée, qu'elle étala vaguement sur la table. Il s'agissait d'une brochure avec une image particulièrement osée de Miss Nunes, posant seins nus dans un minuscule costume de sequins, à cheval sur un quartier de lune. La photographie s'animait légèrement, avec la danseuse de Cabaret qui faisait un clin d'oeil aguicheur, avec un léger mouvement d'épaules. Freya fut presque gênée de regarder l'image, alors elle s'en détourna complètement, préférant fixer le bout de ses souliers craquelants de boue.
La voix de Porpentina fut pleine de confiance :
- Nous devons protéger Carneirus ce soir.
A ces mots, Freya jura avoir vu un des deux serpents de sa bague remuer sinueusement au-dessus du péridot. Et lorsqu'elle remonta son regard, elle vit que Thésée fixait étrangement le bijou lui aussi, et le regard qu'il lui rendit fut indéchiffrable.
—
Lorsqu'ils franchirent la porte du bâtiment à la façade rouge, ils furent accueillis par un véritable feu d'artifices de lumières. Tout étincelait dans la salle de spectacle du Cabaret. Les murs étaient pourtant sombres, recouverts d'une épaisse tapisserie de velours noir, si usée par endroits qu'on apercevait dessous la base du mur abîmé.
Si le cadre et les meubles semblaient étrangement vétustes, la lumière était vive et chaleureuse.
De grands lustres étaient suspendus à un plafond peint comme un ciel étoilé, les rambardes et les bordures du grand bar noir étaient d'un doré étincelant, alors que de grands vases d'inspiration antique étaient fleuris d'énormes bouquets de plumes d'autruches blanches.
Freya laissa glisser ses yeux vers la scène, il s'agissait d'une simple estrade noire bordée par un épais rideau rouge qui semblait dater du siècle précédent.
La salle était déjà bien remplie, il s'agissait majoritairement d'hommes, de tous rangs sociaux, qui grouillaient entre les rangs et les allées que créaient les petites tables rondes.
Dans le brouhaha général, un gramophone semblait lutter pour faire entendre la mélodie qu'il jouait. Mais la simple vision de cet engin donna des frissons de dégoût à Freya… lui rappelant sans équivoque le gramophone cassé et déréglé du restaurant abandonné. Elle pouvait encore entendre ses sombres accords hantés résonner contre ses tympans, et elle dût se concentrer pour revenir à la réalité du présent.
Ce fut la voix de Porpentina qui parvint à la tirer définitivement hors de ses pensées sombres :
- Norbert et moi allons nous installer du côté Nord. Faisons-nous signe s'il y a du nouveau.
Dragonneau, qui n'avait pas décoché un mot depuis leur discussion à la Cabane, hocha mécaniquement la tête dans la direction de l'auror américaine :
- Entendu.
Jacob, qui paraissait encore plus perdu qu'à l'accoutumée regarda Thésée et Freya, puis, sembla réaliser qu'il devrait rester avec eux s'il ne disait rien. Il parut mal à l'aise, et cela, même Dragonneau parut s'en apercevoir car il souleva un sourcil dans sa direction. Kowalski émit un rire nerveux sous les yeux froids de l'auror anglais et puis, il cria presque dans les allées de la salle noire :
- Attendez-moi, j'arrive !
Ni Norbert ni Porpentina ne semblaient l'avoir entendu, et pourtant, il s'élança avec grande hâte dans leur direction, laissant Thésée et Freya seuls derrière lui.
Les deux sorciers anglais le regardèrent filer maladroitement entre les tables et les chaises de la salle de spectacle, et tombèrent dans un épais silence. Il n'était pas si étonnant que Jacob veuille éviter de rester seul avec eux. Il était vrai que depuis l'incident avec Grimmson, l'atmosphère entre eux avait été si étrange, que même Freya hésita à aller les rejoindre.
Et elle se demanda si Thésée hésitait à faire de même.
La Nott dût tordre son cou pour pouvoir le regarder, même juste du coin de l'oeil. Mais elle se ravisa immédiatement alors qu'elle croisait son regard gris, redirigeant ses propres yeux vers le bout de ses chaussures.
Le regard n'était pas désapprobateur, ni sombre.
Mais il avait retrouvé cet air quelconque et détaché. Le même qu'il lui avait adressé dès lors qu'il avait voulu ré-instaurer un peu de distance entre eux par le passé. Peut-être avait-il raison.
Sa voix résonna beaucoup plus près que ce qu'elle imaginait :
- Allons-y, Nott.
Elle hocha juste la tête, sans oser le regarder, et le suivit alors qu'il empruntait un chemin tortueux entre les petites tables rondes nappées de violet sombre.
Mais il s'arrêta très vite en réalité.
Car justement, à une petite table, était assise une vieille dame toute vêtue de noir.
La Diseuse de Bonne Aventure.
Elle était là, juste là.
Elle était assise devant une femme inconnue et un tas de carte éparpillées sur le dessus de la table.
Ses grands yeux gris, presque blancs, fixaient intensément Thésée et Freya.
Tour à tour.
Et la Nott en eut des frissons.
Et puis… sa voix grinçante articula avec un fort accent Portugais :
- Je vous avais bien dit que vous alliez la rendre malheureuse.
Thésée lui lança un regard si froid que cela étonna Freya que la vieille dame ne réagisse pas. Comme si cela n'avait eu aucun effet sur elle. Au lieu de cela, elle fit simplement un geste de la tête à la femme en face d'elle, qui s'empressa de se lever et d'aller rejoindre une autre table.
Dragonneau était rigide, Freya pouvait le voir, même en ne regardant que la posture qu'il avait adoptée. Ses épaules, habituellement nonchalamment penchées vers l'avant, étaient droites et crispées, les mains dans ses poches étaient devenues des poings.
Le brouhaha continuait dans la salle, et pourtant, il semblait qu'il y avait un épais silence.
La vieille dame fit glisser ses yeux vers Freya, et cette dernière ne put s'empêcher de frémir un peu. Et puis, les yeux gris clairs dévièrent vers un autre point dans la salle. Freya suivit son regard, et vit qu'elle fixait une bien étrange femme, dans le fond de la salle. Elle était seule attablée là, sa posture était nouée de rigidité, et son regard était noir comme son chignon. Même si Freya se dit que cette femme était étrange, elle se laissa emporter par la voix singulièrement envoûtante de la vieille femme :
- Je perçois beaucoup de confusion chez chacun de vous.
Elle présenta son tas de cartes de Tarot avec ses mains osseuses et elle proposa :
- Et si je vous tirais les cartes ?
A cela, Thésée sortit de sa torpeur et souffla, visiblement partagé entre sarcasme et impatience.
Mais encore une fois, la vieille dame fut imperméable à sa froideur, elle toisa Freya et lui indiqua la chaise en face d'elle :
- Prenez place…
La Nott tenta un regard vers Dragonneau, mais il ne le lui rendit pas, comme s'il eut été resté bloqué dans la direction de la vieille femme. N'attendant de toute manière pas son accord, la jeune femme prit place sur la chaise grinçante.
La Diseuse de Bonne Aventure la fixa longuement alors qu'elle commençait à mélanger les cartes. Freya attendit, soudainement tiraillée par l'excitation et l'angoisse. Dans son dos, elle sentit que Dragonneau s'était approché, calant presque sa cuisse contre le dossier de sa chaise.
La vieille femme étala neuf cartes sur la table, sur trois rangées de trois.
Elle les retourna une à une, dans un silence religieux.
Puis, elle retourna la dernière carte, délicatement décorée de courbes art nouveau… La Lune.
Freya déglutit, comme elle l'aurait fait en attendant l'énonciation de sa sentence.
- La Lune est l'Arcane central de votre tirage.
- Qu'est-ce que cela signifie ?
La vieille femme pausa un instant et dicta :
- La Clairvoyance, les Rêves, l'Intuition.
Freya sentit que Dragonneau s'était encore approché dans son dos, sa grande main s'était posée sur le cadre du dossier de la chaise, la faisant légèrement grincer.
La voix de la vieille femme poursuivit :
- Cet Arcane suggère que quelque chose est tapi dans l'ombre. La lumière de la Lune peut éclairer des zones sombres de la nuit. Des zones que le conscient aurait préféré ne pas voir… ne pas comprendre.
Un autre frisson remonta le long de l'échine de Freya alors que la femme énonçait sombrement :
- Un lourd secret sera dévoilé. L'éclipse lunaire de la fin du mois sera un tournant pour vous. Un tournant douloureux, j'en ai peur.
Elle pointa ensuite deux cartes, et articula gravement :
- La défunte de la dernière fois avait raison, votre frère… Il est en péril.
La posture de Dragonneau derrière elle se tendit à la simple mention de cette défunte.
Lestrange. Elle parlait de Lestrange.
Bien inquiète de retrouver ce même avertissement, Freya bredouilla :
- Mon frère est loin d'ici, je-…
Mais elle se tut devant l'expression de la vieille femme devant elle.
La Nott se mit à balbutier avec confusion :
- Quoi… Marcus… il est ici ? Au Brésil ?
Elle se tourna vivement sur sa chaise, se tordant en arrière pour pouvoir regarder Thésée. Il lui rendit un regard grave, mais nia formellement d'un geste de la tête :
- Ce n'est pas le plan. Il n'est pas supposé venir ici.
Comme Freya n'eut pas l'air convaincue, il ajouta vivement :
- Il m'aurait prévenu.
Le silence retomba entre eux, et Freya se mit à fixer les neuf cartes sur la table, totalement perdue dans un flot de pensées, parfois même totalement absurdes. La main de Dragonneau, jusque là agrippée au dossier de sa chaise, se posa sur son épaule.
- Nott, le spectacle va commencer, nous devrions nous installer…
Il crut bon de préciser plus gravement :
- … ailleurs.
Freya se leva, trébuchant presque avec les pieds de la chaise, un peu perturbée par ce tirage. Mais alors qu'ils allaient s'éloigner, la voix de la vieille femme les interpella à nouveau :
- Je vais tirer les cartes pour vous, Senhor.
Ses yeux gris clairs étaient fixement dirigés vers ceux de Dragonneau.
Il sembla lutter pour rester poli :
- Je regrette, Madame, je ne crois pas en-…
Mais elle le coupa :
- Alors vous ne devriez pas en craindre la signification…
Dragonneau parut prendre cela comme un défi, et après un pincement de lèvres qui trahissait un agacement grandissant, il rétorqua sèchement :
- Je ne la crains pas.
Elle lui fit signe de s'asseoir, ce qu'il fit, et Freya demeura debout à côté de lui, s'appuyant comme il le faisait quelques minutes auparavant sur le dossier de la chaise boisée.
Dragonneau fixait la vieille dame avec un regard défiant, analysant ses moindres gestes. Alors qu'elle mélangeait les cartes entre ses doigts osseux, un serveur s'avança vers eux et leur présenta un plateau doré, sur lequel étaient posés quelques verres.
Dans un geste sec, Dragonneau attrapa un verre de Whisky Pur Feu, et le posa sur la table, sans même décocher un regard au serveur. Freya, elle, déclina poliment les boissons et il se faufila jusqu'à une autre table.
La vieille femme étala les neuf cartes sur la nappe au violet sombre.
Elle les retourna une à une… jusqu'à retourner la dernière, celle au centre du tirage.
- Oh, les Amoureux !
La voix excitée de Miss Nunes fit sursauter Freya, ne s'attendant pas à la voir arriver ici.
Et certainement pas dans cette tenue.
La danseuse de Cabaret, visiblement maquillée et parée pour son spectacle était vêtue d'une simple lingerie, si fine que l'on pouvait presque voir à travers. La Nott ne put s'empêcher d'éprouver un peu de malaise, et Dragonneau, qui conservait cet air désintéressé, se contenta de détourner le regard vers son verre.
Freya ne sut pas dire s'il eut été aussi mal à l'aise qu'elle, ou si, au contraire, ce genre de chose ne lui faisait ni chaud ni froid.
Miss Nunes, qu'elle avait vu calme et maîtresse d'elle-même le soir de l'incident avec Grimmson, paraissait largement excitée par le tirage des cartes de tarot. Un large sourire pétillant embrasait son déjà bien trop joli minois, et Freya sentit une certaine amertume monter en elle alors qu'elle s'appuyait désormais sur les larges épaules de Thésée pour se pencher vers la table.
- La carte des Amoureux dans un tirage, c'est un bon présage, no, Vittoria ?
Le coeur de la Nott se mit à picoter désagréablement.
Et l'air de la vieille femme devant elle demeurait étrangement figé.
Elle finit par dire à la Vedette de Cabaret :
- La carte est à l'envers, Paloma.
De toute évidence, les deux femmes étaient amies, ou du moins, proches, pour se parler d'une manière si informelle. Freya se demanda vaguement pourquoi elle avait appelé Miss Nunes Paloma, mais, laissa glisser cette pensée. Sûrement n'était-ce qu'un surnom.
La Diseuse de Bonne Aventure articula :
- C'est la face sombre de cet Arcane qui prévaut.
Ses yeux gris clairs replongèrent dans ceux de Dragonneau, et elle énonça :
- C'est l'incertitude, la perpétuelle hésitation qui vous torture.
Les épaules sous les mains délicates de Miss Nunes se crispèrent à nouveau.
- C'est la souffrance de sentiments qui deviennent trop lourds à porter…
Pour la première fois, la vieille femme laissa faner son expression mystérieuse, pour montrer à Dragonneau une fronce de préoccupation. Elle lui intima :
- Libérez-vous de cette souffrance, mon ami. Faîtes un choix.
Dragonneau était si figé qu'on aurait pu croire qu'il était une statue de pierre.
Et la voix de la Diseuse de Bonne Aventure s'adoucit encore :
- Il vous faudra du temps, je le sais… mais je suis certaine que vous y parviendrez.
Malgré le ton doux de la vielle femme, Thésée la regarda froidement.
Il ne dit rien.
Absolument rien.
Ses yeux gris dévièrent vaguement vers ceux de Freya, mais les fuirent aussitôt qu'ils les eurent croisés. Il fournit à la Diseuse de Bonne Aventure un sourire poli et forcé qui s'effaça tout aussi vite qu'il était arrivé, laissant une froideur intense sur les traits de son visage.
Le froid.
Oui, le même froid qu'elle avait si crument ressenti dans son rêve.
Cette solitude glaçante qui émanait de lui, ce tourment dans lequel il semblait se noyer.
Dragonneau finit par attraper son verre de Whisky Pur Feu et par en boire une large gorgée avec un visage fermé. Il reposa rapidement le verre sur la table, d'une manière si peu délicate que Freya crut qu'il allait le briser.
Miss Nunes, dans une attitude très enjôleuse, prit un air un peu peiné, et fit glisser ses mains des épaules de Dragonneau vers son coeur, le caressant jusqu'à lier ses bras autour de son cou comme pour le cajoler.
Freya sentit une boule de feu ravager son estomac, elle était atterrée par le manque de réaction de Dragonneau, qui demeurait figé là, et elle dût faire de son mieux pour ne pas aller repousser la danseuse de cabaret elle-même.
Cette dernière chuchota au creux de l'oreille de l'auror anglais :
- Un si bel homme, torturé par ses sentiments, quel gâchis…
Elle fit glisser une main sinueusement jusque la joue du sorcier et murmura encore. Freya crut exploser, et se pencha discrètement pour entendre ce qu'elle pouvait bien lui dire d'une manière si obscène.
- Si vous éprouvez le besoin d'un peu de réconfort, venez me rendre visite. Je panserai toutes vos blessures.
La Nott bien faillit s'étrangler.
Mona Nunes fit un sourire séducteur dans la direction de Dragonneau, mais ce dernier, dont le visage était impassible et inflexible, fit retirer les mains de la danseuse avec un geste las. Il lui répondit avec un ton quelconque mais poli :
- Merci pour votre proposition, Miss Nunes, seulement, je vais devoir la décliner.
La danseuse ne fut pas le moins du monde perturbée par le refus de l'auror anglais, et elle retira lentement ses mains de lui avec de légères caresses jusque ses épaules. Elle lui fournit un grand sourire, charmeur, et avant qu'elle puisse ajouter quoique ce soit, un homme barbu et bourru l'interpella depuis près de la scène.
Elle quitta la Diseuse de Bonne Aventure et les deux sorciers en faisant un petit clin d'oeil à Dragonneau, et en marchant sensuellement jusque son interlocuteur. L'homme en question semblait particulièrement mécontent, et lui indiqua avec de grands gestes la montre qu'il avait à son poignet… Mais la Nott cessa de les regarder, refaisant glisser ses yeux éberlués dans la direction de son ancien patron.
Pendant un instant, Freya demeura complètement interloquée de ce dont elle venait d'être témoin, et le fut encore plus lorsqu'elle s'aperçut que Dragonneau avait suivi la silhouette sinueuse de la belle blonde des yeux, et qu'il la fixait désormais.
L'amère sensation de la jalousie revint comme un pincement.
Et alors qu'il se saisissait de son verre pour le porter à ses lèvres, sans quitter Miss Nunes des yeux, Freya le lui arracha sèchement des mains, arrachant au même moment son regard de la vedette de Cabaret.
Il avait relevé vers elle un regard si étonné que ses sourcils s'étaient relevés jusqu'à ses boucles châtains. Un de ces deux sourcils s'arqua même alors qu'elle vidait d'une seule traite le reste de son verre de Whisky Pur Feu. Les flammes semblèrent consumer tout son oesophage, mais cette sensation semblait sur l'instant beaucoup plus agréable que celle qu'elle ressentait en le voyant reluquer la danseuse.
Il lui lança un regard intrigué alors qu'elle reposait le verre, désormais vide, sur l'hideuse nappe violacée devant lui, comme s'il ne comprenait réellement pas ce qui avait pu la mettre dans un pareil état. Au lieu de lui faire remarquer cependant, il lui fit un geste de la tête, dans la direction de la danseuse et de l'homme bourru et il chuchota discrètement :
- C'est lui. Monsieur Pinto.
Freya faillit hoqueter et regarda l'homme à deux fois, non sans ressentir une vague de soulagement ; c'était lui que Thésée regardait, et pas la danseuse. Mais la vague de soulagement se transforma rapidement en un sentiment de honte. Etait-elle donc si éprise de lui qu'elle en perdait tout son jugement ? Il semblait que c'était bien le cas.
Lorsqu'elle avait redressé son regard vers la table violette, son coeur manqua un battement.
- Monsieur Dragonneau… la Diseuse de Bonne Aventure…
Elle n'était plus là.
Sa chaise était vide et bien rangée, comme si elle l'avait toujours été.
Juste une seule carte demeurait sur la table.
Celle de la Lune.
Dragonneau, les sourcils froncés, attrapa la carte entre deux doigts. Sa main, pleine de cicatrices spiralées et rosées, pinçait si fort la carte qu'elle crut qu'il allait la plier. Il la scruta un court instant avant de finalement la tendre à Freya.
- C'est pour vous, j'imagine.
La Nott prit la carte et l'observa de plus près tout en s'asseyant à la place de la Diseuse de Bonne Aventure. Mais son observation fut de courte durée puisque les lumières de la salle s'éteignirent subitement, laissant l'ensemble du public dans l'obscurité presque totale.
Le Spectacle aurait été fabuleux s'il n'avait pas été question de tant de nudité.
Freya était mal à l'aise, ses joues brûlaient de voir toutes ces danseuses, et plus particulièrement Miss Nunes, dans ces tenues si fines et affriolantes. Leurs mouvements sensuels et les expressions aguicheuses ne faisaient qu'accentuer son malaise, et elle dût, à plusieurs reprises, baisser les yeux vers l'immonde nappe violette pour ne pas à avoir à regarder tout cela.
Ses joues lui piquaient tellement qu'elle était sûre d'être écarlate, voire, de concurrencer le peu de costume étincelant de Miss Nunes. Son accoutrement était d'un blanc pur, si lumineux qu'on aurait pu en être ébloui. Elle portait une grande coiffe sur sa tête, en forme de Pleine Lune, qui scintillait tout autant que le reste de sa tenue.
La musique se faisait entêtante, forte, et les corps sur la scène se trémoussaient et se délassaient sur ces rythmes entraînants. La plupart des hommes dans la salle étaient littéralement hypnotisés par ces danseuses de la nuit, et Freya se demanda si tous les hommes étaient ainsi sensibles à ce genre de lasciveté.
Ses yeux se décollèrent de la table violacée pour se poser dans la direction de Dragonneau.
Son regard gris était rivé dans la direction de la scène, et Freya sentit son coeur chuter dans sa poitrine. Elle repensa à Miss Nunes, et à leur échange provocateur. La manière dont il avait si peu réagi suggéra à Freya que ce n'était peut-être effectivement pas la première fois qu'il se retrouvait dans une telle situation. Voire pas la première fois qu'il se retrouvait dans un lieu comme celui-ci.
Pendant un instant, elle s'imagina Dragonneau, dans son long manteau de laine beige, arpenter les rues malfamées de Londres, et finalement boire un Whisky Pur Feu alors qu'une de ces filles de joie s'asseyait sur ses genoux.
Ses joues se mirent à brûler de plus belle, surtout lorsque Thésée lui rendit son regard, encore avec un brin d'étonnement, comme s'il eut été surpris de la trouver en train de l'observer.
Ils se regardèrent un petit moment, sans rien dire, et puis, l'auror anglais fit de nouveau glisser ses yeux gris et sérieux vers la scène. Cette fois-ci, Freya suivit son regard et…
Encore une fois, ce n'était pas la danseuse qu'il regardait.
Ni la scène, d'ailleurs.
Il fixait un grand miroir abîmé, juste à côté de l'estrade étincelante, où on pouvait y deviner le reflet de leur visages, éclairés par les vives lumières du spectacle. Derrière leurs reflets, se trouvait celui de Monsieur Pinto, très certainement assis quelques tables après eux. Il fumait un énorme cigare, et arborait un sourire si impur que cela rappela à Freya le rictus malsain de Grimmson.
Grimmson.
Le feu de ses joues disparut.
Laissant place à un teint blême.
Grimmson.
Inconsciemment, elle se mit à triturer la carte de la Lune, encore solidement logée dans le creux de ses mains. Bientôt, elles se mirent à trembler. La Nott commença à se sentir mal, un noeud se forma dans sa gorge, si puissant, qu'elle eut énormément de mal à le contenir. Et puis… elle le vit.
Il était là, dans la foule du spectacle.
Droit, debout.
Et alors que tout le monde regardait la scène, lui était tourné vers elle, avec cette expression qui la terrifiait tant.
Elle crut devoir sortir, prendre l'air.
Mais elle restait plantée là. A fixer cet être qui, de toute évidence, n'existait que dans sa tête. Même en sachant pertinemment cela, Freya était bloquée. Happée par ce regard perçant, ce visage mauvais et…
Un soudain changement de rythme dans la musique la fit sursauter, et elle arracha son regard de la silhouette menaçante pour la rediriger vers la scène flamboyante, où continuaient de se tordre les corps sculptés des danseuses. Lorsque ses yeux revinrent vers l'emplacement de Grimmson, il n'était plus là.
Il n'avait jamais été là.
Et cette pensée creusa un peu plus dans son estomac.
Et dire qu'elle en reprochait à Thésée et Porpentina de la trouver folle… mais ne l'était-elle pas finalement ? Cette hallucination, répétée, n'était-elle pas le signe que la folie la dévorait toute entière ?
Elle devait être blafarde désormais, et lorsqu'elle releva les yeux, elle croisa ceux de Thésée. Il avait un coude sur la table, et une joue appuyée dans le creux de sa main. Il la fixait. Elle ignora depuis combien de temps il la regardait ainsi mais, dès qu'elle eut croisé son regard, il fit fuir le sien tout en se redressant lentement sur sa chaise.
Et puis, la fin du spectacle arriva dans une explosion de lueur, si bien que les deux sorciers grimacèrent un peu, ébloui par la soudaine lumière qui les enveloppait. Les paillettes dorées qui faisait scintiller l'entièreté de la salle furent rejointes par une pluie de bulles magiques, qui vibraient au vacarme des applaudissements du public.
L'ovation sembla ravir Miss Nunes, qui, désormais seins nus au milieu de la scène, trônait sur un immense croissant de lune blanche, les bras ouverts en triomphe. Et très vite, le rideau rouge et usé coulissa, pour totalement se refermer.
Le regard de Dragonneau, qui avait scruté l'ensemble de la salle désormais éclairée, revint vers elle, et ses sourcils se froncèrent, sûrement qu'il se rendait compte de la pâleur de son teint.
Le brouhaha reprit de plus belle dans la grande pièce, accompagné du raffut des chaises et des tables qui étaient tirées et des spectateurs qui se levaient.
Dragonneau, qui gardait tout de même un oeil dans la direction de Pinto, leur cible, proposa à Freya :
- Je vous ramène quelque chose à boire ?
Elle hocha la tête et parvint à articuler :
- Volontiers.
- Whisky Pur Feu ?
C'était bien la première fois qu'il lui proposait si ouvertement une telle boisson.
Elle hocha à nouveau la tête, et il fit de même.
- Ne bougez pas, je reviens.
Comme si elle était devenue une poupée mécanique, elle hocha une énième fois la tête, et Thésée disparut dans la foule grouillante qui se hâtait vers le bar aux moulures dorées.
Dans le miroir usé, la silhouette bourrue de Pinto s'était levée, elle aussi et Freya l'observa du coin de l'oeil, guettant ses moindres gestes. Il posa son cigare sur la table et regarda sa montre avec un sourire satisfait ; et dans une démarche assurée, poussa quelques sorciers pour se frayer un passage et sortir de la pièce.
La Nott se leva d'un seul coup, sur des jambes tremblantes.
Ils perdaient leur cible.
Elle se hâta précipitamment dans la direction de la porte, mais n'eut le temps de ne faire que trois pas. Elle fut arrêtée par un homme brun, qui s'était interposé juste devant elle, la faisant sursauter.
Elle balbutia :
- Monsieur Barbosa.
Il lui rendit un sourire gêné, qui illumina son ténébreux visage.
L'auror brésilien parut hésiter un instant et puis, finit par dire :
- Ne vous méprenez pas… Je ne suis pas un habitué de ce genre d'endroit, c'est juste que-…
Voulant abréger cette conversation au plus vite, Freya interjeta avec un sourire hâtif et forcé :
- Nul besoin de vous justifier, Monsieur Barbosa, c'est-…
- J'espérais vous voir.
Freya se tut, prise au dépourvu, et il poursuivit, décidément un peu mal à l'aise :
- L'amie de Senhorita Nunes, la Diseuse de Bonne-Aventure avait prédit que nos chemins se re-croiseraient ce soir alors, je…
Une vague de soulagement la traversa alors qu'elle vit par dessus l'épaule de l'auror brésilien les silhouettes discrètes de Porpentina et Norbert, qui empruntaient eux aussi la porte pour sortir de la salle de spectacle ; très certainement pour ne pas perdre de vue Monsieur Pinto.
Son regard bleu revint dans les bruns devant elle et elle balbutia non sans confusion :
- Oh, Monsieur Barbosa.
- Je voulais m'excuser encore pour avant-hier soir.
La simple mention de cette soirée donnait la nausée à la sorcière, mais il poursuivait :
- C'était maladroit de ma part, mais vous devez comprendre qu'en ce moment, tout le monde peut être un espion, ou un ennemi et-…
La Nott l'interrompit avec un sourire poli et un geste de la main :
- Je ne suis pas offensée, Monsieur Barbosa.
Il plaça la sienne sur son propre coeur avec un sourire de soulagement.
- Dans ce cas, me voilà apaisé.
Après un autre moment d'hésitation, il attrapa la main de la sorcière et lui fait un léger baise-main. Ce n'était pas désagréable, du moins, pas aussi répugnant que ceux d'Arcturus lorsqu'il lui faisait encore la cour. Barbosa lâcha la main de la jeune femme avec un sourire affectueux et encore avec une paume posée sur sa poitrine, il expliqua n'avoir été que de passage avant de s'excuser et de s'éclipser à son tour par la porte qui menait à l'extérieur.
Freya resta plantée là un petit instant, incertaine de ce qu'il venait de se produire, et puis, ses yeux croisèrent ceux de la femme brune et sombre. Elle était encore assise au fond de la salle, avec son chignon noir démodé et sa robe qui l'était tout autant. Elle fixait Freya avec une intensité qui la mit mal à l'aise, si bien qu'elle dût dévier son regard pour… tomber dans celui de la ravissante Miss Nunes.
La danseuse de Cabaret, encore toute vêtue de sa fine tenue de spectacle, était resplendissante, le sourire aux lèvres et le verre à la main. Dès lors qu'elle eut croisé son regard, elle agrippa le bras de Freya comme l'aurait fait une bonne amie, et l'emmena s'asseoir avec elle à une table disponible.
Elle paraissait encore plus exaltée qu'avant le spectacle, et Freya se demanda si son verre à moitié vide ne participait pas à toute cette excitation.
A peine assises, Miss Nunes lui demanda :
- Senhorita, avez-vous apprécié le spectacle ?
- Beaucoup, mentit Freya instantanément.
La Nott ne put retenir le rouge de monter à ses joues alors que ses yeux tombaient furtivement vers le peu de tenue que portait la danseuse. Cette dernière sembla s'en apercevoir, car elle questionna :
- Pardonnez-moi, je vous mets mal à l'aise ?
- Oh, pas du tout…
Encore un piètre mensonge.
Miss Nunes lui sourit et lui fit un clin d'oeil qu'elle voulait complice.
- Ne soyez pas gênée, Senhorita, nous sommes toutes faites de la même manière, vous savez…
Ses yeux vifs semblèrent chercher quelqu'un, ou quelque chose, et puis, elle demanda avec un petit sourire :
- Pensez-vous que Monsieur Dragonneau a apprécié le spectacle ?
Freya s'étrangla presque sur sa propre valise :
- Monsieur Dragonneau ?
Miss Nunes prit un air désolé et rêveur :
- Oui, ce pauvre homme avec une âme torturée…
Elle soupira exagérément, comme l'aurait fait une actrice, et elle articula avec un ton plaintif :
- Quel dommage, lui qui est si agréable à regarder…
La danseuse s'approcha un peu de la Nott et lui chuchota :
- Savez-vous qui sont ces bien chanceuses femmes dans son coeur ?
Encore prise au dépourvue, la Nott bredouilla tout en feignant ne pas comprendre :
- Les femmes ?
- Oui, n'hésite-t-il pas entre deux femmes ?
Mona la regarda avec des yeux pétillants d'une soudaine malice et Freya, quelque peu déstabilisée, se contenta de nier d'un mouvement de tête peu convaincant.
- Je… je n'en sais rien.
- Oh, vraiment…
La danseuse ne parut pas dupe.
Après tout, elle avait assisté, l'avant-veille, à leur terrible dispute concernant Grimmson, et devait très bien se douter de ce qu'il se tramait entre eux.
Elle soupira avec un air faussement peiné :
- Ah les hommes, ne pourraient-ils pas se contenter d'une seule conquête à la fois ?
Freya faillit la reprendre en déclarant que ce n'était pas du tout le genre de Thésée de se comporter d'une telle manière, mais la danseuse se mit à pouffer de rire après une autre gorgée d'alcool, et s'exclama hilare :
- Ah, que dis-je ! Il se peut que je fasse la même chose qu'eux.
Elle lui fit un clin d'œil qui se voulut complice, mais la Nott se mit de nouveau à rougir.
La danseuse paraissait de plus en plus extatique au fil des gorgées de son breuvage :
- Avez-vous côtoyé beaucoup d'hommes, Senhorita Freya ?
La jeune anglaise se mit à bredouiller, très prise au dépourvu :
- Moi ? Oh, c'est-à-dire que…
Mais elle se tut, se rendant compte qu'elle n'avait rien à déclarer à ce sujet. Elle laissa tomber son regard bleu dans la direction de ses souliers noirs, ressentant tout à coup une vague de honte et de gêne la traverser.
Mais Mona la rassura avec un ton plus doux, et plus sérieux :
- Il n'y a pas de honte à avoir, Senhorita.
Son regard n'était pas mauvais, ni dans le jugement.
Etrangement, il y avait quelque chose chez elle qui intriguait Freya, sans qu'elle puisse vraiment mettre le doigt sur ce qui la dérangeait. Elle demanda à la danseuse après un petit moment :
- Vous ?
La vedette soupira largement, et reprit une gorgée.
- J'en ai côtoyé quelques uns, oui… Mais j'ai toujours été déçue.
Le dernier mot eut été prononcé si sèchement que la Nott détecta aisément une grande aigreur, elle tenta avec un demi-sourire :
- Peut-être est-ce parce que vous n'avez pas rencontré le bon ?
Contre toute attente, la vedette s'esclaffa.
Elle mit bien une longue minute à se remettre de son hilarité, accentuant le malaise de la Nott. Cette dernière commença même à chercher du regard la grande silhouette de Thésée, implorant Merlin pour qu'il revienne au plus vite la sortir de cette conversation incommodante.
Mona ria à gorge déployée :
- Oh, Senhorita. Vous êtes si naïve, c'est attendrissant.
Mais Freya ne lui fournit même pas un sourire.
Naïve.
Dragonneau aussi, disait qu'elle était naïve.
Et elle avait détesté cela.
Mais Mona ne sembla pas relever la soudaine froideur de la jeune anglaise, puisqu'elle continuait de rire, plus discrètement cette fois :
- Je ne suis pas sûre que le bon homme existe vraiment, vous voyez.
Freya allait lui poser une autre question, mais fut coupée dans son élan par une légère bousculade dans son dos. Jacob s'en excusa rapidement.
Le Moldu venait d'arriver à leur table, un petit verre à la main, et s'assit juste à côté de Freya, avec un tel soupir de fatigue qu'on aurait pu croire qu'il revenait d'une expédition de toute une nuit. Le parfum boisé de l'Eau Glouglousse arriva jusqu'aux narines de Freya, et elle se demanda un instant si Jacob avait conscience de ce qui l'attendait en buvant une telle boisson.
Mais l'arrivée de Dragonneau l'interrompit dans son chemin de pensées.
Il avait gentiment déposé son Whisky Pur Feu devant elle, et elle vit qu'il s'était vraisemblablement commandé la même chose. Ses yeux gris se posèrent dans la direction de la danseuse, qui l'observait avec des yeux pétillants, et son expression redevint distante.
La Nott fut même surprise qu'il choisisse de s'asseoir avec eux, dans un silence tendu.
Il y eut un moment étrange, durant lequel les quatre personnes se regardaient curieusement. Miss Nunes semblait fixer Thésée intensément, et puis, au bout d'un moment, elle se mit à regarder Freya avec un demi sourire. Ses belles lèvres pulpeuses s'ouvrirent et elle demanda dans ce silence singulier :
- Vous couchez ensemble ?
Freya s'étrangla à cette question.
Jacob, lui, recracha toute sa gorgée d'eau Glouglousse.
Une partie dût atterrir sur la manche de Thésée puisqu'il adressa un regard froid dans la direction du Moldu, qui, complètement chamboulé par la question, s'empressa de fuir son regard, tout en cherchant avec le sien une quelconque échappatoire.
La Nott était si rouge qu'elle aurait se confondre avec le rideau qui bordait la scène, elle regarda Thésée avec des yeux complètement paniqués et embarrassés. Mais s'il vit qu'elle le regardait, il ne bougea pas, comme s'il eut été fait d'un grand morceau de glace.
Le silence retomba entre eux, sous le regard plutôt amusé de Mona.
Jacob étouffa à peine un gloussement, mélangé à un cri de surprise, qui fit presque sursauter Freya, tant elle eut été tendue par la tournure de la conversation.
Bien que personne ne semblait s'en soucier, le Moldu s'excusa platement :
- Navré, à-… à chaque fois j'oublie que cette boisson-… hé AH !
Thésée sortit de sa torpeur pour fermer les yeux avec agacement. Dans la seconde, Jacob leva les mains vers le ciel, en signe d'innocence, et puis les plaqua contre sa bouche trempée d'Eau Glouglousse.
- Oh, non, vraiment navré… Je-… hé AH ! Je devrais…
Il se leva finalement à la hâte, prenant littéralement ses jambes à son cou, pour fuir cette situation inconfortable, et il disparut maladroitement dans la foule de sorciers qui s'ameutaient au bar.
La Nott était paralysée par l'embarras, et le fut d'autant plus lorsque Dragonneau posait ses yeux dans sa direction, avec une expression faussement quelconque.
Sa voix grave résonna finalement, avec un brin de reproche dans la direction de la danseuse :
- Si vous dites cela dans l'optique de ternir la réputation de Miss Nott, alors-…
- Oh, mais loin de moi cette idée, Querido.
Elle avait posé un de ses délicats doigts contre sa bouche pour qu'il se taise, et il la toisait désormais avec un froncement de sourcils sévère. Mais elle sembla ne pas s'en rendre compte, ou alors, habilement l'ignorer.
Son sourire s'agrandît et elle se pencha un peu vers lui, collant sa poitrine contre le haut du bras de l'Auror. Sa voix reprit un ton suave lorsqu'elle murmura presque :
- Mais je prends donc ça pour un Non.
Dragonneau parut agacé, mais se contenta simplement de lui lancer un regard glacial de désintérêt. La main de la danseuse glissa sur celle abîmée de l'auror, et Freya dût se retenir de ne pas la pousser hors de sa chaise. La voix langoureuse de Mona soupira lascivement :
- J'ai lu que vous êtes une vraie célébrité en Angleterre, un Héros de Guerre…
Mais Dragonneau lui rétorqua froidement :
- Je ne le vois pas de cette manière.
Mais cela n'eut pas l'effet escompté puisque la danseuse sembla d'autant plus alanguie.
Elle complimenta avec une admiration rêveuse et exagérée :
- Si humble…
Sa main avait glissé jusque la cravate du sorcier, qu'elle faisait mine de réarranger avec de sensuelles caresses :
- Ce statut de Héros a du vous faire connaître beaucoup de femmes, non ?
Freya dût baisser les yeux dans la direction de son verre, trouvant que la vision de ce glaçon dans son Whisky Pur Feu était bien plus agréable que l'horripilante scène devant elle. La question de la danseuse réveilla en elle une bien étrange sensation d'amertume, et elle l'écouta continuer :
- Un bel homme comme vous, j'imagine que cette réputation a du vous être utile à plusieurs reprises…
Mais Dragonneau ne répondit rien.
Le poids dans l'estomac de Freya s'alourdit d'un seul coup.
Du mouvement la fit relever les yeux de son verre au liquide ambré. Mona s'était levée, une main sous le menton de Dragonneau, qui, visiblement contraint de la regarder, la fixait avec ce même air indifférent. Elle articula avec cette même voix sensuelle :
- Ma proposition tient toujours, si vous changez d'avis…
Elle lui fit un clin d'œil et se mêla sinueusement aux silhouettes des sorciers grouillants, jusqu'à complètement disparaître dans la foule en fête. Thésée l'avait fixée jusqu'à qu'elle ne soit plus visible et fit glisser ses yeux gris vers ceux de la Nott.
Elle se rendit compte qu'elle devait avoir un regard vraiment sombre et mauvais, puisque l'expression devant elle changea d'un seul coup ; passant de l'indifférence à la contrariété. Et puis, il prit son verre, et le but d'une seule traite, si bien que Freya lui lança un regard ahuri.
Ses joues lui brûlaient encore, et ce sentiment de malaise et d'amertume étaient en train de la consumer toute entière. Elle espérait que Thésée lui dise quelque chose, ou plutôt, qu'il contredise les suppositions scandaleuses de Miss Nunes, mais il ne dit rien. Ses lèvres demeuraient scellées.
L'ambiance fut telle, que Freya finit par se lever complètement, et cette fois-ci, il eut l'air surpris :
- Nott ?
Non sans rancune et amertume, elle articula :
- J'ai juste besoin d'air.
Mais alors qu'elle voulait faire volte-face, il avait fermement agrippé son poignet pour la retenir. Elle se figea, pensant pendant un moment qu'il allait enfin contester les dires de la danseuse, mais au lieu de cela, il articula sérieusement :
- Pinto est sorti, j'ai l'impression que Norbert et Miss Goldstein sont partis le suivre.
Elle ravala difficilement sa déception, mais finit par acquiescer d'un simple mouvement de tête.
Effectivement, elle avait également vu le Magizoologiste et l'Auror américaine sortir à la suite de celui qui était peut-être Carneirus.
- Nous devrions aller jeter un coup d'oeil à son bureau.
A ces mots, Freya lui rendit un regard surpris.
- Et… Jacob ? Balbutia-t-elle.
Sans pour autant lâcher son poignet, Dragonneau s'était levé, la dominant largement de toute sa hauteur. Sa tête fit un vague mouvement sur le côté, en direction du bar et il articula nonchalamment :
- Il a l'air de plutôt bien s'acclimater.
Jacob était effectivement accoudé sur le bar aux moulures dorées, en train de discuter avec deux danseuses qui riaient aux éclats. Lui, paraissait plutôt gêné, et la Nott devina aisément que les deux femmes devaient lui poser une multitude de questions quant à sa nature de Moldu. Une autre silhouette se tenait juste à côté de lui, droite et au sourire vague. Moreno ne semblait pas participer autant dans la conversation que les deux jeunes danseuses ; à la place de cela, son visage était braqué dans la direction de l'éblouissante vedette de Cabaret, Mona. Ses yeux noirs étaient pleins d'admiration pour elle, cela crevait les yeux. Freya se demanda même si Miss Nunes avait conscience de l'amour qu'il avait pour elle, alors qu'elle semblait déjà se coller un autre homme moustachu et en costume noir.
La main de Dragonneau la tira avec lui, trahissant un clair manque de patience.
- Allons-y.
La dernière pensée que Freya eut en quittant la salle fut de remarquer que l'étrange femme au chignon noir et au regard sombre n'était plus là.
Le palier était sombre et silencieux, le total opposé de la salle de spectacle.
Au loin, et même au fil des étages qu'ils gravissaient en faisant grincer les marches noires, on pouvait entre la musique qui battait contre les murs. Tellement fort, que les vibrations des rythmes entraînants semblaient faire trembler les tableaux et les appliques qui ne brillaient déjà pas beaucoup.
La lumière oscillait de temps à autre, et alors qu'ils arrivèrent sur le palier du bureau de Monsieur Pinto, elles s'éteignirent complètement, les laissant dans le noir complet.
Freya éclaira un peu le bois de la porte noire avec sa baguette alors que Dragonneau s'essayait à plusieurs sortilèges pour pouvoir l'ouvrir.
Mais il finit rapidement par soupirer.
Les sorts ne semblaient pas fonctionner, et la porte restait solidement verrouillée.
Et puis, les yeux gris de Dragonneau glissèrent jusque Freya. Il y eut un scintillement étrangement dans ses pupilles, et très lentement, il fit glisser sa main vers son visage. La Nott en resta tout à fait figée. Le coeur battant la chamade, si fort, qu'elle crut concurrencer la musique qui faisait encore trembler les murs. Les doigts frais de Dragonneau atteignirent sa joue, et elle le laissa faire, à la fois subitement subjuguée et intimidée. Son index effleura le haut de sa joue, et puis sa tempe, ce fut si doux et si délicat qu'elle crut à une caresse, et puis…
- Aïe !
Elle faillit lâcher sa baguette pour plaquer sa paume contre son crâne et elle toisa Dragonneau avec une expression des plus ahuries.
Il venait d'arracher quelque chose de ses cheveux noirs, emportant maladroitement quelques uns de ces derniers avec lui.
Il lui montra une des épingles qui lui servaient à maintenir sa coiffure, et très vite, cette dernière s'effondra complètement. Toutes ses boucles sombres chutèrent sur ses épaules, dans un mouvement qui ressemblait à une vague déferlante, quelques mèches ondulées et serpentines vinrent s'affaisser juste devant ses yeux, et elle dût vivement passer la main dans sa chevelure défaite pour arranger du mieux qu'elle le pouvait ce désordre.
Thésée parut désolé.
Et le parut d'autant plus lorsqu'elle lui lança un regard sombre et rancunier.
- Pardonnez-moi.
Il lui montra l'épingle plus clairement et il expliqua :
- Mon Père me racontait que les Moldus utilisaient cela pour crocheter des serrures.
Freya ne répondit pas tout de suite, bien trop occupée à remettre de l'ordre dans ses mèches corbeau qui étaient en chaos sur le haut de son crâne. Et puis, alors qu'il commençait à insérer l'épingle dans la serrure métallique, elle marmonna :
- Votre Père vous donnait bien de drôles d'idées.
A cela, elle l'entendit souffler avec amusement, et du coin de l'oeil, elle pouvait voir un sincère sourire nostalgique se dessiner sur son charmant visage.
- Il me lisait des livres de Moldus, expliqua-t-il doucement, Arsène Lupin était un de mes préférés.
Il se tourna de trois quarts vers elle, tout en faisant encore tournicoter la tige de métal dans la serrure, et ajouta avec un ton doux :
- Je vous le prêterai, si vous le souhaitez.
Mais la Nott n'eut pas le temps de répondre quoique ce soit, puisque la porte s'entrouvrit dans un grincement sinistre. Ils entrèrent dans le bureau sur la pointe des pieds, et refermèrent la porte derrière eux. La pièce était plongée dans une épaisse obscurité, et seules les faibles halos de leurs baguettes procuraient un peu de lumière.
Dragonneau ne perdit pas de temps, et s'attela à fouiller le bureau désordonné du patron de Cabaret. Freya, incertaine de par où commencer, jeta un coup d'oeil à droite, puis à gauche, et demanda à voix basse :
- Que cherchons-nous ?
- Un quelconque indice qui pourrait nous confirmer qu'il est bien Carneirus…
Elle hocha la tête fébrilement, et s'approcha de lui à pas légers. Le bureau de Monsieur Pinto était effectivement sans dessus-dessous, et sentait si fort le Whisky que Freya crut s'enivrer rien qu'en respirant. Dragonneau était de dos, en train de feuilleter des petites cartes au format de carte postale avec des sourcils froncés. Freya s'arrêta et jeta un oeil à côté de son épaule.
Ce qu'elle vit la fit rougir vivement.
Il s'agissait de cartes érotiques très vulgaires. Des jeunes femmes en sous-vêtements, voire, sans rien du tout, dans des postures et des positions plus que suggestives. Il ne parut pas la remarquer tout de suite, puisqu'il continuait à feuilleter tout cela avec un air insensible.
Les yeux bleus de Freya eurent le temps de se balader le long de la surface du bureau. Il était plein de ce genre d'images, de ces revues avec des femmes nues, parfois même accompagnées d'hommes qui…
Dragonneau se retourna d'un seul coup, la faisant sursauter.
Il lui barra la vue avec ses larges épaules et lui adressa un regard désapprobateur.
Après un moment durant lequel il semblait choisir ses mots avec soin, il finit par articuler sérieusement :
- Vous ne devriez pas regarder ces choses-là.
Freya était déjà bien écarlate, et surtout, un peu déstabilisée d'avoir vu tout cela, même si elle ne voulait totalement l'admettre.
Elle tenta piteusement de rétablir un visage impassible, mais elle se doutait déjà que Dragonneau avait vu son expression désarmée.
Tout ce qu'elle put fournir fut de rétorquer en balbutiant minablement :
- Parce que vous oui ?
Il ne répondit rien, et retourna le paquet de cartes qu'il avait dans la main avant de les poser sur le bois du bureau. Ses lèvres remuèrent avec contrariété et il plongea sa main abîmée dans sa poche avant d'énoncer gravement :
- Votre frère me tuerait s'il apprenait que je vous laissais apercevoir de telles choses.
Ce fut au tour de Freya de froncer les sourcils, elle fit remarquer avec une pointe d'ironie :
- Vous semblez réellement craindre mon frère, Monsieur Dragonneau. Vous ne cessez de parler de lui.
Il souleva un sourcil, mais Freya faisait déjà volte-face et trois pas vers un grand secrétaire sombre.
La voix de Dragonneau ne chuchotait plus alors qu'il répétait avec un ton débordant de sarcasme :
- Le craindre ? Lui ?
Cette intonation sarcastique déplut fortement à Freya, qui prit la critique envers son frère de manière très personnelle, mais Dragonneau continuait avec un soupir désormais :
- Je me mets simplement à sa place-…
- Vous avez pourtant raison de le craindre, avait-elle interjeté sèchement.
Et elle ajouta sans réfléchir, sur le même ton :
- Je n'ose imaginer sa réaction quand il apprendra que vous m'avez embrassée.
Et puis, elle réalisa ce qu'elle venait de dire et se maudit instantanément. Elle s'était figée dans ses mouvements vers le secrétaire et elle sentit que dans son dos Thésée ne bougeait plus non plus.
Dans le silence gênant, elle tenta un bref regard par dessus son épaule, et croisa celui de Thésée. Il ne dit rien. Et son expression était inintelligible. Tout bonnement indéchiffrable.
Le coeur de Freya, lui, se mit à faire des bonds étranges, voire, des acrobaties dans sa poitrine. Elle baissa les yeux, incapable de maintenir ceux de Dragonneau plus longtemps.
Sa voix aiguë articula timidement :
- Pardonnez-moi, c'était malvenu…
Et alors qu'elle croyait qu'il allait simplement l'ignorer, il y eut un court silence avant qu'il ne réponde dans un souffle étrange :
- Non, ce n'est rien.
Elle lui lança un regard timide, et il resta un long moment à l'observer en retour, avec ce même visage insondable qu'elle aurait aimé comprendre. Il finit par se pincer ses lèvres et suggéra avec une pointe d'hésitation dans sa voix grave :
- Nous devrions continuer à chercher…
La Nott hocha la tête, alors qu'en réalité, elle eut juste envie de fuir.
De prendre ses jambes à son cou. De s'enfermer dans la valise, avec Bernie… voire de s'envoler avec lui, jusqu'en Angleterre, où elle se terrerait dans ses draps émeraude.
Son coeur faisait encore ces petits soubresauts désagréables, si bien qu'elle était désormais sûre qu'il pouvait les entendre par-delà les bruits discrets de papiers. Freya parvint tout de même à se reconcentrer sur la tâche à accomplir… mais pas bien longtemps.
Elle retomba sur des cartes érotiques, et même sur un grand livre, où étaient détaillées de nombreuses postures, que Freya pensa parfois relever de l'acrobatie ou de la haute voltige. Ses joues se mirent à brûler et sa bouche s'assécha.
Elle tenta un autre regard, furtif, dans la direction de l'auror. Il fouillait les tiroirs du bureau désormais, avec cette même impassibilité dont lui seul avait le secret.
La sorcière refit glisser ses yeux vers le livre entre ses mains et une question rejaillit dans son esprit, si forte, qu'elle ne put s'empêcher de la poser à haute voix :
- Est-ce vrai ?
Elle entendit qu'il avait cessé de fouiller dans le tiroir pour la regarder, mais elle ne se retourna pas, bien trop gênée de poser cette question qui la démangeait tant. Elle déglutit et finit par énoncer :
- Ce que disait Miss Nunes tout à l'heure.
Toujours aucun bruit derrière elle, alors elle précisa avec une grimace d'expectation :
- Que vous avez connu beaucoup de femmes après la Guerre.
Sa phrase flotta dans les airs un petit moment, qui lui parut extrêmement long. Elle dût faire mine de continuer à feuilleter le livre aux illustrations vulgaires pour créer un petit bruit qui atténuerait ce silence embarrassant.
La voix grave de Dragonneau finit par répondre avec un ton qui lui parut quelconque :
- Je ne pense pas que ce soit le bon moment pour parler de cela.
Et puis, il se remit à explorer les tiroirs du bureau.
Un peu déçue, Freya parvint à feindre un souffle qu'elle voulait sarcastique, alors qu'elle était en réalité particulièrement nerveuse :
- Refusez-vous d'en parler parce que vous me pensez trop… naïve et innocente ?
La voix de Dragonneau résonna dans la pièce, un peu plus impatiente cette fois :
- Vous souhaitez m'affirmer le contraire ?
Freya se tut instantanément, et, un peu désappointée, elle finit par se remettre à feuilleter sans but le livre plein de luxure. Il s'écoula bien une petite minute, avant que la voix de Dragonneau ne résonne à nouveau, dans un soupir résigné :
- Il n'y en a pas eu beaucoup.
- Combien ? Avait-elle demandé du tac au tac.
Encore un silence, et cette fois-ci, elle sentait clairement que l'auror perdait patience.
Mais la curiosité l'emporta, comme toujours, et elle tenta tout de même :
- Est-ce… plus ou moins de quatre ?
Cette fois-ci, Dragonneau fit claquer un tiroir en le refermant, démontrant clairement son irritation ; il soupira :
- Nott, je vous en prie.
Elle déglutit difficilement, et attendit un peu avant de poser une autre question qui faisait tambouriner son coeur contre les parois de son thorax :
- Vous… ne me posez pas la question ?
Il referma un autre tiroir et répondit inconsidérément :
- Je connais déjà la réponse.
Cette fois, Freya fronça les sourcils et son coeur sembla marteler davantage.
Sa voix aigüe trembla avec vexation :
- Et qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
- Disons que votre baiser aux fiançailles de Malefoy m'a mis la puce à l'oreille.
Cette phrase eut l'effet d'une bombe.
Et cette fois-ci, ce fut sa phrase à lui qui avait provoqué un long silence.
Freya s'était paralysée.
Son coeur, avait chuté de sa cage thoracique, et devait désormais traîner mollement au niveau de ses pieds.
Le ton n'avait pas été méchant, ni particulièrement railleur, mais Freya l'avait accueilli comme une gifle pour son égo. N'était-il pas en train de se moquer d'elle ?
Sa main se tendit autour de sa baguette, dont la lumière tremblait désormais, créant de légères fluctuations comme l'aurait fait une interférence électrique sur un éclairage Moldu.
La voix de Dragonneau finit par résonner dans le bureau avec hésitation et regret :
- Navré, je… ne voulais pas dire ça comme cela.
Elle était mortifiée.
Mortifiée.
Elle l'entendit faire quelques pas dans son dos, et sa voix grave tenta :
- Nott, écoutez…
Elle se retourna vivement, et tenta de lui faire face avec un visage non perturbé par ce qu'il venait de dire. Mais son expression trembla, elle pouvait le sentir dans les muscles de ses joues et de ses paupières ; le masque de l'expression hautaine des Nott ne fonctionnerait pas cette fois.
Devant son expression désolée, qu'elle tenta de ne pas percevoir comme de la pitié, elle rassembla le peu de fierté qui lui restait et articula avec une voix plus tremblante que ce qu'elle aurait souhaité :
- Vous avez raison, c'était mon premier baiser.
Elle eut si honte de lui avouer cela qu'elle en eut envie de se cacher.
L'expression du sorcier devant elle s'adoucit encore et il répéta avec une voix basse et précautionneuse :
- Désolé, je ne voulais pas être indélicat.
La jeune femme ne parvint pas à maintenir son regard vers lui plus longtemps alors elle fit volte-face, cognant presque son visage écarlate contre le bois du secrétaire. La nervosité prit le dessus et sa voix trembla encore plus :
- Mais peut-être que cela ne signifie pas grand chose pour vous.
Elle l'entendit changer d'appui, presque en claquant ses souliers contre le parquet grinçant, et il rétorqua aussi sec :
- Et qu'est-ce que c'est sensé vouloir dire ?
Elle lui fit une nouvelle fois face, et il n'avait pas l'air bien heureux de sa remarque. Elle releva le menton et déblatéra rapidement :
- J'imagine que vous avez embrassé beaucoup de femmes par le passé, une de plus ça ne doit pas-…
- Avant-hier vous me preniez pour un complice de Grindelwald, et ce soir vous m'accusez de vivre une vie de débauche. Quel charmant portrait vous faites de moi, Miss Nott.
Sa voix grave avait grondé comme l'aurait fait un coup de tonnerre, et la bouche tremblante de Freya se referma. Son expression mécontente s'accentua alors qu'il aperçut le livre grand ouvert dans le dos de la jeune femme :
- Et en parlant de débauche, je vous ai dit de ne pas regarder ce genre de choses, au Nom de Merlin.
Il avait avancé rapidement, si bien qu'elle n'eut pas le temps de bouger. Son bras passa au dessus de son épaule, et referma le livre si sèchement qu'elle sursauta. Elle riposta en cachant difficilement son malaise :
- Ce n'est pas de ma faute s'il s'agit de l'unique lecture de ce Monsieur.
Il baissa la tête dans la direction de la sienne, alors qu'elle devait plier son cou en arrière pour pouvoir le regarder. Il remua les lèvres une énième fois avant d'ajouter avec sarcasme :
- Laissez-moi d'ailleurs vous devancez sur vos prochaines questions ; non, je n'ai pas les mêmes goûts en matière de lecture.
Freya se tut, rabaissant lentement son regard vers sa cravate grise, qui était pile à la hauteur de ses yeux. Ils étaient si proches désormais, qu'elle pouvait presque sentir son torse s'emplir d'air à chacune de ses respirations. Son eau de Cologne mentholée lui fit oublier toute autre réplique qu'elle aurait pu encore dignement sortir.
Sa voix grave vibra au dessus de ses cheveux défaits, avec une intonation étrange et calme :
- Je… n'embrasse pas une femme que je n'apprécie pas.
Incapable de répondre quoique ce soit, et d'ailleurs, même de le regarder, elle se contenta d'hocher mécaniquement la tête, tout en fixant maladroitement un des boutons de la veste du sorcier.
Au bout d'un petit moment, Freya bredouilla avec une voix si basse qu'elle crut qu'il ne l'entendrait jamais :
- Auriez-vous préféré que je sois… plus…
Elle peina réellement à trouver les bons mots.
- … connaisseuse comme Miss Nunes ?
Pendant un instant, elle voulut rattraper ses mots, de peur qu'il en ri aux éclats. Mais, elle tenta de relever ses yeux vers les siens, et découvrit qu'il la fixait patiemment. Il répondit assez rapidement :
- Non. Tout cela n'a aucune importance.
Il pencha sa tête sur le côté, encore avec cette expression insondable, et puis il finit par dire avec un ton à nouveau quelconque :
- Ce que j'aurais préféré, en revanche, c'est que vous continuiez à chercher des preuves que ce Monsieur est bien Carneirus.
Freya ne releva pas la tournure sarcastique de sa phrase, et s'écarta un peu de lui, en cognant lourdement sa hanche contre le secrétaire en bois sombre. Le gros livre que Dragonneau avait si vivement refermé se décala légèrement et d'entre deux de ses pages, se révéla un coin de papier.
Dragonneau attrapa le bras de la sorcière, qui s'apprêtait à aller explorer un autre meuble du bureau :
- Nott, attendez, regardez ça.
Il avait réouvert le livre en grand, révélant une illustration que Freya trouva particulièrement embarrassante, il dût s'en rendre compte, puisqu'il plaqua sa large main sur le dessin et désigna l'autre page avec sa baguette :
- Non, pas cela… ça.
Il y avait une enveloppe toute abîmée, presque déchirée qui était là, avec un sceau de cire vert sapin, sur lequel se dessinait une imposante bâtisse de type Aztèque. Le sceau de Castelobruxo.
Dragonneau maintint l'enveloppe alors que la sorcière en extrayait le contenu. Elle tint la lettre dans sa main chevrotante alors que sa baguette effleurait la surface du papier. Les lettres en portugais se murent rapidement et sinueusement dans de belles courbes anglaises, et très vite, les yeux de Freya glissèrent le long des lignes et des mots.
Elle bredouilla :
- C'est une lettre de menace.
Elle releva ses yeux vers ceux de Dragonneau, encore à moitié plongés dans les lignes de la lettre et elle ajouta avec de l'urgence dans la voix :
- On l'a forcé à publier le livre, en échange du silence sur une affaire où il était impliqué.
- C'est quoi ça ?
La main de Dragonneau retira de l'enveloppe un autre papier, qui devait accompagner la lettre du corbeau. Il s'agissait d'une coupure de journal ; un article ancien, à en juger la couleur passée du papier, mais cette fois-ci, pas le temps de le déchiffrer.
L'autre main de Dragonneau avait attrapé celle de Freya, et l'avait orientée vers lui.
La sorcière faillit hoqueter d'effroi.
Les deux serpents d'or remuaient en ondulant autour du péridot.
Juste à cet instant, des bruits de pas grincèrent dans les escaliers, puis rapidement sur le palier juste devant la porte du bureau de Monsieur Pinto. Freya eut tout juste le temps de murmurer :
- Qu'est-ce que-…
- Venez.
Thésée la tira vers la fenêtre avec urgence, emportant avec elle la fameuse lettre et la coupure de journal. Ils s'engouffrèrent rapidement derrière un grand rideau sombre, si épais qu'il ressemblait à celui qui bordait la scène du spectacle.
Ils se calèrent dans cet espace restreint en se collant l'un à l'autre et puis…
Le sang de Freya ne fit qu'un tour.
De l'autre côté de la fenêtre, derrière l'autre pan épais du rideau se trouvaient deux silhouettes sombres et immobiles. Dragonneau dût être surpris, lui aussi, puisqu'il brandit sa baguette dans leur direction. Mais la rabaissa tout aussitôt.
Les visages gênés de Norbert et Porpentina étaient dirigés vers eux.
Celui de Norbert replongea très rapidement vers ses chaussures, comme s'il était tout à coup incapable de leur faire face, alors que celui de Porpentina se mut en une expression navrée et embarrassée.
Thésée siffla entre ses dents :
- Norbert-…
Et puis, il buta sur ses mots, visiblement tout aussi mal à l'aise que l'étaient les deux sorciers devant eux. Et Freya était comme lui. Non, à vrai dire, elle était interdite et mortifiée. Seul Merlin savait depuis combien de temps ils étaient là. Pire, seul Merlin savait tout ce qu'ils avaient entendu de leur échange.
Alors que les bruits de pas s'accentuaient sur le palier, Thésée murmura avec reproche dans leur direction :
- Au Nom de Merlin, vous étiez sensés le suivre !
Norbert n'osa pas le regarder dans les yeux alors qu'il expliquait en chuchotant lui aussi :
- Il disait devoir revenir dans son bureau…
Thésée grogna :
- Vous auriez dû nous dire que vous étiez-…!
- Disons qu'il était difficile de vous interrompre, interjeta Porpentina avec une grimace de gêne, et puis, plus le temps passait…
Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase, puisque la porte du bureau s'ouvrit en grand et que les lumières, tamisées, s'allumèrent timidement dans la pièce.
Dans un interstice entre le rideau et le bord d'un meuble, Freya put apercevoir la silhouette disgracieuse de Pinto entrer avec un pas lourd et un cigare au coin de sa bouche. Derrière lui, entraient deux autres silhouettes, plus légères et élancées… plus féminines.
Deux femmes.
Une jeune femme au chignon noir, et aux habits démodés, au regard étrangement sombre.
Et une femme au visage félin, et aux lèvres rouge sang.
Celle-là, Freya la reconnut de suite ; c'était Vinda Rosier.
La voix bourrue de Monsieur Pinto articula avec son accent chantant :
- Donc, chères amies… vous vouliez vous entretenir avec moi, c'est bien cela ?
Et celle de Rosier énonça distinctement avec un sourire malsain :
- Oh que oui.
Bim Bam Boum.
Alors ? Qu'est-ce que vous en avez pensé ?
Si Pinto n'est pas Carneirus… et qu'on l'a fait chanter pour qu'il commande les impressions de l'ouvrage, alors… il faudrait donc suivre la piste du sceau de Castelobruxo…
Heureusement que Jacob est là pour nous faire rire. J'adore ce personnage. Humoristique et aussi très touchant de par son histoire et sa place dans tout ça. Vous l'aimez aussi ?
Chapitre prochain : retour de plusieurs personnages ! :)
A plus dans le bus pour le prochain Chapitre !
Netphis.
