Chapitre 6: Je dois y aller.
Bordure extérieure, système Mindoir, Mindoir Prime, 04 juin 2545:
-Je dois y aller.
-Mais t'avais promis!
John soupira, réajustant le col de sa veste. Devant lui, Jane, onze ans, se tenait devant la porte, les bras écartés, pour l'empêcher de passer.
-Écarte toi. Ordonna-t-il d'un ton ennuyé.
-T'avais promis! On devait regarder Eddy l'elfe ce soir!
Il leva les yeux au ciel. Ce stupide film! Un vieux dessin-animé qui passait deux ou trois fois par ans à la télé. Elle l'avait déjà vu huit fois! Pourquoi est-ce qu'elle voulait encore le voir?
Bon, certes, il avait promit. Mais c'était juste pour qu'elle lui foute la paix. Cette soirée était prévue de longue date. Il n'était pas question de la louper à cause d'un stupide dessin-animé! Surtout quand Kate y serait!
-Bouge!
-Non! T'avais promis! Tu dois tenir tes promesses! C'est la règle! Sinon t'es qu'un sale menteur.
Elle croisa les bras, affichant une moue de défi sur son visage. John arqua un sourcil, puis haussa les épaules.
-Comme tu veux.
Il tendit alors le bras, attrapa Jane pas l'épaule et l'écarta du passage, la poussant contre le mur. La jeune fille hurla.
-Arrête. Je t'ai à peine touché.
-Je le dirais à Papa et Maman!
John ricana et ouvrit la porte.
-C'est ça. Fais toi plaisir.
Il la claqua alors derrière lui, laissant Jane dans l'entrée, bouillant de rage.
Une brise vint caresser le visage de John. L'été arrivait et les nuits se réchauffaient. Il faisait bon. L'adolescent respira à plein poumon, s'imprégnant des odeurs d'herbes sauvages et des rochers qui avaient cuit au soleil, toute la journée. Dans le ciel, les étoiles brillaient.
John marqua pendant quelques minutes, rejoignant le centre-ville. Goodsprings était une petite ville minière, nichée au creux des reliefs de Mindoir-Prime. C'était un endroit paisible, mais passablement ennuyeux. Hannah Shepard était une personne très importante à Goodsprings, en tant que médecin de la station. C'était une existence noble, dédiée au autres. Mais John savait que son avenir n'était pas entre ces rochers. Son futur était là haut, parmi les étoiles.
-Un glorieux futur, pas vrai sergent?
Il se tourna. Appuyé contre un mur, Toombs le dévisageait d'un air sombre.
-Hein?
Le caporal plongea une main dans une poche de son treillis, pour en extraire un paquet de cigarette. Il en sortit une et l'alluma, avant de tirer une longue taffe dessus. Il gratifia John d'un regard las.
-J'ai dis: un glorieux futur, pas vrai sergent?
L'adolescent n'était plus là. À sa place se tenait un sous-officier du corps des marines de l'UNSC, vêtu de l'armure noire des astro-commando. John sentit quelque chose de chaud couler sur son visage. Il passa une main dessus. Du sang.
Alors les étoiles se mirent à bouger, à grossir. Elles descendirent sur Goodsprings, lâchant des décharges mortelles de plasma, qui réduisirent en cendre habitations, véhicules et passant. Puis ils se posèrent, larguant alors des hordes assoiffées de sang. Le shérif sortit de son bureau, brandissant un antique fusil à pompe. Il n'eut même pas le temps de l'épauler. Un jackall avait déjà réduit son cerveau en une bouillie radioactive rosâtre.
Toombs, lui, continuait de fumer, tranquillement, comme si de rien était.
-Dans un certain sens, ils vous auront donné ce que vous aviez toujours voulu.
D'un grand mouvement, il embrassa le ciel rougeoyant sous les flammes.
-Partir. Loin d'ici. Loin d'elle.
Jane s'était réfugiée sous son lit, serrant son ours en peluche contre elle. Dehors, elle entendait les cris, le feu, la mort.
Toombs le toisait à présent. John serra les poings.
-C'est faux. Je suis revenu!
L'adolescent avait défoncé la porte d'entrée, pour se ruer dans les escaliers. Il avait attrapé Jane, pétrifiée par la peur.
Ils quittèrent la maison tout aussi vite. Si ils voulaient s'en sortir, ils n'avaient qu'une possibilité: les montagnes. Mais pour ça, il fallait traverser la ville. Jane pleurait à chaude larme, réclamant sa mère et son père.
Les deux enfants arrivèrent à hauteur de la maison des Allister. Elle brûlait. Une paire de brute sortirent des flammes, traînant par les cheveux une Kate terrifiée, qui hurlait à la mort. Jane eu un hoquet. Elle voulait crier, elle aussi. C'était un cauchemar. Si elle criait assez, elle reprendrait le contrôle, et tout s'arrêterait.
John lui plaqua une main sur la bouche et la serra contre lui, tentant d'ignorer les suppliques de Kate.
-Certes.
Toombs venait de réapparaître. John était de nouveau dans son armure. Son sang coulait sur les cheveux roux de sa sœur.
-T'étais le plus grand de tout les héros, sergent.
Le caporal jeta sa cigarette.
Mindoir, les cris, les flammes... tout disparu, remplacé par le sol froid et métallique. John était à présent vêtu d'un treillis. Jane avait gagné un bon paquet de centimètres. Il posa une main sur l'épaule de sa sœur. Elle se jeta sur lui, le serrant aussi fort qu'elle le pouvait. Des larmes commençaient à couler sur ses joues.
-Ne pars pas! T'avais promis!
Il la serra à son tour. Oui. Il avait promis. Dans ces montagnes, il lui avait juré. Jamais il ne l'abandonnerait. Jamais plus il ne la laisserait seule.
-Je sais.
-Dernier appel marines! Beugla un sergent-instructeur.
John se détacha lentement de sa sœur. Il la regarda droit dans les yeux. Il avait aussi promit de la protéger.
-Je dois y aller.
Pour que jamais elle n'ait à revivre ces nuits sombres, à ne dormir que d'un œil, sans rien dans le ventre.
-Tsss... arrête ton char, sergent.
Toombs avait prit la place de l'instructeur, un gros cigare coincé entre les dents.
-T'étais comme nous. Tu voulais casser du covie avec classe!
Il secoua la tête, serrant Jane contre lui.
-Je voulais la protéger!
Toombs ricanna.
-C'est ce que tu te disais. Mais on sait tout les deux que c'est des conneries.
Il tira une longue bouffée sur son cigare, le faisant rougeoyer.
Les flammes revinrent. Les cris revinrent. Ils étaient à nouveau dans la maison. Jane, dans son pyjama, serrant son ours en peluche, terrifiée. John, lui, était sur le pas de la porte, qu'il maculait de gouttes de sang. Toombs était assit sur le lit, il recracha la fumée dans un gros nuage, qui grimpa jusqu'au plafond.
La commandante Shepard était adossée dans un coin de la pièce. Elle ne lui adressa même pas un regard.
Il ouvrit les yeux. Il était à nouveau dans le Normandy, dans la cabine qu'il partageait avec le lieutenant Alenko. Ce dernier dormait paisiblement dans la couchette du dessus. John se redressa, passant une main sur son visage. Depuis combien de temps n'avait-il pas rêvé de Mindoir? Il se pinça l'arrête du nez, avant de s'allonger à nouveaux, essayant de fermer les yeux.
Jane se réveilla en nage, le crâne fracassé par les images. Elle poussa ses draps d'un coup de pied, avant de sortir de son lit, marchant fébrilement jusqu'à son bureau. Elle ouvrit le tiroir et en tira un tube de comprimé. Elle attrapa sa gourde et un verre qui traînaient là. Quelques secondes plus tard, un cachet tombait dans l'eau. Encore quelques secondes plus tard, elle avala le liquide pétillant en grimaçant.
Elle se massa les tempes quelques secondes, attendant que la douleur passe, s'asseyant sur son lit. Au bout d'une petite minute, la migraine de dissipa. Jane contempla, l'espace d'un instant, l'idée de retourner se coucher. Mais elle réalisa qu'elle n'arriverait pas à se rendormir tout de suite.
Elle attrapa sa combinaison, sur sa chaise et l'enfila, remontant la fermeture éclair, avant d'attraper une paire de botte, qu'elle ne prit pas la peine de lacer. Elle déverrouilla ensuite son écoutille et sortit.
Les coursives du Normandy étaient particulièrement silencieuses. Pendant le cycle nocturne, la plupart de l'équipage dormait, laissant la gestion du vaisseau à l'équipe de nuit. Ses membres restaient généralement cantonnés à leurs postes, se contentant de surveiller d'un air morne les jauges et trajectoires du vaisseau. C'était parfait. Jane avait besoin de marcher seule, un peu.
Elle rejoignit le couloir central, passant entre les cercueils, avant de se diriger vers le mess. À sa grande surprise, elle y découvrit John, assit à une table, une tasse de café devant lui. Lui non plus ne s'attendait pas à la voir, à une heure aussi tardive.
Sans dire un mot, Jane alla à la machine à café, pour se servir, avant de s'appuyer contre le comptoir. Le mess n'était pas une très grande pièce. Une vingtaine de personne pouvait y manger en même temps, sur l'unique table. La cuisine était juste à côté, séparée du reste du mess par une vitrine, où l'équipage passait pour récupérer leur repas.
Le mess était, véritablement, le seul lieu convivial à bord de ce vaisseau. Le seul endroit que l'équipage était parvenu à s'approprier. C'était là qu'on fêtait la nouvelle année, les anniversaires et les diverses traditions militaires et religieuses. Au fil du temps, on avait finit par y installer diverses décorations. Des trophées de guerre, des photos d'ancien membre de l'équipage, les éternels poster du souvenir de Reach. Les témoins d'une histoire, d'une culture, à laquelle John était étranger.
Jane, plongée dans son propre café, le dévisageait, en silence. Il savait qu'elle lui en voulait. Pour toutes ces années et pour maintenant.
-Jane...
Elle l'ignora, se murant dans son silence, remontant la tasse et enfouissant son regard au fond. Il soupira. Ce qu'elle pouvait le gaver quand elle était comme ça!
-Jane! Il faut qu'on parle!
Elle souffla par le nez et posa sa tasse sur le comptoir, sèchement.
-Très bien. Tu veux parler? Parlons. Qu'est-ce que tu as à me dire? Après toutes ces années, John? Que tu es désolé? Que tu es là pour moi, maintenant?
Il baissa les yeux. C'était plus ou moins ce qu'il avait en tête.
-Ce n'est pas ton histoire, John. Ça ne l'a jamais été et tu as largement perdu le droit d'en faire partie.
Un rire nerveux s'échappa de sa gorge.
-Merde! Tu n'es même plus un soldat! C'est juste Anderson qui se fait vieux et qui s'inquiète pour rien!
Il redressa la tête.
-Vraiment?
Il se leva.
-Tu crois vraiment que ce qui se passe dans ta tête, c'est rien?
Il avait touché un point sensible. Elle sentit les images repasser à l'attaque, ragaillardies par la caféine. Elle se passa une main sur le visage, pour chasser la douleur, avant de pouffer, pour ne pas perdre la face.
-Parce que tu es dans ma tête?
Il soupira, songeant à toutes ces nuits où il n'arrivait pas à dormir. Toutes ces nuits ou Toombs et les autres étaient venu le hanter. Ces souvenirs de Voi, l'Arche et Akuze. Il savait quel genre de soldat se levait la nuit et prétendait aller bien.
-J'ai eu ma part de cauchemar et de nuit blanches. Je sais comment ça marche.
Elle leva les yeux au ciel. Quel toupet! Voilà qu'il se permettait de lui faire la morale, de lui expliquer ''comment ça marchait''.
-Non. Tu ne sais pas. Tu n'étais pas là. Pour ce que t'en sais, je pourrais juste être foutrement trop remonté contre toi et le capitaine.
Il arqua un sourcil.
-On sait tout les deux que c'est faux.
-On s'en fout.
Elle attrapa sa tasse.
-Comme je te l'ai déjà dis, ce ne sont pas tes affaires.
Elle prit une gorgée.
-Je suis plus une gamine et je n'ai pas besoin de toi.
Elle termina son café, reposant la tasse, avant de se lever.
-Je dois y aller.
Jane quitta le mess, laissant John seul, dans le mess, avec pour seule compagnie le caporal Toombs, qui gratifiait son ancien supérieur d'un sourire moqueur.
