Nile la remarqua pour la première fois un matin pluvieux, peut être un mois après le désastre de Londres. Elle était allongée sur le macadam d'une petite route des Ardennes, presque trop occupée à essayer d'inspirer pour remarquer quoi que ce soit autour d'elle. Incapable de bouger, la colonne vertébrale rompue, elle ne pouvait voir que les arbres et le ciel. La pluie tombait dans ses yeux, mais Nile refusait de les fermer. Elle n'était pas encore habituée à ce destin qui lui était tombé dessus et refusait d'affronter la mort les yeux fermés. C'était trop stupide de mourir ainsi. Ils poursuivaient un homme dangereux, elle le savait en grimpant seule à l'arrière de sa voiture. Nile avait peut être eu une illumination sur l'endroit où le trouver, mais elle n'aurait jamais du agir sans attendre les autres, même si elle craignait qu'il ne leur échappe. Elle allait se faire engueuler en beauté, mais elle était juste soulagée que le type l'ait simplement fait tomber de sa voiture en marche avec une volée de balles dans les côtes au lieu de s'arrêter pour l'enterrer en plein milieu de la forêt. Au moins comme ça, elle pourrait vite se relever et chercher un village où appeler les autres. Seulement, elle aurait voulu que son agonie soit moins longue. Nile ne savait pas ce qui était le pire, l'absence totale de sensation en-dessous de ses côtes, la douleur de son bras cassé et tordu ou la pierre qui lui entaillait l'épaule à chaque inspiration.

Son souffle n'était plus qu'un râle quand elle entendit un bruit de pas s'approcher. Nile pensa d'abord à Andy, mais le pas de celle-ci était plus lourd que ça et le bruit qu'elle entendait était celui d'une promeneuse, lent et tranquille. Une ombre apparut au-dessus d'elle et la pluie cessa de tomber. Un parapluie. Il était tenu par une jeune fille noire à la magnifique afro. Elle portait un jean noir troué et un débardeur assorti, une drôle de croix pendue sur sa poitrine.

Elle était belle et elle offrit à Nile un sourire doux et triste. Son visage était étrangement familier à Nile.

-Je te connais ?, voulut demander celle-ci.

Mais le sang qui envahissait ses poumons l'empêcha de parler. Nila comprit que si elle continuait d'essayer, elle n'arriverait qu'à s'étouffer et à mourir un peu plus vite. C'était amusant, d'une manière qui ne prêtait pas du tout à rire. Nile détestait son immortalité, s'en serrait volontiers débarrassé dans la minute, mais pour l'instant, une partie de son cerveau lui hurlait qu'elle ne voulait pas mourir et s'accrochait à la vie avec désespoir.

C'était la première fois qu'elle mourrait si lentement. Il y en aurait probablement d'autres.

-Ne lutte pas, chuchota la jeune fille en s'agenouillant à côté d'elle. Ce ne sera plus long. Mais je crains aussi que ce ne soit très, très long.

Son sourire se fit plus triste encore. Nile tenta de l'interroger du regard mais la jeune fille secoua la tête, comme pour s'excuser. Elle posa sa main sur le front de Nile qui sentit tout son corps se arquer malgré elle pour aller à sa rencontre. Sa main était glacée, mais rafraîchit délicieusement le front brûlant de Nile. Derrière l'odeur entêtante de l'herbe mouillée par la pluie, Nile sentit une odeur familière, celle de la cuisine de sa mère le dimanche matin, quand les odeurs du petit déjeuner et du repas qui commençait à mijoter se mélangeaient délicieusement. Plus jamais elle ne pourrait s'installer à cette table et sourire à sa mère, mais l'odeur était toujours là. Nile ferma les yeux pour mieux enregistrer cette odeur et la garder avec elle dans les moments difficiles. La pluie tombait toujours autour d'elle, mais le parapluie la protégeait. Tout était paisible. La peur dans ses entrailles disparut sans même qu'elle s'en rende compte. Nile sourit et inspira une dernière fois, douloureusement. Son corps s'affaissa et la souffrance disparut.

Nile inspira à nouveau, partagée entre soulagement et déception. Elle vivrait. Encore. Sans doute fallait-il s'en réjouir, se dire qu'elle avait une chance d'agir, de sauver des vies. C'était difficile. Le pire, c'était de se dire qu'elle se sentait déjà lasse de l'immortalité, un « don » qu'elle ne possédait que depuis un mois. Ce serait cent fois pire quand elle aurait l'âge de Booker ou de Nicky et Joe. Et Andy... Mieux valait ne pas y penser. Nile soupira et garda les yeux fermés.

-Bon retour chez les vivants, la salua Andy de sa voix fatiguée.

Nile rouvrit les yeux. Il pleuvait toujours, ses vêtements étaient imbibés d'eau. Andy, Nicky et Joe se tenaient autour d'elle. La première était furieuse, les deux autres avaient le visage fermé. Comme elle s'y attendait, Nile était bonne pour se faire passer un savon en règle pour avoir agit seule. Elle ne protesterait pas et accepterait son sort. Le risque pris était inutile et n'avait pas payé, mais un autre sujet la perturbait pour l'instant.

-Où est-elle ?

-Qui ?

-Il y avait une femme qui se tenait là, pendant que je... Elle est restée jusqu'à ce que je meure. Je le suis restée longtemps ? Elle ne peut pas être partie bien loin.

Les autres échangèrent un regard. Étrangement, ils ne semblaient pas inquiets à l'idée que quelqu'un ait pu surprendre leur secret.

-À quoi ressemblait-elle ?, demanda Joe.

-Jeune. Jolie. La peau brune, un côté un peu punk, un peu gothique et une croix bizarre autour du cou.

-Une Ankh, intervint Andy en dessinant la forme dans l'air. Un symbole de vie éternelle chez les anciens Égyptiens. Tu as vu dans quelle direction la cible est partie ?

Andy évitait le sujet. Nile accepta sa main tendue pour se redresser. Leur voiture était rangée sur le bas-côté, où ils s'étaient arrêtés en voyant son corps inanimé sur la route. Ils grimpèrent tous dedans et Nile résuma ce qu'elle avait appris et où elle pensait retrouver leur cible. À part un « beau travail », décerné à contrecœur, Andy garda les dents serrées pendant tout le trajet.

Ils finirent par tomber sur la voiture de leur cible, plus par chance qu'autre chose. Une fois garés, ils s'avancèrent dans le bois, prêts à tirer au moindre signe suspect. Pendant quelques minutes, ils avancèrent en silence, Andy en tête, comme toujours.

-Elle n'a pas toujours cette apparence, tu sais, fit soudain Joe.

Nile lui jeta un rapide coup d'œil, mais Joe était toujours concentré sur le chemin.

-Qu'est-ce que ça veut dire ?

-Pour moi, c'est une femme vêtue de voiles noirs, à la peau d'un brun si pâle qu'il évoque déjà la couleur d'os abandonnés depuis trop longtemps au désert, et même avec le plus fort des vents, aucun de ses voiles ne bouge. Et elle a ce regard, qui dit que si son visage est jeune, elle était déjà vieille le jour de la naissance du premier homme. Booker dit qu'elle a le teint plus blanc que le lait et qu'elle est vêtue de guenilles avec autour du cou un ruban rouge qui lui fait penser à ces femmes guillotinées sur la Place de la Révolution.

-Elle porte des guenilles, oui, intervint Nicky, et elle a la peau blanche comme l'os, oui, mais elle porte le voile d'une nonne. C'était inévitable que tu finisse par la voir.

-Qui est-ce ?

-Tu sais son nom, répondit Andy sans se retourner. Et maintenant, concentrez-vous.

Ils ne reparlèrent pas de ce sujet, ni pendant qu'ils se mettaient en embuscade autour de la planque, ni le soir à l'hôtel. Nile resta seule avec ses questions, se demandant si Booker aurait été plus bavard. Elle se demandait aussi comment Andy percevait cette étrange femme et qu'elle était son nom.

Nile mourut deux fois de plus ce mois-là. Les deux fois, la jeune femme était présente avec son éternel sourire qui cachait d'inconcevables secrets. Les deux fois, les autres immortels ne dirent rien, pas même s'ils l'avaient vue. La deuxième, Nile sut qu'elle connaissait depuis toujours son nom.

Elle avait vu la Mort.

Death marchait sur leurs traces.

Les autres le savaient depuis toujours. Comment ne l'auraient-ils pas su, d'ailleurs ? L'immortalité était une malédiction, mais elle leur avait ouvert les yeux, petit à petit. Le soir du jour où Nile avait vu Death pour la première fois, Joe et Nicky se couchèrent ensemble et se serrèrent très fort l'un l'autre. Ils n'en parlèrent pas. Il y a des sujets sur lesquels nul ne veut s'attarder.

Eux aussi avaient fini par voir Death. Aucun des deux n'aurait su dire combien de fois ils étaient morts – combien de fois ils s'étaient entre-tués – quand ils l'avaient vue pour la première fois. Dix fois peut être, ou douze, ou treize. Ils étaient morts dans les bras l'un de l'autre sur un quelconque champ de bataille, peut être devant les murs de Jaffa, peut être devant ceux d'Acre. C'était encore la première croisade, ça ils en étaient sûr et ils étaient encore Nicolὸ di Genova et Yussuf Al-Kaysani. Voilà ce dont ils se souvenaient : Nicky avait planté son épée dans la poitrine de Joe alors que le sabre de Joe éventrait Nicky. En tombant en arrière, Joe avait attrapé le tabard de Nicky, déterminé qu'il était à l'entraîner dans la mort.

Il y était parvenu. Joe était mort presque immédiatement, mais la blessure de Nicky devait le tuer plus lentement. C'est là qu'il l'avait vue. D'abord, il avait cru qu'une nonne s'étant jointe à la croisade venait apporter le réconfort aux mourants. Quand elle s'était approchée, il avait voulu lui crier d'aller aider quelqu'un d'autre, quelqu'un qui pouvait encore espérer atteindre le Paradis promis aux croisés, que Dieu ou le Diable l'avait maudit et condamné à errer comme le Juif Errant jusqu'à ce qu'il ait obtenu sa rédemption en tuant enfin le Sarrasin. Un râle seul s'était échappé de sa bouche. Il était mort peu après, alors que la jeune nonne finissait d'approcher de lui avec un sourire étrangement amusé.

Joe s'était réveillé le premier pour découvrir les yeux d'un bleu glacé du Franc. S'il les trouvait effrayant quand il était en vie, c'était pire maintenant. Le corps de Nicky l'étouffait, mais l'armure de ce dernier était trop lourde pour que Joe puisse le repousser. Il avait du attendre que l'autre se réveille, tout en priant Allah que ce cauchemar soit enfin terminé et que le Franc ait rejoint l'Enfer dont il n'aurait jamais du sortir. Ne pouvant rien faire d'autre, il avait bougé la tête pour voir autre chose que les yeux grands ouverts du Franc et pour voir qui l'emportait. Alors il l'avait vue, assise sur un gros rocher, calme et souriante, alors que la bataille faisait toujours rage autour d'elle. Son instinct lui hurlait de fuir, mais il en était incapable.

Jamais il n'avait été aussi soulagé de voir le Franc se réveiller. L'autre avait grimacé en le voyant et cherché son épée pour le tuer à nouveau avant de s'interrompre en voyant la femme. Il avait aussitôt sauté sur ses pieds, plus facilement que Joe ne l'aurait cru possible avec l'armure qu'il portait et s'était signé avant de commencer une prière en latin. Joe l'avait imité, invoquant le nom de Dieu et récitant une sourate pour se protéger. Il sentait ce qu'elle était, instinctivement. Jamais il n'avait eu aussi peur de sa vie.

La femme s'était levée et s'était approchée, sans que Nicky ou Joe soit capable de bouger alors qu'ils auraient tous deux voulu fuir. La femme s'était arrêtée à deux pas d'eux et leur avait sourit. Un même sentiment de honte les avait alors traversé. Ce sourire disait toute la tristesse et la déception qu'elle ressentait en les voyant, comme s'ils n'avaient pas été à la hauteur des espoirs qu'elle avait mis en eux. Elle avait baisé le bout de ses doigts et posés ceux-ci sur leurs fronts. Dans un même mouvement, ils s'étaient reculés, brûlés par son toucher glacé. Elle était passée entre eux et, le temps qu'ils se retournent, elle avait disparu.

Échangeant pour la première fois un regard qui n'était pas un regard de haine, ils avaient su qu'ils avaient vu la même apparition, qu'ils avaient vu la mort et qu'elle n'avait pas consenti à les prendre. Ils s'étaient penchés, maladroitement, pour ramasser leurs épées toujours trempées du sang de l'autre et s'étaient relevés pour se trouver à nouveau face à face, gênés.

-Al-Ḥamdu lillāh , avait dit le Sarrasin.

-Deo gratias, avait répondit le Franc.

Ils ne s'étaient pas entre-tués une nouvelle fois ce jour-là. Aucun ne parlait la langue de l'autre, mais ils avaient néanmoins compris ce qu'ils disaient. Ils étaient partis chacun de son côté, cherchant la mort et la victoire ailleurs sur le champ de bataille. Presque dix siècles après, aucun n'aurait su dire qui avait gagné ce jour là.

Après cette journée, ils avaient revu Death encore et encore, comme Nile la verrait désormais souvent. Car Death marchait sur leurs pas. Parfois, ils la voyait sur un champ de bataille ou dans un hôpital, tenir la main des mourants et les prendre dans son ombre où ils disparaissaient. Elle souriait toujours et penchait la tête dans leur direction pour indiquer qu'elle savait qu'ils l'avaient vue. Jamais elle ne venait les prendre, mais elle tâchait toujours d'être auprès d'eux quand la mort les prenait et les rejetait. Quand ils ne la voyaient pas, ils savaient qu'elle n'avait simplement pu être là à temps. Tout comme ils savaient qu'elle les aurait prit si elle le pouvait, ou que Quyn devait voir parfois son visage quand l'eau emplissait ses poumons une fois de plus et qu'elle serait là pour Booker chaque fois qu'il mourait loin d'eux pendant ses cent ans de pénitence.

Jamais ils ne la prenaient à parti. Jamais ils ne lui hurlaient leur rage et leur colère en la voyant offrir un oubli bienheureux aux enfants malades comme aux meurtriers impénitents. Ils n'auraient pas osé. Andy elle même, Andromaque la Scythe qui était là depuis si longtemps n'aurait osé la questionner. Ce n'était pas que Death était inabordable. Il leur était arrivé d'échanger quelques mots avec elle, à l'occasion. Une fois, Death avait rassuré Nicky alors que Joe mettait du temps à revenir la première fois qu'il avait été fauché par un boulet de canon, lui disant d'être patient, que son amant allait lui revenir. Joe savait que Death regrettait comme lui à quel point les odeurs des soukhs avaient changé au cours des siècles, Andy qu'ils partageaient le même amour de l'opéra italien, même s'il fronçait le nez pour ce qui concernait ses goûts plus modernes.

Pourquoi ne pas lui demander la raison de leur sort ? Peut être qu'ils avaient peur. Peur de sa réponse. Car si Death leur révélait qu'elle ne connaissait pas plus qu'eux la raison de leur torture... Se voir refuser son étreinte rassurante était dur. Apprendre qu'ils n'étaient rien d'autre que les outils d'un Destin aveugle à la compassion serait bien, bien pire.

Cette incertitude n'était pas la seule raison qui rendait Andy, Joe et Nicky réticents à l'idée de parler de Death avec Nile. Cependant, cette raison n'était pas exactement la même pour chacun d'entre eux.

Cette première fois, mille ans auparavant, Joe et Nicky avaient tremblé en rencontrant Death. Les mois suivants, ils l'avaient transpercés d'un regard plein de rage quand elle leur tournait le dos car elle refusait de les prendre, et surtout de prendre l'autre, l'ennemi, celui qui méritait bien plus de mourir pour ses crimes.

Et puis, tout avait changé entre eux.

Les coups qu'ils se portaient étaient plus réticents, plus rares. Quelque chose retenait leur main et bridait leur haine. Se pouvait-il que quelqu'un d'autre parmi les Eternels soit responsable de ce changement, ait décidé de jouer avec leurs cœurs comme un autre jouait déjà avec leurs vies ? Une seule personne pourrait sans doute répondre à cette question. Là n'était pas la question, d'ailleurs.

Un jour, Joe avait retenu son coup et s'était détourné, ou bien c'était Nicky. Les deux insistaient que c'était l'autre qui le premier avait fait le bon choix mais que c'était leur propre cœur qui avait battu le premier plus vite. Joe et Nicky s'étaient trouvés et aimés. Le comment ou le pourquoi importait peu face aux mille ans d'amour qui avaient suivi.

Hélas, depuis que leur cœur avait battu pour la première fois, Death était devenue une ombre plus menaçante encore. Parce qu'un jour, elle emporterait l'un et laisserait l'autre seul pour une seconde éternité, plus longue encore que la première. La mort serait un soulagement qu'ils accueilleraient en pleurant de joie. Laisser l'autre derrière, une torture. Malgré leur destin, ni Joe ni Nicky n'avait perdu la foi. Leur prière la plus régulière, en latin ou en arabe, se résumait en quelques mots, les mêmes :

« Prenez-le d'abord. Laissez-moi subir ce sort plutôt que de le lui infliger. »

Ils répétaient cette prière en embrassant le front de l'autre au matin et en tenant son corps ensanglanté sur un champ de bataille et refusaient de reconnaître qu'elle s'accompagnait d'une autre supplique.

« Mon Dieu, ne me laisse pas seul. Ne me prive pas de son sourire, de son rire et de son corps. J'y survivrais, puisque je le dois, mais mon âme périra ce jour là. Si c'est toi qui me l'a donné, mon Dieu, ne me le reprend pas. Si c'est toi qui me punit encore et encore, laisse-moi cette consolation. »

Mille ans et mille milliards de prières plus tard, ils craignaient encore la mort de l'autre comme au premier jours de leurs amours. Chaque fois qu'ils croisaient Death leur portait un coup au cœur. Chaque battement du cœur de l'autre sous leur main tremblante les ramenait à la vie. Non, ils ne voulaient pas parler de Death et de la promesse implicite que sa présence portait. La mort les guérirait de leurs souffrances, mais la mort les séparerait. Deux choses seulement étaient pires que la mort : un supplice comme celui de Quyn et ça.

Ils n'en parlaient jamais entre eux. Ils n'en avaient pas besoin. Tous deux savaient que leurs cauchemars comportaient trop souvent la vision du corps de l'être aimé restant désespéramment immobile. En parler le rendrait juste plus réel.

Pour Andy, les choses étaient différentes. Andy n'avait plus quelqu'un à qui se raccrocher depuis très, très longtemps. Quyn avait été son ancre, sa passion, sa raison de continuer à subir le passage du temps. Elle avait perdu ça. Quyn était trop loin pour qu'elle l'atteigne physiquement. Tout l'or et tout le temps du monde ne garantissait pas qu'elle trouverait sa prison si elle se mettait à la chercher, même avec les progrès scientifiques rapides de ces derniers siècles. Et même si elle la retrouvait, elle savait depuis longtemps que Quyn ne sortirait pas indemne de cette expérience. Parfois dans ses rêves, Andy voyait au fond des yeux de Quyn et y lisait l'horrible vérité. Jusqu'à ce que Death la libère, elle appartiendrait à Delirium.

Death.

Andy la voyait plus souvent depuis quelques temps. Depuis qu'elle avait découvert sa mortalité retrouvée. Où qu'elle aille, Death était là, à la périphérie de sa vision. Ou plus exactement, elle était là chaque fois qu'Andy se blessait, même légèrement. Elle était là dans ce bar où Andy s'était coupée accidentellement, elle était là quand ils s'étaient attaqués à ce cartel au Mexique où une balle avait éraflé le cuir chevelu d'Andy, là encore quand elle s'était tordue la cheville en poursuivant des trafiquants de chair humaine en Libye.

Comme un constant rappel de sa nouvelle mortalité.

Andy ne savait trop quoi en penser. Bientôt, dans deux jours, deux mois, deux ans ou deux décennies, Death s'emparerait d'elle et Andy marcherait dans ses domaines au lieu d'arpenter encore et encore les mêmes chemins qu'elle connaissait par cœur. Cela faisait si longtemps qu'elle espérait une telle issue. Savoir Death si proche, la voir lui offrir un sourire qui promettait « bientôt » était un véritable baume appliqué sur ses blessures. Et pourtant... Pourtant, Andy se surprenait à se crisper chaque fois qu'elle l'apercevait. Pour la première fois depuis des millénaires, son temps était compté et, comme n'importe quel mortel, elle se mettait à refuser cette issue et à vouloir la repousser. Chaque fois qu'elle frôlait la mort, les mêmes pensées tournaient en rond dans sa tête.

« Pas maintenant. Pas déjà. Pas alors que j'ai encore tant à faire. Nile ne sait encore rien, ce n'est qu'une enfant, je dois lui apprendre à se battre, à être forte. Pas sans être sûre que tout danger est écarté, qu'on ne les enfermera plus pour tester leurs capacités encore et encore. Pas quand je peux encore leur être utile. Et s'il vous plaît, pas de manière stupide, pas de maladie ou de vieillesse, pas après tout ce temps. Laissez-moi mourir au combat en défendant une cause juste. »

L'humanité. Toujours prête à tenter de négocier avec les Éternels. Face à l'imminence de la mort, Andy était comme tout le monde, peureuse et pathétique. Contre toute logique, elle trouvait ça rassurant. Cela voulait dire qu'elle était toujours humaine, finalement.

Détail surprenant, Death lui apparaissait différemment. Avant, et pendant des millénaires, Andy avait vu une femme à la peau d'un blanc d'os, aux cheveux tressés tombant dans le bas de ses reins, à moitié nue et couverte de peintures de guerre comme on en portait encore dans la jeunesse d'Andy. Celle qu'elle voyait maintenant portait le même visage, le même sourire, mais ses cheveux étaient coupés courts et elle portait un jean noir et un débardeur. Une jeune fille gothique comme on en croisait parfois en ville.

Death était éternelle. Elle ne changeait pas, même si c'était arrivé à d'autre, à Dream par exemple. Si elle paraissait différente, c'était donc parce qu'Andy avait changé. Tous ces siècles, elle avait été figée dans le temps. Oui, elle changeait de vêtements, d'armes et de manières pour se conformer au siècle dans lequel elle vivait, mais elle était toujours Andromaque la Scythe. La mortalité la rendrait-elle plus apte au changement ? Peut être. En tout cas, elle ne voyait pas d'autre explication. Elle changeait en se préparant à la mort et sa vision de Death changeait aussi. Soit. Elle pouvait faire avec.

De toute façon, avait-elle le choix ?

Quelques semaines après que Nile ait vu Death pour la première fois, la jeune femme eut l'occasion de croiser une autre apparition surprenante.

Ils participaient alors à l'encadrement d'une mission humanitaire dans une zone de guerre, sur une recommandation de Copley. Tous étaient épuisés. Ils enchaînaient les missions, poussés par Andy. Un peu honteuse de les pousser dans leurs retranchements, elle était déterminée à faire encore sa part. Le temps lui était compté. Les autres ne protestaient pas, mais ils étaient à bout. Voir la misère du monde sans pouvoir rien y faire, jour après jour, était difficilement supportable.

Ce jour là, ils étaient dans un hôpital en ruines, à veiller que les volontaires amenant des médicaments et dispensant des soins en reviennent en vie. Les morts et les mourants s'accumulaient sur les civières. L'odeur était difficilement soutenable, tout comme la certitude que ce qu'ils faisaient était aussi efficace que de verser de l'eau sur du sable. Il n'y aurait jamais assez de nourriture, de médicaments, de mains et de temps pour aider ces gens.

Assise à côté de Nicky, Nile se pencha soudain en avant les sourcils froncés, puis reprit sa place.

-Quoi ?, demanda Nicky, un doigt déjà posé sur la détente de son arme.

-Rien. Enfin, je crois que ce n'est rien. J'ai cru voir une femme assise là-bas à côté des civières.

Nicky jeta un coup d'œil et frémit.

-Oui. Je la vois aussi. Ne lui laisse pas voir que tu l'as remarquée.

-Pourquoi ? De qui s'agit-il ?

-Tu as vu Death. Il y en a d'autre comme elle. Celle-là, c'est Despair des Éternels.

Joe, qui surveillait de loin le travail d'un médecin grimaça.

-Crois-en notre longue expérience. Tu marcheras bien assez tôt dans leurs domaines à tous. Despair posera ses griffes sur toi un jour ou l'autre. Prie pour que ce soit le plus tard possible. Regarde ce qu'elle a fait à Booker.

-De quoi parlez-vous ?

Joe et Nicky échangèrent un regard puis, doucement pour que personne d'autre puisse les entendre, ils commencèrent à parler.

Ce n'étaient pas qu'ils avaient voulu lui cacher des choses. Seulement, accepter sa nouvelle immortalité était suffisamment difficile pour ne pas y ajouter la connaissance de toutes les créatures et puissances de légendes qui arpentaient le monde. Andy, Nicky, Joe, Booker les avaient tous croisés dix fois, vingt fois au cours de leur trop longue vie. La première rencontre avait été à chaque fois un choc, surtout pour les plus croyants d'entre eux, pour ceux à qui on avait inculqué qu'il n'existait qu'un seul vrai Dieu et que tout le reste n'était que grossières idoles.

Despair était hélas un visage trop familier. Elle était là quand le dernier fils de Booker lui avait craché sa haine au visage, ne voyant plus en lui le père, mais l'homme qui le privait de l'immortalité. Elle était aux côtés de Joe le jour où il avait du se faire passer pour son propre fils afin d'assister à l'enterrement de son dernier frère encore en vie et le jour où Nicky avait appris le sac de Constantinople par les Croisés et finit de perdre toute la foi qu'il avait encore en ses coreligionnaires et celui où Andy avait vu Quyn disparaître à jamais. Elle était là également chaque fois où l'un d'eux avait tenté d'en finir définitivement à l'aide d'une corde ou d'un pistolet, conscient de l'inutilité du geste et chaque fois où ils avaient pleuré de rage et de désespoir en se relevant indemne, une fois de plus. C'était une vieille compagne et une vieille ennemie.

Destruction aussi était un vieux compagnon. Les champs de bataille étaient son domaine, et la Vieille Garde en avait tant arpenté qu'ils se confondaient tous. Actium, Cannes, la Falaise Rouge, Baekang, Didao, Antioche, Jérusalem, Ascalon, Damas, Jérusalem encore, Saint-Jean d'Acre, Constantinople, Bagdad, Malte, Constantinople à nouveau, Varna, Vienne, Valmy, Waterloo, Gettysburg, Omaha Beach... De défaites absolues en victoires à la Pyrhus, il se tenait là à observer les combats et sa sœur qui s'emparait indifféremment des morts de l'un ou l'autre camp. Ils l'avaient respecté, jadis, comprenant qu'il n'était qu'un mal nécessaire, tout comme Death l'était. Puis, il avait déserté son poste et désormais ils le méprisaient. De quel droit pouvait-il refuser d'accomplir son devoir quand eux ne pouvaient pas déposer leur fardeau ? La pilule était amère.

Dream leur était plus sympathique, surtout depuis qu'il avait été remplacé par un autre aspect de lui-même, d'ailleurs. Il était celui qui se montrait le plus compatissant à leur encontre, leur offrant la seule chose qui puisse faire une différence : la possibilité de rêver des jours enfuis. Quand Joe oubliait le goût des pâtisseries qu'on mangeait au souk du Caire au tournant du XIème siècle, c'était Dream qui venait à lui, vêtu d'une longue tunique et d'un turban noir et ils s'asseyaient sur le sable du désert ou sur d'épais tapis à l'ombre des murs de sa ville natale pour les déguster ensemble. Parfois, Nicky se réveillait avec dans la tête la voix de sa mère chantant les hymnes de son enfance, et il savait qu'il devait remercier l'homme qu'il avait vu dans ses rêves au détour d'une rue qui n'existait plus, portant un vêtement dont tout le monde avait oublié l'existence. Andy savait qui remercier quand, après avoir traversé les terres où elle avait grandie, défigurées par l'industrie et les guerres, elle les revoyait en rêve encore intactes. Les rêves qui leur permettait de s'identifier et de se trouver était un autre don qu'il leur faisait. Et s'ils ne rêvaient pas encore et encore de leur morts les plus traumatisantes, c'était bien parce que Dream tenait les cauchemars à distance, la plupart du temps.

De Delirium et de Delire, la Vieille Garde ne dit pas grand chose. La première les terrifiait, bien plus que Despair. Ils avaient jusque là toujours réussi à surmonter le désespoir qui les submergeait si souvent, mais s'ils succombaient à la folie, ils sentaient bien qu'ils n'en guériraient pas. Desire tentait parfois de jouer avec eux, à sa façon cruelle. Sans doute l'attraction qui était née entre Nicky et Joe devait lui être imputée, ce désir fou qui entretint d'abord leur haine, mais l'amour n'était pas du domaine de Desire. C'était eux qui l'avaient construit et qui l'entretenaient depuis. Au bout du compte, Desire n'était pas une menace pour eux, même s'il valait mieux éviter de le dire en sa présence. Desire ne pouvait rien leur offrir qui puisse les tenter ou créer un besoin en eux, car la seule chose qu'ils désiraient vraiment, seule Death pouvait le leur donner.

-Et Destiny ?, finit par demander Nile.

Destiny, ils n'en parlaient pas. Ils connaissaient son existence et croyaient parfois entendre le bruit d'une page se tourner lentement. Lui seul, sans doute, savait le pourquoi de leur présence. Si quelqu'un en était coupable, c'était lui. Si quelqu'un savait comment défaire la situation, c'était lui. Mais même les Éternels n'osaient pas interroger Destiny sur leur sort.

-Nous sommes immortels, conclut Joe, et le monde est plus grand, plus dangereux et plus étrange que l'on aurait jamais pu l'imaginer. Il y a plus surprenant que des gens qui recrachent les balles par la bouche. Toi, nous, les mortels, nous marchons tous dans les jardins des Éternels. Notre destin est écrit de toute éternité, nous vivons, rêvons, désirons, détruisons sous leur égide. L'immortalité, crois-moi, n'est que le premier de nos soucis. Savoir que nous ne maîtrisons rien, que nous ne sommes que des jouets entre les doigts des Éternels, voilà qui est insoutenable. Tout est écrit, rien ne change et surtout pas nous. Mektoub.

Nile ne répondit pas. Un gouffre venait de s'ouvrir sous ses pieds. De l'autre côté de la pièce, Despair se mit à gémir et à se lacérer la peau pendant que des réfugiés contemplaient le mur avec de grands yeux vides. Nicky se pencha pour embrasser fugitivement Joe, qui lui serra les doigts comme si Nicky était la planche qui l'empêcherait de se noyer. Cela faisait presque mille ans qu'ils tenaient ce rôle l'un pour l'autre. L'amour était leur salvation, tout comme la certitude qu'ils pouvaient faire le bien serait peut être celle de Nile.

Andy détourna le regard, refusant d'embrasser d'un même regard Despair et ceux qui tremblaient sous son emprise. Mortels et immortels appartenaient aux Éternels, oui, mais au moins les premiers avaient l'espoir de voir le rideau tomber et Death les emporter. Maintenant, elle aussi avait cet espoir. « Le monde entier est un théâtre, disait ce bon vieux William, et tous, hommes et femmes n'en sont que les acteurs ils ont leurs entrées et leurs sorties. ». Pour elle, la sortie était proche, enfin. Les autres, hélas, devraient continuer à vivre en voyant le théâtre dans son entièreté, avec les machineries et ceux qui tenaient les ficelles des marionnettes.

Non, même si elle se surprenait à craindre l'approche de la mort et ce qui viendrait ensuite, Andy ne les enviait pas.

Dans la pièce voisine, assise sur un lit à tenir la main d'un homme qui n'en finissait pas d'agoniser, Death soupira. Elle ne les enviait pas non plus, elle qui une seule fois par an goûtait à l'amertume de la mortalité. Enfin, le mourant poussa son dernier soupir et Death l'accueillit dans son étreinte. C'était le dernier qu'elle venait chercher ici pour la journée. Le devoir l'appelait ailleurs. Tout en disparaissant, elle murmura quelques mots et sa promesse flotta quelques instants en l'air.

-Bientôt, promit Death à Andromaque de Scythie.

Celle-ci ne l'entendit pas, mais se redressa soudain, plus alerte et plus confiante.

-Un jour, promit Death à Nile Freeman.

La gorge de celle-ci se serra encore un peu plus et elle s'efforça de retenir ses larmes. Elle devait être forte. Elle avait du travail à accomplir, pour les siècles à venir.

-Ensemble, promit Death à Nicolὸ di Genova et Yussuf Al-Kaysani.

Ils appuyèrent leur deux têtes l'une contre l'autre. Ensemble, se promirent-ils silencieusement. Ensemble, nous supporterons les siècles et les millénaires. Ensemble nous défendrons les causes justes et défendrons les faibles de la folie des forts et des fanatiques.

Ensemble.