Il est tard. Les astres déclinants invitent les héros au sommeil, et la nuit offre le spectacle idyllique d'une myriade d'étoiles vagabondes. Dans les ténèbres d'une chambre au style traditionnel, un parfum de secret et d'overthinking à n'en plus finir s'épanche comme une brume épaisse, et hante le garçon qui ne sait où aller.

Ce soir, Todoroki ne dort pas. En réalité, rares sont les moments où il parvient à rejoindre Morphée : le sommeil semble le fuir en permanence, préférant le laisser s'angoisser tout seul avec les mille et un fantômes de son imagination. Il y a trop de spectres qui le tourmentent, lorsque les couleurs du jour s'estompent. Il a beau sentir peser sur lui la fatigue d'un ange, les mêmes images continuent de tournoyer dans les tréfonds de son esprit : le visage satiné de sa mère qui ne veut pas de lui, les sourires écorchés de ses frères et sœurs, ceux-là dont il ne partage guère l'insouciance, la rigueur destructrice de son père, cet enfoiré, et cette puissance flamboyante qui l'habite, mais qu'il s'évertue à ne pas vouloir exploiter. Jamais. Ce serait emprunter le chemin d'Endeavor, et ça ne ferait qu'accentuer sa haine de soi déjà trop ancrée. Elle prend tellement de place, cette haine de soi dévorante, que l'insomnie a fini par trouver sa seule et unique planque, et ses beaux yeux d'adolescent torturé sont cernés.

Soupir inaudible, bourré de sanglots muets que son âme s'efforce de rejeter pour lui. Une silhouette s'anime mollement dans la pièce nimbée d'obscurité, alors que les minutes s'égrènent comme de futiles corpuscules sablonneux, emprisonnés dans la pendule du temps. Il doit être autour d'une heure du matin, pas plus. À cet instant, la nuit se déroule comme une banderole infinie, teintée de cauchemars conscients et de brefs moment d'accalmie, où les pensées cessent enfin de s'entrechoquer comme des atomes capricieux. Mais Shoto n'a pas envie de fixer le plafond en savourant cette amère constatation – alors il se redresse et part faire coulisser la paroi en shōji de sa chambre, d'un geste à la fois habitué et désinvolte. Sans attendre, la brise tiède de la saison s'infiltre dans son petit univers de mélancolie et d'amertume, et un pâle rayon de lune fulgure jusqu'à lui, mettant en évidence l'éternelle cicatrice qui maquille son œil. Elle lui fait du bien, parfois, la Lune. Sa présence a l'effet d'un calmant, comme une ombre bienveillante et maternelle qui remplacerait l'étreinte suave d'une mère ne l'ayant jamais rejeté. Son côté gauche me répugne, et ça lui fait l'effet d'un énième poignard dans le cœur. Mais il ne trouve jamais rien à répondre à cet écho persistant, alors il se contente de contempler la Lune, parce que ses cratères décrivent une histoire, et que les gens l'aiment sous toutes ses coutures, peu importe ses phases et ce qu'elle souhaite bien montrer d'elle-même.

Todoroki a l'habitude de se sentir glacé jusqu'à la moelle, mais jamais personne n'a dit qu'il ne rêvait pas de chaleur humaine. Quelque chose s'est brisé en lui depuis le championnat sportif, il le sait, et depuis, les mots de Midoriya agissent comme un métronome qui rythme ses pensées effrénées. Pourquoi se sent-il aussi désorienté ? Comment peut-on seulement avoir un effet à la fois vivifiant et bouleversant sur lui ? Ça le submerge tellement. C'est si facile de fermer son cœur à double tour, d'égarer les clés et de s'enfermer dans sa geôle de givre, pour promettre la guerre à son père et tourner le dos aux démons qui s'agrippent pourtant fermement à lui. Les douleurs aux cervicales, les maux de tête quotidiens, les insomnies qui fardent des traits de nuit autour de ses yeux... tout ça n'a jamais été anodin, au fond. Mais nier en bloc et se terrer dans la haine, c'est devenu comme une seconde nature, au fil des années. Todoroki est l'iceberg impétueux que l'on ne veut surtout pas heurter, perdu dans l'océan de ses insécurités ardentes.

Ses yeux las quittent le satellite argenté pour venir se poser sur le sol, quelque part entre son bureau et sa plante décorative. Dans la solitude, son regard paraît tout de suite moins froid et impérieux. Il n'y a plus personne à tenir à l'écart, pas même une âme qui le dévisagerait discrètement, lui et la laideur de sa plaie. Les attentes démesurées donnent l'illusion de s'être volatilisées, mais c'est bien parce qu'il sait qu'elles reviendront le lendemain, qu'il ne parvient jamais à se détendre et à clore ses paupières. Se détendre... S'il relâchait les muscles de son corps maintenant, nul doute qu'il s'effondrerait. Shoto a toujours vécu ainsi, et c'est la seule façon de vivre qu'il connaisse. Infliger à son corps une pression devenue inconsciente, de sorte à ce qu'il ne retrouve pas le chemin du retour, si jamais il venait à se laisser aller une indolente fraction de seconde. C'est là l'autre revers de l'héritage de son père, et il n'y peut plus rien.

Instant de confusion. Là, dans la pénombre tranquille de sa chambre baignée de reflets lunaires, l'adolescent prodige peut entendre quelque chose vibrer à ses côtés. Ni une ni deux, il tâte les draps de son lit pour trouver l'objet de ses désirs, triomphe du mystère dès lors qu'il met la main sur son téléphone. Quand il constate que personne n'a essayé de le joindre, et qu'il ne s'agit que de notifications du groupe de la classe, Shoto sent une vague de profond désintérêt jaillir en lui. Jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose.

Comme un réflexe inexplicable, son attention converge vers la liste des utilisateurs connectés à l'application, juste à droite de son écran. Ils sont au nombre de quatre, et la pastille verte qui flotte en dessous d'un certain nom suffit à l'empêcher de verrouiller son portable. Midoriya. Que fait-il connecté à cette heure ? Connaissant son savoir-vivre, il doit lui aussi être en train de survoler la conversation, sans pour autant oser s'immiscer dans le débat. À quoi peut-il bien penser ?

C'est étrange, mais depuis le championnat, Shoto se sent plus que jamais confronté à la réalité décousue, et à tous les stigmates que l'on n'a jamais pris le temps de bien panser. Qui aurait pu le faire à sa place, de toute façon ? Le cœur glacé et le brasier à l'âme, il n'a jamais rien eu besoin d'autre que d'amour, au fond. Mais depuis que Midoriya et son sourire-panacée est là, depuis que l'émeraude de ses prunelles s'entête à trouver de la beauté en lui et qu'il a chamboulé tout ce qu'il croyait être vrai, Shoto dort peu. Voire plus du tout.

Et maintenant, il ne pense qu'à Midoriya et à ses grands yeux ingénus où l'espoir refuse de tarir, à sa candeur troublante, à ses élucubrations que personne ne cherche à comprendre, à ses paroles desquelles émane cette sincérité incroyable, parfois brutale pour ceux enlisés dans leur déni. Les types comme lui, en somme. Et c'est peut-être de sa faute, s'il ne parvient plus à trouver ses repères. C'est peut-être de sa faute, s'il a soudainement l'envie de lui envoyer un message, quitte à ne pas recevoir de réponse. Tout lui hurle de parler au jeune héros, parce qu'il se sent comme un papillon attiré par la clarté suave d'une flammèche, et ça ne lui fait pas peur. Au contraire.

Quelque chose s'agite péniblement dans sa poitrine, lorsqu'il repense au discours empreint de ferveur de son camarade. Ce pouvoir, c'est le tien, qui résonne inlassablement dans ses synapses, à la manière d'un remède dont il ignorait jusque-là toutes les vertus. Et qu'est-ce que ça m'a fait du bien, Midoriya.

Finalement, c'est la douce quiétude de la nuit qui lui donne assez de courage pour aborder l'élu de ses songes. Sans plus tarder, ses doigts d'albâtre s'empressent de danser sur l'écran tactile, et, malgré sa mine éternellement stoïque, des remous de nervosité pétillent bel et bien à l'intérieur de lui.

À : Midoriya

Hey. Tu ne dors pas ?

Un instant, il craint de voir la pastille verte virer au gris, mais il n'en est rien. À la place, les minutes défilent sans que la moindre réponse n'arrive, et Todoroki se voit peu à peu perdre espoir. Ce n'est pas comme si ça le surprenait, après tout. Faire le premier pas n'a jamais été dans ses habitudes, mais lorsque l'on côtoie le rejet et l'indifférence toute son enfance, on apprend vite à ne plus se formaliser des relations humaines et de leurs subtilités.

Bien vite, son corps se fait lourd, son souffle chaud s'élève en volutes de rêves vers le plafond, et la pelote de ses pensées s'emmêle. C'est un kaléidoscope de couleurs qui viennent le bercer : il y a la pureté blafarde de sa mère, le chaos vermeil qu'est son père, les yeux anthracites de Fuyumi, le blouson bleu de Natsuo, et puis la chevelure vert d'absinthe de Midoriya, évidemment. À mesure que Shoto voit flou, tout s'entremêle pour ne former qu'un tableau indistinct. Sa main libre finit par se faufiler sous son oreiller tandis qu'il se retourne sur le dos, déposant au passage son téléphone sur sa table de chevet. Midoriya ne répondra pas, il le sait, mais le marchand de sable va passer, et le tapage dans sa caboche cessera enfin.

Là, ça y est. C'est le moment insaisissable où les frontières entre l'infini et le vrai deviennent troubles, où Todoroki se fait funambule sur l'équilibre qui relie sa conscience au monde extérieur. Mais même s'il se sent attiré vers un lieu plus onirique, c'est un battement de coeur chancelant qui le ramène à la réalité, les sens alertés par la sonnerie familière de ses notifications. Est-il seulement en train de rêver ? Pas possible, il n'a pas fermé les yeux. Quelqu'un lui a vraiment répondu. Avec un peu d'aplomb, Shoto redresse son corps à moitié léthargique, ses doigts se refermant compulsivement autour de son portable. Une espèce de curiosité enfantine bouillonne quelque part dans son estomac, sans qu'il ne sache trop pourquoi. Aveuglé par la lumière bleue de son écran, il peine tout d'abord à retrouver ses esprits, mais la vérité, c'est qu'il a trop envie de jeter un coup d'oeil pour s'en appesantir.

Et pour preuve, le nom qu'il voit s'afficher à l'écran lui fait bien trop plaisir pour que ce soit normal.


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