En entrant dans l'établissement, l'homme se sentit immédiatement à sa place. Une bonne ambiance y régnait depuis visiblement plusieurs heures déjà. La plupart des tables étaient occupées, alors il décida de se diriger directement vers le bar, où la barmaid, une femme aux longs cheveux châtains, était en train de discuter avec l'un des ses clients. En entendant quelques bribes de leur conversation, il devina aisément que l'autre homme était un habitué.
Il prit place sur l'un des tabourets hauts en soupirant, le regard vide. Avait-il encore passé une mauvaise soirée ? Oui. Était-ce à nouveau à cause de Dean ? Pas tellement, cette fois. Il était ravi de savoir que ce n'était pas lui qui avait fait dégénérer les choses, comme cela arrivait régulièrement. En réajustant sa position sur son siège, il sentit la crosse glacée de son arme à feu lui frôler le dos, ce qui lui procura un léger frisson. Même s'il avait quitté le motel sans trop réfléchir, il ne se séparait plus de son calibre. Le danger régnait partout.
Il ne remarqua même pas que la jeune femme avait arrêté de discuter avec son ami et l'avait rejoint. Il s'en rendit compte seulement lorsqu'elle ouvrit la bouche pour lui adresser la parole, ce qui l'obligea à relever la tête vers elle. Elle affichait un air décontracté et un sourire radieux illuminait son visage fin. Pour une raison qui lui échappait, il était légèrement intrigué. Elle s'appuya sur le bar qui les séparait et lui demanda simplement :
-Qu'est-ce que je vous sers ?
-Je vous conseille personnellement de tenter la vodka, lui dit l'homme du bar en se tournant vers lui. C'est la meilleure que vous pourrez trouver dans la région, et elle est servie par une personne ravissante…
-La ferme, Bill, lança la jeune femme à l'homme qui devait avoir déjà bien consommé durant la soirée, vu l'état dans lequel il se trouvait et la façon dont il déblatérait chacun de ses mots. Ne faites pas attention à lui, reprit-elle en reportant son attention sur le nouvel arrivant.
L'homme du bar se tut et se replongea dans son verre en marmonnant quelques paroles incompréhensibles. La barmaid secoua la tête en soupirant, ajoutant pour elle-même qu'elle se demandait pourquoi elle prenait encore la peine de le laisser entrer dans l'établissement, puis elle se redressa et plongea son regard dans celui de l'homme qui observait silencieusement la scène.
-Alors ? Ce sera quoi ?
-… Un Old Manhattan.
Elle acquiesça et s'affaira derrière le bar, commençant à lui préparer le cocktail commandé. Cependant, elle décida d'engager la conversation avec lui, préférant toujours se lancer dans une discussion animée plutôt que de subir le silence pesant.
-Dure journée, devina-t-elle en s'emparant d'une bouteille de whiskey. Ne vous en faites pas, vous n'êtes pas le premier à venir vous réfugier ici pour éviter d'avoir à affronter les nombreux problèmes de la vie. Prenez Bill, par exemple. Ça fait une dizaine d'années que lui et sa femme se sont séparés, et pourtant, il persiste à croire qu'elle va revenir vers lui.
-Et alors ?
-Sa femme s'est remariée depuis, et elle a eu deux enfants, lui répondit-elle. Et vous ? Qu'est-ce qui amènerait un jeune comme vous ici, venir se morfondre à cause du désespoir qui le hante ? Problèmes de boulot ? Refus d'augmentation ?
-Je n'ai pas tellement ce genre de soucis dans ce que je fais.
Il baissa la tête. Effectivement, il n'avait pas à se soucier de son salaire, puisqu'il n'en avait pas. La chasse, ça n'avait jamais été très bien payé.
-Je lis dans votre regard une certaine frustration, reprit la barmaid en préparant le mélange. J'ai la même tête lorsque je viens de me disputer avec mon frère. Une vraie teigne, celui-là…
-Vous avez un frère ?
-J'en ai trois plus âgés, et une floppée de frères et sœurs plus jeunes.
-Vous comprenez donc qu'à un moment, ils doivent apprendre à nous laisser tranquilles au lieu de vouloir nous couver comme si nous étions encore enfants…
-Je connais bien ça… Etant plus jeune que mes trois frères dont il est question, je reçois beaucoup de remarques à ce sujet, dit-elle en déposant sa boisson devant lui. Et vous, alors ? Qui vous tourmente tant, au point que vous ayez décidé de vous arrêter ici afin de vous abreuver ?
-Mon frère aîné.
-Et il a un prénom, ce grand frère ?
-… Dean.
-Charmant. Mais vous ne devriez pas vous faire trop de soucis à son sujet, je suis sûre qu'un jour où l'autre, il se rendra compte que vous avez grandi, et que vous êtes totalement capable de vous débrouiller sans lui. Après tout, vous êtes adultes, tous les deux. Il finira par comprendre, même si ça lui prend encore du temps.
-Ca s'est passé comme ça, pour vous, lui demanda-t-il en resserrant sa main autour de son verre.
-Eh bien, le premier vit toujours au domicile familial, le second a été chassé et le troisième, je ne sais pas trop. Il me rend visite de temps à autres, quand l'envie lui prend d'avoir des nouvelles de moi. Pour ce qui est des plus jeunes, je me demande parfois ce qu'ils fabriquent… Bref, situation familiale compliquée.
-« Chassé », vous avez dit ? Pour le second ?
-Il y a eu beaucoup de tensions entre lui et notre père, peu avant qu'il ne doive s'en aller. Puis il est mort, et je n'ai plus parlé à mon père depuis.
Elle récupéra le verre de Bill, qui était partit après avoir laissé un billet sur le comptoir sans attendre sa monnaie en retour, et alla le mettre dans l'évier, avec le reste de la vaisselle qu'elle devait nettoyer. Elle rangea l'argent dans la caisse, puis elle alla chercher une éponge et un essuie sec.
-En tous cas, je ne vous avais jamais vu ici auparavant, reprit-elle. Vous venez d'emménager ou vous êtes là pour affaires ?
-Je suis en train de travailler sur le meurtre de Rob Scofield, l'adjoint du maire.
-Vous êtes flic, demanda-t-elle en relevant les yeux vers lui, sans pour autant lâcher le verre qu'elle était en train de laver. C'est étrange, je vous voyais plutôt faire un boulot un peu moins… Disons, qui ne manque pas d'action.
-C'est-à-dire ?
-Je vous aurais plutôt imaginé en costume cravate, prêt à aller travailler à la banque, ou dans son cabinet de docteur. Ou même d'avocat.
-C'était ma première vocation, lui confia-t-il. Mes certaines choses ont changé, et j'ai abandonné mes études de droits. Maintenant, je passe mon temps à résoudre des crimes parfois pas du tout passionnants.
-J'ai appris ce qui est arrivé à Rob. J'espère que sa femme tient le coup…
-C'était un habitué ?
-Il venait une fois par semaine depuis plusieurs années. Un gars sympa, sans histoires. Chaque vendredi soir, après avoir fini sa semaine, il venait boire un coup avec quelques-uns de ses amis de travail, histoire de bien débuter le week-end. D'après les premières observations faites par la presse, il s'agirait d'une attaque d'animale sauvage, n'est-ce pas, dit-elle en prenant son essuie pour sécher le verre, avant de le ranger à sa place.
-C'est ça. Nous cherchons encore à déterminer la cause exacte de son décès, mais l'attaque animale est ce qui a de plus probable.
Elle sembla douter de ses propos pendant quelques secondes. L'homme se demanda alors s'il avait dit quelque chose qui risquait de faire tomber sa couverture, mais en réfléchissant plus attentivement à ses mots, il fut rassuré de se rendre compte que ce n'était que le fruit de son imagination. Il la regarda ranger autour d'elle, tandis que le bar commençait à se vider peu à peu, l'heure avançant et le lendemain étant un jour de semaine.
-Vous n'avez pas l'air de croire que c'était un animal, dit-elle brusquement.
-Vous y croyez, vous ?
-Si je devais vous donner mon avis, j'ai bien peur que vous ne vous mettiez en tête de pointer sur moi l'arme à feu que vous cachez sous votre chemise, poursuivit-elle en jetant un bref coup d'œil derrière lui.
Il soupira et réajusta les pans de sa chemise afin que cela soit moins visible.
-C'était quoi, selon vous, lui demanda-t-il
-Eh bien, pour être tout à fait honnête, je n'en sais trop rien. Mais si je prends en compte le fait que l'on ai retrouvé son corps vidé de la moindre goutte de sang, que vous vous promenez partout avec une arme à feu et que vous m'ayez menti sur votre profession actuelle, je parierais probablement sur un vampire de classe C. Peu dangereux, mais dont on doit quand même se méfier.
Il fut pris de court, ne s'étant pas attendu à se retrouver face à quelqu'un qui connaissait le sujet. La jeune femme regarda brièvement autour d'elle, puis après avoir actionné un levier se trouvant non loin de la caisse, il vit une petite partie du mur derrière elle s'enfoncer, et il aperçut, posée sur des supports en métal, une carabine.
-On n'est jamais à l'abris d'un cambrioleur, ici, mais s'il y a du gibier qui passe, quel qu'il soit…
-Alors, vous étiez au courant ?
-C'est une petite ville, ici. Le gérant du motel où vous logez avec votre collègue est un bon ami. Archie m'a raconté que deux agents fédéraux avaient loués des chambres, quelques jours plus tôt, et comme il avait déjà bien bu, il m'a donné vos noms. Par simple précaution, j'ai fait quelques recherches, et je me suis rendue compte… Que vous n'existiez pas. Amusant, n'est-ce pas ? J'en ai donc déduit que vous étiez deux chasseurs qui cherchaient à tuer la chose qui a éliminé Rob.
-Je vois… Donc, vous êtes une chasseuse, vous aussi ?
-Pas exactement. Mais si une bestiole me cherche, je n'hésite pas à la faire regretter de s'en être prise à moi.
Il esquissa un sourire. Finalement, cette soirée avait beau avoir assez mal commencé, il était ravi d'avoir pris la décision de s'arrêter dans ce bar, alors qu'il aurait pu se rendre n'importe où ailleurs. Il sentit alors son téléphone vibrer dans sa poche, et lorsqu'il le sortit, il se rendit compte qu'il s'agissait de Dean. Seulement, n'ayant pas envie de répondre, il rejeta l'appel. Il vit ensuite l'heure, et se rendit compte qu'il était déjà vingt-deux heures passées.
-Je ferais peut-être mieux d'y aller, dit-il en se redressant avant de sortir son portefeuille afin de payer son verre.
-Laissez, le retint-elle, c'est la maison qui offre.
Il rangea donc son billet et récupéra sa veste, tandis que la jeune femme rangea les quelques verres propres qui trainaient et elle verrouilla la caisse se trouvant derrière le bar. Après cela, elle attrapa un trousseau de clé accroché à un clou sur le mur et enfila une veste kaki qu'elle avait laissée sur un tabouret un peu plus loin. Le chasseur se dirigea vers la sortie, suivi de près par la barmaid, et une fois tous deux arrivés à la porte, elle éteignit toutes les lampes et ils sortirent. Après cela, elle ferma à clé et rangea le trousseau dans l'une de ses poches. C'est à ce moment que l'homme aperçut l'horaire affiché su l'une des vitres, qui lui indiquait qu'elle aurait dû fermer un bon quart d'heure plus tôt.
-Bon, il va falloir que je retourne à mon appart', lui lança-t-elle. Je vous raccompagne ?
-Ca va aller, j'ai la voiture de mon frère. Il déteste que je la conduise, mais je voulais absolument changer d'air assez rapidement, répondit-il en s'approchant de la seule voiture qui restait dans le petit parking situé devant le bar -une superbe Chevy Impala 67-. Au fait, merci de m'avoir supporté.
-Comme je vous l'ai dit, vous n'êtes pas le premier à être passé par là, lui répondit-elle en enfilant son casque avant de se diriger vers une moto aux couleurs rouges et noires surplombées de quelques traces dorées qui était stationnée non-loin de la voiture de l'homme. Et puis, entre « chasseurs », on doit bien se serrer les coudes, non ?
-J'imagine…
-Si jamais j'en apprends davantage, où dois-je me rendre pour livrer mes informations, demanda-t-elle en enfourchant le véhicule. Je ne pense pas que les flics de cette ville aient la moindre idée de ce qui se passe réellement sous leur nez…
-Je suis au motel à côté du parc municipal, dans la chambre 347. Effectivement, les forces de l'ordre risqueraient de se poser un peu trop de questions si elles venaient à apprendre l'existence du surnaturel.
-Parfait. Je vous recroiserai peut-être, dans ce cas, « monsieur l'agent ». A moins que vous ne préfériez que je vous appelle par votre vrai prénom…
-« Sam » suffira, lui dit-il en esquissant un sourire. Et vous ? Si j'en crois l'écriteau de votre bar, vous vous nommez « Mademoiselle Rivers » ?
-Vous pouvez aussi m'appeler « Gabriel », répondit-elle en souriant, avant de mettre le contact et de démarrer.
