Le Trèfle et le Tartan
Les blas-blas de Xérès : Voici le premier chapitre de cette nouvelle fiction sur l'univers d'Outlander. Toutefois je m'éloigne pas mal du canon, de sorte qu'avec un petit briefing de départ, même ceux qui n'ont jamais lu les livres ni vu la série pourront y trouver leur compte. Amis amateurs d'histoires de pirates et de romances aventureuses, bienvenue ! Une version traduite en anglais est disponible sur mon profil (le titre anglais est : The Clover and the Tartan.) !
Pour ceux qui ne connaissent pas l'univers, un petit briefing : l'héroïne de cette fiction est Brianna Fraser, fille de Claire et Jamie Fraser. En 1945, après la deuxième guerre mondiale, alors que Claire et son époux Frank Randall se trouvent à Inverness, en Ecosse, Claire découvre un cercle de pierres étrange et en touchant une des pierres, elle se retrouve propulsée au dix-huitième siècle, où elle rencontre Jamie et en tombe éperdument amoureuse. Après trois années en sa compagnie, elle tombe enceinte et alors qu'une bataille sanglante se prépare entre les soldats anglais et les jacobites d'Ecosse, Jamie (qui selon les connaissances en Histoire de Claire, va très certainement mourir au combat) la convainc de rentrer à son époque pour élever leur enfant dans un monde plus sûr. Claire rentre donc auprès de Frank, qui la croyait disparue, et ils élèvent Brianna ensemble à Boston. Frank décède alors que Brianna a 20 ans et peu après, Claire découvre dans des documents historiques que Jamie a survécu à la bataille et décide de dire toute la vérité à sa fille et de repartir dans le passé pour retrouver l'amour de sa vie. Brianna donne sa bénédiction et se retrouve seule en 1968. Deux ans plus tard, après une dispute houleuse avec son petit-ami Roger MacKenzie, Brianna découvre dans les affaires de son père un avis de décès abîmé par le temps dans lequel elle apprend que Jamie et Claire décèdent dans l'incendie de leur maison en Caroline du Nord, le 21 janvier 177… La fin de la date est illisible. Laissant une lettre à l'attention de Roger, Brianna décide donc de partir en Ecosse pour voyager à son tour à travers les pierres, retourner dans le passé, retraverser l'Atlantique et sauver la vie de ses parents…
Voilà, maintenant que vous savez tout (j'ai résumé, hein, mais c'est tout ce que vous avez à savoir pour comprendre), je vous souhaite une bonne lecture !
Disclaimer : L'univers et les personnages (sauf les original characters) appartiennent à Diana Gabaldon.
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1. Fear a Bhàta
(The Boatman)
Brianna Fraser pressa son front moite et sale contre les barreaux de sa cage, laissant son regard fatigué errer sur la foule qui se pressait à quelques mètres de là, autour d'une estrade en bois dressée pour l'occasion. Elle ne se faisait aucune illusion sur le sort qui lui serait réservé. Le marché où elle se trouvait n'était pas n'importe lequel : il s'agissait d'un marché d'esclaves, où de vils pirates présentaient à la vente toute âme perdue qui avait croisé leur chemin. Esclaves noirs en fuite, Indiens natifs dont le village avait été décimé, ou comme elle-même des voyageurs esseulés et imprudents pas assez riches ni importants pour pouvoir acheter leur liberté. Ses ravisseurs l'avaient cueillie dès le lendemain de son arrivée en Caroline du Nord, ayant eu vent de l'existence d'une jeune rousse bien faite, qui voyageait seule et sans alliance à son annulaire gauche. Une fille sans attaches, facile à faire disparaître. Une ruelle déserte, un bon coup sur la tête et ils l'avaient emportée telle une poupée de chiffon jusque dans la cale de leur bateau, où ils l'avaient enchaînée comme un animal pendant près d'une semaine. Elle avait compris à la température qui augmentait progressivement avec les jours que l'embarcation voguait vers le sud, probablement en direction des Antilles, où se faisaient la majorité des transactions illégales de ce côté de l'Atlantique.
Elle avait hurlé les deux premiers jours, en vain. Tenté de mordre toute personne venue lui porter à boire ou à manger, avant que la faim ne la force à devenir plus docile. La résignation l'avait ensuite emporté sur sa rage, lorsqu'elle avait peu à peu accepté l'idée que personne ne pourrait venir la sauver sur ce maudit rafiot. Sa mère et Jamie n'avaient aucune idée de sa présence dans ce siècle. La seule personne qui pouvait éventuellement apprendre son voyage dans le temps était Roger, mais ils ne s'étaient plus parlés depuis leur affreuse dispute quelques mois plus tôt et s'il décidait de faire définitivement une croix sur elle, il ne trouverait jamais la lettre qu'elle avait laissée pour lui à Inverness. Elle était donc indubitablement, désespérément perdue.
Son regard se dirigea vers l'estrade en entendant la voix de l'un de ses ravisseurs s'adresser au public, amassé à ses pieds. Des hommes principalement, aux mines toutes plus patibulaires les unes que les autres, quelques femmes aussi, mais elles se faisaient rares et cochaient tous les critères de l'image d'Epinal que l'on se faisait des vieilles sorcières cannibales. Une série d'esclaves noirs passa sur l'estrade et le public s'anima, hurlant des offres variées allant de quelques livres pour les spécimens les plus chétifs à plusieurs dizaines pour les hommes solides. Brianna se demanda vaguement combien elle-même, du haut de ses vingt-deux ans à peine, vaudrait sur cette estrade. Elle le saurait bien assez tôt…
Lorsque ce fut son tour, un des hommes de l'équipage qui l'avait enlevée s'approcha pour ouvrir la cage et elle le fusilla du regard, levant son menton fatigué dans une ultime tentative de paraître forte et rebelle. Mais il l'ignora et la sortit sans ménagement de sa prison pour la faire grimper sur les planches vermoulues. Un murmure ravi parcourut l'assistance et elle leur jeta son regard le plus dédaigneux.
« Un lot de première qualité, Mesdames et Messieurs ! Jeune, fraîche et fringante, de quoi contenter les mains d'un honnête homme… ou de quiconque voudra y mettre le prix ! J'ouvre les enchères à dix livres ! », s'écria le vendeur en tirant Brianna par le bras. « Tortille-toi un peu, toi, montre-leur tes atouts ! »
Pour toute réponse, Brianna leva ses mains lourdement menottées et les abattit de toutes ses forces sur la figure de l'homme, qui recula de trois pas, le nez en sang. Un rire moqueur s'éleva au premier rang et Brianna regarda dans la direction du son. Un homme d'âge mûr, à la peau mate et aux traits latins, lui jetait un regard appréciateur. Elle lui fit une rapide révérence pour le remercier d'avoir gratifié son geste d'un éclat de rire, juste avant que le vendeur ne lui assène une gifle qui la ramena à la réalité.
Nouveaux rires dans l'assistance. Les yeux de Brianna lançaient des éclairs et elle dut se retenir de ne pas leur cracher au visage. Les yeux du rieur au premier rang ne la quittaient plus, mais cela devint bientôt le cadet de ses soucis. Un peu plus loin, un homme bedonnant et couvert de pustules sur le visage cria : « Douze livres ! »
Brianna dévisagea ce nouveau client et son expression se décomposa, affichant tout le dégoût et l'horreur que le personnage lui inspirait. Elle tourna un regard alarmé vers l'homme du premier rang, comme pour le supplier de la sauver de cet ogre répugnant. Mais il se contenta de rire de plus belle. Enfoiré…, maugréa intérieurement Brianna, tandis qu'un autre homme hurlait : « Quinze livres ! »
« C'est une sacrée tigresse, je peux vous l'assurer ! Elle a tenté d'arracher la gorge de tout mon équipage, il lui faut quelqu'un d'assez fort pour la mater… Âmes sensibles s'abstenir ! » Malgré son nez sanguinolent, le vendeur haranguait de nouveau la foule, trouvant à son acte violent matière à attirer les pires pervers. Les offres se multipliaient, mais le pustuleux du fond continuait de surenchérir systématiquement et bientôt, Brianna valut cinquante livres, ce qui l'aurait certainement remplie d'orgueil en d'autres circonstances. Mais étrangement, pas là.
« Soixante livres ! »
Les sourcils du vendeur se haussèrent sur son front et Brianna reconnut aussitôt la voix du latino qui avait ri à son coup de poing. Entre le résidu de fausse-couche du fond et un inconnu manifestement doté d'un assez bon sens de l'humour, elle avait fait son choix. En parlant de résidu, le pustuleux venait de surenchérir à soixante-cinq livres et Brianna se détacha du latino pour afficher de nouveau une mine sombre.
« Soixante-dix livres », reprit-il en se rapprochant de l'estrade pour se planter juste devant Brianna.
« Soixante-quinze ! » De nouveau monsieur Pustules. Bon sang, c'était un véritable duel. Elle tourna la tête en direction de l'homme à ses pieds avec l'air d'attendre sa prochaine offre qui pourrait la sauver de l'autre affreux, mais il n'en fit rien.
« J'ai donc soixante-quinze, là-bas ! Quelqu'un d'autre ? », fit le commissaire-priseur improvisé tout en épongeant le sang qui coulait sur son menton avec un mouchoir en tissu sale.
Brianna lança un regard appuyé en direction du conquistador.
« Dis-moi, ma belle, pourquoi est-ce que je lâcherais quatre-vingts livres pour tes beaux yeux ? Convaincs-moi… », lança-t-il sans se défaire de son sourire railleur, avec un accent espagnol à couper au couteau.
Brianna prit une grande inspiration, faisant mentalement le curriculum vitae de toutes ses compétences. « Je sais parler espagnol, je sais lire, écrire, compter et plutôt bien même, j'ai fait des études d'Histoire et de Mathématiques… »
L'homme la dévisageait avec une expression moqueuse, comme si rien de tout cela n'avait d'importance.
« Une femme savante ! », s'esclaffa le vendeur derrière elle. « Soixante-quinze livres une fois… »
« Est-elle vierge ? », s'exclama le boutonneux tandis qu'un concert de rires gras accompagnait sa question.
Brianna serra les dents et s'apprêtait à lui répondre d'aller se faire voir, lorsque la voix de l'Espagnol s'éleva de nouveau. « A vrai dire, la réponse à cette question m'intéresse aussi… », ironisa-t-il alors que le vendeur annonçait « Soixante-quinze livres, deux fois… ! »
« Oui ! », hurla presque Brianna, terrifiée à l'idée de se retrouver avec l'affreux du fond, avant d'ajouter plus bas : « Et je sais où trouver de l'or… »
Le regard de l'Espagnol s'embrasa littéralement et elle le vit jeter un rapide coup d'œil autour de lui afin de s'assurer que personne d'autre n'avait entendu ce qu'elle venait de lui dire. Brianna appuya ses dires d'un petit air supérieur et elle sut qu'elle avait éveillé sa curiosité lorsqu'une autre voix proposa soudain « Cent livres » en levant une main en l'air.
Elle se redressa de toute sa hauteur, cherchant du regard l'homme qui venait d'enchérir une somme pareille. Celui-ci approchait lentement du premier rang, sans la quitter des yeux. Il devait avoir une trentaine d'années, très certainement un pirate au vu de sa tenue et du chapeau à trois cornes juché sur sa tête. Ses cheveux blonds et longs étaient noués en une queue de cheval tombante et ses yeux clairs, bleus ou verts elle n'aurait su le dire à cette distance, brillaient d'une lueur malicieuse. Sa joue gauche était traversée d'une longue cicatrice, qui étrangement ne l'enlaidissait pas. Elle lui jeta un regard mi-surpris, mi-intrigué mais le rictus qu'il lui renvoya la fit frissonner. Le sourire en lui-même était charmeur, mais il n'atteignait pas ses yeux, qui gardaient la froideur du marbre. Soudain entre les pustules et ce dangereux iceberg, elle ne savait plus quoi préférer. De qui te moques-tu, Bree, des trois, il est définitivement le moins repoussant…
« Cent livres ! On ne se refuse rien, mon cher Bonnet ! », le salua le vendeur qui devait certainement déjà penser à tout ce qu'il pourrait s'offrir avec cette somme indécente. Au fond, l'autre acheteur grogna et secoua la tête, abandonnant l'enchère beaucoup trop haute pour lui. Brianna poussa un soupir de soulagement et le rire du dénommé Bonnet lui parvint depuis le public. Ils échangèrent un regard de connivence et Brianna ne put s'empêcher de sourire légèrement. Le latino coula un regard en direction de son rival et secoua précipitamment la tête en direction du marchand d'esclaves pour lui signaler qu'il laissait tomber à son tour.
« Eh bien, je pense que nous avons un gagnant… Cent livres une fois, cent livres deux fois… Adjugé à mon cher ami, le capitaine Stephen Bonnet… » L'homme souleva son chapeau et se fendit d'une révérence, tandis qu'un autre approchait de Brianna pour la libérer de ses menottes. Elle se massa les poignets avec une grimace, puis jeta un dernier regard meurtrier en direction des esclavagistes, tandis que son acheteur payait rubis sur l'ongle celui qui avait défait ses liens. D'un pas rapide, elle descendit de l'estrade pour rejoindre l'homme et son regard toujours brillant de malice.
« Merci, monsieur… Bonnet ? », demanda-t-elle en tentant de rester digne malgré sa tenue crasseuse et ses cheveux en bataille. « Vous m'avez tirée d'un bien mauvais pas… je vous rembourserai jusqu'au dernier penny, soyez-en sûr. »
« Me rembourser ? », gloussa-t-il avec un fort accent irlandais, avant de la déshabiller littéralement du regard. « Je crois que tu fais erreur, mon cœur, je ne t'ai pas achetée pour que tu me rachètes ta liberté… Je prendrai tout de même cet or dont tu as parlé, mais tu resteras ma propriété. Jusqu'à ce que je finisse par me lasser de toi… »
Le soulagement de Brianna avait été de courte durée. Elle s'était laissée tromper par son charme et son apparente nonchalance, mais cet homme ne semblait pas valoir mieux que ceux auxquels elle venait d'échapper. Avant qu'elle n'ait pu rétorquer quoi que ce soit, il lui saisit le bras durement et l'entraîna dans la foule. La jeune femme se laissa emporter, les larmes menaçant de couler sur ses joues sales. Dans sa cage, elle s'était résignée à ne plus rien attendre de la vie. Elle avait cru voir en Bonnet une porte de sortie, une lueur d'espoir, mais il n'en était rien. C'était un pirate, à l'âme certainement aussi noire que tous ceux qu'elle avait déjà rencontrés. Il allait probablement jouer avec elle, la violer, puis la jeter par-dessus bord dès qu'il aurait assouvi sa soif de chair. C'est hors de question, pensa-t-elle, soudain mue par l'énergie du désespoir. Se tournant de trois-quarts vers son nouveau « propriétaire », elle balaya le sol du pied devant les siens pour lui faire perdre l'équilibre. Surpris, il bascula en avant et la lâcha pour tenter de se rattraper avant de heurter le sol. Brianna n'attendit pas une seule seconde et s'élança au hasard des ruelles boueuses, espérant disparaître de son champ de vision avant qu'il ne se mette en chasse. Elle tourna dans la première rue adjacente sur sa droite, contourna une maison, changea de rue, bifurqua vers la gauche, puis de nouveau à droite sans jamais regarder en arrière. Elle avisa au loin l'entrée massive d'un bâtiment officiel, gardée par des hommes en costume rouge et accéléra, certaine de pouvoir trouver de l'aide auprès des autorités. Mais le long manche d'une rame la cueillit de plein fouet en travers de l'estomac, l'arrêtant net dans sa course. Le souffle coupé, elle s'écroula sur le sol, se tenant le ventre à deux mains. Du coin de l'œil, elle vit Bonnet jeter la rame sur le sol, là où il l'avait probablement trouvée, et s'avancer vers elle avec une expression mauvaise. Toute hilarité avait déserté ses traits, seul subsistait son regard glacial, qui comme elle pouvait le constater à présent était bien vert. Il empoigna sa chevelure rousse pour la forcer à se relever et la projeta contre le mur du bâtiment le plus proche, l'empêchant de s'enfuir en faisant barrage de son corps.
« Reprenons sur de bonnes bases, tu veux bien, mon cœur ? », siffla-t-il en sortant quelque chose de son ceinturon. Les yeux de Brianna s'écarquillèrent quand elle reconnut un long couteau, dont la pointe vint se poser sur sa joue, un ou deux centimètres en-dessous de son œil gauche. « Stephen Bonnet, contrebandier, enchanté de faire ta connaissance… ? »
Il haussa un sourcil, comme s'il attendait qu'elle se présente à son tour, mais Brianna était trop occupée à surveiller le couteau pressé contre son visage pour envisager de répondre. Elle sursauta quand il se mit à hurler.
« Ton nom ! »
Elle tremblait de tous ses membres et plongea son regard effrayé dans ses deux iris polaires. « B… Brianna… Ran- Fraser… », balbutia-t-elle. Sa poitrine s'élevait et s'abaissait à une vitesse frénétique, et elle tenta de maîtriser à nouveau sa respiration en sentant la pression du corps de Bonnet contre le sien s'accentuer à chaque fois qu'une inspiration rapprochait ses seins du torse du pirate.
« C'est un très joli nom… », gronda-t-il sans aucune chaleur. « Et qu'est-ce que tu es ? »
« Pardon ? », fit-elle en lui lançant un regard décontenancé.
La pointe du couteau s'enfonça un peu plus dans sa joue et elle laissa échapper un glapissement. « Je me suis présenté, Stephen Bonnet, contrebandier. Et toi… qu'est-ce que… tu es… ? »
Elle comprit alors où il voulait en venir. L'idée de lui donner une autre réponse que celle qu'il attendait germa dans son esprit mais la perspective de se retrouver borgne l'en dissuada. « Je suis votre propriété… », bégaya-t-elle en fermant les paupières, expulsant une larme unique de son œil droit, laquelle roula doucement sur sa joue. Elle sentit un doigt de Bonnet glisser sur sa peau pour l'essuyer, puis sa paume tapoter doucement sa joue, comme pour la féliciter. « Ce n'était pas si difficile, tu vois ? »
Le pression de la lame disparut et Brianna rouvrit les yeux, presque étonnée de les avoir encore tous les deux intacts. D'un geste preste, il rangea son arme dans son fourreau, mais sans pour autant s'éloigner d'elle. « Maintenant, tu vas me suivre et être une gentille fille, n'est-ce pas Brianna ? »
Entendre son prénom dans la bouche de l'homme lui donna brusquement envie de vomir. Toutes les personnes qui l'avaient prononcé jusque-là dans sa vie étaient des gens qui l'aimaient, sa famille, ses amis ou au mieux des professeurs et des connaissances. Mais jamais personne de mal intentionné. C'était comme si elle découvrait son nom pour la première fois, ses sonorités semblaient différentes, sa rythmique également. Bonnet avait une manière unique de l'énoncer et elle n'était pas sûre de l'apprécier. Essuyant rageusement une autre larme, elle se contenta de hocher la tête précipitamment, les yeux baissés comme un enfant de cinq ans que l'on aurait pris la main dans un sac de bonbons.
« Bien, maintenant que les choses sont claires… » Il souriait de nouveau largement, comme s'il n'avait pas été à deux doigts de l'éborgner quelques secondes auparavant. Sa prise se referma de nouveau sur le bras de Brianna, plus fermement que la première fois et il l'entraîna dans son sillage en direction du port. Lorsqu'ils s'arrêtèrent enfin, ce fut sur un ponton où était amarré un grand galion de quatre mâts, autour duquel s'affairaient quelques membres d'équipage. Son nom, le Gloriana, s'affichait en lettres peintes sur un côté de la coque. Elle n'eut pas le temps de l'observer davantage. Bonnet la poussa sur le ponton et elle comprit qu'il s'agissait là de sa nouvelle demeure.
« Capitaine, nous aurons fini de charger avant la nuit, tout sera prêt pour reprendre la mer à l'aube demain matin avec la marée… », fit un homme depuis le pont lorsque Bonnet s'engagea avec Brianna sur la passerelle d'accès.
« L'avarie en haut du mât de misaine ? », demanda-t-il en lâchant enfin le bras de Brianna. Celle-ci frotta son muscle endolori avec une grimace et coula un regard inquiet autour d'elle.
« Réparée, mon capitaine. Les balustres vermoulues de la poupe ont aussi été remplacées… », répondit le marin, tout en jetant des coups d'œil discrets en direction de la nouvelle passagère. « Une invitée pour la nuit ? »
« Plutôt un achat de dernière minute », rétorqua aussitôt Bonnet avec un sourire moqueur. « J'étais dans l'humeur de faire des emplettes… »
Les deux hommes s'esclaffèrent sous le regard dégoûté de la jeune femme, qui serra ses bras autour de sa poitrine. Tous ces hommes, qui au mieux la considéraient avec curiosité ou au pire la déshabillaient du regard, la mettaient mal à l'aise. Qu'arriverait-il si son acheteur décidait sur un coup de tête qu'elle ne l'intéressait plus et la laissait en pâture à son équipage ? Elle préférait ne pas l'imaginer. Ses yeux croisèrent ceux de Bonnet et il sembla saisir le fil de ses pensées car il s'avança vers elle en hochant lentement la tête. « Tu commences à comprendre ce qui pourrait arriver si tu me poussais à bout, n'est-ce pas ? Tu es une fille intelligente… »
Elle serra les dents et lui adressa un regard noir, mais il gloussa et lui tapota encore la joue avec condescendance. Brianna s'imagina en train de lui attraper la main et de lui mordre les doigts à pleines dents, mais ce qu'il lui ferait en représailles serait certainement pire que tout ce qu'elle pouvait envisager. Elle s'abstint donc.
« Fais remplir une bassine d'eau et trouve-moi de quoi habiller cette pauvresse… », reprit Bonnet en se tournant vers son marin. « Ces marchands d'esclaves ne prennent décidément pas soin de leur marchandise. »
« Elle est crasseuse, ça c'est sûr… », railla l'autre en s'éloignant pour exécuter les ordres de son capitaine. Brianna baissa les yeux sur son jupon en haillons, maculé de boue séchée et de poussière, puis sur son corsage auréolé de sueur.
« On ne peut pas dire qu'il sente la rose non plus, celui-là… », marmonna-t-elle avant de réaliser qu'elle avait parlé tout haut. Elle releva le nez et vit aussitôt que Bonnet la dévisageait de nouveau, les yeux plissés et la bouche pincée.
« Tu n'as pas la langue dans ta poche, toi… », marmonna-t-il tandis que son sourire narquois reprenait sa place sur ses lèvres. « Fais attention quand même, si tu veux être sûre de la garder… »
« Vous n'en ferez rien, je suis sûre que ma langue manquerait cruellement à vos petits projets salaces… », cracha-t-elle avant de se maudire encore une fois d'avoir parlé trop vite. Elle n'était pas au vingtième siècle, ici. Les hommes n'avaient pas pour habitude d'être provoqués de la sorte. Il lui couperait la langue aussi facilement qu'il pèlerait une pomme, et elle serait bien avancée…
Contre toute attente, il haussa les sourcils et laissa échapper un rire ravi. « Possible… Probable, même. » Il désigna l'escalier qui menait aux ponts inférieurs du bateau et lui fit signe de s'y engouffrer. Pinçant les lèvres, elle s'exécuta et il la mena jusqu'à une grande cabine à l'arrière du bateau, certainement la sienne au vu du nombre de cartes, journaux de bords et instruments de navigation en tout genre qui s'étalaient sur le bureau. « Fais comme chez toi, surtout… », railla-t-il en la poussant au centre de la pièce. Au fond de la cabine se trouvaient deux grandes portes-fenêtres donnant sur un balconnet qui formait la poupe du navire. De là, elle pouvait voir une partie du port et les docks d'un côté, et l'immensité de l'océan de l'autre. Ou bien peut-être la mer des Caraïbes ? Elle n'avait absolument aucune idée de l'île sur laquelle ils se trouvaient. Quelques instants plus tard, l'homme que Bonnet avait envoyé chercher de l'eau et des vêtements revint accompagné de deux autres hommes. Ils déposèrent dans la pièce ce que leur capitaine avait demandé, versant plusieurs bassines d'eau dans un grand bac, assez grand pour pouvoir s'y asseoir et avoir de l'eau jusqu'au cou s'il était plein (ce qui n'était pas le cas) puis se retirèrent sans un mot.
« Nettoie-toi un peu, si le bruit court que j'ai payé cent livres pour une gueuse, on va croire que j'ai perdu l'esprit… », lâcha-t-il en désignant le bac et un pain de savon posé à côté.
Brianna hocha la tête mais ne bougea pas, se contentant de le regarder fixement en attendant qu'il comprenne qu'elle ne retirerait pas le moindre vêtement tant qu'il se trouverait dans la pièce. Cela dura un bon moment. Assez longtemps pour qu'il plisse de nouveau les yeux et que la promesse d'un orage n'assombrisse son regard vert. Il ouvrit la bouche, prêt à lui faire comprendre qu'elle ne ferait pas la loi sur son navire, mais un marin arriva en courant à point nommé.
« Capitaine, il y a un souci avec la cargaison de whisky… », fit le nouveau-venu, semblant presque affolé de devoir annoncer une mauvaise nouvelle à son patron.
« Est-ce que ça peut attendre ? », aboya Bonnet en le fusillant du regard.
Le marin se figea et grimaça. « Pas vraiment ? » Sa question ne signifiait pas qu'il n'était pas sûr de l'importance du problème d'alcool mais plutôt qu'il redoutait que cela ne soit pas une réponse satisfaisante pour le pirate.
Celui-ci se pinça l'arête du nez et se retourna vers sa prisonnière, qui tentait de ne pas avoir l'air trop heureuse de ce sauvetage inattendu. Il la scrutait toujours à travers ses paupières mi-closes et elle redoubla d'efforts pour avoir l'air neutre, mais elle sentait qu'il la perçait à jour. Il traversa la pièce pour se diriger vers les portes du balcon, les verrouilla d'un tour de clé, fourra celle-ci dans sa poche non sans jeter à Brianna un regard entendu, et sortit de la cabine en verrouillant là encore derrière lui.
L'Américaine soupira de soulagement et se précipita vers la porte pour vérifier que le bruit de leurs bottes sur le plancher s'éloignait bien. Elle n'avait pas de temps à perdre si elle voulait éviter qu'il ne revienne avant qu'elle ait fini de se laver. Car c'était ce qu'il chercherait à faire, assurément. Boucler le plus vite possible son problème de chargement pour revenir se rincer l'œil. Le plus rapidement possible, elle se débarrassa avec bonheur de ses haillons et s'aspergea l'ensemble du corps, avant d'appliquer le savon, sans cesser de tendre l'oreille pour capter le moindre bruit de pas pouvant signaler le retour de Bonnet. Une fois qu'elle eut retiré toute trace de boue ou de saleté de sa peau pâle, elle se plongea dans le bac avec un petit cri. L'eau était glacée. Débarrassée du savon, elle se sécha sommairement avec une serviette et enfila les premiers vêtements qu'elle trouva sur la pile apportée par les marins. Un jupon propre, une chemise bouffante et une jupe longue tombant sur ses chevilles. Pas de bas, elle devrait garder les jambes nues, mais avec la chaleur des Caraïbes, c'était plutôt une bonne nouvelle. Ce qui la dérangeait le plus était l'absence de sous-vêtements… Elle trouva finalement un serre-taille en cuir à lacets dans la pile et c'est alors qu'elle achevait de le nouer sous sa poitrine que Bonnet déverrouilla la porte de la cabine et refit irruption à l'intérieur. Cette fois, elle ne put s'en empêcher et l'accueillit avec un sourire triomphant, tandis qu'il se renfrognait manifestement en la trouvant déjà prête. J'ai gagné cette bataille mais il ne va certainement pas me laisser gagner la guerre…, pensa-t-elle avec un frisson, mais pour le moment elle savourait cette première victoire.
« Vous aviez raison, j'en avais franchement besoin… », ironisa-t-elle avec un soupir de soulagement théâtral.
Elle le vit passer sa langue sur ses dents de devant avec une déception non dissimulée, mais plutôt que de chercher à se venger immédiatement, il se détourna et ressortit en claquant la porte. Brianna poussa un soupir de soulagement, préférant de loin être seule que mal accompagnée. Mais combien de temps ? Une heure, deux maximum ? Le soleil finirait bien par se coucher sur les terres et lui aussi gagnerait son lit pour y trouver un peu de repos. Voilà pourquoi il n'insistait peut-être pas tout de suite. Car il savait qu'il finirait par avoir ce qu'il voulait… Brianna frémit et jeta un regard venimeux en direction du lit placé dans un coin de la pièce, comme si le meuble était lui-même responsable de son malheur. Lasse, elle se laissa tomber dans le fauteuil placé devant le bureau et son regard vagabonda sur le capharnaüm qui le recouvrait. Le journal de bord… Peut-être y trouverait-elle des informations sur l'endroit où ils se trouvaient actuellement ? Elle saisit le carnet recouvert de cuir noir et l'ouvrit, faisant défiler les pages pour arriver à la dernière en date.
3 septembre 1770, Kingston, Jamaïque
Elle était donc bien en plein milieu des Caraïbes, comme elle l'avait supposé, mais Brianna n'était pas sûre de savoir si elle devait s'en réjouir ou non. Le reste de la page était consacré aux différentes réparations à effectuer sur le bateau avant son départ, un inventaire de la cargaison et autres détails techniques qui l'ennuyèrent assez vite. Elle referma le carnet et reporta son attention sur les diverses cartes éparpillées sur le bureau. Bonnet y avait établi ses trajets habituels, ses ports de prédilection et elle faillit pousser un cri de joie en remarquant sur une carte de la côte Est des Etats-Unis que Wilmington, Caroline du Nord, faisait partie de ses itinéraires communs. Si elle parvenait à survivre assez longtemps, peut-être pourrait-elle s'enfuir lorsqu'ils accosteraient de nouveau là-bas. Elle ne serait alors plus qu'à quelques jours de retrouver ses parents. Cette découverte lui mit du baume au cœur et de nouveau, elle sentit l'espoir renaître, quelque chose à quoi se raccrocher.
Son regard fut attiré par un objet dans un coin du bureau et elle s'en saisit pour le retourner entre ses doigts. Il s'agissait d'un magnifique sextant, sûrement l'un des premiers puisque l'objet avait été inventé à peine quarante ans plus tôt dans l'Histoire. Le sextant était un véritable bijou pour tout mathématicien qui se respectait, surtout à cette époque, en ce qu'il révolutionnait la marine de par sa capacité à pouvoir observer les deux directions dont on veut mesurer l'angle en même temps.
Elle colla son œil contre la lunette, faisant jouer les différents miroirs pour mieux apprécier le fonctionnement de l'objet. C'était absolument fascinant, mais aussi extrêmement compliqué au point que les radars et autres nouvelles technologies favorisées par les derniers conflits mondiaux du vingtième siècle avaient totalement fait tomber ce genre d'outils dans l'oubli. Selon ses souvenirs, il s'agissait de pointer le sextant sur l'horizon, de faire coulisser la barre d'index pour faire venir le soleil sur l'horizon (grâce au jeu des miroirs), freiner la barre d'index et affiner le réglage à l'aide d'une petite molette, puis lire l'angle indiqué. Simple dit comme ça, mais les calculs ultérieurs devaient être autrement plus ardus. Et ce n'était pas son cursus d'ingénierie moderne au Massachussetts Institute of Technology qui lui permettrait de les résoudre. Reposant délicatement l'objet là où elle l'avait trouvé, elle reporta son attention sur les cartes et le journal de bord, bien décidée à ignorer le ciel qui se teintait d'une lueur rouge orangé à l'extérieur.
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Le claquement de la porte la fit brusquement sursauter et elle réalisa, à sa nuque endolorie et ses paupières bouffies, qu'elle s'était endormie la tête sur ses avant-bras, à même le bureau. Dehors, il faisait déjà nuit noire. D'un geste brusque, elle referma le journal de bord ouvert à une page d'escale à Wilmington et repoussa les cartes pour les mélanger. Bonnet était revenu et il était hors de question qu'il sache où elle espérait aller, sans quoi il serait bien capable d'éviter la destination pendant des années, rien que pour l'énerver. Fronçant un sourcil, il s'avança vers le bureau et regarda rapidement ce qu'elle était en train d'y faire, en vain. Il comprit ensuite, à la trace que le bord de la reliure de son carnet avait laissé sur le front de la jeune fille et à son air hagard, qu'elle s'était endormie sur ses affaires.
« Une petite faim ? », demanda-t-il en posant devant elle un plat rempli d'une sorte de bouillie de céréales et de lard fumé, et Dieu merci, une pomme. Brianna huma l'odeur de son repas et réprima une envie de vomir. Pour ne pas le vexer, elle se jeta toutefois sur le fruit et croqua dedans avec empressement.
Le pirate s'avachit plus qu'il ne s'assit sur une autre chaise, posant un coude sur l'accoudoir et son menton dans sa main. Feignant de n'avoir rien remarqué de son manège ni de son regard insistant, Brianna s'employa à dévorer sa pomme en silence. Mais plus elle parvenait au trognon, plus le poids des yeux de l'homme se faisait sentir sur elle, et plus le malaise s'installait. Bientôt, il ne resta presque plus que les pépins et un peu de chair autour, mais elle continua de racler le fruit à tous petits coups de dents, comme si de rien n'était. Jusqu'à ce qu'elle doive se rendre à l'évidence. Le fruit était fini et bien fini. Avec un geste exagérément lent, elle posa le trognon sur le bord de son assiette de gruau intacte et se racla la gorge pour se donner une contenance, tout en évitant soigneusement de tourner la tête vers le capitaine du Gloriana. Trente secondes plus tard, elle risqua un œil dans sa direction et vit qu'il n'avait absolument pas bougé d'un pouce, ses yeux verts toujours rivés sur elle, attendant avec une patience infinie qu'elle ait achevé son manège. Tel un chat épuisant mentalement une souris jusqu'à la faire sortir de son trou pour écourter le supplice.
« Viens là… », ordonna-t-il sur un ton sans appel. Brianna ferma les yeux. On y était, comme elle le craignait, il allait la faire sienne qu'elle le veuille ou non. Elle devait trouver un moyen de gagner du temps, il y avait forcément quelque chose de bon, de miséricordieux dans cet homme, même si c'était infime, elle devait trouver la corde sensible et tirer dessus. De toutes ses forces. Elle se leva, essayant de ne pas trembler comme une feuille et vint se placer devant lui, à moins d'un mètre de distance. « Plus près… »
Elle fit deux petits pas en avant, mais cela suffit à ce que leurs genoux se frôlent. Bonnet se redressa, son visage à hauteur du ventre de la jeune femme et glissa une main sous sa jupe, caressant son mollet, remontant jusqu'au genou, pour tracer ensuite un chemin le long de l'arrière de sa cuisse. Il n'était plus qu'à quelques centimètres de ses fesses lorsqu'elle s'écria :
« Quelques jours ! Donnez-moi quelques jours ! »
Il arrêta son geste, sans pour autant retirer sa main. « Quelques jours pour quoi, au juste ? »
« Pour… je ne sais pas… apprendre à nous connaître… », balbutia-t-elle misérablement.
« Qu'est-ce qui te fait croire que tu auras davantage envie de moi une fois que tu me connaîtras mieux… ? » Sa voix n'était plus qu'un murmure rauque et une lueur malicieuse brillait dans son regard vert. Celui-ci semblait tellement plus sombre dans la pénombre de la cabine qu'il ne l'était en plein soleil. Brianna frémit mais tenta de ne pas montrer son désarroi.
« Si vous faites un effort de votre côté, j'en ferai autant du mien… »
Il sourit et saisit sa fesse à pleine main, constatant avec ravissement qu'elle ne portait rien en-dessous de ses jupons. « Je ne suis pas du genre à faire des efforts, vois-tu, mon cœur ? Encore moins pour un service que j'ai déjà payé. »
« Justement… Quand on s'offre un jouet à cent livres, la moindre des choses c'est de ne pas le briser dès le premier jour », rétorqua-t-elle du tac-au-tac.
Contre toute attente, il éclata de rire sans toutefois que cela n'affecte la froideur de son regard. Sa main quitta la fesse de Brianna, ainsi que le dessous de sa jupe, et se glissa autour de sa taille pour la faire s'asseoir sur ses genoux. « Tu marques un point… », souffla-t-il avec un sourire narquois. « Parlons affaires, dans ce cas. Ton or… où se trouve-t-il ? »
« Alors techniquement, ce n'est pas mon or… », commença-t-elle, avec une grimace.
« Au marché, tu m'as proposé de l'or… »
« Au marché, j'ai dit que je savais où trouver de l'or, pas qu'il m'appartenait… », précisa-t-elle avant de pousser un petit cri de douleur lorsque les doigts de Bonnet s'enfoncèrent un peu trop profondément dans ses côtes. Il l'attira un peu plus contre lui et Brianna dut se rattraper in extremis au dossier de la chaise, de chaque côté de la tête du pirate, pour ne pas se retrouver collée à lui. Leurs nez pouvaient presque se toucher et elle crut mourir de terreur en voyant qu'un véritable cyclone de fureur tournoyait dans ses iris verts.
« Je pensais que tu avais compris à qui tu avais affaire, Brianna Fraser… Suis-je selon toi quelqu'un avec qui l'on peut jouer sur les mots ? »
« N-non… Je vais vous expliquer… »
« Depuis le début, tu parles beaucoup trop pour une femme… donne-moi une bonne raison, une seule, de ne pas t'arracher la langue et te jeter à mes hommes… »
La main droite de Bonnet avait quitté la taille de Brianna et serrait à présent sa nuque avec force. Elle n'avait plus le temps de tergiverser, elle prononça alors le seul nom qui pourrait la sauver. « Black Sam… » Les sourcils de Bonnet se froncèrent et elle lut dans ses yeux qu'il connaissait le surnom de l'éminent pirate. « Je pense savoir où se trouve le trésor perdu de Samuel Bellamy… »
La pression sur sa nuque se relâcha légèrement, mais il ne semblait pas encore lui faire totalement confiance. « Le trésor a coulé avec sa flotte dans la tempête qui l'a emporté… »
« La tempête de 1717 ne l'a pas tué… », reprit Brianna en secouant la tête. « Trois ans plus tard, un homme se faisant appeler Sam Bellamy a réapparu et a été condamné pour piraterie. Les écrits prétendent qu'il s'agit bien du même homme. »
Elle avait bel et bien réussi à capter son attention cette fois. Bonnet la dévisagea avec attention, comme s'il la sondait pour détecter le moindre tic nerveux qui trahirait un mensonge. « Comment est-ce que tu sais tout ça, toi ? »
« Mon père… il est – était – professeur d'Histoire à Harvard », reprit-elle, ce qui même en ce siècle n'était pas improbable étant donné que la plus ancienne des universités américaines avait été fondée en 1636. « Et il avait deux grandes passions : la généalogie, ou l'étude de ses propres ancêtres, et la piraterie. Chacune de ses recherches, chacune de ses découvertes, il les partageait avec moi, me racontait toutes les aventures les plus incroyables des plus grands pirates qui ont existé avant de me border dans mon lit, le soir… Si vous cherchez une mine d'informations sur vos semblables… », elle pointa un doigt en direction de son crâne, sous sa chevelure rousse, « tout est là-dedans… »
Bonnet restait sans voix et la considérait avec intérêt, ses dents mordant légèrement sa lèvre inférieure. « Le nom de la seule et unique femme qu'il ait jamais aimée ? »
« Maria Hallet. » Elle réprima un sourire en comprenant qu'il la testait. Aucun droit à l'erreur, il s'agissait à présent de répondre avec précision à toutes ses questions. De là où il était, elle espéra que Frank serait fier d'elle.
« Le nom de son navire ? »
« Le Sultana. Jusqu'en février 1717, où il captura le Whydah Gally des mains de son commandant Laurens Prins et en fit son vaisseau amiral. »
Les lèvres de Bonnet s'étirèrent en un sourire impressionné. « Son rôle dans le blocus de Charles Town ? »
Bien essayé, pensa Brianna en ricanant intérieurement. « Le blocus n'est pas du fait de Samuel Bellamy, mais d'Edward Teach, plus connu sous le surnom de Barbe-Noire. De plus, celui-ci a eu lieu en mai 1718 soit l'année suivant la mort présumée de Bellamy, ce qui rend donc sa participation tout simplement impossible… »
« Tu viens de me dire qu'il n'était pas mort… »
« Il s'est tout de même fait discret. La preuve, vous n'étiez même pas au courant. »
Le pirate se tut de nouveau et l'observait maintenant avec beaucoup d'amusement et peut-être, oui, une pointe d'admiration. Cela rasséréna quelque peu Brianna qui lui adressa un sourire hautain, consciente qu'elle avait passé son petit contrôle de connaissances haut-la-main. Ses questions n'avaient somme toute pas été si difficiles, étant donné qu'elles s'étaient concentrées sur deux des plus grands pirates de l'époque, dont Frank lui avait rebattu les oreilles maintes et maintes fois pendant des années. Mais tout de même, une victoire était une victoire et c'était déjà la deuxième de la journée. Trois, si elle parvenait au bout de cette nuit en ayant conservé sa virginité. Non pas qu'elle y tienne particulièrement, après tout elle avait bien failli passer à l'acte avec Roger au festival quelques mois auparavant, si celui-ci n'avait pas tout gâché avec une dispute stupide. Mais l'idée d'être déflorée sans ménagement, qui plus est par un inconnu qu'elle n'aurait même pas eu le temps de charmer, ne l'emballait pas du tout.
« J'aimerais cependant passer un marché avec vous », reprit-elle, son sourire retombant quelque peu.
« Ben voyons… », soupira-t-il en rejetant la tête en arrière, comme s'il en avait assez de toujours l'entendre marchander, mais Brianna n'était pas décidée à lâcher prise et elle se mit à parler à toute allure.
« Il est vital que je retrouve mes parents avant le 21 janvier, je dois leur dire quelque chose de très imp- »
Il la dégagea sans ménagement de ses genoux avec un soupir exaspéré. « Ecris-leur une lettre… »
« Ce ne sont pas des choses que j'ai envie de dire dans une lettre… », aboya-t-elle en serrant les poings.
« Alors tant pis pour toi ! » Il haussa les épaules, sa bouche formant un « U » à l'envers, signifiant nettement qu'il se fichait totalement de son histoire.
Comment pouvait-il manquer autant d'empathie et de savoir-vivre ? Cela la dépassait, même si d'une certaine manière il l'avait davantage écoutée parler que ses précédents ravisseurs, qui s'étaient contentés de la laisser hurler puis de la bâillonner lorsqu'ils en avaient eu assez. Bonnet s'était levé à son tour et tout en se dirigeant vers son lit, retira ses bottes avec lassitude, avant de se laisser tomber sur le matelas, un bras replié derrière sa tête. Brianna le regarda faire, muette comme une carpe, et balaya la pièce du regard à la recherche d'un autre endroit confortable pour se coucher, mais il n'y avait rien à part deux chaises de bois, une table, un bureau, le bac d'eau glacée et des malles. Elle croisa les bras sur la poitrine pour se donner de l'aplomb mais le pirate l'ignorait superbement. Deux bonnes minutes s'écoulèrent dans un silence total avant qu'il ne daigne diriger un œil dans sa direction.
« Oh, pardon, j'oubliais… », railla-t-il en tirant l'un des oreillers d'un blanc douteux de sous sa tête pour le jeter au sol. « Seules les jeunes femmes obéissantes sont autorisées à grimper dans ce lit. Les autres dorment par terre. »
« Au moins, je ne manquerai pas de place », rétorqua-t-elle sèchement, en ramassant l'oreiller.
« Estime-toi déjà heureuse d'avoir quelque chose pour poser ta tête de mule-… »
L'oreiller lui revint en plein visage, étouffant la fin de sa phrase. Lorsqu'il le souleva de nouveau pour la fusiller du regard, il vit qu'elle s'était assise sur la chaise qu'il occupait un peu plus tôt et avait posé sa tête dans ses bras sur la table, le visage ostensiblement tourné du côté opposé à lui. Il soupira, ne voulant pas passer sa dernière nuit à terre à hurler sur une idiote et après avoir calé de nouveau l'oreiller sous sa propre tête, il ferma les yeux. Il ne vit donc pas les épaules de Brianna trembloter, agitées de sanglots silencieux. Il ne la vit pas non plus tourner ses yeux rougis dans sa direction quelques dizaines de minutes plus tard et lui jeter un regard venimeux, avant de fermer à son tour ses paupières pour sombrer dans un sommeil sans rêves.
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Ce sera tout pour ce premier chapitre, qu'en pensez-vous ? J'ai hâte d'avoir votre avis et j'espère qu'il vous a plu ! A la semaine prochaine pour la suite !
Bises, Xérès
