XXIII - Savoir ce qu'est une famille


Marinette monta les escaliers qui menaient à sa chambre sous les yeux soucieux de ses parents. Elle prit son téléphone et se demanda comment faire pour rompre, tout en faisant comprendre à son amoureux qu'elle ne le faisait pas volontairement. Elle était certaine que le message serait lu par le styliste ou par Nathalie, avant de parvenir à son destinataire. Lui avait-on confisqué son téléphone ? C'était probable, vu qu'Adrien n'avait écrit à personne depuis le matin.

Soudain, le contrecoup de la diatribe de Monsieur Agreste la frappa. Quelle humiliation ! Que le créateur qu'elle admirait le plus, dont elle avait étudié avec éblouissement chaque modèle, lui parle comme à la dernière des dernières ! Il pensait qu'elle séduisait son fils dans les placards à balai, la menaçait de l'empêcher de percer dans le métier dont elle rêvait depuis des années ! Elle se sentait profondément humiliée.

Quel père détestable il faisait ! Il ne se demandait pas ce que ressentait Adrien. Il envisageait de le couper de tous ses amis. Il utilisait son pouvoir pour l'éloigner de celle dont il était amoureux. Mais pourquoi faisait-il tout pour rendre Adrien malheureux ? Ne se rendait-il pas compte de tout ce que son fils faisait pour lui ? Ne réalisait-il pas combien Adrien l'aimait ?

— Marinette ! cria soudain Tikki.

Trop tard ! La jeune fille vit, impuissante, le papillon violet se fondre dans son téléphone.

— Cœur Brisé, je suis le Papillon. Je peux t'aider à te venger de ce père abusif et te permettre de garder ton Adrien. En échange…

Le premier effroi passé, Marinette se souvint de Chloé, qui, par deux fois, avait repoussé l'offre de leur ennemi. C'était l'occasion de voir si elle en était capable, elle aussi.

— Va-t'en, dit-elle brutalement. Je n'ai pas besoin de ton aide.

— Tu ne veux pas te venger ? Rendre la monnaie de sa pièce à celui qui t'a insultée ?

— Gabriel Agreste est un père déplorable et abusif, mais son fils l'aime. Adrien ne voudrait pas que je lui fasse du mal. Savez-vous au moins ce qu'est une famille !

Elle sentit la stupéfaction du Papillon et l'emprise qu'il avait sur elle vacilla. Elle jeta son téléphone par terre et pensa le plus fort possible « Va-t'en, va-t'en ! ». Le papillon parut comme éjecté de son support. Il se glissa par la fente de la trappe qui menait à l'étage inférieur et disparut.

Non, songea Marinette. Pas mes parents !

Elle bondit sur la trappe, l'ouvrit et cria :

— Refusez l'akuma ! Je ne veux faire de mal à personne !

Elle dégringola l'escalier et vit le papillon maléfique au-dessus de son père.

— Papa, on va trouver une solution, dit-elle d'une voix qu'elle espérait apaisante. Adrien et moi nous aimons assez pour surmonter ça. On ne veut pas se venger. Adrien aime son père, il ne veut pas que tu t'en prennes à lui !

— Elle a raison, Tom. Tu ne dois pas faire ça, renchérit Sabine, très pâle, plus loin dans la pièce. Nous allons les aider, mais sans violence.

Elle rejoignit son mari et posa la main sur son bras. Marinette en fit autant.

— Papa, refuse-le, c'est possible.

Le boulanger entoura sa femme et sa fille d'une grande étreinte. Ils formaient désormais un groupe compact.

— Il ne faut pas avoir peur, dit doucement Marinette. Il ne peut rien contre nous, si on se fait confiance.

Effectivement, le papillon s'éloigna de la famille et tournoya dans la pièce, cherchant une issue, espérant trouver une autre victime. Il se dirigea vers la fenêtre de la cuisine où il se posa, arrêté par la vitre.

Marinette bondit, saisit rapidement un verre qui séchait sur l'égouttoir et l'utilisa pour emprisonner le lépidoptère.

— C'est bon, soupira-t-elle de soulagement. Il ne peut plus rien nous faire.

— Oh Marinette, dit Sabine d'une voix mourante. Je ne savais pas qu'on pouvait les repousser.

— J'ai une amie qui l'a déjà fait, expliqua Marinette. Je propose qu'on le garde enfermé. Il finira bien par mourir. Je ne veux pas le relâcher et prendre le risque qu'il infecte quelqu'un d'autre. Vous êtes d'accord ?

— On va le garder ici ? dit Tom d'une voix pas convaincue.

— Elle a raison, chéri, confirma sa femme.

— Bon, comme vous voulez. Mais si on pouvait le mettre ailleurs…

— Passez-moi une petite assiette, demanda Marinette.

Elle la fit habilement glisser entre le verre et la vitre pour créer une boîte étanche. Elle pria ensuite à sa mère d'ouvrir le placard où ils pendaient leurs manteaux et posa le tout sur une étagère, avant de refermer la porte.

— Voilà, on ne le voit plus.

— Bravo, ma cocotte. Tu devrais poser ta candidature pour aider Ladybug, lui dit son père.

— J'y songerai. Mais avant, j'ai une lettre de rupture à écrire. Je ne pense pas qu'une quasi-akumatisation soit une excuse suffisante pour justifier un retard auprès de Gabriel Agreste.

— Ma chérie…

— C'est bon, Maman, je tiens le coup. Je pleurerai après.

-o-

Nathalie se rendit dans le bureau de son patron en revenant des chez les Dupain-Cheng. Elle regarda une fois de plus son téléphone. Elle était surprise qu'il n'y ait pas encore d'alerte akuma. Peut-être que Gabriel l'attendait, souhaitant qu'elle envoie un amok pour intensifier l'attaque.

Elle espéra que le combat se solderait enfin par une victoire. Elle n'avait éprouvé aucune joie à voir cette jeune fille se faire insulter. Elle savait que les sentiments que la petite ressentait pour Adrien étaient réels. Nathalie avait vu les photos prises par Adrien de ses créations. Elle avait du talent. Elle n'aurait pas besoin d'Adrien pour percer.

Son employeur était assis à son bureau, l'air sombre.

— Je suis à votre disposition, dit Nathalie.

— Elle a refusé l'akuma, lui apprit-il.

— Pardon ?

— N'ai-je pas été assez clair ? cria le styliste, étonnamment hors de lui.

— Pardon, Monsieur, répondit machinalement Nathalie en tentant de faire correspondre l'image qu'elle avait de la jeune fille avec cette information.

Il fallait beaucoup de détermination pour réussir ce tour de force. Jusque-là, seule Chloé Bourgeois, tête de mule patentée, avait pu le faire. La petite Marinette ne lui avait pas paru tellement sûre d'elle. Ce n'était en tout cas pas ce qui se dessinait dans les messages qu'elle échangeait avec ses amis.

Elle semblait tellement amoureuse d'Adrien, tellement admirative devant le travail de Gabriel ! Elle aurait dû être désespérée et vexée par ce que le styliste lui avait asséné. Elle aurait dû être affaiblie et ne pas pouvoir lutter. Gabriel avait-il raison ? S'était-elle jouée d'Adrien et ne ressentait-elle rien pour lui ni pour le talent de son père ?

Nathalie avait l'impression que quelque chose lui échappait. Le téléphone d'Adrien, posé sur le bureau de Gabriel, vibra. Gabriel lut la notification et hocha la tête.

— Elle l'a fait, dit-il. Elle est faible.

— Non, le contredit Nathalie. Elle vous a résisté.

— Ses motivations étaient purement sentimentales, expliqua le styliste en repoussant l'argument de la main. Elle a eu de la chance, c'est tout.

Nathalie n'insista pas. Cela ne servait à rien.

— Allez-vous laisser Adrien retourner en classe ? demanda-t-elle.

Le regard de Gabriel se fit lointain.

— Il n'a pas entièrement tort sur le fait que son absence rendrait notre communication moins crédible. Le problème, c'est que je ne peux plus lui faire confiance. Il faudrait pouvoir le surveiller tout le temps. Et puis je veux éviter que cette gourde lui révèle notre petite conversation.

— Tous leurs amis étaient complices, compléta Nathalie, désolée de parler contre l'intérêt d'Adrien.

— Lila Rossi n'est-elle pas dans sa classe ? songea soudain Gabriel. Elle s'est montrée relativement fiable, dans le passé. Elle serait sans doute intéressée par une campagne de publicité où elle poserait en compagnie d'Adrien. Qu'en pensez-vous ?

— Cette fille vendrait son père et sa mère, si c'était son intérêt, considéra Nathalie. Adrien la déteste.

— Parfait. Mettez-moi en relation avec elle. Et bien entendu, montrez le message de l'autre fille à Adrien quand il viendra dîner. Par contre, ne lui parlez pas de son retour au lycée avant demain matin. Qu'il macère dans son jus encore un peu. Cela lui apprendra à me mentir.

-o-

Adrien descendit à 19 heures. Plagg l'avait persuadé que cela ne servait à rien de s'affamer. Adrien n'était pas loin de penser que son kwami avait surtout peur qu'il tape dans sa réserve de camembert, s'il sautait un nouveau repas. Il est vrai qu'il avait l'estomac dans les talons. Il avait accepté la proposition de Plagg de l'accompagner et le kwami s'était glissé dans sa poche.

En descendant l'escalier, il se demanda si, ce soir-là, son père partagerait son repas avec lui. Ce serait bien lui ressembler que d'imposer sa présence le jour où Adrien n'avait aucune envie de subir sa compagnie. En entrant dans la salle à manger, il fut rassuré. La table n'était mise que pour une seule personne.

Nathalie était là, cependant, debout. Elle tenait à la main le téléphone d'Adrien. Il eut soudain un regain d'espoir. On le lui rendait, il allait pouvoir communiquer avec Marinette et ses amis ! Peut-être même qu'il pourrait retourner au lycée.

Il sourit à l'assistante de son père. Elle détourna les yeux. L'humeur d'Adrien s'assombrit. Non, ce n'était rien de positif. Elle se serait réjouie pour lui, sinon.

— Vous avez reçu un message, dit-elle d'une voix sans inflexion. Votre père veut que vous le lisiez.

C'était une mauvaise nouvelle. Forcément. Adrien se raidit et lut ce qu'il y avait sur l'écran de l'appareil que Nathalie tendait vers lui. Un message de Marinette.

Adrien,

Tout est contre nous. Nous ne pouvons pas continuer ainsi.

Je suis désolée.

Marinette.

Adrien ferma les yeux. C'était la mauvaise nouvelle de trop. Il eut peur de s'effondrer sur place. Seule la fierté lui permit de tenir le coup. Il ne voulait pas que Nathalie dise à son père qu'il avait craqué. Il se força à soulever les paupières. Sa vue était brouillée. Il vit cependant le visage inquiet de l'assistante et son assiette, sur la table, contenant une salade de crudité. Une nausée violente le submergea. Il déglutit péniblement et, sans mot dire, fit demi-tour et se dirigea vers sa chambre.

Il entendit Nathalie le suivre et il accéléra. Il ne voulait pas qu'elle le touche, il ne voulait pas qu'elle le plaigne. Il voulait juste que tout s'arrête. Il monta l'escalier quatre à quatre et se précipita dans le couloir. Il entra en trombe dans sa chambre, referma la porte derrière lui. Dans un état second, il alla vers le canapé et tira la table basse, qu'il cala contre sa porte pour que personne ne puisse rentrer. Il prit ensuite la chaise de son bureau pour coincer la table.

Il entendit Nathalie crier son nom de l'autre côté du battant.

— Fichez-moi la paix, hurla-t-il. Vous m'avez tout pris. Laissez-moi tranquille, au moins.

— Adrien, fit une voix inquiète près de son oreille. Adrien, qu'est-ce qui se passe ? Adrien !

Finalement, la voix de son kwami lui rendit un peu de lucidité. Essoufflé, il regarda la barricade qu'il avait érigée, se demandant ce qui lui avait pris. De l'autre côté, Nathalie s'égosillait :

— Adrien ! Adrien, parlez-moi ! Je vais être obligée d'aller chercher votre père.

— C'est bon, répondit-il. Je vais bien, je veux juste qu'on me laisse tranquille !

— Adrien… Je comprends que ce soit difficile pour vous. Je… je vais parler à votre père, d'accord ? Ne faites rien d'irrémédiable. Je vais lui expliquer qu'il ne peut pas vous laisser isolé. Laissez-moi un peu de temps.

— Je ne compte pas me tuer, ne vous en faites pas.

— Les choses vont s'arranger petit à petit, assura Nathalie. Prenez juste un peu patience. Nous allons trouver un accord.

— C'est bon, c'est bon, dit Adrien, pour qu'elle s'en aille enfin.

Il y eut un silence, puis il entendit ses pas s'éloigner.

— Adrien, qu'est-ce qui te prend ? questionna Plagg.

— Marinette a rompu.

— Quoi ?!

Le kwami paraissait sérieusement choqué.

— Ce n'est pas possible, assura-t-il. Elle n'aurait jamais fait ça !

— C'est le message qu'il y avait sur mon téléphone.

— Cela ne lui ressemble pas, assura le kwami. C'est un faux message. Ou bien, on l'a obligée.

— Ça revient au même. Mon père va me boucler ici et ne me sortir que pour jouer au mannequin.

— Il ne peut pas t'obliger à poser, opposa Plagg. C'est ce que tu lui as dit, non ?

— Si cela me permet d'avoir assez de liberté pour continuer à être Chat Noir, je le ferai.

— On n'en est pas là. Je pense que tu as assez inquiété Nathalie pour qu'elle plaide ta cause auprès de ton père. Attends de voir ce qu'il te propose.

— Ouais, je suppose que je ne peux rien faire d'autre. Maintenant, je dois vraiment sortir. Je vais devenir dingue si je reste là. Plagg, transforme-moi !

-o-

#Milady, je suis en train de faire un tour pour me dégourdir les pattes. Si jamais tu ne vois ce message que demain, pas grave, tu sais où me trouver.

#Mon chaton, où es-tu?

#Pas loin de la tour Montparnasse, tu viens me rejoindre ?

#J'arrive !

Dix minutes plus tard, Ladybug atterrissait sur le toit du gratte-ciel. Elle s'assit près de lui.

— J'ai lu ce qui se disait sur toi, dit-elle sans détour. Comment vas-tu ?

— Eh bien, mon père m'a pris mon téléphone, m'a coupé internet et ne veut plus que j'aille au lycée. Oh, et puis ma copine a rompu. Sinon, tout va bien.

Ladybug avança la main et la posa sur celle de son partenaire.

— Je suis désolée, Chaton. Ça fait beaucoup pour une seule journée. On va tenter de voir ce qui peut s'arranger, d'accord ? Je ne vais pas te laisser tomber et je suis certain que tes amis non plus.

— Comme je ne peux pas communiquer avec eux, je ne vois pas trop ce qu'ils peuvent faire pour moi.

— Nous deux, on peut se voir et s'envoyer des messages. C'est déjà quelque chose, non ? Pour le lycée, tu es certain que ton père ne va pas changer d'avis ?

— J'ai tenté de lui dire que si je n'y retournais pas, je ne voulais plus poser pour lui. En réponse, il m'a fait parvenir le message de rupture de mon amie. Je pense que c'est assez clair.

— Si c'est ton père qui est derrière cette rupture, c'est qu'elle n'est pas volontaire de la part de ton amie, supposa Ladybug. Elle a peut-être voulu négocier quelque chose pour toi. Tu crois vraiment qu'elle est du genre à te laisser tomber comme ça ?

— Je ne l'ai jamais vue abandonner quelqu'un c'est vrai. Mais elle gère mal le stress et ce qu'on dit sur elle sur les réseaux est violent. Je comprendrais qu'elle veuille s'éloigner de moi.

Chat Noir vit l'expression de Ladybug devenir nettement désapprobatrice.

— C'est une fille géniale, la défendit-il. Quand il s'agit des autres, elle est d'un courage extraordinaire. C'est lorsqu'elle est attaquée, qu'elle manque de confiance en elle et qu'elle a tendance à reculer.

Ladybug parut s'adoucir.

— Je comprends. Tu penses que c'était trop pour elle. Il faut tirer ça au clair. Tu vas aller la voir ?

— J'hésite. Ce n'est pas l'envie qui me manque, mais, si elle a vraiment envie de s'éloigner de moi, j'ai peur que ce soit oppressant pour elle que je vienne lui demander des comptes.

— Pourquoi est-ce que tu ne lui écris pas ? Sur un papier, je veux dire ?

— Milady, c'est une idée géniale ! Elle ne sera pas obligée de répondre, comme ça.

— Tu veux que je lui apporte ton message ?

— Je te remercie, mais je vais le faire moi-même. Il va me falloir un moment pour trouver les bons mots. Je vais rentrer chez moi et faire ça tranquillement, avant de ressortir discrètement. J'irai le mettre dans sa boîte à lettres. Elle pourra supposer que j'ai soudoyé quelqu'un pour le faire.

— Ce n'est pas une mauvaise idée. Comment pourra-t-elle te répondre ?

— Je vais lui dire de déposer sa réponse sous son paillasson pour que le messager la récupère, imagina Chat Noir.

— Je suis certaine que tu auras un souci de moins, dès demain, assura Ladybug.

— Je l'espère.

— Ça va aller, Chaton. Il y a beaucoup de personnes qui se préoccupent de toi, lui assura-t-elle.

— Et tu es là.

— Tout à fait.

— On a un autre problème, l'informa Chat Noir.

— Lequel ?

— Même si je suis bouclé dans ma chambre et que je peux sortir à ma guise, comment puis-je savoir qu'une alerte akuma est en cours, sans mon téléphone ?

— Ne t'en fais pas, mon Chaton. Je vais t'apporter le dispositif que j'ai mis au point pour New York. Je passerai demain soir chez toi pour te le donner. J'irai chez ton amie, avant, pour prendre ton courrier.

— D'accord, Milady, merci. C'est Marinette Dupain-Cheng. Elle habite le dernier étage au-dessus de la boulangerie de ses parents. Tu connais ?

— Bien sûr, j'adore leurs gâteaux.

Ils se levèrent. Ladybug posa une main légère sur l'épaule de son partenaire, avant de l'attirer vers elle et de le serrer dans ses bras.

— Bonne nuit, Chaton, murmura-t-elle à son oreille.

— Bonne nuit, ma Lady, répondit Chat Noir en lui rendant son étreinte.

-o-

Une demi-heure après que Sabine soit allée se coucher, rejoignant son mari qui s'était mis au lit une heure plus tôt, la trappe donnant accès à la chambre de sa fille s'ouvrit doucement. Par la fente, des yeux bleus entourés d'un loup rouge et noir scrutèrent la pièce du dessous. La trappe s'ouvrit plus largement et une fine silhouette gainée de rouge descendit l'échelle de meunier qui réunissait les deux niveaux.

Ladybug vérifia que la chambre des boulangers, d'où s'échappait un ronflement, était bien fermée. Elle s'approcha du placard se trouvant près de la porte d'entrée. Elle ouvrit le cagibi et récupéra sur une étagère un verre retourné sur une assiette. Elle transporta l'objet qu'elle posa sur la table haute de la cuisine.

— Il est temps de te purifier, petit akuma, chuchota-t-elle.

D'une main, elle prépara son yoyo. De l'autre, elle souleva le verre pour libérer le papillon violet foncé. Dès qu'il s'envola, elle le captura d'un geste assuré. Une fois qu'il fut redevenu blanc, elle le relâcha à proximité du verre qu'elle tenait toujours dans l'autre main. Vivement, elle le rabattit vers l'assiette. Le piège contenait désormais un papillon blanc, inoffensif.

Laissant le tout bien en évidence sur la table, Ladybug sortit par la porte de l'appartement. Dans l'escalier, elle se détransforma et descendit jusqu'au premier étage. Là, elle s'assit sur une marche dans le noir et attendit.

-o-

Une demi-heure plus tard, la porte de l'immeuble s'ouvrit. La lumière s'alluma automatiquement. D'où elle était, Marinette vit Chat Noir se glisser dans le corridor et se planter devant les boîtes à lettres. Il repéra celle qu'il cherchait et y déposa une enveloppe. Il ne leva pas les yeux vers elle. Il ressortit dans la nuit.

Marinette descendit précipitamment au rez-de-chaussée. Elle sortit son trousseau de sa poche et choisit la plus petite clé. Elle récupéra l'enveloppe sur laquelle était marqué son prénom et remonta chez elle. Une fois dans sa chambre, Marinette déchira presque la missive, dans son impatience de la déchiffrer.

J'ai réussi à persuader quelqu'un de te déposer ce message. Tu pourras, si tu le souhaites, mettre la réponse sous ton paillasson. La personne viendra le chercher demain dans la soirée.

La journée a été difficile. Je suis désolé de t'avoir entraînée là-dedans. On m'a pris mon téléphone et tout moyen de communication, mais on m'a montré un message que tu m'aurais envoyé, indiquant que tu préfères qu'on arrête tous les deux. Si ce n'est pas de toi, ou si tu as été contrainte à l'écrire, fais-le-moi savoir, s'il te plaît.

Sinon, je peux comprendre et je ne t'en veux pas. Je suis heureux des quelques semaines que nous avons eues et je te souhaite le meilleur pour la suite. Si tel est le cas, ne me réponds pas. Tu ne me dois ni explications ni excuses. Je sais que tu as toujours été sincère avec moi. Je reste ton ami (si c'est ce que tu veux).

Je ne suis pas certain de pouvoir retourner au lycée. Nous ne nous croiserons sans doute plus durant un moment.

Je me permets de t'embrasser.

Il n'y avait pas de nom, pas de signature. Adrien s'était montré prudent. Tendre et délicat, aussi. Les larmes aux yeux, Marinette baisa la feuille de papier. La colère contre Gabriel Agreste flamba encore en elle. Elle fit de son mieux pour se calmer. Elle ne voulait pas attirer l'attention du Papillon.

— Ça va, Marinette ? demanda Tikki.

— Ça ira, répondit sa porteuse. Monsieur Agreste a intérêt à tenir sa promesse et laisser Adrien revenir au lycée !

— Nous verrons ça. Il est tard, maintenant. Va vite au lit.

-o-

Une fois rentré chez lui après avoir délivré son message, Adrien se déshabilla et se roula en boule dans son lit, espérant dormir et sombrer dans un oubli réparateur.

— Tu viens contre moi, Plagg ? demanda-t-il.

Le kwami vint se lover dans le creux du cou de son porteur. Bientôt, un ronronnement le fit vibrer. Adrien trouva cela extrêmement réconfortant. Il sentit ses muscles se détendre, ses pensées ralentir et il s'endormit.

-o-

Le lendemain, quand Marinette, encore à moitié endormie, descendit pour prendre son petit-déjeuner, sa mère l'interpella :

— Regarde, ma chérie.

Elle lui montrait le verre retourné, sous lequel se trouvait le papillon blanc.

— Oh ! Nous avons eu de la visite, cette nuit, proposa Marinette.

— Il semble bien. On peut le relâcher, maintenant, non ?

— Oui, il n'est plus dangereux.

— Vas-y, Marinette. C'est toi qui l'as capturé, c'est à toi de le laisser partir.

Marinette ouvrit la fenêtre et libéra l'ancien akuma.

— Bravo, ma chérie, dit sa mère. Prends vite ton petit-déjeuner. Ça ira, aujourd'hui ?

— Oui, Maman, ne t'en fais pas. Je suis gonflée à bloc. Personne ne me fera honte. Je n'ai rien fait de mal.

— Bien. Tu peux compter sur nous aussi.

— Je le sais, Maman et cela m'aide beaucoup. Je vous adore !

-o-

Adrien fut réveillé quand on frappa à sa porte.

— Adrien ? répétait la voix de Nathalie.

Adrien ouvrit les yeux. Il se demanda pourquoi il n'avait pas mis son réveil. Puis tout lui revint d'un bloc.

— Qu'est-ce qu'il y a encore ? cria-t-il.

— Vous partez pour le lycée dans une demi-heure.

Adrien regarda Plagg.

— Bravo, gamin, c'est gagné ! le félicita son kwami.

— J'arrive ! indiqua Adrien pour Nathalie.

— Bien.

Adrien fonça sous la douche, puis dans la salle à manger. Un petit-déjeuner plus consistant que d'habitude l'attendait. Il se jeta sur les œufs brouillés et les tartines, espérant avoir assez de temps pour rattraper les deux repas qu'il n'avait pas pris.

Nathalie entra dans la pièce. Il fit comme s'il ne l'avait pas vue. Il en avait assez d'être poli avec tout le monde. Il était conscient qu'il lui devait peut-être son retour en cours, mais elle était aussi celle qui lui avait transmis le message de rupture de Marinette. Il savait qu'elle n'y était pour rien, mais il ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir.

— Votre retour en classe est assorti de conditions, lui dit-elle, d'une voix peut-être plus douce que d'habitude.

— Comme c'est étonnant ! répliqua-t-il entre deux bouchées.

— Pour commencer, vous ne devez pas parler ni communiquer avec mademoiselle Dupain-Cheng.

Adrien pensa très fort au message qu'il avait déposée la veille dans la boîte à lettres pour ne pas protester.

— Vous devez par ailleurs vous placer en cours à côté de mademoiselle Lila Rossi, continua Nathalie.

— Quoi ? s'exclama Adrien la bouche pleine.

— C'est une condition non négociable.

— Mais que vient faire cette menteuse pathologique dans l'affaire ? protesta-t-il.

— Elle a la confiance de votre père pour veiller sur vos intérêts.

Adrien en oublia momentanément son repas.

— Soit mon père et moi n'avons pas la même définition de mes intérêts, soit il y a un problème grammatical dans cette phrase, analysa-t-il. C'est bon, j'ai compris, ajouta-t-il quand il vit que Nathalie allait reprendre la parole, c'est non négociable.

— Vous n'irez au lycée que pour vos cours. Vos activités sportives sont momentanément suspendues. Vous n'irez plus à la cantine non plus.

— D'accord.

— Nous comptons sur vous pour ne pas dénigrer la maison Agreste. Votre père attend de votre part que vous défendiez sa réputation.

— Ne vous en faites pas. Tout le monde saura quelle famille aimante nous formons, mon père et moi. Autre chose ?

Elle ne releva pas le sarcasme.

— Rien pour le moment, répondit-elle tranquillement. Avez-vous des questions ?

— Va-t-on me rendre mon téléphone ?

— Non, et je vous déconseille d'utiliser ceux des autres pour communiquer avec une certaine personne.

— Ai-je le droit de parler à mes autres amis ?

— Seulement en présence de mademoiselle Rossi.

— Je vois. Elle a été embauchée pour veiller à la réputation de notre glorieuse maison. Et pour tout ce qui se dit sur les réseaux sociaux, quelle est la version officielle ?

— C'est un montage grossier, vous n'avez jamais été dans ce local.

Cela apaisa un peu Adrien. Ce mensonge était une bonne chose pour la réputation de Marinette, même s'il se doutait que les désagréments qu'elle subissait ne soient pas une préoccupation pour son père.

— Ai-je reçu des messages de Kagami ? continua-t-il à s'enquérir.

— Je ne suis pas autorisée à vous répondre.

— Serai-je autorisée à la voir, accompagné ou non de ma sentinelle personnelle ?

— Pas pour le moment. Vous n'êtes pas non plus autorisé à communiquer avec elle.

— Ai-je le droit de parler à Chloé ?

— Seulement en présence de mademoiselle Rossi.

— Ai-je le droit d'injurier mademoiselle Rossi, nonobstant les services incommensurables qu'elle rend à l'honorable maison Agreste ?

Adrien crut voir un éclair d'amusement dans les yeux de Nathalie. Ce fut cependant trop bref pour qu'il en soit certain.

— Seulement si personne d'autre ne peut vous entendre, répondit l'assistante.

Adrien n'avait pas d'autres questions. Il se concentra sur son jus d'orange, se désintéressant de Nathalie, qui finit par partir. Il termina de déjeuner et, à l'heure habituelle, il monta derrière son chauffeur. Il ne dit rien quand celui-ci le déposa juste devant le lycée et non au carrefour précédent comme ils en avaient pris l'habitude. Il ne grimaça même pas en voyant que Lila était devant le portail, attendant sa venue.

— Bonjour Adrien, lui dit-elle gaiement.

Il ne répondit pas et entra dans l'établissement comme s'il ne l'avait pas vue. Il monta dans sa classe, feignant de ne pas remarquer les élèves qui se retournaient sur son passage ou le montraient du doigt. Il avait une certaine habitude de ces comportements et son expérience le servait. Il eut une pensée désolée pour Marinette qui devait subir la même chose. Il espéra que ses amis l'accompagnaient, ainsi qu'il le leur avait demandé.

Il pénétra dans la salle où allait se tenir son premier cours. Le soulagement qui se peignit sur les figures de Chloé, Sundar et Sabrina lui fit chaud au cœur.

Chloé avança la première.

— Tu te mets à côté de moi, affirma-t-elle.

— Non, dit simplement Lila. Adrien a accepté de m'aider pour mes problèmes de dyslexie.

— Vraiment ? fit Chloé de son ton le plus hautain.

— Malheureusement, confirma Adrien.

Chloé se pencha pour lui faire la bise.

— Ça va ? demanda-t-elle.

— Aucun problème, mentit-il. Mon père voulait juste s'assurer qu'il n'y avait pas d'autres cabales, plus graves, contre moi et la marque. Évidemment, il a mis ses enquêteurs pour savoir qui a fait ça. C'est un faux assez grossier, paraît-il.

Il s'était assuré de parler assez fort pour que les élèves qui les entouraient l'entendent. Chloé avait assez l'habitude d'une campagne de communication pour saisir la balle au bond.

— Cette histoire est ridicule ! Totalement ridicule, fit-elle savoir d'une voix pointue qui portait loin. Toi, dans un tel endroit, alors que tu peux privatiser tous les lieux que tu désires ! Il y a vraiment des gens qui n'ont pas la moindre idée de la manière dont les choses se passent. Enfin, on ne va pas se plaindre que ce soit invraisemblable.

Adrien lui sourit. C'était tellement bon de retrouver Chloé. Sundar et Sabrina s'avancèrent et le saluèrent à leur tour – une bise pour Sabrina, leurs deux poings en contact pour Sundar. Puis le professeur arriva et Adrien s'installa à côté de Lila. Il se concentra sur le cours, sachant que son père n'hésiterait pas à profiter d'une mauvaise note pour remettre son retour au lycée en cause. Et puis, ce n'est pas comme s'il avait envie de discuter avec sa voisine.

À l'intercours, ils durent changer de salle. Au détour d'un couloir, il croisa la classe d'Alya et Marinette. Celle-ci s'éclaira en le voyant, puis ses yeux glissèrent vers Lila et sur tous les autres élèves qui les entouraient et qui observaient la rencontre du couple qui défrayait les réseaux. Elle se contenta d'un signe de tête.

Adrien se décida en une seconde. Sans se préoccuper de Lila, il fonça vers Marinette.

— Désolé pour tout ce binz, dit-il tout de trac. Mon père tente de savoir d'où vient cette vidéo trafiquée. J'espère que cela ne t'a pas posé trop de problèmes avec tes parents.

Un instant, il craignit qu'elle se mette à bégayer et devenir incohérente, comme cela arrivait quand elle était sous pression. Elle jeta un regard à Lila qui l'avait suivi et était collée à lui. Elle répondit tranquillement :

— Ne t'en fais pas, je leur ai expliqué que je ne savais pas d'où venait ce truc et ils m'ont crue. Ils savent que nous sommes de simples amis. Et toi ?

— C'est un peu la panique au service communication. Ils ont peur que ce soit le coup d'envoi d'une campagne de dénigrement de la marque.

— Ont-ils déterminé d'où ça vient ? demanda Alya.

— Pas à ma connaissance. Désolé, je dois y aller, il est l'heure.

Adrien reprit sa route, Lila à ses côtés. Marinette avait paru soulagée de le voir, analysa-t-il, mais avait gardé ses distances. Elle savait qu'ils n'avaient pas le droit de se parler. Elle semblait en paix avec sa conscience. Que devait-il en déduire ? Lui avait-elle ou non envoyé un mot ? Avait-elle ou non reçu celui qu'il avait confié à Ladybug ? Pour en avoir le cœur net, il devrait attendre le soir.

Il songea que, sans le soutien de Plagg et de sa partenaire, il aurait craqué depuis longtemps.


J'espère que ces nouveaux développements vous plaisent. On se retrouve dans le chapitre prochain pour parler du "Courant général".