XXVIII - Le Limier


La matinée s'était étirée avec lenteur. Adrien dormait toujours. Plagg s'était blotti contre lui, très triste de voir son ancien porteur dans cet état. Marinette s'était assise près du lit, en le contemplant. Elle réfléchissait à ce qu'elle allait faire. Devait-elle attaquer le Papillon ? Avec qui ? Comment ? Devait-elle tenter un amalgame Coccinelle - Chat Noir ou confier la bague à quelqu'un d'autre ? Avait-elle le luxe d'attendre ici ? Elle était persuadée que Gabriel Agreste était déjà en train de préparer une contre-attaque.

Vers onze heures, Luka fit irruption dans la cabine.

— Alerte akuma ! annonça-t-il, son téléphone à la main.

— Quoi ? Où ?

— Ça semble partir de ton quartier et venir par ici.

— Le Papillon me recherche. Il pense retrouver Adrien ainsi, raisonna Marinette. Il faut aller à la rencontre de l'akumatisé avant qu'il n'approche trop.

— Besoin de renfort ?

Marinette se décida en moins d'une seconde. Elle retira la bague du Chat qu'elle portait et la tendit à Luka. Pendant qu'il se la passait au doigt, elle alla cueillir le kwami de la destruction dans le cou d'Adrien.

— Désolé, Plagg, il faut y aller.

— Plagg, transforme-moi ! dit Luka sans perdre de temps.

Le costume qui l'enveloppa était une combinaison de cuir noire, dont les coutures ressortaient en vert. Ses cheveux, eux aussi teintés de vert, lui faisaient un halo autour de la tête, dans lequel se dessinaient des oreilles de chat. Un masque effilé dissimulait le haut de son visage. Des cuissardes noires, veinées de vert, complétaient l'équipement.

— Je suis le Chat Botté, se présenta-t-il.

— Bienvenu dans l'équipe, répondit Marinette avant de se transformer à son tour.

Les deux héros sortirent par une des écoutilles.

oOo

La transformation fut rapide et le Limier en resta décontenancée quelques instants. Son corps était devenu énorme, ce qui lui donnait une vision bien plus panoramique que d'habitude. Elle n'avait pas l'habitude de voir Tom de haut. Une autre constatation lui demanda un moment d'adaptation : l'intensité des effluves que son cerveau avait à traiter. Non seulement elle voyait et entendait Tom, mais elle était enveloppée de son odeur familière, à laquelle s'ajoutait la saveur aigre de la sueur de sa peur et les saveurs sucrées émanant de son travail au fournil.

— Repousse-le, la suppliait-il. Ne te laisse pas envahir. Rappelle-toi de ce que nous a montré Marinette.

Marinette ! Sa fille était en danger et elle devait la retrouver pour la protéger. À l'idée qu'on s'en prenne à elle, un grondement s'échappa de sa gorge. Ce devait être effrayant, à en juger par le recul des deux policiers qui se trouvaient là. Tant mieux. Elle haïssait leur odeur. Elle ne les laisserait pas s'approcher de sa petite fille. Elle ouvrit la bouche pour leur dire, mais ce fut un aboiement qui retentit dans la pièce. Ils bondirent en arrière, les yeux emplis de terreur. Elle fit claquer ses crocs pour qu'ils comprennent jusqu'où elle était prête à aller.

Cela ne découragea pas Tom, qui avait passé ses bras autour d'elle. Pour la retenir, il saisit le collier qu'elle portait désormais autour du cou, auquel pendait une médaille représentant le téléphone dans lequel l'akuma s'était infiltré. Elle lui donna un coup de langue amical. Qu'il ne s'en fasse pas. Personne n'allait faire du mal à leur enfant. Elle y veillerait. Après un affectueux coup de tête qui faillit renverser son mari, elle se concentra sur les courants odorants qui tournoyaient paresseusement autour d'elle. Sous l'odeur des trois humains qui l'entouraient, la sienne propre, celles de sa maison, elle cherchait l'empreinte olfactive de Marinette. Elle la trouva sans peine : un mélange d'amande, de graphite venant du crayon avec lequel la jeune fille griffonnait ses idées sur son carnet, de savon aux fleurs et enfin quelque chose de piquant qu'elle ne put identifier.

La truffe frémissante, le Limier sortit de l'appartement, défonçant la porte au passage. Elle tentait, dans les senteurs se rapportant à sa fille, de déterminer le flux le plus récent. Là, un fumet plus prononcé sur les autres ! Elle s'y accrocha, intensément concentrée pour ne pas le perdre. Elle dévala l'escalier, ignorant les appels de son mari puis les exclamations de surprise de la voisine du dessous. Elle déboucha dans la rue et continua à suivre la trace invisible, la truffe sur le trottoir. Elle avançait en trottinant, indifférente aux exclamations des passants qu'elle renversait. Très vite, une autre odeur familière se mêla à celle de Marinette. Elle continua à pister le double fil d'Ariane qui allait lui permettre de retrouver sa fille. Le crochet que le couple avait fait dans le passage couvert où se trouvait la mercerie dans laquelle Marinette s'approvisionnait lui fit perdre quelques instants, mais elle retrouva vite la piste.

Soudain, une odeur plus fraîche lui fit lever la tête. Là-haut, une silhouette rouge la regardait. Le parfum qu'elle émettait ne laissait la place à aucun doute : c'était sa petite fille, sa délicieuse Marinette.

Avec un jappement de joie, elle bondit vers elle.

oOo

Le Papillon s'était rendu à proximité de la boulangerie Dupain-Cheng. Il vit la police arriver pour interroger les parents de la sale peste qui imaginait avoir des droits sur son fils. Il sentit leur inquiétude s'installer puis croître à mesure qu'ils prenaient conscience du bourbier dans lequel se trouvait leur rejetonne. Le Papillon avait appelé le maire de Paris, suite au rapport de Nathalie, et lui avait donné une version propre à amener les autorités à rechercher activement la petite pimbêche. Il était certain qu'elle savait où se terrait Adrien. À défaut, elle constituerait un moyen de pression efficace sur lui. Il ne fallut que peu de temps avant que la boulangère soit dans les dispositions idéales pour le mener à sa progéniture. Il lui promit de l'aider à protéger sa fille et lui donna les pouvoirs de la retrouver. Il la vit bientôt partir, la truffe zigzaguant sur le bitume, retraçant le chemin emprunté par l'impudente. Cela impliqua beaucoup de tours et de détours, comme si la péronnelle avait tenté de semer d'éventuels poursuivants. Mais il en fallait davantage pour échapper au Papillon. L'insupportable pécore saurait bientôt ce qu'il en coûtait de s'opposer à lui. Soudain, le Limier leva la tête et poussa un jappement joyeux. Ils approchaient de leur cible ! L'énorme bête banda ses muscles et, d'un bond prodigieux, bondit vers la silhouette gainée de rouge qui venait à leur rencontre. La nouvelle venue n'avait visiblement pas anticipé que le Limier ait une telle détente. Elle se fit cueillir en plein bond et plaquer contre le sol.

Le Papillon entendit son cri de surprise et l'exclamation désespérée de son acolyte. Mais où était Chat Noir ? Il examina avec plus d'attention celui qui tentait de repousser le colosse qui faisait la fête à l'insupportable gamine en rouge. La sale petite fourbe ! Elle avait confié le Miraculous du Chat à un inconnu. Cela confirmait le rôle de son traître de fils. Il ne l'aurait pas cru si lâche !

Le Papillon reporta son attention sur le Limier. Il n'avait pas pensé, en lui accordant un corps adapté à la traque, qu'il allait le priver de mains et rendre délicate la récupération des Miraculous. Peu importe, il pouvait s'en charger. Il allait donner une bonne leçon à l'individu qui avait entravé son plan, puis s'occuper personnellement de la peste rouge. Grâce au pouvoir du Limier, il l'avait enfin identifiée : celle qui lui tenait la dragée haute depuis tant de temps était celle qui avait l'outrecuidance d'avoir des vues sur Adrien. Tant mieux, il réglerait tous ses comptes en une seule fois.

Alors qu'il s'apprêtait à s'approcher du groupe, le simili Chat empoigna Ladybug pour tenter de la soustraire aux affectueuses attentions du Limier. Le molosse prit très mal l'intervention du coéquipier de sa fille. Il ouvrit une gueule démesurée et engloutit l'importun.

— Sale bête ! tu vas me payer ça, s'écria Ladybug.

L'animal pencha la tête comme s'il ne comprenait pas le courroux de sa protégée. Il gémit et se laissa tomber au sol pour se mettre sur le dos, présentant son ventre en signe de soumission.

— Mais relève-toi, imbécile ! pesta le Papillon. Allez, plaque-la au sol, que je puisse prendre son Miraculous. Ensuite tu recracheras l'autre que je récupère celui du Chat.

Ladybug était manifestement perplexe devant l'attitude débonnaire de son adversaire. Elle contempla l'énorme chien, avant que son regard se fixe sur le téléphone que le molosse portait en médaillon, accroché à son collier. Il devait porter un signe distinctif, car ses yeux s'écarquillèrent et sa bouche s'ouvrit sur un cri d'horreur silencieux. Elle avait compris qui se cachait dans la forme canine vautrée devant elle. Sa pose se fit moins agressive. Après un bref instant d'hésitation, elle tendit la main vers l'animal, qui tendit le cou pour recevoir la caresse.

— Tout va bien, dit Ladybug d'une voix douce. Tu n'as pas besoin de manger les gens pour ça, ni d'aucun pouvoir. Il suffit qu'on discute, toutes les deux. Tu ne veux pas reprendre ton apparence normale ?

La teigne avait sans doute repéré le support de l'akuma. Il était hors de question de la laisser s'en emparer si facilement ! Il avança prudemment, conscient que le Limier se retournerait contre lui s'il comprenait que son pygmalion avait l'intention de s'en prendre à sa fille.

C'est alors que la petite guenon qui ridiculisait ses plus belles créations atterrit près de sa meneuse.

— Tu ne crois pas que tu devrais te méfier ? remarqua la nouvelle venue en examinant la scène d'un air perplexe.

Le Papillon entrevit immédiatement comment tourner cette intervention à son avantage. Il lança à sa marionnette :

— Limier ! Celle qui vient d'arriver est une ennemie de ta fille ! Mange-la comme tu l'as fait avec l'autre, avant qu'elle ne l'attaque.

Le molosse se redressa, mettant son collier hors de portée de la main de Ladybug et contempla la porteuse du Singe avec méfiance.

— Je n'aime pas les chiens, claironna Méli-Mélo de sa voix perçante. Où est son akuma ?

— Dans sa médaille, je pense, révéla Ladybug.

Avant qu'elle puisse continuer, le Limier ouvrit la gueule. Ladybug comprit ce qui allait se passer : elle poussa précipitamment sa coéquipière sur le côté. Le Limier la manqua puis fit volte-face pour foncer de nouveau sur sa proie, l'obligeant à sauter en arrière et à s'éloigner en courant. Le molosse se lança à sa poursuite. Ladybug fit mine de les suivre, mais le Papillon bondit à son tour. Il avait enfin le champ libre pour s'occuper de l'horrible fille qui entravait tous ses plans.

oOo

Ladybug vit le Limier s'apprêter à faire subir à Méli-mélo le même sort que celui qu'elle avait réservé à Chat Botté. Elle bouscula sa coéquipière pour la mettre hors de portée des crocs de leur adversaire. Elle chercha ensuite à attirer l'akumatisée vers elle, mais celle-ci se focalisa sur Méli-Mélo. Cette dernière prit les jambes à son cou. Ladybug commença à les suivre, préparant son yoyo pour tenter de retenir le monstre (sa mère, c'était sa mère qui était transformée !). Une silhouette se dressa devant elle.

C'était le Papillon en personne. Bien sûr, songea-t-elle, il voulait retrouver son fils. Elle ne savait pas s'il avait compris ou non qu'elle était Ladybug, avant que le Limier le lui indique. Dans tous les cas, Marinette Dupain-Cheng restait son moyen le plus évident de remonter la piste jusqu'à Adrien. Et comme celui-ci était Chat Noir (ça, il l'avait forcément deviné), il avait toutes les chances de l'attirer avec une akumatisation. Son plan aurait marché sans l'indisposition d'Adrien. C'est Luka qu'il avait attrapé. Mais il n'avait pas tout perdu, analysa-t-elle, alors que la canne du Papillon s'abattait à l'endroit où elle se tenait quelques instants auparavant. Il l'avait désormais identifié avec certitude.

Elle n'eut pas le temps de s'appesantir sur ses déductions : Gabriel Agreste était un adversaire rapide et vigoureux. Ses coups s'enchaînaient avec rapidité de violence. Elle eut besoin de toute sa concentration pour échapper aux attaques de son ennemi. Il ne cherchait pas seulement à récupérer son Miraculous, comprit-elle. Il voulait la blesser, pour se venger des déboires qu'elle lui avait fait subir ces dernières années et de l'ascendant qu'elle avait sur son fils. La haine qui émanait de lui était déstabilisante. Il était rare qu'un de ses adversaires lui en veuille personnellement. La violence était dirigée à la fois contre Ladybug et contre sa personnalité véritable. Dans ses précédents combats contre lui, il l'avait narguée, menacée, moquée. Là, pas un mot ne s'échappait de ses lèvres, crispées en un rictus haineux. Ses yeux froids ne laissaient aucun doute sur sa volonté de la détruire totalement.

Tout en sautant, roulant et esquivant, Ladybug cherchait un moyen de contre-attaquer et, si possible, s'emparer du Miraculous de son ennemi. Mais il n'y avait aucune ouverture dans le jeu du Papillon, si bien qu'elle ne parvenait pas à imaginer comment reprendre l'initiative. Elle n'avait même pas la possibilité d'invoquer son Lucky Charm. Le geste de lancer son yoyo l'immobiliserait un court instant, que le Papillon exploiterait pour la faucher de son arme. Chat Noir lui manquait cruellement. Il aurait détourné l'attention de leur adversaire, l'aurait obligé à se mettre en défense, aurait donné à sa coéquipière les précieuses secondes qui lui manquaient pour lancer son yoyo en l'air ou l'utiliser de manière offensive.

Ladybug chercha frénétiquement du regard ce qui pourrait l'aider à inverser la tendance. Bien souvent, le Lucky Charm n'était qu'un élément parmi d'autres de sa stratégie. Mais elle devait virevolter tellement vite, qu'elle avait du mal à analyser ce qui passait devant ses yeux. Il fallait ralentir le Papillon, l'obliger à utiliser sa canne de manière défensive, au moins un instant. Il fallait qu'elle trouve un objet à lui lancer. Pendant qu'il le détournerait, elle ferait usage de son yoyo.

Il lui fallut encore plusieurs minutes d'esquives avant qu'elle n'atterrisse sur une plaque d'égout. Elle l'agrippa comme elle le put et la lança le plus fort possible en direction de son ennemi. Le geste brûla les muscles de ses bras et lui arracha un gémissement. Sans écouter la douleur, elle força son bras droit à jeter son yoyo en l'air. À peine eut-il quitté sa main, que la canne du Papillon fauchait ses jambes et la faisait basculer à terre. Alors qu'elle touchait le sol, son ennemi se jeta sur elle et la cloua contre les pavés de tout son poids. Elle comprit qu'elle avait fait une erreur tactique. Le Papillon n'avait pas utilisé son arme pour détourner le projectile qu'elle lui avait lancé. Il l'avait écarté de sa main gauche, alors que la droite s'activait à la faire tomber.

Elle fit son possible pour échapper à la poigne qui la maintenait au sol. Elle eut beau se tortiller, elle ne parvint pas à récupérer le moindre espace pour bouger. Elle entendit le Charm qu'elle avait invoqué tomber à terre. Au son, elle estima qu'il était hors de portée. Elle ne pouvait même pas tourner la tête pour s'en assurer. Le Papillon était sur elle : ses deux genoux encadrant son crâne, ses mollets enserraient ses bras et il pesait de tout son poids sur ses cuisses. Elle ne pouvait que lamentablement battre des pieds, sans la moindre chance de le déséquilibrer et de retrouver sa liberté.

— Alors, on fait moins la maligne, maintenant ! dit-il avec hargne. Sale petite engeance ! Tu vas commencer par me dire où est Adrien !

Ladybug ne se donna pas la peine de répondre. Elle n'avait pas l'intention de le révéler et il ne la croirait pas si elle prétendait ne pas le savoir. Elle réfléchissait à la manière de s'échapper.

— Tu ne veux pas me le dire ? Mais qu'est-ce que tu crois ? Tu n'es pas en position de me résister. Pour commencer, on va voir ce que tu vaux sans tes pouvoirs.

Le Papillon approcha alors sa main de l'oreille gauche de Ladybug. Celle-ci sentit son corps devenir glacé. C'en était terminé. Alors qu'elle pensait avoir les meilleures cartes en main – elle avait identifié le Papillon, récupéré l'un des deux Miraculous perdus, mis Adrien en sécurité – voilà qu'elle était à la merci de celui qu'elle devait arrêter. Aucune idée ne lui venait. Elle ne pouvait pas se soustraire à l'inévitable. Elle n'était pas la meilleure Ladybug de tous les temps. Elle était celle qui avait été vaincue. Elle était celle qui avait échoué. Par la faute de laquelle une magie extraordinaire allait se retrouver entre les mains d'un homme sans cœur et sans pitié. Elle ne connaissait pas ses intentions, mais rien de bon ne pouvait sortir de cette configuration. Quelque chose de précieux allait être détruit. C'est envahie par cette certitude que Ladybug sentit la main de son ennemi se poser sur son lobe d'oreille. Elle cligna des yeux pour retenir ses larmes et serra les dents pour faire face à son destin.

oOo

Méli-Mélo n'avait jamais aimé les chiens. C'était peut-être fidèle et le meilleur ami de l'homme, mais ça bavait et ça sentait mauvais. Et puis c'était par nature obéissant et fidèle. Il n'y avait aucun mérite à s'attacher la loyauté de ces langues pendantes sur pattes. Chloé préférait de loin les chats… même si elle ne l'aurait jamais reconnu devant le héros en justaucorps noir dont elle était la coéquipière. Elle préférait le traiter de toutou, quand elle le trouvait trop soumis à la Coccinelle, à la fois extraordinaire et agaçante, qui leur servait de cheffe.

Méli-Mélo avait eu un début de journée difficile. Au réveil, elle s'était inquiétée pour Adrien, mais n'avait pu l'appeler pour savoir comment il allait. Confisquer un téléphone devrait être interdit par la loi !

Bien que sachant que c'était improbable, elle avait espéré qu'Adrien serait présent en classe. Mais la chaise, à côté de Sundar, était restée désespérément vide. Elle était heureuse que Sabrina ait choisi de se mettre à côté d'elle ce matin-là. À la récréation, tous trois avaient échangé leur manque d'information sur le groupe en ligne de l'ancienne classe de troisième. Ils n'avaient rien dit tout haut, pour que les autres élèves ne puissent soupçonner à quel point la situation était grave.

Au cours de cet échange, Chloé avait confirmé l'absence d'Adrien et la présence de Lila dans leur classe. Elle avait noté la réserve dont faisait preuve leur ennemie. Elle avait supposé qu'elle avait été enjointe au silence par Nathalie ou par Monsieur Agreste lui-même. Alya leur avait appris l'absence de Marinette et l'impossibilité de la joindre. Chloé avait supposé qu'elle avait finalement craqué. Ce n'était pas son problème.

Un peu avant 11 heures, le proviseur en personne était venu dans sa classe chercher Chloé, Sundar et Sabrina. Alya, Nino, Alix et Juleka étaient déjà dans le couloir. Ils furent amenés dans une salle, où ils attendirent, sans avoir le droit de communiquer. Chloé fut la première à être appelée dans la pièce attenante où deux policiers l'interrogèrent sur son degré de relation avec Adrien et lui firent préciser quand elle l'avait vu pour la dernière fois. On lui demanda aussi quels étaient ses plus proches amis et chez qui il irait s'il désirait s'éloigner de chez lui un moment. La dernière question l'effraya. Elle fit de son mieux pour ne pas perdre contenance et affirma qu'elle était son amie d'enfance et que c'est chez elle qu'il viendrait. Elle savait pertinemment, à son grand déplaisir, que c'est Marinette qu'il solliciterait en premier, mais il était hors de question de le leur confier. Surtout alors que Marinette était absente et injoignable. Elle était sortie de l'entretien bouleversée et morte d'inquiétude pour Adrien.

Elle n'avait pas eu le temps de remâcher longtemps son angoisse. Une alerte akuma s'était déclenchée. Elle s'était précipitée pour répondre à l'appel. Elle était arrivée pour voir Ladybug en train d'amadouer un akumatisé qui semblait davantage souhaiter des mamours que la bagarre. Mais il valait mieux se méfier.

La suite avait donné raison à la suspicion de Méli-Mélo : l'animal avait soudain bondi et tentait maintenant de la rattraper. Tout en sachant que ce serait temporaire et que Ladybug réparerait tout, c'était une question de principe. Méli-Mélo refusait de jouer le rôle d'une croquette pour chien.

Le problème était que le molosse la talonnait de tellement près qu'elle n'avait même pas la possibilité de se mettre en garde et de prendre un minimum d'élan pour utiliser son bâton. La bête lui soufflait dans le cou, quels que soient les tours et détours, et même les bonds que faisait l'héroïne.

Après un certain nombre de crochets et de feintes qui ne trompèrent pas l'animal, Méli-Mélo atterrit dans une rue où se tenait un marché. Comme toujours, une partie des chalands s'étaient mis à l'abri dans les commerces des alentours pour attendre la fin de l'attaque. Certains cependant avaient décidé de continuer à vaquer à leurs occupations et la plus grande partie des commerçants étaient restés sur place pour surveiller leurs marchandises.

Méli-Mélo se mit à slalomer entre les étals, toujours suivie près par le cerbère. Un des étalages lui donna une idée : elle passa devant trop vite pour mettre son plan à exécution, mais s'arrangea pour faire un grand tour et repasser au même endroit : une charcuterie. Elle attrapa au vol un chapelet de saucisses et le jeta sur sa poursuivante. La bête bondit pour attraper l'offrande, ce qui lui fit perdre du terrain. Elle n'en fit qu'une bouchée, mais cela donna à Méli-Mélo le temps de saisir son bâton. Voyant que l'animal s'élançait vers elle, consciente qu'elle ne pouvait s'en débarrasser par la force ni la semer, elle invoqua son pouvoir de Pagaille et lança de toutes ses forces l'os en caoutchouc qu'elle obtint sur la truffe du chien, avant de bondir sur le côté pour éviter sa charge.

Malheureusement pour elle, son précédent passage avait éparpillé les marchandises d'un marchand de fruits et légumes, et elle glissa sur une banane qui était tombée à terre. Le temps qu'elle se redresse, l'animal avait bondi sur elle et elle se retrouva clouée au sol. Elle s'attendit à subir le même sort que la saucisse, mais ce fut presque pire : le chien se mit à lui lécher consciencieusement les joues.

— Beurk, arrête ça tout de suite, protesta Méli-Mélo dégoûtée. Allez, pousse-toi, sale bête.

À son grand étonnement, le Limier obéit et s'assit devant elle, la queue battante, l'air très content de lui.

— Que ce soit clair, prévint la porteuse du Singe en s'essuyant le visage. On n'est pas amis. Et il va falloir que tu arrêtes de me baver dessus, compris ?

Le chien pencha la tête, comme s'il promettait de bien se tenir. Méli-Mélo se leva lentement et alla récupérer son bâton qui avait roulé plus loin quand l'énorme bête l'avait heurtée. Le limier se dressa brusquement. L'héroïne se mit en position de défense, mais l'animal ne l'attaqua pas. Les oreilles dressées, les yeux rivés sur l'arme que tenait Méli-Mélo, il semblait attendre quelque chose. Sa queue se trémoussait toujours, témoignant de ses dispositions pacifiques.

— Non, mais tu rêves, s'exclama la porteuse du Singe. Tu ne crois quand même pas que je vais jouer avec toi !

Le gémissement déçu du chien sembla prouver le contraire.

— Bon, réfléchit Méli-Mélo, pourquoi pas, après tout.

Elle se pencha, pour ramasser une orange, et la jeta le plus loin possible. Le Limier partit à fond de train. L'héroïne s'empressa de s'éloigner dans la direction opposée, pour rejoindre Ladybug.

oOo

C'est avec un soulagement que le Limier avait enfin retrouvé sa fille, au bout de la piste odorante qu'elle avait suivie. Elle sauta sur Marinette avec enthousiasme. Malheureusement, elles n'étaient pas seules. Un individu, exhalant une odeur de poisson, de bois et de fuel, commença à les importuner. Elle n'en fit qu'une bouchée. Voyant que cela semblait contrarier son enfant, elle l'invita à une séance de câlins. Cela faisait toujours du bien à Marinette. Celle-ci sembla apprécier et se calma. Une autre personne arriva alors, empestant l'ylang-ylang, la bergamote et le musc. Elle n'intervint pas, mais le Papillon la mit en garde :

— Limier ! Celle qui vient d'arriver est une ennemie de ta fille ! Mange-la comme tu l'as fait avec l'autre, avant qu'elle ne l'attaque.

La bête leva la tête et observa la nouvelle venue. Elle n'était pas aussi agressive que l'autre, mais ne semblait pas pour autant être une amie de Marinette. Il valait mieux s'en débarrasser avant qu'elle n'agisse. Le Limier ouvrit la gueule, mais Marinette trébucha et lui fit rater son coup. Le molosse sauta vers celle qui lui avait échappé. Celle-ci s'éloigna à toute vitesse. Le Limier partit à sa poursuite. Sa proie était agile, utilisant habilement sa capacité à sauter et courir sur les toits. Elle alternait entre le sol et les points hauts, se glissant derrière les cheminées, se faufilant entre les voitures et les bâtiments. Mais le Limier aurait pu la suivre les yeux fermés, tant son odeur était caractéristique. Sa proie tenta de la distraire en lui jetant une saucisse. Le Limier accepta l'offrande sans renoncer pour autant à la poursuite. Elle reçut ensuite un os sur le nez, qu'elle goba de la même manière.

Quand elle se remit en chasse, elle se rendit compte qu'elle ne parvenait pas à retrouver l'odeur de sa cible. Par contre, la fragrance tant aimée de sa Marinette lui chatouillait les narines. Elle avait changé de costume, mais elle était là, sous son nez. Son flair le lui assurait. Elle s'empressa de montrer à sa fille combien elle était heureuse de la retrouver. Finalement, Marinette mit fin au câlin et lui proposa de jouer. Le Limier accepta avec bonheur de l'aider à retrouver ses affaires perdues, puis la poursuivit dans une partie de cache-cache endiablée.

Finalement, elles arrivèrent à un endroit, où deux personnes chahutaient. Marinette les rejoignit. L'un des joueurs l'écarta méchamment. Le Limier se mit en colère : cela ne se faisait pas de repousser ainsi les autres ! Elle montra les dents pour lui apprendre la politesse et décida qu'il méritait d'être mangé. Elle ouvrit la gueule. Il lui donna un vilain coup sur le museau avec sa canne. Elle lui sauta dessus, le manquant de peu. Lui aussi était agile. Elle tenta de l'attraper, mais il se déroba. Il s'éloigna précipitamment et elle partit à ses trousses. Elle l'entendit hurler :

— Je te retire ton flair de limier !

Elle cligna des yeux, décontenancée par la soudaine perte de son odorat, et il en profita pour disparaître. Elle décida de retourner auprès de sa fille. Deux silhouettes, une rouge et une ocre, étaient juste derrière elle. Sans son flair, elle ne pouvait déterminer laquelle était Marinette. Toutes deux l'avaient été à un moment. Elle les contempla, indécise.

— Tout va bien, dit doucement la fille en rouge. Je vais venir te caresser et tout ira mieux. Tu es d'accord ? Tu me reconnais ?

Le Limier gémit et la laissa approcher. Elle pourrait toujours la manger si elle se montrait agressive. La fille posa la main sur sa tête, et lui gratta agréablement entre les oreilles. Puis, d'un geste vif, elle arracha la médaille de son collier et l'écrasa sous son pied.

oOo

Le Papillon posait sur l'oreille de Ladybug une main possessive, quand un bruit de course se fit entendre. La captive le vit tourner la tête, juste avant qu'un bâton s'écrase sur son bras. Il eut un geste de défense et tenta de faucher de sa canne Méli-Mélo qui était venue à sa rescousse. Sa sauveuse dut reculer pour l'éviter. Un grondement les fit tous sursauter. La bête était de retour et ouvrait la gueule. Elle sauta sur le Papillon qui dut lâcher Ladybug pour lui échapper. Celle-ci en profita pour rouler hors de portée de son ennemi. Le Papillon était désormais trop occupé à fuir pour s'occuper d'elle. Il était devenu la proie de sa création. Il bondit sur un toit en criant une phrase que l'héroïne ne saisit pas. Ladybug s'élança également à sa poursuite, ainsi que Méli-Mélo.

Quand elles rejoignirent l'animal sur l'immeuble où il avait bondi, le Papillon avait disparu et l'énorme chien paraissait désorienté. Ladybug renonça à poursuivre son ennemi. Le contact de la main du Papillon sur son oreille était encore trop récent. Et puis il fallait désakumatiser sa mère. Elle entreprit une approche en douceur. Sans difficulté, elle récupéra la médaille et la brisa contre le sol.

Sabine réapparut, ainsi que chat Botté. Ladybug s'empressa de capturer l'akuma et de le purifier.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda la victime du papillon d'une voix inquiète.

— C'est terminé, mam…, madame, lui dit Ladybug avec douceur. Je vais vous redescendre au niveau du sol.

Elle enlaça, lança son yoyo.

— Attendez-moi là, lança-t-elle à ses deux comparses. Il faut qu'on discute.

Elle descendit en rappel et déposa sa mère en douceur sur le sol. Elle regarda autour d'elle et repéra un policier – chance, elle le connaissait – qui attendait prudemment à l'abri que les héros de Paris accomplissent leur tâche.

— Agent Rincomprix, vous voulez bien ramener madame Cheng chez elle ? Elle vient d'être akumatisée.

— À votre service, Ladybug. Venez, Madame, je vais vous reconduire en voiture.

Sabine se tourna vers Ladybug :

— Est-ce que j'ai fait beaucoup de dégâts ? s'inquiéta-t-elle.

— Rien que je ne puisse gérer, lui assura Ladybug, espérant que c'était la vérité.

Elle ne pouvait s'attarder davantage. Elle revint à l'endroit où le Papillon avait failli s'emparer de son Miraculous, et chercha des yeux le Lucky Charm qu'elle avait laissé échapper. Là ! Un sifflet ultrason. Voilà qui aurait effectivement pu lui servir contre le molosse. Elle le ramassa et le lança en l'air en criant :

— Miraculous Ladybug !

La magie fit son effet et Ladybug remonta sur le toit où l'attendaient les autres héros.


Merci à Mayamauve qui m'a aidée à convevoir ce combat. J'espère que je ne vous ai pas trop perdus, avec ces changements de point de vue et ces retours dans le passé.

Le prochain chapitre s'appelle "Une autre lecture".

Je n'avance pas trop pour le chapitre 30, mais c'est compliqué chez moi. Je sors d'être "cas contact" de miniAlixe1 pour l'être de nouveau de miniAlixe2 (avec toutes les annulations de repas de fête que cela implique). Heureusement, tout le monde se porte bien, donc c'est juste de petites contrariétés, mais ça désorganise un peu.