Salut salut :)

Nous allons pour une fois aborder l'histoire du Royaume d'Arnor et non celui de son jumeau, le Gondor... Les noms de lieux, personnages, évènements etc. sont la propriété de JRR Tolkien, je ne fais qu'offrir un nouveau point de vue sur le peuple dont il est question dans le titre, afin de, peut-être, lui donner une nouvelle chance dans les cœurs des habitants de la Terre du Milieu.

La Geste des Hommes perdus du Rhudaur

Oyez, oyez, belles dames et puissants seigneurs, jeunes et anciens, la geste du peuple perdu des Hommes du Rhudaur, fiers parents des grands Dunedains, des guerriers désormais effacés de la mémoire du monde et bannis des cœurs des Mortels. Venez entendre les heurts et malheurs de ces gens du Nord, délaissés par les Valars, méprisés par les Hommes, et éteints sans espoir de retour.

Il y avait, au temps de jadis, un puissant royaume qui dominait le septentrion. Il s'étendait entre les montagnes de l'Est et de l'Ouest, qui étaient ses remparts contre ses ennemis, et descendait jusqu'aux fleuves Flot Gris et Glanduin, qui étaient ses portails sur le vaste monde. Seuls quelques territoires restreints et discrets, parmi lesquels la Vallée Cachée d'Imladris au-delà de la Bruinen, n'étaient pas reconnus comme appartenant au grand royaume d'Arnor. Car il s'agissait-là de la terre des Dunedains du Nord, de la Lignée d'Isildur, et ses possesseurs étaient les parents et ancêtres des gens du Gondor dans le Sud. A l'instar de leurs frères de sang et de dynastie, ils connaissaient le don de longévité, et ainsi vivaient-ils bien plus longtemps que le commun des Hommes ; mais hélas, nul Homme ne peut échapper au trépas, quand bien même il fut le plus aimé et le plus sage des Dunedains, et une longévité accrue ne peut se désolidariser d'une mort, touche finale d'une grande œuvre, aussi tardive fut-elle. Or, le grand Roi Eärendur, parvenu au bout de sa vie et ne pouvant lutter plus longtemps contre le destin des mortels, s'éteignit au milieu des siens ; mais outre la peine qui s'ensuivit pour la population de l'Arnor s'abattit également sur le royaume ancestral les premiers de ses longs malheurs. Car les trois fils du Roi, d'esprit aussi orgueilleux que noble, revendiquaient chacun la couronne étoilée et le trône de leur père. C'est ainsi qu'ils séparèrent l'Arnor en trois principautés, éternellement rivales, parfois ouvertement hostiles, mais jamais plus unies : l'Arthedain, le Cardolan et le Rhudaur.

Au commencement, les divergences entre les Hommes du Rhudaur et ceux de l'Arthedain et du Cardolan étaient peu importantes, et leurs convergences surpassaient de très loin leurs quelques attraits particuliers : tous descendaient des premiers Dunedains, et Isildur était l'ancêtre vénéré par tous. Mais l'Arnor était un royaume si vaste que, en plus de son nombre d'habitants impressionnant, il se trouvait également un nombre étonnant de différents pays à l'intérieur de ses frontières. Terres arides ou provinces florissantes, marais impénétrables ou plaines accueillantes, forêts broussailleuses ou bois clairs, telle était la mosaïque de paysages au sein du royaume à cette époque écoulée. Or, si certaines provinces étaient riches et puissantes, d'autres n'étaient pas aussi fortunées et ne pouvaient que rêver à la comparaison avec les premières. C'était le cas de la principauté du Rhudaur : installés dans l'ombre des Monts Brumeux, étouffés par les friches des Landes d'Etten et coincés entre les terres désolées du Nord et les fleuves Fontgrise et Sonoronne, les Hommes du Rhudaur étaient ceux des Dunedains pour lesquels le sort avait été le moins favorable. Pour eux, les saisons étaient dures et la nature ingrate, et à la suite de ces fléaux planait toujours le spectre de ses filles : famine et disette. Si bien que dans les rares et tendues fois où les Hommes des trois principautés se réunissaient, à l'ancienne ville-mère Annûminas, cité d'Eärendur, ceux venus du Rhudaur étaient regardés de haut par les autres. Récoltes détériorées entraînaient trésor appauvri et honneur amoindri ; mais également autorité contestée et légitimité méprisée de ses seigneurs.

Car outre leurs terres peu propices à la vie et leur pays en détresse, une autre richesse faisait défaut aux Dunedains du Rhudaur : nul bastion ou tour de guet, nul bâtiment ou monument de l'ancien Arnor, trésors et symboles de leur héritage, ne se dressait dans leur contrée. L'Arthedain possédait la cité prospère de Fornost, dont les habitants disaient avec vanité qu'elle était la nouvelle place-forte du Nord, ainsi que Annûminas à l'Ouest, resplendissante par son histoire. Le Cardolan possédait plusieurs bastions d'importance et était traversé par la Grande Route de l'Occident, lui assurant la tâche de Gardien, et recevant de là gratitude et amitié des voyageurs. Mais le Rhudaur ne possédait rien que la roche noire de ses montagnes et la terre grise de ses plaines. C'est pourquoi la parole de ses seigneurs était contestée par celles des autres gouvernants du royaume, car elle n'avait qu'un poids infime : leurs habits étaient les moins riches, et leurs suivants les plus maigres. Les rumeurs disaient d'eux qu'ils descendaient des mendiants de la fratrie dunedaine, car aucun héritage glorieux ne leur avait été attribué. Ainsi la voix du Rhudaur était-elle semblable au murmure du vent, tandis que les voix du Cardolan et de l'Arthedain étaient comparables à celles de la tempête et de l'orage.

Or la tempête du Cardolan soufflait sur l'une des fondations les plus vénérées de l'Arnor, la tour d'Amon Sûl, au sommet des Collines du Temps. Elle était sise exactement sur la frontière avec le Rhudaur ; et peut être même les Collines étaient-elles un peu plus du côté du Rhudaur que du Cardolan, mais aucun récit ou aucune carte ne peut le certifier. Cependant au gouverneur du Cardolan le seigneur du Rhudaur s'opposa, pour clamer sa légitimité sur les lieux. Mais les Dunedains qui venaient à Annûminas en son nom étaient méprisés et sans appui ; on riait de la faiblesse de leur région et de la déchéance de leur peuple. Jamais les discussions avec leurs parents ne leur apportèrent ce qu'ils désiraient. Aussi n'eurent-ils, ultimement, pas d'autre choix que de tirer l'épée contre leurs anciens frères pour obtenir Amon Sûl, la Cime du Temps.

La guerre eut lieu entre les gens du Rhudaur et ceux du Cardolan, et elle engendra de nouveaux malheurs pour le Royaume Perdu d'Arnor. Mais, faisant fi des espoirs des premiers comme des seconds, aucun des deux pays ne sortit fortifié de la défaite de l'autre : à l'inverse, le noble sang des héritiers d'Isildur fut répandu en de vastes mares, et le Cardolan comme le Rhudaur s'affaiblirent plus rapidement que jamais un royaume des Dunedains ne l'avait fait. Acculés à leur détresse, ceux du Rhudaur ne pouvaient qu'envoyer au combat et au trépas les leurs, et leur dresser des stèles funéraires, tentant de conquérir leur honneur ; acculés à leur fierté, ceux du Cardolan ne pouvaient que s'opposer à leurs frères et payer le prix du sang leur refus de ployer. Et l'Arthedain souriait de leurs peines, car son seigneur détenait pour lui seul deux des puissants palantirs du Nord, le troisième reposant en haut d'Amon Sûl pour lequel tant d'Hommes périssaient ; et alors l'Arthedain devint le seul à perpétrer encore la splendeur de jadis et la noblesse du pays d'Eärendur, car des derniers Dunedains des deux autres pays ne restèrent bientôt plus que des fantômes et des souvenirs. Mais, tandis que le combat entre ses deux frères de lignée faisait rage, le seigneur d'Arthedain revendiqua la totalité de tout l'Arnor, clamant qu'il ne demeurait plus de descendants de la maison royale dans les deux autres principautés. Une proposition fut offerte aux gouvernants du Rhudaur et du Cardolan, mais elle tenait plus de la contrainte que du choix : vassalité à l'Arthedain ou résistance face à ses prétentions. Mais toute résistance, si elle était choisie, ne pouvait s'accompagner du moindre espoir, celui-ci ayant depuis longtemps déserté les cœurs des Dunedains.

De manipulation en perfidie, de corruption en machiavélisme, les Hommes du Cardolan finirent par convaincre le seigneur d'Arthedain que son intérêt était de se placer à leurs côtés dans leur guerre fratricide. Aussi les Hommes du Rhudaur se virent bien plus froidement accueillis à Annûminas dans les mois qui suivirent qu'ils ne l'avaient jamais été auparavant. Et devant leurs marchands et messagers, caravaniers et émissaires, les Dunedains d'Arthedain ne cachèrent plus guère leur soutien pour le Cardolan. Des temps sombres et des heures mortelles planaient sur les habitants du Rhudaur, comme la tempête et l'orage des principautés voisines étaient appelés à se métamorphoser en un ouragan de mort : déluges de flèches, éclairs d'épées, foudroiement de lances, avalanche de violence s'abattirent sur la région d'Amon Sûl à dater de cette époque-là. Et jamais les guerriers du Rhudaur ne purent vaincre

Alors, quand Il arriva, les Hommes du Rhudaur crurent à l'accomplissement de leur espoir. Ils virent en lui une promesse de salut, une garantie de survie, un présent de la destinée, face à leurs frères ennemis. Ce salut se manifesta à eux sous la forme d'un puissant seigneur étranger, roi d'un pays voisin, grand et fort sur son coursier noir. Son armure était lourde et polie ; son épée acérée et brillante. Il vint à eux depuis les terres désolées du Nord, et éloges et reconnaissance suivirent ses pas. Les Hommes du Rhudaur en détresse oublièrent la méfiance pour laisser la séduction les envahir, car le seigneur leur promit sa protection dans l'avenir. Sombre et captivante était l'aura qui émanait de lui, et à son statut respecté de souverain, les rumeurs ajoutèrent celui de magicien. Il fut dit que les enchantements et les sortilèges étaient ses armes, et l'hiver et les vents ses vassaux ; et que son pouvoir était tel que même le ciel se pliait à sa volonté. Aux habitants du pays, il annonça sa volonté de voir ses armées continuer à lutter. Il veillerait à ce que plus jamais le Rhudaur n'ait à rougir devant ses frères ; et qu'il n'aurait de répit avant que les trois principautés ne se trouvent sur le même piédestal. Le gouverneur son hôte, vieilli par des années de guerres et de désolation, amoindri par la honte de ne jamais être parvenu à la splendeur comme ses brillants ancêtres, ouvrit alors à ce seigneur les portes du Rhudaur. A l'instar de ses sujets qui lui avaient ouvert les portes de leur cœur.

Et, sans que raison ou logique ne puissent l'expliquer, le sort de la guerre changea. Des défaites furent subies par ceux qui n'en n'avaient pas connues jusqu'alors. Au sein des tombeaux et des sanctuaires, sous les tertres mortuaires et les stèles funéraires, les Dunedains arrivèrent une nouvelle fois par nombres atroces. Mais ceux du Rhudaur n'en représentaient plus qu'un effectif parmi d'autres, car désormais les combattants du Cardolan et de l'Arthedain venaient en plus grand nombre habiter à leurs côtés les froides tombes. Or c'était bien un cruel supplice que celui que vivait alors l'Arnor, insupportable aux yeux de quiconque n'était pas un charognard. Alors que la souffrance du royaume et sa déchéance lui étaient venues de l'inégal destin de ses peuples, l'accablait désormais ce qui, parmi tous les Hommes, était commun : la mort et la fin ultime. Les Hommes du Rhudaur, ayant cherché des années durant à s'élever et atteindre les triomphes de leurs frères de sang, ne purent que voir ceux-ci chuter et les rejoindre à leur niveau de malheurs. Le Seigneur venu du Nord ne sauva pas le Rhudaur de la destruction ; il ne fit que rétablir la parité en amenant aussi la destruction sur le Cardolan et l'Arthedain.

Ce fut à cette époque que la nuit étendit son voile dernier sur l'Arnor, recouvrant sa majesté passée, étouffant le souvenir de l'harmonie qui avait régné jadis entre les Dunedains. Si aujourd'hui, les Hommes du Rhudaur sont haïs, c'est parce qu'on leur reproche ces calamités ; c'est parce le mépris à leur égard le dispute à l'ignorance ; et c'est parce que, face au désespoir, ils avaient remis leur destin entre les mains du Roi-Sorcier d'Angmar qui les avait trahi.