Chapitre 1 : la légende d'Arracht
Regina Mills massa ses pieds endoloris par le port prolongés de ses nouvelles chaussures de randonnée. Elle avait planifié cette escapade depuis plusieurs semaines, et se faisait une joie de respirer l'air pur de la montagne environnante. Arrivée depuis un an dans cette nouvelle ville, elle n'avait guère réussi à se lier d'amitié avec quiconque. Sa solitude lui pesait puissamment sur les épaules, aussi avait-elle décidé de s'octroyer un long week-end en forêt, pour se retrouver et se ressourcer, avec une étape en gîte. Elle avait donc, pour cela, tester ses chaussures une journée complète, et à présent, croyait avoir deux troncs d'arbres à la place des jambes. Elle s'échoua sur son canapé, et soupira de contentement. Un massage ne lui ferait certainement pas de mal, mais trouver une nouvelle esthéticienne ne l'emballait pas vraiment. Elle attrapa sa télécommande et zappa un moment, avant de regarder une émission de cuisine. Un petit sourire en coin naquit sur ses lèvres, alors que la pseudo-cuisinière à l'écran faisait une erreur dans son dosage. Elle souffla de dépit, et éteignit sa télévision. Elle zieuta un bouquin sur sa table basse, et l'embarqua dans sa chambre. Elle se fit couler un bain, et prit son livre, pour profiter de la chaleur enveloppante. Une heure plus tard, elle se prélassait sur son lit, en écoutant un peu de musique douce. Un coup à la porte de son appartement la sortit de son cocon. Elle se leva et jeta un coup d'œil par le judas, et sourit.
- Bonsoir Belle, comment vas-tu ?
- Bonsoir Regina, très bien, merci. J'aurais besoin d'un service, je sais qu'il est peut-être un peu tard…
- Pas de souci. Qu'y a-t-il ?
- Je dois emmener notre chat au vétérinaire en urgence, peux-tu me garder Audrey ? Je ne veux pas qu'elle voit quelque chose qui pourrait la traumatiser.
- Bien sûr, je m'occupe d'elle, ne t'inquiète pas. File, et appelle-moi lorsque tu rentres.
- Merci tu me sauves la vie, Regina !
- Avec plaisir. Bon courage.
- Oui, je vais en avoir besoin… Bonne soirée avec ma chipie de fille.
La belle brune ricana, et une petite frimousse fit son entrée quelques minutes plus tard.
- Bonsoir Regina, je peux venir ?
- Oui, ma puce, viens, on va se regarder un film, si tu veux bien.
- Oui ! Un Disney ? Avec un chevalier ?
- Tout ce qu'il te plaira, princesse.
Après un rapide clin d'œil à la jeune mère de famille pour lui dire qu'elle pouvait y aller, Regina lança un DVD, la petite sirène, et installa confortablement l'enfant auprès d'elle.
Belle et sa fille s'était installées dans l'appartement en face du sien un an avant elle. La jeune femme avait quitté un homme odieux et violent, et avait recommencé une nouvelle vie ici. Elles étaient devenues proches progressivement, et Regina l'aidait de temps en temps, notamment en gardant sa fille de quatre ans, lorsqu'elle avait des urgences, ou simplement pour la dépanner. La petite fille, au bout d'un moment, fixa les chaussures de randonnée.
- Elles sont grosses ! Et pas très jolies…
La brune rit de l'assertion de la gamine.
- Elles sont pratiques ! Elles sont faites pour marcher longtemps.
- Tu vas marcher en ville ?
- Non, ma chérie. Je vais faire une grande balade en forêt, alors il faut que mes pieds soient bien à l'abri, dans ces chaussures.
- Tu ne peux pas mettre tes belles chaussures de princesse ?
- Non, je les abîmerai et je ne pourrai pas faire trois pas s'en tomber par terre.
L'enfant médita ces paroles. Elle avait l'habitude de voir Regina toujours bien habillée, avec des escarpins. Aussi, fronça-t-elle des sourcils.
- Tu pars combien de temps ?
- Quatre jours, chaton. J'adore la nature, alors je vais respirer le bon air pur des montagnes.
- Et y a des ours ?!
- Non… Enfin, je n'espère pas…
L'enfant hocha la tête et reporta son attention sur le dessin animé, après avoir compris la future aventure de la brune. Regina sourit à l'enfant, qui se blottit contre elle. Lorsque le film se termina, Belle n'était toujours pas revenue, et Audrey paniqua légèrement.
- Il va mourir mon chat ? Maman est pas là…
- Le vétérinaire va tout faire pour le sauver, ta maman veille au grain. Tu es fatiguée ?
La petite fille hocha la tête. Regina avait remarqué qu'elle luttait depuis un bon quart d'heure devant le Disney, mais elle avait tenu bon.
- Tu sais ce que l'on va faire ? Tu vas t'allonger sur le canapé, et dormir un peu. Comme ça, à ton réveil, ta maman sera là.
- D'accord. Tu promets ?
- Je promets, ma chérie.
La petite fille ne fit aucune difficulté et Regina s'installa sur le fauteuil en face, afin de la veiller. Elle attrapa son bloc-note et vérifia la liste de choses dont elle aurait besoin pour sa longue randonnée. Il s'agissait des premières vacances qu'elle s'octroyait depuis un an, aussi ne boudait-elle pas son plaisir. Elle avait réservé un gîte pour la première nuit, et avait prévu une toile de tente pour les nuits suivantes. Elle n'était pas froussarde, et un bon spray au poivre suffisait à éloigner les curieux, à deux ou quatre pattes. Elle cocha les objets qu'elle avait déjà mis dans son sac et observa ses chaussures d'un air mauvais. Elle aurait dû les tester bien avant. Après s'être fustigée pendant deux minutes, elle entendit son téléphone vibrer.
- Allô ?
- C'est Belle, je suis devant ta porte, mais je ne veux pas sonner, au cas où…
- Audrey s'est endormie, tu as bien fait. Je t'ouvre.
Elle raccrocha et laissa entrer sa voisine, qui s'assit à côté de son enfant.
- Alors, ton chat va mieux ?
- Euh oui, il le garde en observation cette nuit, mais ce ne serait qu'une légère intoxication alimentaire. Il m'a fait peur… Comment aurais-je pu annoncer ça à Audrey ? Elle adore son chat.
- Tu n'auras pas à le faire, c'est le principal.
Belle posa son regard sur le sac de randonnée et toutes les affaires un peu éparpillées autour d'elle.
- Tu pars en goguette ?
- Oui, quatre jours en forêt à me déconnecter. J'en ai vraiment besoin.
- On ne s'est pas beaucoup vu ces derniers temps, mais tu as l'air fatiguée.
- Merci, c'est gentil !
- Pardon, ce n'était pas très délicat de ma part.
- Excuses acceptées. Je fais étape dans un gîte, puis je deviens une ermite pour trois jours complets. J'en rêve.
- Toute seule ? Ce n'est pas dangereux ?
- J'ai tout prévu, et le chemin est balisé. Ce n'est pas un puma qui aura ma peau !
- Il finira en carpette, c'est certain.
Elles rirent de la boutade, réveillant la petite fille.
- Maman ? Il va bien le chat ?
- Oui, ma puce, mais il se repose chez le docteur, alors on ira le chercher demain. Tu es contente ?
- Oui. Merci maman. Dodo…
Belle se tourna vers la brune.
- Je vais la ramener dans son lit. Merci encore de l'avoir gardée à l'improviste.
- Je t'en prie, elle est tellement mignonne.
- Tu pars quand ?
- Après demain. J'ai posé quelques jours de congés.
- D'accord. Ça ne me rassure pas de te savoir seule… Dans les bois.
- Je suis seule depuis longtemps. Je ne ferai jamais rien, si j'attendais la compagnie de quelqu'un.
- Tu es vraiment forte et indépendante.
- Pas vraiment, simplement pragmatique.
- Donne-moi de tes nouvelles, tout de même.
- Je doute que mon téléphone fonctionne, mais ne t'inquiète pas, je suis une grande fille.
- Je n'en doute pas. Pauvres écureuils, ils vont avoir une attaque en te voyant arriver !
- Hey !
Regina lança un coussin à la tête de Belle, qui l'esquiva habilement, avant de prendre sa fille et de filer à l'anglaise, non sans une petite grimace, pour marquer sa victoire.
- Merci, bonne nuit, et fais attention à toi, Regina.
- Promis. Bonne nuit, Belle.
Une fois sa porte refermée, le silence lui tomba dessus comme une chape de plomb. Elle soupira, ramassa ses affaires pour les enfourner dans son sac, et partit se coucher.
Deux jours plus tard, Regina roulait en direction de son point de départ de randonnée. Elle avait tracé son chemin sur une carte papier, et son GPS la conduisit au cœur du massif montagneux. Elle baissa sa vitre et huma l'air. Une délicieuse odeur de pin et de verdure embaumait l'air, et elle se détendit immédiatement. Après plusieurs heures de route, elle aperçut enfin sa destination. Elle était un peu en retard sur son programme, mais ne s'en inquiétait nullement. Une fois garée, elle prit son sac et vérifia qu'elle n'avait rien oublié. Elle partit d'un bon pas vers la forêt luxuriante. Elle avait prévu une étape dans le gîte de Granny's ce soir, et se faisait une joie de se détendre au coin d'un feu, après une longue journée de randonnée. Elle avait demandé un pique-nique à sa logeuse, pour le lendemain, afin de ne pas alourdir inutilement son sac à dos. Elle sortit sa carte, et chercha les balises du sentier sécurisé. Elles les trouva au bout de trente minutes, et repartit en direction de son étape du soir. Elle avait commencé à marcher en début d'après-midi, le trajet en voiture ayant été plus long qu'espéré, du fait des embouteillages pour sortir de la ville. Elle fit une pause au bout de deux heures, et laissa tomber son sac à terre. Elle s'étira et se mit à fredonner une vieille chanson, heureuse d'être enfin au milieu de nulle part, à des dizaines de kilomètres de toute habitation, excepté le gîte d'étape. Elle entendit un son étrange, provenant du cœur ombragé de la végétation. Elle cessa de chanter et scruta attentivement les bois. Elle ne vit pas âme qui vive, et haussa les épaules. Il devait sûrement s'agir d'un lapin dans un fourré. Elle reprit son sac, donnant un dernier coup d'œil derrière elle, et repartit rapidement vers le sentier, sans même grignoter une barre énergétique. Elle était depuis moins de trois heures dans une forêt sombre et elle devenait déjà paranoïaque. Son excursion risquait de devenir plus longue que prévue, si son esprit lui jouait des tours. Elle força un peu le pas, afin de tenter de rallier le gîte avant la nuit. Sa solitude commençait sérieusement à lui peser, si elle commençait à entendre des bruits étranges.
Le soleil perdait progressivement de sa superbe, au loin, à l'horizon. Elle s'évertuait à s'orienter avec sa carte, qui avait déjà connu des jours meilleurs, après être tombée dans une flaque boueuse. Regina pestait contre elle-même et son incapacité à se déplacer à la vitesse qu'elle s'était fixée. Aussi, lorsqu'à la nuit tombée, elle aperçut enfin de la fumée monter des bois, elle faillit exulter. Le gîte devait se trouver à une petite demi-heure de marche. Elle se fit violence et accéléra encore le pas, sentant une présence dans son dos. Mais à chaque fois qu'elle se retournait, seul le vide l'accueillait en son sein. Elle fronça une fois de plus les sourcils, une sueur froide l'accompagnant vers son refuge. Mais quelle mouche l'avait piquée de vouloir faire une randonnée en solitaire ? Elle se sentait particulièrement stupide, en cet instant. Effrayée comme une enfant, le soir, sous la couette, en croyant discerner un monstre dans le placard. Elle était une adulte, en pleine force de l'âge, et elle sursautait dès que le vent s'agitait dans les branches. Elle était pathétique. Ses jambes la brûlaient, tellement elle leur avait demandé l'impossible aujourd'hui. Une seule pensée tournait en boucle dans son esprit. Il lui fallait trouver le gîte, avec des humains à qui parler, et s'écrouler sur son matelas. Ou sa paillasse. Peu lui importait. Elle voulait juste entendre une voix sympathique, et se réchauffée, pour se sentir en sécurité.
Elle déboucha d'un coup au cœur d'une clairière, où se trouvait une vieille bicoque en pierre et bois, mais parfaitement entretenue. Elle se hâta vers le petit coin de paradis, et entra en trombe dans la bâtisse. Une femme d'un certain âge la regarda, effarée, puis en voyant son état, vint à sa rencontre.
- Bonsoir. Seriez-vous madame Mills ?
- Euh, oui… Bonsoir… Désolée d'arriver si tard et si… Brutalement.
- Vous devez en avoir marre de crapahuter !
- C'est sûr…
La tenancière se présenta à la nouvelle venue et lui indiqua un des fauteuils, devant le feu de cheminée.
- Votre chambre est prête. C'est simple, mais confortable. Je vous ai gardé votre repas au chaud. Voulez-vous prendre une douche avant de dîner ?
- Je meurs de faim. J'irai me laver après et je dormirai pour les cinq prochaines années.
La vieille femme rit de la fatigue manifeste de la jeune femme. Elle repartit vers le fond de la maison, et en ressortit avec une assiette fumante.
- Tenez, ça va vous ravigoter ! Une bonne soupe aux champignons.
- Merci, ça a l'air délicieux.
Cela aurait pu être du pain rassis que ça aurait été un repas gastronomique pour l'affamée. Elle se jeta sur son assiette et se brûla les papilles. Mais elle finit l'entièreté du plat en moins de deux minutes. Elle resta assise dans son fauteuil, un peu hébétée. L'aubergiste revint et la vit le regard vide.
- Vous marchez depuis longtemps ?
- Je ne sais pas, plusieurs heures.
- Vous êtes certaine que ça va aller ? On dirait que vous avez vu le diable.
- Le diable ? Il ne s'est pas montré, mais… J'ai senti comme une présence. Sûrement un animal.
La vieille femme se signa, et frissonna subitement.
- Et cela a duré longtemps ?
- De quoi parlez-vous ?
- De la présence. Vous l'avez senti longtemps ?
- Euh… Oui, assez. Mais ce n'est rien. Vous n'avez pas de loup-garou dans le coin, tout de même.
- Non, bien évidemment, c'est du folklore, tout ça.
- Oui, bien sûr, nous ne sommes pas dans un film…
Un silence gêné prit place entre les deux femmes. Regina se racla la gorge et dévisagea l'auberge.
- C'est très chaleureux, comme endroit. Vous y vivez à l'année ?
- Oui. Ruby, ma petite fille, m'aide à maintenir la maison propre et fonctionnelle. Et j'y vis depuis plus de trente ans !
- Impressionnant. Vous ne vous sentez jamais seule ici ? C'est très éloigné de toute civilisation.
- Je préfère les arbres au tintamarre de la ville.
- Je vous comprends.
- Je vous amène le plat de résistance ?
- Oui, avec plaisir, merci.
La tenancière repartit à la cuisine, laissant la brune dans ses pensées. Elle se sentait particulièrement ridicule, maintenant, face à son hôte. Elle se reprit et adopta son masque habituel. La fatigue s'emparait de tous ses membres, et elle devina le sommeil s'immiscer sous sa peau. Une odeur alléchante lui parvint, la faisant saliver.
- Tenez. Il s'agit de courges farcies aux cèpes et bolets. Vous m'en direz des nouvelles. Vous aviez spécifié végétarienne, n'est-ce pas ?
- Oui, en effet, merci.
Elle fit un sort au plat, qui disparut bien vite. Elle fut enfin repue, et se détendit enfin devant le feu qui crépitait doucement. Elle vit la femme s'asseoir dans un fauteuil en face d'elle, et lui tendre une part de tarte aux pommes. Avec un sourire aux lèvres, Regina accepta la gourmandise.
- Vous savez, Granny, c'est ma spécialité, les pommes.
- Oh, comme la méchante reine de Blanche-Neige ?
- Exactement.
Un petit rire amusé prit naissance dans sa gorge, avant de mourir, devant le sérieux de son interlocutrice. Une tasse de thé attendait sur la petite table basse, à côté d'elle. Elle en prit une gorgée et se cala dans le fond du fauteuil.
- Regina. Laissez-moi vous raconter une histoire. Libre à vous d'en faire ce que bon vous semble.
La brune planta ses iris chocolat dans ceux de la vieille femme, attendant impatiemment la suite. Elle avait l'impression que l'histoire allait devenir palpitante.
- Ces bois ont toujours été paisibles. Autrefois, des enfants jouaient au milieu des fourrés, sans jamais se blesser. Et puis, ça a changé. Les bois sont devenus sombres, et ne donnent plus autant de beaux fruits. Et puis, l'ombre est apparue…
Regina était suspendue aux lèvres de sa logeuse. Elle se redressa, en quête d'explications.
- L'ombre ?
- Une ombre, qui ne se dévoile jamais. Elle hante la forêt. On entend parfois son pas, irrégulier. Et toujours cette sensation que quelqu'un se trouve dans votre dos, et vous épie. Mais il n'y a rien, lorsque vous vous retournez subitement. Juste un silence assourdissant.
La randonneuse ne put s'empêcher de hocher la tête. Elle se cramponna aux accoudoirs et s'avança vers la conteuse.
- Mais c'est quoi cette ombre ?
- Nul ne le sait. Elle est maintenant ici, depuis quelques années, et ne se manifeste que rarement. Mais elle représente une menace. Les gens du coin l'ont surnommé Arracht.
- Arracht ?
- Cela signifie monstre en gaélique.
Regina déglutit péniblement.
- L'ombre s'en est déjà prise aux randonneurs ?
- Je l'ignore. Personne ne s'aventure seul la nuit ici. À part quelques courageux, si je puis dire…
- Mais j'ai prévu de bivouaquer pendant deux nuits.
L'aubergiste la fixa intensément, sans rien ajouter. Puis elle se leva, et indiqua une porte à son invitée.
- Voici votre chambre. Reposez-vous, et prenez un bon petit-déjeuner demain matin. Bonne nuit.
Regina resta un moment au coin du feu mourant. Elle se fit la réflexion qu'elle n'avait croisé personne d'autre, à part Granny. Elle se secoua, et entra enfin dans sa chambre. Elle était petite, mais propre. Elle prit enfin une douche bien méritée, et s'effondra dans le lit. Le sommeil la faucha et sa nuit fut remplie de cauchemars, et d'un monstre rôdant dans les bois. Arracht…
Le lendemain matin, une odeur de café frais la tira de ses songes. Elle gémit en s'étirant, ses muscles endoloris se rappelant à son bon souvenir. Elle se maudit d'avoir eu la frousse hier, sans aucune raison logique. Quant aux racontars de vieille bonne femme de Granny, cela tenait davantage d'histoires à dormir debout, ou pour amuser les enfants le soir d'Halloween. Elle se leva et entra dans la grande pièce. Un feu nourri crépitait, alors que la table était dressée pour le petit-déjeuner. Elle ne vit qu'un seul couvert, alors que l'aubergiste s'affairait à tout disposer sur la table.
- Bonjour Regina, avez-vous bien dormi ?
- Bonjour, oui, mais sûrement pas suffisamment.
- Je comprends. Tenez, voici de quoi retrouver des forces. Thé ou café ?
- Café. Double, voire triple.
La femme ria de la boutade de la brune, qui avait les yeux cernés.
- Installez-vous, je reviens avec votre boisson.
- Granny… Il n'y a personne d'autre ici ?
- D'autres randonneurs ? Non, le temps est humide, ça peut être dangereux. J'espère que vous suivez bien le sentier balisé ?
- Oui, j'ai tout noté sur ma carte, et j'ai une boussole.
- Fort bien. Mais prenez des précautions. Il est facile de chuter ici, après avoir glissé.
- J'y prendrai garde. Merci Granny.
L'aubergiste hocha la tête et repartit en cuisine. Regina s'attabla et se jeta sur une brioche encore chaude, avec de la confiture de myrtilles. Un jus d'orange frais l'attendait également. Granny déposa une tasse fumante auprès d'elle, et la brune la fixa un instant.
- Excusez-moi, mais l'histoire que vous m'avez raconté hier soir…
- Ne vous inquiétez pas, ça fait partie du folklore local. Il ne faut pas prendre pour argent comptant les dires d'une vieille femme quelque peu esseulée.
Regina souffla un rire, mais le cœur n'y était pas. Elle croqua dans sa tartine briochée, et mangea avec béatitude le délicieux repas qui s'offrait à elle. Elle avait espéré la présence d'autres randonneurs, afin de pouvoir parler, mais finalement, elle était presque aussi seule ici que chez elle. Elle soupira, et sortit de table, afin de profiter d'une bonne douche avant de repartir. Une bonne demi-heure plus tard, elle se présenta à l'accueil du gîte, sac sur les épaules, et carte en main. Granny vint lui dire au revoir.
- Regina, prenez soin de vous. Et suivez bien le chemin.
- Bien sûr, Granny, merci pour tout, cette étape m'a fait du bien.
- Avec plaisir, mon enfant.
La brune capta une lueur de peur dans les yeux de la vieille femme, qui disparut presque aussitôt. Elle pensa même l'avoir rêvé. Elle se secoua et partit tranquillement, sous un beau soleil.
Elle passa le reste de la journée à découvrir la forêt et à s'enivrer de ses parfums. Vers midi, elle s'était arrêtée sur une souche, afin de déjeuner le repas revigorant de l'aubergiste. Après cette pause bien méritée, elle avait attendu un peu, avant de reprendre sa route. Vers la fin de l'après-midi, elle fit une nouvelle halte, et déplia sa carte. Cela faisait au moins quarante minutes qu'elle n'avait plus vu de balises sur son chemin. Elle espérait ne pas avoir raté un embranchement, car son trajet serait grandement allongé. Alors qu'elle se repérait sur la carte, une sueur froide coula le long de son dos. Elle se figea, les sens en alerte, ressentant une présence non loin d'elle. Elle se tourna et appela, mais l'écho fut sa seule réponse. Elle s'ébroua et revint étudier sa carte. Sa nervosité grandissait de minutes en minutes. Elle était quasiment certaine de s'être trompée de route, et la lumière déclinait à toute vitesse. Il serait bientôt dangereux de s'aventurer sur les chemins glissants de la forêt. Elle regarda autour d'elle, en quête d'un endroit dégagé, où installer son bivouac. Elle fit quelques pas et s'arrêta sur une saillie rocheuse. La vue était magnifique, avec un coucher de soleil rasant. Perdue dans sa contemplation depuis quelques minutes, son pied glissa sur la roche lisse, et elle perdit l'équilibre. Elle chuta alors dans le ravin en contrebas, et termina sa course dans le ruisseau. L'eau froide la réveilla, alors que sa tête et son corps lui faisaient un mal de chien. Elle tenta de se remettre sur ses jambes, mais elle retomba dans l'eau glacée, son cri déchirant la nuit. Une douleur écrasante lui vrilla la jambe, et elle retomba lourdement. La fatigue et la douleur commençaient à avoir raison de ses forces, et elle se sentait basculer progressivement dans les limbes. Elle racla la terre meuble sur la berge du ruisseau, pour se dégager de là, mais elle ne parvint pas à trouver une prise pour se hisser. Elle se laissa alors entraîner dans l'eau, à bout de force, et l'esprit brumeux. Son cœur rata un battement, lorsqu'elle vit du coin de l'œil une forme approchée d'elle. Cette chose semblait immense. Elle se débattit quelque peu, afin de rejoindre la berge opposée à la créature qui gagnait du terrain, vers elle. Ses gestes saccadés ne firent que la blesser davantage, mais elle s'en fichait bien. Il fallait qu'elle se sauve, cette ombre allait l'attraper. La panique s'empara d'elle et elle hurla, seule dans la nuit. Le monstre se stoppa, comme s'il ne savait plus s'il devait attaquer ou pas. Elle en profita pour se saisir d'une pierre, dans le lit du ruisseau, et la lança sur la forme qui la surplombait. Elle entendit un grognement, preuve que son attaque avait porté ses fruits. Mais l'ombre ne bougea pas et ne s'enfuit nullement. Pire, elle se rapprocha encore. Regina, dans un dernier sursaut, tenta de sauter sur la berge. Elle glissa cependant avec son pied valide, et s'écrasa tête la première sur les pierres dans l'eau. Son dernier moment de lucidité fut glaçant. La forme monstrueuse fondit sur elle, alors qu'elle perdait connaissance, et son visage tombait face dans l'eau. Un mot émergea de son esprit : Arracht.
