La douceur de la nuit


De jour, il doit maintenir sa couverture, arpenter la Soul Society, se plier à ses devoirs de capitaine tout en respectant à la lettre les plans d'Aizen. Pour gagner sa confiance, pour découvrir, enfin, le point faible de son hypnose absolue.

La patience est une vertu propre aux êtres à sang froid comme lui. Il observe, il inquiète.

Pourtant, il arrive que la patience fasse défaut aux créatures perfides.

Parfois, il se laisse aller à ses faiblesses, profite d'une absence, d'un bref répit ou d'une quelconque excuse pour se tourner vers l'unique objet de ses pensées, la source de ses objectifs. La dernière fois, c'était il y a huit ans. Huit longues années à faire mine d'ignorer son existence, de ne lui accorder qu'un salut courtois, ou une phrase énigmatique. Oh, elle devait penser qu'il se jouait d'elle ! C'est un peu vrai.

La nuit est douce et la lune se pare de lueurs mordorées qui lui rappellent la blondeur sucrée de ses cheveux. C'est une nuit à son image, à elle, voluptueuse mais quand même traversée par une brise caractérielle. Une nuit où il ne peut s'empêcher de songer à elle, au velours de sa peau, à l'éclat de son regard.

Alors, il serpente en silence dans les rues du Seireitei, se glisse dans les quartiers de la dixième division, s'immisce, enfin, dans la chambre de Rangiku, en passant par la fenêtre.

Il s'adosse au mur, immobile. La regarde dormir. Il sait qu'il ne faut pas, que c'est à la fois une atteinte à la vie privée du vice-capitaine et un risque considérable pour ses plans. Il ne peut pas s'en empêcher.

Elle lui tourne le dos, ses longs cheveux cascadant sur le futon, auréolés des miroitements de la lune. Il aime ses cheveux longs. Ça lui donne envie d'y glisser les doigts. Elle qui les a gardés courts si longtemps. Quand a-t-elle cessé de les couper ? Il a peur de connaître la réponse à cette question il sait le mal qu'il lui a fait. Qu'il lui fait.

Bruissement. Souffle. Elle se retourne, mouvement d'une grâce pataude. Il sourit, songe qu'elle devrait arrêter de boire plus que de raison. Parfois, il sent une pointe de jalousie lui transpercer le cœur, quand il l'aperçoit en compagnie de Kira, d'Abarai et surtout d'Hisagi. Ils sont là, fanfarons, à s'enivrer, à pouvoir écouter son rire et ses absurdités, à pouvoir frôler son coude, humer son odeur. Si familiers. Ça l'écœure. Mais d'une bonne façon. Parce qu'elle est heureuse, dans ces moment-là, non ?

Gin ferme les yeux, exhale, essaie de chasser la rancœur qui ronge ses entrailles. Il sait pourquoi il fait tout cela. Il sait pourquoi il fait ce sacrifice. Mais c'est dur, parfois. Souvent. De plus en plus.

— Tu vas encore partir sans un mot, hein ?

Sa voix n'est qu'un murmure rauque. Il se fige. Frémit. Cloué sur place par l'éclat bleu de ses prunelles embuées de sommeil, à peine ombré par ses cils blonds. Elle lutte pour rester éveillée, il le devine elle serre les poings sur ses draps, ne le lâche pas des yeux, s'interroge probablement. S'agit-il bien de Gin, ou alors d'un rêve intangible induit par l'ivresse ? S'en souviendrait-elle encore demain ?

Quelque chose trémule dans la cage thoracique du capitaine, vibre de façon étouffante, le prend à la gorge. Il se force à prendre une profonde inspiration pour recouvrer contenance.

L'instant se prolonge puis s'étiole, et la chose qui frissonne finit par avoir raison de ses dernières réticences.

— Je crois que je vais rester un peu, d'abord.

Le soulagement qui suinte dans sa voix est le parfait reflet de celui qui détend soudain les traits de la jolie blonde.

Il s'avance, et ça palpite, maintenant, dans sa poitrine. Pourquoi est-il si ému ? Il connaît ces bras tendus, il connaît ces courbes délicieuses. C'est Ran dont il s'agit, pas d'une conquête intimidante qui pourrait le rejeter. Pourquoi, alors, pourquoi ça palpite tant, lui qui a le sang froid ?

Il se glisse sous les couvertures, pris d'une fébrilité qu'il ne se connaît pas. Enveloppé dans son parfum, accueilli par sa chaleur, il abandonne toute la tension qui l'habite, toutes ces longues années de solitude et de faux-semblants. Il hume ses cheveux, il effleure sa peau du bout des doigts, il rit, avec indulgence, de son haleine mâtinée de sake.

Elle se blottit contre lui alors, et leurs corps s'épousent parfaitement. Une impulsion de désir sinue vers ses reins. Il la réprime de son mieux. Elle s'est déjà rendormie et il se laisse bercer par sa respiration lente et régulière. Lui ne peut pas se laisser aller au sommeil, pourtant. Il doit s'éclipser bientôt. Dans quelques minutes.

Il s'autorise néanmoins à savourer quelques instants encore la douceur de la nuit.