Chapitre corrigé par Pommedapi que je remercie chaleureusement.

Do

Pétunia Dursley était une femme jalouse, et c'était une chose que tout le voisinage savait à présent. Mais au lieu de la mépriser pour ce vilain défaut, les gens prenaient un malin plaisir à la torturer avec.

C'était surtout le péché mignon de Mrs. Taylor qui, dès que sa fille cadette, Jerusha, accomplissait le moindre exploit, venait s'en vanter auprès de sa voisine pour attiser sa jalousie.

On devait cependant reconnaitre qu'il y avait lieu d'envier la petite Miss Taylor. Jerusha était en effet une très bonne élève, en plus d'être d'un caractère exemplaire. Mais ce qui la rendait vraiment exceptionnelle, c'était son talent pour le piano. Elle avait, d'après les dires de sa chère maman, commencé à en jouer dès l'âge tendre de quatre ans (de sa propre volonté, notons-le bien) et s'était depuis distinguée dans d'innombrables concours plus prestigieux les uns que les autres.

- Elle est véritablement passionnée, disait sa mère en faisant tourner sa cuillère dans sa tasse de thé même s'il n'y avait aucun sucre à y faire fondre, assise dans le salon des Dursley. Et elle ne répète quasiment jamais ! C'est étonnant de la voir remporter tous ces prix sans travailler du tout !

Et sur le canapé d'en face, Pétunia faisait de son mieux pour ne pas laisser son visage devenir aussi vert que la pelouse de Mrs. Van de Leyer, la meilleure jardinière du quartier.

Ce n'était un secret pour personne que tout ce qui comptait dans la vie de Mrs. Dursley, femme sans travail et sans passions (à part les potins !) était son fils unique. Elle l'aimait à la folie et faisait tout ce qui était en son possible pour l'aider à briller.

Mais rien n'y faisait. Dudley était un éternel moyen, un rustre, un bon à rien. Il y a des enfants normaux, ordinaires, sans aptitudes aucune, et il en faisait partie intégrante. Pourtant, Pétunia n'avalerait jamais cette vérité sans s'étouffer au passage.

Elle faisait donc de son mieux pour donner à Dudley les plus beaux vêtements, les plus beaux cartables et les meilleurs livres pour qu'il puisse faire partie des plus illustres – et tant pis si ce maudit Potter devait les récupérer à la fin !

Elle avait pensé à tout dans l'éducation culturelle de son fils : cours d'équitation, d'escrime, de dessin… Mais pas à la musique.

- Mais c'est pour cela que cette peste de Jerusha est toujours mieux que lui ! C'est parce qu'elle joue d'un instrument de musique classique ! Tout le monde sait que lorsqu'un enfant aiguise son esprit à l'étude musicale, il devient plus sensible et plus intelligent ! Oh, pauvre Dudley, comment ai-je pu te priver de cette opportunité !

Définitivement coupable, Mrs. Dursley en parla à son époux le soir-même alors que Potter faisait cuire la viande du diner.

- Vernon, il faut que Dudley apprenne un instrument !

- Quoi donc ! Un instrument ? Mais il n'aura pas le temps ! Déjà que j'en ai à peine pour le conduire aux leçons d'escrime et d'équitation, comment veux-tu que je puisse lui rajouter de la musique par dessus le marché ?

Et Mr. Dursley disait vrai car l'emploi du temps de Dudley était comme la plupart de ses pantalons, bien trop serré et difficilement ajustable.

- Alors abandonnons une activité ! décida Mrs. Dursley, dépitée. Le club d'échec, par exemple. Ça lui prend trop de temps et les règles du jeu le privent de sa créativité !

Vernon n'osa pas dire à sa femme que si Dudley ne réussissait pas aux échecs, c'était peut-être parce qu'il ne faisait rien pour s'y intéresser et à vrai dire, il comprenait son fils. Lui-même n'aurait pas voulu passer des heures à essayer de retenir toutes ces stratégies ennuyeuses, quand bien même elles lui forgeraient une logique lumineuse. Cependant, il aimait trop Pétunia alors pour l'épargner, il cria sur le petit Potter.

- Si tu brûles quoi que ce soit, binoclard, je te le ferais manger depuis le sol, comme un chien !

En entendant cette menace, Harry se redressa et prêta à nouveau toute son attention à ce qu'il devait préparer.

Il n'avait pu qu'être distrait par la conversation de sa tante et Vernon. Comment ne pas l'être ? Dudley apprenant le piano et en jouant avec sensibilité ? C'était difficilement croyable. On verrait des porcs voler avant que ça n'arrive !

Pourtant, Harry trouvait que cet instrument produisait un son merveilleux lorsqu'on savait s'y prendre.

C'est ainsi qu'en allant se coucher ce soir-là, Harry s'avoua qu'il aimerait bien jouer du piano …

Juste un peu.

Trois jours plus tard, Harry vit des livreurs installer un piano dans le salon.

Il y avait apparemment différentes sortes de piano et ils coûtaient tous assez chers d'après ce qu'il avait compris en voyant Mr. Dursley grimacer devant la facture. Si seulement il avait su que ce n'était que le prix d'un piano droit !

Du haut de ses huit ans, l'instrument faisait à peu près sa taille en hauteur et celle d'un canapé en largeur, entièrement noir et luisant. Harry pouvait voir son visage pâle et ses lunettes trop grandes se refléter dessus.

- Il vient d'Allemagne ! Qualité allemande ! s'enorgueillit Vernon en présentant l'instrument à son fils qui le regarda sans la moindre forme d'intérêt.

- Et ça sert à quoi ? lui demanda-t-il en passant ses doigts couverts de chocolat sur une touche blanche.

- Mais à jouer de la musique ! l'informa Mrs. Dursley en nettoyant la saleté sur l'instrument neuf.

- Mais je ne sais pas jouer ! lui fit remarquer Dudley d'un air douloureux.

Il ne voulait pas jouer, Harry le voyait bien. Et il serait prêt à trouver n'importe quelle excuse pour se défiler face à cette nouvelle lubie de sa mère.

Dudley était habitué à essayer de nouvelles choses tout le temps. La magie des découvertes s'était ainsi volatilisée depuis longtemps, piétinée par l'usure. Ce n'était ni un garçon curieux, ni un garçon studieux… Vouloir investir en lui, c'était comme miser sur un cheval atrophié.

Harry, de l'autre côté du spectre, ne connaissait que l'ennui.

Sa vie se résumait en effet à des aller-retours entre la maison des Dursley et l'école. Il vivait au rythme des devoirs et des tâches ménagères. Aucun ami à l'école, aucune famille à la maison. Sa tante et son mari avaient jugé qu'une activité extra-scolaire serait de trop avec le nettoyage qu'il devait faire. Il devait bien se montrer utile d'une façon ou d'une autre, n'est-ce pas ? On ne voulait pas qu'il finisse comme ses dégénérés de père et mère.

Pourtant, si les Dursley ne l'utilisait pas comme esclave, ses notes à l'école auraient pu dépasser le « passable ».

C'était pour cette raison qu'Harry, enfant privé de sensations qu'il était, ne pouvait détacher ses yeux du piano alors que Dudley le regardait comme s'il s'agissait d'une corvée de plus.

- Tu ne sais pas en jouer ? Peu importe, tu vas apprendre, mon chéri ! lui assura sa mère. Tout s'apprend !

- Mais si je suis nul ?

- Tout s'apprend, je te dis ! lui répéta-t-elle en lui embrassant le front. Avec de l'effort et de l'exercice, tout s'apprend et n'importe qui peut le faire !

Cette phrase à laquelle Dudley ne donna qu'un hochement de tête récalcitrant alluma un feu en Harry.

Le soir, alors qu'il dormait dans le placard sous l'escalier, il ferma ainsi les yeux et put presque entendre, à la place du bruit de la télévision qui venait du salon, la douce mélodie d'un piano.

Une fois, se souvint-il, il avait vu une femme en rouge en jouer à la télé. Le piano, bien plus grand que celui qu'ils avaient à la maison et tout aussi brillant, avait semblé ployer sous ses doigts fins. Rien qu'en bougeant ses mains sur les touches noires et blanches, une musique divine s'était répandue partout.

C'était une sonate de Mozart, avaient-ils dit avant qu'elle ne commence. Harry ne connaissait ni ce qu'était une sonate, ni ce qu'était Mozart…

Tout ce qu'il savait, c'était qu'il voulait jouer du Mozart un jour.

Un jour.

Avec de l'effort et de l'exercice, tout s'apprend et n'importe qui peut le faire !

Ce n'importe qui, ce pouvait donc même être Harry.

L'insignifiant, le petit Harry.

….

Elle s'appelait Mademoiselle Jolie.

Réticent et boudant jusqu'à la dernière seconde son cours de piano, la figure de Dudley ne s'éclaira que lorsqu'il vit sa professeure passer le seuil de la porte.

Harry, en haut de l'escalier et caché des yeux du reste du monde tandis que les siens n'en manquaient pas une miette, eut le loisir d'observer la rencontre entre son cousin et celle qui allait lui enseigner les rudiments de l'instrument.

- Dudley, c'est ça ? demanda-t-elle en lui tendant la main pour qu'il puisse la serrer.

- Ouais, c'est ça, répondit-il en échangeant une poignée de main molle avec elle, visiblement admiratif.

- C'est un charmant garçon, très intelligent et très vif ! intervint soudain Mrs. Dursley, debout derrière son fils et qui le tenait par les épaules en regardant nerveusement la jeune femme.

Harry ne comprit pas cette réaction et l'oublia bien vite. Il apprit pendant la conversation que cette personne avait la vingtaine, qu'elle étudiait la musique à l'université et qu'elle s'appelait Mademoiselle Jolie.

Et Harry la trouvait très jolie.

Elle était grande et élancée. Elle avait attaché ses cheveux bruns en une queue de cheval haute et elle portait une robe d'été blanche. Quand il la vit marcher sur ses talons vers le salon aux côtés de Pétunia et de Dudley, il la trouva gracieuse. Tellement légère et admirable comparée à sa rouspéteuse de tante.

Après encore une petite conversation de convenances, Mrs. Dursley laissa son fiston à la charge de la jeune femme et monta l'escalier. En passant devant Harry, elle lui jeta un regard assassin et lui aboya dessus.

- Mais qu'est-ce que tu fais là ? Morveux !

Harry ne répondit pas, sachant parfaitement qu'un silence de sa part abrégerait la scène.

- Je te préviens, vermine, si tu déranges Dudley pendant sa leçon ou si Mademoiselle Jolie te voit, je peux te dire que ton diner viendra des poubelles !

Tremblant de tout son long et sentant un nœud de peur se former dans son estomac, Harry se contenta de déglutir et d'hocher la tête.

Satisfaite de cette réponse, sa tante sourit et s'enferma dans sa chambre à l'étage. Elle voulait sûrement lire un magazine pendant que son fils étudiait. Elle était convaincue que comme d'habitude, Harry allait bien se tenir. Ce n'était pas, après tout, dans son intérêt qu'il désobéisse. Le fils ingrat de sa sœur avait beau être un raté, on pouvait tout de même lui reconnaitre qu'il était prudent et qu'il ne faisait rien pour s'attirer des ennuis.

Il ne pourrait jamais…

Pourtant cette fois, assis juste à côté de la porte du salon et se cachant dans un angle duquel on ne pouvait le voir, tenant sur ses genoux un petit cahier et un crayon, Harry avait décidé de transgresser les ordres de sa tante.

- Alors, Dudley, résonna la voix cristalline de Mademoiselle Jolie. Nous allons commencer aujourd'hui par une introduction à la structure du piano. Puis, nous allons nous plonger dans les bases techniques de la musique.

- D'accord, entendit-il son cousin répondre timidement.

La leçon commença.

Et Harry écouta.

… Fin du Chapitre …