Hey !
Me voilà avec un nouvel OS, écrit dans le cadre du Défi Crackship en chanson, organisé sur le forum l'Éclaireuse ! Niveau règles, il fallait :
- Ecrire sur un crackship imposé (dans mon cas, le Ienzo/Ignis)
- Inclure une chanson imposée aussi (merci à Paopu pour Poison, d'Alice Cooper)
- Faire un texte de plus de 1000 mots.
- Poster le 30 Juin au plus tard.
- Commencer son texte par la phrase "Avant tout, il y a deux choses que tu dois savoir."
Normalement tout est bon ? Pour la chanson j'ai choisi de passer par l'ambiance et pas les paroles, même si j'ai pu reprendre certains mots. J'espère que ça ira ?
(Aussi, pour celleux qui n'auraient jamais joué à FFXV, c'est de ce jeu qu'Ignis est tiré. Et le monde dont il est parfois question ici, Eos, est également l'univers du jeu. Si jamais, j'ai un autre OS, Nuit sans sommeil, du recueil Méli-Mélo, qui appartient à la même continuité)
(TW en fin de page !)
Voilà ! Bonne lecture à vous !
Le chant du corbeau
.
– Avant tout, il y a deux choses que tu dois savoir.
Cette phrase, Ienzo aurait pu la dire.
Non. Il aurait dû la dire.
Et pourtant ce sont les lèvres d'Ignis qui bougent.
– D'une part, notre monde était initialement semblable au vôtre. Mais depuis que les ténèbres l'ont envahi, il recèle des dangers que nous n'avons pas tous identifiés.
Ignis dit recèle, et le laborantin savoure l'élégance avec laquelle il prononce ce mot. Cette langue habile qui articule sans buter. Le soin qu'il applique à ses phrases. Son parlé précieux, tellement différent de celui de…
– D'autre part, mes camarades et moi avons déjà perdu quelqu'un… d'important, dans cette histoire.
L'homme de savoir se racle la gorge.
– C'est un sujet délicat à aborder.
– Je comprends.
Bleu, le liquide dans les éprouvettes. Et rouge, et vert, jaune. Et encore rouge. Noires, les notes qu'il a prises, étalées sur la table. Les heures passées à écrire sans relâche pour ne pas perdre le fil de ses pensées, mu par cette certitude de tenir au bout de ses doigts une vérité qui ne tarderait pas à disparaître. Ienzo a travaillé dur, il travaille encore dur et il ne devrait penser qu'à ça, justement. Au travail. La menace. Nouvelle menace. Pas inconnue, pourtant. Oh non. Pas inconnue.
Depuis combien de temps n'a-t-il pas dormi ?
– Je serai ravi de te compter à nos côtés durant cette expédition, mais sache qu'elle ne sera pas sans danger.
Tu l'as déjà dit, il ne dit pas.
Ses yeux sont posés là, sur la table et sur ses notes, les siennes et celles qu'Ignis lui a dictées. Des lettres penchées qui semblent courir vers le bout de la page, fines. Élégantes. Loin des petites pattes de mouche d'Ansem. Ça s'allonge, s'affine, se courbe et c'est comme…
Comme quoi ? Il ne sait pas. Comme rien.
Comme des ailes d'oiseau, peut-être. Un poids léger, comme une bouche sur la sienne.
– Ne t'en fais pas pour moi.
– Bien sûr que je m'en fais pour toi. Quand je te dis que notre monde n'est pas-
– Je sais. J'ai déjà visité des mondes envahis par les ténèbres. Ce ne sera pas la première fois.
Il avait un grimoire, à l'époque. Des pouvoirs insoupçonnables. Il inventait des illusions qui dupaient les meilleurs de ses adversaires. Et puis un jour, il est mort. Enfin, il est mort pour la deuxième fois. Il a récupéré le cœur qu'il avait perdu, perdu les pouvoirs qu'il avait gagnés. Est-ce qu'il est encore capable de se battre ? Aucune idée. La dernière fois qu'il a eu à le faire...
– Bien. Dans ce cas, nous partons dans deux jours.
La dernière fois qu'il a eu à le faire…
– Nous rejoindrons le groupe déjà sur place. Kairi et Riku ont réussi à installer leur camp dans une zone protégée. Ce sera un bon point de départ pour nos recherches.
Recherche. Un bruit d'éclat. Du verre sur le sol, et du liquide. Rouge. Pas du sang, non. juste un… Non, Ienzo ne sait plus. Ni ce que c'était, ni à quoi ça servait. Ça ne servira plus jamais de toute façon, c'est brisé. En miette. Il regarde la flaque qui s'étend sur le sol, les éclats perdus dans la marre miniature, la membrane aqueuse qui vient lécher ses chausses et il réalise, en la posant sur la table, que sa main est ouverte.
La main qui tenait le tube. Le tube, éclaté à ses pieds.
Il l'a lâché ?
– Ienzo ?
Non. Si. Il ne sait plus.
Il est épuisé.
Ses yeux se mouillent.
Sur son épaule, une main. Une main plus large que la sienne, plus fort. Une main d'homme. Chaude. Et si douce.
– Pardon.
Il ne sait pas à qui il parle.
Mais ses épaules tremblent.
– Tu en as assez fait pour aujourd'hui.
Il cache son visage derrière son bras. La grimace qui déforme sa bouche.
– C'est r-rien.
– Tu devrais te reposer.
Peut-être.
Sa vision se brouille.
Peut-être, oui.
Il regarde ses pieds
Cette marre écarlate pleine de morceaux de verre, c'est son reflet.
.
.
.
– Tu devrais te reposer.
Ienzo pense au travail qui l'attend. Aux sans coeurs enfermés sous le socle de verre, à la réplique qu'ils ont récupérée après avoir éliminé Xehanort. A cette jeune femme enfermée à l'intérieur de Kairi, qui attend son propre corps. Il y a aussi cette histoire de mémoire qu'il doit étudier, à propos de Xion. Et puis ces mondes qu'ils n'a pas encore eu l'occasion de découvrir. Et ces drôles de créatures qui sortaient du corps de ce garçon - Vanitas ?
Tellement de questions. De questions sans réponses.
La table danse sous ses yeux. Il en agrippe le bord.
– T'as l'air complètement à l'ouest. Franchement Zexy, faut que tu lèves le pied de la pédale là. T'es accro au boulot, y t'faut une pause.
Une voix qui tape comme un pas de course, brève, contre son oreille.
Zexion inspire.
Il y a une main sur la sienne. Celle qui échappe des airs de guitare quand il travaille plus loin que la nuit.
Une pause, oui. Pourquoi pas.
xoxoxox
Il doit préparer sa valise. Prendre des vêtements, juste ce qu'il faut. Voyager léger, garder la place pour ce qui importe.
Une blouse suffira.
Des sous-vêtements ? Oui. Pas trop. Il pourra toujours les laver sur place. Il doit bien rester de l'eau, dans ce monde qu'Ignis lui a maintes fois décrit. Cette terre avalée par les ténèbres qui erre dans une nuit éternelle. L'eau, la nuit, ce n'est pas contradictoire. Bien.
Pour le reste des vêtements, il suit le même raisonnement. Le minimum, ce qui se lave. Un livre qu'il n'aura pas le temps de lire. Ses carnets d'observation. Un stylo pour aller avec.
Il fait le tour de sa chambre, trop bien rangée. Chaque objet est à sa place. Une place unique, calculée, minutieusement. Même pour la place verte. Plus si verte. Ses feuilles pendent lamentablement vers le sol, empruntent la couleur brune de la terre.
Se déchirent, par endroits.
Trop arrosée ? Pas assez ? Il a essayé, pourtant, de faire attention. D'en prendre soin. Peut-être qu'il n'est pas doué pour ça, prendre soin des autres. Des gens.
De lui, il le sait déjà.
Ienzo se laisse tomber sur le lit. Enfouie son nez dans son oreiller. Ça sent la lessive. Juste la lessive.
Son cœur se presse entre ses côtes.
Il y a une autre odeur, quelque part dans sa mémoire. Loin. Une que le parfum fleuri d'Ignis avale et efface.
Et il ne veut pas.
Il ne peut pas.
Quand est-ce qu'il en aura fini de pleurer pour ça ?
xoxoxox
– Chez moi ? Tu veux parler d'Eos ?
– Non. De la ville d'où vous venez, toi et tes compagnons.
– Oh, Insomnia ?
Insomnia, oui. Ienzo se rappelle du nom au moment où Ignis le prononce.
– A cette heure, il n'en reste plus grand chose.
Il s'approche de cet homme qu'il ne connaissait pas, il y a de cela quelques mois. Les bancs des Jardins Radieux ne sont pas des plus confortables, mais il fait avec. Parce qu'il a envie, là. De se tenir près de son aîné.
Il pense aîné comme s'il était vraiment plus âgé que lui. Pourtant, ils n'ont que peu d'écart. Deux ans, peut-être trois ? Ienzo n'est plus si jeune, et Ignis n'est pas bien vieux. Pourtant, près de lui, il se sent parfois comme un enfant.
– Mais c'était autrefois une très belle ville.
Un enfant qui a besoin d'être protégé.
– Rien à voir avec cet endroit.
Il se reprend aussitôt.
– Pas que je n'apprécie pas votre forteresse, bien sûr.
– Mais ce n'est pas le même genre d'endroit.
– C'est ça.
Ignis ne se moque pas de ses phrases trop polies. Ienzo se donne la peine d'articuler les sons que les autres avalent. De choisir des mots précis. Il parle comme il écrit. L'homme ne l'a jamais relevé. Pas pour se moquer, en tout cas.
– Insomnia est… Elle n'est pas facile à décrire.
Ienzo l'imagine déjà.
– C'est une immense cité, à la pointe de la technologie. Enfin, la technologie de notre monde.
Il imagine des immeubles comme il en a vu à San Fransokyo. Des tours pointues, des lumières qui crépitent. Du bruit.
– C'était un endroit paisible. Loin de la guerre. Je mentirais si je te disais que nous vivions vraiment en paix. Nous savions que le danger se rapprochait. Mais nous n'étions pas les plus à plaindre.
Du blanc partout.
– Quand j'y repense, j'ai l'impression que le temps n'avait pas d'emprise sur cette ville. Elle existait indépendamment du reste du monde.
C'est vague. Ienzo voudrait qu'il lui parle de palais immense, bâti comme un labyrinthe infini. De fontaines sculptées à la monde des arts passés, de jardins, de commerces ambulants qui enjolivent les rues. Il veut des couleurs, des noms de place, des informations à emmagasiner pour dessiner dans sa tête une image de l'endroit évoqué. Mais les mots d'Ignis ne lui donnent qu'une vague impression. Une sérénité lointaine qu'il palpe délicatement. Pas une photo. Une sensation. Un sentiment.
Peut-être que c'est tout ce qu'il lui reste. Un sentiment qui le traversait quand il sortait dans les rues. Pas le souvenir de la pierre rude sous ses pieds, ni l'odeur sucrée des fleurs ouvertes au soleil. Juste un brin d'émotion.
Maintenant qu'il ne voit plus.
Lui, il a deux yeux glacés au fond de la tête, qui ne le lâchent jamais.
Et pour les décrire, il n'a qu'une couleur froide. Un bleu qui crépitait, penché au-dessus de lui.
xoxoxox
– D'où j'viens ? Oh, c'est pas très important. Tu connais pas, t'façon.
– J'aimerais savoir.
Un rire.
– Nan, vraiment, ça te parlera pas. C'est loin d'ici, très loin.
– Comme la majeure partie des mondes que nous avons visités.
– Encore plus loin.
Les yeux levés vers le ciel. Au-dessus de leur tête, les nuages se chevauchent. Ienzo les abandonne. Il a mieux à contempler.
– Tu n'en parles jamais.
– Y a plus intéressant à raconter. Tiens, d'ailleurs, je t'ai dis que j'ai surpris Lea et Isa en train de se pécho derrière la piaule de Merlin ? Pas plus tard qu'hier ! Ces deux-là, j'te jure. Ils perdent pas leur temps.
– Oh.
– Ça s'plaint quand je joue au lieu de partir en mission, mais ça se tripote au lieu d'aller s'entraîner. Et eux on leur dit rien.
Peut-être qu'il devrait tripoter des gens plutôt que de jouer de la musique, alors. Ienzo le pense très fort, sans le dire. Parce qu'il ne sait pas dire ces choses-là. Celles qui se passent à l'intérieur de lui. Les mots qui existent ne peuvent pas décrire cette réalité au fond de son ventre.
– Tu sèches plus souvent l'entraînement qu'eux.
– C'est parce que j'ai moins d'choses à apprendre.
Il y a du vent. Une brise sur la peau. L'herbe se courbe. Ienzo savoure. Il inspire le parfum de terre humide autour d'eux. La fraîcheur du matin.
Une main passe sur sa joue, alors qu'il ferme les yeux. Il sourit.
xoxoxox
– Vous devez être le garçon dont Ansem m'a parlé.
Ienzo se tend. Le garçon. Il a vingt ans, il n'est plus un enfant. Ce mot lui déplaît, s'il ne sort pas de la bouche de son dénommé maître. Pourtant, l'homme qui lui parle ne cherche pas à le rabaisser. Ses mots sont francs. Les paroles de quelqu'un qui n'a pas de temps à perdre, imprégnés de manières respectueuses durablement ancrées.
– Ienzo, c'est bien ça ?
– C'est exact.
Son nom dans la bouche d'un étranger jette un ombre dans sa tête. C'est étrange. De s'entendre appeler ainsi, par une voix qu'il ne connaît pas.
Il reporte aussitôt son attention sur son écran.
– Je suppose que vous êtes Ignis.
– Oui.
– Je ne vous attendais pas si tôt.
Ansem lui a dit qu'on le seconderait, pour cette mission. Qu'il ne pouvait plus travailler seul. Son égo en a pris un coup, et il ne l'a pas caché. Comme pour l'apaiser, son semblant de père a ajouté que celui qui se joindrait à lui venait justement du monde qu'on lui demandait d'étudier. Qu'il apporterait des informations essentielles. Ce serait un gain de temps précieux.
Ienzo veut bien le croire. Seulement, il ne veut plus voir personne.
Voir, paradoxalement, ce n'est pas un mot qui s'applique au nouvel arrivant.
Avant que nous ne commencions, il y a quelque chose que je dois vous dire.
Il déglutit. Inspire. Mais rien à faire, les mots ne veulent pas sortir de sa bouche. Ils sont coincés. Peut-être pour toujours.
Je ne veux plus jamais établir de contacts humains avec qui que ce soit.
– Je ne suis pourtant pas arrivé en avance.
Non. Mais il est arrivé, et c'est déjà trop.
– Je n'ai pas vu le temps passer.
Il doit relever la tête. Lui sourire. Offrir un semblant d'amitié. Mais il est incapable de quitter son écran des yeux.
– Commençons sans attendre. Nous avons beaucoup de travail, et trop peu de temps à notre disposition.
Parce qu'alors, il faudrait les poser sur cet inconnu.
J'ai une immense araignée à l'intérieur de la tête, et je sens ses crocs plein de venin chaque fois que quelqu'un stimule mon cœur.
xoxoxox
– Ienzo ?
– Oui ?
– J'aimerais vous parler, si vous voulez bien m'accorder un moment.
Il n'a pas un moment. Jamais. Le temps est une denrée précieuse qui manque et s'écoule entre ses doigts, comme l'eau de pluie qui tombe sous les yeux d'un assoiffé. Mais Ienzo s'efforce de rester courtois. Il faut bien qu'ils partagent leurs résultats, s'ils veulent faire avancer cette histoire.
– Vous avez découvert quelque chose ?
– Non.
Un raclement de gorge.
– A vrai dire, je ne comptais pas vous parler de nos recherches.
Oh. Le laborantin serre ses feuilles contre lui.
– Votre méthode est irréprochable, et je ne peux nier votre efficacité.
Un reproche. Il se sent venir.
Il déplie sa carapace.
– Seulement, ça fait plusieurs jours que nous travaillons ensemble, et je ne sais absolument rien de vous.
Et pourtant, le coup passe au travers.
Lui ?
Lui, il n'est pas intéressant. Pas utile à l'histoire. Lui, il n'a rien à apporter.
– Demandez à mes collègues. Ils vous parleront de moi mieux que je ne saurais le faire.
– Je me suis mal exprimé.
L'homme se racle la gorge.
– Je ne veux pas en apprendre plus à votre sujet. J'aimerais apprendre à vous connaître.
Il déglutit.
– Vous saisissez la différence ?
C'est trop tôt.
– Oui.
Beaucoup trop tôt.
Il ne veut pas, lui, apprendre à connaître. Il a du travail, des recherches à mener. Un engrenage qui avale lentement le bras qu'il y a glissé. Et s'il venait à s'arrêter, à stopper la machine, Ienzo pourrait bien se mettre à penser.
Et il pourrait se souvenir.
– Je ne veux pas vous forcer la main. Mais je pense que nous gagnerons à échanger en dehors de nos heures de travail. Au vu de la situation, nous serons amenés à collaborer sur le long terme. Alors-
– Je comprends.
Mais il n'a rien à lui dire. Rien qui soit vrai, qu'il ne puisse formuler et qui ne soit pas un immense tas de cendres enfermé dans son torse.
Je suis suis un tas de bois brisé gonflé par l'eau de la pluie. Un tas de bois pourri. Plein d'insectes grouillants. Une fourmilière à l'intérieur de moi, qui ronge et ronge encore.
Il baisse les yeux sur ses feuilles. Cette écriture en cercles appliqués qui s'étale sur le papier.
Je ne suis plus rien.
Il est le travail dès qu'il entre dans cette pièce. Un ensemble de gestes qui se succèdent les uns aux autres, des mots qui s'étalent, des observations. Pas de vraies pensées, juste une suite de connexions neuronales qui amènent à noircir les feuilles, un ensemble d'idées logiques qui s'imbriquent. Il est ce qu'il voit et qu'il note, jusqu'à ce qu'il sorte de cette pièce.
Et puis il mange, il se couche et une fois les yeux fermés, il n'est plus.
– Je n'ai rien à vous dire sur moi.
– Ce n'est pas grave.
Ses doigts frêles caressent le bord de la table.
Il pourrait les chasser. Ou bien les attraper.
Il se demande soudain. Cette faveur qui tombe brusquement. Il se pourrait...
Est-ce que quelqu'un a parlé de Demyx à Ignis ?
xoxoxox
– Tu parles presque jamais de toi.
– Parce qu'il n'y a rien d'intéressant à dire à mon sujet.
– Genre. J'suis sûr qu'y a plein de trucs cool à dire sur toi.
Ienzo soupire. Il voudrait travailler sérieusement, mais non content d'avoir investi l'unique canapé de la pièce, son visiteur se sent obligé de lui faire la conversation.
Il ne pourrait pas juste dormir ? Ou jouer de la musique ?
– Pas vraiment.
– T'as quel âge ?
– Je te l'ai déjà dit. Plusieurs fois.
– Ça r'monte au temps de l'organisation, ça. J'me souviens plus.
Ironique, quand on sait que le musicien est le seul à avoir gardé sa forme de simili.
– Bientôt vingt ans.
– Tu fais grave plus jeune. T'as une bouille de bébé.
Il sait, et il n'aime pas qu'on le lui rappelle.
– Et ta date de naissance ?
– Je ne la connais pas.
– Genre. C'est pas… Marqué quelque part ? Tu peux pas oublier un truc pareil.
– Mes parents n'ont pas daigné la noter où que ce soit avant de mourir.
Les gens oublient souvent, ici, qu'Ansem n'est pas son vrai père. Qu'il a seulement pris ce brin de gosse brillant sous son aile quand il a découvert l'étendue de ses capacités.
– Oh, c'est vrai. Déso.
Désolé. Tout le monde est désolé. Sauf Ienzo. Il se souvient trop peu de cette époque pour en tirer le moindre regret.
– Mais j'en ai besoin pour trouver ton signe astro.
– Mon quoi ?
– Ton signe astrologique. Un truc que j'ai découvert dans un autre monde.
Le scientifique secoue la tête. Le sitariste et les mondes extérieurs. Il en ramène toujours d'étranges coutumes, des récits qui frôlent l'affabulation et des informations décalées. Tout, donc, sauf ce qu'on lui demande d'aller y chercher.
Ienzo voudrait le reprendre. Il va pour, se retourne. Croise le sourire immense dans ses yeux.
Et il sourit, lui aussi.
Sans s'en rendre compte.
xoxoxox
Il se réveille et il sent la main sur son épaule. La secousse légère. La sueur qui glisse le long de son cou.
Il voit ces deux yeux bleus qui restent, au fond de son crâne. Surperposé au reflets noir d'un paire de lunettes. Un voile lisse. Et pourtant, au fond, tout au fond du regard qui n'existe plus, il y a l'inquiétude.
– Ienzo ? Ça va ?
Son cœur cogne. La peur, d'abord. Qui rampe. Et puis le gris réalise. Ce n'était qu'un rêve, tout ça. Juste un rêve. Ça n'existe pas.
Plus.
– Non ?
Plus jamais. Et sa main tremble. Et, encore une fois, le réveil est un cauchemar.
– Je peux faire quelque chose ?
– Reste.
Et ses mains qui tremblent agrippent, s'accrochent là où il sent le bras d'Ignis. Ses bras font un serpent solide autour de son dos, son visage trouve son torse. A peine, il remarque qu'il le serre en retour. Il presse autant qu'il peut, de toute sa maigre force de grand gamin.
Il ne pleure pas. Ne crie pas. Les sanglots, il les a oubliés.
Mais il reste là, dans ce monde de tissu, cette chemise qui sent le savon et la sueur de la nuit. Il attrape, pour ne pas tomber, la seule prise qu'il trouve au milieu du vide et de l'angoisse profonde du réveil. La peur insondable. La certitude, atroce, que le passé ne reviendra pas.
Fini. Il aurait voulu ne jamais comprendre le sens de ce terme.
Plus tard, alors qu'on verse au fond de sa tasse le thé brûlant du matin, il cherche ses mots.
Il faut que je te dise.
Il cherche, derrière les lunettes teintées, le courage qu'il n'a pas.
Il faut qu'on parle.
Il ne dit rien, alors qu'on s'assoit près de lui.
Il y a quelque chose que je ne t'ai pas dit.
Il porte la tasse à ses lèvres, et il boit en silence.
xoxoxox
Ienzo crie. Pas longtemps, pas si fort. Un son bref hors de sa bouche, une flèche. Un fantôme à travers la pièce. Un appel à l'aise, dans une langue sans mots.
– Eh ? Ça va ?
Il serre les draps, chasse sans le vouloir la main qui cherche sa joue.
Non. Non, ça ne va pas. Et dans le ventre de la nuit, il a la certitude que ça n'ira plus jamais.
– Ienzo ?
La voix résonne dans le vide immense qui lui creuse le torse. Un son bref qui se répercute, effleure ses côtes, disparaît.
Il se redresse. Regarde autour de lui. Dans l'ombre immense de la chambre, dans cette gorge étroite qui l'étouffe et l'avale, il discerne le contour des meubles. Une table, un livre abandonné. Une étagère où dorment tous ses ouvrages, et quelques souvenirs des mondes que l'autre lui a ramenés. Le velour pesant d'un rideau. Une chaise mal poussée qui semble se tourner vers lui.
Le cadre grignoté de la nuit qui fuse derrière un pan de tissu.
– Eh. Ienzo.
La chaleur d'une main sur la sienne. Son corps, sous les draps, si simplement vêtu.
Il est chez lui. Chez lui au château. Et Axel n'existe plus. Neo non plus.
Il porte ses doigts à sa gorge, mais rien. Pas de doigts, aucune douleur. Même pas une marque - il le sait, pour avoir cent fois scruté son cou dans le reflet du miroir.
C'est terminé.
– C'est rien.
– T'as fait un cauchemar ?
– Juste un mauvais rêve.
Tout va bien.
– Un mauvais rêve, on appelle ça un cauchemar.
Une peau contre la sienne, et des bras autour de son torse. Un odeur qui lui rappelle les champs, la terre mouillée. La fin de la pluie.
Ienzo laisse sa tête au creux d'une épaule familière.
– Pardon.
– Nan mais ça arrive, t'excuses pas.
Dans sa tignasse des doigts, des doigts qui font des chemins agréables jusqu'au bout de son dos. Il laisse faire, il se serre. Essaye d'avaler cette peur qui reste et qui lui tord la tête. Le souvenir d'Axel, et le grand vide.
Il n'est pas mort. Pas encore.
Mais combien ne sont pas revenus de triste chemin ? Combien, pour qui les recherches, les actes qu'il a commis, auront coûté la vie ?
– Pardon.
Il se répète. Le blondin ne dit rien. Il caresse, encore et encore. Ce dos voûté. Cette nuque fragile. Ces épaules qui tremblent.
Et il entend, il croit entendre, tout bas, entre ses longues mèches d'argent, deux petits mots. Une bouée, ou bien la rive.
– Je comprends.
Il y a quelque chose qui se brise en lui. En bien, il croit. En bien, pour la première fois depuis si longtemps.
xoxoxox
Il aimerait croire qu'il ne l'a pas fait exprès. Qu'il n'a pas sciemment laissé sa main si près de la sienne, en lui passant son gummiphone. Ignis lui a demandé ses enregistrements - faute de pouvoir lire ses notes - il les lui a tendus, rien de plus.
Mais Ienzo est un scientifique, et il sait reconnaître une preuve quand il en voit une. Les humains sont bien moins libres qu'ils ne le pensent, et il ne fait pas exception à la règle. Malheureusement.
Il a laissé sa main près du téléphone.
Plus longtemps que nécessaire.
Et il a senti celle de l'autre chercheur se poser tout près. Dessus. Sa chaleur dans la sienne, large paluche à la peau abîmée appuyée sur son épiderme délicat. Un lien entre eux.
Il détourne les yeux. Et ramène, aussi vite, sa main contre lui. Petite main, qui semble n'avoir pas grandi avec le reste de son corps. Ses doigts fins.
Il rassemble tout ce qu'il a de salive pour l'avaler. Bruyamment.
– Tout est là. Concernant ce dont Ansem t'a parlé.
Un long, long silence. Silence de panique. A l'intérieur de lui, un monde s'effondre et se compose à l'infini. Il s'appuie sur le bord de la table.
Les. Secondes. S'étirent.
Le pouce d'Ignis sur l'écran.
– Merci.
Enfin sa voix. Mais le soulagement qu'Ienzo attendait ne vient pas. Il n'y a qu'un long déchirement à l'intérieur de lui, une puissante envie de s'effondrer et de rester par terre, comme un animal mort, roulé. Une envie de pleurer et le désir secret de voir Ignis près de lui, de l'entendre le rassurer, lui demander ce qui ne va pas pour qu'enfin il puisse lui dire que rien, rien ne va. Rien n'ira plus jamais.
Qu'il pensait avoir enfin avancé, et qu'il vient de retomber à la case départ.
– Tu en auras besoin ?
– Tu peux le garder aussi longtemps que tu m'aideras ici. J'emprunterai celui d'Aeleus si besoin.
Son téléphone, avec Ignis. Il pourra l'entendre utiliser. Commander à l'appareil de sa voix soignée, et profiter de chaque mot qui ne lui sera pas adressé. Entendre, encore et encore. Ce roulement dans sa bouche, cette langue qui s'agite et se délie.
Non. Il ne veut pas. Plus jamais.
Il ne peut pas.
C'est trop tôt. Trop.
Sors de sous ma peau.
Ienzo ramène ses bras contre lui.
xoxoxox
– Mais vous n'avez pas… de soucis, pour cuisiner ?
– J'ai l'habitude.
Ienzo décèle comme une tension dans sa voix. Un éclat bref qui le traverse et l'angoisse. Peut-être qu'il se fait des idées, des nœuds pour rien dans le cerveaux, comme l'autre disait.
Mais il craint de l'avoir vexé.
Il déglutit.
– Bien. N'hésitez pas, si je peux vous aider.
– Ne vous inquiétez pas pour ça. Allez plutôt vous asseoir. Vous avez besoin de repos.
Oui. C'est vrai, il en a besoin. Ça lui revient brusquement chaque fois qu'il arrête de travailler, après des heures passées enfermé dans son laboratoire. Quand il revient au monde. Un poids immense s'abat sur son dos.
Il se laisse tomber dans une des chaises de la cuisine sans pouvoir l'alléger.
Parler. Il n'a pas fait ça depuis longtemps. Encore moins avec un inconnu - un inconnu avec qui il travaille depuis presque un mois. Il ne pensait pas que ce serait si… facile ? Le mot l'étonne et pourtant, il croit que c'est le bon. Mais c'est Ignis. Ignis qui rend les choses faciles. Qui trouve toujours les mots à dire, les mots qu'Ienzo ne dit pas. Il parle et voilà, ça vient tout seul.
Oh, parfois, il doit forcer. Faire bouger ses lèvres, articuler, cracher un son. Mais ça vient. Ça vient et le scientifique ne pensait pas qu'un jour, il pourrait à nouveau échanger comme ils le font.
Et maintenant, il craint de l'avoir vexé.
Il devrait peut-être s'excuser. Après tout, Ignis est bien plus dégourdi que lui en cuisine, cécité ou non. Il devrait lui dire pardon pour cette inquiétude insultante - ou peut-être que c'est normal, d'insister pour lui proposer son aide ? Qu'il n'insiste, justement, pas assez, qui lui en met trop sur les épaules. Il ne sait pas. Cet homme n'est pas une équation qu'il peut résoudre en quelques étapes. Alors il choisit la solution la plus simple.
Il baisse les yeux. Il se tait. Et il attend.
– Merci, il dit plus tard, alors que le plat arrive dans son assiette.
C'est bon. Un goût d'épices, du sel, des légumes et toute une sauce où les faire tremper. Ça glisse sur sa langue.
Il se revoit, petit, assis près d'Ansem, son repas à la main. Le regard du vieil homme posé sur lui. Le goût simple de l'enfance dans sa bouche.
Aujourd'hui, pas de regard. Juste deux verres sombres. Un homme qui attend sa réaction.
Il lui sourit. Et si Ignis ne peut pas le voir, il est certain que, d'une manière ou d'une autre, il sent la reconnaissance qu'il essaie de lui transmettre.
xoxoxox
– Cet homme…
Ienzo voudrait ne jamais avoir cette conversation.
– Tu sais déjà tout ce qu'i savoir à son sujet.
– Je ne pense pas.
Il voudrait que ce soit vrai. Qu'Ignis ne pense réellement pas, qu'il ne se pose pas de questions, il n'essaie pas de comprendre. Qu'il reprenne leurs recherches comme un bon petit robot, sans poser de questions.
Et il voudrait qu'il sache. Tout. Tout ce qu'il ne dit pas. Il voudrait lui dire qu'il pleure encore. Qu'il a l'impression que ça ne s'arrêtera jamais. Que c'est là en lui comme une langue de feu qui s'agrippe à sa chair, des conversations qu'il imagine encore et encore, des larmes qu'il verse, et d'autres qui ne coulent pas. Qu'il n'arrive pas à admettre ce qui s'est passé mais que, pourtant, c'est arrivé. C'est arrivé, et il n'y peut rien. Il n'y a jamais rien pu.
C'est ça, le pire. L'impuissance.
– Ienzo ?
Il aura beau vouloir aussi fort qu'il le veut, pousser toutes ces pensées vers ce futur fantasmé, ce ne sera jamais - justement - qu'un fantasme. Une idée. Ce qui est vrai est vrai, ce qui est fait est fait et le monde tourne, qu'il le veuille ou non.
Ses espoirs ne servent à rien.
Ses yeux se mouillent.
Ça fait des jours, des semaines - des mois ?. Et pourtant, il ne peut pas accepter. Comprendre que c'est arrivé. Que, pour toujours, sa vérité a volé en éclat.
Entre ses mains, les heures précieuses sont une prise pleine d'épines qu'il empoigne.
– Excuse-moi, je-
Il le coupe et attrape son bras, son bras qu'il serre comme il appuie sa tête contre son ventre. Ventre dur. Il ne l'imaginait pas si ferme, mais d'y penser il comprend qu'il l'imaginait, et c'est déjà trop. Et il ne peut plus se voiler la face.
Il sait qu'il pense des choses qu'il ne devrait pas penser. Qu'il y a, dans la paume chaleureuse d'Ignis, un frisson qui se propage dans son propre corps. Qui court dans son dos comme une joie d'enfant. Sa peau sur la sienne appelle à plus de peau encore et il veut s'agripper à lui, rester dans ses bras comme on cherche un abri sous l'orage.
Il veut entendre Ignis lui parler d'Insomnia, encore et encore. Qu'il lui raconte les allées fleuries, le vieux roi, le portail antique qui protège la ville, le poids d'un monde qui a disparu dans la nuit. Il veut suivre ses mots et partir loin, loin de tout ça, des murs du château.
Mais si Ignis ouvre la bouche, si sa voix résonne encore entre les paroies de son crâne, une peur carnassière va lui soulever le ventre. Ienzo le sait.
C'est là comme une vieille nausée. Alors il baisse les yeux, et il ignore les mots qui sortent les paroles qu'on lui adresse.
xoxoxox
— Ce n'est pas possible.
Il rêve, cauchemarde, ou bien il a mal compris. On se trompe. Et par on il veut dire lui, il veut dire son corps et les deux yeux plantés dans sa figure, la lumière qui entre par ses iris et invente de faux messages, d'horribles images. Ça ne peut pas être vrai. Parce que si par hasard - le plus grand des hasards - il fallait que ce qu'il voit, là, ce qu'il y a sous les yeux, appartienne au monde tangible, il n'est pas sûr de vouloir encore appartenir à ce même monde.
Riku lui a dit.
Kairi lui a dit.
Lea lui a dit.
Ventus, Aqua, Terra, Roxas, Xion.
Tous, ils l'ont regardé l'air infiniment désolé comme on pose un canon sur la tempe d'une bête blessée. Comme s'ils allaient, là, l'achever. Et ils l'ont fait, d'une certaine manière, et Zexion ne voulait pas y croire. Ne pouvait pas. Impossible. Pas ça.
Mais il le voit, lui, ses cheveux blond sale. Son corps si long et si fragile à la fois qu'il a vu tant de fois bouger, un pantin déglingué. Ses épaules qui roulent et ses lèvres qui font des sourires paresseux. Il connaît ses mimiques, toutes ses mimiques. Il croyait.
Mais cette expression là, il ne l'a jamais vue sur son visage.
— Faut croire que si ?
Sa voix lui passe au travers. La pointe d'une lance. Il sait qu'il est tombé, parce qu'une douleur sèche lui traverse les genoux. Tout son corps est en coton. Ses mains flottent. Un nuage.
— Non.
– J'sais, c'est une sacrée surprise, hein ? Tu d'vais pas t'y attendre. T'es mignon Zexy, mais entre nous, t'as toujours été un peu long à la détente.
Les étoiles et la nuit se confondent en un seul magma insondable. Plus de lune. De paysage. Rien. Noir.
– Le prend pas contre toi, hein. C'est juste...
Non. Non. Non.
Ce morceau de vie ne peut pas appartenir à sa réalité.
– T'es pas... comment tu dis, déjà ? Le couteau le plus aiguisé du tiroir ? Remarque, ils ont tous tiré une drôle de tête, quand ils ont compris. Vous êtes un peu une bande de couteaux à beurre.
Parce qu'alors, il n'y a plus de réalité. Plus rien en quoi il ne puisse croire. Croire, même, ça n'aura plus de sens. Croire, tout en sachant que le mode recèle d'aussi terrible secret, il ne pourra plus jamais.
– Vous vous y attendiez pas, hein ? Laisse-moi deviner, vous me preniez pour l'idiot de service ? Le gentil gars pas très fut-fut qui joue du sitar dans un coin. J'ai bien caché mon jeu ?
Non. Oui. Parfois. Au début. Avant qu'il ne reste avec lui des heures durant dans le laboratoire, éveillé, à lui poser des couvertures sur les épaules au moment de dormir. Il voyait l'éternel gamin, et la lourdeur caché dans son regard quand il se reveillait avec lui, en bon gardien de ses cauchemars.
Il voyait…
– Tu mens.
– Non. Enfin, plus maintenant.
Il voyait ses épaules maigres et son torse et ses cicatrices, son corps sous ses mains curieuses. Un garçon dont il était tombé amoureux.
– Désolé, Zexy.
Quelqu'un qui comprenait cette peur en lui, la terreur d'une mort déjà traversée.
Quelqu'un qui partageait son traumatisme comme une trace indélébile qu'ils n'effaceraient jamais.
Quelqu'un à qui il a tout dit.
Tout montré.
Dans la plus grande confiance.
– C'était chouette quand même.
Il ramène ses bras contre son torse.
– Ça me fera des souvenirs.
Sa tête, une couverture qu'on écarte par la force. Son cœur, des pages arrachées. Éparpillées. Tout ton intérieur qui s'envole aux yeux du monde.
Il le regarde. Il le regarde comme on supplie quand on n'a plus que ça d'espoir. Parce qu'il ne peut pas croire définitivement, qu'il lui ait fait ça.
Pas lui.
Mais il hausse les épaules. Il lui sourit.
Et l'instant d'après le Maître des maîtres disparaît dans un dernier couloir obscur.
.
.
.
– Tu es prêt ?
Ienzo voudrait lui dire non. Il ne le sera jamais. Mais il sait qu'Ignis ne lui parle pas de ça.
Sa valise est bouclée. Il a pris le stricte minimum, de quoi tenir une fois sur place. Il aurait voulu amener une arme pour se battre, aussi. Mais en retrouvant ce corps, il a perdu sa place sur le champ de bataille. Adieu son livre, ses illusions. Ce plaisir grisant d'une maîtrise sans limite. Il restera en arrière plan, son calepin à la main, à noter. Il poursuivra ses recherches.
Ignis a dit qu'il le protégerait. Les mots sont sortis comme il caressait une drôle de sphère luisante, Une boule de pouvoir concentré, qu'il garde sur lui en toute circonstance. Et Ienzo veut que ce soit vrai.
Qu'on veille sur lui.
Il sent le regard qui n'en est pas un l'effleurer.
– Oui.
Il déglutit.
Ses affaires sont rassemblées. Demain, ils s'en vont pour un monde qu'il ne connaît qu'au travers des mots du tacticien. Un souvenir dont il pourra contempler les miettes, au travers d'une nuit éternelle. L'inconnu.
Il voit la main d'Ignis qui pend le long de son corps. Est-ce qu'il peut la prendre ?
– Si tu as des questions, je t'écoute.
Il en a, tellement. Une envie furieuse de savoir tout ce qu'il peut apprendre de cet endroit, mue par sa curiosité naturelle. Mais il les ravale toutes. Parce qu'aujourd'hui, il ne veut pas parler de cet endroit d'où vient son camarade. Non.
Aujourd'hui, il y a une chose, ou deux, ou trois, qu'il doit lui dire, avant que le poids qui le tire à l'intérieur ne lui déchire l'estomac.
– C'est bon. J'ai tout ce qu'il me faut.
– Bien.
Un long silence, comme une attente entre eux. Il y a des mots à donner, une parole qui manque et qu'ils sentent.
Peut-être qu'en mêlant leurs doigts, Ienzo la trouvera plus facilement.
Il faut que je te dise.
Il rabat le bord d'une couverture lourde qui pèse sur son dos.
Ce garçon dont on a tellement parlé n'était pas qu'un garçon parmi tant d'autres, pour moi.
Il passe la langue sur ses lèvres.
Notre ennemi, celui dont on t'a rapporté l'histoire, ne sera jamais un ennemi pour moi.
Il lève les yeux vers le visage de son interlocuteur. Son expression sereine dissimulée sous une paire de lunettes sombre.
– Ienzo ?
– Oui ?
Ses lèvres qui bougent en silence comme pour s'entraîner, avant que les mots n'en sortent enfin.
– Avant que nous ne partions, j'aimerais discuter de quelque chose avec toi.
Et si nous devons le croiser là-bas, s'il s'avère qu'il est responsable de la nuit qui avale à nouveau les mondes…
– Quelque chose qui me semble important.
Je ne serai peut-être pas capable de lever les armes contre lui.
Ienzo déglutit. Les relations humaines ne comptent pas parmi les sujets qu'il maîtrise le mieux, mais il sait déjà de quoi Ignis va lui parler. Surtout, il sait qu'il faut en parler. Puisqu'il n'a pas réussi à faire semblant.
Parce que je ne peux toujours pas concevoir un monde où il n'existe plus.
Puisque faire semblant, ce n'est pas la solution. Que des solutions, il n'en a plus. Qu'il a juste peur quand il pense, et qu'il pense dès qu'il cesse de travailler. Puisqu'il ne peut pas passer sa vie la tête penchée sur ses notes en attendant que viennent les cheveux blancs.
Mais peut-être que, toi aussi…
Il inspire.
Une odeur de fin d'automne se glisse dans ses poumons.
– Je sais.
Ce qu'il va dire. Ce lien entre eux qui n'est pas ce qu'il aurait dû être - mais qu'aurait-il dû devenir, au final ? Il sait que c'est là, que ça évolue doucement comme un poisson qui perce sa coquille. Qu'il n'y peut rien. Surtout, oui, il sait qu'il n'y peut rien. Et que quand on ne peut rien face à l'évidence, alors il ne reste qu'une seule option.
– Je…
L'accepter.
– Je ne pense pas me tromper, si je dis que-
– Non, effectivement.
La salive dans sa gorge.
– Tu ne te trompes pas.
Il pense qu'Ignis aussi pourrait lui mentir. Après tout, il vient d'un monde inconnu, donc ils ne savent que la triste déchéance. Peut-être qu'il joue un jeu. Ses expressions mesurées, ses yeux dissimulés, tous ces savoirs qu'il a accumulés avant de les lui céder. C'est un tacticien, un homme intelligent qui joue ses pions de la meilleure manière. Un homme avec un but. Ienzo n'est pas sûr de le connaître vraiment.
Peut-être qu'il se trompe.
Peut-être qu'il sera, encore une fois, horriblement déçu. Plus que déçu. Brisé.
Et il ne veut pas voir encore sa vérité fondre entre ses doigts comme une neige éphémère. Si belle neige.
Peut-être qu'il n'aura jamais fini de pleurer.
– Mais…
Il y a tellement de peut-être, et si peu de certitudes. Et peut-être - justement, qu'il n'aura plus jamais de certitudes. Qu'il lui faudra vivre dans le doute perpétuel, à dormir sur les restes de sa naïveté perdue.
Pourtant, pourtant, il regarde Ignis, et il ne ressent pas que de la peur. Il y a autre chose.
Depuis combien de temps n'y a-t-il pas eu autre chose ?
Il baisse les yeux.
Ce ne sera pas facile, il sait. Personne n'a dit que ça le serait.
Ce ne sera pas non plus comme avant, plus jamais.
Mais il y a un espoir, là. Le venin s'estompe. Et s'il n'a pas le courage d'attraper la main nonchalamment posée sur le genoux face au sien, il y aura des regrets.
Alors il cesse de se mordre la lèvre. Il se tire hors de son cocon d'angoisse confortable. Et même si c'est dur d'ouvrir la bouche, il le fait. Parce qu'il a trop tardé.
Allez.
C'est le moment.
Il gonfle ses poumons.
Il serre les poings.
– Avant tout…
Il rassemble tout le courage que ses nuit de cauchemars n'ont pas chassé.
Et il redresse la tête.
– Avant tout, il y a deux choses que tu dois savoir.
[TW : mention de mort, dépression]
Voilà voilà.
Du coup, cette fanfic se base sur la théorie selon laquelle Demyx serait le Maître des Maîtres. J'avais envie de l'exploiter, et ça a donné ça.
Aussi, je tiens a préciser que cet OS a été inspiré par un texte de Laemia, Surprise, que vous pouvez retrouver dans son recueil Esquisse !
Ça vous a plu ? Bon c'est pas très joyeux, mais ça finit bien ?
Si jamais, n'hésitez pas à aller voir les autres participations !
A très vite !
